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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 10:37:13 -0800 |
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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Release Date: November 08, 2020 [EBook #63679] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE -FAUBLAS, TOME 5/5 *** - - - - - - - - - - - LES AMOURS - - DU CHEVALIER - - DE FAUBLAS - - - - TOME CINQUIÈME - - - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - - - _ÉDITION JOUAUST_ - - - - Paris, 1884 - - - - - - - - - - LES AMOURS - - DU CHEVALIER - - DE FAUBLAS - - - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - - - TOME CINQUIÈME - - - - PARIS, M DCCC LXXXIV - - - - - - - - - - LES AMOURS - - DU CHEVALIER - - DE FAUBLAS - - - - PAR - - LOUVET DE COUVRAY - - - - AVEC UNE - - PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER - - - - _Dessins de Paul Avril_ - - GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS - - - - [Marque d'imprimeur: IOVAVST] - - - - PARIS - - LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES - - Rue Saint-Honoré, 338 - - - - M DCCC LXXXIV - - - - - - - - - -[Illustration: L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR] - - - - - - - - - -LA - - - -FIN DES AMOURS - - - -DU CHEVALIER - - - -DE FAUBLAS - - - -(SUITE) - - - - - -Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille - -regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai - -néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et - -peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la - -moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la - -marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me - -rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine - -m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une - -impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien - -les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de - -Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B... M. de Belcour, touché des maux - -qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes, - -déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes - -mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes - -sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon - -père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de - -liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et - -m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente - -convalescence fut prolongée de huit mortels jours. - - - -Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée - -promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de - -Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de - -Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop - -malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre; - -un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de - -Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette - -confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va - -parce qu'elle espère que vous y viendrez.--La comtesse?--Eh! qui donc? - -vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?--Non, non. La - -comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!--De la voir, c'est là tout ce - -que vous demandez?--Tout ce que je demande,... oui,... puisqu'il est - -impossible de...--De...! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il - -n'étoit pas impossible de...?--Je serois dans les cieux!...--Dans les - -cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien, - -vous irez dans les cieux!... Mais, pour cela, convenons auparavant de ce - -que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous - -enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et - -cet importun baron de... Vous n'écoutez point?--Si fait, de toutes mes - -oreilles!--Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir - -dévorer mes paroles... Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez - -fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera - -votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du - -plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval, - -le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le - -mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'oeil la - -fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous - -emportera,... d'un autre côté cependant, Monsieur.--D'un autre - -côté?--Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une - -heure,... d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est - -pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son - -Éléonore: devinez?--Chez elle, peut-être?--Quelle idée! est-ce bien vous - -qui me répondez ainsi?... Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que - -le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et - -n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.--Chez - -vous! que de reconnoissance!...--Vraiment! dit-elle d'un ton presque - -sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. - -Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous - -permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je - -vous connois tous deux, vous emploierez votre temps... à des choses - -importantes... Vous ferez une, ou deux, ou trois charades... Que - -sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de - -mon boudoir... Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les - -meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens, - -ne sauroient que penser. Ma réputation... Je tiens beaucoup à ma - -réputation...» - - - -M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai - -la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop - -d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection - -quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée, - -s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de - -la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du - -bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à - -l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et, - -comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire: - -«Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours - -présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et - -les plus doux de ma vie.» - - - -Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la - -rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle - -vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui - -jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes - -félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et - -d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs - -personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!» - -S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce - -compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les - -remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur - -répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que - -vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois: - -«Charmante petite femme!... charmante!...» Il est bien pour elle, cet - -éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le - -partagent pas... Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de - -nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit - -cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne - -sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle - -est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits. - -Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau! - -que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles - -de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce - -précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa - -chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à - -reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste - -équipage, la bienfaitrice de mille vassaux! - - - -Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard - -persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont - -elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le - -brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse? - - - -Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout - -le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue - -impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de - -l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on - -entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise - -de B...! - - - -Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme - -du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent, - -elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que - -ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle - -paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins, - -superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre - -fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds - -frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner - -qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le - -monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et - -moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a - -plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; - -s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son - -équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B...! cette femme - -maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur - -un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des - -joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la - -petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est - -donc ruiné? - - - - [1] Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux. - - - -Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B...: elle eut l'air - -de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, - -curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise - -promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle - -reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora - -d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir, - -qu'elle humilia d'un coup d'oeil protecteur. Il y a tout lieu de penser - -que Mme de B..., si près de la comtesse dont elle connoissoit les - -jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre - -quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est - -du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour - -aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle - -déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son - -mari qui sembloit piquer droit vers moi. - - - -Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le - -malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez - -mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de - -continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et - -regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien - -résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B..., s'il ne - -m'abordoit pas. - - - -Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du - -hasard...--N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que - -signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble, - -tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque - -d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me - -trouver chez moi.--Vraiment! je voulois y aller chez vous!--Qui a pu - -vous en empêcher?--Qui? ma femme.--Eh bien! Monsieur, vous croyez donc - -que madame la marquise a mal fait?--Pas trop mal, dans un sens. Elle - -avoit ses raisons...--Ses raisons?--Pour m'engager à ne pas vous faire - -ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous - -joindre quelque part, Monsieur le chevalier.--La rencontre est donc, - -comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.--Oui, parce que je vais - -avoir avec vous une explication...--Ah! tout à l'heure si vous le - -voulez, Monsieur le marquis!--De tout mon coeur.--Sortons de la - -foule.--Sortons... Mais je vous demande bien pardon.--Et de quoi?» - - - -En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de - -Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que - -j'allois bientôt revenir. - - - -«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B...; c'est - -apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous - -dérange.--Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.--Je ne - -plaisante point!... Arrêtons-nous ici.--Ici! nous serons mal.--Pourquoi? - -personne ne nous entendra.--Mais tout le monde pourra nous - -voir!--Qu'importe?--Qu'importe!... Enfin, comme il vous plaira, - -Monsieur... Vous avez donc vos pistolets?--Mes pistolets?--Sans doute. - -Ni vous ni moi n'avons d'épée.--Eh! pourquoi donc faire des pistolets et - -des épées, Monsieur le chevalier?--Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il - -n'est pas question de nous battre?--Nous battre! au contraire, Monsieur. - -C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.--Bon!--Je me - -repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.--Ah!--D'avoir causé - -votre exil.--Ah! ah!--Et, par suite, votre emprisonnement.--Monsieur le - -marquis!... vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!--Voilà - -pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.--En - -vérité, vous êtes trop bon!--Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même - -été chez vous, si ma femme...--Madame la marquise a très bien fait de - -vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin...--Je ne sais pas! Un - -galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. - -Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: - -je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer; - -mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes - -torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis - -dans le fond un bon diable.--Vous m'en voyez convaincu.--Bien! mais - -dites que vous me pardonnez.--Vous vous moquez!--Dites-le, je vous en - -prie.--Jamais! jamais je ne pourrai...--Vous ne me pardonnerez - -jamais?--Ce n'est pas cela que...--Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes - -torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi - -qui vous ai fait sortir de la Bastille.--Vous, Monsieur le - -marquis?--Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir - -d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.--Et vous avez pu l'y - -résoudre?--Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre - -justice: ensuite, elle a pris cette affaire à coeur autant que moi. Elle - -a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas - -d'idée!--On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?--Au mieux! - -ils s'enferment ensemble pendant des heures entières... C'est une femme - -de mérite que ma femme... Je la connoissois bien quand je l'ai épousée; - -sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que - -promettoit sa figure... A propos, si vous désirez quelque emploi, - -quelque pension, quelque lettre de cachet...--Sensiblement obligé.--Vous - -n'avez qu'à parler! Mme de B... aura une conversation particulière - -avec...--Je vous rends mille grâces!--Pour en revenir à nous... Mais - -vous ne m'écoutez point?--Je regarde là-bas cette vieille dame!... - -N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?--Je ne la connois pas.--Oui, - -c'est elle... Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce - -côté-là.--J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller - -faire votre cour à cette douairière?--Pas infiniment.--Pour en revenir à - -nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas - -eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup - -d'épée...?--Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous - -assure.--Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien - -que j'en ai pensé mourir?--C'eût été pour moi, je vous en donne ma - -parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.--Vous ne m'en vouliez - -donc pas?--Pas du tout.--Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui - -de me pardonner?--Moi, je ne demande pas mieux.--Monsieur le chevalier, - -j'en suis ravi d'aise!--Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez - -donc aussi?--Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même, - -vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec - -moi... et avec elle,... mais très légers.» - - - -Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit - -maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle, - -déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une - -mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une - -étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la - -foule.--Nous causerions ici plus à notre aise.--Nous serons tout aussi - -bien là-bas.--Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au coeur!» - -s'écria M. de B... - - - -En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le - -reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes - -regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de - -me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger - -dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut - -excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre - -en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, - -aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui - -m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, - -comme à moi, des coups d'oeil très significatifs. Cependant le marquis, - -revenant à sa première idée, me disoit: - - - -«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des - -torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme...--N'est-il - -pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que - -moi?--Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est - -conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à - -la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à - -se faire.--Vraiment! oui...--Vous en convenez donc?--Assurément.--Ce - -fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail - -devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir - -que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce - -mensonge... Pouvois-je deviner, moi?--Certainement non.--Mademoiselle - -votre soeur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à - -l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous, - -Monsieur le chevalier...--Ah! moi...--Voyons! que voulez-vous - -dire?--Non, non, parlez.--Après vous.--Point du tout; Monsieur le - -marquis, je vous ai interrompu.--Cela ne fait rien! dites.--Dites - -vous-même.--Je vous en prie!--Je vous le demande en grâce.--Eh bien! - -vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. - -D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de - -mademoiselle votre soeur... Ceci vous fait de la peine?... Oh! ne me - -croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur... Et - -gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos - -secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle - -me les a confiés.--Je le crois, je crois madame la marquise incapable - -d'une maladresse ou d'une indiscrétion.--Incapable! c'est le mot... Les - -étourderies de mademoiselle votre soeur, une dangereuse plaisanterie que - -vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. - -Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. - -J'accusois ma femme... Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je - -me le reproche encore tous les jours... J'accusois ma femme,... la femme - -la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en - -défier;... mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; - -elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par - -pure complaisance que Mme de B... me donne de temps en temps une nuit, à - -moi qui suis son mari et qu'elle adore!... Je l'accusois cependant! Il a - -donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de - -famille,... que je savois à peu près.--Enfin, Monsieur le marquis, ce - -qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne - -devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.--Ne dites donc plus - -Duportail! vous voyez que je suis au fait!--De Mlle de Faublas, puisque - -vous le voulez.--Bon!... D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si - -vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma - -colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez - -injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme - -ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans - -celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le - -reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des - -hommes... Oui, vous êtes plein de coeur! et quiconque s'y connoît le - -voit dans votre physionomie... Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et - -ma femme aussi... Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le - -public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme - -tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne - -mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur - -affirme que je ne suis pas... Vous le leur protesteriez vous-même, - -qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté - -la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu - -l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre - -aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en - -a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me - -persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà - -dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B...; il y - -en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres - -ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne - -trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que - -je puisse être... Que diable! M. de B... ne voit pas du tout qu'il ait - -la figure d'un sot! et M. de B... s'y connoît!... Ah çà! mais donnez-moi - -donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une - -oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!... Il me - -semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle - -vous lorgne!--Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle - -agace.--Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas - -qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant - -l'avantage de la première jeunesse... Pourtant, je crois que vous ne - -vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des oeillades que lance la - -princesse!... Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me - -tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que - -cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.--Son - -nom?... je l'ignore.--Et sa demeure?--Je ne la sais pas.--Mais pourtant - -vous la connoissez?--Ah! comme on connoît ces filles-là! de - -réminiscence!... Oui, je crois me rappeler que j'allois assez - -fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant - -sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le - -même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous - -savez?--Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite - -dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon - -hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce - -commissaire!--Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira, - -je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait - -inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et - -de la regarder comme il faut.--Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque - -part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette - -petite fille en a un faux air.--Il me semble que la ressemblance est - -grande.--Grande? non.--Moi, je le trouve.--Oh! mais, vous, s'écria-t-il - -avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!... Puisqu'il est question de - -ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une - -frappante? Mademoiselle votre soeur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par - -exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier - -du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!... - -plusieurs fois!... plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle - -votre soeur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, - -exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle - -est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de - -l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon! - -A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre soeur de notre - -rencontre?--Si cela peut vous être agréable...--Oui, faites-moi le - -plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son - -premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon coeur; - -et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon - -estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, - -pas...--Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le - -phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une - -figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien - -moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une - -fille...--Une femme comme il faut, _parbleu_! Je connois cette livrée. - -Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous - -avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, - -et souvent!... Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?» - - - -Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire - -entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, - -me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre - -incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit - -courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la - -comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de - -Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une - -rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit - -Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le - -soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à - -son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de - -couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes - -il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques - -pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer - -d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec - -affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné! - -j'allois... Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me - -laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour - -endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria - -gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de - -Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si - -ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole - -fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre - -terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement - -machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs - -meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà - -bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que - -les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de - -son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de - -retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin - -zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur - -la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir... Respectons les bizarreries - -de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de - -Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire: - -c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli, - -applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains. - - - - [2] Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome, - - consultez-le: la chose en vaut la peine. - - - -Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et - -moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je - -mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B..., - -j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu - -cette figure-là quelque part.--Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, - -je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon - -d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à - -soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma - -connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.» - - - -Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses - -pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme - -elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma - -chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de - -nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si - -bon marché.--Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?» - -reprit Justine au désespoir. - - - -Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le - -répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en - -bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup, - -de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de - -remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des - -curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et - -vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout - -vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun - -des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille - -autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour - -d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et - -pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à - -Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs! - - - -Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût - -repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment - -je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés - -dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer - -en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec - -transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en - -être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure - -plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs - -caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux - -engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs - -enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté! - - - -Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne - -dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y - -rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de - -l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour, - -l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus - -solides jouissances? - - - -«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la - -foule?--J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se - -fait que vous soyez connu de tant de monde?--Vous savez ce que c'est que - -ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, - -et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation: - -notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je - -trompé? n'est-ce pas mon nom...?--Oui, c'est votre nom qui vient de - -retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le - -crient.--Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi, - -cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.--Le bruit va toujours - -croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!--C'est que tous ces gens-là sont - -bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies - -qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs - -que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux - -hommes de France les plus...--Monsieur le marquis, je crois, comme vous - -le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs - -applaudissemens.» - - - -Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et - -c'étoit visiblement à M. de B... que s'adressoient leurs applaudissemens - -maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de - -leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien - -malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il - -fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la - -file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage - -dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes - -adieux à M. de B..., qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon - -cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à - -galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, - -puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de - -leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par - -la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur - -le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens - -peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs. - - - -Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit: - -«Messieurs, que puis-je faire pour votre service?--Nous permettre de - -vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.--Messieurs, - -vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. - -Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise - -plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?--Ce n'est point une - -plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole, - -nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons - -d'envie d'embrasser Mlle Duportail.--Non, dit un autre plus avisé, pas - -Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B...» - - - -Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards - -inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à - -vue d'oeil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne - -connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons: - -s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens, - -à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous - -quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez - -apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour - -plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin - -de Longchamps.» - - - -Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois - -pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un - -air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé - -sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il - -me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours - -pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer - -un instant chez elle.--Mme de Montdésir!... oui, oui, je comprends!... - -Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument - -impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.» - - - -Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et - -de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu - -de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec - -regret m'éloigner le plus vite possible. - - - -Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien - -longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que - -vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace...?--Oui! - -c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? - -Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une - -infidélité?--Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!--Oubliée? - -jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de - -cette impertinente,... qui ose aujourd'hui se prévaloir...--Vous venez - -de l'en punir. Vous l'avez défigurée.--J'aurois dû la tuer!--Peu s'en - -est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée...--Du - -haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu! - -je l'ai peut-être dangereusement blessée?--Non; mais...» - - - -Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui - -raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien - -mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés - -comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne - -suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du - -raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa - -son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, - -toujours le plus ingrat des hommes!... Depuis un siècle je péris d'amour - -et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer - -quelque moyen de nous réunir!--Mon amie, c'est inutilement que j'en ai - -tenté plusieurs.--Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce - -Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le - -voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même - -temps sa cour à mes deux rivales!--Éléonore, je te jure que non.--Et, - -pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que - -moi, dont la jalousie déchire le coeur, je me trouve justement placée - -entre mes deux mortelles ennemies!--Quoi! vous prétendez que c'est - -encore ma faute?--Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me - -persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B... - -précédât la mienne.--Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.--Elle - -a bien fait de s'en aller cette Mme de B...! vous avez bien fait de ne - -la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous - -donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!--Mon amie, - -si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?» - - - -Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout - -d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! - -C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de - -Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une - -demi-heure?--Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun - -cavalier...--Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez - -entendre avec tant de plaisir?--De plaisir? non.--Que vous disoit-il - -donc de si beau, ce monsieur?--Il m'entretenoit de ma soeur.--Il la - -connoît?--Oui, c'est un parent...--Un parent?... mais cette fois je vous - -crois... parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas - -encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y - -prendrai garde, allez!--A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta - -tante à Longchamps?--Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur, - -vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.--J'ai - -fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me - -regardoit.--Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses - -yeux de quinze ans.--Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?--Oh! - -que non, s'écria-t-elle... Faublas, ce seroit un grand malheur;... - -mais... mais il faut espérer que non.» - - - -Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt - -persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport - -m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour; - -mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en - -refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu... Tu - -pleures, mon ami! Pourquoi donc?--Parce que vous ne m'aimez plus comme - -autrefois!--Davantage, Monsieur!--Autrefois jamais un refus...--Oui, - -lorsque vous n'étiez pas malade!... Tu pleures?... voyez donc, qu'il est - -enfant!» - - - -Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer - -et baiser mes larmes. - - - -«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine... Écoutez - -donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu - -connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta - -convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je - -mourrois aussi... Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si - -jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que - -le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps - -possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je - -parle raison?... Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que - -je dis et rien, c'est donc la même chose?... Finis, Faublas; finis, mon - -ami... Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!... Dame! - -écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!... Faublas, mon - -cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser - -le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de - -résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je - -ne réponds pas d'en avoir la force.» - - - -C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable - -Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle - -me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois - -bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant - -ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que - -du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut - -avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je - -ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât - -ses chastes résolutions. - - - -«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut - -déjà nous séparer.--Déjà!--Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit - -impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon - -esclavage...--Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment - -encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!--Pour trois - -jours?--Demain je vais au Gâtinois...--Au Gâtinois sans moi, pourquoi - -donc faire?--Hélas! sans toi. C'est ton père... Ton père me fera mourir - -de chagrin!... Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit - -permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en - -faisois une idée si charmante!--Éléonore, tes pleurs me font un plaisir - -trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends... que ma bouche...! Dis-moi, - -ma belle amie, dis, quelle est cette fête?--Être au milieu de mille gens - -indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de - -monde, quand on voudroit gémir dans un désert!--Dis-moi donc quelle est - -cette fête.--Tous les ans, au jour de Pâques,... tous les ans, depuis - -que j'existe,... la rosière a reçu de mes mains... L'année dernière - -j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le - -sais!... Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon - -amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à - -songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis - -pas sage... Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne - -cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?... - -Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?... Va, rassure-toi: je - -n'ai pas de remords! pas même de regrets... Quelquefois seulement, - -depuis que ton père m'a fait de grands discours,... je me surprends - -réfléchissant sur les dangers sans nombre... Va, rassure-toi: tant que - -tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne - -m'aimeras plus,... quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon - -désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi... Tu pleures! Tiens, mon - -ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent! - -Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne - -heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose - -qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque - -heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée - -même du lundi.» - - - -Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon - -père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes - -adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter. - - - -Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je - -courus chez Justine joindre Mme de B... - - - - * * * * * - - - - - - - - - -La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure - -très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa - -main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait - -impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez - -un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, - -affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à - -fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a - -douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes - -qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint - -de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, - -sa fraîcheur, sa...» Mme de B... parut se faire violence pour n'en pas - -dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, - -incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me - -serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez - -venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état - -de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir - -attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière...--Ah! ne - -m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a - -suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi...--Ne - -m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce - -d'inquiétude.--Oui, je ne vous ai point saluée, de peur...» Elle - -m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit - -bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion... Recevez mes - -remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement - -délicat, je reconnois... l'ami de mon choix.--Ma chère maman, pourquoi - -donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont - -vous étiez le principal ornement?--Le principal?... non,... non, je ne - -le crois pas... Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la - -foule se porter autour de vous.--C'est-à-dire que vous avez pu voir - -aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la - -marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un - -ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie? - -Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; - -c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous - -l'attendrons.» - - - -Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit - -son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes - -gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des - -manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant - -l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis - -revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie - -m'avoit frappé.--Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B... Est-ce que - -ce n'est point...?--Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses - -discours je crois aussi le reconnoître.--Oh! c'est lui! c'est lui! - -sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la - -porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la - -marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très - -étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une - -encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de - -B... s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me - -précipiter après elle et de fermer la porte sur nous. - - - -Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. - -«Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie - -de te parler.--Vous m'avez donc bien reconnue?--Tout de suite! mais - -peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les - -figures par coeur?--Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante - -voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre - -méconnoissable.--Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc - -oublié comme je suis physionomiste?... A propos de ton équipage, quel - -est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le - -chevalier de Faublas peut-être?--Eh bien, oui! un plaisant freluquet! - - - ---Entendez-vous l'impertinente?--Taisez-vous, me répondit la - -marquise.--Pourtant, reprit M. de B..., il me semble que tantôt tu le - -lorgnois à Longchamps?--Lui! ce morveux! c'étoit vous que je - -regardois.--Je te plais donc?--A qui ne plaisez-vous pas?--Il est vrai - -que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que - -des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la - -joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit - -content.--Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.--Cependant, - -ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. - -Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?--Une petite catin! - - - ---Mais voyez donc cette...--Taisez-vous», me dit encore Mme de B... Son - -mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!--Bon! une livrée - -d'emprunt.--Ton joli phaéton est bien endommagé.--J'en suis d'autant - -plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies...» - - - -A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher - -de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!--Ma belle - -maman, est-ce que c'est vous?...--Oui.--Eh bien! permettez qu'à mon tour - -je vous dise: «Paix donc!» - - - -Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de - -Justine... «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.--Une dame - -de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de - -grandes complaisances pour cette dame-là?--Je vous en réponds.--Mais, - -mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui - -aimeroit les femmes.--Quoi! vous imaginez... Ce n'est pas cela! ce n'est - -pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame... comme il faut,... - -du haut parage... Elle est gênée chez elle...--J'entends! j'entends! - -c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!...--Ou qu'on attrapera, - -Monsieur le marquis.--Mon Dieu! que ces maris sont bons!... De sorte que - -tu lui prêtes cette chambre à coucher pour...--Non, oh! non, il ne se - -passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.--L'intrigue ne fait - -donc que commencer?--Au contraire, elle est ancienne... C'est une - -histoire que cela, Monsieur le marquis!--Conte, conte, le récit des - -tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours - -infiniment. Conte.--La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a - -quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut - -le revoir.» - - - -Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!--O ma belle maman, - -taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser - -qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore - -perdu quelques mots. - - - -«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore; - -mais le moment approche où elle lui permettra tout.--Tu es donc - -entièrement dans la confidence?--Non: c'est une femme trop méfiante et - -trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa - -conduite... De quoi riez-vous?--De la mine que ces amoureux-là doivent - -faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je - -donnerois... cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures... - -Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.--A vous?--A - -moi.--Impossible, Monsieur le marquis!--Pourquoi? je me cacherois - -quelque part.--Impossible! vous dis-je.--Tiens! quand je devrois me - -tapir sous ton lit.--Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs - -jambes.--Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires - -ici?--Vous le voyez que j'en ai.» - - - -La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien - -que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler. - - - -«Attends!...» s'écria le marquis. - - - -Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la - -cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce - -qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point; - -moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la - -serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, - -laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le - -secret.--D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je - -le voudrois pour la rareté du fait.--La dame est-elle jolie?--Bon! comme - -ça, pas trop mal; mais elle se croit... superbe!--C'est l'usage. Et le - -galant?--Oh! charmant, lui! charmant!--Mieux que le chevalier de - -Faublas?--Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!--Sais-tu que je - -suis jaloux du chevalier?--Comment, jaloux? vous croyez encore que - -madame la marquise...?--Non, non. Mais toi, mon enfant...--Moi! ah! vous - -avez tort.--Autrefois, cependant...--Autrefois, je n'avois pas des goûts - -solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous, - -Monsieur le marquis.--Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure... Elle - -produit cet effet-là sur toutes les femmes.--Oui, la vôtre, par exemple, - -vous adore.--M'adore! tu as dit le mot... Sais-tu bien une chose? c'est - -qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme - -de B... peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même - -femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est - -froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma - -foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions... Mon - -enfant, je soupe avec toi.--Vous soupez?--Oui, je soupe. Toujours je - -soupe, tu dois t'en souvenir,... et je couche, ma reine...--Ici, - -Monsieur le marquis?--Pas ailleurs, je t'assure.» - - - -Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous - -passerons dans la salle à manger, dit Justine.--Pourquoi donc la salle à - -manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. - -Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille - -choses intéressantes à nous communiquer.» - - - -Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts, - -et qu'on ne laisse entrer personne. - - - ---Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et - -coucher dans cette armoire?--Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je - -suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!» - - - -Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de - -passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. - -Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, - -puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur - -l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire - -que je tournasse impoliment le dos à Mme de B...? Je m'étois donc placé - -dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes - -lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son - -sein, je pouvois compter les battemens de son coeur, nous nous touchions - -de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la - -Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc - -chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur - -des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans - -sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel - -homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que - -celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son coeur s'émouvoir, et tous ses - -esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes - -veines! et vous-même, ô Madame de B..., vous-même... Ah! quelle vertu - -n'eût pas succombé!» - - - -Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée - -d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?... Monsieur, - -Monsieur!» - - - -Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força - -par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des - -miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût - -trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle - -maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?--Que - -m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque - -respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, - -que m'importe le reste?» - - - -Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le - -retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes - -qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut - -servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle - -à M. de B..., causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous - -appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne - -m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard - -n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez - -vous?--Ah! dans la maison de ma femme!--Bon!... Tenez, soyez vrai, tous - -les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis - -quelque chose.--Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta - -physionomie, que tu serois quelque chose?... car elle est heureuse ta - -physionomie,... un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; - -mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste - -toujours... Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine - -que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te - -regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui - -finira par me plaire quelque jour.»--Cependant, quand, il y a six mois, - -vous m'avez chassée?--J'étois en colère, on me vouloit faire croire que - -ma femme...--A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière - -vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.--N'est-il pas - -vrai qu'elle l'est?--Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours - -soutenu, souvenez-vous-en.--Oui.--Mais je voudrois savoir de vous-même - -comment vous en avez acquis les preuves.--Vraiment! il a bien fallu que - -Mme de B... me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.» - - - -Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive - -curiosité: je redoublai d'attention. - - - -«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son - -nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit - -pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de - -Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas - -qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as - -cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose... - - - ---Certainement! je l'ai déshabillée!--Bon! d'ailleurs il étoit horrible - -à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la - -tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je - -t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je - -me garderai bien d'instruire Mme de B... Ma figure avoit produit sur la - -jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu - -près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je - -suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené - -librement ma main sur la gorge de la jeune fille... Et que diable! un - -garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!... Tu ris!--Oui, je ris parce - -que... parce que je pense que madame... dans ce moment-là pouvoit sentir - -votre main:... car elle étoit couchée là tout auprès, madame?--Oh! - -madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt - -réveillée...--Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de - -l'enfant, qui dormoit peut-être encore...--Qui dormoit, oui.--C'est à - -côté d'elle que vous avez... embrassé votre femme?--Justement, ma reine. - -Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été - -d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller - -sans avoir rempli le devoir conjugal!--Je suis pourtant bien étonnée que - -madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que - -la décence...--La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce - -que... - - - ---Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.--Faublas! Faublas! - -plaignez-moi! - - - ---... La jalouse marquise, disoit M. de B..., quand je lui rendis mon - -attention.--Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!... - -Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de - -Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?--Assurément. - -Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B... qui me l'a - -rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail; - -elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y - -trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une - -demoiselle,... une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait - -bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux - -fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un - -homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de - -ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé - -de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon - -fils!»--Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit - -d'amazone, et le lendemain...--Le lendemain? non; ce fut son frère.--Son - -frère,... je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?--Parce que M. - -de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de - -Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux - -de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la - -marquise le chevalier revêtu des habits de sa soeur, et, profitant de la - -circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène - -affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène... Je ne me - -souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les - -physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en - -général que la scène étoit horrible... Ce procédé de Rosambert me paroît - -infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le - -vois... Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la - -gorge avec lui.--Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante - -d'inquiétude!--Mon amante, c'est...?--C'est moi.--Bien! ma petite. Fort - -bien, ce que tu dis là.--Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi... - -Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis - -enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et - -surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de - -mensonges!... Mlle de Faublas, que devint-elle?--Mlle de Faublas? elle - -commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec - -d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à - -celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée - -dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai - -rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est - -arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.--Un enfant?--Un enfant, - -j'en suis sûr encore. Je l'ai vue... grosse,... je l'ai vue grosse. La - -taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je - -m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un - -hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu - -ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les - -parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont - -décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public - -avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre - -partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa soeur, qui - -avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien - -voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les - -médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le - -monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. - -Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il - -d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune - -personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait - -accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la - -faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux - -Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!... Regarde pourtant - -combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes - -connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort - -changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, - -qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le - -secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois - -pour la première fois le frère à côté de la soeur, je suis frappé de - -leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son - -père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me - -fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le - -chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout - -étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds - -la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux, - -j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de - -m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, - -qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a - -point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune - -homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la - -famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain...» - - - -Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que - -j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus - -pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B..., dans une - -posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la - -défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit - -risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts - -rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, - -après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le - -chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni - -d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La - -marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle - -prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa - -défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un - -moment!... Faublas, je vous avois jugé capable de plus de - -générosité!--Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!--... - -Cruel! me refuserez-vous un moment?... Faublas! mon ami! que je sache du - -moins si le danger n'est point extrême... Voudriez-vous m'exposer?... - -Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous... Où - -sont-ils?--Ils soupent.--Assurez-vous-en.--Le moyen?--Regardez.--Par - -où?--Mais par le trou de la serrure.--Cela n'est pas facile! je ne puis - -me baisser.--Tâchez.--Ils sont à table.--Comment placés?--Justine en - -face.--De cette armoire?--Oui.--Et le marquis?--Nous tourne le dos.» - - - -A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se - -dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite - -hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et... Je ne vois - -plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de - -s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore - -des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très - -lestement donnés. Je puis entendre Mme de B..., d'un ton ferme, parler - -ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du - -peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de - -votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il - -vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre - -bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets - -entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes - -remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de - -libertines orgies... Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous - -payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet - -de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on - -vous a vu... Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux - -cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer - -l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme - -à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public - -ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du - -trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin - -vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!... Mademoiselle, - -quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à - -n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait - -généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre - -demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je - -tremblois,... Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. - -Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu - -d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je - -m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit - -mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience - -d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je - -ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos - -empressemens!... Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni - -contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont - -un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette - -fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de - -tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la - -dernière que se permettra _la jalouse marquise_; et, pour continuer à me - -servir de vos expressions tout à fait obligeantes, _mes adorations ne - -vous fatigueront plus_. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que - -c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à - -m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le _devoir - -conjugal_, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que - -je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose - -du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer - -que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, - -ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je - -m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage - -interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource - -contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui - -sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il - -est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient - -applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est - -trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de - -quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le - -plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon - -indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera - -rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs - -et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou - -bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne - -m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon - -innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà - -vous m'annonciez que nos noeuds étoient rompus, qu'une éternelle prison - -m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous - -prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a - -pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre - -séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de - -Justine. Mme de B... vous le proteste, et Mme de B..., vous devez le - -savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai - -célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, - -le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, - -Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous - -aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes - -les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!... - -Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos - -largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui - -arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais - -impitoyablement enlever... Mademoiselle, je vous cause un tort que vous - -croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un - -ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque - -discours, soyez toujours charmante,... adroite,... fidèle,... d'autres - -personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,... quant à - -la fortune,... de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi, - -vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice... - -Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour - -descendre et rentrer à l'hôtel avec moi. - - - ---Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, - -revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, - -se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce - -sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce - -que je pourrai conserver M. de Valbrun.» - - - -Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette - -armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de - -tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de - -toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons - -plus... J'étouffois... Ah! la bonne scène!... Quand verrai-je le - -chevalier, pour lui raconter... Ah! la bonne scène!... Comment diable - -aurois-je deviné que cette femme étoit ici,... dans cette armoire!...» - - - -Elle l'ouvrit, et m'y trouva. - - - -«Tiens! et l'autre aussi!... Mon Dieu! mon Dieu!... j'en suffoquerai!... - -Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!... Quoi! - -Monsieur le chevalier, vous en étiez?... quoi! nous faisions la partie - -carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis - -une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!... - -Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper - -une si belle occasion de reprendre vos droits?--Justine, ne m'en parle - -pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse - -hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a - -arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!--J'en suis - -vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi - -qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de - -nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en - -étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes - -choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait - -faire,... là,... presque sous les yeux de sa femme,... une vengeance du - -Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame - -vous a jadis... _idolâtré_, comme tout à l'heure elle le donnoit si - -plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle - -lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! - -Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je - -voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les - -sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il - -arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot... - -Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de - -Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, - -c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me - -caresser, et la femme pour me battre.--Comment?--Oui! celle-là, je l'ai - -gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à - -l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très - -adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la - -joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. - -Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups - -qu'elle donne!--Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez - -plutôt, si vous voulez que nous soyons amis...--Je ferai pour cela tout - -ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! - -en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas - -coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné - -beaucoup au change.--Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin - -pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.--Quoi! vraiment? - -qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?--Il y a plusieurs jours - -qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!--Ah! tâchez donc que ça - -revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au - -miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien - -reçu... Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.--Un morceau? - -il est vrai que je meurs de faim... Mais non, il est déjà trop tard: mon - -père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.» - - - -Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!--Le - -voilà! cria Jasmin sur l'escalier.--N'est-il pas blessé? demanda le - -baron, qui accourut vers moi.--Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans - -la foule avec le marquis de B...?--Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de - -vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois - -grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous - -est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps - -retenu?--Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la - -multitude, nous étions tous deux fort échauffés...--Vous l'avez - -tué?--Non, mon père; mais il m'a forcé...--Encore une fâcheuse affaire! - -encore un duel!--Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il - -m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet - -endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens...--Des - -rafraîchissemens?--Oui, mon père, M. de B... n'a qu'un chagrin, c'est de - -m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a - -demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de - -vous assurer de toute son estime.» - - - -Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant - -réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes - -raisons de se contraindre, s'en donna de tout son coeur. Ses coups - -d'oeil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre - -des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de - -nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut - -demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite - -comtesse.» - - - -Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B...; mais - -avant sept heures un billet de Justine m'éveilla. - - - - _Monsieur le chevalier_, - - - - _M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa - - dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché - - de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite - - envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait - - vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un - - outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu - - compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez - - moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné - - d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le - - vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez - - disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne - - me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres - - considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point - - d'aller coucher ce soir à... M. de Florville veut bien permettre que - - je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là._ - - - - _Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc._ - - - - DE MONTDÉSIR. - - - -Je fis la réponse suivante: - - - - _Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre - - enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il - - s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit - - qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une - - fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne - - manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération - - du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout - - cela, porte-toi bien, ma petite._ - - - - * * * * * - - - - - - - - - -Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout - -exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant - -sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et - -ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, - -j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus - -regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les - -vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le coeur de ton - -jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les - -charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en - -as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de - -l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.» - - - -Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à - -l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à - -m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs - -infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le - -crime. - - - -Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer - -qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit - -dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant - -de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le - -dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec - -moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. - -Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.--Il n'est pas - -possible!--Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à - -ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru - -chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, - -elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille - -tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir - -seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois, - -m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ - -de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.--Dans la - -sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?--Belle demande! parce que je me - -sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut - -pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et - -j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai - -deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté - -qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra - -m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de - -Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute - -la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à - -minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf - -heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé - -qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons - -partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, - -dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour... Ne - -perdez pas son adresse...--Eh! ne craignez rien!--Il sera peut-être six - -heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer - -une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à - -côté de Mme de Lignolle,... qui aura sans doute les yeux un peu battus, - -et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle... Mais, - -enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa - -petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais - -patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme - -Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand - -dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de - -poste... Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux - -sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me - -désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous - -restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie...» - - - -Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout - -se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit - -annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, - -Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton - -pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec - -une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard - -qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de - -Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, - -mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans - -que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur. - - - -«Madame la marquise, voilà une jolie personne!--C'est une cousine de - -votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent - -pour la mener à cette fête... A propos de fête, vous n'étiez donc pas - -hier à Longchamps avec la comtesse?--Non, Madame... Mademoiselle est des - -nôtres? tant mieux!...--Vous n'y avez pas été à Longchamps?--Non, - -Madame... Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!--J'y ai - -vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle - -bavarde.--Où cela, Madame?--A Longchamps.--Cela se peut bien... Voilà - -une personne vraiment charmante... Mais c'est déjà une fille à - -marier!--Nous y songeons, répliqua la douairière.--Et vous, - -Mademoiselle? lui demandai-je.--Moi, répondit l'Agnès en baissant les - -yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que - -sa poitrine, moi!... dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant - -qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il - -seroit temps.--Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. - -Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera... La veille vous lui - -parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même - -malheur qu'à ma pauvre petite nièce... Il pourroit bien lui arriver! En - -vérité,... ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais - -c'est vous que je charge de la mettre au fait.--Avec bien du - -plaisir.--Pas à présent, pourtant... Mais, quand le moment sera venu, je - -vous supplie d'y mettre tout votre talent.--Madame la marquise peut - -compter sur moi.--Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours - -disposée à me rendre de pareils services... Je ne connois pas de fille - -plus obligeante que vous.» - - - -Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher - -de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le - -pied très petit. - - - -Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir - -quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je - -ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné - -mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. - -Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre - -découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne - -sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la - -simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour, - -ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de - -l'esprit à celle-là. - - - -Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit - -avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. - -Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour - -madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de - -réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante - -devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa - -petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le - -lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. - -Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit - -point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne - -restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement - -brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette - -fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on - -n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs - -amis. - - - -Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se - -fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le - -repos de _son enfant_; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et - -ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un - -air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine; - -ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que - -d'aller chacune de son côté dormir dans un lit? - - - -O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la _mauvaise - -nuit_ dont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que - -me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la - -marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de - -chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup - -l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois. - - - -Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce - -vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, - -réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs - -que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous - -les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous - -quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? - -Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut - -sur-le-champ prendre le parti de la résignation. - - - -Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied - -dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont - -auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit - -l'une à côté de l'autre. - - - -Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille - -s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me - -connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son - -Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée, - -qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite, - -c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette - -proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la - -jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de - -peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une - -mauvaise nuit?--Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai - -le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.--Quoi! Madame la - -marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je - -vous... incommode?--Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez - -point du tout!... je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à - -merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois - -pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes: - -un _je le veux_ très absolu me ferma la bouche. - - - -Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure, - -il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez - -pas du premier coup d'oeil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé - -de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me - -trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur? - -Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui - -de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux - -mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre - -ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit - -quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose - -de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il - -m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus - -difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les - -yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à - -prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans - -délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se - -précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés - -voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans! - - - - [3] - - - - Elle échappa, rompit le fil d'un coup, - - Comme un coursier qui romproit son licou. - - - - (Le conte des _Lunettes_.) - - - - O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi. - - - -Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui - -plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je - -souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me - -sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir - -de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui - -cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par - -la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces - -feux dévorans?... Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers - -une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font - -éprouver encore leur brûlante influence? - - - -«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma - -compagne.--Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.--Vous ne me - -gênerez pas, mon coeur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.--Moi, - -Madame, la chaleur m'incommode.--Cela, par exemple, je le crois très - -possible! à votre âge j'étois tout de même...--Oui, sans doute. J'ai - -l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.--J'étois - -tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me - -rendoit service.--Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une - -bonne nuit.--Il me rendoit service de s'en aller;... quand il avoit fait - -son devoir, bien entendu;... et je lui rends justice, dans sa jeunesse - -il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de - -Lignolle!--Je vous en fais mon compliment... Je crois qu'il est tard, - -Madame la marquise?--Pas trop... Approchez donc, ma petite, je ne vous - -entends pas... Est-ce que vous me tournez le dos?--Oui, parce que... - -parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.--Le côté du coeur! - -voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.--Vraiment oui; - -mais l'habitude.--L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, - -depuis que je suis mariée... Il y a déjà longtemps...--Oui.--J'ai - -contracté celle de m'étendre toujours ainsi,... sur le dos,... et je - -n'ai pas pu la perdre.--C'est peut-être tant mieux pour vous, car la - -posture est bonne... Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous - -souhaiter le bonsoir.--Vous avez donc bien envie de dormir?--Je vous en - -réponds!--Eh bien! allons, mon coeur,... ne vous gênez pas, il y a de la - -place... Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?» - - - -Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne, - -bon Dieu! qu'auroit-elle senti! - - - -«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!--Là! là! - -mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous - -étiez... Remettez-vous, remettez-vous donc!... mais à votre aise... Vous - -êtes donc bien chatouilleuse, mon petit coeur?--Prodigieusement!... Une - -bonne nuit, Madame la marquise.--Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est - -encore une habitude,... dites.--Je ne crois pas.--Mais, ma petite, ne - -restez donc pas tout à fait sur le bord,... vous tomberez!--Non.--D'où - -vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace - -qu'il n'en faut.--C'est que... je... ne puis rien toucher! si par hasard - -je rencontrois seulement le bout de votre doigt,... je me trouverois - -mal.--Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous - -serez mariée?--Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter - -le bonsoir, Madame la marquise.--Et comment auriez-vous pu rester sur ce - -lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?--Vous avez raison, il m'eût - -été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne - -nuit.--Quelle heure peut-il être?--Je ne sais pas. Madame, mais je vous - -souhaite une bonne nuit.» - - - -Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour - -le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, - -Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses. - - - -Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la - -compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit - -ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me - -sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je - -crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai - -la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second _Ma bonne amie_ - -vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! - -de quoi s'agit-il?--Est-ce que vous pouvez dormir, vous?--Non, en - -vérité! je ne le peux pas.--Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi - -cela?--Pourquoi?... parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si - -bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer - -ensemble.--Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.--De tout mon coeur; - -mais la marquise?...--Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe - -qu'elle dort.--Je vous crois.--Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle - -dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.--Ah! comme je - -vous le dis: de tout mon coeur, ma bonne amie... Mais vous êtes - -enfermée!--Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois - -peur!--Et comment voulez-vous donc que j'entre?--Dame! ce n'est pas moi - -qui me suis enfermée.--Je ne dis pas que ce soit vous.--Ce n'est pas - -moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, - -vous, ma bonne amie.--Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je - -suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la - -conversation.--Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.--Cela - -n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.--Ah! mais - -c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.--Après? - -je ne l'ai pas, moi, sa poche.--Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à - -tâtons.--A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.--Oui, ma bonne - -amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est - -là que je l'ai vue poser sa poche.--Eh! que ne disiez-vous cela tout de - -suite, ma bonne amie?» - - - -Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, - -la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour - -causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et - -me serra de tout son corps. L'aimable enfant! - - - -Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du - -monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu - -décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, - -les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses - -instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez - -peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières - -inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! - -venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et - -plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me - -dispenser d'entretenir la curiosité publique. - - - -Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois - -à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la - -troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un - -haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous - -effraye?--Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,... et pourtant - -j'ai senti... j'ai senti comme si vous me touchiez encore - -quelque part!--Cela vous étonne? c'est que je suis... bonne à - -marier--...--...--...--Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous - -dise?... vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop - -petite fille.--Ah!--...--...--...--... Puisque cela doit être ainsi, - -répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un - -si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive... Oui, - -je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux...--Une - -bonne amie de votre couvent?--Oui...--Avec qui vous allez causer la - -nuit?--Quand on oublie de m'enfermer.--On l'attrape, cette - -demoiselle?--Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée, - -je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend - -encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous - -différens prétextes.--Probablement. Quel âge a-t-elle?--Seize ans.--Oh! - -trop jeune encore... Moi, j'en ai bientôt dix-huit...--Et il y a - -longtemps que vous êtes bonne à marier?--Un an,... à peu près un an... - -Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette - -demoiselle?--Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que - -nous ne pourrions plus.--Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que - -je suis venu cette nuit vous entretenir?--N'ayez pas peur... A propos, - -il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous - -me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un - -homme?--Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne - -amie.--Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et - -moi.--Voyons.--C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit - -dès le lendemain tout conter à l'autre.--Va, j'en suis!...--Ma bonne - -amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne - -sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.--Cela - -vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui - -plaisez.--Ma bonne amie...--Eh bien?» - - - -Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en - -disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma - -bonne amie?--Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu - -mieux.» - - - -Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le - -plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques - -foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus - -perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais - -je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très - -petit. - - - -N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le - -champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut - -pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, - -s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!... mon Dieu!... c'est un - -songe!... ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je - -quittai le lit de l'_ex-pucelle_, et me traînai sur les genoux, en - -m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci, - -tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit - -causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi, - -Madame.--Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?--Par terre dans la - -ruelle, je viens de me laisser tomber.--Aussi, vous voulez rester sur le - -bord!--Au contraire, Madame la marquise!--Comment, au contraire?--Je me - -suis trop approchée.--Eh bien?--Eh bien! madame, en dormant, se remue; - -madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.--Je ne l'ai pas fait - -exprès, ma chère enfant... Là! bien! remettez-vous,... et restez à - -quelque distance.--Oh! oui.--Ma petite, vous m'avez réveillée en - -sursaut...--Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au - -désespoir.--Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons - -causer un moment.--Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute - -malade d'avoir si peu dormi...--Écoutez du moins le rêve que je - -faisois...--Bonsoir, Madame la marquise.--Ah! je veux vous conter mon - -rêve!--Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!--Oh! - -que si! tant que je veux, moi! Mon coeur, où va-t-on prendre ce qu'on - -voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent - -m'épousoit de force...--Ah!... ah! Madame la marquise! quel homme - -pouvoit donc avoir cette audace?--Devinez.--Ce n'étoit pas moi, - -toujours.--Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment - -votre frère...--Je n'ai pas de frère.--Je ne dis pas que vous en ayez, - -ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point... Dans mon - -songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y - -méprendre!...--Pardonnez-moi donc ce nouveau tort...--Vous badinez, mon - -ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de - -mal!... Mais écoutez, ce n'est pas tout...--Quoi! l'impertinent!... il a - -peut-être eu le courage de recommencer?--Non. Je l'ai vu bientôt me - -quitter pour aller dans ce cabinet...--Dans ce cabinet?--Sans ma - -permission, entendez-vous!--Sans votre permission?--Se marier avec la - -petite de Mésanges...--La petite de Mésanges!--Qui le laissoit - -faire.--Qui le laissoit faire!--Attendez donc. Voici le plus singulier: - -l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice...--Eh bien?--La - -douleur...--La douleur!--Lui a fait pousser un cri...--Un cri!--Qui m'a - -réveillée.» - - - -Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois - -agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle - -eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né - -de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante - -duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou, - -par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant - -même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe - -tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit - -découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit - -tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A - -cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai - -pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites - -des vraies dispositions de Mme d'Armincour. - - - -«Est-ce donc sérieusement?...--Sérieusement, mon petit coeur.--Quoi! - -Madame, vous entendiez?...--Vraiment, oui! j'entendois.--Vous m'avez dit - -aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?--Ah! - -dans mon rêve il faisoit jour.» - - - -Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. - -«Bonsoir, Madame la marquise.--Allons, mon enfant, puisque absolument - -vous le voulez, bonsoir!» - - - -Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui - -tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme - -l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne - -vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit - -rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller - -reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement - -interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je - -soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds - -touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement - -propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me - -saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! - -me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en - -effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, - -dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous - -vous marierons bientôt.--Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne - -amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, - -moi!--Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! - -vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette - -ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux - -habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, - -voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!» - - - -A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je - -sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de - -toutes les extrémités, reflua vers le coeur avec une prodigieuse - -vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers - -l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour - -m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement, - -presque sans vie. - - - -Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle - -s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois - -oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement. - -Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit - -indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands - -malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune - -femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise - -pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi - -compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la - -cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime - -effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même. - - - -Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un _résolu_ jeune homme, - -dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui - -presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes - -indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur - -inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je - -me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. - -Malheureux! ton heure est donc enfin venue!... Allons, Faublas! allons, - -du coeur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui - -chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. - -Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins - -de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul - -instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un - -coup sur son bourreau. - - - -«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, - -Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! - -de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de - -grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la - -douairière d'Armincour?--Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur - -pour me permettre une aussi indigne action.--Eh bien! tenez-vous donc - -tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de - -tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas - -question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la - -plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir. - -Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, - -la nièce pourroit n'être pas contente.