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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les vignes du Seigneur - -Author: Charles Monselet - -Release Date: October 16, 2020 [EBook #63470] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - CHARLES MONSELET - - LES VIGNES - DU SEIGNEUR - - PARIS - VICTOR LECOU, ÉDITEUR - LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - 10, rue du Bouloi, 10 - - 1854 - - - - -ODE A L'IVRESSE - - - Ivresse chaude et forte, - A qui j'ouvre ma porte - Les jours de désespoir, - Ivresse, viens ce soir. - - Viens, éclate et flamboie! - Ivresse, sois ma joie; - Apaise à flots pressants - La soif de tous mes sens. - - Viens, nous irons, ma chère, - Voir sous le réverbère - Les ivrognes ronflants - Et rouges de vins blancs; - - Et ces fakirs des halles, - Qui rêvent sur les dalles - D'un cabaret impur, - Les yeux fixés au mur. - - Sur le seuil des tavernes, - Trébuchants, les yeux ternes, - Ta bouche me dira - Hoffmann et Lantara. - - Quelle forme enchantée, - Courtisane-protée, - Quel costume impromptu - Pour moi vêtiras-tu? - - Auras-tu robe blanche, - Col étroit, lourde hanche, - Et, Champagne engageant, - La couronne d'argent? - - Seras-tu la coquine - Et svelte Médocquine, - Qu'on boit à petit feu, - Fille de Richelieu? - - Ou la Flamande épaisse, - Honneur de la kermesse! - Dont Brauwer le fripon - Tracasse le jupon? - - Terrible ou caressante, - Pâlie ou rougissante, - Au diable l'embarras! - Viens comme tu voudras; - - Viens, pourvu que je voie, - Vieille fille de joie, - Étinceler encor - L'eau-de-vie aux yeux d'or, - - Sans voile, sans agrafe, - Toute nue, en carafe, - Éclair emprisonné - Sous le cristal orné! - - Viens, je suis ton poëte! - Avant que je te jette - Mes bras autour du cou, - Va mettre le verrou. - - Est-ce que tu me boudes? - Pose là tes deux coudes, - Et, pendant que je bois, - Parle-moi d'autrefois. - - Te souvient-il, drôlesse, - De ma grande tristesse - Et des pleurs insensés - Que nous avons versés? - - Heures trop tôt flambées! - Grosses larmes tombées! - Fureurs sous les balcons! - Délires sans flacons. - - Bah! si je vous regrette - C'est peut-être en poëte; - Et peut-être ai-je tort - De croire mon coeur mort. - - L'amour! je le retrouve, - Chaud comme sang de louve, - Au fond du verre ardent - Qui grince sous ma dent. - - Mettre, ô folle merveille! - Des baisers en bouteille, - Et, comme une liqueur, - Boire à longs traits son coeur! - - Aussi bien, ma maîtresse, - C'est toi, toi seule, Ivresse! - Et, dans tes bras de feu, - A tout j'ai dit adieu. - - Ah! comme je t'adore, - Effroyable Pandore! - Pourtant, je te le dis, - Souvent je te maudis. - - Cet amour que j'étale - Pour toi, belle brutale, - On en sait le pourquoi: - Tu ne trompes pas, toi! - - Tu ne sais pas, d'usage, - Avec un art sauvage - Tirer les pleurs des yeux: - Tu fais mourir, c'est mieux. - - Viens, les coupes sont prêtes, - Madère des tempêtes, - Toi, gin qui fais les fous, - Et vin à quatre sous! - - Viens, il me faut la lutte - Sous la table en culbute, - Tous deux, à bras le corps, - Et les yeux en dehors. - - Les bouteilles qu'on casse, - Les chaises que ramasse - Le plaintif hôtelier, - Tordant son tablier; - - Les coups, et puis la garde, - Et le sang qu'on regarde - Couler stupidement - Sur le plancher fumant... - - Prends toute ma tendresse, - Je t'appartiens, Ivresse; - Maintenant c'est ton tour, - Et que meure l'Amour! - - Meurs, toi qui fus mon maître, - Meurs deux fois;--et peut-être - Qu'un jour, en frappant là, - Plus rien ne répondra! - - - - -EN MÉDOC - -POËME - - -I. - - Le pays de Médoc, c'est la verte oasis - Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne; - Elle a des bois épais et des étangs fleuris, - Et des nappes de vigne aux sentiers infinis, - Belles à réjouir le poëte et l'ivrogne. - - Elle repose et tremble entre deux vastes eaux; - L'Océan la dévore et le fleuve la berce; - La Garonne l'endort au chant de ses roseaux; - De son pied irrité la mer la bouleverse - Et change tous les jours les dunes en tombeaux. - - Le Médoc est charmant: il réjouit la