--La nièce! vous pensez que Mme de - -Lignolle...--Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la - -comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, - -vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous - -pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est - -horrible?--Madame,... quel autre à ma place...?--Et pourquoi vous - -trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir - -chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi - -surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, - -je ne vois rien qui vous puisse excuser;... mais vous avez, du moins, je - -l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, - -dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici - -rassemblés?--Madame...--Sans doute, vous épouserez cette - -enfant?--Madame...--Répondez net: ne le voulez-vous pas?--De tout mon - -coeur...--Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!... toute la - -famille! et moi-même!... je n'avois qu'à le laisser faire!--De tout mon - -coeur, comme je vous dis; mais...--Voyons votre _mais_.--Je ne le peux - -pas.--Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?--Oui, Madame.--C'est cela! - -voilà qui devient certain.--Qu'est-ce qui devient certain?--Laissez, - -Monsieur, laissez! je me parle, à moi... Vous voyez bien que c'est une - -chose épouvantable de... séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne - -vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, - -n'est-ce pas? c'est une affaire finie?--Madame...--Parlez, Monsieur. Ce - -qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous - -voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune - -personne... Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?... Mais - -c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me - -laisser aller au sommeil!... Cependant, le moyen de croire qu'ils - -auront, avec la volonté de faire... une sottise, l'adresse, l'audace et - -le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon - -propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite - -fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai - -diable! un diable enragé!... Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune - -personne a..., la jeune personne est..., la jeune personne a tout à fait - -subi la métamorphose?--Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon - -triomphe complet...--Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!--Très - -difficile: car la charmante enfant...--Bon! le voilà qui, dans son - -enthousiasme, va me faire des détails.--Ah! pardon, Madame, difficile ou - -non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter - -pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.--Comment - -l'entendez-vous? expliquez-moi cela.--J'entends qu'on ne doit guère - -présumer la grossesse.--Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle - -grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la - -virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? - -auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà - -tout instruite?...--Instruite? elle ne l'est pas.--Que dit-il?--Elle - -l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.--Mais vous-même, me - -croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles...--Madame la - -marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.» - - - -La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de - -fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà - -qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,... un peu. - -Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur - -un reste d'honnêteté...--Comptez-y, Madame.--Vous sentez qu'à présent je - -ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose - -difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,... - -rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le - -visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous - -soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient - -jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le - -hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler - -du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors - -de...--Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que - -cette aventure reste absolument entre vous et moi.--Bien, Monsieur. Je - -ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une - -petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. - -Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, - -pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin - -de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui _l'embrasse_. - -Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons - -mettre sa cousine dans le secret.--Sa cousine?--Oui.--Mlle de Lignolle? - -oh! non, non.--Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien - -vive pour être bien discrète.--Sans doute.--D'ailleurs votre conduite - -l'intéresse peut-être assez...--Point du tout!--Point du tout? Ah! - -Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout - -expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore - -votre dupe?--Madame...--Laissons cela: c'est un article très délicat - -auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous - -souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, - -mais croyez que je ne m'endormirai plus.» - - - -J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette - -nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. - -Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les - -premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle, - -qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les - -baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! - -je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me - -dire...» - - - -Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à - -travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute - -seule? Vous avez bien fait.--Pas trop, ma nièce.--Pourquoi?--Parce que - -j'ai passé une assez mauvaise nuit.--Et vous l'avez enfermée, ma - -cousine? ah! c'est encore mieux, cela!--Mieux! d'où vient?--Ai-je dit - -mieux, ma tante?--Oui, ma nièce.--C'est que je parle sans réflexion: - -car... quel danger?--Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des - -femmes.--Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les - -appartemens voisins, pour les défendre en cas de...--Oui! voilà ce que - -c'est!--Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma - -tante?--Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma - -nièce.--Que vous êtes bonne!--Bien bonne, n'est-ce pas?--Brumont, - -pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?--C'est moi, ne la - -grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.--Vous - -avez eu bien tort, ma tante... Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es - -triste? va, je suis aussi bien fâchée.--De quoi, ma nièce?--Mais, de ce - -que vous avez toutes deux été fort mal couchées.--Tu avois donc un lit - -pour cette enfant?--Elle auroit partagé le mien, ma tante.--Voilà - -justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.--Vous auriez pourtant - -passé une meilleure nuit.--Oui, mais toi?--Bon! nous nous - -arrangeons bien ensemble.--C'est pourtant une très mauvaise - -coucheuse.--Trouvez-vous, ma tante?--Elle remue toute la nuit! sans - -cesse elle étoit sur moi!--Sur vous?--A peu près!--A peu près! bon!--Je - -ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit! - -elle...--Mon Dieu! mais...--Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous - -inquiète?--Mais... vous... vous en avez donc été prodigieusement - -incommodée?--Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!... à mon - -âge!... mais pour une fois!» - - - -Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa - -maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit - -que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en - -m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura - -pas empêchée de dormir?... Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je - -t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma - -chambre. Cependant,... tiens,... conviens que c'est bien drôle... de te - -voir ainsi... là... près,... tiens, pardonne, mais je ne peux plus y - -tenir...» - - - -En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent. - -L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba - -sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon coeur - -qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita - -sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit. - -Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux _trio_ - -fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée. - - - -La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la - -marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La - -comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans - -entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté - -s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, - -arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne - -amie.--Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et - -fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que - -vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de - -Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.--Bien, ma nièce, - -s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient - -tout de suite manger dans la main!--La bonne amie de personne! répondit - -cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je - -ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!--Mais, - -Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît, - -mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!--Qu'est-ce que ça fait ça? - -répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la - -contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle - -ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite - -sotte?... Allez... Un moment, un moment, comme vous avez les yeux - -battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?--Qu'est-ce que j'ai - -fait?... rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.--Et pourquoi - -n'avez-vous pas dormi?--Pourquoi?... ah, dame! parce que j'écoutois - -toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler...--Ronfler! - -cette expression!... Vous aimez donc bien à entendre ronfler?--Ce n'est - -pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à - -s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.» - - - -En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup - -l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la - -prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui - -répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon - -enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de - -décence... Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à - -s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la - -renvoyer, car il faut que je te parle.» - - - -Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant - -ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous - -réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins - -de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon. - -Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La - -marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller - -se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour - -se promener!--Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.--Ah! mais - -c'est que pour se promener... il faut marcher.--Eh bien?--Eh bien! j'ai - -de la peine à marcher.--Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la - -blessent!--Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que - -j'ai mal.--En voilà assez de dit. Partez, partez.--C'est apparemment que - -ça me gêne quelque part, parce que...--Oh! mon Dieu! celle manière de - -parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre - -corset qui vous gêne?--Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus - -mon corset.--Eh, pour Dieu! quoi donc?--Dame! c'est qu'apparemment je - -commence..., apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, - -moi!--Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous... - -Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette - -impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut - -que tuer le temps?--Oh! que si, je sais ce que je dis... Toujours, - -malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez - -promis de m'avertir.» - - - -Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa - -cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez. - - - -«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous - -interrompre!... Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi - -donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.--Ah! - -c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.--Il est sûr qu'on - -ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette - -ordinaire.--Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est - -désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi... Elle a sûrement beaucoup - -d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, - -elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.--Là! là! - -Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois - -souffert...--Plaît-il, ma tante?--Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce - -qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que - -vous...--Comment?--Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.--Ce que vous - -dites là, ma tante, est...--La vérité.--De toutes les manières - -incompréhensible.--Je vais donc m'expliquer, ma nièce.--Ah! vite! vite! - -je suis sur des charbons brûlans. - - - ---Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais - -pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien - -la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.--La prétendue - -demoiselle?--Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre - -quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille - -est un homme.--Un homme! Êtes-vous... êtes-vous sûre, ma tante?--Sûre... - -Et lui-même,... il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte - -vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des - -preuves.--Vouloit vous en donner...? Cela ne se peut pas.--Ne vous en - -étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.--Obligé! - -pourquoi?--Ah! demandez-lui.--Dites pourquoi, s'écria-t-elle en - -m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, - -parlez donc.--Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce - -qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.--Il - -veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma - -nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.--Vous l'exigiez, - -ma tante?--Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!--Que l'air?--Oui, je - -vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt - -à s'immoler.--Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi - -surprise que désolée.--Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en - -conviens, un compliment qu'il faut lui faire.--Il le pouvoit! répéta Mme - -de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit - -une affliction plus profonde.--Voilà de suite, lui répondit la marquise, - -deux exclamations qui ne sont pas très polies.--Il le pouvoit!--Enfin, - -ma nièce, tu veux donc que je me fâche?... Vous voudriez donc, Madame, - -qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?--Pour - -moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je - -vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de - -vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous - -décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi. - - - -«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons - -de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, - -et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce. - -Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de - -vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, - -sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi. - -Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des - -yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit - -continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de - -Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un - -frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme - -la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite - -sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. - -Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture - -beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit - -aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment - -que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas - -davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont - -vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de - -tout mon coeur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une - -grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur _le_ ou _la_ - -Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de - -l'appeler, afin de causer un instant avec _lui_ ou avec _elle_. Moi, - -tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande - -si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, - -pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles - -rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas! - -mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier, - -déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est - -l'amant de la marquise de B...» Vous pouvez juger de mon étonnement. - -Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances - -inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire - -qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant - -de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement - -une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai - -demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour - -désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout - -doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du coeur. Charmée - -d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à - -examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez - -pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive - -avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il - -partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, - -je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le - -tourmente; une heure après, je... je le prends, pour ainsi dire, sur le - -fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut - -nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune - -incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.» - - - -A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide, - -elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du - -même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais - -décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me - -trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus - -essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice - -et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère - -qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût - -possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, - -poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main - -qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de - -Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté - -petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la - -seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce! - - - ---Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc - -frapper si fort? Vous lui ferez mal!--Oui, mal! Il est trop heureux. - -C'est une faveur... Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez - -plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à - -l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre - -porte, et l'y consigner pour jamais.--Le mettre à ma porte, ma tante! eh - -bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.--Et - -votre mari, Madame!--Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre - -que lui.--Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de - -Lignolle vous a vraiment épousée!--Épousée! jamais... C'est lui, ma - -tante.--Comment! c'est lui qui, même la première fois...!--Oui, ma - -tante, c'est lui.--Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce - -monsieur-là!... Mais vous êtes grosse, ma nièce!--Eh bien! ma tante, - -c'est encore lui...--Mais...--Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a - -toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que - -lui.--Jamais que lui! Et comment ferez-vous?...--Comme j'ai déjà fait, - -ma tante, avec lui.--Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!--Je ne - -vois que lui!--Mais au moins entendez...--Je n'entends que lui!--Mais - -écoutez donc.--Je n'écoute que lui!--Allons, ma nièce, quand vous - -voudrez...--Je ne veux que lui!--Vous ne voulez pas que je vous parle un - -moment?--Je ne parle qu'à lui!--Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?--Je - -n'aime... Ah! si fait; je vous aime aussi.--Eh bien, laisse-moi donc - -m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta - -grossesse?--Je ne la cacherai pas.--Mais votre mari vous demandera qui a - -fait cet enfant?--Je lui répondrai que c'est lui.--Et, s'il n'a jamais - -couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?--Eh! mais c'est à cause - -de cela qu'il me croira.--Comment! c'est à cause de cela?--Sûrement, à - -cause de cela.--Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des - -quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec - -vous!--Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?--Eh! le moyen de ne - -pas l'être avec une écervelée... Voyons; faites-moi la grâce de - -m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un - -homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un - -enfant?--Regardez si ce n'est pas désespérant!... Mais, ma tante, - -faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que - -j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que - -celui-là?--Ma nièce, c'est vous qui me le dites.--Tout au contraire: je - -me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait - -cet enfant.--Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?--Eh! oui. - -Quand je dis lui, c'est lui.--Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma - -nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que - -vous l'avez fait...--Ce qu'il mérite d'être.--Dans un sens, je ne dis - -pas non, ma nièce.--Dans tous les sens possibles, ma tante.--Ah! cela - -est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.--Mes - -désordres!--Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se - -fâche?--Je m'en moquerai.--S'il te veut faire enfermer?--Il ne pourra - -pas.--Qui l'en empêchera?--Ma famille, vous et lui.--Ta famille sera - -contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; - -mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de - -rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.--S'il me reste, je - -n'en demande pas davantage!--Oui, il te restera... pour te défendre. - -Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?...--Non, non. Tenez, ma - -tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet...--Un beau - -projet, je crois! Dis pourtant, dis.--Je ne peux pas, il n'est pas - -temps.--Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti - -qui vous reste à prendre.--Voyons.--Il faut, le plus tôt possible, - -Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et...--Ça d'abord, ça ne - -se peut pas.--La raison?--La raison est que ça ne se peut pas. Mais, - -quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je - -sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un - -homme.--Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?...--Lui, ma - -tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon - -amant!--Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre - -mari?--Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain - -qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une - -indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se - -partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir - -l'autre en le désespérant?... Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en - -m'embrassant, il en seroit désespéré.--Si pourtant vous vouliez - -m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le - -libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous - -dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un - -coup changer de conduite et rompre cette intrigue...--Une intrigue! Fi - -donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!--Qui en - -fera le malheur, si vous n'y prenez garde.--Point de malheur avec lui, - -ma tante.--Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce... Écoute, - -ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la - -raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent...--Je ne - -connois point de dangers, quand il s'agit de lui.--Et ta conscience, - -Éléonore?--Ma conscience est tranquille.--Tranquille! cela ne se peut - -pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez... Écoute, Éléonore, je te - -chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je - -t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses - -essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs - -principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière. - - - ---Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras - -de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! - -ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent - -prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous - -devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.--O - -mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne - -vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout - -de suite... Soit, j'y consens, pleurons tous trois... Écoutez cependant, - -écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même - -époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente - -de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres - -obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à - -remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en - -imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite - -pénibles...» - - - -La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du - -ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment - -m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit - -gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne - -comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de - -devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand - -mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent - -vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos - -représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, - -pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible - -résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous - -pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis - -qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience - -par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être - -présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux - -assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à - -jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie - -liberté, celle de ta personne et celle de ton coeur? Te trouves-tu si - -mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus - -temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent - -t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive - -se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans - -de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un - -mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi - -qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui - -t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, - -payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois, - -pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je - -crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre - -sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, - -je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire - -épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans - -passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme - -tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, - -grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être - -tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens...» - -Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon - -infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais - -capable de l'être...--Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en - -pleurant.--Jamais, ma tante.--Fi! le vilain homme!... - - - ---Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois - -par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses - -embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli, - -spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore - -obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son - -image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu - -contraries continuellement le plus doux penchant de ton coeur et la plus - -sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à - -ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» - -Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux - -cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus - -cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un - -amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude - -d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la - -haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la - -marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; - -je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas - -mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne - -m'auroient pas conduite à l'autel.--Jamais capable! répéta la marquise - -en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu - -faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!... - -Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup... Mais non, cela ne - -change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à - -plaindre... Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour - -toujours renoncer au chevalier.--Renoncer à lui? Plutôt mourir! - - - ---Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges - -que nous n'avions pas entendue.--Allez vous promener, lui - -répondit l'impatiente comtesse.--Ah! mais c'est que j'en - -viens.--Retournez-y.--Ah! mais c'est que je suis lasse.--Asseyez-vous - -sur le gazon.--Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute - -seule.--Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.--Pas - -vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie...--Votre bonne - -amie?... Laissez-nous.--C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien - -longtemps que je n'ai causé avec elle.--Allez, Mademoiselle, allez - -m'attendre au salon.--Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se - -lève.--Allez. - - - ---Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi - -que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en - -aille.--S'en aille! ma tante.--Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit - -possible qu'elle paroisse à cette fête?--Qui peut donc l'en - -empêcher?--Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient - -hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous - -reconnois?--Oh! que non!--Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et - -vous seriez perdue.--Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.--Quand - -je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la - -tête.--Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?...--D'ailleurs, - -Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.--Mon - -devoir! le voilà revenu ce mot...--Allons, interrompit la marquise en me - -jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les - -disputes ne finissent pas.» - - - -Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, - -s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette - -demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est... là! Ne diroit-on pas - -que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois - -pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,... d'une aventure galante, à - -soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous - -sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver - -votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte... - -Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme - -de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment - -que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis - -ici que _le chien du jardinier_.» - - - -Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive - -entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui - -ne le vouloit toujours pas. - - - -Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle - -descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la - -fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la - -tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda - -pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de - -dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on - -vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle - -m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit - -à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un - -peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour - -ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes - -sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle - -me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de - -basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard - -amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en - -allez?--Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes - -complimens à Mlle Des Rieux.--Je n'y manquerai pas...--Ah çà! mais - -toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à - -mari...--Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; - -et, si jamais vous répétez de pareils...» - - - - * * * * * - - - - - - - - - -[Illustration: LA FIOLE] - - - - - - - - - -Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, - -partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à - -Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du - -soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon - -père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques - -momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez - -Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le - -secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire - -plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler - -de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on - -étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous - -aviez promis de venir vous-même.--Mon père ne m'a pas quitté.--Cela ne - -vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la - -petite comtesse mérite la préférence.--La petite comtesse?--Mme de - -Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui - -vous auroit seroit une femme affichée?... Je suis vraiment charmé que la - -marquise ait une rivale digne d'elle:... car on dit la comtesse - -adorable... Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans - -art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que... A propos, je - -vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B... - -D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, - -et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant - -garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, - -il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne - -homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être - -encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, - -Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.--Oh! le marquis m'en a - -tant dit de toutes les manières!...--Mais encore? Allons, Faublas, - -contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout - -essayer pour amuser un ami convalescent.--Ma foi, non. Je vous avoue que - -je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; - -et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je - -vous entends me parler d'elle.--Vous avez tort. Je suis, dans ce - -moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le - -disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si - -nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous - -pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait - -que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son - -mari? Chevalier, vous serez témoin.--Témoin?--Oui, très - -incessamment.--Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne - -retourneriez point à Compiègne?--Témoin de mon combat avec le marquis. - -Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois - -point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être - -assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui - -s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec - -leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois - -qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son - -principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune - -n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes - -finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on - -entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!» - - - -Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes - -maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter - -de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être - -satisfaite. - - - -Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit - -entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je - -lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour - -son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas - -mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.--Le sommeil n'a pas été - -profond? reprit-il.--Profond! pardonnez-moi, mais souvent - -interrompu.--Vous avez éprouvé de grandes agitations?--De grandes - -agitations! oui, mon père.--Les rêves ont été bien fâcheux?--Oh! bien - -fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a - -singulièrement tourmenté.--Mais le matin, du moins, vous avez - -tranquillement reposé?--Le matin,... non. J'étois inquiet le matin.--La - -fatigue, apparemment?--Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites - -de ce rêve.--Racontez-le-moi donc.--Mon père,... c'étoit... c'étoit une - -femme...--Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.--Ah! - -depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis - -en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque - -continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je - -de ses nouvelles?--Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et - -sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.--Pourquoi pas plus - -tôt?--Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il - -faut d'ailleurs attendre... que vous vous portiez mieux,... que les - -beaux jours soient tout à fait venus.--Les beaux jours! Ah! loin de - -Sophie, viendront-ils jamais!» - - - -Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le - -lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, - -pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! - -notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire - -à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas - -eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.» - - - -Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la - -consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le - -passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes - -les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac, - -du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les - -sept heures du soir. - - - -Bon! Mme de B... n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je - -n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre - -aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle - -n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!... Et je - -baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie. - - - -«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.--Ah! c'est que... - -c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette - -après-dînée aller faire un tour.--Avec moi, oui.--Encore avec vous, mon - -père?--Monsieur...--Pardon... Cependant voulez-vous me rendre absolument - -esclave? m'empêcher de voir même un ami?--Ce n'est pas un ami que vous - -iriez voir.--Le vicomte, mon père.--M. de Valbrun, à la bonne heure; - -mais de là?--Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la - -comtesse.--Vous m'en donnez votre parole?--Ma parole d'honneur.--Eh - -bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis - -encore un saut de joie. - - - -J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant - -l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner - -la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai - -surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres - -à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si - -j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien - -qu'aujourd'hui. - - - -M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des - -deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la - -marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous - -avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous - -compromettre.--Mais aussi, ma belle maman, pourquoi... pourquoi - -m'avez-vous...?--Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va - -me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez... Songez - -qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre - -pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous - -voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier - -je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez - -Justine.--Sans doute. Cette scène...--Chevalier, vous ne me parlez plus - -de Sophie?--Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le - -bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons - -eu tant de...--Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu - -moins votre charmante épouse?--Moins?--Parlez, ne me cachez aucun de vos - -sentimens, vous m'en avez promis la confidence.--Moins? davantage. - -Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que - -l'absence...--Cependant Mme de Lignolle?--Ah! oui, m'est infiniment - -chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous - -l'avez vue. Vous la connoissez mieux.--Il est vrai qu'elle est assez - -gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu - -trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des - -fâcheuses préventions... Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien - -singulier que vous ayez... de la tendresse, de l'amour même pour deux - -femmes...--Dites pour trois, ma belle maman.--Non, s'écria-t-elle - -vivement, impossible cela, par exemple, impossible!--Je vous - -assure...--N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse - -charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut - -arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une - -femme... aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours - -inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse - -puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!» - - - -Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air - -d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma - -personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix - -s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle - -aussitôt. Parlons d'autre chose... La campagne est-elle déjà belle?--La - -campagne!--Oui, vous y avez été samedi soir,... et vous êtes revenu - -dimanche... Un très court voyage!... Dites-moi, je vous prie, ce que - -c'est qu'une demoiselle de Mésanges...--De Mésanges!--Cette enfant-là ne - -vous est-elle pas aussi devenue... _infiniment_ chère?--Infiniment! à - -quel titre?--C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des - -titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé - -par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour - -et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à - -celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je - -vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même - -appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour - -vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune... Vous rougissez? Vous ne - -dites mot?--Madame,... quand ces détails seroient vrais, qui pourroit - -vous les avoir donnés?--Quand ces détails seroient vrais! j'aime - -beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et - -votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un - -coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie - -de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me - -sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à - -deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute - -votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi - -qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne - -m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je - -conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. - -Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous - -reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce - -cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois - -incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout - -cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.--A M. - -de...?--Ne le connoissez-vous pas?--Trop bien!--Je le crois; vous l'avez - -encore vu dimanche.--Dimanche!--Comment! est-ce que je me trompe de - -jour? est-ce que ce n'est pas...» - - - - [4] Mme de B... le connoissoit ce cabinet-là. - - - -Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! - -pardonnez-moi.--Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me - -relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre - -encore mon ennemi.--Votre ennemi ne veut pas...--Tenir sa parole? Je - -saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son - -châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! - -parlez: vos voeux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en - -doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez - -une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc - -pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous - -les maux que je ne puis supporter,... que je ne puis supporter! - -ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village - -d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois - -perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il - -donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable - -perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la - -plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?» - - - -Mme de B... s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai - -sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois... Elle se retourna vers - -moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez - -de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son - -attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle - -m'échappa. - - - -A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda - -malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit - -d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis - -quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui - -toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement - -incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne - -pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée - -à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit - -d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la - -Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son - -hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, - -près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon - -Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez - -La Fleur et La Fleur chez Jasmin. - - - -Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mme de - -B... Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner - -l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. - -Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus - -que de tristes jours et de longues nuits. - - - -Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner - -chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque - -prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui - -m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la - -porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que - -je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la - -permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de - -l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque - -jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus - -jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence - -elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son - -amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie. - - - -On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que - -je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper - -M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue - -absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne - -querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour - -l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur - -de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles. - - - -L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le - -désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante - -d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, - -rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut - -approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière - -exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte - -migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, - -elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me - -conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla; - -et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut - -aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit - -jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma - -femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds, - -Mlle de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas - -sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de - -Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé - -convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la - -marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de - -Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de - -ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce - -qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez - -la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, - -comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.--Nous voulions, - -répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été - -forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure - -qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui - -offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la - -petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.--Elle a - -bien fait, répliqua-t-il.--Très bien! s'écria mon Éléonore; et - -qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi - -agréablement.--Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit - -M. de Lignolle.--Oui, Monsieur.--Où cela?--Pardon, il ne m'est permis de - -recevoir personne.--J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton - -mystérieux: c'est à cause du vicomte.--Le moyen de vous rien - -cacher?--Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont - -familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce - -jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.--Je vous ai déjà dit, - -interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet - -du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la - -cour.--Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la - -comtesse.--A propos, reprit le comte, je vous en veux.--De quoi?--Il y a - -quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin - -vous partez sans...--On vous aura sûrement dit que des ordres pressans - -m'avoient forcée de revenir à Paris.--Et les charades, poursuivit-il, - -comment vont-elles?--Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant - -j'ai recommencé; mais si peu, si peu!--Tant pis. Allons, Mademoiselle, - -il faut réparer le temps perdu.--Très incessamment, Monsieur.--Tenez! - -voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de - -l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous - -remplacer.--Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n'y - -comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me - -suis déclarée, cela ne sera point.--Comment donc! est-ce mademoiselle - -qui vous a fait cette étrange proposition?--Non, Dieu merci!--Là! là! - -Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me - -frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier - -fatigant.--Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je - -suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.--Assurément, Madame la - -comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas - -venir vous donner leçon.--Eh bien! interrompit Mme de Fonrose, - -donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.--Je ne vous retiens pas, répliqua - -son amie, car je me sens envie de dormir.--En ce cas, dit M. de - -Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de - -là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.» - - - -La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls, - -elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux - -stratagème. - - - -O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse - -adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez - -vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce - -de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de - -la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la - -suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, - -des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des - -épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les - -voluptés du coeur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné - -se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que, - -ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant - -de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant - -plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne - -avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance. - - - -«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; - -nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes - -hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne - -veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de - -nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où - -tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes - -diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous - -achèterons, dans une jolie campagne,... non pas un château, ni même une - -maison,... une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y - -ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons - -qu'un.--Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.--Il ne - -nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux - -lits, Faublas?--Oh! non, pas deux lits.--Par exemple, le jardin sera - -grand, nous le ferons cultiver... Tiens, nous marierons à quelque jolie - -paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons - -notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien - -prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin - -de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne - -compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je - -voudrois te dire: _Je t'aime_, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma - -parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien - -comment il faudra m'arranger pour te plaire?--Ah! de toutes les manières - -tu me plairas.--Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de - -chambre...--Mais une cuisinière...--Est-ce que nous aurons une - -cuisinière?--Le moyen de faire autrement?--Le moyen? Tu crois que je ne - -saurois pas préparer notre dîner,... nos quatre repas? car nous aurons - -toujours faim... Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des oeufs, - -des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des - -brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes... - -Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra - -pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui...--Meilleur! cent fois - -meilleur!--Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un - -dans la cabane!... Écoute, notre argent que tu auras placé nous - -rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons - -immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque - -rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger - -pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je - -veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu - -n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons - -donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger - -encore quelques pauvres gens... La moitié pour nous, c'est beaucoup! - -Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous - -aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite - -sur le nécessaire.--Adorable enfant!--Enfant! pas plus que vous... Il te - -plaît donc, mon projet, Faublas?--Il m'enchante!--Que je suis heureuse - -d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous... - -Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus - -important.--Voyons.--J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.--Tu le - -nourriras, mon Éléonore?--Je le nourrirai et lui apprendrai... à t'aimer - -de tout son coeur d'abord! sois tranquille,... je lui apprendrai à - -broder, à jouer du piano...--Et encore à faire de bonnes petites crèmes, - -mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens... Eh bien! qu'est-ce - -donc, ma chère amie? Tu pleures!--Sûrement je pleure! Vous riez, quand - -je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!--Cette - -gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon coeur... Éléonore, et moi - -aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire...--Dans - -nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.--A - -écrire...--Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que - -sa mère t'aime mieux que la veille.--A danser...--A danser sur mes - -genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.--A faire des armes...--Ah! - -pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes - -gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer - -quelqu'un?--Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré - -comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par - -l'amour de tout le monde.--Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, - -j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer - -ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer - -jusqu'à notre dernier soupir! Mme d'Armincour ne viendra plus me - -tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus - -t'arracher à ma tendresse.--Mon père, je l'abandonnerois!--Eh! pourquoi - -non? j'abandonnerai bien ma tante.--Mon père qui m'idolâtre!--Ma tante - -ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute - -l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir - -joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur - -mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un - -surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la - -nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce - -seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de - -l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu - -de l'univers entier.--J'abandonnerois mon père et ma... ma soeur!» - - - -O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient. - - - -«Ta soeur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, - -à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, - -et qui la rendra plus heureuse... Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi - -ces larmes?--Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de - -preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit - -augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me - -l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce - -projet...--Impossible! la raison?--Il y en a malheureusement - -plusieurs.--J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!--Je ne - -parle point de ma femme... Tu ne songes donc pas à la foule des - -malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant - -le patrimoine?--Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de - -désespoir?--Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous - -crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, - -ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta - -famille et déshonorée dans ta patrie?--Que m'importe, puisque je ne suis - -pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un - -monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont - -sacrifiée?--Espères-tu que Mme d'Armincour consente jamais à suivre, - -dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?--Eh! - -que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon - -amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je - -n'aimois que ma tante?--Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que, - -tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre, - -échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. - -Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas - -un seul asile pour deux amans.--Pas un asile! J'en trouverai, moi. - -Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous - -dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, - -si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière - -ressource: nous nous tuerons.--Nous nous tuerons!--Oui, vivre ensemble - -ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!--Nous - -nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?--Notre enfant? notre enfant?... - -Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti - -prendre?--Un parti... cruel autant que nécessaire... Mon amie, ma trop - -malheureuse amie,... te souviens-tu de ce que ta tante... te proposoit - -l'autre jour?--Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible - -conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un - -homme!--Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce - -sacrifice! il est affreux!...--Affreux! plus affreux que la - -mort!--Éléonore, et notre enfant?» - - - -Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le - -moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui - -devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me - -dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse - -jamais...--Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette - -épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière...--Une nuit - -entière! Un siècle de tourmens!... Et, comme la première fois, il me - -faudra donc aller lui dire que je le veux?--Gardons-nous-en bien. Tes - -fréquentes migraines, tes maux de coeur, et beaucoup d'autres - -indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de - -Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois - -de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous - -n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit, - -complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui - -t'ordonne... le mariage.--Où trouver l'homme dont vous me - -parlez?--Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder - -le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix - -et...--C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger...--A un - -étranger!... En effet, je n'en vois pas la nécessité... Un ami peut... - -Tiens, je me charge d'amener le médecin... Tes pleurs recommencent, mon - -Éléonore! Ah! comme le tien, mon coeur est déchiré...--Je vais - -m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je - -ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.» - - - -Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la - -consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à - -quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, - -nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le - -médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux - -s'accomplir. - - - -Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en - -songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les - -moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je - -faire pour rentrer chez moi?--Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!--Oui, - -je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les - -rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La - -garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à - -Saint-Martin.--Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais - -me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il - -mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te - -reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus - -longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable - -que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.» - - - -Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement - -dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta - -qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la - -porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, - -quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été - -bonne. «Parfaitement bonne, mon père.--Et la migraine?--La migraine... - -Ah! la migraine... me cause encore quelques douleurs sourdes; mais - -n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir - -quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!» - - - -Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon - -père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la - -porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par - -descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses - -plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée, - -et pourtant quinze jours encore se sont écoulés...--Vous le voyez, mon - -père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.--Cela - -me procureroit du moins le plaisir de vous voir.--Tenez, Rosambert, - -trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit - -pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. - -C'est la société des jeunes gens que vous aimez.--C'est celle que je - -préfère... Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous - -rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première - -fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à - -Mme de B...?--Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.--Ne - -me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit - -depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux - -femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées - -néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très - -diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de - -Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable - -comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de - -voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.--Ah! laissons cela... - -Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous - -prier de me rendre un important service.» - - - - [5] Sa mère. - - - -Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme - -de B... se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la - -nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes - -récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de - -plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: - -«Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies - -malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse - -commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me - -trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle - -me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas - -pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de - -Lignolle les honneurs de la paternité.» - - - -Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je - -fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de - -Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. - -Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car - -cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, - -avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût - -opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit - -plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que - -l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; - -mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme - -de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père - -de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, - -pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut - -du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le - -mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est - -prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas. - -Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre - -ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de - -Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le - -lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La - -petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le - -lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec - -vous.» - - - -M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps - -le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter - -ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole: - -«Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez - -qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.» - - - -Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de - -nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa - -lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes - -d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,... cela paroît très - -vraisemblable...--Une nouvelle fâcheuse, mon père?--Fâcheuse! oui, mon - -fils.--Il n'est pas question de Sophie?--De Sophie!... point du - -tout.--Ni de ma soeur?--Ni de votre soeur... Adieu, Monsieur. Monsieur, - -dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne... Monsieur, - -reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, - -je l'ai permis;... mais que ce soit pour la dernière fois!... pour la - -dernière fois, comprenez-moi bien.» - - - -Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle; - -mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, - -dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus - -cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et - -d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque - -léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon - -Éléonore. - - - -«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que - -cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans - -des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut - -bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience! - -nous la ferons déguerpir...--Monsieur le docteur connoît la pièce - -nouvelle?--Elle ne vaut rien... Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un - -moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est - -assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres... Belle - -dame, voyons le pouls... Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la - -baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.--Oui, - -répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à - -travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.» - - - - * * * * * - - - -LA MARQUISE D'ARMINCOUR. - - - -Il est gai, le docteur!... (_Bas à Faublas._) Recevez mes remerciemens: - -c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti - -qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais - -revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme. - - - -ROSAMBERT. - - - -Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si - -j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille - -hommes, je passerois le Danube... Il est agité, belle dame. - - - -LA COMTESSE, _en riant_. - - - -Qui? le Grand Seigneur ou le Danube? - - - -ROSAMBERT. - - - -Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire... Votre pouls, ma - -belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite... Et - -j'irois assiéger Vienne... Madame se plaint de maux de coeur, je crois? - - - -LA COMTESSE. - - - -Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas. - - - -ROSAMBERT. - - - -Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le coeur! c'est - -la partie noble... Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne - -seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, - -j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller - -faire une visite à cette ambitieuse impératrice... A-t-elle un bon - -sommeil? - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT. - - - -Docteur, les ambitieux ne dorment guère. - - - -ROSAMBERT. - - - -Oh! c'est de madame que je parle. - - - -LA COMTESSE, _riant toujours_. - - - -Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal... (_Elle prit - -un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais - -significatif, elle ajouta_:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition, - -celle de me passer des ordonnances du médecin. - - - -ROSAMBERT. - - - -Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en - -passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse... A la fin - -de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail... Mais je - -voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le - -comte? - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Moi aussi. - - - -ROSAMBERT. - - - -Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les - -Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre - -part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels - -délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme - -celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie, - -d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de - -l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin! - - - -LA BARONNE, _en riant_. - - - -Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez! - - - -LA COMTESSE, _à son mari_. - - - -Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras. - - - -ROSAMBERT, _à la comtesse_. - - - -Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre - -moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte... - -(_A M. de Lignolle._) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice? - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue. - - - -ROSAMBERT. - - - -Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles - -s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit? - - - -LA COMTESSE. - - - -J'en avois, je le perds. - - - -ROSAMBERT. - - - -Vous le perdez... Vous ne dormez pas... Belle dame, votre âme est - -affectée de quelque peine secrète. - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme. - - - -ROSAMBERT. - - - -Mieux que personne. - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre - -profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette - -ordinaire? - - - -ROSAMBERT. - - - -Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce - -moment-ci quelque chose qui la gêne? - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Eh quoi? - - - -ROSAMBERT, _avec humeur_. - - - -Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne, - -c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit - -sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la - -dot. - - - -M. DE LIGNOLLE, _avec hauteur_. - - - -Monsieur le docteur, vous me manquez! - - - -ROSAMBERT, _avec vivacité_. - - - -C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les - -savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?... Ce - -qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage - -d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne - -m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est - -votre âme que je regarde; elle est peinte... dans votre maintien,... - -dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès. - - - -M. DE LIGNOLLE, _avec joie_. - - - -Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme... Il est vrai que - -je suis maintenant très tourmenté d'une charade... - - - -ROSAMBERT. - - - -Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui - -remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le _Mercure_ - -de ces petits chefs-d'oeuvre...? - - - -M. DE LIGNOLLE, _transporté_. - - - -Chefs-d'oeuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de - -Lignolle dont vous parlez. - - - -ROSAMBERT. - - - -Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect... - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est - -difficile de pousser plus loin la science de l'âme... - - - -ROSAMBERT. - - - -J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades. - - - -LA COMTESSE. - - - -Oui, j'en ai fait une. - - - -ROSAMBERT. - - - -Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas - -vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a - -seulement dans tout cela un peu de plénitude... Oui, il y a de la - -plénitude. Mais d'où vient? - - - - * * * * * - - - -Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il - -regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur, - -s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une - -maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la - -comtesse. (_A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de - -manière que nous ne perdîmes pas un mot_:) Dites-moi: vous négligez donc - -beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du - -mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a - -plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre, - -la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,... ma foi! - -vous rendriez la dot, prenez-y garde.» - - - - * * * * * - - - -M. DE LIGNOLLE, _d'une voix altérée_. - - - -Je vous assure que ce n'est pas la dot... - - - -ROSAMBERT, _à Mme de Lignolle_. - - - -Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée? - - - -LA COMTESSE. - - - -Bientôt huit mois, Docteur. - - - -ROSAMBERT. - - - -Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher... Monsieur - -le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne - -réponds plus des événemens. - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Docteur, observez... - - - -LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _durement_. - - - -Point d'observations. Un enfant! - - - -LA BARONNE, _d'un ton caressant_. - - - -Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte! - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Mais... - - - -ROSAMBERT, _d'un ton amical_. - - - -Ah! pas de mais! Un enfant! - - - -LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _en pleurant_. - - - -Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible. - - - -ROSAMBERT, _en montrant la comtesse_. - - - -Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas? - - - -LA COMTESSE, _les larmes aux yeux_. - - - -Je... je... - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT, _se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très - -bas_. - - - -Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant... (_Haut._) Madame la - -comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre - -tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez. - - - - * * * * * - - - -La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, - -laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un - -profond soupir le fatal: _Je le veux._ - - - - * * * * * - - - -ROSAMBERT, _à M. de Lignolle_. - - - -Elle le veut, qu'avez-vous à dire? - - - -MADAME D'ARMINCOUR, _avec des sanglots_. - - - -Qu'il ne le peut pas, le traître! - - - -ROSAMBERT. - - - -Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La - -répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!... Ce n'est - -pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à - -peu près? Soixante ans? - - - -M. DE LIGNOLLE, _un peu fâché_. - - - -Guère plus de cinquante, Monsieur. - - - -ROSAMBERT. - - - -Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas - -capables de ressusciter un centenaire. - - - -LA BARONNE. - - - -Oui, Docteur; mais permettez une citation: - - - - On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois, - - Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables, - - Ont trop peu de talent pour former leurs semblables. - - - -(DESTOUCHES, _Philosophe marié_.) - - - -ROSAMBERT. - - - -Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme - -comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes... Attendez - -cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais - -vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles - -méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la - -tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent. - -Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux - -dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras - -gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas - -aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que - -c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout - -le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant - -pis pour l'amour. - - - -MADAME D'ARMINCOUR. - - - -Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui - -fît de la gloire? - - - -ROSAMBERT. - - - -Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y - -a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une - -cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une - -académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement - -affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes - -allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point - -raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles - -crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage - -d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me - -reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre - -des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à - -son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien - -redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion! - -une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune - -des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de - -plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le - -même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes - -accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon, - -voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable... - -Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me - -rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames - -sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée. - -Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les - -chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la - -ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous - -composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie - -que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en - -conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le - -paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que - -cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont - -et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (_Il ajouta d'un ton - -plus bas_:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment - -dommage d'enterrer cette jeune femme,... et de rendre sa dot. Je vous - -quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur, - -Mesdames. - - - - * * * * * - - - -Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: car je voyois le docteur de - -plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé - -la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de - -confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mme - -d'Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si - -l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le - -docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il - -se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il - -s'en alla très content de lui. - - - -Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire. - -«Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable? - -demanda-t-elle.--En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et - -pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il - -a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie.--Et - -ce qu'il dit est plein de raison, s'écria Mme d'Armincour, plein de - -sens! Comment s'appelle ce charmant garçon?--Rosambert.--Le comte de - -Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mme de B...? J'ai - -entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa - -réputation.--Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien - -ce nom-là,... c'est bien celui dont on m'a parlé pour... Il est votre - -intime ami?--Oui, Madame.--J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa - -recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de - -Lignolle.» - - - -Mme d'Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m'en - -allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je - -restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la - -quitterois qu'au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me - -renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement. - -«Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète - -qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le - -monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre - -compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis - -de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une - -mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l'amitié la - -plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié - -depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé? - -Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils. - -Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous. - -Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder - -aujourd'hui...--Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que - -demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler...--Vous - -voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins - -que je ne vous quitte pas.--Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun - -risque; vous le pourriez aujourd'hui comme demain... Le même jour, je - -vous le jure, ne verra pas un partage odieux.» - - - -Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva - -le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé - -la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en - -ai prié sous prétexte que Mme d'Armincour, naturellement causeuse, le - -diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à - -ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami, - -que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée... Mais ce ne - -sera ni demain, ni même... Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un - -coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.» - - - -La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne - -manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord - -avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une - -terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase - -heureusement à peu près vide, et Mme d'Armincour ne put jamais le - -décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser. - - - -Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut - -sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser - -furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère - -Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle - -l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce - -douloureux coup d'oeil sembloient également me reprocher l'horrible - -sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit - -pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, - -est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un - -ton si décidé: _Je le veux_? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire - -exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos coeurs? - - - -Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour - -dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit - -je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout - -à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins - -vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs - -regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever - -l'objet de ma première sollicitude. - - - -«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher - -ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés...--J'ai, me répondit-il - -avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer - -d'abord... Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long... - -Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.--Adieu, - -mon père.--Où donc allez-vous de si bonne heure?--M'habiller pour me - -rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse... Vous me l'avez - -permis... Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.» - - - -Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure; - -et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de - -M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit - -un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands - -marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de - -vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes - -Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mme d'Armincour vint, les - -larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, - -au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus - -grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui - -pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi! - -s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,... il n'est - -toujours pas changé,... il n'est toujours pas M. de Lignolle;... et moi, - -je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.» - - - -A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le - -médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il - -adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli; - -que dites-vous de cela?--Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon - -remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit - -guère.--Heureusement! s'écria la tante.--Un homme de génie incurable, - -poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours - -étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.--Peut-être - -aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant - -la fiole.--Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que - -vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs - -ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a - -rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez, - -jamais.--Quoi! vous pensez que le cours...» - - - -Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte - -de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans - -l'appartement de sa belle-soeur, sans attendre qu'on l'eût annoncé. - -C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion, - -une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes - -moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les - -gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret. - - - - * * * * * - - - -LE CAPITAINE. - - - -Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde. - - - -M. DE LIGNOLLE, _d'un ton préoccupé_. - - - -Bonjour, mon ami... (_A Rosambert._) Vous pensez que le cours du sang et - -des humeurs est invinciblement déterminé?... - - - -LE CAPITAINE. - - - -Qui est malade ici? - - - -ROSAMBERT. - - - -Madame votre belle-soeur. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous - -verrons. - - - -LA BARONNE, _tout bas à Mlle de Brumont, qui vient de lancer au vicomte - -un coup d'oeil menaçant_. - - - -Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue - -ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la - -modération. - - - -ROSAMBERT. - - - -Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Qu'as-tu donc? - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -J'ai... que je n'ai pas d'équilibre. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux - -jambes, et tu te tiens aussi droit que moi! - - - -ROSAMBERT. - - - -Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout - -le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c'est la juste proportion - -des affections du corps... - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Et des affections de l'âme: voilà. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses - -pas déjà étourdi... (_A Rosambert._) Écoutez donc, mon cher monsieur: - -c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables - -m'emportent si j'y comprends un mot! - - - -ROSAMBERT. - - - -Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore: le - -corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop - -bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, qu'elle fît un enfant... - - - -LE CAPITAINE. - - - -Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que - -ta femme n'a pas besoin de toi pour cela? - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT. - - - -Voilà un _à propos_ d'une impertinence... Savez-vous bien, vous, - -Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient, - -ce seroient de fort vilains messieurs! - - - -LE CAPITAINE. - - - -Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard? - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT. - - - -Eh bien! si j'en avois un? - - - -LE CAPITAINE. - - - -Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de - -venir derrière le couvent des Chartreux... - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT. - - - -Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y - -rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres. - - - -LE CAPITAINE, _avec mépris_. - - - -Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme! - - - - * * * * * - - - -Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens - -très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec - -chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit - -tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu'il y va du salut de votre - -Éléonore.» Cependant Mme de Lignolle, avec la vivacité qu'on lui - -connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s'il - -continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure - -mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le - -comte: c'est une tête chaude.» - - - - * * * * * - - - -ROSAMBERT, _au capitaine_. - - - -Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de - -rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure, - -si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au - -contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur - -le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est - -constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de - -beaucoup sur la matière. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des... - - - -ROSAMBERT. - - - -Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant - -à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à - -suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de - -faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre. - - - -M. DE LIGNOLLE, _au capitaine en riant_. - - - -Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu - -ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole. - - - -LE CAPITAINE, _après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte - -du liquide_. - - - -Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval? - - - -M. DE LIGNOLLE. - - - -Ce n'est pas un âne, c'est le docteur. - - - -ROSAMBERT, _en saluant le capitaine_. - - - -C'est le docteur,... Monsieur le censeur. La preuve que ma potion - -n'étoit pas trop forte, c'est qu'elle n'a rien fait. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus - -puissant! et à une dose... Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je - -serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi - -mettre en fureur tout mon équipage. - - - -MADAME D'ARMINCOUR, _en pleurant_. - - - -Cela pourtant n'a rien fait. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Rien fait!... Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace - -dans le coeur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon - -notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui - -coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai - -que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de - -tout temps, il faut en convenir... - - - - [6] On met toujours _corbleu_, parce qu'on ne peut pas rapporter ici - - tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit - - familièrement. - - - -M. DE LIGNOLLE, _en se frottant les mains_. - - - -C'est pourtant mon génie qui est cause de cela! - - - -LE CAPITAINE. - - - -Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour - -toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première - -jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à - -l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau - -sexe un fort petit monsieur. - - - -MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine, toujours en pleurant, mais avec - -colère_. - - - -Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu'il prît - -une femme? - - - -LE CAPITAINE. - - - -Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux? - - - -MADAME D'ARMINCOUR, _en fureur_. - - - -L'affreux calcul!... (_Au comte de Lignolle._) Maudit bel esprit! je - -voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de - -cheveux sur la tête. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien - -passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès. - - - -MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine_. - - - -Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu'un (_en jetant - -un regard sur Mlle de Brumont_) de ma connoissance te donnât autant de - -coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente. - - - -LE CAPITAINE, _du ton de la menace et en ricanant_. - - - -Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme! - - - -MADAME D'ARMINCOUR. - - - -Bonne femme!... son nom!... son nom!... Va, va, tu ne le sauras - -peut-être que trop tôt. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Corbleu! nous verrons... Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos - -gardes... Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant - -dans le port de Brest: _Tu m'avois dit que ton frère ne pourroit jamais - -consommer son mariage..._ Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais - -c'est égal, continuons: _Comment se fait-il donc que ta belle-soeur soit - -enceinte?_ L'est-elle? - - - -ROSAMBERT. - - - -Elle ne l'est pas. - - - -LE CAPITAINE. - - - -A la bonne heure, corbleu!... (_A son frère._) Cette lettre est signée - -_Saint-Léon_, un de mes amis, tu sais bien... Bouillant de colère, je - -prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit - -ne m'avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce - -n'est pas son écriture, qu'on a seulement voulu l'imiter. - - - -LA BARONNE, _bas à Mlle de Brumont_. - - - -Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise... (_Au - -capitaine._) Voyons cette lettre... (_En la lui rendant._) Si vous êtes - -un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les - -inculpations d'un faussaire? - - - -LE CAPITAINE. - - - -Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai; - -mais la fumée ne va pas sans feu... Je compte m'établir ici pendant - -quelques jours, et que je voie un gringalet s'approcher d'elle! Je - -consens qu'un million de tonnerres m'écrase, si je ne lui mets dans sa - -poche les deux oreilles du _mirlifleur_. - - - -MADEMOISELLE DE BRUMONT. - - - -Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à moi. Vous l'avez rendu - -malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous ne - -pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le - -sang de vos frères. La France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux - -duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore dans le royaume - -quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier - -de massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très capables de vous - -combattre, et peut-être de vous punir. Si j'étois à la place de la - -comtesse, je voudrois du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée par - -vos menaces, je prendrois un amant... que j'avouerois; je me plairois à - -choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être... - - - -ROSAMBERT, _avec enthousiasme_. - - - -Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d'une - -adresse extrême, d'une étonnante force, d'une intrépidité rare; et moi - -qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si - -celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du - -capitaine, quand vous les lui auriez demandées. - - - -LA BARONNE, _avec promptitude_. - - - -Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n'est-il pas vrai, - -Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des - -menaces d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! En attendant, je - -vais toujours m'établir ici... - - - -LA COMTESSE. - - - -Dans cet hôtel? il n'en sera rien. - - - -LE CAPITAINE. - - - -Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi? - - - -LA COMTESSE. - - - -Assurément non: car je ne le souffrirai pas. - - - -LE CAPITAINE, _au comte_. - - - -Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? ah! tu te laisses mener - -par une femme! Corbleu! je voudrois être à ta place seulement pendant - -vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je lui ferois voir du - -pays, moi! (_A la comtesse._) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera - -pas ici malgré vous, mais on se logera dans la même rue,... et comptez - -que je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma - -faute, si vous réussissez à devenir une petite catin. - - - - * * * * * - - - -A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour - -toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa - -main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la - -main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le - -géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l'envoyai - -chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la - -croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il - -descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mme - -d'Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait - -mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je - -n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si - -transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de - -Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa - -femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit - -quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi. - -«Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.» - - - -Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit - -d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros - -rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse qui, du premier - -coup, m'a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un - -homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un - -enfant vous battroit!... Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre - -moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? - -une épingle noire? (_Enfin il crut devoir se relever._) Adieu, les - -charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite - -soeur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite. - -Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'oeil sur votre conduite. - -Laissez-moi faire.» Il sortit. - - - -«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors Mme de Lignolle à son - -mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer - -sans changer seulement de place?» Il lui répondit d'un air préoccupé: - -«Oui, oui... Plaît-il?... Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit - -là, mon esprit ailleurs... Je médite le plan d'un nouveau poème: il aura - -huit vers, celui-là;... j'irai peut-être jusqu'à la douzaine;... et, - -puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux - -justifier les éloges qu'il donne à mon... génie, comme il dit; je veux - -que cet ouvrage soit un... petit chef-d'oeuvre, comme il appelle les - -autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.» - - - -Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous - -en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de - -l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mme de Fonrose la - -première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la - -marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa - -nièce: sa nièce protesta qu'il valoit mieux mourir que de renoncer à - -moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore de ma - -constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me - -feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui - -tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin - -Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour - -l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous - -n'avez rien à faire que d'attendre les événemens: madame, quand elle ne - -pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra - -bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et - -avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est - -alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce - -marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.» - - - -Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment - -sage, Mme d'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois - -défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et - -m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans! - -ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le - -coeur; mais il faut, il le faut... Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi - -celui-là n'est-il pas son mari!...--Viens ce soir, murmuroit tout bas - -mon Éléonore, à minuit... Nous avons mille choses à nous dire... - -Viens.--Oui, ma charmante amie, oui.--De bonne heure, parce que la - -marquise doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra pas - -souper.» - - - -Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit - -pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle - -baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, - -comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné - -qu'elle ne devoit plus voir Mlle de Brumont. - - - - * * * * * - - - - - - - - - -On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne, - -restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.--Je - -le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous - -ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron. - - - ---En voilà une qu'il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît - -avoir pour vous un attachement véritable.--Rosambert, croyez-vous que je - -ne l'aime pas?--La bonne question! Je sais bien que vous les aimez - -toutes.--Oh! celle-là, c'est de tout mon coeur; je la préfère...--A - -Sophie?--A Sophie!... non,... non pas à Sophie.--A Mme de B...?--Oui, - -mon ami.--Tant mieux! s'écria-t-il... Tant mieux pour moi: cela me - -venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement - -d'où vient la haine que la marquise lui porte.--La haine?--Assurément; - -pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B... qui ait écrit - -cette lettre pseudonyme au vicomte?--Ah! Rosambert, pouvez-vous la - -soupçonner d'une...--Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette - -femme-là.--Mon ami, vous vous en défiez trop... Au reste, je vous le - -demande en grâce, parlons d'autre chose.--Volontiers! aussi bien je veux - -vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me - -marie demain.--Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne? Votre - -convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous - -les jours.--Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je - -me marie.--Très sérieusement!--Oui, sérieusement; au pied des - -autels.--Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler.--Il y a - -cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner - -ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans - -distinction: les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le - -reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont - -même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le - -silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par - -quelque indiscrétion.--Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi! - -Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer...--Il l'a fallu. - -D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mme - -de B...!--Oui.--C'est elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une - -chaleur... De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt - -extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables - -motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins - -pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article, - -j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que - -moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé...--La marquise?--Oh! dès qu'on - -parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier, - -celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La - -marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste - -pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je - -signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie - -fille.--Jolie?--Oui, vraiment: l'air un peu niais cependant, et d'une - -innocence... à faire mourir de rire.--Quel âge?--Pas tout à fait quinze - -ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge.--Son - -nom?--Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne - -heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée. - -Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle - -femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout - -étonné? Vous riez!--Oui, vous me faites penser à quelqu'un.--Il a - -raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce - -qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du - -lendemain? N'a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et - -que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!... Mais - -n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, - -faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce - -que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette - -fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs - -secrètes, le charmant embarras.--Voilà bien, mon cher Rosambert, les - -idées d'un franc libertin.--Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en - -défendez point... Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à - -cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus - -enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?... Je - -connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus - -inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du - -chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous - -applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous - -en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir - -l'universelle confrérie.--Bon! voilà encore une exception; et c'est - -Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage - -des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois - -l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus - -piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui - -ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne - -l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!--Faublas, écoutez-moi, - -et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre - -destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par - -d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes - -qui le délaissent; qu'un vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la - -constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant - -braver à la fois son siècle et l'avenir; qu'en épousant une jeune femme, - -il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres - -ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires - -doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais - -moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les - -femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce - -de plaisirs...--C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en - -supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de - -bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je - -ne vous reconnois plus! C'est au point que, si j'avois moins de chagrin, - -je me moquerois de vous.--Vraiment!... Il faut que j'y prenne garde; - -vous me donnez une véritable épouvante... Allons... Eh bien! me voilà - -déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets - -bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même... - -Oui! si la jeune femme a quelque affaire de coeur, il faudra qu'elle - -soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure. - -Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne - -peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.--Moi, Rosambert? - -Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux - -liens! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres. - -Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis - -trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement; - -Sophie est mon unique passion; Mme de Lignolle sera mon dernier amour. - -Dieu vous entende et vous en préserve!» - - - -Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes - -ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne - -me parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir sans cesse de - -mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mme de Fonrose sortoit - -de l'appartement de mon père comme j'y entrois: le baron paroissoit fort - -animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle - -avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette - -perte ne nous fasse pas tourner la tête... Vous voilà, belle demoiselle? - -donnez-moi la main jusqu'à ma voiture... Chevalier, si vous voyez - -bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me - -perdre avec elle.» - - - -Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de - -Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que - -l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?--Mon fils, je suis malade - -d'inquiétude et de chagrin... Mais vous non plus, vous ne touchez à - -rien?--J'ai ma migraine.--Votre migraine! je vous conseille d'y - -renoncer. Elle ne réussira pas cette fois... Mon fils, lisez le dernier - -article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste: - - - - _On croit devoir aussi vous avertir que Mlle de Brumont a passé la - - nuit dernière chez Mme de Lignolle, et que c'est encore la baronne de - - Fonrose qui l'y a conduite._ - - - ---Un écrit anonyme, mon père!--Fort bien, mon fils! mais oserez-vous - -dire que le fait n'est pas vrai?... Mon fils, vous ne sortirez plus le - -soir... Et Mme de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, Mme de - -Fonrose n'abusera plus de ma confiance... Elle ne me trahira plus, - -l'ingrate baronne!... Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à - -l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je - -fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en - -prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiter que dans mes - -foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, - -cette enfant si malheureuse et si charmante?--Qui? Sophie?--Non, Mme de - -Lignolle!--Mme de Lignolle!--Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais - -son mari ne peut croire... Comment fera-t-on pour la sauver?--Oh! ne - -m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen - -de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me - -tourmente. Je suis au désespoir!--Son beau-frère est arrivé: vous venez - -déjà d'avoir ensemble une terrible scène!... Mon fils, connoissez-vous - -le capitaine?--De réputation, mon père.--Savez-vous qu'elle est affreuse - -et grande, sa réputation?--Affreuse et grande, je le sais.--Savez-vous - -que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?--Souvent?... - -Je le veux croire.--Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents - -fois peut-être?...--Tant pis pour lui.--Qu'il n'a jamais été blessé?--Il - -n'est pourtant pas invulnérable sans doute!--Qu'il a mis bien des pères - -de famille au désespoir?...--Monsieur le baron, que vous importe?--Que - -sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande - -espérance?--Eh! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur - -pour les venger tous.--Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir - -bientôt que Mlle de Brumont est l'amante de Mme de Lignolle; j'avoue - -qu'il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier - -de Faublas; mais enfin,... tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le - -découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?--Ce qu'il faudra faire? - -Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange...--A - -Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager - -ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la - -fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi - -aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon - -fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois - -quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun - -de tes exercices: tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue, - -un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en - -tremblant; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du - -premier coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans - -un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée, - -battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment - -nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix - -des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me - -l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque - -espèce d'inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que - -lorsqu'un événement toujours fatal t'auroit obligé de subir une dernière - -épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de - -laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt - -soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le - -dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B..., qui jouit de - -quelque réputation dans les armes, il auroit pu t'admirer à la porte - -Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable - -sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question - -de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat - -devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de - -magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide - -qu'adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir - -dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent peu commun et - -d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se - -rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à - -ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler - -son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant - -encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice - -au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières - -défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus - -qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois - -autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que - -je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême - -degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité - -qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander - -plusieurs grâces.--Des grâces?...--Je te prie de ne point aller à ton - -ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien! tu - -feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat qu'à - -cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un - -témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la - -première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur. - -Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes - -ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B... Peu s'en fallut, - -je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que votre générosité ne me - -coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une - -meurtrissure; jamais le capitaine n'a porté de coups qui ne fussent - -mortels; et, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que - -redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été - -d'ailleurs quelquefois utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la - -vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste - -le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; - -quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe - -à ton père, à ta soeur, à ta Sophie, à Mme de Lignolle s'il le faut. - -Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive - -satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande - -le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un - -affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre - -d'un monstre, et déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au - -repos des hommes... Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une - -réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des - -maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes - -exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n'as manié de - -fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité - -prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude; - -si tu n'avois plus le coup d'oeil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon - -Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble, - -essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus... Tes - -fleurets, où sont-ils? Ah! je t'en prie, donne!... quand ce ne seroit - -que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite... Bon! je - -regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à - -l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je - -suis en garde, va... Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela! - -Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos - -forces.--Vous le voulez, mon père? allons.» - - - -En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien! - -s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le - -crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité! - -c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant - -plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups - -si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;... non, tant de - -plaisir!... Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets, - -descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux... Je t'en - -supplie!» J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de - -t'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre - -délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.--Sophie? samedi? - -Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchante!--Va dans le - -jardin, mon ami, va.» - - - -J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours, - -mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher - -et trouver Sophie: quel bonheur!... Mais que dis-je! et que deviendra - -Mme de Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq - -jours! malheureux! - - - -Je me précipitai dans l'appartement de mon père. «N'y comptez pas, - -Monsieur le baron! n'y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je - -sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher? - -j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis - -s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je vous - -proteste qu'il n'en sera rien.» - - - -Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans - -attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus - -à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire. - - - - _Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir, - - nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante - - soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait - - passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. - - Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! - - Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose - - m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, - - cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton - - amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de - - t'abandonner._ - - - - * * * * * - - - - _Ma belle maman,_ - - - - _Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a - - dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! - - pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez - - reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure - - du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié, - - secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut - - m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je - - dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il - - n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle - - maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à - - cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une - - conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser - - pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire._ - - - - _Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus - - tendre, avec le plus profond respect, etc._ - - - -«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mme de Montdésir. Prends - -l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si, - -dans tes courses, tu n'es suivi de personne.--Monsieur, me dit-il à son - -retour, Mme de Montdésir...--Mme de Montdésir! Mme de Montdésir! La - -Fleur, d'abord.--Vous voulez donc que je commence par la fin?... - -Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui - -remettre votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de - -bâton?--Non-da, lui ai-je répondu.--Eh bien! mon bon ami, a-t-il - -répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l'hôtel cet officier - -grand comme un monde?--Il n'a pas l'oeil bon! ai-je encore répondu.--Eh - -bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu'il vient de - -t'apercevoir de cet oeil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre - -ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu; - -mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon - -cou, et me voilà.--De sorte que, grâce à ta bravoure, je n'ai pas de - -nouvelles de Mme de Lignolle?--Monsieur, je ne vous en aurois pas - -apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand - -diable.--Il faudra pourtant bien que tu y retournes.--Oui, ce soir; le - -géant n'y sera peut-être plus.--Enfin, Mme de Montdésir?--Elle m'a - -recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus - -l'honneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de - -suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que, - -demain matin, vous auriez la réponse.» - - - -Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n'étoit pas Mme de - -Montdésir qui l'avoit écrite. - - - - _Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que - - votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin - - vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, - - nous rencontrer où vous savez bien._ - - - -J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du coeur. Hier au soir, si tu - -n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce - -matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.» - - - -Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de - -s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par - -une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon - -domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'achèveroit - -pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni - -d'un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus - -malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette - -fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable - -m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?» - -J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas! - -que demandes-tu?» J'ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc - -m'empêcheriez-vous d'entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a - -crié;... non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me - -détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles - -au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La - -Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du - -brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti - -de la cour. - - - ---Quelle fureur et quelle insolence!--Monsieur, interrompit Jasmin, je - -ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du - -tout content du traitement...--Qu'a-t-il répondu?--Monsieur, c'étoit moi - -qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier... Il a donc crié en - -redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»--Tu - -le lui as caché?--Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever sur la - -place!--Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!--Bon! s'écria - -Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce - -petit M. de B..., qui faisoit le méchant.» - - - -Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se - -trouva sur mon passage et m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec - -cette épée?--Comment! il ose arrêter mon domestique et le - -frapper!--Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de - -sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne - -l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui - -ne regarde que lui seul, l'amant de Mme de Lignolle va se hâter de se - -découvrir et de la perdre!» - - - -Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai - -Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me - -disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j'y vais - -aussi, j'ai à vous parler... Mon ami, nous avons tous deux besoin de - -distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle - -de la compagnie de votre soeur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je - -compte la garder ici jusqu'à vendredi soir.--Pourquoi pas plus - -longtemps?--Nous partons samedi.» - - - -En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure - -s'approchoit où j'allois savoir ce que Mme de B... comptoit faire pour - -empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que - -le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer: - -«Samedi...--Oui!... samedi...--Adieu, mon père.--Restez donc; votre - -soeur arrive dans un quart d'heure.--Mon père, il faut que je - -sorte!--Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.--Mon père, il le faut - -absolument!--Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un - -parti pris.--Je vous assure que l'affaire la plus indispensable...--Mon - -fils, voulez-vous me désobéir?--Mon père, si je ne puis faire - -autrement!--Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force.» A - -ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma. - - - -«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» J'ouvris ma fenêtre; il - -n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je - -traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant, - -j'arrivai bientôt chez Mme de Fonrose. - - - -«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin, - -familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a - -demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une - -certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mme de Lignolle - -donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été - -sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable - -beau-frère que la conduite de sa jeune soeur ne me regardoit pas; que je - -ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions, - -et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le - -pied chez moi.--Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?--Au contraire, j'ai - -tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort - -circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien - -du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce - -moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort - -quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos - -venu... Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel?--Non. - -Pourquoi?--Je vous aurois prié de dire... Un instant! restez encore un - -instant.» - - - -Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis - -alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis - -souvent rappelée. - - - -«Je voulois, reprit-elle, vous prier... Mais vous ferez cette commission - -tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille - -choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons - -brouillés...--Tout à fait?--Pour la vie. C'est pourtant votre perfide - -Mme de B... qui cause aujourd'hui tous nos chagrins!--Vous imaginez que - -la marquise auroit été capable d'écrire cette lettre à mon père?--Et - -encore celle au vicomte de Lignolle.--Impossible! je ne puis...--Comme - -il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi, - -souffrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en - -conséquence.--Adieu, Madame la baronne.--Sans adieu, Monsieur le - -chevalier.» - - - -La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de - -fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, - -rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi. - - - -Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis - -le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours...--Avec quelque - -plaisir, interrompit-elle avec transport.--Il ne cesse de me - -rappeler...--Ce dont il ne faut pas nous souvenir.--Ah! ce que je - -n'oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours, - -m'avez-vous cruellement privé...?--J'attendois qu'enfin vous - -m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.--Importune! - -pouvez-vous jamais...?--Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de - -la comtesse! Mme de Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!...--Il - -est vrai.--Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les - -autres femmes?--Je trouve mille délices dans la société de la plus - -aimable de toutes!--Oui, la plus aimable après Sophie, après la - -comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens... - -Contez-moi plutôt vos chagrins.» - - - -La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais - -souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus - -néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes - -inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère - -encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles - -lettres.--On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus - -mortels ennemis!--Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!... - -Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Je ne puis, - -répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il - -faut que Sophie vous soit moins chère!--Moins chère? je vous assure que - -non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur me - -l'ordonne autant que l'amour.--Autant que l'amour de Mme de Lignolle! - -oui.--Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Faublas, il - -doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera - -plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M. - -de Belcour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener, - -mandez-le-moi tout de suite.--Ce paquet, c'est...?--Demain matin, vous - -le recevrez: je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse - -impatience.--Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous - -voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?... Vous - -ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose.--Oui, - -s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous - -aimiez beaucoup la comtesse!--Ah! beaucoup.--Davantage que vous ne - -m'aimez,... que vous ne m'aimiez, je veux dire.--Mais... je ne sais,... - -je ne puis...--Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me - -l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.--Il est vrai que mon - -Éléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre... Mais - -je vous afflige, ma belle maman.--Point du tout... Pourquoi?... pourquoi - -m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie? - -Achevez donc. Comment s'est-elle _acquis à votre tendresse des droits - -qu'aucune autre_...--Elle est enceinte.--Cruel jeune homme! - -s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si...?» - - - -Mme de B... n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et, - -de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du - -moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards - -s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en - -aller.--«Vous voulez déjà me quitter?--J'y suis forcée, répondit-elle en - -se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!... Mes momens sont comptés, - -j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.--Puisque - -vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.» - - - -Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux - -yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra - -remercier!--Ah! pardon! j'étois occupé...--De toute autre chose, sans - -doute?--De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma - -belle maman? quel jour?--Nous sommes à mardi!... eh bien... vendredi,... - -oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.--Toujours à la même - -heure?--Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus - -prudent.» - - - -Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et - -pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus - -qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes - -soupçons, c'est que l'espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer - -de route dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez - -moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa - -visite. - - - -«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser - -une jambe?...--Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, - -pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes? - -Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce - -moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, avant de me remettre en - -votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma - -liberté c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une - -enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes - -affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui - -enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me - -réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses - -persécuteurs, et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa - -perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste - -quelque moyen de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre, - -je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher. - -Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma soeur, par vous, par - -Sophie, par tout ce que j'ai dans le monde de plus cher et de plus - -sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à - -défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais - -rendue inutile à Mme de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, - -décidez de mon sort, il est dans vos mains. - - - ---Il le feroit comme il le dit, s'écria ma soeur; quand il est question - -de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut - -commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne - -l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l'enfermez pas!» - - - -Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi - -ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir - -de larmes. Ma soeur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux - -duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre - -fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire - -et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des - -hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il - -n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité - -si chère, à vos ordres toujours sacrés.» - - - -M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa - -réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la - -comtesse...--Impossible, mon père.--Ni chez la baronne, ni chez le - -capitaine.--A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine, - -je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y - -manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je - -peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce - -moment, je recouvrai ma liberté tout entière. - - - -Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin: - -«Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.--Bien! Monsieur: je - -vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à - -moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce - -grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez - -raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit - -reçu...--Taisez-vous, Jasmin... Je ne vais pas chez le capitaine, mon - -ami.--Monsieur, sans trop de curiosité?...--Je veux moi-même essayer - -d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.--Comment, - -Monsieur, vous ne m'emmenez pas?--Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis - -rencontrer le _grand diable_, et tu aurois peur.--Dans la compagnie de - -monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette, - -dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand - -diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant - -que vous tuerez le maître.--Allons! cette résolution me charme et me - -détermine; je t'emmène... Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce - -qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec - -moi?--Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée, - -par hasard, je n'en sais pas jouer, moi.--Laissez, Jasmin, laissez ce - -bâton, ou bien restez.--J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter - -que mes bras.» - - - -Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le - -va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je - -marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous - -entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour - -lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix - -chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?... Oui, - -c'est elle! c'est la comtesse!--Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez - -toi, Faublas.--Mon Éléonore, j'allois chez toi!--Et tiens, - -débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre: - -c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en - -aller tout de suite.--Nous en aller! où?--Où tu voudras.--Comment! où je - -voudrai!--Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine, - -au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.--Y penses-tu? - -Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi.--Rien de - -prêt! Que faut-il?--Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici - -d'un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y, - -viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures - -fortunées.--Cependant...--Quoi cependant? cela vous fait-il quelque - -peine de me donner une heureuse nuit?--Grand plaisir, au contraire; mais - -je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une - -minute.--Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite - -porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. - -Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.--Monsieur, je ne suis - -pas si riche.--Tu les lui promettras de ma part.--Oh! bon! pour lui - -c'est comme s'il les tenoit!--Jasmin, je t'en promets autant; mais - -cours.» - - - -Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous - -arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s'écria la comtesse - -en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est - -aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien - -ici!... mais c'est à la cabane que nous serons mieux... Faublas, il faut - -que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les - -événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une - -affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois - -enceinte, et que Mlle de Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il - -a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'il _mettroit à l'ombre_, je - -te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent - -qui osoit aimer sa belle-soeur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui - -eut l'audace de porter la main sur lui.--Qu'a dit à cela ton mari?--Mon - -mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est - -pas.--M. de Lignolle?--Il ne paroissoit point du tout content.--Et toi, - -qu'as-tu répondu?--J'ai répondu que, s'il se pouvoit que Mlle de Brumont - -fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que, - -s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu - -mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris - -mon parti, ma tante!--Je le crois!--Quand les deux frères ont été - -partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me - -remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai - -constamment rejeté sa proposition. Faublas, j'aime bien mieux que tu - -m'enlèves... Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un - -café...--Je sais.--J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car - -je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses - -insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, pourvu que tu - -m'enlèves... J'allois du moins écrire à Mme de Fonrose, quand elle m'a - -fait dire...--Je sais.--Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la - -baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle - -qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque - -sujet d'amusement; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir, - -elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque tu me restes, et - -pourvu que tu m'enlèves?... Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de - -souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont - -couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre, - -j'ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné - -la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger - -d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis esquivée, - -je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves.--Rien ne - -l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, - -un travestissement, des armes, une permission de poste, un - -passeport.--Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!... Eh - -bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la - -pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel; - -tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et - -nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.--Impossible, - -mon amie.--Impossible! la raison?--Tu ne considères pas que vouloir - -apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si - -difficile, c'est s'exposer à la manquer.--Regardez! moi, je trouve - -toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!...--Tu - -peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta - -grossesse.--L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé!--Les - -circonstances ne sont pas tellement pressantes...--Et pourquoi différer - -de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir?--Toi, - -dont le coeur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne - -t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroit le - -désespoir de la soeur la plus sensible et du meilleur des pères?--Ah! - -malheureuse!... il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever!--Mon - -amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne - -m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te - -jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, - -ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible - -les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en - -les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette - -consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand - -chagrin.» - - - -La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa - -des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de - -la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit, - -comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. - -«Déjà le jour va paroître, me dit Mme de Lignolle, et je te demande, à - -mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question - -étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y - -répondre d'une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous - -vite. Malgré les prudens avis de Mme de Fonrose, je vais te conduire - -jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne - -croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui - -parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l'entretenir - -de ton amant; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle - -compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.--Mon cabriolet! qui - -me l'amènera?--La Fleur, que j'irai prévenir.--Et si déjà le capitaine - -est à son poste?--Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers - -rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma - -charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen...--Mais quand et comment te - -reverrai-je?...--Éléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez - -encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas - -cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous - -aille trouver?... Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à - -toi?» Mme de Lignolle m'embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de - -joie, je puis m'arranger de manière... Viens,... non pas la nuit - -prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises... Tiens! afin de - -ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.» - - - -Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit; - -nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je - -n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je - -courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart - -d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. - -A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici: - - - - _Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de - - réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec - - transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie - - de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne - - pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que - - celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous - - avez la physionomie du monde qui promet le plus._ - - - - _J'ai l'honneur d'être, etc._ - - - - LE MARQUIS DE B... - - - -Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la - -main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa - -figure. - - - -«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il en m'embrassant: - -vous avez voulu que ce fût à moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, - -le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment - -sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il - -en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine - -au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci, - -l'ordre de rejoindre au 1er de mai,... dans quinze jours. Faublas, je - -vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoit vos - -talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches - -nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis - -enchanté qu'en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse - -étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations - -n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et - -l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre - -que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet - -de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre - -séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il - -est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du - -moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre - -et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je - -quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble...--Quelle - -bonté, mon père, et que de reconnoissance!...--Je vous promets de - -chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez - -pu faire.--Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!--J'ose du - -moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne - -s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne - -remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il - -faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de - -cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors - -il ne cachera plus sa fille à l'époux devenu digne d'elle.--O mon père! - -oh! quel encouragement vous me donnez!--Adélaïde est déjà levée, - -Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire - -appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta - -soeur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne - -nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.» - - - -Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint, - -d'un air effaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui, - -Jasmin?--Monsieur, c'est lui.--Qui, lui?--Le grand diable.--Le grand - -diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que cette - -expression?... Faublas, de qui veut-il donc parler?--Mon père,... je... - -je vais le recevoir.--Pourquoi ce mystère?... Mon Dieu!... c'est - -peut-être le capitaine?...--Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici... - -Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.» - - - -Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria: «Voici donc - -le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père vous a - -faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s'y - -jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main - -droite, la baisa, la porta sur son coeur. «Qu'elle me sauve! - -s'écria-t-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde - -accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant, - -embrasse ta soeur et ne l'oublie pas.» - - - -Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en vois deux, - -s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont?» En - -lui montrant ma soeur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût - -point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde - -se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il est - -laid, ce grand monsieur! il me fait peur!--Laisse-nous, ma fille, lui - -répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint - -à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous - -a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a - -point enfermé.» - - - -Quand ma soeur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me - -regarder avec beaucoup d'insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de - -Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les - -armes? cela paroît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de - -plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un - -homme!--Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre - -aise.--Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me - -connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais - -le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu - -qu'il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus - -fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immolé des - -hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus - -redoutables?--Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des - -braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne - -pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet - -excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande - -ressource.--Corbleu!» s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit - -pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il: - -puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune - -insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j'aime, et d'oser - -porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que - -ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on - -m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne - -reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et - -celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne - -permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la - -mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le - -dire...--Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts - -apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le seul motif eût été - -votre féroce amour d'une fausse gloire.--Corbleu! je suis bien impatient - -de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours. - -Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de - -ta renommée.--Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que - -vous demandez, n'est-ce pas?--Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par - -hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?--Pourquoi - -m'en vanterois-je? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs, - -est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne?--C'est que j'ai - -juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui - -proposerois le combat.--Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le - -refuser jamais.--Eh bien! choisis les armes.--Toutes me sont - -égales.--L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon ennemi de près.--Je - -tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine.--C'est ce que - -nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?--M'est assez indifférent. La - -Porte-Maillot cependant, si vous voulez.--La Porte-Maillot, soit. Mais, - -cette fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B...--Peut-être.--Le jour - -et l'heure?--Aujourd'hui, et tout de suite.--Voilà, s'écria-t-il en me - -frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.--Capitaine, - -vous avez votre voiture?--Non. Je vais toujours à pied.--Il faudra - -pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du - -baron.--Pourquoi cela?--Parce que nous irons chercher un de vos - -amis.--Un de mes amis! corbleu!--Oui, de mon côté, j'emmène un - -témoin.--Un témoin! où est-il?--Le voilà.--Ton père?--Mon père.--Qu'il - -vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma - -pitié.--Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de - -sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est - -vous qui ne méritez pas la mienne.--Capitaine, l'avez-vous entendu?--Eh - -bien? me répondit-il.--Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa - -main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de - -prononcer! Partons.--Partons, répéta mon père; et je vois que nous - -serons bientôt revenus.» - - - -Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du - -capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son - -ami l'étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards, - -en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les - -invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit - -de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles - -conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais - -inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de - -reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot. - - - -Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main - -sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs - -cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop, - -fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant: _De la part du - -roi!_ L'un d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et - -nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre - -épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le - -capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance. - -«On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on - -compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends - -grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de - -plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.» - - - - * * * * * - - - - - - - - - -Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de - -Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour - -mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner - -avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez - -monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert, - -j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.--Pardon, me - -répondit-il, vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée, - -elle repose.--J'entends. Vous êtes content de votre nuit.--Oui,... oui, - -content.--Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas - -naturelle. Qui peut troubler...?--Un méchant tour... qui me vient de - -votre marquise... Je le parierois maintenant!--Quoi donc?--Je reçois à - -l'instant l'ordre de rejoindre.--De rejoindre! et moi aussi.--Comment? - -et vous aussi!--Mon ami, je suis capitaine de dragons.--Capitaine! Ah! - -recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de - -plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la - -marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas - -dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par - -les femmes?--Je vous admire. Qui vous dit que c'est Mme de - -B...?--J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari», - -s'écria-t-il. - - - -Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à - -M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la montrer - -à Rosambert! - - - -«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte, - -ce n'est pas mal débuter! Oh! vous irez loin, c'est Mme de B... qui vous - -porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage - -de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer - -Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier?--A - -Nancy.--A Nancy?... Attendez donc,... me tromperois-je? non, non. Ah! je - -ne m'étonne plus.--Quoi donc?--Le _quoi donc_ est excellent!--Vous - -ignorez peut-être ce que je veux dire?--Je ne m'en doute même pas, en - -vérité!--Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus - -qu'ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela?--Et - -quoi, cela?--Mais! que Mme de B... possède, tout près de la capitale de - -la Lorraine, une fort belle terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a - -vue.--Ah! ah!--Elle y compte sans doute passer toute la belle saison; - -et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits - -congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses - -voeux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de - -personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en même - -temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir Mme de - -Lignolle.--M'empêcher de secourir mon Éléonore!--Assurément, car c'est - -tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.--Seulement au 1er de - -mai.--Eh bien, dans quinze jours!--A cela je gagne une semaine entière, - -puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener samedi prochain.--Le - -grand bénéfice! eh! quel changement une semaine peut-elle - -apporter?...--Que sais-je? il arrive tant de choses en moins de - -temps!--Faublas, voilà ce qui s'appelle s'étourdir sur sa - -situation.--Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion - -qui me soutient!--Mme de Lignolle, quand vous l'aurez abandonnée huit - -jours plus tard, sera-t-elle donc moins malheureuse?--Rosambert! - -Rosambert! est-ce quand je touche au fond de l'abîme qu'il faut me le - -montrer?--Sera-t-elle moins exposée à la vengeance de ses - -ennemis?--Cruel!--Aux brutales fureurs du capitaine?--Il est venu ce - -matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu'un garde de la - -connétablie nous est tout à coup arrivé.--Un garde! pour lui? vous n'en - -avez pas, vous?--Non.--Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos - -courses: il ne vous auroit plus été possible d'aller _incognito_ visiter - -la marquise.--La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que - -rien dans le monde entier ne se fait que par elle.--Mon ami, c'est que - -le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi, - -vient de se réveiller. C'est que je vois Mme de B... maintenant tout - -remuer autour d'elle: il y a huit jours, de mauvais bruits sur Mlle de - -Brumont commencent à courir...--Mon Dieu!--A peu près dans le même temps - -une lettre fatale est adressée au capitaine...--Est-il possible?--Hier, - -j'apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne; - -aujourd'hui le brevet vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis - -obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il - -faut que je sois au régiment le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse - -mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, quel est son but? car - -elle ne fait rien sans dessein, l'artificieuse personne... S'il ne m'est - -pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête à frapper les - -grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se - -dissimuler que l'homme du monde qui la connoît le mieux doit être le - -plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et - -même de son bras, s'il le falloit absolument, la marquise croit devoir, - -le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu'elle regarde comme - -le plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le meilleur. Au reste, - -elle est femme dans toute la force du terme, votre Mme de B...! Après - -avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en - -promenant sa main sur son front, tout récemment,... tout récemment,... - -avant la venue de cet ordre militaire qui m'exile,... j'ai cru - -m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier - -ne l'empêcheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites - -malices d'un autre genre.--Comment?--Oui, je ne suis pas sorti de chez - -moi depuis hier au soir; eh bien! je parierois qu'hier au soir la - -marquise se sera très sincèrement réconciliée avec Mme de ***, cette - -comtesse éternellement officieuse!... qui a tant pressé mon heureux - -mariage.--D'honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me - -dites.--Tant mieux... J'aime assez, quand je suis fort indiscret, à - -rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas - -d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin d'être seul un - -moment.--Vous avez du chagrin?--Un peu.--Cet ordre de partir?--Cela, et - -autre chose.--Que je ne puis savoir?--Ou qui ne vaut pas la peine d'être - -su.--Mais encore?--Bon! une bagatelle!... rien,... moins que rien. - -Cependant on me l'a dit cent fois, et je ne l'ai jamais voulu croire: il - -est difficile que la plus belle humeur n'en soit pas un moment - -altérée... Que voulez-vous? c'est un petit nuage qu'il faut laisser - -passer.--Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand - -vous serez intelligible. Adieu.--Adieu, Faublas.--Au moins vous voudrez - -bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l'assurer de mes - -regrets.--Oui,... oui,... ce soir vous la verrez,... je vous l'amènerai - -ce soir.--Étourdi! je m'en allois, sans vous avoir même demandé son - -nom.--De Mésanges, répondit-il.--De Mésanges! m'écriai-je.--Eh bien, - -qu'y a-t-il qui vous étonne?--Rien.--Il vous a frappé, ce - -nom?--Frappé!... c'est que j'ai connu dans ma province un frère de cette - -demoiselle.--Elle n'en a pas.--C'étoit donc un de ses cousins. Adieu, - -mon ami.--Non, non, Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez connu, ce - -cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard?--Point du tout. - -Pourquoi?--Ah! pour... pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence, - -je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.» - - - -Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne vît pas sur mon visage trop - -de gaieté succéder à trop d'étonnement. - - - -Mon père m'attendoit avec impatience. Comme j'entrois chez lui, je - -l'entendis qui disoit à ma chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si - -cela étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-t-il dès - -qu'il m'eut aperçu, votre soeur se désole. Elle prétend qu'il vous est - -arrivé quelque malheur et que je le lui cache.--Oh! mon frère, - -s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas revenu. Mais quand - -est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu'à cause de Sophie?--A - -propos, interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous faire cette - -question que lorsque vous n'étiez pas là. Qu'est devenue, je vous prie, - -la lettre de M. Duportail?--Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue - -à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute Mme de - -Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui - -m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit.» - - - -Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de - -l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma soeur, - -qu'elle n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. «Avancez - -donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?--Dame! lui - -répondit-elle en regardant toujours ma soeur, c'est qu'il me semble que - -la voilà.--Qui?--Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne - -amie.--Vous connoissez mademoiselle?» - - - -Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour - -empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant, - -c'est livrer ma soeur aux dangereuses questions, aux reproches - -embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un - -nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de - -reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter - -de me faire remarquer de Mme de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi - -les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du - -mariage, Mme d'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente - -Mlle de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle - -et la saluai respectueusement. - - - -La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute - -contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre - -la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur - -ma soeur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore - -embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit - -Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait - -théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très - -amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre côté, mon - -père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure - -galante! je le parierois.--Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le - -comte en montrant ma soeur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant - -de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne - -connois pas du tout Mlle de Brumont!--De Brumont! répéta Rosambert. - -Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi, - -continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de - -doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai mari!... Je le - -suis! je l'étois même avant les noces. Le comment! je l'apprendrai - -peut-être quelque jour...» Mon père se pencha à l'oreille du comte pour - -lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui - -dit-il.--Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue, - -inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle. - -Mais vraiment, de quelque manière qu'on y puisse être préparé, on ne - -reçoit pas le coup sans crier un peu... J'ai du courage, je ne vous - -demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez - -parfaitement tranquille... Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se - -vanter d'avoir la plus maligne étoile,... assez bonne pour lui, mais si - -fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que - -pas un de ses amis, pas un ne l'échappera!...» Il ne put s'empêcher - -d'interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n'avez vu - -mademoiselle nulle part?--Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez - -ma cousine de Lignolle.--Ah!... quelle fureur aussi de questionner - -quand... quand on est sûr... Fort bien, Madame la comtesse! fort bien! - -c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.» - - - -A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la - -conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle - -mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un - -air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et - -étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de - -son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder - -éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert, - -pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les - -inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme - -m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda - -pourquoi. «Dame! je ris parce qu'il rit, lui.--Lui! lui! Madame, et - -pourquoi rit-il, lui?--Dame! il rit peut-être de ce que... Ah! mais - -c'est que je ne peux pas vous dire... Dame! je ne sais pas de quoi il - -rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il - -essaya d'étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de - -l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa - -mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât. - -«Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous - -trouvera-t-on chez vous?--Oui, mon ami.--Vous pouvez compter sur ma - -visite.--Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.--Quelle question - -me faites-vous là! répondit-il d'un air assez détaché: ce sera comme - -vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont - -pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.» - - - -Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah! - -dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est - -pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au - -moins!--Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se - -disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.» - - - -Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte - -vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra - -dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est - -fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant!--Quoi?--Ce que la - -comtesse m'a raconté.--Vous avez vu Mme de Lignolle?--Eh! non, ma femme. - -Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air - -sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous, - -permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né - -pour les comiques aventures.--Rosambert, si vous voulez que je vous - -réponde, expliquez-vous.--Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous - -m'y forcez, je le serai davantage.--Comme il vous plaira.--Oui? Eh bien, - -écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été - -votre femme...--Cela n'est pas vrai.--Comment! c'est vous qui niez le - -fait? c'est vous...» Je l'interrompis vivement: «Monsieur le comte, un - -mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences, - -entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate - -seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient, - -dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez - -cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis - -pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari.--Mais on ne vous - -prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous - -écoutiez. Mme de Rosambert m'a raconté que vous aviez eu le bonheur de - -coucher avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là vous aviez - -quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mlle de - -Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le - -savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant - -homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille. - -Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une - -histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en - -rie.--Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous.--J'ai - -pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous - -faire,... avec les ménagemens convenables. Supposons,... c'est une - -supposition, vous comprenez bien?... supposons que l'aventure vous - -fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mme de - -B...?--Jamais.--C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir - -dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la - -marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les - -découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir, - -c'étoit uniquement pour Mme de B... qu'elle agissoit, cette obligeante - -comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où, - -tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire[7] la - -virginité de Mlle de Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien - -pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement - -que leur rupture avoit été simulée, et que c'étoit M. de Rosambert qui - -payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le - -reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand - -elle m'a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un; - -maintenant qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement - -femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me - -consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma - -généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui - -que d'abord je n'ai pas été totalement insensible au petit malheur de me - -voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice: - -ajoutez que ma foiblesse n'a duré qu'un moment; qu'à présent je prends - -fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise que, - -malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me - -moquer des époux malheureux... Faublas, venez-vous avec moi?--Où cela? - -Je vous vois superbe! Comment! l'épée! l'habit de cérémonie! Faites-vous - -déjà des visites de noces?--Non, des visites d'adieu, puisqu'il faut que - -je parte demain.--Et vous demandez que je vous accompagne?--Je soupe au - -faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées; - -nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.--J'y consens, - -pourvu que ce soit seulement de Mme de Lignolle.--Très volontiers. Me - -voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n'importe, je suis - -toujours du parti des jeunes gens contre les époux... Faublas, voilà que - -j'y songe: n'allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec - -moi pour vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous - -appeler.--Comment?--Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente, - -un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux, - -ne vous gênez pas.--Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût - -possible, en parleriez-vous d'un ton si dégagé?--D'honneur, je le crois! - -L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens capable de tout. - - - - [7] Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: _Pretium - - defloratæ virginitatis_. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition - - dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout. - - - -«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre - -ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation, - -si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte, - -il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à - -peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B... sortoit de la - -maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas - -dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. - -Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment - -agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son - -malheureux sort l'entraînoit. - - - -«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?--Il est vrai qu'au moins je ne - -vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.--En effet, beaucoup - -de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous - -avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les - -raisons...--Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?... - -Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main. - -Hier vous avez dû recevoir de Versailles...--Oui, son brevet, - -interrompit Rosambert. Il l'a reçu.--Je l'ai reçu, Monsieur le marquis, - -et je suis bien sensible à cette preuve de votre...» Le comte, à mon - -tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour - -vous?--Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?--Quoi! - -Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu - -sollicité?--Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée - -à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!--J'en - -demanderai toujours la raison.--La raison?... Monsieur le comte, quand - -on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste, - -et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son - -mari...--Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de - -laquelle vous me parlez.--De la mienne, Monsieur.--De la vôtre!... de la - -vôtre!--Oui. Quand on la rencontre, on échoue...--On échoue?... sans - -doute.--Alors il faut prendre patience.--Vous en parlez fort à votre - -aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.--Point de mauvaises - -plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus - -heureux que moi près d'une demoiselle...--D'une demoiselle? ah! oui, - -près de Mlle Duportail.--Duportail! ou point Duportail! vous avez beau - -ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de - -bassesse.--Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous - -une bassesse?--Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.--Eh bien! - -Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le - -savez.--Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit - -couché dans le lit de la marquise...--Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?» - - - -Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde - -que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en - -supplier, ne compromettez pas Mme de B...» Le marquis cependant - -continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma - -femme le frère sous les habits de la soeur.--Voyez comme je suis malin! - -s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis - -avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours! - -voilà...--Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B..., - -qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi! - -Monsieur le comte, non content de cette première perfidie...--Vraiment! - -quand je m'en mêle...--Vous avez encore eu la méchanceté - -noire...--Diantre! ceci devient sérieux!--Oh! très sérieux. Et rira bien - -qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs - -persifleurs, je vous en préviens.--Ni moi les airs menaçans, Monsieur le - -marquis! Mais voyons... voyons d'abord _la méchanceté noire_.--Oui, la - -méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme - -déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente - -et la plus affreuse.--Oh! je le reconnois maintenant: je suis un... un - -malheureux!... un vrai démon!... un roué!--Riez, riez, Monsieur! mais, - -puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos - -torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite - -envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à - -l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure - -vous allez m'en faire raison.--Vraiment, voici le plus drôle! et, - -quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y - -attendois. - - - ---Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir - -ce combat, Monsieur le marquis,... et vous, Rosambert, vous qui détestez - -les querelles, est-il possible que dans vos gaietés... - - - ---Toujours, crioit M. de B..., toujours j'ai vu dans sa physionomie - -qu'il étoit un mauvais plaisant...--Mauvais! vous me piquez!--Mais je - -n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!--A la bonne heure! voilà - -qui est plus noble!--Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le - -corrige...--Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous - -reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre - -figure,... excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la - -Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le - -monde!... excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que - -vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.» - - - -A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B..., transporté de - -colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment - -funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer - -ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang - -de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux. - - - -Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous! - -Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que - -vous vous battiez!--Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis - -assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins - -ce ne sera pas un duel,... une rencontre seulement, une rencontre. Et - -j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.--Si tu ne - -te mets promptement en garde, cria M. de B... tout à fait hors de - -lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe - -la figure.--Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire: - -«Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours - -que je me permets de jouer à cette femme... _sage, vertueuse, pleine - -d'amour pour son mari_; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?» - - - -Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit - -très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur - -M. de B..., l'épée à la main. - - - -Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques - -minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce - -fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B... - -Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une - -physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il, - -envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez - -pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!» - - - -Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser - -pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis - -grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne. - -Faublas, assurez au moins Mme de B... que je ne suis pas mort sans avoir - -éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,... - -cruels!... plus que vous ne pensiez... Faublas, il est trop vrai que...» - -Rosambert ne put achever, il perdit connoissance. - - - -Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je - -tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens - -arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour - -sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens - -que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième - -appareil ne soit levé.» - - - -Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon - -père, il est mourant!--Qui?--M. de Rosambert. Le marquis vient de lui - -donner un affreux coup d'épée.--Le marquis! répondit le baron; - -puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!... Cet événement est - -triste,... et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention - -générale.--O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres - -caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas - -précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque - -temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.» - - - -Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse - -soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement! - -Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets - -d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang! - -le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris - -un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le coeur - -serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables - -images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui - -m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit - -m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville, - -et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je - -m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres - -pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit - -profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui - -sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet - -affreux jour, suivi d'un jour plus affreux! - - - -Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la - -nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier - -appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit - -pas mortelle. - - - -A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac. - -Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B... que j'y - -trouvai, Mme de B..., comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat - -de sa parure. Qu'elle étoit belle! - - - -Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses - -genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil - -que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul - -amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever. - - - -«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce - -costume si remarquable?--Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle. - -J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il - -faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.--Il - -y a donc une porte dérobée?--Oui, mon ami. - - - ---Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma - -reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis...--Ont-ils produit - -l'effet que nous en attendions?...--Oui; mon père ne songe plus à - -voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous - -l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas - -possible de différer quelques jours?--Au contraire, s'écria-t-elle; je - -crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore - -plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà - -rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous - -ce retard d'une quinzaine.--Mon Dieu! comment ferai-je donc pour...» - -Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux - -événement de la soirée d'hier?--Maman, vous semble-t-il en effet - -malheureux?--Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de - -B... que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert - -l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne - -m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le - -tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses - -impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes - -espérances.--N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par - -le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos - -espérances ont été remplies.--Remplies!--Apprenez ce que m'a dit le - -comte prêt à s'évanouir: _Faublas, assurez au moins Mme de B... que je - -ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels - -procédés pour elle,... cruels! plus que vous ne pensiez;... il est trop - -vrai que..._--Que...?--Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la - -force d'achever.--Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant, - -Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?--Le - -sens ne m'en paroît pas équivoque.--Eh bien?--J'ai compris qu'il vouloit - -m'avouer que jamais il n'avoit possédé... votre personne,... votre - -personne, avec votre amour, j'entends.--Avouer! s'écria-t-elle en - -prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier - -qu'il vous a dit la vérité?--Je vous assure, maman, qu'il me seroit - -cruel de n'en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son coeur: - -«Vous le croyez!... Faublas! mon ami!... sentez, sentez ces battemens... - -Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m'ait été donné... - -Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps - -celles que je verse ont tant d'amertume! Je trouve à celles-ci tant de - -douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d'un - -fardeau qui commençoit à m'accabler... Ah! pourtant, Faublas, quelle - -félicité plus grande, si j'avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi - -laver mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres yeux ma - -réhabilitation complète!... Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes - -lèvres ses lèvres brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je pas - -désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et - -même une tendresse égale...» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois - -les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y livrant tout entière; - -qu'enfin l'amour, l'invincible amour l'emporte! Depuis deux mois - -j'oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a vingt - -fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi de mes résolutions! qu'il - -me rende avec l'amant idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur, - -fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je - -entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter - -Mme de Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie...» - - - -Elle n'en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de - -délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit - -nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux - -gémissemens de l'amour les cris de la rage et de la douleur! - - - -La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte: - -«Maintenant le croyez-vous?» dit Mme de Fonrose à M. de B... - - - -Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se - -précipita, l'épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs - -surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense. - -La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le - -glaive menaçant; le marquis frappa... Grands dieux! Mme de B... - -cependant résista d'abord à la violence du coup, et dans l'instant même, - -ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à - -ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d'attenter à ma vie, je suis - -maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute - -est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s'appuyant sur moi, je vous - -déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.» - - - -Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses - -genoux, s'appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu'elle - -tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!... Et vous, Monsieur de - -B..., si vous faites un pas vers lui, qu'il vous... arrête.» A peine - -avoit-elle dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit - -connoissance. - - - -Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui - -étoit échappée des mains. «Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes - -du plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où me dérober à - -moi-même?... Ne l'abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos - -secours. Mon Dieu, comment sortir d'ici?» - - - -Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de peine à trouver la - -porte. - - - -Cependant Mme de Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute - -fracassée, poussoit d'horribles cris. Il accourut une foule de gens que - -je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens - -arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour - -l'infortunée marquise, on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes - -à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes - -auparavant... O dieux! dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est - -bien cruelle! - - - -La profonde blessure étoit au sein gauche, près du coeur. Mme de B... ne - -passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors - -elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est - -Faublas?--Me voilà. Me voilà désespéré...--Madame, s'écria le premier - -chirurgien, ne parlez pas.--Dussé-je tout à l'heure mourir, - -répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d'une voix éteinte elle - -balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne - -laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes - -derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques - -minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de - -Versailles: courez, sauvez l'infortunée comtesse, s'il en est temps - -encore.» - - - -Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon - -Éléonore, ils l'enfermeroient! il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la - -vie! Mais, si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, c'en - -est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La comtesse, également - -impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter - -l'esclavage et l'absence, la mère et l'enfant périront!... et moi - -malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit - -m'empêcher de les suivre au tombeau?» - - - - * * * * * - - - - - - - - - -Plein de ces idées si tristes, j'arrive à l'hôtel de Mme de Lignolle. - -Sans m'arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un - -instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l'escalier - -dérobé, je frappe à la petite porte de Mlle de Brumont. On accourt, on - -ouvre: quel bonheur! c'est la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y - -répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.--Mon Éléonore, je - -tremblois qu'il ne fût trop tard. Viens.--Où cela?--Viens avec - -moi.--Comment?--Viens vite. Ta liberté est menacée.--Ma liberté! Je ne - -verrois plus mon amant!--Que cherches-tu?--Mes diamans.--Ils sont chez - -moi; tu ne les as pas remportés.--Ma tante.--Où est-elle?--Dans le - -salon.--Cours lui dire adieu... Mais non, Mme d'Armincour voudroit - -t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il faut venir. D'ailleurs, les - -frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle - -ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite, - -hâtons-nous, il n'y a pas un moment à perdre.» - - - -Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse - -jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution - -d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse. - -«C'est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le - -domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mme - -de Lignolle est dans la rue; je m'élance après elle. Mon Éléonore saisit - -mon bras et presse sa marche autant qu'il est possible. Nous n'osons - -dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles - -inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus - -par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme. - - - -Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l'hôtel, et, comme - -nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous - -apercevoir, excepté Jasmin. - - - -Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mme de Lignolle, j'ai - -du sang sur les mains!... Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne - -puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce - -sang, c'est le sang d'une amante! Dans quels momens tu viens unir tes - -destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi! - -prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour - -de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon coeur. Veille - -sur toi! ce sang, c'est celui d'une amante! - - - ---Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez - -d'effroi.--Mon amie, ce sang, c'est celui d'une amante. La - -marquise...--S'est poignardée!--Non. Son mari...--Ah! le - -cruel!--Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m'avertir du péril - -auquel tu restois exposée...--Que je la remercie!--Et pour me supplier - -de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.--Pauvre femme!... il y - -faut courir, mon ami; tiens, j'y vais avec toi.--Impossible! tant de - -gens qui te menacent! tant de monde auprès d'elle!--Eh bien donc, va - -seul, va consoler ses derniers momens... Mais ne restez pas longtemps - -chez elle... Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,... que je - -suis profondément affligée de son infortune,... que je voudrois - -pouvoir...--Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent - -coeur.--Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.--Bien vite, le - -plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût - -monter chez moi, faites passer Mme de Lignolle au fond de l'appartement, - -dans le boudoir... Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne - -puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous - -la recommande, vous me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma vie.» - - - -Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis - -qu'un moment à retourner près de la marquise. - - - -Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde - -se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta - -qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui, - -répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu'on - -nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la - -bouche. - - - -«Est-elle sauvée, mon ami?--Elle est chez moi.--Ne l'y gardez pas - -longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient - -de partir pour Versailles: tant qu'un souffle de vie me restera, ne - -craignez plus rien pour la comtesse.» - - - -Mme de B... garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi - -ses regards pleins de larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main - -dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n'admirez-vous pas ma - -triste destinée? Autrefois, à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur - -un lit d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de la mort; et le - -plus cruel revers, aujourd'hui comme autrefois, a renversé tous mes - -projets à l'instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme - -alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m'aurez - -entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous - -aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes - -premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et - -mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand - -vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n'en doute pas, - -affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que - -coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié. - - - -«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre - -liaison? Il est vrai qu'alors ton amante eut quelques beaux jours; mais - -qu'ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement - -suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit - -du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui, - -prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans - -cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je - -n'ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l'époque fatale de son - -enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au - -pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des - -attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes - -véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et - -j'en atteste le Dieu qui m'attend: Rosambert a mérité la mort. - -Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit indignement - -calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités - -brillantes, je lui donnois plus d'attention qu'à tout autre, une - -préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes - -espérances, j'ai lieu de croire que l'événement ne les eût jamais - -justifiées. Je n'entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes, - -de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a - -prudemment condamné mon sexe; je n'en ai seulement pas avec toi conservé - -l'apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang - -élevé, j'avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme - -ardente; j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: je te vis, - -tu m'entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l'amour. - - - -«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes - -desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais - -au moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans - -générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d'un - -homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais - -je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris - -d'elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt - -ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, croyant maîtriser - -les grands intérêts du coeur comme je gouvernois de petits intérêts de - -cour, je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma - -vengeance et votre avancement. - - - -«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison d'État, où vous n'eussiez - -pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de - -mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes - -efforts à la place éminente qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut - -cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui - -faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit - -pénible! Il s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs - -jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma - -vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les - -principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin - -de l'amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te - -partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la - -possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au - -contraire, Mme de B..., déjà si malheureuse d'avoir été, pour sa - -justification complète, obligée d'avouer les droits d'un époux et de - -remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle - -douleur, le jour, le jour fatal qu'il lui fallut, pour te sauver, - -s'aller abandonner aux effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux - -tendresses cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de *** - -m'a possédée. Ce n'étoit qu'à mon heure dernière que je devois te faire - -un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves de mon - -attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus - -grande. - - - -«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce fut ma première faute, - -elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique. - - - -«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment guérie d'un amour fatal: au - -moins je m'en flattois quand je vous appelai chez Mme de Montdésir; au - -moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins - -qu'autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de - -la comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie sans trouble, sans - -colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de - -mon coeur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables. - -Enfin, je te quittai, m'applaudissant de n'avoir plus que de l'amitié - -pour toi... Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint couvoit sous - -la cendre, une étincelle alloit s'échapper, qui recommenceroit - -l'incendie. - - - -«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour - -Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu'alors, en préparant le - -châtiment de Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la vengeance: - -vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu'il - -étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça - -d'épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d'accomplir ma - -vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente - -d'obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les - -terreurs nouvelles qui venoient de m'étonner, les irrésolutions - -momentanées qu'elles avoient produites, mes agitations encore violentes, - -le trouble de mes sens, le trouble de mon coeur, tout me dit assez qu'en - -attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre - -les miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher que de ne pas - -mourir; qu'avant tout il falloit m'efforcer de vivre, de vivre afin de - -t'adorer. - - - -«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur mes véritables dispositions, - -puisque, même à Compiègne, dans le moment d'ivresse qui suivit ma - -victoire, mon secret m'échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut - -pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie - -renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus - -dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mme de - -Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je - -démêlai seulement, à travers une foule d'idées contraires, que je - -m'étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous - -rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos - -tendresses. Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné le courageux - -exemple d'une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter - -d'atteindre à l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je reconnus - -que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit - -cependant n'avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une - -autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; mais enfin, sans - -oser d'ailleurs former pour l'avenir aucun projet déterminé, je - -m'arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la - -seule idée faisoit mon secret désespoir. - - - -«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M. - -Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles - -autour de vous, si la comtesse vous permettoit d'aller à la poursuite de - -votre épouse... Faublas, je vous vois pâlir et trembler!... O toi que - -j'ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes égaremens, ne - -leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop - -heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n'ordonna que des - -démarches peu condamnables, qui n'eut jamais besoin de trahir un ingrat, - -ni de persécuter des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers l'abîme - -n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs! - - - -«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai souffert à cette auberge - -de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la - -comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant - -d'inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de - -barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez - -Mme de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus témoin! déjà vous l'adoriez! - -L'ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent - -que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de - -raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l'amour dont il - -brûloit pour elle! Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les - -jours de mon amant, de le trouver dans une maison détestée, de voir une - -autre femme lui donner les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse - -seule prodigués, je devois encore de la bouche même d'un infidèle...! - -Mais écartons ces souvenirs terribles. Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût - -dit qu'alors je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois réservée à - -beaucoup d'autres épreuves non moins insupportables, parce qu'il falloit - -que toutes les horreurs de ma destinée s'accomplissent? - - - -«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y cet écrit funeste qui - -précipita mes plus fatales résolutions. Reprenez la lettre de votre - -beau-père, reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus besoin. - -Quelle lettre! grands dieux! comme j'y suis traitée! que de crimes on - -osoit me supposer, dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel - -avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir que je n'avois pas - -encore mérité! Le profond sentiment d'une injustice irrite un esprit - -fier, et trop souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables. - -J'en fis malheureusement l'expérience: _Mlle de Pontis partageant un - -amant banal et le mépris public avec la marquise de B...!_ Va, - -Duportail, tu la connois bien peu, cette marquise de B... que ta fureur - -accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni généreuse à demi. Ce n'étoit - -point pour partager Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg! Ce - -n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite elle lui permit de - -l'aller rejoindre! Ta haine cependant est la récompense des sacrifices - -qu'elle a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats qu'elle livre - -encore chaque jour, tu lui promets, avec le mépris public, d'inévitables - -malheurs. Va! je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; que - -les hommes condamnoient sévèrement sur les apparences et ne revenoient - -pas de leurs jugemens; que la fortune, inflexible comme eux, ne - -révoquoit point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop souvent le - -gage d'un revers plus grand. Je le savois. Mais toi-même assures que vos - -communes persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant m'en - -prémunir, je les justifierai. Duportail, je suis lasse de ne m'imposer - -que des privations sans dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour - -des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, puisqu'il ne me reste - -plus rien à perdre, je veux du moins retirer quelque fruit de mon - -déshonneur qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger ma vie - -dont tu demandes la fin. Tu verras ce que la marquise environnée - -d'ennemis peut encore entreprendre! Tu verras si je suis femme à - -partager un amant! - - - -«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je jurai que Sophie ne vous - -seroit point rendue, et que Mme de Lignolle aussi connoîtroit à son tour - -les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois. - - - -«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois le plus tôt possible - -vous en éloigner, de peur qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne - -vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore revenu chercher un - -asile dans la capitale...--Quoi! ma Sophie...--De grâce, s'écria Mme de - -B..., ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui me soutient peut tout à - -coup s'éteindre, et je n'aurois plus la force de vous parler. Ne - -m'interrompez pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler votre cruelle - -joie: prenez pitié de l'état où je suis. - - - -«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de Fromonville avec votre - -épouse et deux étrangères que je ne connois point. Després chargea l'un - -des miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger de manière que - -vous n'y trouvassiez pas de chevaux; Després ne cessa pas de poursuivre - -votre beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de Montargis les - -deux inconnues continuer la même route, mit pied à terre avec sa fille, - -et, s'étant jeté dans un chemin de traverse, il vint reprendre la poste - -à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. Ce fut à Bondy qu'on perdit - -ses traces. Votre beau-père est certainement dans la capitale; mais je - -ne sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où depuis plus d'un - -mois il échappe à toutes mes recherches. - - - -«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu pour vous découvrir ce que - -je cherchois inutilement; je devois donc me hâter de vous donner un état - -qui vous forçât de quitter Paris et de vivre dans une province éloignée, - -où je me flattois de vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous - -fis capitaine au régiment de ***. - - - -«Mme de Fonrose, malheureusement placée entre la comtesse et le baron, - -pouvoit doublement contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé de - -commencer sa rupture avec Mme de Lignolle, et de déterminer M. de - -Belcour à quitter son indigne maîtresse. - - - -«Je nourrissois toujours de justes projets de vengeance contre mon plus - -cruel persécuteur. Je ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques - -jours, à me combattre encore, et si, comme la première fois, je ne - -portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert échappoit à la mort, au - -moins je pourrois peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures, - -recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux - -quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas - -à Mme de B... les excès dont il s'étoit rendu coupable envers elle, il - -me parut d'abord indispensable d'éloigner de vous ce conseiller perfide, - -et d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit - -d'outrager l'hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui - -fis donner Mlle de Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment. - - - -«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c'étoit cette Mme - -de Lignolle, que j'aurois beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas - -donnée pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître La Fleur me - -faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s'augmentoit - -sans cesse. Il devenoit pressant d'élever entre la comtesse et vous des - -obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta - -de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu'on tenoit toute - -prête: Mme de Lignolle alloit être arrêtée. - - - -«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur - -soudaine? Vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre Éléonore! - -Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec - -trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l'ordre de retourner à - -Brest et de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant - -quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la - -terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste, - -n'eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment - -de ses deux familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous n'auriez - -jamais pu la revoir, et je m'étois réservé d'ailleurs plusieurs moyens - -de vous en empêcher. - - - -«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans ses environs que nous - -allions nous rencontrer, c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que - -je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets! - -Ah! malheureuse! quand j'espérois te consacrer ma vie, la mort - -m'attendoit. L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma victime, - -est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C'en est donc fait! Je - -vois ma tombe entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans. - - - -«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion trop tard combattue! - -Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées - -d'un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver - -quelques-unes! Qu'on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et - -mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et - -ma fin déplorable. Qu'elles sachent que l'amour ne me donna pas un - -instant de félicité qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes, - -accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables - -malheurs. Qu'elles le sachent, et que, remplies d'un effroi salutaire, - -elles s'arrêtent, s'il est possible, sur le penchant du précipice où - -j'aurai péri. - - - -«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour - -qui m'entraîna, toi, Faublas, que j'aurai peut-être étonné jusque dans - -mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma - -réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne - -me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon - -désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis - -estimée trop heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes - -jours plus chers; trop heureuse d'avoir pu, du moins encore une fois, - -t'appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur du - -feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s'éteindre - -qu'avec...» - - - -Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse. - - - -Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si - -je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l'instant fatal. - - - -A mon retour, Mme de Lignolle s'écria: «Vous avez été bien longtemps: - -est-elle morte?--Non, mon ami.--Non? tant pis.--Comment!--Sans doute: je - -n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a tuée, parce qu'il vous a surpris - -me faisant avec elle une infidélité.» - - - -J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu'elle - -devoit aux infortunes de Mme de B... rentra dans son coeur; et, la - -situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son - -attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous - -menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle - -mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de - -m'entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous - -convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs - -nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours - -pleine de confiance, Mme de Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie; - -et moi, le coeur navré d'un profond chagrin, l'esprit encore agité de - -mes irrésolutions secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux - -avenir, je n'osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O - -Madame de B..., je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père! - -ô ma soeur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles efforts pour écarter - -votre souvenir qui m'obsédoit. - - - -L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient - -commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j'entrai chez la - -marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très brève, elle - -disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous? - -Où est Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est - -Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l'assassiner, que - -le marquis et le capitaine... Le capitaine!... Il approche! il traîne... - -Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t'arrête? - -Viens donc la secourir!... Il n'est plus temps, c'en est fait!... Dieu! - -grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient cette tombe à côté de la - -mienne!» - - - -Mme de B..., violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur - -son séant; et, comme on accouroit pour l'obliger à prendre une autre - -situation, elle retomba. Je l'entendis encore murmurer quelques discours - -sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur. - - - -«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c'est - -ainsi qu'elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous - -flatter: il est impossible qu'elle résiste longtemps.» - - - -Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques - -espérances; cependant on n'osoit encore répondre de rien, et je ne pus - -obtenir la permission de lui parler. - - - -Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu'aucun appui ne m'est - -laissé dans un moment où j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il - -est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour - -jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut, - -si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut! - -malheureux! - - - -Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à - -l'enlèvement de Mme de Lignolle, et je ne sais quel pressentiment - -douloureux m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop long voyage. En - -préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j'étois - -tourmenté d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix - -secrète me crioit que le réveil seroit affreux. - - - -Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que Mme d'Armincour m'attendoit - -chez mon père; elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. Éléonore - -et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous - -étions convenus de la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce, - -Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont je connois le courage - -et la fidélité. C'est en Suisse qu'elle est allée chercher un asile; - -elle a préféré ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre - -Franche-Comté.--Elle est sauvée! s'écria la marquise en m'embrassant: - -ah! que je vous dois de reconnoissance!... Elle est partie pour la - -Suisse? j'y cours après elle. Ma chère nièce!... Comment avez-vous fait - -pour l'arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l'hôtel! - -personne ne l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un quart - -d'heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour - -l'arrêter... Elle est sauvée!... Mais quoi! mille dangers la menacent - -encore! En supposant qu'elle puisse échapper à ses persécuteurs, que - -va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le - -dire, loin de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune - -homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!» - - - -A ces mots, Mme d'Armincour partit en pleurant. - - - -Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre Mme de Lignolle qui - -devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon - -domestique. «Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne paroît plus - -devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.--Tiens-toi - -prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd'hui surtout - -et dans cette chambre, qu'ai-je à faire autre chose que de t'attendre - -avec une impatience dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! Faublas, - -pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi - -cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque - -l'heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus - -séparer, lorsqu'il est certain que désormais nous pourrons vivre et - -mourir ensemble?--Mon amie, Mme d'Armincour vient de venir...--Je le - -sais, je l'ai vue de cette fenêtre.--Mme d'Armincour part tout à l'heure - -pour la Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; elle y sera - -quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma soeur n'y - -seront point!--Laisse une lettre pour M. de Belcour.--Sans doute! j'y - -pensois. Une lettre... Mais qu'est-ce qu'une lettre?... Mon Éléonore, il - -m'attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J'en - -sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner - -avec toi.--Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je - -suis tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es plus là.» Elle - -m'embrassa, je descendis. - - - -M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m'entendit - -ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la - -main qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté ton père et ta - -soeur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta soeur - -t'en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les - -consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne - -t'accableront point. Mon fils, c'est de vous que j'ai su qu'avant-hier - -M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B...; mais c'est la - -voix publique qui vient de m'apprendre que depuis, dans une autre - -rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus - -terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos - -affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement; - -mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le - -Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable épouse dont vous êtes - -idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?» - - - -Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une lettre. «Dieu de bonté! - -s'écria-t-il après l'avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, - -mon ami, lis, lis toi-même. - - - - _Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée - - comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le - - croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable, - - et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours. - - Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il - - est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront - - été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours._ - - - - LE COMTE LOVZINSKI. - - - -Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel - -inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les - -embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu! - -mais...--Quoi donc, mon frère? Qu'avez-vous?--Rien, ma soeur.--D'où - -vient l'extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut - -troubler...?--Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mme de B... - -se meurt! mille périls environnent encore Mme de Lignolle! et vous - -m'allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse; - -mais dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez que la moindre - -partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins - -qui pèsent sur mon coeur!... Tenez, mon père, j'ai besoin d'une entière - -tranquillité... Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma - -chère Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement à mes rêveries; - -laissez-moi seul, absolument seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.--Où - -courez-vous, mon ami?--Chez Jasmin,... pour l'appeler... Non,... dans ma - -chambre... Point du tout! je descends au jardin... Ne m'y suivez pas, je - -vous en conjure!» - - - -Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mme de - -Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, dans les bras de mon épouse, l'amour me - -prépare le prix... Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je former - -pour Sophie!... Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle - -je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé? - - - -Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le bonheur de l'une, causer - -le désespoir de l'autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent - -fois, Mme de Lignolle périsse! - - - -Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus - -barbare des hommes, qu'as-tu dit? - - - -Si je n'enlève Mme de Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la - -famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d'une - -éternelle prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour qui sa - -tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle a mis ses espérances. Si - -je les trahis, la comtesse trouvera dans son coeur son plus cruel - -ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs? - -comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion? - - - -Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, parce que notre séparation - -n'étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai - -pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée... Si j'abandonne - -Sophie, elle meurt de chagrin! - - - -Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une - -prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un - -crime une vie déjà... Si je m'immole, aucune des deux ne me survit! - - - -Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la loi de vivre et de - -choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une - -victime. - - - -Voilà donc le fruit de mes égaremens!... Des remords! grands dieux, et - -pourquoi? Vous m'avez donné le coeur le plus aimant et les sens les plus - -vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes - -exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l'âme: je les ai toutes - -ensemble adorées,... adorées moins encore qu'elles ne le méritoient! - -Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si - -maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle - -imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n'avez pu guérir - -de son funeste amour? O Madame de B..., que vous m'avez été fatale! - - - -Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je - -l'abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus - -violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare, - -pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu'un daignoit m'aider - -d'un conseil secourable. Allons consulter mon père... Insensé! - - - -Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier...? «Monsieur, - -interrompit mon domestique que je n'avois pas vu s'approcher, madame, - -qui vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous la laissiez seule - -dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.--Madame? je n'y - -suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes - -surtout!--Mon cher maître, c'est madame la comtesse.--Oh! ce n'est donc - -pas Mme... Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?--Que vous ne - -l'abandonniez pas.--Dis-lui que c'est à quoi je songe.--Mais elle - -vous prie de remonter tout de suite.--A la bonne heure,... - -conduis-moi.--Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le - -chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l'état où je vous - -vois!--Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure - -est venue!... Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler...--Plaît-il, - -Monsieur?--Quoi?--Achevez donc.--Je ne sais plus ce que je te - -disois.--_Bientôt tu entendras parler..._--Oui, du retour de ma femme. - -N'en dis rien à la comtesse.--Prenez garde. Voilà M. de Belcour et Mlle - -Adélaïde qui viennent.--Retourne à Mme de Lignolle; je te suis.» - - - -J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement - -méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de - -l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.» - - - -Mon père et ma soeur étant sortis du jardin, je retombai dans mes - -cruelles rêveries. Jasmin vint m'en tirer une seconde fois. - - - -«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.--Mon amie, crois-tu - -que ta tante soit déjà partie?--Pourquoi cette question?--Je pensois... - -que Mme d'Armincour auroit pu t'emmener.--M'emmener! avec toi?--Avec - -moi! peut-être n'auroit-elle pas voulu?--Eh bien?--Eh bien! j'aurois été - -vous rejoindre.--Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?--Mon amie, - -si cela devenoit impossible?--Qui pourroit l'empêcher?--Vous-même: il - -n'y a pas une heure, vous me disiez...--Il n'y a pas une heure, - -j'ignorois... Eh! comment l'aurois-je pu deviner?--Quoi?--Rien, mon - -Éléonore, je parle sans réflexion... Nous quitterons Paris à minuit - -précis.» - - - -Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les - -faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle: - -«Crois-tu que ta tante soit déjà partie?--Que m'importe ma tante! - -s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller avec Mme d'Armincour que j'ai - -sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis - -exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment - -décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce - -n'est pas seulement votre père qui les cause; ce n'est pas la mort de - -Mme de B... qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous - -ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!--Où Sophie - -ne pourroit pénétrer!--Monsieur, souvenez-vous que j'avois médité ma - -fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n'est - -pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un - -asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre - -motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez - -rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis - -plusieurs ressources.--Plusieurs ressources!--Oui; mais ne me réduisez - -pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de - -l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se - -précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir - -de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la - -terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.» - - - -Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne - -saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou - -fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le - -cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé - -que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma - -douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme - -mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois - -continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon - -domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne - -cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement - -court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur. - - - -Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l'hôtel. - -«Pardon, mon Éléonore, c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je - -suis à toi dans un instant.--Une visite!» s'écria-t-elle. Je n'en - -entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y - -attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta - -chambre.» - - - -Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai dans le vestibule la - -plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta - -dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m'avoit été - -constamment promis, jamais, jamais je n'aurois pu résister aux tourmens - -de l'absence!» Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été permis de - -faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde, - -transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et - -mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes - -délicieuses. - - - -Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement de M. de Belcour. Je ne - -vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant, - -l'indicible satisfaction de ma soeur et de nos heureux pères. Vous - -saurez seulement qu'une heure entière s'écoula comme un instant. Hélas! - -vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée Mme de Lignolle - -fut complètement oubliée. - - - -«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le baron.--Crier, mon - -père!... Bon Dieu! Ah! c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix - -de femme... Je vous quitte pour une minute.» - - - -Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin, - -vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?... Votre insolent - -valet m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit ainsi, Jasmin, - -de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour; - -voilà pourquoi j'ai barricadé cette fenêtre.--Vous avez eu tout le temps - -de recevoir votre visite, reprit Mme de Lignolle, j'espère que vous ne - -me quitterez plus?--On m'attend pour souper.--Il est trop tôt; - -d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. Quand partons-nous?--Mon - -amie, je te demande... un jour, seulement un jour.--Un jour! le - -perfide!» - - - -Elle s'élança vers la porte; je la retins. - - - -«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.--Sortir pour te - -perdre!--Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que - -c'est moi qui suis votre femme.--Comment!--Perfide!... je l'ai vue - -descendre de voiture. Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je - -l'ai reconnue cette femme de Fromonville!... Ah! que je suis - -malheureuse! ah! qu'elle est belle!... Et le cruel me demande un - -jour!... Je resterai là,... dans un grenier de son hôtel!... je resterai - -dévorée d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,... tandis qu'avec elle il - -occupera l'appartement où la nuit dernière... Ingrat!... Je resterai là, - -tandis que dans les bras d'une rivale... Un jour! pas seulement une - -heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, - -m'aimes-tu?--Plus que ma vie, je te le jure.--Sauve-moi donc. Je - -t'avertis qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'il ne te reste pas - -deux moyens de me conserver. Partons tout à l'heure.--Tout à - -l'heure!--Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un - -fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C'est là - -que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.--Mon Éléonore!...--Oui ou - -non?» - - - -Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. «Mon Éléonore!--Oui ou - -non? répéta-t-elle.--Considère que pour le moment il est - -impossible...--Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m'as - -donné la mort!» - - - -Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se - -frappa. Quoique j'eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup - -fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la - -comtesse s'évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va, - -Jasmin, va donc chercher le premier chirurgien. Cours! amène-le par la - -petite porte du jardin. Cours, mon ami! la plus chère moitié de moi-même - -est en danger.» - - - -En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours à Mme de Lignolle. - -De quelle joie fut suivie ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en - -arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement détourné le - -coup; le double fer, au lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit - -glissé sur la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure. Néanmoins, - -je ne bandois la plaie qu'en mêlant mes pleurs au sang précieux qui - -s'échappoit encore. - - - -Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne - -descendez-vous pas?--Tout à l'heure, mon père.» - - - -Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui n'avoit pas repris encore - -l'usage de ses sens! Je restai près d'elle et l'appelai cent fois - -inutilement. - - - -Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie, - -lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une - -seconde fois: «Ne descendez-vous pas?--Un moment, mon père! un moment!» - - - -Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer - -dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner, - -s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je - -n'eus que le temps de m'emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et - -de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse - -vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de - -Sophie, j'avois quelquefois besoin d'être seul. - - - -Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma femme. Elle me dit tout bas: - -«C'est le souvenir de Mme de B... qui vous coûte ces larmes? Je vous le - -pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!... O mon bien-aimé! je - -m'efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous - -aimerai tant... que désormais vous ne pourrez plus en aimer d'autres.» - -Mon père, M. Duportail et ma soeur se joignirent à Sophie pour me - -prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, je voulus - -sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je - -souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes - -de Sophie m'étoient insupportables. Un quart d'heure enfin s'étant - -écoulé dans les plus violens combats, l'inquiétude l'emporta sur toute - -espèce de considération: je m'élançai vers la porte en criant: - -«Laissez-moi! laissez-moi seul!» - - - -Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien - -qui m'attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la - -porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois fermée!--Il est vrai, - -répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la - -chambre; Mme de Lignolle n'y étoit plus. Un coup de poignard m'eût fait - -moins de mal. «Bon Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être allée?» - - - -Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de l'escalier ma soeur, ma - -femme, son père et le mien: je passe au milieu d'eux, je leur échappe. - -«Où court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.--La retrouver, la sauver - -ou périr avec elle!» - - - -«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes - -qu'elle est sortie; j'ai cru que c'étoit une femme que madame avoit - -amenée. - - - ---Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à - -l'abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui - -parler à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement agité. Elle - -n'a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai - -besoin d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries par le passage - -des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.» - - - -Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c'est que personne n'eût - -osé courir les rues par l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit - -été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s'élever; il - -annonçoit d'épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein - -desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme - -étoit consternée: la fureur des élémens ne m'annonçoit-elle pas la - -vengeance des dieux? - - - -Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la - -terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y - -cours, j'y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour - -de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J'y vole, - -j'arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la - -sentinelle du pont.» - - - -Dans ce moment,... je crois l'entendre encore, et la plume m'échappe des - -mains... Dans ce moment l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures. - - - -«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d'une robe blanche, la tête - -enveloppée d'un mouchoir?--Elle est là», me répond-il froidement. Le - -cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!--Sans - -doute! elle vient de s'y jeter: c'est elle qu'on cherche.--Malheureux! - -que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me - -précipite après l'infortunée. - - - -D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui s'entr'ouvre, mugit et - -m'emporte. Enfin j'ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me - -pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi. - -Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre - -clarté qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué je ne sais quoi - -qui ne s'est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis - -par les cheveux, et je ramène au rivage... Quel objet je ramène! quel - -objet d'une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!... Je détourne les - -yeux, je tombe auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment - -de mon existence, celui de mes maux. - - - -Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l'on - -doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que - -vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; qu'il est peut-être - -encore possible de la sauver.--La sauver! toute ma fortune ne suffiroit - -pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme... Mais non. - -Quel spectacle pour...! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.» - - - -Mme de Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où - -Mme de B... respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa - -connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa - -part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand - -bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque éteinte. J'allois répondre, - -lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le - -voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un de ces messieurs, s'étant - -aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.» - - - -La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l'excès de la douleur: - -«Est-il possible? s'écria-t-elle. Quoi! je n'ai pas encore les yeux - -fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat M. de *** - -m'oublie!... Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!--Oui, - -barbare! lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; et le - -malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m'a causés ta - -passion fatale. Victime de ta rage, Mme de Lignolle est là qui se meurt! - -Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je - -pas mort le jour que je t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel - -ne t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids...» Elle - -m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre - -plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des - -malédictions de Faublas!» - - - -Elle retomba sur son lit, elle expira. - - - -Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où les médecins entouroient - -Mme de Lignolle, l'un d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant - -tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n'y a pas - -de ressources, elle est morte.» - - - -Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis - -connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande - -inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s'il falloit - -maintenant, sous peine d'être séparé de toi par un prompt trépas, - -retomber seulement pour une heure dans l'état où je restai plusieurs - -semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j'ai souffert! - -j'aimerois mieux te quitter et mourir. - - - - * * * * * - - - - - - - - - -LE BARON DE FAUBLAS - - - -AU COMTE LOVZINSKI. - - - - - -Le 3 mai 1785. - - - -Je suis enchanté, mon ami, que votre roi, juste dans sa clémence, vous - -ait rappelé dans votre patrie et veuille vous y rendre, avec sa - -protection, vos emplois et vos biens. Dans quel moment vous m'avez - -quitté cependant! Si votre fille et la mienne ne m'étoient restées, je - -succombois à mon chagrin. - - - -Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours au château de - -Vincennes; qu'à ma prière, ils l'avoient transféré de là dans une maison - -de Picpus où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout à fait - -pitié du plus malheureux des pères: ils m'ont permis de reprendre mon - -fils et de le soigner chez moi. Je viens de l'aller chercher. En quel - -état je l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de chaînes, le - -corps meurtri, les mains déchirées, le visage sanglant, l'oeil furieux! - -et ce n'étoit pas des cris qu'il poussoit, c'étoit des hurlemens, des - -hurlemens épouvantables. - - - -[Illustration: FAUBLAS RECONNAÎT SOPHIE] - - - -Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, ni même votre Sophie! Sa - -démence est complète, elle est affreuse; il n'a devant les yeux que - -d'horribles images, il ne parle que d'assassins et de tombeau. - - - -Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse! - - - -D'un moment à l'autre, j'attends de Londres un médecin fameux pour les - -maladies de ce genre. On dit que personne ne guérira mon fils, si le - -docteur Willis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il me rende - -Faublas, et qu'il accepte tout ce que je possède! - - - -Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai fait matelasser une - -chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne - -suffiront peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un accès de - -rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d'argent - -qui contenoit son dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa - -chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore - -quelques jours, c'en est fait de mon fils et de moi. - - - -Avant-hier seulement, vos aimables soeurs sont revenues de Briare - -prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce. - -Leur nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne. - - - -Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -4 mai 1785, à minuit. - - - -Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de - -son malade avec les gardiens. A deux heures il m'est venu dire que mon - -fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui faire subir sa - -première épreuve, il falloit absolument l'enchaîner. Le malheureux a - -donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont - -l'événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens - -du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se - -trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée. - - - -Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une - -parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son oeil - -de plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il dit, je vous - -revois! vous m'êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous, - -approchez donc!» - - - -Sophie, transportée de joie, couroit à lui les bras ouverts. - -«Gardez-vous-en bien!» a crié le docteur; et mon fils aussitôt a répété: - -«Gardez-vous-en bien!... Oui, ma belle maman, gardez-vous-en bien. Le - -cruel marquis n'attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà - -cependant! quel bonheur! je vous croyois morte. _La profonde blessure - -étoit au sein gauche, près du coeur._» - - - -Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie: elles - -se sont mutuellement soutenues. - - - -«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort doux. Tu viens me voir - -avec ta maîtresse?... Parle, Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours - -vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?... Mais c'est Mlle de - -Brumont, je crois?... Oui, c'est une ombre qui vient m'épouvanter!» - -Aussitôt Willis a dit à ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a - -répété: «Sans doute, retirez-vous,... et vous aussi, Madame la - -marquise... L'heure fatale approche. La baronne sait que vous êtes ici; - -votre cruel mari... Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! Ma - -trop généreuse amie, retirez-vous... Mais un instant! commence par me - -rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais - -te déchirer de mes propres mains.» - - - -Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. Dès qu'il me vit, - -il cria d'une voix effroyable: «Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour - -m'arracher ta soeur et l'égorger! attends!» A ces mots il prit un si - -terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je ne m'étois aussitôt soustrait - -à sa rage, si ses gardiens ne l'avoient empêché de me poursuivre, - -l'infortuné tuoit son père! - - - -Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a - -paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné - -les signes d'une violente agitation, qui s'est toujours augmentée à - -mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d'un ton qui nous a - -fait frémir de crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé ces - -mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel paroît en feu! l'onde mugit! - -quel tonnerre!... Neuf heures!... elle est là!...» - - - -Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l'ont retenu. - -«Pourquoi m'arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?... - -Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant périssent! Et vous aussi, - -mon père, ma soeur, Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir! - -Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien! je - -la sauverai malgré tout le monde.» - - - -Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; il s'est débattu dans - -leurs mains pendant un grand quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui - -donnoit ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup, il est tombé - -presque sans mouvement. Maintenant il dort; mais de quel sommeil! on - -voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon - -cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il pas trop puni! - - - -Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment - -content du traitement qu'il prépare à Faublas. Attendez le salut du - -malade de l'habileté du médecin; c'est en elle que nous avons tous mis - -nos espérances. Adieu, mon ami. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -Le 6 mai 1785, dix heures du soir. - - - -J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de - -Paris, une maison qui m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle - -est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez - -large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles. - -Ses bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès. - -Dans ce séjour des regrets, tout semble d'abord fait pour appeler les - -tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect - -tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent promptement - -écarter les passions violentes et disposer l'âme à la mélancolie tendre: - -c'est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous. - - - -Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir - -l'épouvantable orage et entendre sonner l'horloge fatale. Comme de - -coutume, il a répété ces mots terribles: _Neuf heures! elle est là!_ - -Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné nous imputoit la mort de - -cette femme que nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie, - -cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a - -crié de toutes ses forces: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les - -portes! qu'il soit libre!» - - - -Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu plus prompt que - -l'éclair, et tout d'un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s'y - -précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me - -tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer. - -Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont - -du haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en - -gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé - -longtemps un morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens pas, - -a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a - -paru prêter l'oreille, et, comme s'il n'eût fait que répéter ce que - -quelqu'un auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié; ah! - -pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il s'est évanoui; nous l'avons - -reporté dans sa chambre. - - - -Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand revenez-vous nous aider à - -supporter nos maux? - - - - * * * * * - - - -_P.-S._ J'oubliois une nouvelle: avant de quitter Paris, j'ai su que Mme - -de Montdésir venoit d'être conduite à Saint-Martin; c'est l'effet du - -juste ressentiment de M. de B... - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -Ce 7 mai 1785, à minuit. - - - -Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on ne l'a pas entendu - -parler si souvent du marquis et du capitaine; mais ce soir, à l'heure - -fatale, l'horrible songe est revenu. Sophie alors, comme la veille, a - -crié: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! qu'il soit - -libre!» Comme la veille, il s'est précipité dans la rivière; mais, - -revenu sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre une pierre de - -marbre noir que Willis y avoit fait porter. Il a d'abord frémi; nous - -l'avons vu peu à peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur d'une - -lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement cette inscription: - -_Ci-gît la comtesse de Lignolle._ Aussitôt il s'est jeté sur la tombe; - -des pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé de longs - -gémissemens; mais il ne s'est point évanoui. On avoit placé près de la - -pierre plusieurs matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance, - -il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a mis doucement - -plusieurs couvertures sur le corps. Son sommeil ne paroît pas aussi - -pénible qu'à l'ordinaire. - - - -J'ai reçu pour lui deux billets: l'un du vicomte de Lignolle, et l'autre - -du marquis de B... Ah! quand mon fils sera-t-il en état de répondre à - -ses ennemis? Adieu, mon ami. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -9 mai 1785, six heures du soir. - - - -Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens heureux. Le matin, à - -la pointe du jour, il est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi - -quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher du soleil, il n'a - -pas vu d'orage; mais avec un commencement d'agitation il a dit: «O - -Divinité compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui? Le moment - -approche, viens à mon secours, délivre-moi de mes ennemis.» Sa femme - -aussitôt a crié: «Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de joie, - -il est descendu sans beaucoup de précipitation, il a pris le chemin de - -la rivière, mais au milieu du pont il s'est arrêté, promenant sur les - -eaux un triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit avec un - -profond soupir! Hélas!» - - - -En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi, - -plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l'avons vu se relever et - -chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur - -le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots: _Ci-gît aussi la - -marquise de B..._ - - - -Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s'il fuyoit la lumière, il - -est rentré dans sa chambre à la pointe du jour. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -15 mai 1785. - - - -Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui pressoit davantage: - -les plus dangereux souvenirs sont écartés; depuis six jours le songe - -affreux n'est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la - -frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon - -fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous - -n'aurons pas sa mort à pleurer. - - - -Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand - -il parle d'eux, ce n'est plus avec la même fureur. Il ne menace plus - -Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle - -de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement - -pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout - -avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient jamais ni de son père ni de - -sa soeur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres. - -Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis dit qu'il n'est pas - -encore temps que nous paroissions devant l'infortuné. - - - -Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais - -il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde, - -il est encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière cependant, - -il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées - -d'alentour; nous n'avons pas remarqué sans un vif chagrin qu'il - -choisissoit les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et que, - -chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge de la paroisse, agité d'un - -prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit - -regarder avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit à la surface - -de l'eau. - - - -Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il - -n'y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du - -tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur - -malheureux amant n'a pas voulu souffrir deux monumens dans le même - -bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé; - -toujours à côté de celui de Mme de Lignolle il a gravé sur le sable: - -_Ci-gît aussi la marquise de B..._ - - - -Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me - -rassure; il me dit que tout va pour le mieux, qu'il ne faut rien - -précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme - -moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami. - - - - * * * * * - - - -_P.-S._ M. de Rosambert guérira de sa blessure; mais il faut qu'à la - -mort de Mme de B... de graves accusations se soient élevées contre son - -premier amant. Il vient de perdre ses emplois à la cour, et l'on assure - -que les officiers de son corps doivent lui faire écrire qu'ils ne - -veulent plus servir avec lui. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -16 mai 1785, neuf heures du soir. - - - -O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre fille, votre adorable - -fille, nous a sauvés tous. - - - -Ce soir elle crie: «Qu'il soit libre!» et soudain elle s'échappe, elle - -se précipite, elle arrive avec son époux au bosquet dont elle lui défend - -l'entrée. «Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. Sans la regarder, il - -répond: «Je cherche un tombeau.» Et votre fille, du ton le plus tendre, - -d'un ton dont l'âme la plus insensible se fût émue, votre charmante - -fille lui réplique: «Pourquoi chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta - -Sophie n'est pas morte!» Il s'écrie: «C'est la voix secourable!» Et, - -levant les yeux sur elle: «Sophie!... dieux! ma Sophie!» Il tombe dans - -ses bras sans connoissance; elle le soutient: nous voulons l'emporter. - -Willis accourt: «Non. L'amour, heureusement téméraire, a commencé la - -guérison; que l'amour l'accomplisse et qu'il y soit aidé par la nature. - -Frappons de tous les coups à la fois ce jeune homme déjà puissamment - -ému. Vous, son père, restez là; vous, sa soeur, approchez; qu'à son - -réveil il trouve autour de lui les objets les plus chers à son coeur.» - - - -Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s'écrie-t-il,... mon père!... mon - -Adélaïde! Eh! d'où venez-vous donc?... Où sommes-nous?... J'ai fait un - -rêve affreux qui m'a paru durer plusieurs siècles!... Un rêve? Ah! mon - -Éléonore! ah! Madame de B...!» - - - -Son épouse le presse sur son sein, le couvre de baisers, et répète: «Mon - -bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte.--Sophie, dit-il, Sophie me rendra - -plus que je n'ai perdu! Sophie! ah! que je suis coupable! et vous tous - -aussi, pardonnez-moi mon ingratitude et les chagrins que je vous ai - -donnés.» - - - -Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le peut. Ses larmes enfin - -s'ouvrent un passage, ses sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri - -de joie: «C'en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous, je vous réponds - -qu'il est à nous.» - - - -Cependant il vient de se relever, il se sent très foible. Appuyé sur les - -bras de sa femme et de sa soeur, il regagne lentement la maison. Il - -passe sur le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant il tourne - -la tête, il jette un coup d'oeil sur le bosquet dont nous l'éloignons. - -«Tenez, nous dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne détruisez - -pas ce tombeau.» - - - -Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout de suite endormi d'un - -profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -18 mai 1785, onze heures du soir. - - - -Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu'il - -veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de - -sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer - -à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa soeur, - -un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien - -qu'on s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu'on - -l'importune; il ordonne même qu'on l'abandonne quelquefois à ses - -rêveries mélancoliques, et surtout qu'on ne le trouble jamais dans ses - -promenades nocturnes. L'entrée du bosquet n'est permise qu'à Sophie. - - - -Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans - -regarder la rivière, il s'est promené lentement partout où le hasard a - -pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l'y - -attendoit. «Viens, mon bien-aimé, nous allons pleurer ensemble.--Il est - -vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une - -inscription.--Faisons-la, mon ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais - -l'écrire, nous la ferons graver ensuite. - - - - Ci-gît la comtesse de Lignolle. - - Ci-gît aussi la marquise de B... - - - - Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux, - - le même jour et presque à la même heure, périrent d'une mort également - - tragique. Victimes d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans - - la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets. - - - - La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa - - beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer - - quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon - - enfant est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux - - cette innocente créature? - - - - Plaignez la marquise de B... - - Donnez des pleurs à Mme de Lignolle. - - Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu. - - - -«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!--Insensé que je suis! - -s'est-il écrié; raye, raye cette dernière ligne.» - - - -Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faublas est aussi - -profondément endormi que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon - -ami: revenez donc, revenez partager notre joie. - - - - * * * * * - - - -_P.-S._ La baronne de Fonrose est, dit-on, tout à fait méconnoissable. - -On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure, - -elle va pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette - -femme-là m'a fait bien du mal. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -18 juin 1785, dix heures du matin. - - - -Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est - -toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au - -monument du bosquet. - - - -Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident - -n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon - -fils nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible - -alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil - -il y eut un orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des vents, parut - -très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de - -tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le - -rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda - -fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez - -jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente. - - - -Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être, - -Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout - -recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris, - -parce qu'il seroit possible qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans - -le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer. - - - -Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer? - -Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me - -faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses - -réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me - -fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant - -que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes - -félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous - -sont à la fois rendus. Boleslas et vos soeurs nagent dans la joie; ils - -ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux - -rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car - -jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de - -Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la - -beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. Mais - -laisser en France un ancien nom! m'éloigner du tombeau de mes pères! Je - -vous demande le temps d'y songer. - - - -Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon - -malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que - -Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de la - -terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a - -jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai - -montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cet écrin, - -c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir - -pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre; - -puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela - -tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour - -moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma - -part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander - -l'anneau de mariage de sa prétendue belle-soeur.» Peut-être étoit-ce le - -moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte; - -mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme - -dont je connois la redoutable impétuosité. - - - -Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée - -dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la - -tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le - -méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la - -tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce. - - - -Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin - -d'une occupation, et qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de - -le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d'écrire - -l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi, pourvu - -que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8]. - - - - [8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne - - voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle? - - - -Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je - -l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de - -caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on - -regrette de n'être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les - -bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les - -bénédictions d'un peuple entier[9]. - - - - [9] C'est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver - - Georges III. - - - - (_Note de l'Éditeur._) - - - -Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: son amant et son - -époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au - -lit. Adieu, mon ami. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -26 juin 1785, quatre heures du soir. - - - -J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis presque forcé. - -Aujourd'hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une - -lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures, - -ses voyages dans l'étranger. J'arrive de Versailles; j'ai vu mes amis, - -j'ai vu les ministres: il paroît que l'exil de Faublas doit être - -longtemps indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel ne m'aveugle pas, - -ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays. - - - -J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre - -départ; ils ne m'ont été donnés qu'à cette expresse condition que, - -pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de - -Dugny. - - - -Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et - -nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour - -toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience de votre fille: - -Dorliska vous écrit tous les courriers. - - - - - -LE CHEVALIER DE FAUBLAS - - - -AU VICOMTE DE LIGNOLLE. - - - -6 juillet 1785. - - - -Monsieur le baron vient de me communiquer seulement tout à l'heure votre - -billet, que depuis longtemps je désirois, Capitaine. Mme de Lignolle, - -que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée: le temps me paroît - -long. - - - -Au reste, si votre cartel ne contenoit que de grossières injures et - -d'impertinentes bravades, je ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis - -trop admirer le raffinement de votre barbarie; vous exigez que, le même - -jour et dans le même instant, le père et le fils se battent contre les - -deux frères! Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier de - -Faublas se rendront le 14 de ce mois à Kehl, où, jusqu'au 16, ils - -attendront le comte et le vicomte de Lignolle. Au revoir. - - - - - -LE MÊME - - - -AU MARQUIS DE B... - - - -Le 6 juillet 1785. - - - -Monsieur le Marquis, - - - -Monsieur le baron vient de me remettre votre billet, auquel je suis - -désolé d'être obligé de répondre. Si vous le voulez absolument, je serai - -le 17 de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20. Mais je fais les - -voeux les plus ardens pour que, satisfait de trouver ici les assurances - -de mes vifs regrets, vous ne quittiez point Paris. - - - -J'ai l'honneur d'être, etc. - - - - - -LE CHEVALIER DE FAUBLAS - - - -AU COMTE DE LOVZINSKI. - - - -De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin. - - - -Mon très cher beau-père, - - - -Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une - -générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens; - -comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n'est pas - -celui qui survit à l'autre! - - - -Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma - -vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout - -son maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à - -faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas - -avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche, et, - -d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir - -l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au - -reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à - -outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à - -quiconque n'a pour second qu'une femmelette ou un fou!... Chevalier, je - -te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir - -ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la - -lui serre avec force: «Tigre féroce!... et je ne t'arracherois pas ton - -odieuse vie!» - - - -Mon père et moi nous laissons vos soeurs, la mienne et Sophie, à la - -garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des - -remparts, nous mettons pied à terre. - - - -Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le - -sang qui va couler.» Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas - -aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous - -commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite - -égalité. - - - -M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le - -comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour - -exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine - -lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de - -mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon - -épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près - -désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les - -porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le - -tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon - -père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens, - -s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi.» - -Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc - -découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant - -d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper - -uniquement de sa défense... Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé - -dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se - -soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il - -est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure - -prodiguer au père les plus prompts secours. - - - -Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour, - -fatal amour, que de maux!... Le courrier part... Ah! plaignez-moi, - -plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la - -douleur. - - - -Je suis avec respect, etc. - - - -FAUBLAS. - - - - - -LE MÊME AU MÊME. - - - -17 juillet 1785, dix heures du matin. - - - -Mon très cher beau-père, - - - -Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la - -blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; - -vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en - -route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous - -rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable - -événement d'aujourd'hui. - - - -Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma - -soeur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher. - -J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue - -prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop - -d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus - -sept heures du matin. - - - -Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un - -demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet, - -m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est - -le marquis?--Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le - -marquis?--Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui - -qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.--Faublas, - -s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B...; mais - -je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un - -quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.--Dans un quart d'heure - -vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars. - - - -Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que - -vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner - -répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est - -celle...!--Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me - -précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques - -minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je - -m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en - -terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez - -l'assurance que je vous renouvelle...» Il m'interrompt: «Ah! faut-il - -encore que je lui doive la vie?» - - - -A ces mots, il remonte à cheval et disparoît. - - - -Je suis avec respect, etc. - - - - - -LE VICOMTE DE VALBRUN - - - -AU CHEVALIER DE FAUBLAS. - - - -Paris, le 15 octobre 1786. - - - -Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais - -faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de - -votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous - -vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un - -homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez - -vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse - -d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille - -par le premier courrier et dans le plus grand détail. - - - -La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des - -mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec - -plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont - -vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours. - - - -La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que - -jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose, - -devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du - -Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le - -monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son - -mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté - -n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit - -garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit - -tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B..., qui se connoît si bien - -en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M. - -de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de - -Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de - -Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai - -pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est - -avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci - -dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de - -l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison - -publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre - -enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum - -d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On - -assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de - -moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre - -père n'avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de - -santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier - -printemps, s'étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur - -Rosambert, monsieur le comte s'étoit senti, pendant vingt-quatre heures, - -quelque velléité de se remarier; mais qu'en si peu de temps il n'avoit - -jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au - -reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les - -délices de l'Europe. Le marquis de B... se porte bien; il est toujours, - -comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en - -fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la - -vôtre; au demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant - -quelquefois celle de sa femme. - - - -Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse avec impatience, etc. - - - - - -LE CHEVALIER DE FAUBLAS - - - -AU VICOMTE DE VALBRUN. - - - -De Varsovie, 28 octobre 1786. - - - -Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible à votre souvenir; vous - -m'avez envoyé des renseignemens que je désirois; et, puisque vous - -témoignez l'obligeant désir de savoir précisément ce que nous sommes - -devenus, je m'empresse de vous l'apprendre. Il y a quinze mois que notre - -famille habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; quinze mois se - -sont écoulés comme un jour. Mon beau-père est auprès du monarque dans la - -plus grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, au comble de la - -joie, vit plus heureux du bonheur de ses enfans que de son propre - -bonheur. Notre Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin de - -***, jeune seigneur dont je vous ferai le plus brillant éloge en peu de - -mots: il me paroît digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout à - -fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus joli garçon du monde. Ma - -Sophie, le premier ornement de la cour de Varsovie, devient chaque jour - -plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen d'une félicité que je n'ai - -jamais connue dans mes égaremens. - - - -Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie, et je ne puis me charger - -d'aucun emploi dans les armées de la république. Il me faut, pour toute - -ma vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois appelé. Tous les - -efforts de l'art, tous les efforts de ma raison, ne peuvent rien contre - -un fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition me - -tourmente et me charme. O Madame de B..., n'êtes-vous pour votre amant - -descendue dans la tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans - -relâche, vous attacher à ses pas! - - - -Encore, si son ombre me poursuivoit seule! mais les dieux vengeurs ont - -condamné Faublas à des souvenirs plus chers et plus funestes. - - - -Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, si l'éclair fend la nue, - -si le tonnerre la déchire, alors j'entends résonner un timbre fatal; - -j'entends un soldat, froidement barbare, me dire: _Elle est là._ - -Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé d'une espérance folle, - -je cours à l'onde qui mugit; je vois se débattre au milieu des flots une - -femme,... hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis d'oublier que - -d'atteindre. Oh! plaignez-moi. - - - -Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et - -dites seulement que, pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés - -dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n'y a plus - -jamais de parfait bonheur sur la terre. - - - - * * * * * - - - - - - - - - -LISTE DES GRAVURES - - - -NOTA.--_Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent les - -sujets des gravures._ - - - - - - Tome I - - 1. Faublas au parloir 16 - - 2. Faublas habillé en femme 163 - - 3. L'Ottomane 195 - - - - Tome II - - 1. Faublas chez Coralie 99 - - 2. Faublas chez Justine 213 - - 3. Reconnaissance de Dorliska 276 - - - - Tome III - - 1. C'est donc elle! 2 - - 2. Apparition de Justine 81 - - 3. Les Charmes de Mme de Lignolle 196 - - - - Tome IV - - 1. Le Soufflet 38 - - 2. Le Duel 156 - - 3. Faublas malade et Mme de Lignolle 167 - - - - Tome V - - 1. L'Aventure de la Montdésir 21 - - 2. La Fiole 166 - - 3. Faublas reconnaît Sophie 300 - - - - - - - - - - Imprimé par Jouaust et Sigaux - - POUR LA - - PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE - - Tirage des gravures par Salmon - - M DCCC LXXXIV - - - - - - - - - -_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_ - - - - - -Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 - -whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20 - -chine, 20 whatman. - - - - HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace, - - grav. de Flameng. _Épuisés._ - - CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav. - - par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr. - - MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr. - - GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr. - - VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr. - - RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr. - - PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - - CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms, - - grav. par Rajon. 20 fr. - - VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav. - - d'Hédouin. 20 fr. - - ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr. - - ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr. - - PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr. - - GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr. - - CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr. - - PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr. - - LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - - ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr. - - CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr. - - MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr. - - LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par - - Boilvin. 3 vol. 40 fr. - - LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier, - - gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr. - - BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_. - - Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr. - - DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr. - - CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr. - - - - - -NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la - -Librairie pour les autres exemplaires._ - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, -TOME 5/5 *** - -***** This file should be named 63679-0.txt or 63679-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/7/63679/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Release Date: November 08, 2020 [EBook #63679] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE -FAUBLAS, TOME 5/5 *** -</pre><div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></p> - -<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div> -<p class="cg">TOME CINQUIÈME</p> - -<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - - -<h1>LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1> - -<p class="cg">PAR<br /> -<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p> - -<p class="cg">AVEC UNE<br /> -<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p> - -<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br /> -<span class="small">GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</span></p> - -<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="IOVAVST" /></div> -<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br /> -Rue Saint-Honoré, 338</p> - -<p class="cg small">M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="figc" id="img1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /> -<div class="legende">L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LA<br /> -<span class="large">FIN DES AMOURS</span><br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="xlarge">DE FAUBLAS</span></h2> - -<p class="cg">(SUITE)</p> - - -<p>Cependant le souvenir de Sophie me -poursuivoit sans cesse, et mille regrets, -dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: -j'avouerai néanmoins que le doux espoir -d'embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être -aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs -la moitié de mes sentimens, peut-être aussi -le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un -peu mon infortune et contribuoient à me rendre -des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de -Justine m'annonçoient assez que j'étois des deux -côtés attendu avec une impatience presque égale; -mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les -passions contrariées deviennent plus ardentes, -plaignez l'amant de M<sup>me</sup> de Lignolle et l'ami de -M<sup>me</sup> de B… M. de Belcour, touché des maux -qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à -mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de -Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes mal étouffées -que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes -sollicitations indirectes, malgré les représentations -de la baronne, mon père, cette fois inexorable, -s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de -liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, -et m'accompagnoit le soir à la promenade. -Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée -de huit mortels jours.</p> - -<p>Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; -une superbe matinée promettoit que le dernier -jour de Longchamps seroit magnifique. M<sup>me</sup> de -Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade -au bois de Boulogne. «Nous emmènerons -le chevalier», dit-elle à mon père. Trop -malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, -j'allois m'en défendre; un regard de la baronne -m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de Belcour -nous ayant un instant quittés, M<sup>me</sup> de Fonrose -me fit cette confidence d'autant plus agréable -qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu'elle -espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! -qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que -ce fût la marquise?—Non, non. La comtesse! -j'aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c'est -là tout ce que vous demandez?—Tout ce que je -demande,… oui,… puisqu'il est impossible de…—De…! -interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il -n'étoit pas impossible de…?—Je serois dans les -cieux!…—Dans les cieux! répéta-t-elle encore -en affectant le même ton que moi; eh bien, vous -irez dans les cieux!… Mais, pour cela, convenons -auparavant de ce que vous avez à faire sur la -terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous enfermer -dans une sombre berline avec cette ennuyeuse -M<sup>me</sup> de Fonrose et cet importun baron de… Vous -n'écoutez point?—Si fait, de toutes mes oreilles!—Je -le crois: il tremble d'impatience. Il a -l'air de vouloir dévorer mes paroles… Vous -arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait -une centaine de caracoles à quelque distance du -cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse -aura pu s'enivrer tout à son aise du plaisir de vous -voir, avec une grâce infinie, manier votre joli -cheval, le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou -mieux, prendra tout à coup le mors aux dents. -D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'œil -la fugitive voiture; mais, un moment après, votre -cheval aussi vous emportera,… d'un autre côté -cependant, Monsieur.—D'un autre côté?—Oui. -Mais rassurez-vous. Après de longs détours, -au bout d'une heure,… d'une heure entière! au -bout d'un siècle! l'animal, qui n'est pas du tout -bête, apportera justement Faublas où l'attendra son -Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle -idée! est-ce bien vous qui me répondez -ainsi?… Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez -que le suisse et mon Agathe, deux braves -gens qui ne voient, ne disent et n'entendent que -ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez -vous! que de reconnoissance!…—Vraiment! -dit-elle d'un ton presque sérieux, j'espère -que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. -Si je croyois que vous fissiez seulement -des enfantillages, je ne vous permettrois que l'entrée -de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous -connois tous deux, vous emploierez votre temps… -à des choses importantes… Vous ferez une, ou -deux, ou trois charades… Que sais-je, moi, tout -ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef -de mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n'allez -pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que -je n'ai point accoutumées à des déménagemens, -ne sauroient que penser. Ma réputation… Je -tiens beaucoup à ma réputation…»</p> - -<p>M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore -de Longchamps: je témoignai la plus grande envie -d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop -d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit -plus d'objection quand je lui représentai que la -plus grande fatigue me seroit épargnée, s'il vouloit -bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus -de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus -loin, ce fut à l'entrée du bois même que Jasmin -alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à -l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la -Porte-Maillot, et, comme s'il eût pressenti la rencontre -hasardeuse que j'allois faire: «Voilà, dit-il -avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours -présent à ma mémoire: j'y ai passé un des -momens les plus pénibles et les plus doux de ma -vie.»</p> - -<p>Aussitôt je cherchai M<sup>me</sup> de Lignolle, et je ne -tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec -une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer -auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez -des triomphes de Faublas, préparez-lui vos -plus grandes félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le -plaisir d'admirer la comtesse et d'être admiré -d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs -personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante -petite femme!» S'ils m'avoient donné quelque -attention, ceux qui lui faisoient ce compliment -si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer -que je les remerciois par un sourire, par un sourire -orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C'est -mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette -femme que vous trouvez charmante!» et, sans -m'en apercevoir, je répétois: «Charmante petite -femme!… charmante!…» Il est bien pour elle, cet -éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses -gens, ne le partagent pas… Ses gens? Elle n'a -qu'un domestique, le confident de nos amours, le -discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment -le petit cabriolet qui me l'amena dans la forêt de -Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés -ni riches, mais toujours frais et jolis. -Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée -surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien, -cette robe de linon, moins blanche que sa peau! -que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces -fleurs, touchans symboles de son adolescence à -peine commencée; ces violettes printanières et ce -précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun -art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu'au milieu -des pompes du monde, que j'aime à reconnoître, -dans les plus simples atours et dans le plus modeste -équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!</p> - -<p>Mais, dans la longue et double file des voitures, -où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre -une place? le superbe whisky dont elle est précédée, -quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le -brillant phaéton qui vient immédiatement après la -comtesse?</p> - -<p>Je vais d'abord au magnifique char: une femme -superbe y paroît dans tout le faste de sa parure, -dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue -impose à tous le silence de l'admiration; les -courtes exclamations de l'enthousiasme s'élèvent -ensuite; puis succède un léger murmure, puis on -entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est -elle, c'est la marquise de B…!</p> - -<p>Qui lui disputoit cependant les honneurs de -Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment -assise dans une conque lilas plaquée -d'argent, elle manie avec abandon des guides si -riches qu'on ne croit point que ses mains délicates -puissent longtemps en soutenir le poids. Elle -paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, -à tous crins, superbement enharnachés, couverts -de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux -qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs -pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors -d'écume, semblent s'indigner qu'une femme et un -enfant<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> aient la témérité de les conduire. Tout le -monde voit bien que la nymphe a moins de contenance -que de manières, et moins de fraîcheur -que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a -plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie -sur sa figure; s'il y a plus de richesse que -d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et -de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette -femme maintenant chargée de panaches, de diamans -et de broderies, promenée sur un char triomphal, -environnée de jeunes seigneurs et poursuivie -des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous -deviner que c'est la petite fille qui fut -pendant un an votre servante? M. de Valbrun -s'est donc ruiné?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.</p> -</div> -<p>Je passai plusieurs fois devant le whisky de -M<sup>me</sup> de B…: elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus -la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment -de savoir si j'étois là pour elle, la marquise -promena de toutes parts ses regards inquiets. -En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet -modeste, M<sup>me</sup> de Lignolle, qu'elle honora d'un -gracieux sourire, et sur son char de triomphe -M<sup>me</sup> de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup -d'œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que -M<sup>me</sup> de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit -les jalouses vivacités, et non loin de Justine -qui pouvoit se permettre quelques familiarités -imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est -du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle -sortit des rangs pour aller prendre la file un peu -plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à -cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin -son mari qui sembloit piquer droit vers moi.</p> - -<p>Mon premier mouvement fut de rebrousser -chemin pour éviter le malencontreux cavalier; -mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal -à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je -pris le parti de continuer ma route. Je crus même -devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder -fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant -bien résolu, comme on le devine, à laisser -passer M. de B…, s'il ne m'abordoit pas.</p> - -<p>Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, -charmé du hasard…—N'achevez pas, Monsieur -le marquis, je vous entends; mais que signifie ce -mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me -semble, tout à fait impossible de me rencontrer -dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque -chose de pressant à me dire est toujours sûr de me -trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller -chez vous!—Qui a pu vous en empêcher?—Qui? -ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous -croyez donc que madame la marquise a mal fait?—Pas -trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons…—Ses -raisons?—Pour m'engager à ne -pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes -pour désirer du moins de vous joindre quelque -part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est -donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.—Oui, -parce que je vais avoir avec vous -une explication…—Ah! tout à l'heure si vous le -voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon -cœur.—Sortons de la foule.—Sortons… Mais -je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»</p> - -<p>En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser -de saluer M<sup>me</sup> de Lignolle, et de tâcher -de lui faire comprendre par mes signes que j'allois -bientôt revenir.</p> - -<p>«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit -M. de B…; c'est apparemment cette jolie femme -du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.—Ah! -laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je -ne plaisante point!… Arrêtons-nous -ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi? personne -ne nous entendra.—Mais tout le monde -pourra nous voir!—Qu'importe?—Qu'importe!… -Enfin, comme il vous plaira, Monsieur… -Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans -doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.—Eh! -pourquoi donc faire des pistolets et des -épées, Monsieur le chevalier?—Comment, -pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de -nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur. -C'est que je me repens de m'être déjà battu -avec vous.—Bon!—Je me repens de vous avoir -fait une mauvaise querelle.—Ah!—D'avoir -causé votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre -emprisonnement.—Monsieur le marquis!… vous -conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà -pourquoi je vous cherche depuis que -vous êtes sorti de la Bastille.—En vérité, vous -êtes trop bon!—Et, comme je vous l'ai dit, -j'aurois même été chez vous, si ma femme…—Madame -la marquise a très bien fait de vous le -déconseiller; c'eût été pousser trop loin…—Je -ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite -et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, -à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: -je suis vif, je m'emporte sur un mot, je -me fâche avant de m'expliquer; mais l'instant -d'après je reviens et je conviens franchement de -mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je -gagne à être connu, je suis dans le fond un bon -diable.—Vous m'en voyez convaincu.—Bien! -mais dites que vous me pardonnez.—Vous vous -moquez!—Dites-le, je vous en prie.—Jamais! -jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez -jamais?—Ce n'est pas cela que…—Écoutez-moi. -Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas -non plus vous dissimuler mes services: c'est moi -qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, -Monsieur le marquis?—Moi-même. Je me suis -mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle -qu'elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu -l'y résoudre?—Vraiment ce n'a pas été sans -peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle -a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a -pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont -vous n'avez pas d'idée!—On dit qu'elle est bien -avec le nouveau ministre?—Au mieux! ils s'enferment -ensemble pendant des heures entières… -C'est une femme de mérite que ma femme… Je la -connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure -promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout -ce que promettoit sa figure… A propos, si vous -désirez quelque emploi, quelque pension, quelque -lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous -n'avez qu'à parler! M<sup>me</sup> de B… aura une -conversation particulière avec…—Je vous rends -mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais -vous ne m'écoutez point?—Je regarde là-bas -cette vieille dame!… N'est-ce pas la marquise -d'Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui, -c'est elle… Monsieur le marquis, ne tournons -plus les yeux de ce côté-là.—J'entends, vous ne -vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre -cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour -en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir -de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce -que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce -fier coup d'épée…?—Je ne me consolois pas d'y -avoir été forcé, je vous assure.—Oh! c'étoit un -maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien que -j'en ai pensé mourir?—C'eût été pour moi, je vous -en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet -de chagrin.—Vous ne m'en vouliez donc pas?—Pas -du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous -aujourd'hui de me pardonner?—Moi, -je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier, -j'en suis ravi d'aise!—Et vous, Monsieur -le marquis, vous me pardonnez donc aussi?—Si -je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme -elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire -que de très légers torts avec moi… et avec elle,… -mais très légers.»</p> - -<p>Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru -que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit -ma curiosité; mais je sentois que M<sup>me</sup> de Lignolle, -déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre -mon retour avec une mortelle impatience, et -pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie. -«Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, -rentrons dans la foule.—Nous causerions ici plus -à notre aise.—Nous serons tout aussi bien là-bas.—Je -le disois bien que la jolie fille lui tenoit -au cœur!» s'écria M. de B…</p> - -<p>En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton -que je le reconduisis; mais ce fut la dame du -cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai -pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée -de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir -que cet étranger dont elle me voyoit suivi -l'inquiétoit. M<sup>me</sup> de Montdésir aussi parut excessivement -flattée du nouvel hommage que j'avois -l'air de lui rendre en revenant une seconde fois -grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt -qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le -cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques -éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des -coups d'œil très significatifs. Cependant le marquis, -revenant à sa première idée, me disoit:</p> - -<p>«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par -rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts -que tout autre jeune homme…—N'est-il pas vrai, -Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de -même que moi?—Sans doute. Mais c'est M. de -Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on -ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés -jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, -quelques petits reproches à se faire.—Vraiment! -oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce -fatal jour que je vous rencontrai tous -aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus -de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir -que l'honneur et le repos de toute une famille -l'obligeoient à ce mensonge… Pouvois-je deviner, -moi?—Certainement non.—Mademoiselle votre -sœur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me -glisser un mot à l'oreille; mais la jeune personne -avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le -chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous -dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point -du tout; Monsieur le marquis, je vous -ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites -vous-même.—Je vous en prie!—Je -vous le demande en grâce.—Eh bien! vous, -Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune -confidence. D'abord il ne vous convenoit pas de -m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre -sœur… Ceci vous fait de la peine?… Oh! ne me -croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole -d'honneur… Et gardez-vous d'en vouloir à -la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets -d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de -parler qu'elle me les a confiés.—Je le crois, je -crois madame la marquise incapable d'une maladresse -ou d'une indiscrétion.—Incapable! c'est -le mot… Les étourderies de mademoiselle votre -sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit -conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge -de M. Duportail, avoient à mes yeux -étrangement compromis la marquise. J'accusois -ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois -pardon, et je me le reproche encore tous -les jours… J'accusois ma femme,… la femme la -plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on -pourroit s'en défier;… mais chez elle, ajouta-t-il -très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament -de glace: car, le croiriez-vous? c'est par -pure complaisance que M<sup>me</sup> de B… me donne -de temps en temps une nuit, à moi qui suis son -mari et qu'elle adore!… Je l'accusois cependant! -Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât -vos petits chagrins de famille,… que je savois à -peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce qui -me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir -que je ne devois pas vous avouer les écarts -de M<sup>lle</sup> Duportail.—Ne dites donc plus Duportail! -vous voyez que je suis au fait!—De -M<sup>lle</sup> de Faublas, puisque vous le voulez.—Bon!… -D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous -aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, -dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois -été peut-être assez injuste pour vous soupçonner -de manquer de courage. Or, un jeune -homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa -première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la -marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître, -vous vous êtes en tout point montré comme le -plus brave des hommes… Oui, vous êtes plein de -cœur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre -physionomie… Oh! j'ai pour vous beaucoup -d'estime, et ma femme aussi… Tenez, je vous -engagerois à nous venir voir; mais le public est si -bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle -femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve -quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance -à ne me point contredire quand je leur -affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez -vous-même, qu'ils ne vous croiroient pas -davantage! et cependant personne, excepté la marquise, -ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez -un peu l'extrême différence: à présent que -je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent -mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a, -pourroient à la file se donner à tous les diables -avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs -de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de -raisons me font croire à la sagesse de M<sup>me</sup> de B…; -il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi -forte que toutes les autres ensemble: je m'avise -quelquefois de me regarder au miroir, et je ne -trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul -trait qui annonce que je puisse être… Que diable! -M. de B… ne voit pas du tout qu'il ait la figure -d'un sot! et M. de B… s'y connoît!… Ah çà! -mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis -une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a -toujours les yeux tournés sur la jolie fille!… Il -me semble aussi que, de temps en temps, elle vous -regarde? En vérité, elle vous lorgne!—Point du -tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle -agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon -que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie -été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant -l'avantage de la première jeunesse… Pourtant, je -crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que -j'ai ma part des œillades que lance la princesse!… -Je vous avouerai franchement qu'elle commence à -me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout -neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement -sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son -nom?… je l'ignore.—Et sa demeure?—Je ne -la sais pas.—Mais pourtant vous la connoissez?—Ah! -comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!… -Oui, je crois me rappeler que j'allois -assez fréquemment souper dans une maison tierce -où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui -faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le -même temps que j'avois cette fantaisie pour une -certaine Justine, vous savez?—Oui! oui! une -des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, -que vous veniez commodément caresser -jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, -j'ai été trop bon chez ce commissaire!—Monsieur -le marquis, vous direz tout ce qu'il vous -plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là -vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc -le plaisir de vous en approcher davantage et de la -regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; -j'ai vu quelque part ce visage chiffonné. -Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette -petite fille en a un faux air.—Il me semble que -la ressemblance est grande.—Grande? non.—Moi, -je le trouve.—Oh! mais, vous, s'écria-t-il -avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!… Puisqu'il -est question de ressemblance, savez-vous -deux individus entre lesquels il y en a une frappante? -Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! -parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile -en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier -du royaume pour la science physionomique, je -m'y suis mépris!… plusieurs fois!… plusieurs fois -mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur -aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, -pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est -pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de -santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre -qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le -garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle -votre sœur de notre rencontre?—Si cela peut -vous être agréable…—Oui, faites-moi le plaisir -de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos -auxquels son premier déguisement a donné lieu, -je l'aime toujours de tout mon cœur; et, quoique -monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de -toute mon estime. Dites même à M. Duportail -que je ne lui en veux pas beaucoup, pas…—Monsieur -le connoisseur, voyez dans ce cabriolet -qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune -femme; voilà ce que c'est qu'une figure! voilà ce -qu'on peut appeler une charmante petite personne! -bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie! -et ça n'a pas l'air d'une fille…—Une femme -comme il faut, <i>parbleu</i>! Je connois cette livrée. Au -reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien -aise de vous avertir que depuis longtemps aussi -cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!… -Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous -parler?»</p> - -<p>Il est vrai que M<sup>me</sup> de Lignolle perdoit patience, -et tâchoit de me faire entendre par ses -signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, -me débarrasser de cet importun cavalier, pour la -venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous -où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs -fois, emportée par son impétuosité naturelle, -la comtesse se montra tout entière hors de sa -voiture. Cependant M<sup>me</sup> de Montdésir, du haut -de la sienne, put remarquer les impatiences d'une -rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de -voir que c'étoit M<sup>me</sup> de Lignolle qui lui enlevoit -mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. -Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ -donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de -quitter son rang et d'essayer de couper le cabriolet. -Il ne put le couper; mais durant quelques -secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne, -et puis le devança de quelques pas. Justine, qui -reconnut alors M<sup>me</sup> de Lignolle, se permit de la -saluer d'un air insolemment familier; elle osa même, -en la regardant avec affectation, pousser d'impertinens -éclats de rire. Je fus indigné! j'allois… Je -ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse -ne me laissa pas le temps de la compromettre en -la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement -un affront pareil, la comtesse aussitôt cria -gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa -le visage de M<sup>me</sup> de Montdésir, et, du même -temps, accrocha le léger phaéton si bien et si -ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le -char versa, l'idole fut culbutée; je craignis un -moment qu'elle ne se brisât la face contre terre. -Heureusement que, dans sa chute, Justine, par -un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de -sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses -mains sauvèrent quelques contusions à son visage, -déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui -devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe -restèrent, je ne sais comment, retenus en haut -de son char: or, dans cette posture, rien ne put -empêcher les jupes de retomber sur les épaules en -découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr -ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit -alors sur la blanche peau, M<sup>me</sup> de Montdésir -fit voir… Respectons les bizarreries de la langue: -il seroit grossier de nommer par son nom ce que -M<sup>me</sup> de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce -qu'il m'est permis de dire: c'est que toute l'assemblée, -trouvant ce nouvel Antinoüs<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> fort joli, applaudit -à son apparition par de grands claquemens -de mains.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome, -consultez-le: la chose en vaut la peine.</p> -</div> -<p>Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la -désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé -par le touchant spectacle de son infortune, je mis -pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me -dit M. de B…, j'y vais avec vous: car je la plains, -et, je vous le répète, j'ai vu cette figure-là quelque -part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, -je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes -aussi trop bon d'appeler cela une figure! Au reste, -que vous vous obstiniez ou non à soutenir que -c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de -ma connoissance; et, quant à vous, je doute que -vous l'ayez jamais vue.»</p> - -<p>Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit -déjà remise sur ses pieds. «Ah! s'écria-t-elle en -me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle -vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis -bien bas: «Ma chère enfant, tu n'as que ce que -tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse, -car, sur mon honneur, tu n'en serois pas -quitte à si bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, -vous croyez qu'elle a bien fait?» reprit Justine -au désespoir.</p> - -<p>Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, -plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula -dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La -foule qui environnoit M<sup>me</sup> de Montdésir me pressa -tout à coup, de manière qu'à peine le marquis et -moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, -et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des -curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. -Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, -piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se -jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. -Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La -Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des -plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux, -dans les promenades publiques, une affluence plus -prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les -nations la plus légère, ce n'est qu'à M<sup>lle</sup> Duportail -que vous prodiguez tant d'honneurs!</p> - -<p>Quel jeune homme assez maître de lui, quel -jeune homme cependant eût repoussé le charme -de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un -moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant -de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire -et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer -en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les -femmes! Ce fut avec transport que je me vis l'objet -de leur attention! Le vif désir d'en être plus -digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, -à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus -doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui -sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens! -Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir -leurs enchanteurs éloges qui me décernoient -sur tous le prix de la beauté!</p> - -<p>Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une -erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas -pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y -rester longtemps, retenu par les illusions doublement -trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie, -quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit -à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et -de plus solides jouissances?</p> - -<p>«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous -débarrasser de la foule?—J'y consens, me répondit-il; -mais dites-moi donc comment il se fait que -vous soyez connu de tant de monde?—Vous -savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui -n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et -vous donne pendant vingt-quatre heures une -espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma -prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je trompé? -n'est-ce pas mon nom…?—Oui, c'est votre nom -qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, -voilà que deux cents personnes le crient.—Deux -mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour -moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.—Le -bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel -tintamarre!—C'est que tous ces gens-là sont bien -aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs -physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une -chose charmante pour eux d'être sûrs que nous -voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage -que les deux hommes de France les plus…—Monsieur -le marquis, je crois, comme vous le -dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous -d'échapper à leurs applaudissemens.»</p> - -<p>Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes -leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B… -que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant -dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus -joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de -leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais -au grand contentement de mon compagnon illustre, -qu'il fallut suivre les flots de cette multitude -jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non -sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage -dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. -Là, je fis mes adieux à M. de B…, qui, -ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval -de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers -aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce -n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque, -l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité -de leur course. Je conservai quelque temps -l'espérance de leur échapper par la fuite; mais, -comme, après de longs et inutiles détours, je me -vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire -d'essayer des moyens peut-être plus puissans -pour écarter ces indiscrets persécuteurs.</p> - -<p>Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en -comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour -votre service?—Nous permettre de vous voir et -de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs, -vous êtes bien jeunes, mais pourtant -vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je -vous prie, hasarder avec un galant homme une -mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites -fâcheuses?—Ce n'est point une plaisanterie, -répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la -parole, nous serions désolés de vous offenser; mais, -en vérité, nous mourons d'envie d'embrasser M<sup>lle</sup> Duportail.—Non, -dit un autre plus avisé, pas -M<sup>lle</sup> Duportail, mais le généreux vainqueur du -marquis de B…»</p> - -<p>Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la -campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois -déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à vue -d'œil, et je tremblois pour mon rendez-vous. -«Messieurs, je ne connois pas M<sup>lle</sup> Duportail; -mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il -faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, -j'y consens, à condition cependant que -vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque -prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier -que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez -même un plus grand service si, pour plus -de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec -vous le chemin de Longchamps.»</p> - -<p>Comme je parlois encore, un homme assez mal -vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de -l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un -air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu -qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus -M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il -me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, -moi; mais j'accours pour vous annoncer que -M<sup>me</sup> de Montdésir vous prie instamment de passer -un instant chez elle.—M<sup>me</sup> de Montdésir!… -oui, oui, je comprends!… Mon cher, dites que -j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument -impossible de me rendre à son invitation avant -deux bonnes heures.»</p> - -<p>Cependant mes écervelés de pages tous ensemble -me promirent d'arrêter et de remmener -avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à -très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, -ils me virent avec regret m'éloigner le -plus vite possible.</p> - -<p>Il étoit temps que j'arrivasse, M<sup>me</sup> de Lignolle -trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me -vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, -que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette -femme a l'audace…?—Oui! c'est votre faute. -Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? -Pourquoi m'avez-vous fait pour cette M<sup>me</sup> de -Montdésir une infidélité?—Bon! vous allez -rappeler une querelle oubliée!—Oubliée? -jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement -baisé la main de cette impertinente,… qui -ose aujourd'hui se prévaloir…—Vous venez de -l'en punir. Vous l'avez défigurée.—J'aurois dû -la tuer!—Peu s'en est fallu. Elle est tombée du -haut en bas de sa voiture brisée…—Du haut en -bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. -Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement -blessée?—Non; mais…»</p> - -<p>Ici, pour calmer tout à fait M<sup>me</sup> de Lignolle, -je me hâtai de lui raconter la déconvenue de -Justine; et je vous laisse à penser combien mon -récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive -dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je -craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je -la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du -raccommodement étoit venue. Je me trompois: la -cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez -toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, -toujours le plus ingrat des hommes!… Depuis un -siècle je péris d'amour et d'impatience; cependant -c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer -quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, -c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs.—Enfin -je trouve un expédient favorable, je vole à -ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir -Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en -effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même -temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je -te jure que non.—Et, pour comble de perfidie, le -barbare! il arrange tout cela de manière que moi, -dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve -justement placée entre mes deux mortelles ennemies!—Quoi! -vous prétendez que c'est encore -ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, -tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a -voulu que la voiture de M<sup>me</sup> de B… précédât la -mienne.—Éléonore, je t'en donne ma parole -d'honneur.—Elle a bien fait de s'en aller cette -M<sup>me</sup> de B…! vous avez bien fait de ne la pas -suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus -tard je vous donnois à tous deux une leçon dont -vous vous seriez souvenus!—Mon amie, si pourtant -j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas -suivie?»</p> - -<p>Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle -m'embrassa; mais tout d'un coup: «Non, non! -s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! -C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement -secourir M<sup>me</sup> de Montdésir que vous me faites -attendre ici depuis près d'une demi-heure?—Non, -mon amie; j'ai été longtemps retenu par -cet importun cavalier…—Qui vous parloit avec -tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec -tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous -disoit-il donc de si beau, ce monsieur?—Il -m'entretenoit de ma sœur.—Il la connoît?—Oui, -c'est un parent…—Un parent?… mais -cette fois je vous crois… parce que je l'ai bien -examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore -quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez -plus, j'y prendrai garde, allez!—A propos, -mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à -Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais -vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à -tous ceux qui vous entouroient.—J'ai fait attention -à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle -me regardoit.—Heureusement pour nous, dit la -comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans.—Éléonore, -si pourtant elle m'avoit reconnu?—Oh! -que non, s'écria-t-elle… Faublas, ce seroit un -grand malheur;… mais… mais il faut espérer que -non.»</p> - -<p>Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, -et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence. -Alors elle parut avec transport m'entendre -lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle -amour; mais je fus non moins affligé que surpris -quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. «Non! -non! disoit-elle d'un ton absolu… Tu pleures, -mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne -m'aimez plus comme autrefois!—Davantage, -Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui, -lorsque vous n'étiez pas malade!… Tu -pleures?… voyez donc, qu'il est enfant!»</p> - -<p>Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à -ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.</p> - -<p>«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de -la peine… Écoutez donc, mon ami; je me souviens -du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance; -votre maladie vous a encore bien -fatigué depuis, ta convalescence ne fait que -commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je -mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas -dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si -bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que -le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer -le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur? -est-ce que j'ai l'air risible, quand je parle -raison?… Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! -tout ce que je dis et rien, c'est donc la -même chose?… Finis, Faublas; finis, mon ami… -Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me -fâcherai!… Dame! écoutez donc! mettez-y de -votre côté un peu de courage!… Faublas, mon -cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après -m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est -déjà pas pour moi une chose si facile que de -résister à mes désirs: s'il faut en même temps -triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir -la force.»</p> - -<p>C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, -mon adorable Éléonore, puisque, après -quelques momens d'un voluptueux silence, elle me -dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix -tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois -bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici -j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de -suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. -Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses -victoires: malgré mes efforts à chaque instant -renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de -ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes -résolutions.</p> - -<p>«Ma charmante amie, les heures fortunées -s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.—Déjà!—Si -j'arrivois trop tard, il me deviendroit -impossible de faire à M. de Belcour une fable un -peu vraisemblable; mon esclavage…—Un moment! -s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un -moment encore! Faublas, nous nous quittons pour -trois jours!—Pour trois jours?—Demain je -vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi -donc faire?—Hélas! sans toi. C'est ton -père… Ton père me fera mourir de chagrin!… -Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit -permis de croire que mon amant l'embelliroit de -sa présence, je m'en faisois une idée si charmante!—Éléonore, -tes pleurs me font un plaisir trop -douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma -bouche…! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est -cette fête?—Être au milieu de mille gens indifférens, -et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se -voir environnée de monde, quand on voudroit -gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est -cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,… -tous les ans, depuis que j'existe,… la rosière a -reçu de mes mains… L'année dernière j'ignorois -encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je -le sais!… Du moins je flattois ma foiblesse de -cette espérance que mon amant seroit là pour me -consoler, pour me soutenir, si je venois à songer -avec quelque frayeur que moi, qui couronne la -sagesse, je ne suis pas sage… Hélas! je le dirai -toujours: ce n'est point ma faute! je ne cesserai -de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de -Lignolle?… Ce que je dis là te fait de la peine, -Faublas?… Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords! -pas même de regrets… Quelquefois -seulement, depuis que ton père m'a fait de grands -discours,… je me surprends réfléchissant sur les -dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que -tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! -et, quand tu ne m'aimeras plus,… quand tu ne -m'aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir -ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! -Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens, -que nos larmes se confondent! Demain je pars, -dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très -bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, -avec ma tante, M<sup>me</sup> de Fonrose qui nous aime -tant; M<sup>me</sup> de Fonrose et moi nous concertons -quelque heureux stratagème qui puisse te rendre -à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»</p> - -<p>Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise -m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter -de ma longue absence, je répétai cent fois mes -adieux à M<sup>me</sup> de Lignolle avant de la pouvoir -quitter.</p> - -<p>Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force -pour nous séparer, et je courus chez Justine -joindre M<sup>me</sup> de B…</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p>La marquise avoit les yeux rouges, la -respiration difficile, la figure très altérée; -elle me vit pourtant avec quelque -plaisir m'emparer de sa main, qui fut -aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait -impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, -que vous me fissiez un peu moins attendre?» -Puis, sans me donner le temps de lui répondre, -affectant de la joie et me regardant avec complaisance: -«Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. -Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a -douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, -ces femmes qui tout à l'heure, à -Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint -de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer -son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» M<sup>me</sup> de -B… parut se faire violence pour n'en pas dire -davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint -triste, incertain, pensif. D'une voix foible et -traînante elle reprit: «Je ne me serois point -avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez -venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer -que vous étiez en état de paroître en public, -quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir -attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière…—Ah! -ne m'accusez point! je n'ai pu -me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi -partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps -avec moi…—Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? -me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.—Oui, -je ne vous ai point saluée, de -peur…» Elle m'interrompit avec un cri de joie. -«J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, -et que c'étoit seulement par discrétion… Recevez -mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; -à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… -l'ami de mon choix.—Ma chère maman, -pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à -cette promenade magnifique dont vous étiez le -principal ornement?—Le principal?… non,… -non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis -partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter -autour de vous.—C'est-à-dire que vous avez pu -voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint -effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai -pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton -très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il -assez punie? Je suis bien aise que vous me -disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est -pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop -ici, nous l'attendrons.»</p> - -<p>Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à -l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un -galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes -gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne -sais pas résister à des manières obligeantes, aux -prévenances des gens qui m'aiment! Cependant -l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand -j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout -exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie -m'avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me -dit M<sup>me</sup> de B… Est-ce que ce n'est point…?—Vous -ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses -discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c'est -lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un -moment à perdre; nous courûmes à la porte qui -communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! -s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une -armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement -assez profonde, pratiquée dans une encoignure, -à côté de la cheminée, nous offrit un -dernier asile. M<sup>me</sup> de B… s'y jeta la première. -«Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me -précipiter après elle et de fermer la porte sur -nous.</p> - -<p>Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions -de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta -physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie -de te parler.—Vous m'avez donc bien reconnue?—Tout -de suite! mais peux-tu me faire une -question pareille, à moi qui sais toutes les figures -par cœur?—Ah! c'est que ce superbe attelage, -cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, -tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux -yeux de tout autre, oui; mais aux miens! -tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… -A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, -le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le -chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! -un plaisant freluquet!</p> - -<p>—Entendez-vous l'impertinente?—Taisez-vous, -me répondit la marquise.—Pourtant, -reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le -lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! -c'étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A -qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que -j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je -ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore -aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie -que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout -le monde paroissoit content.—Personne ne l'étoit -plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma -pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure -assez désagréable. Quelle est cette femme qui -t'a si maltraitée?—Une petite catin!</p> - -<p>—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», -me dit encore M<sup>me</sup> de B… Son mari continua: -«Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une -livrée d'emprunt.—Ton joli phaéton est bien -endommagé.—J'en suis d'autant plus fâchée -que c'est le présent d'une dame de mes amies…»</p> - -<p>A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise -ne put s'empêcher de se récrier tout bas: -«Une dame de ses amies! l'insolente!—Ma -belle maman, est-ce que c'est vous?…—Oui.—Eh -bien! permettez qu'à mon tour je vous dise: -«Paix donc!»</p> - -<p>Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes -quelques-unes des paroles de Justine… «Venir -tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.—Une -dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il -faut que tu aies de grandes complaisances pour -cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais, -mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois -pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes.—Quoi! -vous imaginez… Ce n'est pas cela! ce n'est -pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une -dame… comme il faut,… du haut parage… Elle -est gênée chez elle…—J'entends! j'entends! -c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!…—Ou -qu'on attrapera, Monsieur le marquis.—Mon -Dieu! que ces maris sont bons!… De sorte -que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, -oh! non, il ne se passe entre eux rien de -malhonnête, j'en suis sûre.—L'intrigue ne fait -donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… -C'est une histoire que cela, Monsieur -le marquis!—Conte, conte, le récit des tours -que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse -toujours infiniment. Conte.—La dame a eu le -jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour -une autre: elle ne se soucie point de le partager -et veut le revoir.»</p> - -<p>Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!—O -ma belle maman, taisez-vous donc!» -Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser -qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant -nous avions encore perdu quelques mots.</p> - -<p>«Justement, disoit M<sup>me</sup> de Montdésir, elle ne -lui permet rien encore; mais le moment approche -où elle lui permettra tout.—Tu es donc entièrement -dans la confidence?—Non: c'est une -femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me -dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite… -De quoi riez-vous?—De la mine que -ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble. -Moi, qui suis physionomiste, je donnerois… -cent louis! pour étudier alors le jeu de -leurs figures… Parbleu! tu devrois quelque jour -me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A moi.—Impossible, -Monsieur le marquis!—Pourquoi? -je me cacherois quelque part.—Impossible! vous -dis-je.—Tiens! quand je devrois me tapir sous -ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir -que leurs jambes.—Tu as raison. Eh -bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?—Vous -le voyez que j'en ai.»</p> - -<p>La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; -il s'en falloit bien que je fusse à mon -aise, et je sentois la marquise trembler.</p> - -<p>«Attends!…» s'écria le marquis.</p> - -<p>Il alla très heureusement à celle qui étoit de -l'autre côté de la cheminée, et, quand il en eut -ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu'il me -faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit -point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et, -vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois -les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, -laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, -et je garderai le secret.—D'honneur, si la chose -n'étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois -pour la rareté du fait.—La dame est-elle -jolie?—Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle -se croit… superbe!—C'est l'usage. Et le galant?—Oh! -charmant, lui! charmant!—Mieux que -le chevalier de Faublas?—Mieux, non, mais tout -aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je suis jaloux -du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez -encore que madame la marquise…?—Non, non. -Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous avez -tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je -n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis -toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur -le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma -figure… Elle produit cet effet-là sur toutes les -femmes.—Oui, la vôtre, par exemple, vous -adore.—M'adore! tu as dit le mot… Sais-tu -bien une chose? c'est qu'à la longue rien ne devient -plus fatigant que ces adorations-là! M<sup>me</sup> de -B… peut passer pour belle, à la bonne heure! -mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs, -avec toute sa tendresse, la marquise est -froide sur l'article! et moi je ne connois que cela -de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai -besoin d'amusement, de distractions… Mon enfant, -je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, -je soupe. Toujours je soupe, tu dois t'en souvenir,… -et je couche, ma reine…—Ici, Monsieur -le marquis?—Pas ailleurs, je t'assure.»</p> - -<p>Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. -«Tout à l'heure nous passerons dans la -salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc -la salle à manger? restons ici, nous sommes si -bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, -avant et même pendant le souper nous pourrons -avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Montdésir sonna son jockey: «Vite, -qu'on apporte deux couverts, et qu'on ne laisse -entrer personne.</p> - -<p>—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, -de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?—Ah! -mon ami, me répondit-elle, mon -ami! je suis encore tremblante de la peur qu'il -m'a faite!»</p> - -<p>Maintenant que j'y réfléchis, je me demande -pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans -cette armoire où je devois me trouver si bien. Je -vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, -et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, -la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa -profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire -que je tournasse impoliment le dos à M<sup>me</sup> de B…? -Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, -dans cette posture infiniment douce, mes lèvres -sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine -reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens -de son cœur, nous nous touchions de la -tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les -antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un -couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement -absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la -terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri -de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment -abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; -quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation -pressante autant que celle qui m'agitoit, -n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses -esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien -brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame -de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n'eût pas -succombé!»</p> - -<p>Mes premières caresses pourtant lui causèrent -une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible! -y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»</p> - -<p>Le marquis, plus promptement heureux que -moi dans ses amours, me força par le succès rapide -de ses entreprises à suspendre la vivacité des -miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un -silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre -le moindre mouvement. «Ma belle maman, -il me semble que votre mari vous fait une -infidélité?—Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu -que mon ami conserve pour moi quelque respect, -pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment -chagrinante, que m'importe le reste?»</p> - -<p>Leurs exercices et nos confidences furent à la -fois interrompus par le retour du petit domestique: -il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut -placée assez près de notre armoire. Dès que le -souper fut servi, M<sup>me</sup> de Montdésir renvoya son -jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, -causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée -de vous appartenir. C'est une bonne fortune que -je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais -pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard -n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant -que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison -de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, -tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez -maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu -badines! est-ce que je ne le voyois pas bien -dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… -car elle est heureuse ta physionomie,… un peu -gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais, -pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond -des traits reste toujours… Justine, je t'assure que -de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois -fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te -regardant: «Je remarque dans l'air de cette -fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire -quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six -mois, vous m'avez chassée?—J'étois en colère, -on me vouloit faire croire que ma femme…—A -propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle -manière vous avez découvert son innocence: car -elle est innocente.—N'est-il pas vrai qu'elle l'est?—Moi, -j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours -soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je -voudrois savoir de vous-même comment vous en -avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien -fallu que M<sup>me</sup> de B… me donnât les éclaircissemens -nécessaires. Tiens, écoute.»</p> - -<p>Ce que le marquis alloit dire devoit à tous -égards exciter ma vive curiosité: je redoublai -d'attention.</p> - -<p>«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, -c'est la vérité. Son nom? M<sup>lle</sup> de Faublas, -qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit -pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. -C'est bien avec M<sup>lle</sup> de Faublas que la marquise -a fait connoissance. C'est bien M<sup>lle</sup> de Faublas -qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, -comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, -tu en sais quelque chose…</p> - -<p>—Certainement! je l'ai déshabillée!—Bon! -d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que -la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête -d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, -tiens! que je t'apprenne une circonstance que je -me suis rappelée depuis, et dont je me garderai -bien d'instruire M<sup>me</sup> de B… Ma figure avoit produit -sur la jeune personne son effet ordinaire; la -vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir -pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je -suis entré dans l'appartement de ma femme; à -tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge -de la jeune fille… Et que diable! un garçon n'a -pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, -je ris parce que… parce que je pense que madame… -dans ce moment-là pouvoit sentir votre -main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! -madame étoit endormie: malheureusement -le bruit l'a trop tôt réveillée…—Ah! -ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de -l'enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui -dormoit, oui.—C'est à côté d'elle que vous avez… -embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il -n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour -rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte -à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli -le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien -étonnée que madame vous ait permis cela dans -un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La -marquise, cette nuit-là, ne demandoit -pas mieux, parce que…</p> - -<p>—Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.—Faublas! -Faublas! plaignez-moi!</p> - -<p>—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, -quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai -qu'elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur -le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que -c'étoit M<sup>lle</sup> de Faublas! Mais n'en auriez-vous -pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, -je ne m'en souvenois plus, c'est M<sup>me</sup> de B… qui -me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes -la prétendue M<sup>lle</sup> Duportail; elle fut obligée de -nous mener chez son père supposé; mais nous y -trouvâmes son véritable père qui la traita comme -on traite une demoiselle,… une demoiselle dont -la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le -connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu -deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa -physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois -brutal, un homme incapable de ménagement! -Si c'eût été le jeune homme que nous eussions -ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié -comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»—Ainsi -donc ce fut M<sup>lle</sup> Duportail qui vint le -soir en habit d'amazone, et le lendemain…—Le -lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… -je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce -que M. de Rosambert le pressa de faire -cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit -ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, -furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se -venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier -revêtu des habits de sa sœur, et, profitant -de la circonstance, il vint le soir faire une scène à -ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit -étrangement compromettre, une scène… Je ne -me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la -mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise -m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en -général que la scène étoit horrible… Ce procédé -de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai -monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… -Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me -couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! -vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!—Mon -amante, c'est…?—C'est moi.—Bien! ma -petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur -le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si -je vous fais tant de questions. Vous devez sentir -que je suis enchantée de vous voir entièrement -revenu sur le compte de madame, et surtout sur le -mien: car vous imaginiez que je vous faisois une -foule de mensonges!… M<sup>lle</sup> de Faublas, que devint-elle?—M<sup>lle</sup> -de Faublas? elle commença par -se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis -avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, -des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai -trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit -fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je -l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois -de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui -arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, -j'en suis sûr encore. Je l'ai vue… grosse,… je l'ai -vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie -d'une femme. Que diable! je m'y connois! -Elle se cachoit alors, sous le nom de M<sup>me</sup> Ducange, -dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré -ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps -les dérangemens de sa fille; il a assemblé -les parens. Les parens, pour sauver du moins -l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que -le frère, de temps en temps, parût en public avec -des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion -de répandre partout que c'étoit le chevalier -de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru -les bals sous divers travestissemens. M. Duportail -a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette -manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert -et deux ou trois jeunes gens de par le -monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la -demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment -affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un -ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, -avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc -quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant -le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de -la faire voir dans toutes les promenades. Le jour -que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, -pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien -d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là -mes connoissances physionomiques en défaut! Je -trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout -bas mon compliment de condoléance. Le père, qui -est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que -je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune -homme arrive; et, comme je vois pour la première -fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de -leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier -appelle le baron son père. Le père crie que -M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me -fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme -que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit -habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de -quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je -perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours -plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et, -qui plus est, la science physionomique, de m'avoir -à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier -le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il -la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne -l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le -jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui -devient celle de toute la famille, ne s'explique -point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»</p> - -<p>Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant -appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je -cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me -commandoit une occupation plus douce: M<sup>me</sup> de -B…, dans une posture assez peu favorable à l'attaque, -mais du moins incommode pour la défense, -retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, -n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit -opposer à mes efforts rapidement multipliés -qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après -quelques minutes, son mari, transporté d'aise, -répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne -l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta, -peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise -elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, -puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une -femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un -moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande -qu'un moment!… Faublas, je vous avois jugé -capable de plus de générosité!—Ma belle maman, -c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!—… -Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! -mon ami! que je sache du moins si le danger -n'est point extrême… Voudriez-vous m'exposer?… -Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit -venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le -moyen?—Regardez.—Par -où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela -n'est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils -sont à table.—Comment placés?—Justine -en face.—De cette armoire?—Oui.—Et -le marquis?—Nous tourne le dos.»</p> - -<p>A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, -la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse -notre porte avec violence, se précipite hors de -l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et… -Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur -moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout -stupéfait que je suis, comme il me reste encore -des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou -six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre -M<sup>me</sup> de B…, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il -vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la -lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez -encore les troupeaux de votre village, et -que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; -il vous sied bien d'oublier le profond respect que -vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa -conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, -de votre impertinente curiosité, de vos insolentes -remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner -mon mari dans de libertines orgies… Et -vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez -mon attachement sans bornes! Je me doutois bien -que quelque projet de conquête vous conduisoit à -Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… -Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir -le honteux cortège d'une courtisane, et dans la -foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir! -on vous a vu longtemps entretenir un jeune -homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne -deviez jamais parler en public ni même en particulier! -on vous a vu revenir consoler cette nymphe -du trop petit malheur que son impudence venoit -de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener -en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque -fait métier de se vendre au premier venu doit -s'attendre à n'avoir que des valets que le premier -venu peut corrompre; j'ai fait généreusement -payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer -votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée -dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, -de vous voir arriver bientôt avec votre amante. -Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois -bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de -vos infidélités journalières; je m'étois même promis -de ne sortir de ma prison que pour surprendre au -lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je -n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; -vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne -dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si -digne de tous vos empressemens!… Cependant -rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre -vous, ni contre elle; déjà même je me repens des -violences dont un premier mouvement m'a tout à -l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir -je saurai conserver en de pareilles rencontres -plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous -le promets, sera la dernière que se permettra <i>la -jalouse marquise</i>; et, pour continuer à me servir -de vos expressions tout à fait obligeantes, <i>mes -adorations ne vous fatigueront plus</i>. Au reste, puisqu'à -présent je n'ignore pas que c'étoit le seul -désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit -à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît -nommer le <i>devoir conjugal</i>, je ne suis plus obligée -de vous répéter complaisamment ce que je vous ai -dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit -la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente. -Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment -immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce -devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter -de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. -Peu m'importe qu'un tyrannique usage -interdise au sexe le plus foible cette malheureuse -et dernière ressource contre les crimes du plus fort. -Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, -et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. -Il est trop affreux que les perfidies nombreuses -de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse -de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux -que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur -au fond de quelque retraite ignominieuse, parce -que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon -choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon -indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je -jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, -souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et -vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois -justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle -avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, -si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon -innocence, vous alliez user de vos droits, des droits -du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos -nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison -m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors -comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même -non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a -pas de couvens pour les hommes en pareil cas; -mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le -signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. -M<sup>me</sup> de B… vous le proteste, et M<sup>me</sup> de B…, -vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans -ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai -libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble -de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, -cependant, Monsieur le marquis, encore un peu -plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune -contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: -toutes les femmes à qui vous plairez! toutes -les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci -pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de -vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. -Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois -de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement -enlever… Mademoiselle, je vous cause un -tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas? -Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui -dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet -équivoque discours, soyez toujours charmante,… -adroite,… fidèle,… d'autres personnes plus riches -ou plus généreuses vous dédommageront,… quant -à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. -D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement -de cet indispensable sacrifice… Monsieur, -je me flatte que vous voulez bien me donner la -main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.</p> - -<p>—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, -s'écria Justine, qui, revenant de conduire -jusque dans son antichambre le marquis et sa -femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous -me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne -heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce -que je pourrai conserver M. de Valbrun.»</p> - -<p>Pendant que M<sup>me</sup> de Montdésir se parloit, je -restois toujours dans cette armoire, j'y restois -confondu de tout ce qui venoit de se passer, de -tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant -se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont -loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus… J'étouffois… -Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le -chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne -scène!… Comment diable aurois-je deviné que -cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»</p> - -<p>Elle l'ouvrit, et m'y trouva.</p> - -<p>«Tiens! et l'autre aussi!… Mon Dieu! mon -Dieu!… j'en suffoquerai!… Elle me paroissoit -bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… -Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… -quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis -ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis -une heure que vous êtes dans cette armoire, côte -à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous -l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si -belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, -ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de -sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! -c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, -qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je -croyois sûre!—J'en suis vraiment fâchée, c'eût -été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi -qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût -été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné -que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez -tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes -choses! et ce n'est pas non plus trop -mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque -sous les yeux de sa femme,… une vengeance du -Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que -la vertueuse dame vous a jadis… <i>idolâtré</i>, comme -tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à -comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse -femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! -il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! -elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. -Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la -figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche -béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera -chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre -un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible -plaisir, ajouta M<sup>me</sup> de Montdésir en pesant dans -chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est -que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari -me paye pour me caresser, et la femme pour me -battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l'ai gagnée -sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la -marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies -fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement -d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit -sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait -plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, -si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups -qu'elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de -la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que -nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce -qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant -à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? -restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher -seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, -avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je -pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que -je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! -vraiment? qu'est devenu l'amour que vous -aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu'il est -parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez -donc que ça revienne quelque matin, dit-elle -négligemment, en se regardant au miroir; et, si -cela revient, revenez avec, vous serez toujours -bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du -moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que -je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop -tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, -Madame de Montdésir.»</p> - -<p>Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse -cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur -l'escalier.—N'est-il pas blessé? demanda le baron, -qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous -m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de -B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains -efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. -Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je -meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? -comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps -retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous -dérober au brouhaha de la multitude, nous étions -tous deux fort échauffés…—Vous l'avez tué?—Non, -mon père; mais il m'a forcé…—Encore -une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais -point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il -m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un -ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des -rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, -mon père, M. de B… n'a qu'un chagrin, -c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne -s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois -pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé -de vous assurer de toute son estime.»</p> - -<p>Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; -mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. -M<sup>me</sup> de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons -de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. -Ses coups d'œil pourtant m'annoncèrent qu'elle -comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. -La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé -de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous -dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand -matin pour aller au château de la petite comtesse.»</p> - -<p>Je ne sais pas si M<sup>me</sup> de Fonrose fut plus matinale -que M<sup>me</sup> de B…; mais avant sept heures un -billet de Justine m'éveilla.</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier</i>,</p> - -<p><i>M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous -écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins -plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en -votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite -envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de -mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu -l'insolente audace de faire un outrage public à une -femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu -compromettre aussi M. de Florville, parce que, si -vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, -vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu -quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur -le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il -doute que vous soyez disposé à la même indulgence -pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez -pas, la petite protection de M. de Valbrun -et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, -ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… -M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas -l'humiliation d'écrire ce mot-là.</i></p> - -<p><i>Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">De Montdésir.</span></p> -</blockquote> - -<p>Je fis la réponse suivante:</p> - -<blockquote> -<p><i>Présente mes hommages respectueux à monsieur le -vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma -reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal -à propos; que jamais il ne me pourroit venir à -l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens -comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour -chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras -pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération -du coup de fouet, de la chute, et des soufflets -d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.</i></p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p>Cependant, au milieu des événemens -extraordinaires qui sembloient tout -exprès se précipiter afin d'assurer ma -convalescence en m'étourdissant sur -ma situation, un moment de repos me fut donné -pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie -l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai -ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie -et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par -ta présence diminuer et détruire les vives impressions -que produisent sur l'esprit et dans le cœur -de ton jeune mari, trop foible contre tant -d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes -rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, -tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis -faire autrement que de l'adorer! et du moins, du -moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»</p> - -<p>Mais que peut un mortel contre la destinée? -Mon génie persécuteur, à l'instant même où je -formois les plus belles résolutions, se préparoit à -m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, -de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit -trop injuste de m'imputer tout le crime.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, -vint à midi nous annoncer qu'une indisposition -légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner -avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, -en sortant de table, se promener aux Tuileries; je -refusai d'en être. Avant le dîner, M<sup>me</sup> de Fonrose, -que mon père laissa quelques instans seule avec -moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas -vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, -vous verrez M<sup>me</sup> de Lignolle.—Il n'est pas possible!—Écoutez, -et remerciez votre amie. Ce -matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu -dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez -la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours -trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis -tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à -M<sup>me</sup> d'Armincour que M<sup>lle</sup> de Brumont, venant -d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue -permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier -madame la marquise de vouloir bien retarder son -départ de quelques heures, pour lui donner une -place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi -pas dans la vôtre?—Belle demande! parce -que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez -aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille. -Après le concert, j'emmène votre père chez moi, -et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen -que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le -baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant -instruit de l'éloignement de M<sup>me</sup> de Lignolle, il -ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser -maître de vos actions. M. de Belcour restera, je -vous le promets; je m'engage même à le garder -toute la journée de demain. Demain, je ferai si -bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous -pour être, à tout hasard, de retour avant neuf -heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, -que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire -avancer, dès que votre père et moi serons partis, -Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout -de suite, dans une voiture de place, vous vous -rendrez chez M<sup>me</sup> d'Armincour… Ne perdez pas -son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il -sera peut-être six heures quand vous partirez. -Vous arriverez encore assez tôt pour passer une -bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez -à cette fête à côté de M<sup>me</sup> de Lignolle,… qui -aura sans doute les yeux un peu battus, et plus -envie de dormir que de faire les honneurs de chez -elle… Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; -je vois d'ici que sa petite figure pâlie, -fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais -patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, -car un amant comme Faublas a toujours faim. -Monsieur, il faudra cependant laisser le grand -dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, -en chaise de poste… Chevalier, n'y -manquez pas au moins! n'allez pas céder aux -sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, -me désobliger, et vous enlever à jamais -les seules ressources qui vous restent dans la -compassion d'une amie telle que moi, d'une -amie…»</p> - -<p>Mon père, qui rentroit, força la baronne à -changer de conversation. Tout se passa d'abord -aussi heureusement que M<sup>me</sup> de Fonrose me l'avoit -annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; -à cinq heures précises, M<sup>lle</sup> de Brumont posoit à -peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu -de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu -baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et -en la poursuivant d'un regard qu'une tendre -curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, -M<sup>lle</sup> de Brumont donnoit une bonne et franche -embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, -grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze -ans que les couleurs brillantes de la nature et de -la pudeur.</p> - -<p>«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C'est -une cousine de votre amie, -M<sup>lle</sup> de Mésanges. Je viens de l'aller prendre -à son couvent pour la mener à cette fête… A -propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à -Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… -Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous -n'y avez pas été à Longchamps?—Non, -Madame… Je suis bien aise que mademoiselle -vienne avec nous!—J'y ai vu quelqu'un qui -vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.—Où -cela, Madame?—A Longchamps.—Cela -se peut bien… Voilà une personne vraiment -charmante… Mais c'est déjà une fille à -marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et -vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, -répondit l'Agnès en baissant les -yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains -beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! -ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on -me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on -m'avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, -s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! -c'est M<sup>lle</sup> de Brumont qui vous parlera… La -veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux -point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma -pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! -En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle -tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la -mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à -présent, pourtant… Mais, quand le moment sera -venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.—Madame -la marquise peut compter sur moi.—Oui, -je me doute bien que je vous trouverai -toujours disposée à me rendre de pareils services… -Je ne connois pas de fille plus obligeante que -vous.»</p> - -<p>Nous partîmes, et, comme nous montions en -voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque -que M<sup>lle</sup> de Mésanges avoit la jambe fine -et le pied très petit.</p> - -<p>Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher -d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze -infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus -m'empêcher de me dire tout bas que celui-là -seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit -ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut -avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre -découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la -jeune personne je ne sais quoi de moins piquant -que la pudeur aimable, de plus niais que la simple -ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir -que l'amour, ordinairement si prompt à former -les filles, donneroit difficilement de l'esprit à -celle-là.</p> - -<p>Au reste, soit instinct, soit sympathie, M<sup>lle</sup> de -Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié -pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout -le monde y dormoit; une seule femme de chambre -veilloit encore pour madame la marquise et sa -jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver -à ses plus chers convives son propre appartement. -Sa tante devoit occuper son lit; elle en -avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine -dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où -le lecteur se souviendra que j'ai promis de le -ramener plus d'une fois. Quant à M<sup>lle</sup> de Brumont, -comme elle n'étoit pas attendue, il n'y -avoit point au château de quoi la loger. Pas une -chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les -ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante, -la marquise recevoit chez elle sa famille -entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent -à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas -priés étoient venus le soir, amenant encore avec -eux leurs amis.</p> - -<p>Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. -La vieille marquise se fâcha presque: il n'étoit pas -délicat de demander qu'on troublât le repos de -<i>son enfant</i>; des jeunesses pouvoient bien coucher -ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise -nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur: -j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa -cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer -ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son -côté dormir dans un lit?</p> - -<p>O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur -que, malgré la <i>mauvaise nuit</i> dont la tante me -menaçoit, malgré l'intéressante conversation que -me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à -toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur, -défendit absolument à la femme de chambre de -m'indiquer ton appartement, et lui donna tout -d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller -toutes trois.</p> - -<p>Pouvois-je, je te le demande, aller dans les -nombreux corridors de ce vaste château, cherchant -de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller -à deux heures du matin toute la compagnie? -Remarque d'ailleurs que la trop habile -domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de -tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit -tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant -refuser bientôt ses très dangereux services? -Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne -grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti -de la résignation.</p> - -<p>Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, -et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les -demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient -sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir -toute la nuit l'une à côté de l'autre.</p> - -<p>Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! -la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment -qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît -de tout expliquer, elle a craint que je n'en -fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non, -non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît -en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion -faite, c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun -devine comme à cette proposition je me récriai; -mais je ne dois cacher à personne que la jeune -fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma -bonne cousine, de peur que nous ne soyons un -peu gênées, vous vous exposeriez à passer une -mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite -Mésanges, tu sais que j'ai le sommeil excellent, -rien ne m'empêche de dormir.—Quoi! Madame -la marquise, vous auriez pour moi cette excessive -bonté de permettre que je vous… incommode?—Point -du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez -point du tout!… je remarque que ce lit est fort -grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!» -C'étoit là justement ce que je ne me souciois pas -de voir; je tentai de recommencer mes représentations -caressantes: un <i>je le veux</i> très absolu me -ferma la bouche.</p> - -<p>Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement -que tout à l'heure, il fallut m'immoler. J'étois -en chemise! Si pourtant vous n'apercevez pas du -premier coup d'œil ce qui me gênoit beaucoup, si -je suis obligé de vous montrer dans toute son -étendue l'embarras extrême où je me trouvois, -comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère -pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration, -ayez du moins de l'indulgence. Qui de vous, -étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir -avec ses deux mains seulement, en étendant l'une -sur sa poitrine et jetant l'autre ailleurs, auroit pu -suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit -quelque chose de moins, la partie forte où il se -trouvoit quelque chose de trop; quelque chose -que, dans le voisinage de M<sup>lle</sup> de Mésanges, il -m'étoit impossible de contenir, et qui de momens -en momens devenoit plus difficile à cacher<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>? -M<sup>lle</sup> de Brumont, pour dérober Faublas à tous les -yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti -moins mauvais à prendre que celui d'une prompte -obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât -l'étroite couche d'une fille novice pour se précipiter -dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés -voluptueusement s'étendre un tendron de près de -soixante ans!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle échappa, rompit le fil d'un coup,</div> -<div class="verse">Comme un coursier qui romproit son licou.</div> -</div> - -<p class="attr">(Le conte des <i>Lunettes</i>.)</p> - -<p>O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que -toi.</p> -</div> -<p>Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais -situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, -dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je -souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de -deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon -Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma -foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de -ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! -Quoi donc! une sexagénaire, par la seule -raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans -mon sein ces feux dévorans?… Mais n'est-ce pas -plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop -mince les nubiles attraits de cette enfant me font -éprouver encore leur brûlante influence?</p> - -<p>«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, -me disoit tendrement ma compagne.—Non, -Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous -ne me gênerez pas, mon cœur, je n'ai -jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, -la chaleur m'incommode.—Cela, par exemple, -je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de -même…—Oui, sans doute. J'ai l'honneur de -vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J'étois -tout de même; et, lorsque M. d'Armincour -vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort -bien. Madame la marquise, je vous souhaite -une bonne nuit.—Il me rendoit service de -s'en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien -entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse -il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit -pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon -compliment… Je crois qu'il est tard, Madame la -marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma -petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous -me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que -je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le -côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit -gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l'habitude.—L'habitude, -mon ange? vous avez -raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il -y a déjà longtemps…—Oui.—J'ai contracté -celle de m'étendre toujours ainsi,… sur le dos,… -et je n'ai pas pu la perdre.—C'est peut-être tant -mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame -la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter -le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je -vous en réponds!—Eh bien! allons, -mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la -place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le -bord du lit?»</p> - -<p>Elle fit un grand mouvement: si ma main -n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle -senti!</p> - -<p>«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me -feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne -sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où -vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous -donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien -chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… -Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et -moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une -habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, -ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le -bord,… vous tomberez!—Non.—D'où vient -cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il -y a plus d'espace qu'il n'en faut.—C'est que… -je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois -seulement le bout de votre doigt,… je me -trouverois mal.—Diable! c'est une maladie, ça! -comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je -ne me marierai pas. J'ai l'honneur de -vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et -comment auriez-vous pu rester sur ce lit de -sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous -avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir! -Madame la marquise, je vous souhaite une bonne -nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais -pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne -nuit.»</p> - -<p>Enfin la bavarde voulut bien se décider à me -faire entendre à son tour le bonsoir si vivement -sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! -ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.</p> - -<p>Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il -y avoit encore dans la compagnie de ma charmante -coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit -ronfler comme un homme; quand donc elle -se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse -on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» -Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination -frappée, cependant je levai la tête et me tins à -l'affût du moindre bruit; un second <i>Ma bonne -amie</i> vint le moment d'après caresser mon oreille. -«Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?—Est-ce -que vous pouvez dormir, vous?—Non, -en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non -plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… -parce que, ma bonne amie, comme vous -le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant -de causer ensemble.—Puisque vous le -croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; -mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand -elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.—Je vous -crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort. -Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. -Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout -mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! -toujours on m'enferme, -moi! sans cela j'aurois peur!—Et comment voulez-vous -donc que j'entre?—Dame! ce n'est -pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas -que ce soit vous.—Ce n'est pas moi, parce que -je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez -peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, -vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre -porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! -mais c'est madame la marquise -qui m'a enfermée.—Cela n'empêche pas que je -ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! -mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, -madame la marquise.—Après? je ne l'ai pas, -moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez -la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, -je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque -au pied de son lit, sur le second fauteuil à -gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.—Eh! -que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne -amie?»</p> - -<p>Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, -la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma -bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, -ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta -dans mes bras et me serra de tout son corps. -L'aimable enfant!</p> - -<p>Vous, cependant, déesse de mon histoire et de -toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas -dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu -décemment raconter les croustilleux débats de la -nièce et de la tante, les questions délicates multipliées -par celle-ci, les amoureuses instructions à -celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! -venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, -ses premières inquiétudes et ses douces -erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! -le récit qui me reste à faire est peut-être plus -surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont -je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir -la curiosité publique.</p> - -<p>Depuis quelques minutes nous causions fort -amicalement et je commençois à me réchauffer. -Un tiers qui vint se mêler de la conversation la -troubla. Sa brusque arrivée fit faire à M<sup>lle</sup> de Mésanges -un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne -amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?—Eh -mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et -pourtant j'ai senti… j'ai senti comme si vous me -touchiez encore quelque part!—Cela vous -étonne? c'est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma -bonne amie, que voulez-vous -que je vous dise?… vous a manqué jusqu'à présent -parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… -Puisque cela doit -être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise -n'a pas besoin de m'avertir: un si grand -changement ne m'arrivera pas sans que je m'en -aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu'on attrape -bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne -amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui -vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de -m'enfermer.—On l'attrape, cette demoiselle?—Certainement! -tous les jours on lui dit qu'elle -est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai, -et que c'est parce que l'on attend encore quelque -chose que l'on ne cesse de différer son mariage -sous différens prétextes.—Probablement. Quel -âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… -Moi, j'en ai bientôt dix-huit…—Et il y -a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un -an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à -personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je -ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière -que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous -ne vous aviserez pas de conter que je suis venu -cette nuit vous entretenir?—N'ayez pas peur… -A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente -beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement -cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que -c'est qu'un homme?—Un homme? Je donnerois -tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! -eh bien, soyez de l'accord que nous avons -fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C'est que -la première des deux qui se marieroit viendroit -dès le lendemain tout conter à l'autre.—Va, j'en -suis!…—Ma bonne amie, vous m'embrassez -presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je -ne sais pas, il me semble que cela me fait encore -plus de plaisir.—Cela vient de ce qu'apparemment -je vous aime davantage que vous ne lui -plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»</p> - -<p>Que vouloit-elle faire de ma main dont elle -s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi -donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, -ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à -fait comme, mais peut-être un peu mieux.»</p> - -<p>Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout -seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà -fait, la jeune personne, après quelques foibles cris -à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier -cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit -alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu -que M<sup>lle</sup> de Mésanges avoit le pied très -petit.</p> - -<p>N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être -obligé de quitter le champ de bataille au moment -où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! -La marquise, tout à coup tirée de son premier -sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon -Dieu!… mon Dieu!… c'est un songe!… ah! ce -n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je -quittai le lit de l'<i>ex-pucelle</i>, et me traînai sur les -genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de -la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, -s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit -causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! -c'est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et -où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je -viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez -rester sur le bord!—Au contraire, Madame la -marquise!—Comment, au contraire?—Je me -suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! -madame, en dormant, se remue; madame a -avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.—Je ne -l'ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! -remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! -oui.—Ma petite, vous m'avez réveillée en -sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la -marquise: j'en suis au désespoir.—Je ne vous -gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons -causer un moment.—Je vous prie de m'en dispenser. -Je me sens déjà toute malade d'avoir si -peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je -faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! -je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, -vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! -que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, -où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes? -La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit -de force…—Ah!… ah! Madame la -marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette -audace?—Devinez.—Ce n'étoit pas moi, toujours.—Non, -ce ne pouvoit pas être vous; mais -c'est apparemment votre frère…—Je n'ai pas de -frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma -mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est -point… Dans mon songe, c'étoit votre frère: car -il vous ressembloit à s'y méprendre!…—Pardonnez-moi -donc ce nouveau tort…—Vous badinez, -mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et -puis il n'y a point de mal!… Mais écoutez, ce -n'est pas tout…—Quoi! l'impertinent!… il a -peut-être eu le courage de recommencer?—Non. -Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce -cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, -entendez-vous!—Sans votre permission?—Se -marier avec la petite de Mésanges…—La -petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui -le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le -plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi -rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La -douleur!—Lui a fait pousser un -cri…—Un cri!—Qui m'a réveillée.»</p> - -<p>Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle -frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à -la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement? -Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, -ennemi né de tous les succès de l'amour, -venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne, -afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne -s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la -vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec -une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu -songe tout exprès pour me donner clairement -à comprendre que mon crime étoit découvert, -qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, -qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice -qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière -idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je -rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer -par quelques questions adroites des vraies dispositions -de M<sup>me</sup> d'Armincour.</p> - -<p>«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, -mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, -oui! j'entendois.—Vous -m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment -pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon -rêve il faisoit jour.»</p> - -<p>Cette réponse faite du ton le plus simple me -rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, -mon enfant, puisque absolument -vous le voulez, bonsoir!»</p> - -<p>Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et -son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit -mon oreille, maintenant la caressoit comme -l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la -voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit -que l'heure du berger m'étoit rendue! -c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter -d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, -mais enfin malheureusement interrompu comme il -s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je -soulevai la couverture avec infiniment de précaution, -et déjà mes pieds touchoient le carreau, -quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement -propice. Une main pote et ridée, qui me parut -celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me -tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me -dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» -Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement -la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! -cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! -Nous vous marierons bientôt.—Ah! -mais, Madame la marquise, répondit ma bonne -amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore -bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit -l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous -avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera -pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible. -Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, -ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la -main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet -veiller que pour les jeunes!»</p> - -<p>A ces terribles paroles qui m'annonçoient des -tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel -glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de -toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une -prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, -je me laissai traîner vers l'échafaud. Je -tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie -pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai -sans force, sans mouvement, presque sans vie.</p> - -<p>Il y eut un moment de silence; après quoi, de -sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente -marquise me demanda si j'avois oublié son -rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point -seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois -qu'il paroissoit indispensable de prévenir par -mon dévouement généreux de plus grands malheurs. -Devois-je, en faisant à M<sup>me</sup> d'Armincour -une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer -à sa facile vengeance M<sup>lle</sup> de Mésanges, prise pour -ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans -doute aussi compromise? devois-je risquer de me -mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois -familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime -effort qui pût sauver mes deux maîtresses -et me sauver moi-même.</p> - -<p>Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un -<i>résolu</i> jeune homme, dont le grand courage est -d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse, -peut en toute occasion compter sur lui-même. -Après de courtes indécisions, après quelques premiers -momens d'abattement et de terreur inséparables -de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois -appelé, je me sentis moins incapable de la tenter -et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton -heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! -allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j'encourageois -tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour -l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais -enfin la victime, ne désirant plus rien que de -s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir -le douloureux sacrifice en un seul instant, -s'il étoit possible, la victime résignée se précipita -tout d'un coup sur son bourreau.</p> - -<p>«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en -ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! -mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de -force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, -êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous -l'intention bien déterminée de violer la douairière -d'Armincour?—Non, Madame, en vérité, -j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi -indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille -à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, -la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous -les instans, quand il n'est pas question de mon -Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin -la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez -la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les -jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, -la nièce pourroit n'être pas contente.—La nièce! -vous pensez que M<sup>me</sup> de Lignolle…—Assurément, -je le pense, mais pour le moment laissons la -comtesse, il nous convient de traiter un objet plus -pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure -d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que -celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant -mon sommeil est horrible?—Madame,… quel -autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver -à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi -venir chercher des tentations auxquelles personne -ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance -des parens par un déguisement perfide? -Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… -mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques -moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, -dans la personne de M<sup>lle</sup> de Mésanges, à tous ses -parens ici rassemblés?—Madame…—Sans -doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez -net: ne le voulez-vous pas?—De -tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la -famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je -n'avois qu'à le laisser faire!—De tout mon cœur, -comme je vous dis; mais…—Voyons votre <i>mais</i>.—Je -ne le peux pas.—Vous êtes marié, n'est-il -pas vrai?—Oui, Madame.—C'est cela! voilà -qui devient certain.—Qu'est-ce qui devient certain?—Laissez, -Monsieur, laissez! je me parle, à -moi… Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable -de… séduire ainsi des jeunes personnes -qu'il ne vous est même pas possible de prendre en -mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est -une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. -Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; -mais, au moins, vous voudrez bien me dire -en quel état précisément vous avez laissé la jeune -personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard -pour elle?… Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois -des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller -au sommeil!… Cependant, le moyen de croire -qu'ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, -l'adresse, l'audace et le temps nécessaires, -quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon -propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon -lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma -poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… -Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune -personne a…, la jeune personne est…, la jeune -personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, -à ne vous rien cacher, je crois mon -triomphe complet…—Le beau triomphe! bien -difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante -enfant…—Bon! le voilà qui, dans son -enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! -pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu -joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter -pour mademoiselle votre cousine des suites bien -sérieuses.—Comment l'entendez-vous? expliquez-moi -cela.—J'entends qu'on ne doit guère -présumer la grossesse.—Voyez donc! s'écria-t-elle -avec feu: la belle grâce que vous nous faites -là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est -à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, -vous? auriez-vous été content si l'on vous eût -donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? -elle ne l'est pas.—Que dit-il?—Elle -l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.—Mais -vous-même, me croyez-vous faite d'hier -pour me fabriquer de pareilles…—Madame la -marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous -conter.»</p> - -<p>La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans -m'interrompre par de fréquentes exclamations, -s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà -qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu -le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le -plus profond secret, et je compte assez sur un -reste d'honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous -sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier -cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, -elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque -rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. -Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille, -et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous -soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui -ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue -le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit -faire que bientôt vous entendissiez dans le monde -parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne -vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement -tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure -reste absolument entre vous et moi.—Bien, -Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: -car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui, -sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. -Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais -utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la -communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la -recommander à son couvent, elle et la bonne -amie qui <i>l'embrasse</i>. Cependant, si vous jugez que -cela puisse être convenable, nous pourrons mettre -sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—M<sup>lle</sup> -de Lignolle? oh! non, non.—Vous ne -vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive -pour être bien discrète.—Sans doute.—D'ailleurs -votre conduite l'intéresse peut-être assez…—Point -du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, -maintenant je sais que la jeune personne -qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et -vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons -cela: c'est un article très -délicat auquel nous reviendrons quand il en sera -temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour -une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, -mais croyez que je ne m'endormirai plus.»</p> - -<p>J'usai de la permission, car, après les diverses -agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil -me devenoit bien nécessaire. Cependant on -ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: -les premiers rayons du jour amenèrent dans notre -chambre M<sup>me</sup> de Lignolle, qui se servit de son -passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les -baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite -Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas! -tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire…»</p> - -<p>Elle courut au cabinet avec une inquiétude -marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma -tante, vous avez mis là ma petite cousine toute -seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce -que j'ai passé une assez -mauvaise nuit.—Et vous l'avez enfermée, ma -cousine? ah! c'est encore mieux, cela!—Mieux! -d'où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, -ma nièce.—C'est que je parle sans réflexion: -car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement -où il n'y a que des femmes.—Que des -femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les -appartemens voisins, pour les défendre en cas -de…—Oui! voilà ce que c'est!—Pourquoi -donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, -ma tante?—Parce que j'ai voulu vous amener -cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes -bonne!—Bien bonne, n'est-ce pas?—Brumont, -pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?—C'est -moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai -pas voulu qu'on vous éveillât.—Vous avez eu -bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite -Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De -quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous -avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois -donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé -le mien, ma tante.—Voilà justement ce que -je n'ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant -passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! -nous nous arrangeons bien ensemble.—C'est -pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, -ma tante?—Elle remue toute la -nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A -peu près!—A peu près! bon!—Je ne -cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle -m'étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh -bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?—Mais… -vous… vous en avez donc été prodigieusement -incommodée?—Vraiment! si cela m'arrivoit -toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour -une fois!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle fut pleinement rassurée par le -ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça -ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que -le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle -en m'embrassant, tu as dû passer une bonne -petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de -dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, -je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait -pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… -conviens que c'est bien drôle… de te voir ainsi… -là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus -y tenir…»</p> - -<p>En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, -s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura -si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit, -où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon -cœur qu'elle vous donne envie d'en faire autant», -dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que -je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment -alors me défendre de partager leur gaieté? Notre -joyeux <i>trio</i> fit tant de bruit que M<sup>lle</sup> de Mésanges -en fut réveillée.</p> - -<p>La prisonnière vint frapper à ses carreaux. -«Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à -cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La -comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son -passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria -bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir -sur le bord du lit; la petite de Mésanges, -volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en -m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu'est-ce -que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise -et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces -familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? -Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse -M<sup>lle</sup> de Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie -de personne.—Bien, ma nièce, s'écria la marquise, -bien! morigénez un peu cette effrontée: -cela vient tout de suite manger dans la main!—La -bonne amie de personne! répondit cependant -notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là -est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma -bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, -reprit M<sup>me</sup> de Lignolle, allez donc, s'il vous -plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu'est-ce -que ça fait ça? répliqua l'autre; il -n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: -«Non, il n'y a pas des hommes»; et -d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des -femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… -Allez… Un moment, un moment, comme vous -avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc -fait cette nuit?—Qu'est-ce que j'ai fait?… rien, -puisque je n'ai pas seulement dormi.—Et pourquoi -n'avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, -dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je -ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette -expression!… Vous aimez donc bien à entendre -ronfler?—Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand -on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut -bien qu'on s'amuse de quelque chose.»</p> - -<p>En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes -cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha -d'une bonne tape sur la main, et, la -prenant par les épaules, elle la reconduisit à son -cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu. -La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant, -donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui -des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, -rends-moi le service de l'aider à s'habiller, -afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions -la renvoyer, car il faut que je te parle.»</p> - -<p>Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée -d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut -bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, -pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut -moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit -à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent -bientôt dans la chambre à coucher. La -marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et -pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah! -mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!—Tant -mieux! l'air du matin vous rafraîchira.—Ah! -mais c'est que pour se promener… -il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j'ai de -la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! -ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont -pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.—En -voilà assez de dit. Partez, partez.—C'est -apparemment que ça me gêne quelque part, parce -que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler -si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. -Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! -oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.—Eh, -pour Dieu! quoi donc?—Dame! c'est qu'apparemment -je commence…, apparemment je vais -devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s'écria -la marquise, quelle sottise elle vient nous… -Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, -partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne -sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?—Oh! -que si, je sais ce que je dis… Toujours, -malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous -que vous m'avez promis de m'avertir.»</p> - -<p>Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la -comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, -lui ferma doucement la porte au nez.</p> - -<p>«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que -personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi -là sur le bord du lit. Mais regarde-moi -donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour -M<sup>lle</sup> de Brumont.—Ah! c'est pour la consoler. -Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu'on -ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point -dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit -M<sup>me</sup> de Lignolle en m'embrassant: elle est désolée -qu'on ne l'ait point amenée chez moi… Elle -a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma -tante; mais, comme elle me connoît davantage, -elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je -le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites -pas tant accroire! Si je l'avois souffert…—Plaît-il, -ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez -que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si -gentille que vous…—Comment?—Eh! mon -Dieu, il ne tenoit qu'à moi.—Ce que vous dites -là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les -manières incompréhensible.—Je vais donc m'expliquer, -ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur -des charbons brûlans.</p> - -<p>—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet -très étonnant, mais pourtant très désirable, que -vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue -demoiselle ici couchée près de moi.—La -prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, -et puissé-je vous apprendre quelque chose -qui vous surprenne, je vous déclare que cette -jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… -êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et -lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne -dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a -pas deux heures, m'en donner des preuves.—Vouloit -vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne -vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y -croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites -pourquoi, s'écria-t-elle en -m'adressant la parole avec une extrême vivacité; -parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me -voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui -m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de -dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même -ce pénible aveu, reprit la marquise: ma -nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.—Vous -l'exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, -je n'en avois que l'air!—Que l'air?—Oui, -je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune -homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.—Cependant -il le pouvoit! s'écria la comtesse, -aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, -ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment -qu'il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta -M<sup>me</sup> de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas -moins d'étonnement et marquoit une affliction -plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la -marquise, deux exclamations qui ne sont pas très -polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu -veux donc que je me fâche?… Vous voudriez -donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là -possibles que pour vous?—Pour moi!» -M<sup>me</sup> d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: -«Éléonore, je vous ai toujours connue -extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de -vous faire violence pour sortir de votre caractère, -avant de vous décider à soutenir un mensonge -trop invraisemblable, écoutez-moi.</p> - -<p>«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement -plusieurs raisons de n'en point douter; -il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, -et tout me dit que depuis longtemps vous ne -l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq -heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous -voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin -même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé -d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement -pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez -des yeux que pour un cavalier qui, de son -côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui -me le fit remarquer. C'étoit M<sup>lle</sup> de Brumont sous -des habits d'homme, ou pour le moins un frère à -elle, un frère dont la figure absolument pareille -excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai -naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite -sécurité, je ne songeai même pas à pousser -plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement -après votre voiture, venoit, dans une voiture -beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, -qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont -elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que -cette femme ne vous aime guère, et que vous ne -l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de -vous faire une impertinence dont vous l'avez bien -punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri -de tout mon cœur. Comme j'en riois pourtant, il -s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le -monde court, chacun se précipite sur <i>le</i> ou <i>la</i> Brumont, -que je suivois toujours des yeux, dans l'intention -de l'appeler, afin de causer un instant -avec <i>lui</i> ou avec <i>elle</i>. Moi, tout ébahie d'un si -prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande -si l'usage des dames de Paris est de courir -ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, -après le premier joli garçon qu'elles rencontrent. -Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non -pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale; -c'est un charmant cavalier, déjà fameux -par une aventure extraordinaire: c'est M<sup>lle</sup> Duportail, -c'est l'amant de la marquise de B…» -Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt -j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances -inquiétantes; et, sans trop de malignité, -je suis obligée de me dire qu'il devient très probable -que l'amant de la marquise est aussi l'amant -de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter -de juger légèrement une nièce que j'estime. Je -verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain, -puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du -tout! au jour désiré, l'obligeante M<sup>me</sup> de Fonrose -arrive chez moi, qui me propose tout doucement -l'honnête commission de vous mener l'ami du -cœur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets -desseins, j'accepte, bien résolue à examiner -de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous -ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le -rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux -mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, -qu'il partageroit du moins le lit de la petite -de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque -à mon profit. Au commencement de la nuit, je le -tourmente; une heure après, je… je le prends, -pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son -nom que je ne demande point; mais il ne peut -nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il -ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre -en plein le chevalier de Faublas.»</p> - -<p>A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un -coup de main rapide, elle enleva la couverture, -qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même -temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment -fut court, mais décisif. Le hasard, qui se -déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse -arrangé dans le lit de manière que la pièce -du procès la plus essentielle ne pût échapper au -prompt regard de l'accusé, de sa complice et de -leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, -j'espère qu'il ne vous reste aucun doute. -Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire -qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, -poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux -soufflet de la même main qui venoit de m'exposer -presque nu aux regards confus de M<sup>me</sup> de Lignolle, -convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un -effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu -coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne -pouvoit plus coucher avec la nièce!</p> - -<p>—Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu -d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous -lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. -C'est une faveur… Madame de Lignolle, à présent -que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance, -vous en défendre, il faut tout à l'heure -prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre -à votre porte, et l'y consigner pour jamais.—Le -mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le -dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.—Et -votre mari, Madame!—Mon mari? C'est -aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.—Quoi! -ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que -M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! -jamais… C'est lui, ma tante.—Comment! -c'est lui qui, même la première fois…!—Oui, -ma tante, c'est lui.—Ah! l'heureux petit -drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais -vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, -c'est encore lui…—Mais…—Il n'y a plus de -mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours -lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que -lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j'ai -déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de -paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais -au moins entendez…—Je n'entends que -lui!—Mais écoutez donc.—Je n'écoute que -lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je -ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que -je vous parle un moment?—Je ne parle qu'à lui!—Éléonore, -vous ne m'aimez donc pas?—Je -n'aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh -bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse! -comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je -ne la cacherai pas.—Mais votre -mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je -lui répondrai que c'est lui.—Et, s'il n'a jamais -couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?—Eh! -mais c'est à cause de cela qu'il me croira.—Comment! -c'est à cause de cela?—Sûrement, -à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que -nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes -si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!—Je -suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?—Eh! -le moyen de ne pas l'être avec une écervelée… -Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de -quelle manière on peut s'y prendre pour persuader -à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que -pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce -n'est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi -vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi -vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un -raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma -nièce, c'est vous qui me le dites.—Tout au contraire: -je me tue de vous crier que je lui déclarerai -que c'est lui qui m'a fait cet enfant.—Ah! -je comprends enfin; lui, c'est monsieur?—Eh! -oui. Quand je dis lui, c'est lui.—Ma foi, je ne -l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez -vous-même annoncer bonnement à votre mari que -vous l'avez fait…—Ce qu'il mérite d'être.—Dans -un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans -tous les sens possibles, ma tante.—Ah! -cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver -vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, -revenons à l'article important. Si ton mari se -fâche?—Je m'en moquerai.—S'il te veut faire -enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l'en empêchera?—Ma -famille, vous et lui.—Ta famille -sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire -jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi -malheureuse, je serai du moins forcée de rester -neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S'il -me reste, je n'en demande pas davantage!—Oui, il -te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? -Et si l'on t'enferme?…—Non, non. Tenez, ma -tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête -un projet…—Un beau projet, je crois! Dis -pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n'est pas -temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, -moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il -faut, le plus tôt possible, Madame, -vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça -d'abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La -raison est que ça ne se peut pas. Mais, -quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A -présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais -votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.—Jamais -dans les bras d'un homme! Cependant -lui?…—Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion, -ce n'est pas un homme, c'est mon amant!—Votre -amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à -donner à votre mari?—Supposons que la raison -soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut -encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce -pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie -que d'aller froidement se partager entre deux -hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir -l'autre en le désespérant?… Car, j'en suis sûre, -s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.—Si -pourtant vous vouliez m'écouter, -Madame, vous verriez que votre tante ne vous -conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous -m'avez interrompue, comme j'allois vous dire -qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il -falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre -cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, -ma tante! Dites une passion qui fera le destin de -ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n'y -prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma -tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, -ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne -femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie. -Vois d'abord combien de dangers t'environnent…—Je -ne connois point de dangers, quand il s'agit -de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience -est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut -pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… -Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. -Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai -peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, -dans les choses essentielles, je me suis toujours -attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, -ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.</p> - -<p>—Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se -précipitant dans les bras de sa tante et saisissant -ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne -m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont -ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, -c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez -tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne -l'accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si -vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera -pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait -rire, tout de suite… Soit, j'y consens, pleurons -tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma -nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la -même époque, au même jour, je vous disois: -«Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais -bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront -d'autres obligations. On n'a pas toujours dans -la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui -de secourir l'indigence. Le temps approche où -tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront -d'abord et te deviendront ensuite pénibles…»</p> - -<p>La comtesse, à ces mots, quitta brusquement -son attitude humiliée, et du ton le plus animé: -«Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! -comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit -point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice -une innocente victime qui promit ce qu'elle ne -comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous -qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer -qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, -engoués des prétendus avantages de ce mariage -fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, -vous me défendîtes par vos représentations, je le -sais; je sais que votre consentement vous fut, pour -ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop -foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier -de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart -et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis -qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent -ton inexpérience par d'éblouissantes promesses. -Veux-tu, pour le frivole avantage d'être -présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller -dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles -de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice -de ta liberté la plus précieuse, de la seule -vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton -cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu -donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus -temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; -et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je -t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se -montre au printemps émue du spectacle de la -nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, -avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal -qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut -un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai -vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient, -répondre à leur attachement par un attachement -égal, payer mes soins de reconnoissance et me -chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs -d'un vassal, et même les peines d'un étranger; -je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, -t'a donné la tendre sensibilité; je crois -que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, -je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on -s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu -n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans -passés: ta jeunesse à peine commencera, que -son automne sera fini. Comme tous les vieux -libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, -grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, -six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée -de supporter le dégoût de ses embrassemens…» -Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit -du moins dans mon infortune cette consolation -que mon prétendu mari ne seroit jamais -capable de l'être…—Jamais capable, ma nièce! -s'écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! -le vilain homme!…</p> - -<p>—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous -deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu -seras obligée, obligée de supporter le dégoût de -ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre -un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de -tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, -obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, -et son image qui te poursuivra. Pour rester -vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement -le plus doux penchant de ton cœur et la -plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on -viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots -terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» -Ainsi tu pourras languir pendant trente -ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un -célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus -cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes -aux séductions d'un amour invincible, -tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude -d'un couvent, pour y périr bientôt chargée -du mépris public et de la haine de tes parens.» -Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, -je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre -M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux -mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée -malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais -ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.—Jamais -capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le -vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu -faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! -Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! -Cela change beaucoup… Mais non, cela -ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement -qu'un peu plus à plaindre… Éléonore, vous -n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours -renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? -Plutôt mourir!</p> - -<p>—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria -la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.—Allez -vous promener, lui répondit -l'impatiente comtesse.—Ah! mais c'est que j'en -viens.—Retournez-y.—Ah! mais c'est que je -suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! -dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.—Sommes-nous -faites pour t'amuser? lui demanda la -marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; -mais ma bonne amie…—Votre bonne -amie?… Laissez-nous.—C'est qu'il me semble -qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé -avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m'attendre -au salon.—Ah! oui, car j'entends bien du monde -qui se lève.—Allez.</p> - -<p>—Bien du monde qui se lève! reprit M<sup>me</sup> d'Armincour. -Il est temps aussi que nous nous levions, -et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.—S'en -aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous -qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette -fête?—Qui peut donc l'en empêcher?—Comment! -n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui -étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient -comme je vous reconnois?—Oh! que -non!—Ne dites pas non! c'est une chose certaine, -et vous seriez perdue.—Qu'importe? -pourvu qu'il ne s'en aille pas.—Quand je l'entends -raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur -la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D'ailleurs, -Madame, vous êtes obligée -de le renvoyer, c'est votre devoir.—Mon devoir! -le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit -la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut -prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne -finissent pas.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Armincour, en se hâtant de passer une -camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà -que j'y songe; chacun se demanderoit où cette -demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est… -là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose -de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour -aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,… d'une aventure -galante, à soixante ans passés! c'est s'y -prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez -bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule -que de sauver votre réputation, que de vous -sauver vous-même. Il faut qu'il parte… Non, ma -nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous -soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le -moins aussi vite, aussi décemment que vous le -pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, -je ne suis ici que <i>le chien du jardinier</i>.»</p> - -<p>Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une -contestation fort vive entre la tante, qui vouloit -toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit -toujours pas.</p> - -<p>Cependant on vint avertir M<sup>me</sup> de Lignolle -qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner -quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. -«Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment -après, la tante aussi me quitta, et revint avant -la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart -d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin -de dire que la dispute recommencée alloit toujours -s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger -la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle -m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. -Mais elle étoit à peine descendue, lorsque -sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu -moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir -combien votre séjour ici peut la compromettre. -Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, -et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, -elle me conduisit, par des détours qui m'étoient -inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa -voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard -amena près de nous M<sup>lle</sup> de Mésanges: «Ma -bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, -ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens -à M<sup>lle</sup> Des Rieux.—Je n'y manquerai -pas…—Ah çà! mais toujours vous m'assurez -bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à -mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit -brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez -de pareils…»</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<div class="figc" id="img2"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /> -<div class="legende">LA FIOLE</div> -</div> - - - -<p>Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, -qui avoit ses ordres, partit plus -prompt que l'éclair. Il me reconduisit -jusqu'à Fontainebleau, où je pris la -poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, -quand je rentrai dans Paris. M<sup>me</sup> de Fonrose me -tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru -chez lui; et moi, profitant de quelques momens -de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai -chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il -pouvoit déjà, sans le secours de personne, se -promener dans son appartement, et même faire -plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte -commença par m'accabler de reproches. Je lui -représentai que tous les matins régulièrement on -étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. -«Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon -père ne m'a pas quitté.—Cela -ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, -je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La -petite comtesse?—M<sup>me</sup> de Lignolle, -oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute -femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… -Je suis vraiment charmé que la marquise ait une -rivale digne d'elle:… car on dit la comtesse adorable… -Malheureusement, c'est encore une enfant -sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise -l'écrasera dès que… A propos, je vous fais mon -compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de -B… D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le -jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari -ne cache à personne que vous êtes un charmant -garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas -encore assez comique, il dit à quiconque veut -l'entendre que c'est moi qui suis un indigne -homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut -beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me -revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? -Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le -marquis m'en a tant dit de toutes les manières!…—Mais -encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, -du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout -essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, -non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir -vous amuser aux dépens de la marquise; et -même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours -avec peine que je vous entends me parler d'elle.—Vous -avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, -son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, -je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes -ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là -réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas -étonné, comme moi, de la profondeur du calcul -qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit -pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, -vous serez témoin.—Témoin?—Oui, -très incessamment.—Très incessamment! vous -m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin -de mon combat avec le marquis. -Chevalier, soyez tranquille! nous sommes -convenus que je ne me battrois point avec la -marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner -encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre -fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête -qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec -leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, -plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique, -d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit -d'un trop dangereux exemple. Comment! -chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, -toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des -coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit -chaque jour aux quatre coins de Paris!»</p> - -<p>Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles -qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et -cent questions. Je finis par me prêter de bonne -grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu -d'être satisfaite.</p> - -<p>Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures -après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit -fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je -lui représentai respectueusement qu'il seroit trop -bon de se gêner pour son fils. Il me demanda -comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, -je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le -sommeil n'a pas été profond? reprit-il.—Profond! -pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous -avez éprouvé de grandes agitations?—De -grandes agitations! oui, mon père.—Les -rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! -Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, -m'a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, -du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le -matin,… non. J'étois inquiet le matin.—La fatigue, -apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, -et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi -donc.—Mon père,… c'étoit… c'étoit une -femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, -songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du -matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en -route), depuis sept heures je vous assure que je -me suis presque continuellement occupé de son -souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de -ses nouvelles?—Vous savez combien j'ai mis de -monde en campagne; et sous quinzaine je compte -moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus -tôt?—Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je -ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre… que -vous vous portiez mieux,… que les beaux jours -soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! -loin de Sophie, viendront-ils jamais!»</p> - -<p>Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant -quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain -étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant -quelques instans, nous voir, mon Éléonore -et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut -trompée. M<sup>me</sup> de Fonrose, qui vint le soir faire -à mon père une courte visite, trouva le moment -de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa -tante est arrivée le matin chez elle, où elle est -encore.»</p> - -<p>Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi -j'eus du moins la consolation de recevoir un billet -de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout -qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et -toutes les portes d'une petite maison neuve située -à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont -Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur -les sept heures du soir.</p> - -<p>Bon! M<sup>me</sup> de B… n'est donc pas fâchée contre -moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler -d'elle. Ce long silence, après notre aventure, -commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas -fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux -jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le -billet de Justine, et je fis un saut de joie.</p> - -<p>«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en -entrant.—Ah! c'est que… c'est que je vois le -beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée -aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore -avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… -Cependant voulez-vous me rendre absolument -esclave? m'empêcher de voir même un -ami?—Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.—Le -vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la -bonne heure; mais de là?—Je vous promets de -ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous -m'en donnez votre parole?—Ma parole d'honneur.—Eh -bien, soit, j'y compte.» Et je baisai -les mains de mon père, et je fis encore un saut de -joie.</p> - -<p>J'étois si impatient de savoir ce que la marquise -m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au -rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la -maison, que je trouvai jolie, commode et bien -meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres -à coucher qui se touchoient; deux chambres -à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et -que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois, -hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.</p> - -<p>M. de Florville arriva sur la brune; il vint me -joindre dans l'une des deux petites chambres. -Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la -marquise, demandez grâce à votre amie que vous -avez outragée, que vous avez réduite à risquer -une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais -aussi, ma belle maman, pourquoi… -pourquoi m'avez-vous…?—Je crois, -interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander -pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, -laissez… Songez qu'au lieu de renouveler vos -offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, -je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi -nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la -cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, -sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans -doute. Cette scène…—Chevalier, -vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son -dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur -de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de -temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, -mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins -votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne -me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez -promis la confidence.—Moins? davantage. Madame -la marquise, chaque jour davantage! je -l'adore! il semble que l'absence…—Cependant -M<sup>me</sup> de Lignolle?—Ah! oui, m'est infiniment -chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande -à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la -connoissez mieux.—Il est vrai qu'elle est assez -gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. -On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au -reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… -Vous, Chevalier, je trouve pourtant -bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de -l'amour même pour deux femmes…—Dites pour -trois, ma belle maman.—Non, s'écria-t-elle -vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je -vous assure…—N'assurez pas. Tous -les jours on distingue une épouse charmante. -Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors -même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, -un attachement très vif pour une femme… aimable; -mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra -toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai -que l'amant de la comtesse puisse être -en même temps le mien. Jamais je n'entendrai -cela, jamais!»</p> - -<p>Je la regardois attentivement; elle m'observoit: -apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution -qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui -fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et -sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre -à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre -chose… La campagne est-elle déjà belle?—La -campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… -et vous êtes revenu dimanche… Un très court -voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c'est -qu'une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette -enfant-là ne vous est-elle pas aussi -devenue… <i>infiniment</i> chère?—Infiniment! à quel -titre?—C'est une femme d'abord: voilà pour -Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il -pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion -le maître de passer une nuit avec la douairière -d'Armincour et la demoiselle de Mésanges, -vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci? -En supposant même que le choix ne vous ait pas -été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si -vous étiez couché dans le même appartement, -tout doucement quitté la grande chambre de la -vieille pour vous glisser dans le cabinet<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> de la -jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… -quand ces détails seroient vrais, qui -pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails -seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition. -Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air -et votre maintien, votre silence et vos discours, -tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard -fort singulier ne m'a donné qu'une partie de -ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les -fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement -un coin du tableau, je serai femme à deviner le -reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer -toute votre nuit à la jeune personne, ou ne -lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je -m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. -Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la -marier, la petite. Je conçois que cela peut être -aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au -reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je -suis loin de vous reprocher le mystère que vous -me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion -seroit vraiment une perfidie. Je vous en -crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un -profond silence sur tout cela; je suis sûre que -vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.—A -M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop -bien!—Je le crois; vous l'avez encore vu -dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que -je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M<sup>me</sup> de B… le connoissoit ce cabinet-là.</p> -</div> -<p>Je me précipitai aux genoux de la marquise. -«O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au -moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me -relever, songez que vous êtes engagé d'honneur -à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre -ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? -Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il -possible que son châtiment vous parût aujourd'hui -moins juste et moins désirable? Ah! -parlez: vos vœux décideront l'événement du combat. -J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux -mourir de la main du cruel, si vous me donnez -une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. -Vous ne savez donc pas comme je le hais, le -barbare! C'est de lui que me sont venus tous les -maux que je ne puis supporter,… que je ne puis -supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son -lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois -pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois -perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, -Faublas, est-il donc vrai que le perfide -ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable -perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! -poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne -dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… s'enfuit épouvantée de ce qu'elle -venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, -j'allois… Elle se retourna vers moi. -«Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, -vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa -figure un effroi si véritable, et dans son attitude -quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. -Elle m'échappa.</p> - -<p>A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai M<sup>me</sup> de -Fonrose, qui me demanda malignement comment -se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit -d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. -M<sup>me</sup> de Lignolle, depuis quelques jours assaillie -de la foule des petites indispositions qui toutes -annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui -sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible -de quitter la chambre, et je ne pouvois -l'aller voir, parce que M<sup>me</sup> d'Armincour, apparemment -déterminée à ne rien négliger pour guérir -sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer -qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté -qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de -demander à M<sup>me</sup> de Lignolle, dans son hôtel -même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui -refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, -pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et -moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent -Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.</p> - -<p>Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis -point parler de M<sup>me</sup> de B… Il ne me vint de province -aucun renseignement qui pût me donner -l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit -bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les -grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de -tristes jours et de longues nuits.</p> - -<p>Enfin M<sup>me</sup> de Fonrose invita le père et le fils -à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures -précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, -le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours -qui m'étoient connus, gagner son boudoir, -dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après -de grands débats, il avoit été décidé la veille que -je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. -Je ne passai la permission que d'un quart d'heure. -Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de -l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que -chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle -me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut -à peine le temps de me jurer que dans mon absence -elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit -encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours -croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.</p> - -<p>On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation -cessa dès que je parus. Apparemment -que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper -M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût -point de ma trop longue absence, n'en avoit -pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne -querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe -le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort; -et tu assurerois constamment le bonheur de nos -femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.</p> - -<p>L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit -que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un -moins court, malgré la tante d'Éléonore et mon père -ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, -rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain -matin, fut approuvé de la baronne, et reçut -à la fin du même jour son entière exécution. En -m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une -forte migraine; à dîner, je m'en plaignis encore -beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs -si fortes que M. de Belcour lui-même me -conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me -vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne -dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce -à mon intelligent domestique, mystérieusement -introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon -adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de -chambre, j'habillai fort passablement, de la tête -aux pieds, M<sup>lle</sup> de Brumont, qu'un suisse très -inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un -malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez M<sup>me</sup> de -Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous -avions jugé convenable de ne point aller plus tôt -chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût -pas encore retirée dans son appartement. Aussi -M<sup>me</sup> de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de -Lignolle, eut-elle l'attention de ne point souffrir -que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, -parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. -Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses -femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, -comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit -le comte.—Nous voulions, répondit la baronne, -venir vous demander à souper, nous avons été -forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne -pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son -couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois. -Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour -cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici -dans des temps plus heureux.—Elle a bien fait, -répliqua-t-il.—Très bien! s'écria mon Éléonore; -et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre -aussi agréablement.—Monsieur votre -père vous a donc mise au couvent? reprit M. de -Lignolle.—Oui, Monsieur.—Où cela?—Pardon, -il ne m'est permis de recevoir personne.—J'entends, -poursuivit-il tout bas et d'un ton -mystérieux: c'est à cause du vicomte.—Le moyen -de vous rien cacher?—Oh! j'en étois sûr, parce -que les affections de l'âme me sont familières. Ce -qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement -cherché ce jeune homme à Versailles; personne -ne l'y connoît.—Je vous ai déjà dit, interrompit -M<sup>me</sup> de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit -en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se -montroit rarement à la cour.—Et moi, j'ai prié -qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la -comtesse.—A propos, reprit le comte, je vous -en veux.—De quoi?—Il y a quinze jours, vous -venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin -vous partez sans…—On vous aura sûrement dit -que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir -à Paris.—Et les charades, poursuivit-il, comment -vont-elles?—Assez mal depuis quelques -semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si -peu, si peu!—Tant pis. Allons, Mademoiselle, -il faut réparer le temps perdu.—Très incessamment, -Monsieur.—Tenez! voilà votre écolière -que vous négligez, prenez-y garde: on prendra -de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on -choisira pour vous remplacer.—Non, Monsieur, -répondit vivement M<sup>me</sup> de Lignolle, n'y comptez -pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; -mais je me suis déclarée, cela ne sera point.—Comment -donc! est-ce mademoiselle qui vous -a fait cette étrange proposition?—Non, Dieu -merci!—Là! là! Madame, elle y viendra peut-être. -Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant -sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue -un métier fatigant.—Pour vous, répliqua sa -femme; quant à M<sup>lle</sup> de Brumont, je suis bien -sûre qu'elle ne s'en lasse pas.—Assurément, -Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai -bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner -leçon.—Eh bien! interrompit M<sup>me</sup> de Fonrose, -donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.—Je ne vous -retiens pas, répliqua son amie, car je me sens -envie de dormir.—En ce cas, dit M. de Lignolle, -je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa -voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne -nuit, Mesdames.»</p> - -<p>La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, -dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes -bras, elle paya de cent caresses mon heureux -stratagème.</p> - -<p>O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au -lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une -nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment -digne d'une faveur si grande, vous avez goûté -plus d'une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire -des amans ne connoît que l'heure de la jouissance; -les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui -la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des -éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, -des aveux enchanteurs, et des épanchemens -tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes -les voluptés du cœur. C'est alors qu'avec un intérêt -égal le couple fortuné se rappelle sa première -entrevue, ses premiers désirs; c'est alors -que, ramenant sa pensée sur le présent qui le -charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu -malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant -plus dans l'avenir qu'une longue suite de -beaux jours, il s'abandonne avec une confiance -entière aux rêveries de l'espérance.</p> - -<p>«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus -charmant des projets; nous pourrons vivre et -mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes -hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux -seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle -ait à se plaindre d'avoir souffert de nous le moindre -tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons -où tu voudras; tout pays me semblera beau, -puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent -bien trente mille écus, nous les vendrons; nous -achèterons, dans une jolie campagne,… non pas -un château, ni même une maison,… une cabane, -Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait -seulement de quoi loger une personne, car nous -ne serons qu'un.—Comme tu dis, ma charmante -amie, nous ne serons qu'un.—Il ne nous faut -pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous -ferons deux lits, Faublas?—Oh! non, pas deux -lits.—Par exemple, le jardin sera grand, nous -le ferons cultiver… Tiens, nous marierons à quelque -jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais -qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin, -ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront -bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: -nous n'aurons pas besoin de grand'chose; toi et -moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je -ne compte point avoir de femme de chambre. -Quelqu'un seroit là quand je voudrois te dire: -<i>Je t'aime</i>, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma -parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? -Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger -pour te plaire?—Ah! de toutes les manières -tu me plairas.—Bon! voilà donc qui est décidé: -pas de femme de chambre…—Mais une cuisinière…—Est-ce -que nous aurons une cuisinière?—Le -moyen de faire autrement?—Le moyen? Tu -crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,… -nos quatre repas? car nous aurons toujours faim… -Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des œufs, -des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je -te ferai des brioches, des galettes, et de temps en -temps de bonnes petites crèmes… Oh! je te régalerai -bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous -paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera -moi qui…—Meilleur! cent fois meilleur!—Ainsi, -dit-elle en m'embrassant, nous ne serons -donc qu'un dans la cabane!… Écoute, notre -argent que tu auras placé nous rapportera plus de -cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément -riches! tu le vois: notre nourriture ne -nous coûtera presque rien, et notre entretien se -bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour -l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est -tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas -davantage non plus à toi, mon ami: tu n'as pas -besoin de beaux habits pour paroître charmant. -Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre -revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore -quelques pauvres gens… La moitié pour nous, -c'est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux, -ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons -d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons -ensuite sur le nécessaire.—Adorable enfant!—Enfant! -pas plus que vous… Il te plaît -donc, mon projet, Faublas?—Il m'enchante!—Que -je suis heureuse d'avoir de l'invention! vous -n'auriez pas trouvé cela, vous… Je ne t'ai pas -encore tout dit. Reste l'article le plus important.—Voyons.—J'accoucherai, -je nourrirai notre -enfant.—Tu le nourriras, mon Éléonore?—Je le -nourrirai et lui apprendrai… à t'aimer de tout son -cœur d'abord! sois tranquille,… je lui apprendrai -à broder, à jouer du piano…—Et encore à faire -de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne -sauroit avoir trop de talens… Eh bien! qu'est-ce -donc, ma chère amie? Tu pleures!—Sûrement -je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! -quand je m'attendris, vous êtes gai!—Cette -gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon cœur… -Éléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant: -je lui apprendrai à lire…—Dans nos yeux -tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.—A -écrire…—Tous les jours! tous -les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime -mieux que la veille.—A danser…—A danser -sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.—A -faire des armes…—Ah! pourquoi? Dans -cette campagne où nous ne serons environnés que -de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il -besoin de savoir tuer quelqu'un?—Tu as raison, -mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré -comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, -comme sa mère, défendu par l'amour de tout le -monde.—Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, -j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. -Nous allons donc passer ensemble le reste de -notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer -jusqu'à notre dernier soupir! M<sup>me</sup> d'Armincour -ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. -Ton père ne pourra plus t'arracher -à ma tendresse.—Mon père, je l'abandonnerois!—Eh! -pourquoi non? j'abandonnerai bien ma -tante.—Mon père qui m'idolâtre!—Ma tante -ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet -pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent, -rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai -pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions -leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, -ce sera pour nous un surcroît de bonheur; -nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la -nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois -renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés: -nous oublierons au sein de l'amour nos -ingrates familles, et mutuellement nous nous -tiendrons lieu de l'univers entier.—J'abandonnerois -mon père et ma… ma sœur!»</p> - -<p>O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes -larmes te vengeoient.</p> - -<p>«Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons -à quelque bon laboureur, à quelque honnête -homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, -et qui la rendra plus heureuse… Pourquoi -ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?—Mon -amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant -de preuves de ton amour si tendre augmenteroient -le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant -davantage, je suis obligé de me l'avouer, -et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, -ce projet…—Impossible! la raison?—Il y en a -malheureusement plusieurs.—J'en connois une, -ingrat! votre amour pour Sophie!—Je ne parle -point de ma femme… Tu ne songes donc pas à la -foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, -dont ta fortune est maintenant le patrimoine?—Ma -fortune leur restera-t-elle, quand je serai -morte de désespoir?—Tu ne songes pas à l'éclat -que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, -tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion -un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire -détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?—Que -m'importe, puisque je ne suis pas -tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains -jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et -l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?—Espères-tu -que M<sup>me</sup> d'Armincour consente -jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce -condamnée par la voix publique?—Eh! que -m'importe encore, que m'importe ma tante, quand -il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc -me faire regretter le temps où je n'aimois que ma -tante?—Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère -que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne -pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité -de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces -forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, -pas un seul asile pour deux amans.—Pas un asile! -J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous -bien, changeons de nom, cachons-nous dans -le plus misérable village, on ne viendra pas nous y -chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre -nos persécuteurs une dernière ressource: nous -nous tuerons.—Nous nous tuerons!—Oui, vivre -ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! -et vous m'enlèverez!—Nous nous tuerons! -Éléonore, et notre enfant?—Notre enfant? notre -enfant?… Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: -il a raison! quel parti prendre?—Un parti… -cruel autant que nécessaire… Mon amie, ma trop -malheureuse amie,… te souviens-tu de ce que ta -tante… te proposoit l'autre jour?—Et vous aussi, -Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! -C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les -bras d'un homme!—Éléonore, il ne me paroît -pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!…—Affreux! -plus affreux que la mort!—Éléonore, -et notre enfant?»</p> - -<p>Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. -Il me parut que le moment étoit venu de -lui détailler avec force la foule des raisons qui -devoient la convaincre et la déterminer. «Tout -cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment -ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais…—Mon -amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour -cette épreuve; peut-être qu'en lui donnant une -nuit tout entière…—Une nuit entière! Un -siècle de tourmens!… Et, comme la première -fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?—Gardons-nous-en -bien. Tes fréquentes migraines, -tes maux de cœur, et beaucoup d'autres indispositions -doivent causer déjà quelques inquiétudes -à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner -de pareils ordres après six mois de silence, ton -mari pourroit concevoir de terribles soupçons. -Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un -médecin discret, adroit, complaisant, un médecin -qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui -t'ordonne… le mariage.—Où trouver l'homme -dont vous me parlez?—Partout. Nos docteurs -sont gens d'honneur, accoutumés à garder le -secret des familles, à maintenir dans les ménages -la paix et…—C'est-à-dire que j'irai confier à un -étranger…—A un étranger!… En effet, je n'en -vois pas la nécessité… Un ami peut… Tiens, je -me charge d'amener le médecin… Tes pleurs recommencent, -mon Éléonore! Ah! comme le -tien, mon cœur est déchiré…—Je vais m'immoler, -dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai -moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai -seulement sa maîtresse.»</p> - -<p>Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis -de vains efforts pour la consoler du malheur qui -la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à -quatre heures du matin. Alors, comme il falloit -que je la quittasse, nous convînmes que, dans la -journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, -et que la nuit d'après verroit le sacrifice -douloureux s'accomplir.</p> - -<p>Cependant, tout préoccupé la veille du désir de -la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer -jusqu'à son appartement, oublié les moyens -d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: -comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! -tu vas t'en aller, mon ami!—Oui, je -n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très -parée, courant les rues toute seule à quatre heures -du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, -et je ne me soucie pas du tout de retourner -à Saint-Martin.—Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. -Attends. Je vais me lever aussi; nous -éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra -le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, -je te reconduirai moi-même jusqu'à ta -porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce -matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable -que tu rentrasses à ton couvent à la pointe -du jour.»</p> - -<p>Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit -entièrement dévoué, mit beaucoup de -zèle à nous servir. M<sup>me</sup> de Lignolle ne me quitta -qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au -signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai -me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand -M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma -nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon -père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! -la migraine… me cause encore quelques douleurs -sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de -plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois -des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»</p> - -<p>Comme je parlois encore, mon bonheur amena -chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui -n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux -combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. -Cependant le baron finit par descendre chez lui. -Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses -plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur -que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours -encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon -père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, -mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le -plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve -de politesse, et convenez que la visite du baron ne -vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est -très aimable; mais il est mon père. C'est la société -des jeunes gens que vous aimez.—C'est celle -que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande -nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine -comtesse très obligeante qui, la première fois que -je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour -vous livrer à M<sup>me</sup> de B…?—Sans doute, je me -la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites -pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette -comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de -la marquise: on assure que ces deux femmes -avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont -brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand -bruit dans le monde; on en parle très diversement. -Un de ces jours, allant rendre à la marquise -de Rosambert<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ma première visite, je trouvai -chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment -d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle -vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons -cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: -j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un -important service.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Sa mère.</p> -</div> -<p>Je ne lui cachai de mes aventures avec M<sup>me</sup> de -Lignolle que celles où M<sup>me</sup> de B… se trouvoit -mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la -nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de -la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent -encore un inépuisable sujet de plaisanteries, -et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: -«Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour -aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible -de refuser une aussi joyeuse commission -que celle dont M<sup>lle</sup> de Brumont m'honore. Demain -elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre -à sa confiance; demain elle me rendra cette justice -de convenir que le plus habile docteur n'eût pas -pris de meilleures mesures que moi pour assurer à -l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»</p> - -<p>Un moment après le départ de Rosambert, la -baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de -l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de -Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait -que personne n'ignore. Cependant sa femme est -enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car -cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle -en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui -son mari, si M<sup>me</sup> d'Armincour ne s'y fût -opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, -qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela -qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne -époux consomme son mariage, ce qui n'est pas -une chose facile; mais quelque chose de plus difficile -peut-être, c'est de déterminer M<sup>me</sup> de Lignolle -à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier -que le père de son enfant qui puisse amener la -malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle -quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira -qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, -qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra -prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout -est prêt pour demain; tout va manquer, si M<sup>lle</sup> de -Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur -le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici -votre fils déguisé pour le conduire chez M<sup>me</sup> de -Lignolle. M<sup>lle</sup> de Brumont y passera la journée; je -vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, -il faudra qu'elle y retourne encore un moment. -La petite femme désolée aura besoin qu'un -regard de son amie la console. Le lendemain, -votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra -dîner avec vous.»</p> - -<p>M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, -garda quelque temps le silence. «Madame, -dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas -quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; -il m'adressa la parole: «Mettez deux fois -encore les habits de M<sup>lle</sup> de Brumont; mais songez -qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les -reprendre jamais.»</p> - -<p>Il n'y avoit pas un quart d'heure que M<sup>me</sup> de -Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à -M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa -lecture, le baron prit un air sombre, il donna -même quelques signes d'impatience, et s'écria -plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une -nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! -oui, mon fils.—Il n'est pas question -de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni -de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, -Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, -quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez -demain votre déguisement perfide, et -même après-demain matin, je l'ai permis;… mais -que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière -fois, comprenez-moi bien.»</p> - -<p>Le lendemain, avant midi, la baronne et moi -étions chez M<sup>me</sup> de Lignolle; mon médecin ne -se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût -reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du -chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant -jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de -grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli -docteur, galant, mielleux, presque léger, presque -charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à -mon Éléonore.</p> - -<p>«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la -montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant! -où va-t-elle se nicher? sur une figure et -dans des yeux comme ça! je vous demande si ce -n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse -pour l'aller chercher là. Mais patience! -nous la ferons déguerpir…—Monsieur le docteur -connoît la pièce nouvelle?—Elle ne vaut -rien… Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment -de répit! la foule des malades se jette sur moi! -Au reste, c'est assez naturel: on est las de se faire -enterrer par d'autres… Belle dame, voyons le -pouls… Ah! la jolie main! la charmante main!» -Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse -en riant.—Oui, répondit-il, je sais bien que les -autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette -peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour.</span></p> - -<p>Il est gai, le docteur!… (<i>Bas à Faublas.</i>) Recevez -mes remerciemens: c'est vous sans doute qui -déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la -puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la -jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous -êtes un honnête homme.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Il court un bruit de guerre. L'empereur a des -projets de conquêtes. Si j'étois à la place du -Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille -hommes, je passerois le Danube… Il est agité, -belle dame.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en riant</i>.</p> - -<p>Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à -rire… Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne -sais quoi qui le fait aller trop vite… Et j'irois -assiéger Vienne… Madame se plaint de maux de -cœur, je crois?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je -ne m'en plains pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Cependant il faut prendre garde: on ne badine -point avec le cœur! c'est la partie noble… Vous -sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas -pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, -j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg -pour aller faire une visite à cette -ambitieuse impératrice… A-t-elle un bon sommeil?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p> - -<p>Docteur, les ambitieux ne dorment guère.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Oh! c'est de madame que je parle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>riant toujours</i>.</p> - -<p>Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps -je dors mal… (<i>Elle prit un air sérieux et tendre; -puis, me lançant un regard prompt, mais significatif, -elle ajouta</i>:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une -ambition, celle de me passer des ordonnances du -médecin.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Vraiment, belle dame, je conviens que le -meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut -céder à la nécessité quand elle presse… A la fin -de la campagne, je reviendrois me délasser dans -mon sérail… Mais je voudrois avoir des Françoises -dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Moi aussi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de -si aimable que les Françoises! J'en vois ici plusieurs -qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur, -vous en possédez une qui en vaut mille; -mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez -encore deux ou trois cents comme celle-là, sans -compter beaucoup d'autres que vous feriez venir -d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, -de Cachemire, de l'Afrique, de l'Amérique, et de -toutes les parties du monde enfin!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p> - -<p>Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à son mari</i>.</p> - -<p>Je crois que tant de monde ne vous donneroit -que de l'embarras.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! -N'allez pas vous fâcher contre moi: ce n'est pas -sérieusement que je conseille à monsieur le comte… -(<i>A M. de Lignolle.</i>) Lui donnez-vous beaucoup -d'exercice?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. -Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame -a de l'appétit?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>J'en avois, je le perds.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Vous le perdez… Vous ne dormez pas… Belle -dame, votre âme est affectée de quelque peine -secrète.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Docteur, vous vous connoissez aux affections -de l'âme.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Mieux que personne.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez -que je mette votre profond savoir à l'épreuve: -mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien -qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la -gêne?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Eh quoi?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec humeur</i>.</p> - -<p>Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui -met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de -madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse -et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé -de rendre la dot.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>avec hauteur</i>.</p> - -<p>Monsieur le docteur, vous me manquez!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec vivacité</i>.</p> - -<p>C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi -ne traitez-vous pas les savans avec la considération -et les ménagemens qu'ils méritent?… Ce qui -tourmente encore votre âme, c'est la composition -de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi -bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête -pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme -d'épée: c'est votre âme que je regarde; elle est -peinte… dans votre maintien,… dans vos yeux. -J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>avec joie</i>.</p> - -<p>Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile -homme… Il est vrai que je suis maintenant très -tourmenté d'une charade…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur -de Lignolle qui remplit les papiers publics -de ces quatrains, qui alimente le <i>Mercure</i> de ces -petits chefs-d'œuvre…?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>transporté</i>.</p> - -<p>Chefs-d'œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, -je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de -respect…</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Vous vous moquez! pardonnez vous-même: -car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser -plus loin la science de l'âme…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>J'ai entendu dire que madame la comtesse se -mêloit aussi de charades.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Oui, j'en ai fait une.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Très bien, belle dame; et continuez, cela vous -dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie: -votre maladie ne sera rien. Il y a seulement -dans tout cela un peu de plénitude… Oui, il y a -de la plénitude. Mais d'où vient?</p> - -<hr /> - - -<p>Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps -réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus -grande attention. «D'honneur, s'écria-t-il ensuite, -je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie -de fille! et pourtant cette jolie personne est -madame la comtesse. (<i>A M. de Lignolle, très bas, -mais très distinctement, de manière que nous ne -perdîmes pas un mot</i>:) Dites-moi: vous négligez -donc beaucoup votre charmante femme?» Nous -ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert -reprit: «Il faut bien que cela soit, car il -y a plénitude, engorgement, pléthore complète; -et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement -viendra; et après la jaunisse,… ma foi! -vous rendriez la dot, prenez-y garde.»</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p> - -<p>Je vous assure que ce n'est pas la dot…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à M<sup>me</sup> de Lignolle</i>.</p> - -<p>Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Bientôt huit mois, Docteur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Huit mois! mais vous devriez être sur le point -d'accoucher… Monsieur le comte, vite un enfant -à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds -plus des événemens.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Docteur, observez…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour</span>, <i>durement</i>.</p> - -<p>Point d'observations. Un enfant!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un ton caressant</i>.</p> - -<p>Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela -vous coûte!</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Mais…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>d'un ton amical</i>.</p> - -<p>Ah! pas de mais! Un enfant!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour</span>, <i>en pleurant</i>.</p> - -<p>Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez -peut-être l'impossible.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>en montrant la comtesse</i>.</p> - -<p>Comment! l'impossible? est-ce que madame ne -le voudroit pas?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>les larmes aux yeux</i>.</p> - -<p>Je… je…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont</span>, <i>se jetant aux genoux -de M<sup>me</sup> de Lignolle, très bas</i>.</p> - -<p>Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant… -(<i>Haut.</i>) Madame la comtesse, si vous payez de quelque -retour le tendre attachement de votre tante et -celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.</p> - -<hr /> - - -<p>La comtesse leva les yeux au ciel, puis les -ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main -dans la mienne, elle fit entendre avec un profond -soupir le fatal: <i>Je le veux.</i></p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p> - -<p>Elle le veut, qu'avez-vous à dire?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>avec des sanglots</i>.</p> - -<p>Qu'il ne le peut pas, le traître!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera -jamais entendre. La répugnance n'est pas probable. -Cette femme est charmante!… Ce n'est pas non -plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. -Quel âge à peu près? Soixante ans?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>un peu fâché</i>.</p> - -<p>Guère plus de cinquante, Monsieur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le -double, voilà des appas capables de ressusciter un -centenaire.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Oui, Docteur; mais permettez une citation:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,</div> -<div class="verse">Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,</div> -<div class="verse">Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.</div> -</div> - -<p class="attr">(<span class="sc">Destouches</span>, <i>Philosophe marié</i>.)</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme -de génie! un homme comme monsieur est en tout -point supérieur aux autres hommes… Attendez -cependant, il est très possible que nous ayons tous -raison, et je vais vous le démontrer: les gens qui -composent forcent, par de perpétuelles méditations, -le sang et les humeurs à se porter continuellement -vers la tête. C'est donc au cerveau que tous -les esprits affluent. Malheureusement le cerveau, -sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux dépens des -autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: -le bras gauche, dont vous vous servez bien moins -que du bras droit, n'est-il pas aussi le plus foible, -et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que -c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras -droit; chez lui tout le reste est gauche. C'est -tant mieux pour la gloire; mais c'est tant pis pour -l'amour.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour.</span></p> - -<p>Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié -ma nièce pour qu'on lui fît de la gloire?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; -mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi, -qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une cure -miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. -Oui, toute une académie étoit attaquée du -mal dont monsieur paroît considérablement affligé. -On ne voyoit dans cette petite ville que des visages -de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province, -qui n'entendent point raillerie sur l'article, -ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient -contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage -d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je -passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé. -Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre -des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit -d'elle-même à son état naturel. Je fis -pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir -des hommes, une potion excellente, merveilleuse; -une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux. -Dès le lendemain, chacune des crieuses -avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il -y eut de plus remarquable dans cette aventure, c'est -qu'à neuf mois de là, le même jour, presqu'à la -même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent -chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; -d'un garçon, voyez-vous! parce que les pères y -avoient mis une ardeur incroyable… Ce qui me -fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me -rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, -pour lequel ces dames sembloient s'être donné le -mot, étoit justement un jour d'assemblée. Chaque -mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de -chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un -grand sujet d'amusement pour toute la ville. -Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin -de vous composer une potion pareille. Seulement -j'estime qu'ayant plus de génie que ces messieurs, -vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en -conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je -vous enverrai le paternel breuvage, avalez-le-moi -d'un trait, et je vous réponds que cette nuit madame -en aura des nouvelles. Demain matin, M<sup>lle</sup> de -Brumont et moi, nous viendrons admirer l'effet du -remède. (<i>Il ajouta d'un ton plus bas</i>:) N'y manquez -pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment -dommage d'enterrer cette jeune femme,… et de -rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m'attend. -Bonjour, Monsieur; votre serviteur, Mesdames.</p> - -<hr /> - - -<p>Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: -car je voyois le docteur de plus en plus s'animer, -et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé la -plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et -son ton plein de confiance me rassurèrent. Sans -être ému des pressans reproches de M<sup>me</sup> d'Armincour, -il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce -ma faute si l'amour et la gloire ne s'accordent -point? N'avez-vous pas entendu le docteur? C'est -un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il -se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez -ce soir, vous verrez!» Il s'en alla très content -de lui.</p> - -<p>Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit -plus, éclata de rire. «Où donc avez-vous déterré -ce médecin vraiment aimable? demanda-t-elle.—En -effet, interrompit la comtesse, qui rioit et pleuroit -en même temps, il est bien amusant, votre -ami. Bien amusant! il a trouvé le moyen d'égayer -l'un des plus pénibles momens de ma vie.—Et ce -qu'il dit est plein de raison, s'écria M<sup>me</sup> d'Armincour, -plein de sens! Comment s'appelle ce charmant -garçon?—Rosambert.—Le comte de Rosambert? -dit la baronne; le malheureux amant de -M<sup>me</sup> de B…? J'ai entendu parler de lui très avantageusement. -Il me paroît digne de sa réputation.—Le -comte de Rosambert? répéta la marquise; -mais c'est bien ce nom-là,… c'est bien celui dont -on m'a parlé pour… Il est votre intime ami?—Oui, -Madame.—J'en suis fort aise, ce jeune -homme porte sa recommandation sur sa figure; -il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de Lignolle.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Armincour ne tarda point à me demander -poliment si je ne m'en allois pas. La comtesse -aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je restasse -avec elle toute la journée; elle protesta même que -je ne la quitterois qu'au moment fatal; et que, si -elle étoit contrainte à me renvoyer plus tôt, M. de -Lignolle n'entreroit pas dans son appartement. -«Encore une imprudence! s'écria la marquise. -Madame, je vous répète qu'il est temps que tout -cela finisse. On commence à causer dans le monde. -Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus -sur votre compte, puisque plusieurs fois, depuis -quelques jours, on s'est permis de faire, même -devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries -sur une mademoiselle de Brumont pour laquelle vous -aviez, disoit-on, l'amitié la plus vive; et comment -votre secret, un secret de cette nature, confié depuis -trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être -bien gardé? Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous -désormais par mes conseils. Si ce n'est pas -pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de -vous. Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous -obstinez point à garder aujourd'hui…—Ma tante, -je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que demain, -de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler…—Vous -voulez qu'elle reste? Il y faut bien -consentir. Vous permettrez du moins que je ne -vous quitte pas.—Hélas! vous pourriez nous -quitter sans aucun risque; vous le pourriez aujourd'hui -comme demain… Le même jour, je vous le -jure, ne verra pas un partage odieux.»</p> - -<p>Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne -nous quittât point, trouva le moment de me dire: -«Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé -la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser -ignorer; je l'en ai prié sous prétexte que M<sup>me</sup> d'Armincour, -naturellement causeuse, le diroit peut-être -à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter -à ton père et te donner beaucoup de chagrin. -Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons -avoir encore plus d'une nuit fortunée… Mais ce -ne sera ni demain, ni même… Oh! je ne pourrois -pas ainsi passer tout d'un coup des bras d'un homme -aux bras de mon amant.»</p> - -<p>La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins -trop courte. On ne manqua pas d'apporter la potion -fatale. Le comte s'en empara d'abord avec -avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, -faire une terrible grimace. Il finit même par mettre -sur la cheminée le vase heureusement à peu près -vide, et M<sup>me</sup> d'Armincour ne put jamais le décider -à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de -laisser.</p> - -<p>Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au -lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son -traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement -la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma -chère Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, -et de quel regard elle l'accompagna! mon âme en -fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux -coup d'œil sembloient également me reprocher -l'horrible sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. -Ma chère Éléonore! elle étoit pâle et tremblante -comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, -est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, -disoit à son mari, d'un ton si décidé: <i>Je -le veux</i>? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire -exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos -cœurs?</p> - -<p>Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour -fit de vains efforts pour dissimuler l'intérêt qu'il -prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit je -passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: -ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois, -causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous -sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, -exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération; -mais du moins vous fûtes à mon lever l'objet -de ma première sollicitude.</p> - -<p>«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze -jours nous irions chercher ma femme; plus de -quinze jours se sont écoulés…—J'ai, me répondit-il -avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables -à terminer d'abord… Je ne crois pas que -maintenant cela puisse être long… Prends patience -encore quelques jours, seulement quelques jours.—Adieu, -mon père.—Où donc allez-vous de si -bonne heure?—M'habiller pour me rendre chez -la baronne, et de là chez la comtesse… Vous me -l'avez permis… Je reviendrai sûrement dîner avec -vous, mon père.»</p> - -<p>Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il -nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun -de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel -de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la -voiture du médecin. C'étoit un carrosse de louage -assez bien choisi pour la circonstance: de grands -marchepieds à la françoise, une caisse étroite et -longue, une espèce de vis-à-vis gothique; la demi-fortune -d'un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert -qui montoit gravement l'escalier. M<sup>me</sup> d'Armincour -vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la -chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire, -se précipita dans mes bras avec tous les -signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je -lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui -causer de si joyeux transports. «Félicite-moi! -s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,… -il n'est toujours pas changé,… il n'est -toujours pas M. de Lignolle;… et moi, je ne suis -toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»</p> - -<p>A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit -sans doute entendu le médecin arriver, entra; et, -sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa -la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est -pas rétabli; que dites-vous de cela?—Ce que je dis! -que ce n'est pas la faute de mon remède; que vous -êtes un homme de génie comme on n'en voit -guère.—Heureusement! s'écria la tante.—Un -homme de génie incurable, poursuivit Rosambert; -un homme de génie dont la tête sera toujours -étonnante, mais qui du reste demeurera impotent -toute sa vie.—Peut-être aurois-je bien fait de -ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la -fiole.—Certainement, vous auriez bien fait; mais -n'importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit -pu suffire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne -sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous -a rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais -vous n'en reviendrez, jamais.—Quoi! vous pensez -que le cours…»</p> - -<p>Le comte fut interrompu par la brusque arrivée -de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de -vaisseau. L'impatient marin se précipita dans l'appartement -de sa belle-sœur, sans attendre qu'on -l'eût annoncé. C'étoit un homme de cinq pieds -dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce -d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes -moustaches, une longue épée; l'air du monde le -plus farouche, tous les gestes d'un grenadier, tout -le maintien d'un coupe-jarret.</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>d'un ton préoccupé</i>.</p> - -<p>Bonjour, mon ami… (<i>A Rosambert.</i>) Vous pensez -que le cours du sang et des humeurs est invinciblement -déterminé?…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Qui est malade ici?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Madame votre belle-sœur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Elle est malade, cette femme! c'est peut-être -tant mieux. Corbleu! nous verrons.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>tout bas à M<sup>lle</sup> de Brumont, qui vient -de lancer au vicomte un coup d'œil menaçant</i>.</p> - -<p>Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet -énorme personnage. Sa venue ici ne me paroît pas -d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la -modération.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait -comme il devroit être.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Qu'as-tu donc?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>J'ai… que je n'ai pas d'équilibre.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien -planté sur tes deux jambes, et tu te tiens aussi -droit que moi!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est -l'équilibre de tout le monde, celui-là. Ce qui -manque à monsieur, c'est la juste proportion des -affections du corps…</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Et des affections de l'âme: voilà.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné -que tu ne m'en eusses pas déjà étourdi… (<i>A -Rosambert.</i>) Écoutez donc, mon cher monsieur: -c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais -que cinq cents diables m'emportent si j'y comprends -un mot!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous -l'expliquer encore: le corps de la femme est -malade, parce que l'esprit du mari se porte trop -bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, -qu'elle fît un enfant…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, -sais-tu bien qu'on dit que ta femme n'a pas besoin -de toi pour cela?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p> - -<p>Voilà un <i>à propos</i> d'une impertinence… Savez-vous -bien, vous, Capitaine, que, si tous les officiers -de la marine vous ressembloient, ce seroient -de fort vilains messieurs!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par -hasard?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p> - -<p>Eh bien! si j'en avois un?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Quand vous en auriez trente, je les prierois les -uns après les autres de venir derrière le couvent -des Chartreux…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p> - -<p>Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, -que le premier qui s'y rendroit pourroit épargner -le voyage à tous les autres.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>avec mépris</i>.</p> - -<p>Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une -femme!</p> - -<hr /> - - -<p>Le ton dont il prononça ces paroles me rassura -pleinement sur le sens très équivoque de ses questions -précédentes. J'allois répliquer avec chaleur, -quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur -moi, me dit tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! -Songez qu'il y va du salut de votre Éléonore.» -Cependant M<sup>me</sup> de Lignolle, avec la vivacité -qu'on lui connoît, venoit de signifier à son insolent -beau-frère que, s'il continuoit à lui manquer -ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure mettre -à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, -s'écria le comte: c'est une tête chaude.»</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>au capitaine</i>.</p> - -<p>Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent -propos que vous venez de rendre en a menti. Je -suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure, si -on l'exige, je vais signer que madame la comtesse -a, tout au contraire, grand besoin de son mari -pour cela. Malheureusement, monsieur le comte -n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du -tout. Il est constitué de manière que, dans tout -son individu, l'esprit l'emporte de beaucoup sur -la matière.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose -des…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on -peut faire un enfant à sa femme. J'aurois donc -voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à suspendre -un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus -le corps de faire quelquefois les siennes. J'aurois -voulu rétablir l'équilibre.</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>au capitaine en riant</i>.</p> - -<p>Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles -de chimie, regarde un peu ceci; j'en ai bu tout ce -qui manque dans la fiole.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>après avoir remué le vase et mis sur -la langue une goutte du liquide</i>.</p> - -<p>Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, -ce breuvage de cheval?</p> - -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p> - -<p>Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>en saluant le capitaine</i>.</p> - -<p>C'est le docteur,… Monsieur le censeur. La -preuve que ma potion n'étoit pas trop forte, c'est -qu'elle n'a rien fait.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Corbleu! une décoction de mouches cantharides! -l'aphrodisiaque le plus puissant! et à une -dose… Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, -je serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. -Il y avoit de quoi mettre en fureur tout mon -équipage.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>en pleurant</i>.</p> - -<p>Cela pourtant n'a rien fait.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Rien fait!… Corbleu! mon pauvre frère, il -faut que tu aies de la glace dans le cœur, dans les -entrailles et partout. Corbleu<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>! de quel limon -notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est -pas le même sang qui coule dans nos veines, au -moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai que -je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; -mais de tout temps, il faut en convenir…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On met toujours <i>corbleu</i>, parce qu'on ne peut pas -rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont -le capitaine usoit familièrement.</p> -</div> -<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>en se frottant les mains</i>.</p> - -<p>C'est pourtant mon génie qui est cause de -cela!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise -que tu l'aies pris pour toi tout entier: car, à ce -compte-là, tu en as eu dès ta première jeunesse, -du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois -dire tout à l'heure, de tout temps, mon cher frère -aîné s'est montré du côté du beau sexe un fort -petit monsieur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>au capitaine, toujours en -pleurant, mais avec colère</i>.</p> - -<p>Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous -souffert qu'il prît une femme?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un -mariage avantageux?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>en fureur</i>.</p> - -<p>L'affreux calcul!… (<i>Au comte de Lignolle.</i>) Maudit -bel esprit! je voudrois maintenant que ta -femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de cheveux -sur la tête.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je -la lui ferai bien passer, moi. Je suis revenu dans ce -pays-ci tout exprès.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>au capitaine</i>.</p> - -<p>Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que -quelqu'un (<i>en jetant un regard sur M<sup>lle</sup> de Brumont</i>) -de ma connoissance te donnât autant de coups -d'épée que ma nièce a de cent mille livres de -rente.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>du ton de la menace et en -ricanant</i>.</p> - -<p>Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi -son nom, bonne femme!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour.</span></p> - -<p>Bonne femme!… son nom!… son nom!… Va, -va, tu ne le sauras peut-être que trop tôt.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Corbleu! nous verrons… Au reste, mon frère, -tenez-vous sur vos gardes… Lisez cet article -d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant dans le -port de Brest: <i>Tu m'avois dit que ton frère ne -pourroit jamais consommer son mariage…</i> Je ne -me souviens pas d'avoir dit cela; mais c'est égal, -continuons: <i>Comment se fait-il donc que ta belle-sœur -soit enceinte?</i> L'est-elle?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p> - -<p>Elle ne l'est pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>A la bonne heure, corbleu!… (<i>A son frère.</i>) -Cette lettre est signée <i>Saint-Léon</i>, un de mes amis, -tu sais bien… Bouillant de colère, je prends la -poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon -dit ne m'avoir point écrit; je lui montre ce -papier, il me prouve que ce n'est pas son écriture, -qu'on a seulement voulu l'imiter.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>bas à M<sup>lle</sup> de Brumont</i>.</p> - -<p>Je crains bien que ce ne soit une perfidie de -votre marquise… (<i>Au capitaine.</i>) Voyons cette -lettre… (<i>En la lui rendant.</i>) Si vous êtes un homme -raisonnable, je vous demande quelle foi méritent -les inculpations d'un faussaire?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit -pas tout à fait vrai; mais la fumée ne va pas sans -feu… Je compte m'établir ici pendant quelques -jours, et que je voie un gringalet s'approcher -d'elle! Je consens qu'un million de tonnerres -m'écrase, si je ne lui mets dans sa poche les deux -oreilles du <i>mirlifleur</i>.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p> - -<p>Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à -moi. Vous l'avez rendu malheureusement -trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous -ne pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous -dévore, vous buvez le sang de vos frères. La -France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux -duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore -dans le royaume quelques braves jeunes gens -qui, pour ne pas faire, comme vous, métier de -massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très -capables de vous combattre, et peut-être de vous -punir. Si j'étois à la place de la comtesse, je voudrois -du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée -par vos menaces, je prendrois un amant… que -j'avouerois; je me plairois à choisir parmi ces -jeunes gens le plus foible peut-être…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec enthousiasme</i>.</p> - -<p>Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un -joli garçon, d'une adresse extrême, d'une étonnante -force, d'une intrépidité rare; et moi qui -vous parle, Madame la comtesse, je consentirois -à perdre la vie si celui-là, tout au contraire, ne -vous rapportoit pas les oreilles du capitaine, quand -vous les lui auriez demandées.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec promptitude</i>.</p> - -<p>Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, -n'est-il pas vrai, Comtesse? vous ne les lui demanderiez -point; vous ne vous vengeriez des menaces -d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! -En attendant, je vais toujours m'établir -ici…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Dans cet hôtel? il n'en sera rien.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p> - -<p>Comment! mon frère, je ne logerai pas chez -toi?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Assurément non: car je ne le souffrirai pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>au comte</i>.</p> - -<p>Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? -ah! tu te laisses mener par une femme! Corbleu! -je voudrois être à ta place seulement pendant -vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je -lui ferois voir du pays, moi! (<i>A la comtesse.</i>) Là! -là! ne vous fâchez pas! on ne restera pas ici -malgré vous, mais on se logera dans la même -rue,… et comptez que je vous surveillerai, Princesse! -comptez que ce ne sera pas ma faute, si -vous réussissez à devenir une petite catin.</p> - -<hr /> - - -<p>A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse -devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui -jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa -main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre -coup pour coup. De la main gauche j'arrêtai son -bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant -au collet, je le repoussai si vigoureusement que je -l'envoyai chercher à reculons, jusqu'au bout de -l'appartement, un appui contre la croisée, qu'il -brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il -descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, -bien! crioit M<sup>me</sup> d'Armincour: il faut -le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait -mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui -veut la battre!» Je n'avois pas besoin des encouragemens -de la marquise; j'étois si transporté -de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée -de M. de Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en -se déshabillant chez sa femme, je m'élançai pour -la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque -sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut -à moi. «Malheureux! me dit-il, si vous la -tirez, vous allez vous trahir.»</p> - -<p>Cependant le capitaine, assis sur les débris de -la fenêtre, me regardoit d'un air étonné, se contemploit -lui-même avec surprise, rioit d'un gros -rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse -qui, du premier coup, m'a campé là! A-t-elle -des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un homme -de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au -dépourvu! un enfant vous battroit!… Mais cette -épée qu'elle vouloit tirer contre moi! qu'est-ce -que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? -une épingle noire? (<i>Enfin il crut devoir -se relever.</i>) Adieu, les charmantes dames; adieu, -mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite -sœur. Je me souviendrai de la bonne réception -que vous m'avez faite. Corbleu! je ne m'en vais -pas loin, et j'aurai l'œil sur votre conduite. Laissez-moi -faire.» Il sortit.</p> - -<p>«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors -M<sup>me</sup> de Lignolle à son mari. Votre tranquillité -me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer -sans changer seulement de place?» Il lui répondit -d'un air préoccupé: «Oui, oui… Plaît-il?… -Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit là, -mon esprit ailleurs… Je médite le plan d'un nouveau -poème: il aura huit vers, celui-là;… j'irai -peut-être jusqu'à la douzaine;… et, puisque le -docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, -je veux justifier les éloges qu'il donne à mon… -génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit -un… petit chef-d'œuvre, comme il appelle les -autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche -à cela.»</p> - -<p>Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes -à nous regarder tous en silence. Chacun de -nous, peut-être étonné du présent et inquiet de -l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. -M<sup>me</sup> de Fonrose la première ouvrit la bouche -pour nous recommander beaucoup de prudence; -la marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne -revît jamais sa nièce: sa nièce protesta qu'il valoit -mieux mourir que de renoncer à moi; moi, -par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore -de ma constance inébranlable, et je jurai que -son grossier beau-frère me feroit bientôt raison -des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui -tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. -«Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise -résolution. Vous devez, mon ami, pour l'intérêt -commun, dissimuler votre ressentiment contre le -vicomte; vous n'avez rien à faire que d'attendre -les événemens: madame, quand elle ne pourra -plus cacher son état, en fera la confidence à son -mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d'autres, -prenne doucement la chose et avoue l'enfant. -Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est -alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez -dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre; -et je vous connois! tout sera fini.»</p> - -<p>Tout le monde ayant reconnu que le conseil de -Rosambert étoit infiniment sage, M<sup>me</sup> d'Armincour, -en sanglotant, me remercia de ce que j'avois -défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre -toujours, et m'ordonna de m'en aller pour -ne plus revenir. «Pauvres enfans! ajouta-t-elle en -nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le -cœur; mais il faut, il le faut… Ah! Monsieur de -Rosambert, pourquoi celui-là n'est-il pas son -mari!…—Viens ce soir, murmuroit tout bas mon -Éléonore, à minuit… Nous avons mille choses à -nous dire… Viens.—Oui, ma charmante amie, -oui.—De bonne heure, parce que la marquise -doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra -pas souper.»</p> - -<p>Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, -elle me tenoit pressée sur son sein, elle me faisoit -mille caresses, et même elle baisoit avec transport -mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, -comme si elle eût pris congé de mes habits, comme -si elle eût deviné qu'elle ne devoit plus voir M<sup>lle</sup> de -Brumont.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p>On ne parvint que difficilement à nous -séparer. «Ah! Madame la baronne, restez -du moins quelque temps avec elle, -et tâchez de la consoler.—Je le veux -bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, -qu'il vous ramène. Dans une heure, je vous -rejoins chez le baron.</p> - -<p>—En voilà une qu'il faut plaindre, me dit -le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement -véritable.—Rosambert, croyez-vous -que je ne l'aime pas?—La bonne question! -Je sais bien que vous les aimez toutes.—Oh! -celle-là, c'est de tout mon cœur; je la préfère…—A -Sophie?—A Sophie!… non,… non pas à -Sophie.—A M<sup>me</sup> de B…?—Oui, mon ami.—Tant -mieux! s'écria-t-il… Tant mieux pour moi: -cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable -enfant: car voilà certainement d'où vient la haine -que la marquise lui porte.—La haine?—Assurément; -pensez-vous que ce puisse être une autre -que M<sup>me</sup> de B… qui ait écrit cette lettre pseudonyme -au vicomte?—Ah! Rosambert, pouvez-vous -la soupçonner d'une…—Mon ami, vous ne -vous défiez pas assez de cette femme-là.—Mon -ami, vous vous en défiez trop… Au reste, je vous -le demande en grâce, parlons d'autre chose.—Volontiers! -aussi bien je veux vous apprendre une -nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je -me marie demain.—Et vous voulez que cette -nouvelle-là m'étonne? Votre convalescence est -affermie: il est clair que vous allez vous marier -tous les jours.—Ne croyez pas que je badine. -C'est très sérieusement que je me marie.—Très -sérieusement!—Oui, sérieusement; au pied des -autels.—Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu -parler.—Il y a cependant plus de quinze -jours qu'il en est question. On m'a fait donner ma -parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce -soit, sans distinction: les grands parens, qui craignoient -l'opposition de tout le reste de la nombreuse -famille, ont exigé le plus profond secret; -ils ont même acheté la dispense des bans. Ma -mère aussi me recommandoit le silence; elle -trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à -manquer par quelque indiscrétion.—Je ne reviens -pas de ma surprise. Quoi! Rosambert, à vingt-trois -ans, a pu se déterminer…—Il l'a fallu. -D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, -la confidente de M<sup>me</sup> de B…!—Oui.—C'est -elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une chaleur… -De quelque prétexte qu'elle ait essayé de -couvrir l'intérêt extrême qu'elle y mettoit, je ne -me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne -m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit -moins pour m'obliger que pour désoler son ancienne -amie; et sur cet article, j'en conviens, il -étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté -que moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé…—La -marquise?—Oh! dès qu'on parle d'une marquise, -il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier, -celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise -de Rosambert. La marquise m'a pressé, prié, -conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas -aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé -fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j'épouse -vingt mille écus de rente et une jolie fille.—Jolie?—Oui, -vraiment: l'air un peu niais -cependant, et d'une innocence… à faire mourir -de rire.—Quel âge?—Pas tout à fait quinze -ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je -me charge.—Son nom?—Vous le saurez après-demain. -Tenez, venez après-demain, de bonne -heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever -de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain? -Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un -peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air -encore tout étonné? Vous riez!—Oui, vous me -faites penser à quelqu'un.—Il a raison! Je suis -admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre -ce qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils -pas familiers ces airs du lendemain? N'a-t-il -pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? -Et que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a -point parlé!… Mais n'importe, Chevalier, vous -pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire -d'intéressantes observations, vous rendre compte -à vous-même de ce que vous éprouverez auprès -d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois -ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites -douleurs secrètes, le charmant embarras.—Voilà -bien, mon cher Rosambert, les idées d'un franc -libertin.—Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous -en défendez point… Moi qui vous parle, ne trouverai-je -pas mon compte à cela? N'aurai-je pas -aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus -enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très -inutilement?… Je connois les petits inconvéniens -de l'hymen; je connois le plus inévitable de tous, -surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami -du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur -le vainqueur, ne vous applaudissez pas d'avance -d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous -en avertis avec confiance, je compte ne jamais -aller grossir l'universelle confrérie.—Bon! voilà -encore une exception; et c'est Rosambert, Rosambert, -qui, même la veille des noces, a déjà le -langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir -oublié combien de fois l'aveugle entêtement de -ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans -sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y -en a pas un qui ne le soit, et chacun en particulier -vient vous affirmer que lui ne l'est pas. Et -vous aussi, Rosambert, vous aussi!—Faublas, -écoutez-moi, et dites vous-même si je n'ai pas -quelques raisons d'attendre une autre destinée. -Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par -d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde -qu'il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu'un -vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la constante -expérience des temps passés et de l'âge présent, -ose cependant braver à la fois son siècle et l'avenir; -qu'en épousant une jeune femme, il nous -porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que -tant d'autres ont été faits par lui; cela crie vengeance: -la foule des célibataires doit en ce cas se -réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. -Mais moi qui commence à peine mon printemps, -que le monde recherche, que les femmes caressent, -moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune -espèce de plaisirs…—C'en est assez, Rosambert, -n'achevez pas, je vous en supplie, vous me causez -trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de bien -puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs -jugemens. Je ne vous reconnois plus! C'est au -point que, si j'avois moins de chagrin, je me moquerois -de vous.—Vraiment!… Il faut que j'y -prenne garde; vous me donnez une véritable -épouvante… Allons… Eh bien! me voilà déjà -résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant -homme. Je promets bien, quoi qu'il puisse arriver, -qu'on me trouvera toujours moi-même… Oui! si -la jeune femme a quelque affaire de cœur, il faudra -qu'elle soit horriblement maladroite pour que je -m'en aperçoive, je vous assure. Je crois qu'on ne -peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On -ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à -votre aise.—Moi, Rosambert? Ah! puisse tout -le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux -liens! Ces maximes que je répétois tout à -l'heure, ce sont les vôtres. Je n'en eus jamais de -pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis trouvé -toujours entraîné: la marquise fut mon premier -attachement; Sophie est mon unique passion; -M<sup>me</sup> de Lignolle sera mon dernier amour. Dieu -vous entende et vous en préserve!»</p> - -<p>Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; -nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes -pendant à peu près deux heures, et le temps ne me -parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir -sans cesse de mon Éléonore. Enfin on me reconduisit -à l'hôtel. M<sup>me</sup> de Fonrose sortoit de l'appartement -de mon père comme j'y entrois: le baron -paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et -tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle avec un dépit -mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir -de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête… -Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main -jusqu'à ma voiture… Chevalier, si vous voyez -bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la -perdrai, dussé-je me perdre avec elle.»</p> - -<p>Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous -nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique -nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que -l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?—Mon -fils, je suis malade d'inquiétude et de chagrin… -Mais vous non plus, vous ne touchez à -rien?—J'ai ma migraine.—Votre migraine! -je vous conseille d'y renoncer. Elle ne réussira pas -cette fois… Mon fils, lisez le dernier article de -cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite -poste:</p> - -<blockquote> -<p><i>On croit devoir aussi vous avertir que M<sup>lle</sup> de -Brumont a passé la nuit dernière chez M<sup>me</sup> de Lignolle, -et que c'est encore la baronne de Fonrose -qui l'y a conduite.</i></p> -</blockquote> - -<p>—Un écrit anonyme, mon père!—Fort bien, -mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n'est -pas vrai?… Mon fils, vous ne sortirez plus le soir… -Et M<sup>me</sup> de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort -altérée, M<sup>me</sup> de Fonrose n'abusera plus de ma -confiance… Elle ne me trahira plus, l'ingrate baronne!… -Mon ami, je suis homme, et par conséquent -sujet à l'erreur. Quelquefois je m'égare; -mais, dès que j'aperçois l'abîme, je fais un pas en -arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il -en prenant mes mains dans les siennes, ne -voulez-vous m'imiter que dans mes foiblesses? Ne -l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, -cette enfant si malheureuse et si charmante?—Qui? -Sophie?—Non, M<sup>me</sup> de Lignolle!—M<sup>me</sup> de -Lignolle!—Puisqu'elle est enceinte, puisque -désormais son mari ne peut croire… Comment -fera-t-on pour la sauver?—Oh! ne m'en parlez -pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant -quelque moyen de l'arracher aux malheurs qui la -menacent. C'est en vain que je me tourmente. Je -suis au désespoir!—Son beau-frère est arrivé: -vous venez déjà d'avoir ensemble une terrible -scène!… Mon fils, connoissez-vous le capitaine?—De -réputation, mon père.—Savez-vous qu'elle -est affreuse et grande, sa réputation?—Affreuse -et grande, je le sais.—Savez-vous que le vicomte -de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?—Souvent?… -Je le veux croire.—Savez-vous que -cet homme-là s'est battu deux cents fois peut-être?…—Tant -pis pour lui.—Qu'il n'a jamais -été blessé?—Il n'est pourtant pas invulnérable -sans doute!—Qu'il a mis bien des pères de famille -au désespoir?…—Monsieur le baron, que -vous importe?—Que sa fatale épée a moissonné -des jeunes gens de la plus grande espérance?—Eh! -mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune -homme obscur pour les venger tous.—Mon fils, -le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt -que M<sup>lle</sup> de Brumont est l'amante de M<sup>me</sup> de Lignolle; -j'avoue qu'il découvrira plus difficilement -que M<sup>lle</sup> de Brumont est le chevalier de Faublas; -mais enfin,… tôt ou tard tout semble nous assurer -qu'il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous -alors?—Ce qu'il faudra faire? Voilà, Monsieur le -baron, permettez-moi de le dire, une étrange…—A -Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise -que je veuille outrager ton jeune courage! je -t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la -fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir -extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier; -mais c'est de mon fils! c'est dans mon fils que j'ai -mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je -jouissois quand je te voyois, à peine adolescent, -n'avoir plus d'égal dans aucun de tes exercices: -tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue, -un fougueux cheval, que les plus fameux -écuyers ne montoient qu'en tremblant; tantôt, avec -le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du premier -coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; -tantôt, dans un assaut public, aux yeux d'une -nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou -désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le -régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant -au jeune chevalier le prix des armes, venoit -me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me -l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et -non sans quelque espèce d'inquiétude: ta supériorité -ne seroit bien consacrée que lorsqu'un -événement toujours fatal t'auroit obligé de subir -une dernière épreuve, trop communément malheureuse, -une épreuve pour le succès de laquelle, sans -le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt -soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus -que bien, j'ose le dire. Si la colère l'eût moins -aveuglé, ce M. de B…, qui jouit de quelque réputation -dans les armes, il auroit pu t'admirer à la -porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, -avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant -le fer ennemi comme s'il eût encore été question -de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois -dans ce combat devenu inégal autant -d'habileté que de force, autant de vaillance que -de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que -Faublas, aussi intrépide qu'adroit, ne rencontreroit -jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans -un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent -peu commun et d'une vertu plus rare, ton -heureux père, au comble de la joie, se rappela -qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin -de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque -mouvement d'orgueil, contempler son ouvrage. -Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant -encore, je me reprochai d'avoir attendu -l'événement pour rendre justice au plus digne -des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières -défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir -pas cru d'avance aux vertus qui ne m'étoient pas -encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois -autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne -te manquassent que je ne le suis maintenant de la -certitude que tu les possèdes au suprême degré. -Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de -ta générosité qui cause aujourd'hui mes plus vives -alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs -grâces.—Des grâces?…—Je te prie de ne point -aller à ton ennemi, je te prie de l'attendre. S'il -te vient chercher, eh bien! tu feras ton devoir. -Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat -qu'à cette expresse condition que vous pourrez -l'un et l'autre amener un témoin. Je veux -voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première; -je veux, par ma présence, t'obliger à revenir -vainqueur. Faublas, gardez-vous d'avoir -pour le vicomte de Lignolle les magnanimes ménagemens -dont vous usâtes envers le marquis de -B… Peu s'en fallut, je m'en souviendrai toujours, -peu s'en fallut que votre générosité ne me -coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois -pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine -n'a porté de coups qui ne fussent mortels; -et, je te le répète, c'est un homme encore plus -féroce que redoutable, un duelliste de profession. -Si sa bravoure n'avoit été d'ailleurs quelquefois -utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la -vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. -Son existence atteste le malheureux oubli de la -plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand -le moment sera venu de le combattre, alors je t'en -conjure, songe à ton père, à ta sœur, à ta Sophie, -à M<sup>me</sup> de Lignolle s'il le faut. Alors, pour ta -propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive -satisfaction de cent familles, immole la victime -dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le -sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un -affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, -frappe, purge la terre d'un monstre, et déjà ta -jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au repos -des hommes… Mais, s'écria M. de Belcour, il me -vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis -trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs -malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait -tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, -que tu n'as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu -avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse -qu'on admiroit et qui s'entretient surtout -par l'habitude; si tu n'avois plus le coup d'œil si -prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu -n'étois plus que de la seconde force! Essayons -ensemble, essayons tout à l'heure. Tu n'as pas -faim? ni moi non plus… Tes fleurets, où sont-ils? -Ah! je t'en prie, donne!… quand ce ne seroit -que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, -donne vite… Bon! je regrette bien de ne pas -pouvoir opposer une résistance égale à l'attaque; -mais du moins je me défendrai le moins mal que je -pourrai. Je suis en garde, va… Ce n'est pas cela, -mon fils! ce n'est pas cela! Vous me ménagez! -Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos -forces.—Vous le voulez, mon père? allons.»</p> - -<p>En deux minutes il para vingt coups, il en reçut -trente. «Bien! s'écria-t-il, parfaitement bien! -mieux qu'autrefois! vraiment, je le crois. Oui! -plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité! -c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il -en passant plusieurs fois la main sur sa -poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups si forts, -de coups qui m'aient fait tant de mal;… non, tant -de plaisir!… Rends-moi pourtant un autre service: -prends tes pistolets, descends dans le jardin, amuse-toi -à tirer quelques oiseaux… Je t'en supplie!» -J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter -de t'apprendre une nouvelle qui doit te combler -de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons -pour tâcher de trouver Sophie.—Sophie? samedi? -Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui -m'enchante!—Va dans le jardin, mon ami, va.»</p> - -<p>J'y descendis, non pour troubler d'heureux -oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux -miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher -et trouver Sophie: quel bonheur!… Mais -que dis-je! et que deviendra M<sup>me</sup> de Lignolle? -Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans -cinq jours! malheureux!</p> - -<p>Je me précipitai dans l'appartement de mon -père. «N'y comptez pas, Monsieur le baron! n'y -comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je -sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y -chercher? j'abandonnerois la mère de mon enfant, -au moment où ses ennemis s'assemblent autour -d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je -vous proteste qu'il n'en sera rien.»</p> - -<p>Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me -répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa -première surprise, il s'expliquât, je courus à ma -chambre, où je m'enfermai pour écrire.</p> - -<blockquote> -<p><i>Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis -au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon -père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite -que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer -à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit -fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde -se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que -tout le monde, en conjurant ta perte, ose m'attaquer -dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, -cependant, sois tranquille, Faublas te reste, -Faublas t'adore; ton amant, quoi qu'il puisse arriver, -perdra la vie plutôt que de t'abandonner.</i></p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Ma belle maman,</i></p> - -<p><i>Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? -Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du -bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis -coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître -vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain -l'heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez -promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout -cela que je réclame. Mon père veut m'emmener avec -lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et -je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ -qui faisoit, il n'y a pas longtemps, l'objet de -mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui -savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier -à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à -moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je -vous supplie de ne me point refuser pour demain vos -avis, par lesquels je vous promets de me conduire.</i></p> - -<p><i>Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié -la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez -M<sup>me</sup> de Montdésir. Prends l'habit bourgeois, -prends les précautions ordinaires et regarde bien -si, dans tes courses, tu n'es suivi de personne.—Monsieur, -me dit-il à son retour, M<sup>me</sup> de Montdésir…—M<sup>me</sup> -de Montdésir! M<sup>me</sup> de Montdésir! -La Fleur, d'abord.—Vous voulez donc que -je commence par la fin?… Monsieur, je n'apporte -pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre -votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, -aimes-tu les coups de bâton?—Non-da, lui ai-je -répondu.—Eh bien! mon bon ami, a-t-il -répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de -l'hôtel cet officier grand comme un monde?—Il -n'a pas l'œil bon! ai-je encore répondu.—Eh -bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je -crois qu'il vient de t'apercevoir de cet œil-là. -Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre ma -maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai -plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter -deux fois, j'ai pris mes jambes à mon cou, et me -voilà.—De sorte que, grâce à ta bravoure, je -n'ai pas de nouvelles de M<sup>me</sup> de Lignolle?—Monsieur, -je ne vous en aurois pas apporté -davantage, quand je me serois fait échiner par ce -grand diable.—Il faudra pourtant bien que tu y -retournes.—Oui, ce soir; le géant n'y sera peut-être -plus.—Enfin, M<sup>me</sup> de Montdésir?—Elle -m'a recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit -bien de n'avoir plus l'honneur de votre visite; -qu'au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre -billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et -que, demain matin, vous auriez la réponse.»</p> - -<p>Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: -ce n'étoit pas M<sup>me</sup> de Montdésir qui l'avoit écrite.</p> - -<blockquote> -<p><i>Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas -raison de dire que votre Sophie vous étoit moins -chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez -le désir, nous pourrons, ce soir, à sept -heures, nous rencontrer où vous savez bien.</i></p> -</blockquote> - -<p>J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, -du cœur. Hier au soir, si tu n'en avois pas manqué, -tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce -matin, va voir si le capitaine est toujours à son -poste.»</p> - -<p>Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de -mes reproches, venoit de s'aventurer un peu plus -que la veille, n'avoit encore échappé que par une -prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus -alors que, si mon domestique n'étoit puissamment -encouragé, ma commission ne s'achèveroit pas. Je -fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, -qui, muni d'un nouveau courage, partit résolument -pour son nouveau message plus malheureux -que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint -éclopé: «Cette fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque -dans la cour; mais le grand diable m'est tout de -suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?» -J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, -Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas! que demandes-tu?» -J'ai répondu de toutes mes forces: -«Pourquoi donc m'empêcheriez-vous d'entrer? -Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a crié;… non, -il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, -de me détacher un coup de poing qui m'a fait -voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c'est -moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La -Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher -des mains du brutal et me mettre à la porte, -je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.</p> - -<p>—Quelle fureur et quelle insolence!—Monsieur, -interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné -pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas -du tout content du traitement…—Qu'a-t-il répondu?—Monsieur, -c'étoit moi qui répondois; -lui, ne faisoit jamais que crier… Il a donc crié en -redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à -ton maître? son nom?»—Tu le lui as caché?—Oui, -Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever -sur la place!—Eh bien! je vais de ce pas -le lui aller dire, moi!—Bon! s'écria Jasmin, qui -me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de -côté comme ce petit M. de B…, qui faisoit le -méchant.»</p> - -<p>Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement -M. de Belcour se trouva sur mon passage et -m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec cette -épée?—Comment! il ose arrêter mon domestique -et le frapper!—Ainsi, vous, mon fils, répondit-il -avec beaucoup de sang-froid, vous êtes -plus pressé de venger votre domestique que vous -ne l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour -repousser un outrage qui ne regarde que lui seul, -l'amant de M<sup>me</sup> de Lignolle va se hâter de se découvrir -et de la perdre!»</p> - -<p>Des représentations aussi justes me calmèrent -tout d'un coup. J'appelai Jasmin pour qu'il vînt -reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me -disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez -chez vous, j'y vais aussi, j'ai à vous parler… Mon -ami, nous avons tous deux besoin de distraction; -nous ne pouvons nous en procurer une plus douce -que celle de la compagnie de votre sœur. Je viens -d'envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder -ici jusqu'à vendredi soir.—Pourquoi pas plus -longtemps?—Nous partons samedi.»</p> - -<p>En me faisant cette réponse, M. de Belcour -m'observoit. Comme l'heure s'approchoit où j'allois -savoir ce que M<sup>me</sup> de B… comptoit faire -pour empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter -l'explication que le baron cherchoit. Ainsi, -je me contentai de répliquer: «Samedi…—Oui!… -samedi…—Adieu, mon père.—Restez -donc; votre sœur arrive dans un quart d'heure.—Mon -père, il faut que je sorte!—Mon fils, -je ne veux pas que vous sortiez.—Mon père, il -le faut absolument!—Je ne veux pas que vous -sortiez, vous dis-je; c'est un parti pris.—Je vous -assure que l'affaire la plus indispensable…—Mon -fils, voulez-vous me désobéir?—Mon père, si je -ne puis faire autrement!—Je vous entends, Monsieur, -j'emploierai donc la force.» A ces mots, il -sortit de ma chambre, où il m'enferma.</p> - -<p>«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» -J'ouvris ma fenêtre; il n'y avoit qu'un étage; je -sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai -la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, -toujours courant, j'arrivai bientôt chez M<sup>me</sup> de -Fonrose.</p> - -<p>«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire -ici? Ce matin, familièrement, le capitaine m'a rendu -son épouvantable visite. Il m'a demandé, du ton -poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une -certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités -chez M<sup>me</sup> de Lignolle donnoient lieu dans le -monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été -sans peine que je suis parvenue à faire comprendre -à cet effroyable beau-frère que la conduite de -sa jeune sœur ne me regardoit pas; que je ne lui -devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte -de mes actions, et qu'il m'obligeroit sensiblement -de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez -moi.—Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?—Au -contraire, j'ai tout à l'heure envoyé chez elle pour -lui recommander d'être fort circonspecte, et de se -garder surtout de venir ici. J'allois avec bien du -regret vous faire donner le même avertissement. -Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens -pas: car je vous avoue que je redoute fort quelque -nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à -propos venu… Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant -à l'hôtel?—Non. Pourquoi?—Je vous -aurois prié de dire… Un instant! restez encore un -instant.»</p> - -<p>Elle sonna un domestique, auquel elle donna -des ordres secrets. Je fis alors peu d'attention à -cette fatale circonstance, que depuis je me suis -souvent rappelée.</p> - -<p>«Je voulois, reprit-elle, vous prier… Mais vous -ferez cette commission tout aussi bien ce soir! -vous prier de dire à monsieur le baron mille choses -obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous -soyons brouillés…—Tout à fait?—Pour la vie. -C'est pourtant votre perfide M<sup>me</sup> de B… qui -cause aujourd'hui tous nos chagrins!—Vous -imaginez que la marquise auroit été capable -d'écrire cette lettre à mon père?—Et encore -celle au vicomte de Lignolle.—Impossible! je ne -puis…—Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle -fort sèchement. Quant à moi, souffrez -que je n'en doute pas, et que je me conduise en -conséquence.—Adieu, Madame la baronne.—Sans -adieu, Monsieur le chevalier.»</p> - -<p>La situation critique où nous nous trouvions -tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme -j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, rue -du Bac, il me sembla que j'étois suivi.</p> - -<p>Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: -«Belle maman, vous avez mis le frac de Saint-Cloud? -je le reconnois toujours…—Avec quelque -plaisir, interrompit-elle avec transport.—Il -ne cesse de me rappeler…—Ce dont il ne faut -pas nous souvenir.—Ah! ce que je n'oublierai -de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze -jours, m'avez-vous cruellement privé…?—J'attendois -qu'enfin vous m'écrivissiez; je ne veux pas -tout à fait devenir importune.—Importune! pouvez-vous -jamais…?—Que sais-je, moi? je vous -vois si préoccupé de la comtesse! M<sup>me</sup> de Lignolle -a tant d'esprit! tant de charmes!…—Il est vrai.—Vous -devez trouver bien insipide la société de -toutes les autres femmes?—Je trouve mille délices -dans la société de la plus aimable de toutes!—Oui, -la plus aimable après Sophie, après la -comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons -les complimens… Contez-moi plutôt vos -chagrins.»</p> - -<p>La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus -grande attention, mais souvent d'un air triste et -quelquefois d'un air troublé. Je ne pus néanmoins, -en finissant la longue histoire de mes embarras et -de mes inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui -dire: «Ce qui me désespère encore, c'est qu'on -ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles -lettres.—On ose! Et qui? M. de Rosambert? -M<sup>me</sup> de Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!—Ils -seroient vos amis que je ne les croirois -pas!… Ma belle maman, comment empêcherez-vous -mon départ?—Je ne puis, répondit-elle -d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: -il faut que Sophie vous soit moins chère!—Moins -chère? je vous assure que non; mais -mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur -me l'ordonne autant que l'amour.—Autant -que l'amour de M<sup>me</sup> de Lignolle! oui.—Ma -belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Faublas, -il doit vous arriver de Versailles -un paquet dont le contenu vous fera plaisir, -j'espère, et qui changera probablement les dispositions -de M. de Belcour. Si pourtant votre père -s'obstinoit toujours à vous emmener, mandez-le-moi -tout de suite.—Ce paquet, c'est…?—Demain -matin, vous le recevrez: je vous laisse -jusqu'à demain matin votre curieuse impatience.—Et -vous ne m'assurez pas que ce premier moyen -dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible? -Plaît-il, maman?… Vous ne m'entendez -plus? vous pensez à toute autre chose.—Oui, -s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il -faut que vous aimiez beaucoup la comtesse!—Ah! -beaucoup.—Davantage que vous ne m'aimez,… -que vous ne m'aimiez, je veux dire.—Mais… -je ne sais,… je ne puis…—Allons, -davantage! vos incertitudes, votre embarras, me -l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.—Il -est vrai que mon Éléonore s'est acquis à ma tendresse -des droits qu'aucune autre… Mais je vous -afflige, ma belle maman.—Point du tout… Pourquoi?… -pourquoi m'affligerois-je de ce que vous -préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez -donc. Comment s'est-elle <i>acquis à votre tendresse -des droits qu'aucune autre</i>…—Elle est enceinte.—Cruel -jeune homme! s'écria-t-elle avec infiniment -de vivacité, est-ce ma faute si…?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… n'acheva point. Elle m'empêcha -de tomber à ses genoux, et, de peur d'entendre -ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, -que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je -voyois les regards s'attendrir et le teint s'animer, -la marquise se leva pour s'en aller.—«Vous -voulez déjà me quitter?—J'y suis forcée, répondit-elle -en se dérobant à mes caresses, j'y suis -forcée!… Mes momens sont comptés, j'ai tous ces -jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.—Puisque -vous me défendez de vous retenir, adieu, -ma belle maman.»</p> - -<p>Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, -dit-elle les larmes aux yeux, l'ingrat ne me demande -seulement pas quel jour il me viendra remercier!—Ah! -pardon! j'étois occupé…—De -toute autre chose, sans doute?—De toute autre -chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma -belle maman? quel jour?—Nous sommes à -mardi!… eh bien… vendredi,… oui, je pourrai -vendredi vous donner un instant.—Toujours à la -même heure?—Peut-être un peu plus tard. A la -nuit fermée. Ce sera plus prudent.»</p> - -<p>Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure -après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître, -non loin de moi, l'incommode argus qui -m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui -confirma tous mes soupçons, c'est que l'espion, -maladroit ou craintif, se hâta de changer de route -dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai -chez moi, bien persuadé que le capitaine ne -tarderoit à venir m'y faire sa visite.</p> - -<p>«Est-il possible, me dit le baron, que vous -ayez risqué de vous casser une jambe?…—Mon -père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, -pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui -peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous -devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce -moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, -avant de me remettre en votre pouvoir, je viens -vous déclarer positivement qu'attenter à ma liberté -c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers -environnent une enfant malheureuse et foible, la -femme la plus digne de toutes mes affections; et -vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez -lui enlever sa seule consolation, son unique appui! -vous prétendez, en me réduisant à la plus entière -immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs, -et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, -préparer sa perte! Monsieur le baron, si c'est encore -votre dessein, s'il vous reste quelque moyen -de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger -d'y vivre, je vous annonce du moins que le -capitaine viendra bientôt m'y chercher. Je vous -annonce qu'alors, et je le jure par ma sœur, -par vous, par Sophie, par tout ce que j'ai dans le -monde de plus cher et de plus sacré, je jure que -nulle considération ne pourra plus me déterminer -à défendre contre le vicomte une vie que votre -tyrannie aura désormais rendue inutile à M<sup>me</sup> de -Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez -de mon sort, il est dans vos mains.</p> - -<p>—Il le feroit comme il le dit, s'écria ma sœur; -quand il est question de quelque femme, il ne nous -connoît plus. Cependant, il ne peut commettre -de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne -l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en -prie, ne l'enfermez pas!»</p> - -<p>Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron -n'arrêtoit que sur moi ses regards douloureux. -Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir -de larmes. Ma sœur baisoit déjà les mains de -M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me -précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez -votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui -ce qu'il vient de vous dire et le ton dont il vous l'a -dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du -plus infortuné des amans. Songez surtout, songez -que, s'il n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit -jamais à votre autorité si chère, à vos -ordres toujours sacrés.»</p> - -<p>M. de Belcour se cacha le visage dans ses -mains et médita longtemps sa réponse. «Mon fils, -dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la comtesse…—Impossible, -mon père.—Ni chez la -baronne, ni chez le capitaine.—A la bonne -heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine, -je vous en donne ma parole, et que je ne porte -jamais votre nom si j'y manque! Ni chez la baronne, -ni chez le capitaine, c'est tout ce que je -peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; -mais, à compter de ce moment, je recouvrai ma -liberté tout entière.</p> - -<p>Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, -et j'appelai Jasmin: «Donne-moi ton chapeau -rond, mon manteau, mon épée.—Bien! -Monsieur: je vois que, malgré l'avis de monsieur le -baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez -qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce -grand diable qui donne des coups de poing si -lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre -père diroit comme moi, si comme moi il avoit -reçu…—Taisez-vous, Jasmin… Je ne vais pas -chez le capitaine, mon ami.—Monsieur, sans -trop de curiosité?…—Je veux moi-même essayer -d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.—Comment, -Monsieur, vous ne m'emmenez -pas?—Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis -rencontrer le <i>grand diable</i>, et tu aurois peur.—Dans -la compagnie de monsieur! oh! ça, non: -j'irois chercher dispute à toute une guinguette, -dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être -un domestique, le grand diable! Monsieur, en -vérité, je me charge de rosser le laquais pendant -que vous tuerez le maître.—Allons! cette résolution -me charme et me détermine; je t'emmène… -Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu'ordinairement -vous prenez une canne lorsque vous venez -avec moi?—Dame! c'est que je pense que, si le -domestique a aussi une épée, par hasard, je n'en -sais pas jouer, moi.—Laissez, Jasmin, laissez ce -bâton, ou bien restez.—J'aime encore mieux -vous suivre et n'emporter que mes bras.»</p> - -<p>Cette bonne volonté de mon domestique me -fut très heureuse, comme on le va voir. Nous -venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, -je marchois à grands pas, sans regarder autour de -moi. A peine nous entrions dans la rue Saint-Honoré, -lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour lui -demander le chemin de la place Vendôme. Aux -accens d'une voix chérie, je me retournai: «Grands -dieux! seroit-ce possible?… Oui, c'est elle! c'est la -comtesse!—Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez -toi, Faublas.—Mon Éléonore, j'allois chez toi!—Et -tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle -en me donnant un petit coffre: c'est mon écrin. -Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous -en aller tout de suite.—Nous en aller! où?—Où -tu voudras.—Comment! où je voudrai!—Sans -doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la -Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, -te dis-je.—Y penses-tu? Je n'ai rien de prêt -pour l'exécution de ce dessein hardi.—Rien de prêt! -Que faut-il?—Mon amie, nous ne pouvons pas -nous entretenir ici d'un objet de cette importance: -tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Éléonore, -et jouissons encore de quelques heures fortunées.—Cependant…—Quoi -cependant? cela vous -fait-il quelque peine de me donner une heureuse -nuit?—Grand plaisir, au contraire; mais je crois -que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une -minute.—Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui -la clef de la petite porte du jardin, et va nous -l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu -donneras au suisse deux louis pour le secret.—Monsieur, -je ne suis pas si riche.—Tu les lui -promettras de ma part.—Oh! bon! pour lui -c'est comme s'il les tenoit!—Jasmin, je t'en -promets autant; mais cours.»</p> - -<p>Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, -sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement. -«Que je suis contente! s'écria la comtesse -en prenant possession de ma chambre, que je -suis contente! C'est aujourd'hui que je suis vraiment -sa femme. Comme nous serions bien ici!… -mais c'est à la cabane que nous serons mieux… -Faublas, il faut que vous m'enleviez; il le faut -absolument. Tiens! que je te raconte les événemens -de la journée. Le capitaine est venu dès le -matin me faire une affreuse scène. Il s'est hâté -d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois enceinte, -et que M<sup>lle</sup> de Brumont ne pouvoit être qu'un -homme déguisé. Il a juré qu'il connoîtroit incessamment -et qu'il <i>mettroit à l'ombre</i>, je te rapporte -ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre -l'insolent qui osoit aimer sa belle-sœur (ce n'est -pas aimer, qu'il a dit), et qui eut l'audace de -porter la main sur lui.—Qu'a dit à cela ton mari?—Mon -mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? -vous savez qu'il ne l'est pas.—M. de Lignolle?—Il -ne paroissoit point du tout content.—Et -toi, qu'as-tu répondu?—J'ai répondu que, s'il -se pouvoit que M<sup>lle</sup> de Brumont fût un homme, -c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et -que, s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût -fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit -bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a -pris mon parti, ma tante!—Je le crois!—Quand -les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup -pleuré: elle vouloit absolument me remmener -dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es -cher! j'ai constamment rejeté sa proposition. -Faublas, j'aime bien mieux que tu m'enlèves… -Cependant le vilain homme étoit allé se poster -dans un café…—Je sais.—J'ai cru qu'il ne -falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point -que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne -ses insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, -pourvu que tu m'enlèves… J'allois du moins -écrire à M<sup>me</sup> de Fonrose, quand elle m'a fait -dire…—Je sais.—Vois-tu, c'est une méchante -femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant -que notre amour, qui n'étoit pour elle qu'une intrigue -un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui -fournir quelque sujet d'amusement; à présent qu'il -n'y a plus que des dangers à courir, elle nous -abandonne. Mais que m'importe encore, puisque -tu me restes, et pourvu que tu m'enlèves?… -Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de souper -et de renvoyer ma tante dans son appartement. -Mes femmes m'ont couchée comme de coutume; -mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre, j'ai -vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier -j'ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur, -comme si je venois de le charger d'une commission, -a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis -esquivée, je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu -ne m'enlèves.—Rien ne l'empêche! mais tout s'y -oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, -un travestissement, des armes, une permission de -poste, un passeport.—Ah! mon Dieu! je ne -serai point enlevée cette nuit!… Eh bien, Faublas, -écoute: nous allons tous deux rester ici -jusqu'à la pointe du jour; alors tu me cacheras -dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute -la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et -nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.—Impossible, -mon amie.—Impossible! -la raison?—Tu ne considères pas que vouloir -apporter trop de précipitation dans l'exécution -d'une entreprise si difficile, c'est s'exposer à la -manquer.—Regardez! moi, je trouve toujours -les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!…—Tu -peux encore, au moins pendant trois mois, -cacher et nier ta grossesse.—L'ingrat ne m'enlèvera -point qu'il n'y soit obligé!—Les circonstances -ne sont pas tellement pressantes…—Et -pourquoi différer de trois mois le bonheur que -nous pouvons tout à l'heure obtenir?—Toi, -dont le cœur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, -si la nécessité ne t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu -d'un bonheur qui feroit le désespoir de -la sœur la plus sensible et du meilleur des pères?—Ah! -malheureuse!… il ne m'enlèvera point! -il ne veut pas m'enlever!—Mon amie, je te jure -que ces considérations toutes-puissantes ne m'arrêteront -plus, quand le moment sera venu de te -les sacrifier. Je te jure qu'alors, dussé-je périr -moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, ni -sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte -le plus tard possible les objets les plus dignes de -partager mon amour avec toi; permets qu'en les -abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du -moins cette consolante idée que je n'ai point volontairement -causé leur plus grand chagrin.»</p> - -<p>La comtesse, encore obligée de renoncer à son -plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur -étoit si vive que je désespérai d'abord de la -calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un -amant! Cette nuit, comme la dernière que l'amour -nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. «Déjà -le jour va paroître, me dit M<sup>me</sup> de Lignolle, -et je te demande, à mon tour, comment je vais -faire pour rentrer chez moi.» La question étoit -un peu embarrassante; il fallut rêver quelques -minutes pour y répondre d'une manière satisfaisante. -«Mon Éléonore, habillons-nous vite. Malgré -les prudens avis de M<sup>me</sup> de Fonrose, je vais te -conduire jusqu'à sa porte. Je me garderai bien -d'entrer avec toi. La baronne croira que tu n'es -venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui -parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence -pour l'entretenir de ton amant; et, quoi -qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie -jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.—Mon -cabriolet! qui me l'amènera?—La Fleur, -que j'irai prévenir.—Et si déjà le capitaine est à -son poste?—Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement -pas aux premiers rayons de l'aurore. Au -reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma -charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen…—Mais -quand et comment te reverrai-je?…—Éléonore, -je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez -encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! -Mon amie, n'est-il pas cent fois plus convenable -et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille -trouver?… Ne puis-je quelquefois, vers minuit, -pénétrer jusqu'à toi?» M<sup>me</sup> de Lignolle m'embrassa. -«Oui! répondit-elle avec un cri de joie, -je puis m'arranger de manière… Viens,… non pas -la nuit prochaine, mes mesures pourroient n'être -point prises… Tiens! afin de ne rien donner au -hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»</p> - -<p>Cependant le jour commençoit à poindre. Nous -descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite -porte du jardin. Tout se passa mieux que je -n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la -baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller -La Fleur, qui dut partir un quart d'heure après. Je -revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. -A huit heures du matin il m'arriva la lettre -que voici:</p> - -<blockquote> -<p><i>Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois -l'occasion de réparer mes torts envers vous et -monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi -la première qui s'est présentée: je vous prie de l'assurer -à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi -ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure -acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous, -puisqu'il est certain que vous avez la physionomie -du monde qui promet le plus.</i></p> - -<p><i>J'ai l'honneur d'être, etc.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Le Marquis de B…</span></p> -</blockquote> - -<p>Un instant après, M. de Belcour entra dans -ma chambre: il tenoit à la main plusieurs papiers, -et je voyois la plus grande joie peinte sur sa -figure.</p> - -<p>«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il -en m'embrassant: vous avez voulu que ce fût à -moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, le premier, -je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis -infiniment sensible à cette attention délicate. Oui, -c'est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m'approchois -pour lire. C'est votre brevet de capitaine -au régiment de *** dragons, maintenant en -garnison à Nancy, et ceci, l'ordre de rejoindre -au 1<sup>er</sup> de mai,… dans quinze jours. Faublas, je -vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable -oisiveté qui rendoit vos talens inutiles, et j'avois -résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires -pour vous procurer le seul état qui vous -convînt: je suis enchanté qu'en me prévenant vous -ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous -accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations -n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: -un grade déjà supérieur et l'espoir d'un avancement -certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre -que vous ne trouviez dans cette faveur de votre -fortune un autre sujet de joie: voici le projet de -notre commun voyage renversé; voici votre séjour -dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. -Mais, s'il est vrai que vous vous en applaudissiez, -songez, mon fils, songez du moins que -rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres -du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine. -Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j'irai -seul où nous devions aller ensemble…—Quelle -bonté, mon père, et que de reconnoissance!…—Je -vous promets de chercher Sophie avec autant -d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez pu faire.—Et -vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!—J'ose -du moins l'espérer de cet événement-ci. -Je ne doute pas que Faublas ne s'empresse -de justifier la faveur du prince; je ne doute -pas qu'il ne remplisse avec distinction l'honorable -place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans -sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de -cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup -d'autres, et qu'alors il ne cachera plus sa fille -à l'époux devenu digne d'elle.—O mon père! oh! -quel encouragement vous me donnez!—Adélaïde -est déjà levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon -appartement, j'allois te faire appeler. Je n'ai pas -eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta sœur. -Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes -cette bonne nouvelle: viens, mon ami, descendons -ensemble.»</p> - -<p>Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand -mon domestique vint, d'un air effaré, me dire que -quelqu'un me demandoit. «Qui, Jasmin?—Monsieur, -c'est lui.—Qui, lui?—Le grand diable.—Le -grand diable! répéta M. de Belcour en regardant -Jasmin. Qu'est-ce que cette expression?… -Faublas, de qui veut-il donc parler?—Mon père,… -je… je vais le recevoir.—Pourquoi ce mystère?… -Mon Dieu!… c'est peut-être le capitaine?…—Non, -Faublas, restez. Qu'il entre ici… Jasmin, -priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer -chez moi.»</p> - -<p>Dès que mon domestique nous eut quittés, le -baron s'écria: «Voici donc le moment fatal! O -mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père -vous a faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il -venoit, en effet, de s'y jeter. Je me précipitai vers -lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa, -la porta sur son cœur. «Qu'elle me sauve! s'écria-t-il -encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» -Adélaïde accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, -dit M. de Belcour en se relevant, embrasse ta sœur -et ne l'oublie pas.»</p> - -<p>Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en -vois deux, s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle -est M<sup>lle</sup> de Brumont?» En lui montrant -ma sœur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne -vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la -comtesse.» Cependant Adélaïde se penchoit à -l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il -est laid, ce grand monsieur! il me fait peur!—Laisse-nous, -ma fille, lui répondit-il, va faire un -tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint à -moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur -le baron ne vous a point enfermé: oh! je -vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a point -enfermé.»</p> - -<p>Quand ma sœur fut partie, le capitaine, qui -n'avoit cessé de me regarder avec beaucoup d'insolence, -reprit: «Voilà donc ce chevalier de Faublas -dont on parle! Comment cela peut-il s'être -fait un nom dans les armes? cela paroît n'avoir que -le souffle! Quand c'est quelque chose de plus -qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié -d'un homme!—Capitaine, asseyez-vous donc; -vous m'examinerez plus à votre aise.—Corbleu! -tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me -connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle -ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pareils -ni leurs airs impertinens? Ignores-tu qu'il ne -souffrit jamais un regard, un geste équivoques; -que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace; -qu'il a sans peine immolé des hommes plus fameux -que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables?—Enfin, -il a tout dit! Capitaine, est-ce la -coutume des braves comme vous d'essayer d'intimider -l'ennemi qu'ils craignent de ne pouvoir pas -vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet -excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi -d'une grande ressource.—Corbleu!» s'écria le -vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque -violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il: -puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les -cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer -un frère que j'aime, et d'oser porter la -main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime -mieux que ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, -depuis deux ou trois années, on m'étourdissoit de -ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne -reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable -à moi; et celui-là, je pense qu'aucun maître -n'ose contester sa supériorité. Je ne permettrai -jamais qu'aucune autre réputation s'élève et -balance la mienne. Je comptois venir quelque jour -à Paris tout exprès pour te le dire…—Remerciez -donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts -apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le -seul motif eût été votre féroce amour d'une fausse -gloire.—Corbleu! je suis bien impatient de savoir -comment tu feras pour soutenir la hardiesse -de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis -me persuader que tu sois digne de ta renommée.—Allons -donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves -que vous demandez, n'est-ce pas?—Assurément! -Mais dis-moi: voudrois-tu par hasard pouvoir -te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?—Pourquoi -m'en vanterois-je? quel honneur m'en -pourroit-il revenir? D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais -fait métier de défier personne?—C'est que -j'ai juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce -seroit moi qui proposerois le combat.—Je n'ai fait, -moi, d'autres sermens que de ne le refuser jamais.—Eh -bien! choisis les armes.—Toutes me sont -égales.—L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon -ennemi de près.—Je tâcherai de ne pas trop -m'éloigner de vous, Capitaine.—C'est ce que nous -verrons, mon petit monsieur. Le lieu?—M'est -assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si -vous voulez.—La Porte-Maillot, soit. Mais, cette -fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B…—Peut-être.—Le -jour et l'heure?—Aujourd'hui, -et tout de suite.—Voilà, s'écria-t-il en me frappant -sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.—Capitaine, -vous avez votre voiture?—Non. -Je vais toujours à pied.—Il faudra pourtant -vous déterminer à prendre une place dans le -carrosse du baron.—Pourquoi cela?—Parce que -nous irons chercher un de vos amis.—Un de mes -amis! corbleu!—Oui, de mon côté, j'emmène un -témoin.—Un témoin! où est-il?—Le voilà.—Ton -père?—Mon père.—Qu'il vienne, si bon -lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma pitié.—Monsieur -le vicomte, répondit le baron avec -beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus -je demeure persuadé que c'est vous qui ne méritez -pas la mienne.—Capitaine, l'avez-vous entendu?—Eh -bien? me répondit-il.—Eh bien! m'écriai-je -en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement, -c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de prononcer! -Partons.—Partons, répéta mon père; et -je vois que nous serons bientôt revenus.»</p> - -<p>Nous commençâmes par aller chercher M. de -Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de -marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l'étoit -peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon -père d'égards, en m'accablant de civilités sans nombre, -désavouoit assez les invectives, les bravades et -les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir. -Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles -conciliatrices, mais on sent que toute médiation -devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi. -Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer, -nous arrivâmes à la Porte-Maillot.</p> - -<p>Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon -adversaire avoit la main sur son épée, déjà la -mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers, -qui depuis quelques secondes nous suivoient -au grand galop, fondirent sur le capitaine et l'environnèrent -en criant: <i>De la part du roi!</i> L'un -d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, -le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous -ordonnent de me rendre votre épée; et je dois, -jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» -Le capitaine devient furieux; cependant il n'ose -faire aucune résistance. «On ne te donne pas de -gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on -compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis -très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance, -elle te fera vivre quelques jours de plus, -mais seulement quelques jours. Comprends bien -ce que je te dis.»</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p>Je revins avec mon père; et, comme -nous passions devant la porte de Rosambert, -alors seulement je me rappelai -que ce jour même étoit pour -mon heureux ami le jour du lendemain des noces -et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse. -Je quittai le baron; je me fis annoncer chez -monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son -salon. «Rosambert, j'accours vous féliciter et je -me rends à votre invitation.—Pardon, me répondit-il, -vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse -est fatiguée, elle repose.—J'entends. Vous êtes -content de votre nuit.—Oui,… oui, content.—Mon -ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me -semble pas naturelle. Qui peut troubler…?—Un -méchant tour… qui me vient de votre marquise… -Je le parierois maintenant!—Quoi donc?—Je -reçois à l'instant l'ordre de rejoindre.—De rejoindre! -et moi aussi.—Comment? et vous aussi!—Mon -ami, je suis capitaine de dragons.—Capitaine! -Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous. -Votre régiment n'en aura pas de -plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà -donc qu'enfin la marquise se décide à faire quelque -chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas dit depuis -longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit -encore que par les femmes?—Je vous -admire. Qui vous dit que c'est M<sup>me</sup> de B…?—J'avoue -qu'il seroit plus plaisant que ce fût son -mari», s'écria-t-il.</p> - -<p>Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable -de ne pas communiquer à M. de Belcour la -lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la -montrer à Rosambert!</p> - -<p>«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, -continuoit le comte, ce n'est pas mal débuter! -Oh! vous irez loin, c'est M<sup>me</sup> de B… qui vous -porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise -ait eu le courage de se sacrifier elle-même à -votre avancement, le courage de reléguer Faublas -dans une garnison? Votre régiment, où est-il, -Chevalier?—A Nancy.—A Nancy?… Attendez -donc,… me tromperois-je? non, non. Ah! je -ne m'étonne plus.—Quoi donc?—Le <i>quoi donc</i> -est excellent!—Vous ignorez peut-être ce que -je veux dire?—Je ne m'en doute même pas, en -vérité!—Faublas, voilà de ces mystères maladroits -qui nuisent plus qu'ils ne servent. Comment -voulez-vous que je ne sache pas cela?—Et quoi, -cela?—Mais! que M<sup>me</sup> de B… possède, tout -près de la capitale de la Lorraine, une fort belle -terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a vue.—Ah! -ah!—Elle y compte sans doute passer toute la -belle saison; et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez -de votre colonel des petits congés de -vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble -de ses vœux, vous aura tout à son aise, et ne -craindra plus la concurrence de personne. Elle a -vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en -même temps que vous ne puissiez chercher Sophie -et secourir M<sup>me</sup> de Lignolle.—M'empêcher de -secourir mon Éléonore!—Assurément, car c'est -tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.—Seulement -au 1<sup>er</sup> de mai.—Eh bien, dans -quinze jours!—A cela je gagne une semaine entière, -puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener -samedi prochain.—Le grand bénéfice! -eh! quel changement une semaine peut-elle apporter?…—Que -sais-je? il arrive tant de choses -en moins de temps!—Faublas, voilà ce qui s'appelle -s'étourdir sur sa situation.—Taisez-vous, -mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion qui -me soutient!—M<sup>me</sup> de Lignolle, quand vous -l'aurez abandonnée huit jours plus tard, sera-t-elle -donc moins malheureuse?—Rosambert! Rosambert! -est-ce quand je touche au fond de l'abîme -qu'il faut me le montrer?—Sera-t-elle moins -exposée à la vengeance de ses ennemis?—Cruel!—Aux -brutales fureurs du capitaine?—Il est -venu ce matin. Nous étions sur le point de nous -battre, lorsqu'un garde de la connétablie nous est -tout à coup arrivé.—Un garde! pour lui? vous -n'en avez pas, vous?—Non.—Je le crois! -cela vous auroit gêné dans vos courses: il ne -vous auroit plus été possible d'aller <i>incognito</i> visiter -la marquise.—La marquise! à vous entendre, -Rosambert, on croiroit que rien dans le monde -entier ne se fait que par elle.—Mon ami, c'est -que le lion, qui, pendant quelques semaines, -sembloit profondément endormi, vient de se réveiller. -C'est que je vois M<sup>me</sup> de B… maintenant -tout remuer autour d'elle: il y a huit jours, -de mauvais bruits sur M<sup>lle</sup> de Brumont commencent -à courir…—Mon Dieu!—A peu près -dans le même temps une lettre fatale est adressée -au capitaine…—Est-il possible?—Hier, j'apprends -de bonne part la rupture de M. de Belcour -et de la baronne; aujourd'hui le brevet -vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis -obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, -quinze jours de grâce! il faut que je sois au régiment -le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse -mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, -quel est son but? car elle ne fait rien sans dessein, -l'artificieuse personne… S'il ne m'est pas permis -de tout deviner, je conçois du moins que, prête -à frapper les grands coups, mais sachant notre -réconciliation, et ne pouvant se dissimuler que -l'homme du monde qui la connoît le mieux -doit être le plus disposé à vous servir contre -elle de sa bourse, de ses conseils, et même de -son bras, s'il le falloit absolument, la marquise -croit devoir, le plus tôt possible, écarter -celui de ses ennemis qu'elle regarde comme le -plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le -meilleur. Au reste, elle est femme dans toute la -force du terme, votre M<sup>me</sup> de B…! Après avoir -battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il -en promenant sa main sur son front, tout -récemment,… tout récemment,… avant la venue -de cet ordre militaire qui m'exile,… j'ai cru -m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a -bien voulu me gratifier ne l'empêcheroit pas de -me faire de temps en temps quelques petites malices -d'un autre genre.—Comment?—Oui, je ne -suis pas sorti de chez moi depuis hier au soir; eh -bien! je parierois qu'hier au soir la marquise se -sera très sincèrement réconciliée avec M<sup>me</sup> de ***, -cette comtesse éternellement officieuse!… qui a -tant pressé mon heureux mariage.—D'honneur, -mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me -dites.—Tant mieux… J'aime assez, quand je -suis fort indiscret, à rester du moins fort obscur. -Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas -d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin -d'être seul un moment.—Vous avez du chagrin?—Un -peu.—Cet ordre de partir?—Cela, -et autre chose.—Que je ne puis savoir?—Ou -qui ne vaut pas la peine d'être su.—Mais -encore?—Bon! une bagatelle!… rien,… moins -que rien. Cependant on me l'a dit cent fois, et je -ne l'ai jamais voulu croire: il est difficile que la -plus belle humeur n'en soit pas un moment altérée… -Que voulez-vous? c'est un petit nuage -qu'il faut laisser passer.—Rosambert, vous parlez -comme un oracle; je reviendrai quand vous -serez intelligible. Adieu.—Adieu, Faublas.—Au -moins vous voudrez bien présenter mes devoirs -à la nouvelle mariée et l'assurer de mes regrets.—Oui,… -oui,… ce soir vous la verrez,… je vous -l'amènerai ce soir.—Étourdi! je m'en allois, sans -vous avoir même demandé son nom.—De Mésanges, -répondit-il.—De Mésanges! m'écriai-je.—Eh -bien, qu'y a-t-il qui vous étonne?—Rien.—Il -vous a frappé, ce nom?—Frappé!… c'est -que j'ai connu dans ma province un frère de cette -demoiselle.—Elle n'en a pas.—C'étoit donc un -de ses cousins. Adieu, mon ami.—Non, non, -Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez -connu, ce cousin, avez-vous aussi connu la cousine -par hasard?—Point du tout. Pourquoi?—Ah! -pour… pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence, -je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.»</p> - -<p>Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne -vît pas sur mon visage trop de gaieté succéder à -trop d'étonnement.</p> - -<p>Mon père m'attendoit avec impatience. Comme -j'entrois chez lui, je l'entendis qui disoit à ma -chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si cela -étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, -me cria-t-il dès qu'il m'eut aperçu, votre sœur se -désole. Elle prétend qu'il vous est arrivé quelque -malheur et que je le lui cache.—Oh! mon frère, -s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas -revenu. Mais quand est-ce donc que vous ne vous -battrez plus qu'à cause de Sophie?—A propos, -interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous -faire cette question que lorsque vous n'étiez pas -là. Qu'est devenue, je vous prie, la lettre de -M. Duportail?—Mon père, je l'avois gardée, -je l'ai perdue à Montargis, le soir que je m'y suis -trouvé mal. C'est sans doute M<sup>me</sup> de Lignolle qui -l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce -qui m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien -dit.»</p> - -<p>Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa -femme. D'un bout de l'appartement à l'autre, madame -la comtesse, reconnoissant ma sœur, qu'elle -n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. -«Avancez donc, lui dit son mari. Qui -vous retient à cette porte?—Dame! lui répondit-elle -en regardant toujours ma sœur, c'est qu'il -me semble que la voilà.—Qui?—Ah! dame! une -demoiselle que je croyois ma bonne amie.—Vous -connoissez mademoiselle?»</p> - -<p>Pendant ce court dialogue, je me demandois ce -que j'avois à faire pour empêcher la jeune femme -de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant, -c'est livrer ma sœur aux dangereuses questions, -aux reproches embarrassans de la comtesse, à qui -d'ailleurs je donnerois bientôt un nouveau sujet -d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser -de reparoître bientôt au salon. Je devois donc, -tout au contraire, me hâter de me faire remarquer -de M<sup>me</sup> de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi -les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis -que, la veille du mariage, M<sup>me</sup> d'Armincour avoit -très probablement donnés à l'innocente M<sup>lle</sup> de -Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai -devant elle et la saluai respectueusement.</p> - -<p>La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses -bras, perdit toute contenance, et, prête à se trouver -mal, fut obligée de s'appuyer contre la porte. -Cependant elle ne cessoit de promener ses regards -tantôt sur ma sœur et tantôt sur moi; je voyois -bien qu'elle étoit encore embarrassée de savoir -qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, -dit Rosambert, une véritable reconnoissance! fort -singulière, tout à fait théâtrale! mais il me semble -que, dans cette scène, d'ailleurs très amusante, ce -n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre -côté, mon père murmuroit tout bas: «Encore -des quiproquos! encore une aventure galante! je -le parierois.—Vous connoissez donc mademoiselle?» -reprit le comte en montrant ma sœur à -sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant de vouloir -être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. -D'abord, moi, je ne connois pas du tout M<sup>lle</sup> de -Brumont!—De Brumont! répéta Rosambert. -Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner -son nom! Ainsi, continua-t-il en se frappant -le front, plus de doute! aucune espèce de doute! -je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai -mari!… Je le suis! je l'étois même avant les -noces. Le comment! je l'apprendrai peut-être -quelque jour…» Mon père se pencha à l'oreille -du comte pour lui recommander de la modération. -«Songez que ma fille est là, lui dit-il.—Vous -avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue, -inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de -bruit pour une bagatelle. Mais vraiment, de -quelque manière qu'on y puisse être préparé, on -ne reçoit pas le coup sans crier un peu… J'ai -du courage, je ne vous demande qu'un instant -pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez -parfaitement tranquille… Néanmoins convenez -que ce jeune homme peut se vanter d'avoir la plus -maligne étoile,… assez bonne pour lui, mais si fatale -à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit -écrit là-haut que pas un de ses amis, pas un ne -l'échappera!…» Il ne put s'empêcher d'interroger -encore la pauvre petite femme: «Madame, -vous n'avez vu mademoiselle nulle part?—Nulle -part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez ma -cousine de Lignolle.—Ah!… quelle fureur aussi -de questionner quand… quand on est sûr… Fort -bien, Madame la comtesse! fort bien! c'est assez, -le chevalier lui-même me dira le reste.»</p> - -<p>A ces mots, le comte parut prendre son parti. -Chacun s'étant assis, la conversation roula sur des -objets indifférens. Cependant la nouvelle mariée, -qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me -regardoit d'un air qui sembloit annoncer que, si -elle étoit encore un peu mécontente et étonnée de -la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en -profitant de son ignorance, elle ne se sentoit pourtant -pas disposée à garder éternellement avec moi -sa surprise et son ressentiment. Rosambert, pendant -ce temps-là, se faisoit une extrême violence -pour dissimuler les inquiétudes que lui donnoit -l'attention soutenue dont il voyoit sa femme m'honorer; -et, comme enfin la comtesse se mit à rire, -il lui demanda pourquoi. «Dame! je ris parce -qu'il rit, lui.—Lui! lui! Madame, et pourquoi -rit-il, lui?—Dame! il rit peut-être de ce que… -Ah! mais c'est que je ne peux pas vous dire… -Dame! je ne sais pas de quoi il rit.» En vain le -comte voulut retenir un signe d'impatience, en -vain il essaya d'étouffer un profond soupir; et, -puisque Rosambert mettoit de l'amour-propre à -ne pas laisser voir les petits chagrins que sa mésaventure -lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il -s'en allât. «Adieu, me dit-il, et sans rancune. -Demain, dans la soirée, vous trouvera-t-on chez -vous?—Oui, mon ami.—Vous pouvez compter -sur ma visite.—Y viendrai-je avec vous? lui -demanda sa femme.—Quelle question me faites-vous -là! répondit-il d'un air assez détaché: ce -sera comme vous voudrez. Je vous observe néanmoins -que les jeunes femmes ne vont pas ainsi chez -les garçons, tous les jours surtout.»</p> - -<p>Cependant la comtesse alloit descendre, je lui -présentai la main. «Ah! dame! je ne demande pas -mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est -pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous -m'avez bien attrapée, au moins!—Chut, chut! -s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se -disent pas quand il y a du monde, surtout quand -le mari est là.»</p> - -<p>Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six -heures du soir, le comte vint chez moi; mais il -n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra dans -ma chambre en poussant de grands éclats de rire. -«Tout cela est fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment -plaisant!—Quoi?—Ce que la comtesse m'a raconté.—Vous -avez vu M<sup>me</sup> de Lignolle?—Eh! -non, ma femme. Elle m'a tout conté, vous dis-je, -et devant elle j'ai gardé mon air sérieux à cause -des bienséances. Maintenant que je suis chez vous, -permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi -de rire. Vous êtes né pour les comiques aventures.—Rosambert, -si vous voulez que je vous -réponde, expliquez-vous.—Ah! cette fois, je suis -clair; mais, si vous m'y forcez, je le serai davantage.—Comme -il vous plaira.—Oui? Eh bien, -écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir -ma femme elle avoit été votre femme…—Cela n'est -pas vrai.—Comment! c'est vous qui niez le fait? -c'est vous…» Je l'interrompis vivement: «Monsieur -le comte, un mot, je vous prie. Avant de me -continuer vos insidieuses confidences, entendez-moi -bien: toutes vos questions sur une matière -aussi délicate seroient, de quelque manière que -vous puissiez les risquer, seroient, dis-je, absolument -inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez -cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il -est vrai, je ne suis pas assez sottement indiscret -pour l'avouer à son mari.—Mais on ne vous prie -ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement -que vous écoutiez. M<sup>me</sup> de Rosambert m'a -raconté que vous aviez eu le bonheur de coucher -avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là -vous aviez quitté le lit de la marquise pour venir -causer dans celui de M<sup>lle</sup> de Mésanges, qui bientôt -avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le savoir, -puisque, après vous être comporté avec elle comme -un très galant homme, vous l'aviez pourtant laissée -persuadée que vous étiez une fille. Chevalier, convenez -donc que, si la jeune personne m'a fait une -histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que -j'en rie.—Rosambert, loin de m'y opposer, j'en -vais rire avec vous.—J'ai pourtant, reprit-il d'un -air un peu plus grave, une question à vous faire,… -avec les ménagemens convenables. Supposons,… -c'est une supposition, vous comprenez bien?… -supposons que l'aventure vous fût arrivée, en auriez-vous -fait la confidence à M<sup>me</sup> de B…?—Jamais.—C'est -ce que je pense. Qui pourroit donc le lui -avoir dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, -est un bienfait de la marquise; et, comme je -vous le confiois hier matin, parce que les découvertes -de la nuit précédente me l'avoient déjà fait -pressentir, c'étoit uniquement pour M<sup>me</sup> de B… -qu'elle agissoit, cette obligeante comtesse de ***, -qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même -où, tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois -d'un ample douaire<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> la virginité de M<sup>lle</sup> de Mésanges, -à qui certainement il ne falloit rien pour -cela, les deux puissances belligérantes annonçoient -publiquement que leur rupture avoit été simulée, -et que c'étoit M. de Rosambert qui payoit les frais -de la guerre. Au reste, je suis obligé de le reconnoître, -la marquise est vraiment noble dans ses -vengeances: quand elle m'a estropié de ce coup de -pistolet, elle pouvoit en recevoir un; maintenant -qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle -passablement femme, au moins elle a soin de dorer -la pilule: elle y joint, pour me consoler, vingt -mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez -ma généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je -vous en prie. Dites-lui que d'abord je n'ai pas été -totalement insensible au petit malheur de me voir, -par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi -justice: ajoutez que ma foiblesse n'a duré -qu'un moment; qu'à présent je prends fort bien la -chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise -que, malgré ma propre infortune, je me sens -disposé plus que jamais à me moquer des époux -malheureux… Faublas, venez-vous avec moi?—Où -cela? Je vous vois superbe! Comment! l'épée! -l'habit de cérémonie! Faites-vous déjà des visites -de noces?—Non, des visites d'adieu, puisqu'il -faut que je parte demain.—Et vous demandez -que je vous accompagne?—Je soupe au faubourg -Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux -Champs-Élysées; nous ferons quelques tours de -promenade, nous causerons.—J'y consens, pourvu -que ce soit seulement de M<sup>me</sup> de Lignolle.—Très -volontiers. Me voici désormais un mari -comme cent mille autres; mais n'importe, je suis -toujours du parti des jeunes gens contre les époux… -Faublas, voilà que j'y songe: n'allez pas vous -mettre en tête que je vous emmène avec moi pour -vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous -appeler.—Comment?—Oui, si vous aviez quelque -conquête toute récente, un rendez-vous chez -une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel -époux, ne vous gênez pas.—Rosambert, si vous -pensiez réellement que cela fût possible, en parleriez-vous -d'un ton si dégagé?—D'honneur, je le crois! -L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens -capable de tout.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: -<i lang="la" xml:lang="la">Pretium defloratæ virginitatis</i>. Je veux qu'il y ait aussi de -l'érudition dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu -de tout.</p> -</div> -<p>«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée -comtesse d'autre ressource que de se retirer dans -sa famille et de plaider en séparation, si M. de Lignolle -la tourmente.» Quand Rosambert me parloit -de la sorte, il faisoit presque nuit, et nous nous -trouvions aux Champs-Élysées, à peu près en face -de la maison de M. de Beaujon. M. de B… sortoit -de la maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à -moi; il retourna sur ses pas dès qu'il vit Rosambert. -Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. Ne -laissons pas échapper une si belle occasion de passer -un moment agréable.» Ce fut en vain que je -m'efforçai de retenir Rosambert: son malheureux -sort l'entraînoit.</p> - -<p>«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?—Il -est vrai qu'au moins je ne vous cherche pas, lui -répondit-il d'un ton fort sec.—En effet, beaucoup -de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs -ressentimens. Je vous avoue que je suis très curieux -et très impatient de savoir les raisons…—Croyez-vous -que je me gênerai pour vous les dire?… -Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en -me donnant la main. Hier vous avez dû recevoir -de Versailles…—Oui, son brevet, interrompit -Rosambert. Il l'a reçu.—Je l'ai reçu, Monsieur -le marquis, et je suis bien sensible à cette preuve -de votre…» Le comte, à mon tour, m'interrompit: -«Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour -vous?—Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive -vous faire rire?—Quoi! Monsieur! madame la -marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu sollicité?—Pourquoi -non? la marquise est une excellente -femme, disposée à rendre service à tout -le monde, à tout le monde, vous excepté!—J'en -demanderai toujours la raison.—La raison?… -Monsieur le comte, quand on se croit aimable au -point de ne pas rencontrer de femme qui résiste, -et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine -d'amour pour son mari…—Pardon. J'en connois -tant comme celle-là que je ne sais de laquelle vous -me parlez.—De la mienne, Monsieur.—De la -vôtre!… de la vôtre!—Oui. Quand on la rencontre, -on échoue…—On échoue?… sans doute.—Alors -il faut prendre patience.—Vous en parlez -fort à votre aise, vous, Monsieur, qui n'échouez -jamais.—Point de mauvaises plaisanteries, Monsieur -le comte. Je n'ignore pas que vous avez été -plus heureux que moi près d'une demoiselle…—D'une -demoiselle? ah! oui, près de M<sup>lle</sup> Duportail.—Duportail! -ou point Duportail! vous avez beau -ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas -fait de bassesse.—Ah! ménagez-moi. Au reste, -expliquez-vous. Qu'appelez vous une bassesse?—Ce -que vous avez fait à ma femme, Monsieur.—Eh -bien! Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre -femme? voyons si vous le savez.—Si je le sais! -Le lendemain du jour que M<sup>lle</sup> de Faublas avoit -couché dans le lit de la marquise…—M<sup>lle</sup> de -Faublas! êtes-vous sûr?»</p> - -<p>Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout -bas: «Mon ami, prenez garde que votre gaieté -ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en -supplier, ne compromettez pas M<sup>me</sup> de B…» Le -marquis cependant continuoit: «Le lendemain, -pour vous venger, vous avez amené chez ma femme -le frère sous les habits de la sœur.—Voyez -comme je suis malin! s'écria le comte en éclatant -de rire; de quelle espièglerie je me suis avisé -contre madame la marquise! Voilà pourtant de -mes tours! voilà…—Je crois, interrompit avec -beaucoup de véhémence M. de B…, qui s'animoit -visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer -de moi! Monsieur le comte, non content de cette -première perfidie…—Vraiment! quand je m'en -mêle…—Vous avez encore eu la méchanceté -noire…—Diantre! ceci devient sérieux!—Oh! -très sérieux. Et rira bien qui rira le dernier, -Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs -persifleurs, je vous en préviens.—Ni moi les airs -menaçans, Monsieur le marquis! Mais voyons… -voyons d'abord <i>la méchanceté noire</i>.—Oui, la -méchanceté noire de prendre occasion de la présence -du jeune homme déguisé pour faire à ma -femme, devant moi, la scène la plus impertinente -et la plus affreuse.—Oh! je le reconnois maintenant: -je suis un… un malheureux!… un vrai -démon!… un roué!—Riez, riez, Monsieur! -mais, puisque vous avez exigé cette explication, et -qu'au lieu d'avouer vos torts vous comblez la -mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite -envers la marquise: je la crois indigne d'un -homme d'honneur, et tout à l'heure, ajouta-t-il en -portant la main sur son épée, tout à l'heure vous -allez m'en faire raison.—Vraiment, voici le plus -drôle! et, quoique beaucoup de gens pussent s'en -étonner, je vous avoue que je m'y attendois.</p> - -<p>—Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous -faire? Je ne puis souffrir ce combat, Monsieur le -marquis,… et vous, Rosambert, vous qui détestez -les querelles, est-il possible que dans vos gaietés…</p> - -<p>—Toujours, crioit M. de B…, toujours j'ai -vu dans sa physionomie qu'il étoit un mauvais -plaisant…—Mauvais! vous me piquez!—Mais -je n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!—A -la bonne heure! voilà qui est plus noble!—Il -faut que je lui donne une bonne leçon qui le corrige…—Il -est fâché tout à fait! tout à fait fâché! -Je ne vous reconnois plus, Monsieur le marquis! -j'avois, moi, toujours vu sur votre figure,… -excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, -à la Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! -et le comte! et tout le monde!… excepté ce matin-là, -j'avois toujours vu sur votre figure que vous -étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»</p> - -<p>A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, -M. de B…, transporté de colère, mit l'épée à la -main. Averti par je ne sais quel pressentiment -funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion -à la vue de ce fer ennemi, de ce fer vengeur qui -devoit, dans un instant, se rougir du sang de -Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang -plus précieux.</p> - -<p>Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, -de grâce, calmez-vous! Monsieur le comte, -vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que -vous vous battiez!—Laissez donc, Faublas, me -répondit celui-ci; je suis assez fâché d'y être -obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins -ce ne sera pas un duel,… une rencontre seulement, -une rencontre. Et j'aurai su de monsieur une infinité -de choses très plaisantes.—Si tu ne te mets -promptement en garde, cria M. de B… tout à fait -hors de lui-même, je dis partout que tu es un -lâche, et en attendant je te coupe la figure.—Je -te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit -à rire: «Ce seroit dommage! on ne verroit plus -dans mes traits les méchans tours que je me permets -de jouer à cette femme… <i>sage, vertueuse, -pleine d'amour pour son mari</i>; n'est-il pas vrai, -Monsieur le marquis?»</p> - -<p>Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, -toujours en riant, fit très lestement quelques -pas en arrière, et du même temps il revint sur -M. de B…, l'épée à la main.</p> - -<p>Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent -pendant quelques minutes. Ah! que de malheurs -m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce fut le -comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! -s'écria M. de B… Périssent ainsi tous ceux qui -m'outragent! tous ceux qui portent une physionomie -trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, -ajouta-t-il, envoyer ici les secours nécessaires; -restez auprès de lui. Voyez pourtant ce que c'est -qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»</p> - -<p>Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit -signe de me baisser pour l'entendre, et me dit -d'une voix très foible: «Mon ami, je suis grièvement -blessé; je ne crois pas que cette fois j'en -revienne. Faublas, assurez au moins M<sup>me</sup> de B… -que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère -repentir de mes cruels procédés pour elle,… -cruels!… plus que vous ne pensiez… Faublas, il -est trop vrai que…» Rosambert ne put achever, il -perdit connoissance.</p> - -<p>Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par -le bruit du combat, je tâchois d'arrêter le sang de -mon malheureux ami, quand les chirurgiens arrivèrent. -On se hâta de le transporter chez lui. -Quel spectacle pour sa jeune femme! La plaie fut -examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens que -cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire -que le troisième appareil ne soit levé.»</p> - -<p>Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de -funestes images. «Mon père, il est mourant!—Qui?—M. -de Rosambert. Le marquis vient de -lui donner un affreux coup d'épée.—Le marquis! -répondit le baron; puisse-t-il au moins n'en plus -donner à personne!… Cet événement est triste,… -et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention -générale.—O mon frère! me dit Adélaïde en -adoucissant par de tendres caresses sa réflexion -cruellement juste, mon frère, je ne sais pas précisément -quelle conduite vous tenez; mais je vois -depuis quelque temps qu'il ne vous arrive que des -malheurs.»</p> - -<p>Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint -succéder à cette fâcheuse soirée! quels songes -terribles troublèrent mon pénible assoupissement! -Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus -que des objets d'horreur. Des épées suspendues -sur ma tête! mes habits teints de sang! le ciel en -feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec -mille débris un cadavre! Partout la mort autour de -moi! Je m'éveillois le cœur serré, le visage couvert -de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables -images, je tâchois de porter toutes mes pensées -sur le jour fortuné qui m'alloit luire, sur ce vendredi -si impatiemment attendu, qui devoit m'offrir -quelques doux momens dans la société du vicomte -de Florville, et les plus vifs plaisirs dans les bras -de mon Éléonore. Mais en vain je m'efforçois de -guérir une imagination frappée des plus sinistres -pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, -mon âme étoit profondément triste. Hélas! -il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui sembloit -ne me promettre que du bonheur! il vint en effet -trop tôt, cet affreux jour, suivi d'un jour plus -affreux!</p> - -<p>Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il -avoit fort mal passé la nuit; j'y retournai l'après-dîner, -on venoit de lever le premier appareil, et -l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne -seroit pas mortelle.</p> - -<p>A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour -courir à la rue du Bac. Je n'y vis point le vicomte -de Florville; ce fut M<sup>me</sup> de B… que j'y trouvai, -M<sup>me</sup> de B…, comme aux jours de Longchamps, -dans tout l'éclat de sa parure. Qu'elle étoit belle!</p> - -<p>Emporté par le premier transport de mon admiration, -j'allai tomber à ses genoux, et la marquise, -paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil -que de plaisir, avec une plus douce ivresse que -celle dont le seul amour-propre est la cause, la -marquise ne se pressa pas de me relever.</p> - -<p>«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent -à vous d'être venue dans ce costume si remarquable?—Valoit-il -mieux ne pas venir? répondit-elle. -J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després -m'a ramenée: il faisoit nuit d'ailleurs, et je -ne suis pas entrée par la rue du Bac.—Il y a -donc une porte dérobée?—Oui, mon ami.</p> - -<p>—Ma belle maman, permettez-moi de vous -assurer de toute ma reconnoissance; les papiers -que vous m'aviez promis…—Ont-ils produit l'effet -que nous en attendions?…—Oui; mon père -ne songe plus à voyager avec moi; cependant une -chose encore m'inquiète, je vous l'avoue: c'est -d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il -pas possible de différer quelques jours?—Au contraire, -s'écria-t-elle; je crains bien que vous ne -receviez incessamment l'ordre de partir encore plus -tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des -officiers ont déjà rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup -de peine que j'avois obtenu pour vous ce -retard d'une quinzaine.—Mon Dieu! comment -ferai-je donc pour…» Elle m'interrompit vivement: -«Vous ne me parlez pas du malheureux -événement de la soirée d'hier?—Maman, vous -semble-t-il en effet malheureux?—Pouvez-vous -me le demander? Étoit-ce de la main de M. de B… -que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément -souffert l'outrage de ses calomnies et la -flétrissure de ses embrassemens! il ne m'aura donc -pas été permis de lui arracher devant vous, avec -le tardif remords de son dernier crime, l'aveu de -toutes ses impostures! La fortune encore une fois -a trahi mon courage et mes espérances.—N'accusez -pas la fortune. Votre courage fut récompensé -par le succès du combat de Compiègne, et dans la -rencontre d'hier toutes vos espérances ont été remplies.—Remplies!—Apprenez -ce que m'a dit le -comte prêt à s'évanouir: <i>Faublas, assurez au moins -M<sup>me</sup> de B… que je ne suis pas mort sans avoir -éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour -elle,… cruels! plus que vous ne pensiez;… il est trop -vrai que…</i>—Que…?—Ma belle maman, monsieur -le comte n'a pas eu la force d'achever.—Il n'a -pas eu la force d'achever! Vous cependant, Faublas, -comment avez-vous interprété cette involontaire -réticence?—Le sens ne m'en paroît pas -équivoque.—Eh bien?—J'ai compris qu'il vouloit -m'avouer que jamais il n'avoit possédé… votre -personne,… votre personne, avec votre amour, -j'entends.—Avouer! s'écria-t-elle en prenant mes -mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est -hier qu'il vous a dit la vérité?—Je vous assure, -maman, qu'il me seroit cruel de n'en être pas persuadé.» -Elle porta ma main sur son cœur: «Vous -le croyez!… Faublas! mon ami!… sentez, sentez -ces battemens… Voilà depuis six mois le seul moment -de joie qui m'ait été donné… Laissez, mon -cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps -celles que je verse ont tant d'amertume! Je -trouve à celles-ci tant de douceur! Laissez, laissez -couler mes larmes! Elles me soulagent d'un -fardeau qui commençoit à m'accabler… Ah! pourtant, -Faublas, quelle félicité plus grande, si j'avois -pu moi-même dans le sang de mon ennemi laver -mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres -yeux ma réhabilitation complète!… Que dis-je? -ajouta-t-elle en posant sur mes lèvres ses lèvres -brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je -pas désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu -pas toute ton estime, et même une tendresse -égale…» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois -les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y -livrant tout entière; qu'enfin l'amour, l'invincible -amour l'emporte! Depuis deux mois j'oppose toute -la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a -vingt fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi -de mes résolutions! qu'il me rende avec l'amant -idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur, -fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de -tourmens! dussé-je entendre un ingrat, jusque -dans mes bras, appeler Sophie et regretter M<sup>me</sup> de -Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma -vie…»</p> - -<p>Elle n'en dit pas davantage, je venois de la -porter sur un lit de délices, où nos âmes se confondoient. -Quelle imprévue catastrophe alloit nous -tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder -aux gémissemens de l'amour les cris de la rage -et de la douleur!</p> - -<p>La porte de la chambre où nous étions ayant -été brusquement ouverte: «Maintenant le croyez-vous?» -dit M<sup>me</sup> de Fonrose à M. de B…</p> - -<p>Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, -devint furieux. Il se précipita, l'épée à la -main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs -surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument -hors de défense. La marquise, trop prompte, -ma trop généreuse amante, se jeta devant le glaive -menaçant; le marquis frappa… Grands dieux! -M<sup>me</sup> de B… cependant résista d'abord à la violence -du coup, et dans l'instant même, ayant tiré -de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la -baronne à ses pieds; elle dit à son mari: «Vous -venez d'attenter à ma vie, je suis maîtresse de la -vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui -sans doute est prochaine; mais, ajouta-t-elle en -s'appuyant sur moi, je vous déclare que je suis -contre tous déterminée à le sauver.»</p> - -<p>Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, -elle tomba sur ses genoux, s'appuya sur sa -main droite et me présenta le pistolet qu'elle tenoit -encore de la gauche: «Tenez, Faublas!… -Et vous, Monsieur de B…, si vous faites un pas -vers lui, qu'il vous… arrête.» A peine avoit-elle -dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit -connoissance.</p> - -<p>Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; -déjà sa fatale épée lui étoit échappée des mains. -«Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes du -plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où -me dérober à moi-même?… Ne l'abandonnez pas, -vous autres; prodiguez-lui tous vos secours. Mon -Dieu, comment sortir d'ici?»</p> - -<p>Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de -peine à trouver la porte.</p> - -<p>Cependant M<sup>me</sup> de Fonrose, dont la mâchoire -inférieure étoit toute fracassée, poussoit d'horribles -cris. Il accourut une foule de gens que je ne connoissois -pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens -arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée -chez elle; mais, pour l'infortunée marquise, -on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes -à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même -lit où quelques minutes auparavant… O dieux! -dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est bien -cruelle!</p> - -<p>La profonde blessure étoit au sein gauche, près -du cœur. M<sup>me</sup> de B… ne passeroit peut-être pas -la nuit. On lui mit le premier appareil; alors elle -revint de son long évanouissement. «Faublas, -dit-elle, où est Faublas?—Me voilà. Me voilà -désespéré…—Madame, s'écria le premier chirurgien, -ne parlez pas.—Dussé-je tout à l'heure -mourir, répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; -et d'une voix éteinte elle balbutia ces mots entrecoupés: -«Mon ami, vous reviendrez; vous ne -laisserez pas des gens indifférens me fermer les -yeux; vous recevrez mes derniers aveux et mon -dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques -minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute -arriver de Versailles: courez, sauvez l'infortunée -comtesse, s'il en est temps encore.»</p> - -<p>Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole -dans les rues. Mon Éléonore, ils l'enfermeroient! -il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la vie! Mais, -si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, -c'en est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La -comtesse, également impatiente et sensible, ne -pourra pas, seulement huit jours, supporter l'esclavage -et l'absence, la mère et l'enfant périront!… -et moi malheureux! je serois donc obligé de leur -survivre? Moi! qui pourroit m'empêcher de les -suivre au tombeau?»</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p>Plein de ces idées si tristes, j'arrive à -l'hôtel de M<sup>me</sup> de Lignolle. Sans m'arrêter -devant la loge du suisse, je crie: -«La Fleur!» En un instant je passe, je -traverse la cour, je me précipite sur l'escalier dérobé, -je frappe à la petite porte de M<sup>lle</sup> de Brumont. -On accourt, on ouvre: quel bonheur! c'est -la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y répond -par un cri de joie: «Déjà! mon ami.—Mon -Éléonore, je tremblois qu'il ne fût trop tard. -Viens.—Où cela?—Viens avec moi.—Comment?—Viens -vite. Ta liberté est menacée.—Ma -liberté! Je ne verrois plus mon amant!—Que -cherches-tu?—Mes diamans.—Ils sont -chez moi; tu ne les as pas remportés.—Ma -tante.—Où est-elle?—Dans le salon.—Cours -lui dire adieu… Mais non, M<sup>me</sup> d'Armincour voudroit -t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il -faut venir. D'ailleurs, les frayeurs de la marquise -pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle -ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. -Mais viens vite, hâtons-nous, il n'y a pas -un moment à perdre.»</p> - -<p>Nous descendons sans bruit. Favorisée par la -nuit, la comtesse se glisse jusques auprès de la porte -cochère. Alors, ayant pris la précaution d'enfoncer -mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau -du suisse. «C'est moi qui viens de parler à La -Fleur, tirez le cordon.» Le domestique, préoccupé -de sa partie de cartes, obéit machinalement. -M<sup>me</sup> de Lignolle est dans la rue; je m'élance après -elle. Mon Éléonore saisit mon bras et presse sa -marche autant qu'il est possible. Nous n'osons -dire un mot; tout ce qui passe autour de nous -cause nos mortelles inquiétudes: ainsi, tourmentés -de mille craintes, mais encore soutenus -par le plus doux espoir, nous gagnons la place -Vendôme.</p> - -<p>Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes -à l'hôtel, et, comme nous nous jetâmes aussitôt -dans le petit escalier, personne ne put nous apercevoir, -excepté Jasmin.</p> - -<p>Mon domestique apporta des bougies. «Bon -Dieu! dit M<sup>me</sup> de Lignolle, j'ai du sang sur les -mains!… Faublas, les vôtres en sont pleines!» -Je ne puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup -fondant en larmes: «Ce sang, c'est le sang d'une -amante! Dans quels momens tu viens unir tes destinées -aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, -veille sur toi! prends garde! je suis environné des -vengeances du Ciel. La mort, autour de moi, -frappe ou menace les objets les plus chers à -mon cœur. Veille sur toi! ce sang, c'est celui -d'une amante!</p> - -<p>—Quels discours, Faublas, et quel désespoir! -vous me glacez d'effroi.—Mon amie, ce sang, -c'est celui d'une amante. La marquise…—S'est -poignardée!—Non. Son mari…—Ah! le -cruel!—Mourante, elle a rassemblé ses forces -pour m'avertir du péril auquel tu restois exposée…—Que -je la remercie!—Et pour me supplier de -revenir bientôt recevoir son dernier soupir.—Pauvre -femme!… il y faut courir, mon ami; tiens, -j'y vais avec toi.—Impossible! tant de gens qui -te menacent! tant de monde auprès d'elle!—Eh -bien donc, va seul, va consoler ses derniers momens… -Mais ne restez pas longtemps chez elle… -Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,… -que je suis profondément affligée de son infortune,… -que je voudrois pouvoir…—Oui, mon -Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent -cœur.—Mais revenez bien vite, ne me laissez -pas ici.—Bien vite, le plus tôt possible. Jasmin, -comme il se pourroit que mon père voulût monter -chez moi, faites passer M<sup>me</sup> de Lignolle au fond -de l'appartement, dans le boudoir… Que M. de -Belcour ne la découvre pas! que personne ne -puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame -la comtesse, je vous la recommande, vous -me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma -vie.»</p> - -<p>Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue -du Bac; aussi je ne mis qu'un moment à retourner -près de la marquise.</p> - -<p>Un homme et plusieurs femmes environnoient -son lit. «Que tout le monde se retire», dit-elle -en me voyant entrer. Le médecin lui représenta -qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien -avec lui, répondit-elle, vous me gouvernerez -ensuite comme il vous plaira. Qu'on nous -laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu -lui ferma la bouche.</p> - -<p>«Est-elle sauvée, mon ami?—Elle est chez -moi.—Ne l'y gardez pas longtemps. Au reste, -Després, chargé de mes instructions secrètes, -vient de partir pour Versailles: tant qu'un souffle -de vie me restera, ne craignez plus rien pour la -comtesse.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… garda quelque temps un morne -silence, puis elle fixa sur moi ses regards pleins de -larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main -dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, -n'admirez-vous pas ma triste destinée? Autrefois, -à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur un lit -d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de -la mort; et le plus cruel revers, aujourd'hui comme -autrefois, a renversé tous mes projets à l'instant -marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, -comme alors, je veux vous dévoiler toute mon -âme; et, quand vous m'aurez entendue, quand -vous me connoîtrez tout entière, quand surtout -vous aurez comparé mes passagers plaisirs et mes -tourmens durables, mes premières foiblesses et mes -derniers combats, mes bonnes résolutions et mes -desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur -châtiment; quand vous aurez tout comparé, Faublas, -vous oserez, je n'en doute pas, affirmer que -votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse -que coupable, est morte encore moins digne de -blâme que de pitié.</p> - -<p>«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des -premiers temps de notre liaison? Il est vrai qu'alors -ton amante eut quelques beaux jours; mais qu'ils -furent promptement empoisonnés par de vives -alarmes, promptement suivis de votre inconstance -et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit du -même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, -Faublas; moi qui, prête à périr, me sens encore -brûlée du feu dont je fus consumée sans cesse. -Mais dans le monde entier je serois apparemment -la seule. Va, je n'ai point oublié ton amour naissant -pour Sophie, l'époque fatale de son enlèvement, -le jour plus funeste où je vis mon amant avec -ma rivale au pied des autels, et les horreurs de -cette nuit où, par le plus lâche des attentats, ton -perfide ami combla mon avilissement et commença -mes véritables infortunes. Faublas, je te le jure à -mon heure suprême, et j'en atteste le Dieu qui -m'attend: Rosambert a mérité la mort. Rosambert, -avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit -indignement calomniée. Il est vrai que, séduite par -quelques-unes de ses qualités brillantes, je lui donnois -plus d'attention qu'à tout autre, une préférence -marquée sans doute. Il avoit pu concevoir -de grandes espérances, j'ai lieu de croire que -l'événement ne les eût jamais justifiées. Je n'entends -pas ici, Faublas, te parler de mes principes, -de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus -auxquelles on a prudemment condamné mon sexe; -je n'en ai seulement pas avec toi conservé l'apparence! -Que te dirai-je, mon ami? Placée par le -hasard dans un rang élevé, j'avois encore reçu de -la nature un esprit inquiet, une âme ardente; -j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: -je te vis, tu m'entraînas, je me plongeai dans tous -les égaremens de l'amour.</p> - -<p>«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à -Luxembourg, renversa mes desseins. Mes desseins, -je le sais, pouvoient paroître coupables; mais au -moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée -une amante sans générosité, sans courage, une -vulgaire amante modérément éprise d'un homme -ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla -que désormais je ne pouvois remettre en vos -bras une femme tombée dans le mépris d'elle-même; -et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt -ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, -croyant maîtriser les grands intérêts du cœur -comme je gouvernois de petits intérêts de cour, -je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre -que pour ma vengeance et votre avancement.</p> - -<p>«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison -d'État, où vous n'eussiez pas langui pendant quatre -mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de -mille manières contrarié mes démarches. Enfin, -M. de ***, porté par mes efforts à la place éminente -qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut cependant -assez ingrat pour mettre à votre délivrance -une condition qui faillit la rendre impossible. Jugez -si le sacrifice demandé me sembloit pénible! Il -s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai -plusieurs jours. Mon ami, je vous le répète, je ne -prétends vous vanter ici ni ma vertu, ni la vertu des -femmes: quelle différence pourtant entre les principes, -les penchans, les passions des deux sexes! -Et que tu es loin de l'amour que je te porte, toi -surtout, Faublas, toi qui, pouvant te partager entre -plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la -possession du premier objet que le hasard te livre! -Ah! combien, au contraire, M<sup>me</sup> de B…, déjà si -malheureuse d'avoir été, pour sa justification complète, -obligée d'avouer les droits d'un époux et de -remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une -plus mortelle douleur, le jour, le jour fatal qu'il -lui fallut, pour te sauver, s'aller abandonner aux -effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux tendresses -cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon -ami, oui, M. de *** m'a possédée. Ce n'étoit qu'à -mon heure dernière que je devois te faire un aveu -semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves -de mon attachement sans bornes, regarde ce -honteux dévouement comme la plus grande.</p> - -<p>«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce -fut ma première faute, elle prépara mes derniers -égaremens et ma fin tragique.</p> - -<p>«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment -guérie d'un amour fatal: au moins je m'en -flattois quand je vous appelai chez M<sup>me</sup> de Montdésir; -au moins, dans notre première entrevue, je -me sentis bien moins qu'autrefois émue de ta présence: -je te parlai de Justine sans dépit, de la -comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie -sans trouble, sans colère, sans aucun mouvement -jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de mon -cœur, de louables résolutions que je croyois devoir -être immuables. Enfin, je te quittai, m'applaudissant -de n'avoir plus que de l'amitié pour toi… -Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint -couvoit sous la cendre, une étincelle alloit s'échapper, -qui recommenceroit l'incendie.</p> - -<p>«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, -prête à partir pour Compiègne, je vous fis mes -adieux. Jusqu'alors, en préparant le châtiment de -Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la -vengeance: vous me fîtes connoître la crainte de -la mort. Cette idée soudaine qu'il étoit possible -que bientôt nous fussions à jamais séparés me -glaça d'épouvante. Tout à coup il me parut moins -désirable d'accomplir ma vengeance contre un ennemi; -mais aussi je me sentis plus impatiente d'obtenir -ma réhabilitation aux yeux de mon amant. -Cependant les terreurs nouvelles qui venoient de -m'étonner, les irrésolutions momentanées qu'elles -avoient produites, mes agitations encore violentes, -le trouble de mes sens, le trouble de mon cœur, -tout me dit assez qu'en attaquant les jours de Rosambert, -je devois surtout songer à défendre les -miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher -que de ne pas mourir; qu'avant tout il falloit -m'efforcer de vivre, de vivre afin de t'adorer.</p> - -<p>«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur -mes véritables dispositions, puisque, même à Compiègne, -dans le moment d'ivresse qui suivit ma victoire, -mon secret m'échappa devant la comtesse et -devant vous? Ce fut pourtant sans y réfléchir, ce fut -par un instinct de jalousie renaissante, que, vous -voyant sur le point de rejoindre ma plus dangereuse -rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris -avec M<sup>me</sup> de Lignolle. Alors, sans me rendre un -compte fidèle de mes sentimens, je démêlai seulement, -à travers une foule d'idées contraires, que -je m'étois étrangement trompée moi-même quand -je vous avois promis de vous rendre Sophie et de -vous voir tranquillement lui prodiguer vos tendresses. -Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné -le courageux exemple d'une entière abnégation de -soi-même, ne devoit pas se flatter d'atteindre à -l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je -reconnus que telle amante, capable de renoncer à -son propre bonheur, pouvoit cependant n'avoir -pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une -autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; -mais enfin, sans oser d'ailleurs former pour -l'avenir aucun projet déterminé, je m'arrêtai du -moins à celui de retarder présentement une réunion -dont la seule idée faisoit mon secret désespoir.</p> - -<p>«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à -Fromonville pour avertir M. Duportail de votre -prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles -autour de vous, si la comtesse vous permettoit -d'aller à la poursuite de votre épouse… Faublas, -je vous vois pâlir et trembler!… O toi que j'ai trop -aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes -égaremens, ne leur refuse pas quelque indulgence! -Trop heureuse, crois-moi, trop heureuse la femme -sensible à qui le favorable amour n'ordonna que -des démarches peu condamnables, qui n'eut jamais -besoin de trahir un ingrat, ni de persécuter -des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers -l'abîme n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!</p> - -<p>«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai -souffert à cette auberge de Montargis, à ce château -du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la -comtesse! Inconcevable jeune homme, comment -donc pouvez-vous allier tant d'inconstance et tant -de sensibilité, tant de douceur et tant de barbarie! -Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et -vous adoriez M<sup>me</sup> de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus -témoin! déjà vous l'adoriez! L'ingrat! et, dans le -délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent que -le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans -ses momens de raison, il me faisoit, à moi, la confidence -de tout l'amour dont il brûloit pour elle! -Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les -jours de mon amant, de le trouver dans une maison -détestée, de voir une autre femme lui donner -les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse seule -prodigués, je devois encore de la bouche même -d'un infidèle…! Mais écartons ces souvenirs terribles. -Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût dit qu'alors -je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois -réservée à beaucoup d'autres épreuves non moins -insupportables, parce qu'il falloit que toutes les -horreurs de ma destinée s'accomplissent?</p> - -<p>«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y -cet écrit funeste qui précipita mes plus fatales résolutions. -Reprenez la lettre de votre beau-père, -reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus -besoin. Quelle lettre! grands dieux! comme j'y -suis traitée! que de crimes on osoit me supposer, -dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel -avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir -que je n'avois pas encore mérité! Le profond sentiment -d'une injustice irrite un esprit fier, et trop -souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables. -J'en fis malheureusement l'expérience: -<i>M<sup>lle</sup> de Pontis partageant un amant banal et le mépris -public avec la marquise de B…!</i> Va, Duportail, -tu la connois bien peu, cette marquise de B… que -ta fureur accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni -généreuse à demi. Ce n'étoit point pour partager -Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg! -Ce n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite -elle lui permit de l'aller rejoindre! Ta haine -cependant est la récompense des sacrifices qu'elle -a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats -qu'elle livre encore chaque jour, tu lui promets, -avec le mépris public, d'inévitables malheurs. Va! -je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; -que les hommes condamnoient sévèrement sur les -apparences et ne revenoient pas de leurs jugemens; -que la fortune, inflexible comme eux, ne révoquoit -point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop -souvent le gage d'un revers plus grand. Je le savois. -Mais toi-même assures que vos communes -persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant -m'en prémunir, je les justifierai. Duportail, je -suis lasse de ne m'imposer que des privations sans -dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour -des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, -puisqu'il ne me reste plus rien à perdre, je veux du -moins retirer quelque fruit de mon déshonneur -qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger -ma vie dont tu demandes la fin. Tu verras ce -que la marquise environnée d'ennemis peut encore -entreprendre! Tu verras si je suis femme à partager -un amant!</p> - -<p>«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je -jurai que Sophie ne vous seroit point rendue, et -que M<sup>me</sup> de Lignolle aussi connoîtroit à son tour -les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois.</p> - -<p>«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois -le plus tôt possible vous en éloigner, de peur -qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne -vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore -revenu chercher un asile dans la capitale…—Quoi! -ma Sophie…—De grâce, s'écria M<sup>me</sup> de -B…, ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui -me soutient peut tout à coup s'éteindre, et je -n'aurois plus la force de vous parler. Ne m'interrompez -pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler -votre cruelle joie: prenez pitié de l'état où je suis.</p> - -<p>«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de -Fromonville avec votre épouse et deux étrangères -que je ne connois point. Després chargea l'un des -miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger -de manière que vous n'y trouvassiez pas de chevaux; -Després ne cessa pas de poursuivre votre -beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de -Montargis les deux inconnues continuer la même -route, mit pied à terre avec sa fille, et, s'étant jeté -dans un chemin de traverse, il vint reprendre la -poste à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. -Ce fut à Bondy qu'on perdit ses traces. Votre beau-père -est certainement dans la capitale; mais je ne -sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où -depuis plus d'un mois il échappe à toutes mes -recherches.</p> - -<p>«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu -pour vous découvrir ce que je cherchois inutilement; -je devois donc me hâter de vous donner un -état qui vous forçât de quitter Paris et de vivre -dans une province éloignée, où je me flattois de -vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous -fis capitaine au régiment de ***.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Fonrose, malheureusement placée -entre la comtesse et le baron, pouvoit doublement -contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé -de commencer sa rupture avec M<sup>me</sup> de Lignolle, -et de déterminer M. de Belcour à quitter son -indigne maîtresse.</p> - -<p>«Je nourrissois toujours de justes projets de -vengeance contre mon plus cruel persécuteur. Je -ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques jours, -à me combattre encore, et si, comme la première -fois, je ne portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert -échappoit à la mort, au moins je pourrois -peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures, -recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à -mes propres yeux quelque valeur. Cependant, -comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas -à M<sup>me</sup> de B… les excès dont il s'étoit rendu coupable -envers elle, il me parut d'abord indispensable -d'éloigner de vous ce conseiller perfide, et -d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il -ne cessoit d'outrager l'hymen en général, et quelques -époux en particulier; je lui fis donner M<sup>lle</sup> de -Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.</p> - -<p>«Une ennemie infiniment redoutable me restoit -encore: c'étoit cette M<sup>me</sup> de Lignolle, que j'aurois -beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas donnée -pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître -La Fleur me faisoit tous les jours des rapports -dont mon inquiétude s'augmentoit sans cesse. Il -devenoit pressant d'élever entre la comtesse et -vous des obstacles à jamais insurmontables. Je fis -venir le capitaine; il se hâta de solliciter à Versailles -une lettre de cachet qu'on tenoit toute -prête: M<sup>me</sup> de Lignolle alloit être arrêtée.</p> - -<p>«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? -pourquoi cette pâleur soudaine? Vous m'accusez -d'avoir été cruelle envers votre Éléonore! Attendez, -mon ami; si vous me jugez précipitamment, -vous me jugerez avec trop de rigueur. Demain, -le capitaine recevoit l'ordre de retourner à Brest et -de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté -pendant quelques jours seulement. On devoit -bientôt lui donner pour prison la terre que sa -tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le -proteste, n'eût été négligé pour défendre cette -malheureuse enfant du ressentiment de ses deux -familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous -n'auriez jamais pu la revoir, et je m'étois réservé -d'ailleurs plusieurs moyens de vous en empêcher.</p> - -<p>«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans -ses environs que nous allions nous rencontrer, -c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que je -devois retrouver mon amant et mes beaux jours. -Que de vains projets! Ah! malheureuse! quand -j'espérois te consacrer ma vie, la mort m'attendoit. -L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma -victime, est venue jusque dans tes bras frapper la -sienne. C'en est donc fait! Je vois ma tombe -entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.</p> - -<p>«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion -trop tard combattue! Puisse du moins mon exemple -avertir la foule des infortunées menacées d'un -destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en -sauver quelques-unes! Qu'on leur apprenne à -toutes mes premières foiblesses et mes premiers -revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins -et ma fin déplorable. Qu'elles sachent que -l'amour ne me donna pas un instant de félicité -qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes, -accompagné des plus grands dangers, suivi des plus -irréparables malheurs. Qu'elles le sachent, et que, -remplies d'un effroi salutaire, elles s'arrêtent, s'il -est possible, sur le penchant du précipice où -j'aurai péri.</p> - -<p>«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême -pouvoir de cet amour qui m'entraîna, toi, Faublas, -que j'aurai peut-être étonné jusque dans mes -derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, -dis-leur que ma réputation, mes richesses, -mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne me -coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle -séparation fit mon désespoir. Dis-leur néanmoins -que, prête à te quitter, je me suis estimée trop -heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes -jours, tes jours plus chers; trop heureuse d'avoir -pu, du moins encore une fois, t'appartenir, et -dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur -du feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant -qui ne devoit s'éteindre qu'avec…»</p> - -<p>Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême -foiblesse.</p> - -<p>Le médecin accourut à mes premiers cris: il me -supplia de me retirer si je ne voulois pas, me répéta-t-il -plusieurs fois, hâter l'instant fatal.</p> - -<p>A mon retour, M<sup>me</sup> de Lignolle s'écria: «Vous -avez été bien longtemps: est-elle morte?—Non, -mon ami.—Non? tant pis.—Comment!—Sans -doute: je n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a -tuée, parce qu'il vous a surpris me faisant avec -elle une infidélité.»</p> - -<p>J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. -Enfin la pitié qu'elle devoit aux infortunes de -M<sup>me</sup> de B… rentra dans son cœur; et, la situation -critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant -toute son attention, nous songeâmes aux moyens -de prévenir les malheurs qui nous menaçoient. Une -heureuse nuit nous fut encore permise, pendant -laquelle mon Éléonore, en ne cessant de me prouver -sa tendresse, ne cessa de m'entretenir de son -enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous -convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois -tous les préparatifs nécessaires, et que la nuit -suivante verroit notre fuite. Toujours pleine de -confiance, M<sup>me</sup> de Lignolle se croyoit déjà loin -de sa patrie; et moi, le cœur navré d'un profond -chagrin, l'esprit encore agité de mes irrésolutions -secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux -avenir, je n'osois porter mes regards sur le -présent, trop certain. O Madame de B…, je vous -voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père! -ô ma sœur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles -efforts pour écarter votre souvenir qui m'obsédoit.</p> - -<p>L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un -sinistre augure, devoient commencer le plus malheureux -de mes jours. Quand j'entrai chez la marquise, -elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très -brève, elle disoit: «Oui, voilà mon tombeau. -Mais cet autre, à qui le destinez-vous? Où est -Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; -où est Faublas? courez, avertissez-le que -mes ennemis veulent l'assassiner, que le marquis et -le capitaine… Le capitaine!… Il approche! il -traîne… Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! -vite! Que fais-tu? Qui t'arrête? Viens donc la secourir!… -Il n'est plus temps, c'en est fait!… -Dieu! grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient -cette tombe à côté de la mienne!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B…, violemment agitée, avoit trouvé -la force de se mettre sur son séant; et, comme on -accouroit pour l'obliger à prendre une autre situation, -elle retomba. Je l'entendis encore murmurer -quelques discours sans suite, qui redoublèrent mon -épouvante et ma douleur.</p> - -<p>«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un -délire continuel! c'est ainsi qu'elle a passé toute -la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous flatter: il -est impossible qu'elle résiste longtemps.»</p> - -<p>Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à -donner quelques espérances; cependant on n'osoit -encore répondre de rien, et je ne pus obtenir la -permission de lui parler.</p> - -<p>Il est donc vrai que tout me manque à la fois, -qu'aucun appui ne m'est laissé dans un moment où -j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il est -donc vrai que je vais abandonner mon père, et -quitter peut-être pour jamais les lieux où je sais -maintenant que Sophie respire. Il le faut, si je ne -veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. -Il le faut! malheureux!</p> - -<p>Je courus tout Paris pour me procurer la foule -des choses nécessaires à l'enlèvement de M<sup>me</sup> de -Lignolle, et je ne sais quel pressentiment douloureux -m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop -long voyage. En préparant tout pour notre commun -départ, il me sembloit que j'étois tourmenté -d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une -voix secrète me crioit que le réveil seroit affreux.</p> - -<p>Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que -M<sup>me</sup> d'Armincour m'attendoit chez mon père; -elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. -Éléonore et moi nous avions prévu la visite et les -questions de la marquise, nous étions convenus de -la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce, -Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont -je connois le courage et la fidélité. C'est en Suisse -qu'elle est allée chercher un asile; elle a préféré -ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre -Franche-Comté.—Elle est sauvée! s'écria la marquise -en m'embrassant: ah! que je vous dois de -reconnoissance!… Elle est partie pour la Suisse? -j'y cours après elle. Ma chère nièce!… Comment -avez-vous fait pour l'arracher à ses ennemis? Personne -ne vous a vu paroître à l'hôtel! personne ne -l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un -quart d'heure que je lui avois parlé chez elle, -quand ils y sont venus pour l'arrêter… Elle est -sauvée!… Mais quoi! mille dangers la menacent -encore! En supposant qu'elle puisse échapper à -ses persécuteurs, que va-t-elle devenir loin de sa -patrie, loin de ses parens, et, faut-il le dire, loin -de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune -homme, jeune homme, vous avez plongé mon -enfant dans un abîme de malheurs!»</p> - -<p>A ces mots, M<sup>me</sup> d'Armincour partit en pleurant.</p> - -<p>Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre -M<sup>me</sup> de Lignolle qui devoit toute la journée rester -cachée dans la petite chambre de mon domestique. -«Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne -paroît plus devoir empêcher notre fuite: tiens-toi -prête à minuit précis.—Tiens-toi prête! répéta-t-elle. -En tout temps et partout, mais aujourd'hui -surtout et dans cette chambre, qu'ai-je -à faire autre chose que de t'attendre avec une impatience -dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! -Faublas, pourquoi donc me parlez-vous sans songer -à ce que vous dites? Pourquoi cet air toujours -préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque -l'heureux moment approche qui doit nous réunir -pour ne nous plus séparer, lorsqu'il est certain que -désormais nous pourrons vivre et mourir ensemble?—Mon -amie, M<sup>me</sup> d'Armincour vient de venir…—Je -le sais, je l'ai vue de cette fenêtre.—M<sup>me</sup> -d'Armincour part tout à l'heure pour la -Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; -elle y sera quelques heures avant nous. Ta tante -y sera! mon père et ma sœur n'y seront point!—Laisse -une lettre pour M. de Belcour.—Sans -doute! j'y pensois. Une lettre… Mais qu'est-ce -qu'une lettre?… Mon Éléonore, il m'attend, le -baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. -J'en sortirai le plus tôt possible, et je remonterai -pour essayer de dîner avec toi.—Oui. Va, Faublas, -et reviens vite. Tant que je te vois je suis -tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es -plus là.» Elle m'embrassa, je descendis.</p> - -<p>M. de Belcour me vit refuser toute espèce de -nourriture; il m'entendit ne lui répondre que par -monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la main -qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté -ton père et ta sœur pour suivre ta maîtresse, me -dit-il enfin, ton père et ta sœur t'en récompenseront. -Ils te prodigueront dans ton infortune les -consolations les plus tendres, et tes peines ainsi -partagées ne t'accableront point. Mon fils, c'est -de vous que j'ai su qu'avant-hier M. de Rosambert -étoit tombé sous les coups de M. de B…; -mais c'est la voix publique qui vient de m'apprendre -que depuis, dans une autre rencontre, le marquis -avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus terrible -vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les -objets de nos affections illégitimes doivent périr -ou nous échapper malheureusement; mais ne pouvez-vous -point espérer une félicité durable, vous -à qui le Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable -épouse dont vous êtes idolâtré, laisse de bons -parens qui vous chérissent?»</p> - -<p>Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une -lettre. «Dieu de bonté! s'écria-t-il après l'avoir -lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, mon -ami, lis, lis toi-même.</p> - -<blockquote> -<p><i>Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, -et l'infortunée comtesse est désormais perdue -pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant -plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable, -et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé -pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui -ramène son épouse, et que, s'il est tout à fait digne -de la retrouver, le jour où nos enfans auront été -réunis sera constamment compté parmi mes plus -beaux jours.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Le comte Lovzinski.</span></p> -</blockquote> - -<p>Mon premier mouvement fut un transport -de joie: quel bonheur! quel inespéré bonheur! -Mais un instant de réflexion me fit apercevoir -les embarras et les dangers de ma nouvelle -position. «Mon Dieu! mais…—Quoi donc, -mon frère? Qu'avez-vous?—Rien, ma sœur.—D'où -vient l'extrême agitation où je vous vois, -mon fils? Qui peut troubler…?—Vous allez me le -demander, Monsieur le baron! M<sup>me</sup> de B… se -meurt! mille périls environnent encore M<sup>me</sup> de Lignolle! -et vous m'allez demander ce qui trouble -ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse; mais -dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez -que la moindre partie de mes inquiétudes! -vous ne connoissez pas la moitié des chagrins qui -pèsent sur mon cœur!… Tenez, mon père, j'ai -besoin d'une entière tranquillité… Tenez, je vous -le demande en grâce, et à vous aussi, ma chère -Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement -à mes rêveries; laissez-moi seul, absolument -seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.—Où courez-vous, -mon ami?—Chez Jasmin,… pour l'appeler… -Non,… dans ma chambre… Point du tout! je descends -au jardin… Ne m'y suivez pas, je vous en -conjure!»</p> - -<p>Sophie revient dans deux heures, et je pars cette -nuit avec M<sup>me</sup> de Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, -dans les bras de mon épouse, l'amour me prépare -le prix… Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je -former pour Sophie!… Ah! de ces deux femmes -si charmantes, je sais laquelle je préfère; mais qui -me dira de laquelle je suis le plus aimé?</p> - -<p>Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le -bonheur de l'une, causer le désespoir de l'autre. -Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent -fois, M<sup>me</sup> de Lignolle périsse!</p> - -<p>Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore -et mon enfant! O le plus barbare des hommes, -qu'as-tu dit?</p> - -<p>Si je n'enlève M<sup>me</sup> de Lignolle, elle est perdue. -Poursuivie par la famille de son mari, déshonorée -dans sa propre famille, menacée d'une éternelle -prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour -qui sa tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle -a mis ses espérances. Si je les trahis, la comtesse -trouvera dans son cœur son plus cruel ennemi: -comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs? -comment, surtout, échappera-t-elle à la -violence de sa passion?</p> - -<p>Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, -parce que notre séparation n'étoit pas mon crime; -mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai -pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée… -Si j'abandonne Sophie, elle meurt de chagrin!</p> - -<p>Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de -me dérober par une prompte mort à mes horribles -perplexités. Rien, que de finir par un crime -une vie déjà… Si je m'immole, aucune des deux -ne me survit!</p> - -<p>Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la -loi de vivre et de choisir, entre deux objets presque -également chers et sacrés, une victime.</p> - -<p>Voilà donc le fruit de mes égaremens!… Des -remords! grands dieux, et pourquoi? Vous m'avez -donné le cœur le plus aimant et les sens les plus -vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois -plusieurs femmes exprès formées pour plaire aux -yeux et charmer l'âme: je les ai toutes ensemble -adorées,… adorées moins encore qu'elles ne le méritoient! -Voilà tout: si jamais je fus coupable, la -faute en est à vous. Si maintenant je suis trop -cruellement puni, la faute en sera-t-elle imputée -tout entière à cette autre infortunée que vous -n'avez pu guérir de son funeste amour? O Madame -de B…, que vous m'avez été fatale!</p> - -<p>Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. -Ma Sophie, si je l'abandonne, meurt de chagrin. -Quel homme, à ma place, après les plus violens -combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez -barbare, pourroit encore se déterminer? Si du moins -quelqu'un daignoit m'aider d'un conseil secourable. -Allons consulter mon père… Insensé!</p> - -<p>Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier…? -«Monsieur, interrompit mon domestique -que je n'avois pas vu s'approcher, madame, qui -vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous -la laissiez seule dans ma chambre pour vous promener -seul dans ce jardin.—Madame? je n'y suis -pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de -femmes surtout!—Mon cher maître, c'est madame -la comtesse.—Oh! ce n'est donc pas M<sup>me</sup>… Eh -bien! que veut-elle, mon Éléonore?—Que vous -ne l'abandonniez pas.—Dis-lui que c'est à quoi -je songe.—Mais elle vous prie de remonter tout -de suite.—A la bonne heure,… conduis-moi.—Conduis-moi! -répéta-t-il; je croyois que vous saviez -le chemin! O mon cher maître! que je suis -fâché de l'état où je vous vois!—Ce ne sont encore -que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon -heure est venue!… Écoute, mon ami: bientôt tu -entendras parler…—Plaît-il, Monsieur?—Quoi?—Achevez -donc.—Je ne sais plus ce que je te -disois.—<i>Bientôt tu entendras parler…</i>—Oui, du -retour de ma femme. N'en dis rien à la comtesse.—Prenez -garde. Voilà M. de Belcour et M<sup>lle</sup> Adélaïde -qui viennent.—Retourne à M<sup>me</sup> de Lignolle; -je te suis.»</p> - -<p>J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, -laissez-moi librement méditer et pleurer. -Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas -de l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez -dès que Sophie paroîtra.»</p> - -<p>Mon père et ma sœur étant sortis du jardin, je -retombai dans mes cruelles rêveries. Jasmin vint -m'en tirer une seconde fois.</p> - -<p>«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.—Mon -amie, crois-tu que ta tante soit déjà -partie?—Pourquoi cette question?—Je pensois… -que M<sup>me</sup> d'Armincour auroit pu t'emmener.—M'emmener! -avec toi?—Avec moi! peut-être n'auroit-elle -pas voulu?—Eh bien?—Eh bien! j'aurois -été vous rejoindre.—Quoi! nous ne serions -pas partis ensemble?—Mon amie, si cela devenoit -impossible?—Qui pourroit l'empêcher?—Vous-même: -il n'y a pas une heure, vous me -disiez…—Il n'y a pas une heure, j'ignorois… -Eh! comment l'aurois-je pu deviner?—Quoi?—Rien, -mon Éléonore, je parle sans réflexion… -Nous quitterons Paris à minuit précis.»</p> - -<p>Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle -me demandoit ce qui les faisoit couler, je lui -répétai cette question vraiment cruelle: «Crois-tu -que ta tante soit déjà partie?—Que m'importe -ma tante! s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller -avec M<sup>me</sup> d'Armincour que j'ai sacrifié ma fortune -et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis -exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, -Monsieur, plus le moment décisif approche, et -plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce -n'est pas seulement votre père qui les cause; ce -n'est pas la mort de M<sup>me</sup> de B… qui vous arrache -des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous ensevelir -dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!—Où -Sophie ne pourroit pénétrer!—Monsieur, -souvenez-vous que j'avois médité ma -fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous -bien que ce n'est pas le désespoir de ma -situation présente qui m'oblige à chercher un asile -dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous -n'avez d'autre motif que celui de me dérober au -ressentiment de ma famille, vous pouvez rester. Je -vous déclare que je me suis ménagé contre mes -ennemis plusieurs ressources.—Plusieurs ressources!—Oui; -mais ne me réduisez pas à les employer. -Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez -pitié de l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, -reprit-elle en se précipitant à mes genoux. -Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir de te -consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop -affreux de la terminer tout à l'heure en t'accusant -de barbarie.»</p> - -<p>Ces derniers mots de M<sup>me</sup> de Lignolle achevèrent -de me troubler. Je ne saurois dire si les réponses -que je lui fis devoient détruire ou fortifier -ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, -dans tout le cours de cette longue après-dînée, -l'air aussi triste, aussi préoccupé que moi. Plus la -soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma -douloureuse impatience et mes combats secrets; -mon corps étoit, comme mon esprit, dans la plus -violente agitation. J'allois et venois continuellement -de l'appartement de mon père à la chambre -de mon domestique, demandant l'heure à tous -ceux que je rencontrois et ne cessant de regarder -ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement -court, et tantôt l'accusant d'une extrême -lenteur.</p> - -<p>Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra -dans la cour de l'hôtel. «Pardon, mon Éléonore, -c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je -suis à toi dans un instant.—Une visite!» s'écria-t-elle. -Je n'en entendis pas davantage, je me -précipitai dans le corridor. Jasmin y attendoit mes -ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta -chambre.»</p> - -<p>Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai -dans le vestibule la plus belle des femmes, encore -embellie depuis sept mois. Elle se jeta dans mes -bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne -m'avoit été constamment promis, jamais, jamais -je n'aurois pu résister aux tourmens de l'absence!» -Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été -permis de faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» -me dit-il. Adélaïde, transportée de joie, vint me -disputer les caresses de sa bonne amie, et mon -père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa -des larmes délicieuses.</p> - -<p>Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement -de M. de Belcour. Je ne vous peindrai pas -les transports de Sophie, les transports de son -amant, l'indicible satisfaction de ma sœur et de -nos heureux pères. Vous saurez seulement qu'une -heure entière s'écoula comme un instant. Hélas! -vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée -M<sup>me</sup> de Lignolle fut complètement oubliée.</p> - -<p>«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le -baron.—Crier, mon père!… Bon Dieu! Ah! -c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix de -femme… Je vous quitte pour une minute.»</p> - -<p>Je trouvai la comtesse dans un accès de colère -épouvantable: «Enfin, vous voilà. Monsieur! -suis-je ici votre prisonnière?… Votre insolent valet -m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit -ainsi, Jasmin, de son côté, me disoit: «Monsieur, -elle vouloit se jeter dans la cour; voilà pourquoi -j'ai barricadé cette fenêtre.—Vous avez eu tout -le temps de recevoir votre visite, reprit M<sup>me</sup> de -Lignolle, j'espère que vous ne me quitterez plus?—On -m'attend pour souper.—Il est trop tôt; -d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. -Quand partons-nous?—Mon amie, je te demande… -un jour, seulement un jour.—Un jour! -le perfide!»</p> - -<p>Elle s'élança vers la porte; je la retins.</p> - -<p>«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.—Sortir -pour te perdre!—Je veux descendre! -je veux lui parler! je veux lui dire que -c'est moi qui suis votre femme.—Comment!—Perfide!… -je l'ai vue descendre de voiture. -Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je l'ai -reconnue cette femme de Fromonville!… Ah! que -je suis malheureuse! ah! qu'elle est belle!… Et le -cruel me demande un jour!… Je resterai là,… dans -un grenier de son hôtel!… je resterai dévorée -d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,… tandis -qu'avec elle il occupera l'appartement où la nuit -dernière… Ingrat!… Je resterai là, tandis que -dans les bras d'une rivale… Un jour! pas seulement -une heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle -avec la plus grande véhémence, m'aimes-tu?—Plus -que ma vie, je te le jure.—Sauve-moi -donc. Je t'avertis qu'il n'y a pas un instant à -perdre, qu'il ne te reste pas deux moyens de me -conserver. Partons tout à l'heure.—Tout à -l'heure!—Oui. La nuit est déjà noire: descendons, -jetons-nous dans un fiacre, gagnons la prochaine -barrière et la première auberge. C'est là que Jasmin -nous amènera notre chaise de poste.—Mon -Éléonore!…—Oui ou non?»</p> - -<p>Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. -«Mon Éléonore!—Oui ou non? répéta-t-elle.—Considère -que pour le moment il est impossible…—Impossible! -tiens, perfide! et souviens-toi que -tu m'as donné la mort!»</p> - -<p>Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts -ciseaux dont elle se frappa. Quoique j'eusse arrêté -son bras un peu tard, la violence du coup fut très -diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec -abondance, et la comtesse s'évanouit. «Ciel! ô -ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va, Jasmin, -va donc chercher le premier chirurgien. Cours! -amène-le par la petite porte du jardin. Cours, -mon ami! la plus chère moitié de moi-même est -en danger.»</p> - -<p>En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours -à M<sup>me</sup> de Lignolle. De quelle joie fut suivie -ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en -arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement -détourné le coup; le double fer, au -lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit glissé sur -la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure. -Néanmoins, je ne bandois la plaie qu'en mêlant -mes pleurs au sang précieux qui s'échappoit encore.</p> - -<p>Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: -«Faublas, ne descendez-vous pas?—Tout à -l'heure, mon père.»</p> - -<p>Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui -n'avoit pas repris encore l'usage de ses sens! Je -restai près d'elle et l'appelai cent fois inutilement.</p> - -<p>Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques -signes de vie, lorsque le baron, du ton de la -plus grande impatience, vint crier une seconde -fois: «Ne descendez-vous pas?—Un moment, -mon père! un moment!»</p> - -<p>Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de -Belcour, au lieu de rentrer dans son appartement, -monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner, -s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez -son domestique?» Je n'eus que le temps de m'emparer -des fatals ciseaux, de tirer la porte et de me -jeter au-devant du baron. Pour lui donner une -excuse vraisemblable, je me hâtai de lui représenter -que, malgré le retour de Sophie, j'avois quelquefois -besoin d'être seul.</p> - -<p>Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma -femme. Elle me dit tout bas: «C'est le souvenir -de M<sup>me</sup> de B… qui vous coûte ces larmes? Je vous -le pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!… -O mon bien-aimé! je m'efforcerai de vous rendre -tout ce que vous avez perdu, et je vous aimerai -tant… que désormais vous ne pourrez plus en -aimer d'autres.» Mon père, M. Duportail et ma -sœur se joignirent à Sophie pour me prodiguer -leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, -je voulus sortir, tous ensemble me retinrent. On -ne peut se figurer ce que je souffrois alors; leurs -empressemens me désespéroient, les caresses mêmes -de Sophie m'étoient insupportables. Un quart -d'heure enfin s'étant écoulé dans les plus violens -combats, l'inquiétude l'emporta sur toute espèce -de considération: je m'élançai vers la porte en -criant: «Laissez-moi! laissez-moi seul!»</p> - -<p>Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième -étage un chirurgien qui m'attendoit avec mon -domestique. Je mets la clef dans la serrure, la -porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois -fermée!—Il est vrai, répond Jasmin, que la serrure -ne tient à rien.» Nous entrons dans la -chambre; M<sup>me</sup> de Lignolle n'y étoit plus. Un -coup de poignard m'eût fait moins de mal. «Bon -Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être -allée?»</p> - -<p>Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de -l'escalier ma sœur, ma femme, son père et le mien: -je passe au milieu d'eux, je leur échappe. «Où -court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.—La -retrouver, la sauver ou périr avec elle!»</p> - -<p>«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a -peut-être dix minutes qu'elle est sortie; j'ai cru -que c'étoit une femme que madame avoit amenée.</p> - -<p>—Oui, Monsieur, me répond une bonne dame -qui venoit de se mettre à l'abri sous une porte -cochère de la place Vendôme, je viens de lui parler -à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement -agité. Elle n'a pas voulu prendre mon parapluie. -«Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai besoin -d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries -par le passage des Feuillans: la pauvre petite sera -bien mouillée.»</p> - -<p>Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, -c'est que personne n'eût osé courir les rues par -l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit été -grande durant tout le jour, le vent du midi venoit -de s'élever; il annonçoit d'épais nuages que plusieurs -tonnerres déchiroient, et du sein desquels -la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. -Mon âme étoit consternée: la fureur des élémens -ne m'annonçoit-elle pas la vengeance des dieux?</p> - -<p>Je me jette dans le passage, je questionne les -garçons de café de la terrasse des Feuillans: «Elle -a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y cours, j'y -trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux -fois le tour de ce bassin, puis elle a monté sur la -grande terrasse.» J'y vole, j'arrive chez le suisse -de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la sentinelle -du pont.»</p> - -<p>Dans ce moment,… je crois l'entendre encore, -et la plume m'échappe des mains… Dans ce moment -l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.</p> - -<p>«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue -d'une robe blanche, la tête enveloppée d'un mouchoir?—Elle -est là», me répond-il froidement. -Le cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. -«Comment, là!—Sans doute! elle vient de s'y -jeter: c'est elle qu'on cherche.—Malheureux! -que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la -réponse du barbare, je me précipite après l'infortunée.</p> - -<p>D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui -s'entr'ouvre, mugit et m'emporte. Enfin j'ai rassemblé -mes forces; et, dans les flots qui me pressent, -je cherche au hasard ce que ces bateliers -cherchent aussi. Tout à coup la foudre éclate, -tombe et frappe les eaux. A la funèbre clarté -qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué -je ne sais quoi qui ne s'est montré que pour disparoître. -Aussitôt je plonge, je saisis par les cheveux, -et je ramène au rivage… Quel objet je -ramène! quel objet d'une éternelle pitié! Voilà donc -mon amante!… Je détourne les yeux, je tombe -auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment -de mon existence, celui de mes maux.</p> - -<p>Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils -me demandent où l'on doit porter cette femme; -ils me demandent sa demeure et son nom. «Que -vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; -qu'il est peut-être encore possible de la -sauver.—La sauver! toute ma fortune ne suffiroit -pas à payer un aussi grand service! Vite, place -Vendôme… Mais non. Quel spectacle pour…! -Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle fut portée dans la chambre à -coucher voisine de celle où M<sup>me</sup> de B… respiroit -encore. La marquise avoit même repris toute sa -connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut -ma voix. On vint de sa part me supplier de paroître -au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand -bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque -éteinte. J'allois répondre, lorsque je vis entrer -le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. -«Le voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un -de ces messieurs, s'étant aussitôt approché, me -dit: «Je vous arrête de la part du roi.»</p> - -<p>La marquise entendit ces mots; et, ranimée par -l'excès de la douleur: «Est-il possible? s'écria-t-elle. -Quoi! je n'ai pas encore les yeux fermés, et -déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat -M. de *** m'oublie!… Ah! Faublas, ma perte -aura donc entraîné la tienne!—Oui, barbare! -lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; -et le malheur dont tu me plains est le moindre de -ceux que m'a causés ta passion fatale. Victime de -ta rage, M<sup>me</sup> de Lignolle est là qui se meurt! -Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi -moi-même ne suis-je pas mort le jour que je -t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel ne -t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids…» -Elle m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous -devez être satisfaits! votre plus cruelle vengeance -est accomplie: je descends au tombeau chargée -des malédictions de Faublas!»</p> - -<p>Elle retomba sur son lit, elle expira.</p> - -<p>Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où -les médecins entouroient M<sup>me</sup> de Lignolle, l'un -d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant -tout le monde? pourquoi violer inutilement les -bienséances? Il n'y a pas de ressources, elle est -morte.»</p> - -<p>Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs -coups mortels, je perdis connoissance une -seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande -inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, -s'il falloit maintenant, sous peine d'être -séparé de toi par un prompt trépas, retomber -seulement pour une heure dans l'état où je restai -plusieurs semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! -juge de ce que j'ai souffert! j'aimerois mieux te -quitter et mourir.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="cg"><span class="large">LE BARON DE FAUBLAS</span><br /> -<span class="small">AU COMTE LOVZINSKI.</span></p> - - -<p class="date">Le 3 mai 1785.</p> - -<p>Je suis enchanté, mon ami, que votre -roi, juste dans sa clémence, vous ait -rappelé dans votre patrie et veuille -vous y rendre, avec sa protection, vos -emplois et vos biens. Dans quel moment vous -m'avez quitté cependant! Si votre fille et la mienne -ne m'étoient restées, je succombois à mon chagrin.</p> - -<p>Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours -au château de Vincennes; qu'à ma prière, ils -l'avoient transféré de là dans une maison de Picpus -où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout -à fait pitié du plus malheureux des pères: ils m'ont -permis de reprendre mon fils et de le soigner chez -moi. Je viens de l'aller chercher. En quel état je -l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de -chaînes, le corps meurtri, les mains déchirées, le -visage sanglant, l'œil furieux! et ce n'étoit pas des -cris qu'il poussoit, c'étoit des hurlemens, des hurlemens -épouvantables.</p> - -<div class="figc" id="img3"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /> -<div class="legende">FAUBLAS RECONNAÎT SOPHIE</div> -</div> -<p>Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, -ni même votre Sophie! Sa démence est complète, -elle est affreuse; il n'a devant les yeux que d'horribles -images, il ne parle que d'assassins et de tombeau.</p> - -<p>Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!</p> - -<p>D'un moment à l'autre, j'attends de Londres -un médecin fameux pour les maladies de ce genre. -On dit que personne ne guérira mon fils, si le docteur -Willis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il -me rende Faublas, et qu'il accepte tout ce que je -possède!</p> - -<p>Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai -fait matelasser une chambre, où six hommes le -garderont nuit et jour. Six hommes ne suffiront -peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un -accès de rage, briser entre ses dents, comme un -verre fragile, le plat d'argent qui contenoit son -dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa -chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible -frénésie dure encore quelques jours, c'en est fait -de mon fils et de moi.</p> - -<p>Avant-hier seulement, vos aimables sœurs sont -revenues de Briare prendre dans mon hôtel un -appartement à côté de celui de leur nièce. Leur -nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est -égale à la mienne.</p> - -<p>Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez -vite.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">4 mai 1785, à minuit.</p> - -<p>Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé -toute la matinée près de son malade avec les gardiens. -A deux heures il m'est venu dire que mon -fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui -faire subir sa première épreuve, il falloit absolument -l'enchaîner. Le malheureux a donc été de -nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution -dont l'événement a prouvé toute la sagesse, -Willis a voulu que les gardiens du malade -restassent dans sa chambre, à quelque distance de -lui. Tout se trouvant prêt à six heures du soir, -Sophie la première est entrée.</p> - -<p>Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, -sans proférer une parole; mais son visage -devenoit par degrés plus tranquille, et son œil de -plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il -dit, je vous revois! vous m'êtes rendue! ma trop -généreuse amie, approchez-vous, approchez donc!»</p> - -<p>Sophie, transportée de joie, couroit à lui les -bras ouverts. «Gardez-vous-en bien!» a crié le -docteur; et mon fils aussitôt a répété: «Gardez-vous-en -bien!… Oui, ma belle maman, gardez-vous-en -bien. Le cruel marquis n'attend que ce -moment pour vous frapper. Vous voilà cependant! -quel bonheur! je vous croyois morte. <i>La profonde -blessure étoit au sein gauche, près du cœur.</i>»</p> - -<p>Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue -joindre sa bonne amie: elles se sont mutuellement -soutenues.</p> - -<p>«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort -doux. Tu viens me voir avec ta maîtresse?… Parle, -Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours vue si -gaie, pourquoi me parois-tu si triste?… Mais c'est -M<sup>lle</sup> de Brumont, je crois?… Oui, c'est une ombre -qui vient m'épouvanter!» Aussitôt Willis a dit à -ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a -répété: «Sans doute, retirez-vous,… et vous aussi, -Madame la marquise… L'heure fatale approche. -La baronne sait que vous êtes ici; votre cruel -mari… Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! -Ma trop généreuse amie, retirez-vous… -Mais un instant! commence par me rendre mon -Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! -sinon je vais te déchirer de mes propres mains.»</p> - -<p>Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. -Dès qu'il me vit, il cria d'une voix effroyable: -«Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour m'arracher -ta sœur et l'égorger! attends!» A ces mots il -prit un si terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je -ne m'étois aussitôt soustrait à sa rage, si ses gardiens -ne l'avoient empêché de me poursuivre, l'infortuné -tuoit son père!</p> - -<p>Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté -dans la pièce voisine. Il a paru reprendre quelque -tranquillité, mais à la fin du jour il a donné les -signes d'une violente agitation, qui s'est toujours -augmentée à mesure que la nuit est devenue plus -sombre. Enfin, d'un ton qui nous a fait frémir de -crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé -ces mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel -paroît en feu! l'onde mugit! quel tonnerre!… -Neuf heures!… elle est là!…»</p> - -<p>Comme il a voulu se précipiter dehors, ses -gardiens l'ont retenu. «Pourquoi m'arrêter? Ne -la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?… -Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant -périssent! Et vous aussi, mon père, ma sœur, -Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir! -Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se -réunit contre elle. Eh bien! je la sauverai malgré -tout le monde.»</p> - -<p>Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; -il s'est débattu dans leurs mains pendant un grand -quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui donnoit -ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup, -il est tombé presque sans mouvement. Maintenant -il dort; mais de quel sommeil! on voit trop bien -que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! -mon cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il -pas trop puni!</p> - -<p>Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, -je suis infiniment content du traitement qu'il prépare -à Faublas. Attendez le salut du malade de -l'habileté du médecin; c'est en elle que nous -avons tous mis nos espérances. Adieu, mon ami.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">Le 6 mai 1785, dix heures du soir.</p> - -<p>J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du -Bourget, à trois lieues de Paris, une maison qui -m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle -est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse -une rivière assez large, mais peu profonde, -et dont les eaux coulent toujours paisibles. Ses -bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs -et de cyprès. Dans ce séjour des regrets, tout -semble d'abord fait pour appeler les tristes souvenirs; -mais pourtant la beauté du lieu, son aspect -tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent -promptement écarter les passions violentes et disposer -l'âme à la mélancolie tendre: c'est là que -nous sommes venus ce matin nous établir tous.</p> - -<p>Le soir, comme de coutume, au coucher du -soleil, mon fils a cru voir l'épouvantable orage et -entendre sonner l'horloge fatale. Comme de coutume, -il a répété ces mots terribles: <i>Neuf heures! -elle est là!</i> Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné -nous imputoit la mort de cette femme que -nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie, -cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux -ordres du docteur, a crié de toutes ses forces: -«Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! -qu'il soit libre!»</p> - -<p>Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu -plus prompt que l'éclair, et tout d'un coup, ayant -aperçu la rivière, il a couru s'y précipiter. Nous -le suivions à quelque distance, et moi-même je me -tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur -devoit nous menacer. Il a nagé pendant près de -vingt minutes, toujours aux environs du pont du -haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur -la rive en gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet -le plus sombre, il y a gardé longtemps un -morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens -pas, a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser -une tombe.» Ensuite il a paru prêter l'oreille, et, -comme s'il n'eût fait que répéter ce que quelqu'un -auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié; -ah! pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il -s'est évanoui; nous l'avons reporté dans sa -chambre.</p> - -<p>Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand -revenez-vous nous aider à supporter nos maux?</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.-S.</i> J'oubliois une nouvelle: avant de quitter -Paris, j'ai su que M<sup>me</sup> de Montdésir venoit d'être -conduite à Saint-Martin; c'est l'effet du juste -ressentiment de M. de B…</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">Ce 7 mai 1785, à minuit.</p> - -<p>Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on -ne l'a pas entendu parler si souvent du marquis et -du capitaine; mais ce soir, à l'heure fatale, l'horrible -songe est revenu. Sophie alors, comme la -veille, a crié: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre -toutes les portes! qu'il soit libre!» Comme la -veille, il s'est précipité dans la rivière; mais, revenu -sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre -une pierre de marbre noir que Willis y avoit fait -porter. Il a d'abord frémi; nous l'avons vu peu à -peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur -d'une lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement -cette inscription: <i>Ci-gît la comtesse de -Lignolle.</i> Aussitôt il s'est jeté sur la tombe; des -pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé -de longs gémissemens; mais il ne s'est point évanoui. -On avoit placé près de la pierre plusieurs -matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance, -il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a -mis doucement plusieurs couvertures sur le corps. -Son sommeil ne paroît pas aussi pénible qu'à l'ordinaire.</p> - -<p>J'ai reçu pour lui deux billets: l'un du vicomte -de Lignolle, et l'autre du marquis de B… Ah! -quand mon fils sera-t-il en état de répondre à ses -ennemis? Adieu, mon ami.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">9 mai 1785, six heures du soir.</p> - -<p>Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens -heureux. Le matin, à la pointe du jour, il -est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi -quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher -du soleil, il n'a pas vu d'orage; mais avec un -commencement d'agitation il a dit: «O Divinité -compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui? -Le moment approche, viens à mon secours, délivre-moi -de mes ennemis.» Sa femme aussitôt a crié: -«Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de -joie, il est descendu sans beaucoup de précipitation, -il a pris le chemin de la rivière, mais au milieu du -pont il s'est arrêté, promenant sur les eaux un -triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit -avec un profond soupir! Hélas!»</p> - -<p>En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs -fois gémi, plusieurs fois baisé la tombe; puis -nous l'avons vu se relever et chercher quelque -chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et -sur le sable, autour de la pierre, il a gravé ces -mots: <i>Ci-gît aussi la marquise de B…</i></p> - -<p>Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme -s'il fuyoit la lumière, il est rentré dans sa chambre -à la pointe du jour.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">15 mai 1785.</p> - -<p>Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui -pressoit davantage: les plus dangereux souvenirs -sont écartés; depuis six jours le songe affreux n'est -pas revenu. La démence est toujours complète; -mais la frénésie est absolument passée, et, si je ne -dois pas me flatter que mon fils recouvre jamais la -raison, du moins je suis déjà sûr que nous n'aurons -pas sa mort à pleurer.</p> - -<p>Le souvenir du marquis et du capitaine rarement -le tourmente, et, quand il parle d'eux, ce n'est -plus avec la même fureur. Il ne menace plus Willis, -il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur -naturelle de son caractère. Sa mémoire aussi commence -à revenir, mais seulement pour tout ce qui -a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout -avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient -jamais ni de son père ni de sa sœur; quelquefois, -pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres. -Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis -dit qu'il n'est pas encore temps que nous paroissions -devant l'infortuné.</p> - -<p>Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir -dans le bosquet; mais il ne peut pleurer; mais, -toujours plongé dans une tristesse profonde, il est -encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière -cependant, il a plusieurs fois quitté la tombe pour se -promener dans les allées d'alentour; nous n'avons -pas remarqué sans un vif chagrin qu'il choisissoit -les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et -que, chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge -de la paroisse, agité d'un prompt frémissement, il -couroit au bord de la rivière et sembloit regarder -avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit -à la surface de l'eau.</p> - -<p>Willis, continuellement prêt à caresser les idées -de son malade quand il n'y trouve pas trop de -danger, Willis avoit fait mettre à côté du tombeau -de la comtesse celui de la marquise. Je ne -sais pourquoi, leur malheureux amant n'a pas voulu -souffrir deux monumens dans le même bosquet. -Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement -placé; toujours à côté de celui de M<sup>me</sup> de -Lignolle il a gravé sur le sable: <i>Ci-gît aussi la -marquise de B…</i></p> - -<p>Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien -long. Willis me rassure; il me dit que tout va pour -le mieux, qu'il ne faut rien précipiter. A la bonne -heure; mais votre fille et la mienne ont, comme -moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon -ami.</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.-S.</i> M. de Rosambert guérira de sa blessure; -mais il faut qu'à la mort de M<sup>me</sup> de B… de -graves accusations se soient élevées contre son -premier amant. Il vient de perdre ses emplois à -la cour, et l'on assure que les officiers de son -corps doivent lui faire écrire qu'ils ne veulent plus -servir avec lui.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">16 mai 1785, neuf heures du soir.</p> - -<p>O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre -fille, votre adorable fille, nous a sauvés tous.</p> - -<p>Ce soir elle crie: «Qu'il soit libre!» et soudain -elle s'échappe, elle se précipite, elle arrive avec -son époux au bosquet dont elle lui défend l'entrée. -«Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. -Sans la regarder, il répond: «Je cherche un tombeau.» -Et votre fille, du ton le plus tendre, d'un -ton dont l'âme la plus insensible se fût émue, -votre charmante fille lui réplique: «Pourquoi -chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta Sophie -n'est pas morte!» Il s'écrie: «C'est la voix secourable!» -Et, levant les yeux sur elle: «Sophie!… -dieux! ma Sophie!» Il tombe dans ses bras sans -connoissance; elle le soutient: nous voulons -l'emporter. Willis accourt: «Non. L'amour, heureusement -téméraire, a commencé la guérison; -que l'amour l'accomplisse et qu'il y soit aidé par -la nature. Frappons de tous les coups à la fois ce -jeune homme déjà puissamment ému. Vous, son -père, restez là; vous, sa sœur, approchez; qu'à -son réveil il trouve autour de lui les objets les plus -chers à son cœur.»</p> - -<p>Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s'écrie-t-il,… -mon père!… mon Adélaïde! Eh! d'où venez-vous -donc?… Où sommes-nous?… J'ai fait un rêve -affreux qui m'a paru durer plusieurs siècles!… Un -rêve? Ah! mon Éléonore! ah! Madame de B…!»</p> - -<p>Son épouse le presse sur son sein, le couvre de -baisers, et répète: «Mon bien-aimé, ta Sophie -n'est pas morte.—Sophie, dit-il, Sophie me -rendra plus que je n'ai perdu! Sophie! ah! que je -suis coupable! et vous tous aussi, pardonnez-moi -mon ingratitude et les chagrins que je vous ai -donnés.»</p> - -<p>Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le -peut. Ses larmes enfin s'ouvrent un passage, ses -sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri de -joie: «C'en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous, -je vous réponds qu'il est à nous.»</p> - -<p>Cependant il vient de se relever, il se sent très -foible. Appuyé sur les bras de sa femme et de sa -sœur, il regagne lentement la maison. Il passe sur -le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant -il tourne la tête, il jette un coup d'œil sur le -bosquet dont nous l'éloignons. «Tenez, nous -dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne -détruisez pas ce tombeau.»</p> - -<p>Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout -de suite endormi d'un profond sommeil. Votre -adorable fille nous a sauvés tous.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">18 mai 1785, onze heures du soir.</p> - -<p>Il a dormi trente-huit heures sans interruption, -et, depuis qu'il veille, il ne dit, il ne fait rien qui -ne soit plein de raison et de sensibilité. Il est vrai -que de temps en temps nous le voyons se livrer à -de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une -caresse de sa sœur, un regard de sa femme, chassent -ses regrets. Au reste, Willis veut bien qu'on -s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend -qu'on l'importune; il ordonne même qu'on -l'abandonne quelquefois à ses rêveries mélancoliques, -et surtout qu'on ne le trouble jamais dans -ses promenades nocturnes. L'entrée du bosquet -n'est permise qu'à Sophie.</p> - -<p>Ce soir, au moment critique, il est descendu -dans le jardin, et, sans regarder la rivière, il s'est -promené lentement partout où le hasard a pu le -conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; -Sophie l'y attendoit. «Viens, mon bien-aimé, -nous allons pleurer ensemble.—Il est vrai -que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; -mais il y faut une inscription.—Faisons-la, mon -ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais l'écrire, nous -la ferons graver ensuite.</p> - -<blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ci-gît la comtesse de Lignolle.</div> -<div class="verse">Ci-gît aussi la marquise de B…</div> -</div> - -<p>Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune -homme. Toutes deux, le même jour et presque à la même -heure, périrent d'une mort également tragique. Victimes -d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans la même -tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.</p> - -<p>La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand -éclat de sa beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à -peine de commencer quand elle a fini. Elle avoit seize ans, -cinq mois et neuf jours. Mon enfant est mort avec elle. -Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux cette innocente -créature?</p> - -<p class="c">Plaignez la marquise de B…<br /> -Donnez des pleurs à M<sup>me</sup> de Lignolle.<br /> -Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.</p> -</blockquote> - -<p>«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!—Insensé -que je suis! s'est-il écrié; raye, raye -cette dernière ligne.»</p> - -<p>Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant -Faublas est aussi profondément endormi -que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon -ami: revenez donc, revenez partager notre joie.</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.-S.</i> La baronne de Fonrose est, dit-on, tout -à fait méconnoissable. On assure que, ne pouvant -se consoler de la difformité de sa figure, elle va -pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du -Vivarais. Cette femme-là m'a fait bien du mal.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">18 juin 1785, dix heures du matin.</p> - -<p>Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; -mais il est toujours pensif et mélancolique, -mais il va tous les soirs pleurer au monument du -bosquet.</p> - -<p>Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain -que le fâcheux accident n'aura pas des suites dangereuses, -je ne dois plus vous cacher que mon fils -nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, -une terrible alarme: il avoit fait très chaud -toute la journée; au coucher du soleil il y eut un -orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des -vents, parut très agité: il ne put voir la nuée sans -frémir; au premier coup de tonnerre, il s'alla -précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le -rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. -La nuit qui succéda fut tranquille, et le lendemain, -en voyant mon fils, vous n'eussiez jamais cru qu'il -avoit eu la veille une attaque aussi violente.</p> - -<p>Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré -que, de sa vie peut-être, Faublas ne pourroit -entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout -recommandé de ne jamais permettre à mon fils -de rentrer dans Paris, parce qu'il seroit possible -qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans le -cruel état dont nous avons eu tant de peine à le -tirer.</p> - -<p>Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où -donc irons-nous demeurer? Dans ma province, ou -bien dans Varsovie? La proposition que vous me -faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite -pourtant de sérieuses réflexions. Quitter la patrie -de mes pères pour aller dans la vôtre me fixer avec -mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. -En attendant que je me détermine, recevez, -mon cher Lovzinski, toutes mes félicitations, -puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, -vous sont à la fois rendus. Boleslas et vos sœurs -nagent dans la joie; ils ne parlent que d'aller vous -rejoindre. Je sens bien que, si je veux rester en -France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à -mon fils: car jamais vous ne pourriez vous décider -à vivre séparé de la fille de Lodoïska. Je sens bien -qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la beauté, -mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. -Mais laisser en France un ancien nom! -m'éloigner du tombeau de mes pères! Je vous demande -le temps d'y songer.</p> - -<p>Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du -chagrin à mon malheureux fils. Vous vous souvenez -peut-être de ce riche écrin que Jasmin nous a -remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de -la terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret -que fidèle, n'a jamais voulu me dire d'où venoient -ces diamans. Avant-hier, je les ai montrés -à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. -Cet écrin, c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que -je me suis repenti de ne l'avoir pas deviné! Il a -baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit -coffre; puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, -s'est-il écrié, reporte cela tout à l'heure à -M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé -pour moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; -dis-lui bien de ma part que le capitaine -est un lâche, s'il ne vient pas me redemander l'anneau -de mariage de sa prétendue belle-sœur.» Peut-être -étoit-ce le moment de montrer à mon fils le -cartel insolent et barbare du vicomte; mais j'ai -craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune -homme dont je connois la redoutable impétuosité.</p> - -<p>Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour -étoit tombée dangereusement malade en -Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la -tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la -petite, en vérité, le méritoit. Je me garderai bien -d'annoncer à Faublas les dangers de la tante; il se -reproche assez les infortunes de la nièce.</p> - -<p>Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent -et malheureux, avoit besoin d'une occupation, et -qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de le -fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a -conseillé d'écrire l'histoire de sa vie. Votre fille y -consent, j'y consens aussi, pourvu que le manuscrit -ne soit jamais rendu public<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le -monde ne voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un -secrétaire infidèle?</p> -</div> -<p>Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne -vouloit rien accepter: je l'ai forcé de me confier -son portefeuille, où j'ai mis en billets de caisse -cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions -où l'on regrette de n'être pas dix fois plus riche. -Allez, Willis! emportez les bénédictions de toute -une famille, et méritez quelque jour les bénédictions -d'un peuple entier<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> C'est apparemment le même docteur Willis qui vient -de sauver Georges III.</p> - -<p class="attr">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p> -</div> -<p>Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: -son amant et son époux lui ont été rendus cette -nuit. Nos heureux enfans sont encore au lit. -Adieu, mon ami.</p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">26 juin 1785, quatre heures du soir.</p> - -<p>J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis -presque forcé. Aujourd'hui, de très bonne heure, -on est venu remettre à mon fils une lettre de cachet -qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre -heures, ses voyages dans l'étranger. J'arrive de -Versailles; j'ai vu mes amis, j'ai vu les ministres: -il paroît que l'exil de Faublas doit être longtemps -indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel -ne m'aveugle pas, ce jeune homme étoit fait -pour aller à tout dans son pays.</p> - -<p>J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs -nécessaires à notre départ; ils ne m'ont été donnés -qu'à cette expresse condition que, pendant ce -temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison -de Dugny.</p> - -<p>Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous -partons tous ensemble, et nous sommes à vous le -plus tôt possible, et nous sommes à vous pour -toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience -de votre fille: Dorliska vous écrit tous les -courriers.</p> - - -<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br /> -<span class="small">AU VICOMTE DE LIGNOLLE.</span></p> - -<p class="date">6 juillet 1785.</p> - -<p>Monsieur le baron vient de me communiquer -seulement tout à l'heure votre billet, que depuis -longtemps je désirois, Capitaine. M<sup>me</sup> de Lignolle, -que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée: -le temps me paroît long.</p> - -<p>Au reste, si votre cartel ne contenoit que de -grossières injures et d'impertinentes bravades, je -ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis trop admirer -le raffinement de votre barbarie; vous exigez -que, le même jour et dans le même instant, le -père et le fils se battent contre les deux frères! -Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier -de Faublas se rendront le 14 de ce mois à -Kehl, où, jusqu'au 16, ils attendront le comte et -le vicomte de Lignolle. Au revoir.</p> - - -<p class="cg gap"><span class="large">LE MÊME</span><br /> -<span class="small">AU MARQUIS DE B…</span></p> - -<p class="date">Le 6 juillet 1785.</p> - -<p class="ind">Monsieur le Marquis,</p> - -<p>Monsieur le baron vient de me remettre votre -billet, auquel je suis désolé d'être obligé de répondre. -Si vous le voulez absolument, je serai le 17 -de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20. -Mais je fais les vœux les plus ardens pour que, -satisfait de trouver ici les assurances de mes vifs -regrets, vous ne quittiez point Paris.</p> - -<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p> - - -<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br /> -<span class="small">AU COMTE DE LOVZINSKI.</span></p> - -<p class="date">De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.</p> - -<p class="ind">Mon très cher beau-père,</p> - -<p>Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime -veulent, par une générosité mal entendue, sacrifier -leurs jours pour sauver les miens; comme si, -de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux -n'est pas celui qui survit à l'autre!</p> - -<p>Ce matin les deux frères arrivent: le comte de -Lignolle témoigne à ma vue quelque colère; mais -son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout son -maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par -son frère à faire un acte de vigueur, monsieur le -comte aimeroit mieux n'avoir pas avec moi d'explication. -Le capitaine m'adresse un regard farouche, -et, d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est -moi, dit-il, qui veux avoir l'honneur de te mettre à -l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au reste, -je vous annonce à tous deux que notre combat est -un combat à outrance; ainsi, poursuit-il en regardant -M. de Belcour, malheur à quiconque n'a pour -second qu'une femmelette ou un fou!… Chevalier, -je te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais -aider mon frère à finir ce monsieur.» Il me montre -mon père. Je prends la main du barbare, je la -lui serre avec force: «Tigre féroce!… et je ne -t'arracherois pas ton odieuse vie!»</p> - -<p>Mon père et moi nous laissons vos sœurs, la -mienne et Sophie, à la garde de Boleslas. Nous -partons avec nos deux ennemis. A peine hors des -remparts, nous mettons pied à terre.</p> - -<p>Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes -crient vengeance; reçois le sang qui va couler.» -Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu -pas aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» -Il vient sur moi; nous commençons un -furieux combat qui se soutient longtemps avec une -parfaite égalité.</p> - -<p>M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs -minutes, obtenu sur le comte de Lignolle une -victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour -exercer contre le capitaine l'horrible condition que -le capitaine lui-même avoit pourtant imposée, mon -père demeure spectateur immobile de mes efforts -devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; -mais mon épée rencontre une côte et se brise. -Mon ennemi, me voyant à peu près désarmé, -croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement -il ne les porte plus que d'un bras affoibli, et -je puis les parer encore avec le tronçon qui me -reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, -mon père, mon trop généreux père, se précipite -entre nous. «Tiens, s'écrie-t-il en me donnant -son épée, tu t'en serviras mieux que moi.» Hélas! -tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son -flanc découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, -lorsque, le menaçant d'une épée déjà rougie -du sang de son frère, je le force à s'occuper uniquement -de sa défense… Le barbare! je l'ai puni! -Il s'est roulé dans la poussière, tandis que le -baron, les yeux levés au ciel, se soutenoit encore -sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! -il est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu -le fils sans blessure prodiguer au père les plus -prompts secours.</p> - -<p>Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je -assez à plaindre! Amour, fatal amour, que de -maux!… Le courrier part… Ah! plaignez-moi, -plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont -tous dans la douleur.</p> - -<p>Je suis avec respect, etc.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Faublas.</span></p> - - -<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p> - -<p class="date">17 juillet 1785, dix heures du matin.</p> - -<p class="ind">Mon très cher beau-père,</p> - -<p>Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; -vous savez que la blessure du baron n'est pas -dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; vous -savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons -nous remettre en route, trop heureux d'en -être quittes pour le cruel déplaisir de vous rejoindre -quelques semaines plus tard! Apprenez cependant -le favorable événement d'aujourd'hui.</p> - -<p>Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la -nuit auprès du baron; ma sœur et ma femme, -également fatiguées, venoient de s'aller coucher. -J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes -tantes fût venue prendre ma place au chevet du -malade chéri, que nous craindrions trop d'abandonner -un instant à des soins étrangers: il étoit -tout au plus sept heures du matin.</p> - -<p>Tout à coup mon domestique vient m'étonner -en m'annonçant que quelqu'un demande à me -parler en particulier. Le baron, justement inquiet, -m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire -la vérité. C'est le marquis?—Jasmin, je vous -défends de mentir: est-ce le marquis?—Monsieur, -ce n'est pas lui qui vous demande; mais -c'est lui qui vous fait avertir qu'il vous attend -derrière le rempart.—Faublas, s'écrie M. de -Belcour, vous avez de grands torts avec M. de -B…; mais je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous -n'êtes pas de retour dans un quart d'heure, j'expire -avant la fin du jour.—Dans un quart d'heure -vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et -je pars.</p> - -<p>Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le -marquis, j'osois espérer que vous ne viendriez -pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans -daigner répondre, il se met en garde. Je pousse -un cri: «Cette épée! c'est celle…!—Oui, dit-il; -et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me -précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. -Au bout de quelques minutes j'ai le bonheur de -voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je m'élance; je -la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un -genou en terre: «Permettez-moi de garder cette -épée, emportez la mienne, emportez l'assurance -que je vous renouvelle…» Il m'interrompt: «Ah! -faut-il encore que je lui doive la vie?»</p> - -<p>A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.</p> - -<p>Je suis avec respect, etc.</p> - - -<p class="cg gap"><span class="large">LE VICOMTE DE VALBRUN</span><br /> -<span class="small">AU CHEVALIER DE FAUBLAS.</span></p> - -<p class="date">Paris, le 15 octobre 1786.</p> - -<p>Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, -mon cher chevalier, mais faut-il qu'au regret de -votre perte se joigne encore le déplaisir de votre -indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, -oublié tous vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi -le plus profond silence avec un homme qui ne -vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? -Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne -voulez pas que je vous accuse d'ingratitude, donnez-moi -de vos nouvelles et de celles de votre famille -par le premier courrier et dans le plus grand -détail.</p> - -<p>La voix publique m'a dit que vous acheviez -maintenant la rédaction des mémoires de votre -adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec -plaisir quelle étoit présentement l'existence de -quelques personnes dont vous devez souvent faire -mention dans l'histoire de vos amours.</p> - -<p>La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable -chagrin, vit plus que jamais retirée dans sa -terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose, -devenue laide à faire peur, ne sort plus de son -vieux château du Vivarais. Le comte de Rosambert -s'est vu contraint aussi de quitter le monde. -La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième -mois de son mariage. M. de Rosambert, que, -malgré ses malheurs, sa gaieté n'abandonne pas, -soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le -petit garçon de sa femme ressemble beaucoup à -M<sup>lle</sup> de Brumont. Il donneroit tout au monde, -ajoute-t-il, pour que M. de B…, qui se connoît -si bien en physionomie, pût examiner le visage de -cet enfant-là, et pour que M. de Lignolle, à qui -nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls -de M<sup>me</sup> de Rosambert, quand on ose devant elle -parler du chevalier de Faublas. Ce La Fleur, qui -servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai pas le -nom, étoit devenu le valet de chambre du mari -veuf; mais il s'est avisé de voler son maître, qui, -n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci dans les mains -de la justice; le malheureux a été pendu à la porte -de l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois -sortie d'une maison publique, dont le régime un -peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre enfant, -ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière -et le factotum d'une madame Le Blanc, femme d'un -médecin du faubourg Saint-Marceau. On assure -dans le quartier que la maîtresse et la servante -vont souvent de moitié magnétiser en ville. Le -comte de Lignolle, que monsieur votre père n'avoit -pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus -que de santé. Néanmoins, des railleurs ont fait -courir le bruit qu'au dernier printemps, s'étant -avisé de boire le reste de la fiole du docteur Rosambert, -monsieur le comte s'étoit senti, pendant -vingt-quatre heures, quelque velléité de se remarier; -mais qu'en si peu de temps il n'avoit jamais -pu trouver une femme assez malheureuse qui -voulût de lui. Au reste, vous devez savoir que ses -charades continuent de faire les délices de l'Europe. -Le marquis de B… se porte bien; il est toujours, -comme il le dit lui-même, un fort bon diable; -pourtant il entre en fureur quand il croit rencontrer -une physionomie qui ressemble à la vôtre; au -demeurant, toujours content de la sienne, et même -regrettant quelquefois celle de sa femme.</p> - -<p>Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse -avec impatience, etc.</p> - - -<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br /> -<span class="small">AU VICOMTE DE VALBRUN.</span></p> - -<p class="date">De Varsovie, 28 octobre 1786.</p> - -<p>Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible -à votre souvenir; vous m'avez envoyé des renseignemens -que je désirois; et, puisque vous témoignez -l'obligeant désir de savoir précisément ce -que nous sommes devenus, je m'empresse de vous -l'apprendre. Il y a quinze mois que notre famille -habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; -quinze mois se sont écoulés comme un jour. Mon -beau-père est auprès du monarque dans la plus -grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, -au comble de la joie, vit plus heureux du bonheur -de ses enfans que de son propre bonheur. Notre -Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin -de ***, jeune seigneur dont je vous ferai le -plus brillant éloge en peu de mots: il me paroît -digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout -à fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus -joli garçon du monde. Ma Sophie, le premier ornement -de la cour de Varsovie, devient chaque -jour plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen -d'une félicité que je n'ai jamais connue dans mes -égaremens.</p> - -<p>Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie, -et je ne puis me charger d'aucun emploi dans les -armées de la république. Il me faut, pour toute ma -vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois -appelé. Tous les efforts de l'art, tous les efforts de -ma raison, ne peuvent rien contre un fantôme -persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition -me tourmente et me charme. O Madame de B…, -n'êtes-vous pour votre amant descendue dans la -tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans -relâche, vous attacher à ses pas!</p> - -<p>Encore, si son ombre me poursuivoit seule! -mais les dieux vengeurs ont condamné Faublas à -des souvenirs plus chers et plus funestes.</p> - -<p>Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, -si l'éclair fend la nue, si le tonnerre la déchire, -alors j'entends résonner un timbre fatal; j'entends -un soldat, froidement barbare, me dire: <i>Elle est là.</i> -Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé -d'une espérance folle, je cours à l'onde qui mugit; -je vois se débattre au milieu des flots une femme,… -hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis -d'oublier que d'atteindre. Oh! plaignez-moi.</p> - -<p>Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, -enviez mon sort, et dites seulement que, -pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés -dans leur première jeunesse aux orages des passions, -il n'y a plus jamais de parfait bonheur sur -la terre.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LISTE DES GRAVURES</h2> - -<p><span class="sc">Nota.</span>—<i>Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent -les sujets des gravures.</i></p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome I</span></td></tr> -<tr><td>1. Faublas au parloir</td> <td class="num">16</td></tr> -<tr><td>2. Faublas habillé en femme</td> <td class="num">163</td></tr> -<tr><td>3. L'Ottomane</td> <td class="num">195</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome II</span></td></tr> -<tr><td>1. Faublas chez Coralie</td> <td class="num">99</td></tr> -<tr><td>2. Faublas chez Justine</td> <td class="num">213</td></tr> -<tr><td>3. Reconnaissance de Dorliska</td> <td class="num">276</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome III</span></td></tr> -<tr><td>1. C'est donc elle!</td> <td class="num">2</td></tr> -<tr><td>2. Apparition de Justine</td> <td class="num">81</td></tr> -<tr><td>3. Les Charmes de M<sup>me</sup> de Lignolle</td> <td class="num">196</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome IV</span></td></tr> -<tr><td>1. Le Soufflet</td> <td class="num">38</td></tr> -<tr><td>2. Le Duel</td> <td class="num">156</td></tr> -<tr><td>3. Faublas malade et M<sup>me</sup> de Lignolle</td> <td class="num">167</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome V</span></td></tr> -<tr><td>1. L'Aventure de la Montdésir</td> -<td class="num"><a href="#img1">21</a></td></tr> -<tr><td>2. La Fiole</td> -<td class="num"><a href="#img2">166</a></td></tr> -<tr><td>3. Faublas reconnaît Sophie</td> -<td class="num"><a href="#img3">300</a></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="cg top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br /> -<span class="small">POUR LA</span><br /> -PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE<br /> -Tirage des gravures par Salmon<br /> -<span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p> - - -<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 -whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap. -de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.—DÉCAMÉRON -de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td> -<td class="num"><i>Épuisés.</i></td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>, -grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de -<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, -grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">35 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td> -<td class="num">90 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>, -gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins -de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>. -Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td> -<td class="num">32 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">36 fr.</td> -</tr> -</table> - -<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>—<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16. -S'adresser à la Librairie pour les autres exemplaires.</i></p> - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, -TOME 5/5 *** - -This file should be named 63679-h.htm or 63679-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/6/7/63679/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - -</pre> -</body> -</html> diff --git a/old/63679-h/images/cover.jpg b/old/63679-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9528c6b..0000000 --- a/old/63679-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63679-h/images/illu1.jpg b/old/63679-h/images/illu1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7c34c0a..0000000 --- a/old/63679-h/images/illu1.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63679-h/images/illu2.jpg b/old/63679-h/images/illu2.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1e50982..0000000 --- a/old/63679-h/images/illu2.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63679-h/images/illu3.jpg b/old/63679-h/images/illu3.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 88e835d..0000000 --- a/old/63679-h/images/illu3.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63679-h/images/jouaust.png b/old/63679-h/images/jouaust.png Binary files differdeleted file mode 100644 index fd80844..0000000 --- a/old/63679-h/images/jouaust.png +++ /dev/null diff --git a/old/63679-h/images/nonbene.png b/old/63679-h/images/nonbene.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 39d213c..0000000 --- a/old/63679-h/images/nonbene.png +++ /dev/null |