vue; - J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noyés, - Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés, - Ses pins toujours tremblants que traverse la nue, - Ses innombrables ceps qui croissent par milliers - Comme au pays normand font les petits pommiers. - L'âge d'or dans son sein a renoué la trame - Des anciens jours de paix, de labeur et de foi; - Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme; - On y croit aux sorciers, on adore le roi. - Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles, - Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles - Dans les sillons rougis suivant les chariots; - Alertes compagnons aiguillonnant l'allure - Des grands boeufs mugissants, qui portent pour parure - Des grappes à leur tête en guise de grelots. - Ce ne sont tous les jours que danses et délires, - Que chansons appelant un choeur d'éclats de rires, - Un tableau rencontré de Léopold Robert! - - C'est le pays fertile. Alentour, le désert. - Alentour, l'étendue immobile et brûlante, - La terre qui se tait quand la lumière chante, - Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux. - Alentour, la misère et sa nudité pâle, - Le hâve paysan, frileux et souffreteux, - Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux, - Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle, - Le pêcheur dont on voit le talon s'essayer - Sur le sable endormi qui peut se réveiller... - Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune - Cessera de briser ses leviers souverains - Et d'ébrêcher son sceptre aux cailloux de la dune: - Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins, - Qu'il viendrait engloutir le Médoc, à la lune, - Avec tous ses tritons et ses vassaux marins! - - -II. - - Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses - Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Cyvrac, - Au milieu des grands crus et des villas fameuses, - S'égare en vingt détours le bourg de Valeyrac. - - De loin, on le pressent à ses plaines bénies, - A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons, - A sa blanche fumée aux torsades bleuies. - C'est ce riant hameau que tous nous connaissons. - - Les meules de foin vert à l'horizon groupées, - Les vaches, les canards et les petits garçons, - Des charrettes gisant dans un coin, éclopées; - La place aux huit ormeaux; l'église, vis-à-vis, - Où nous avons, enfants, communié jadis; - Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue, - Qui penche sans un bruit ses massifs noirs et lourds - Et finit au tournant de la maison prévue, - La maison du berceau qui sait nos heureux jours, - Et les jardins déserts où veillent nos amours! - - On était en automne, et, par une embellie, - L'aurore se levait, frissonnante et pâlie: - Ses voiles teints de pourpre, échappés à ses doigts, - Balançaient vaguement, comme une large écume, - Les coteaux d'orient endormis dans la brume, - Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits. - Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe, - Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés, - Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe, - A travers la bruyère et les bleuets ployés. - - Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane, - Un lien de velours rouge en dessinait le tour; - Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane - Ombrageaient son épaule au limpide contour. - Un ruban, qui flottait, serrait sa taille fine; - Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux; - Et, le long du chemin étroit et sinueux, - Passait et repassait la blanche mousseline, - Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux, - Comme une jeune fée à l'oeil qui la devine. - Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas, - Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas; - Coquelicots et lys saluaient leur passage, - Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage - Où d'invisibles nids dérobent leur séjour, - Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour! - - Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute, - A ce que je suppose, était moins attachant, - Car ils parlaient très-fort, et d'instant en instant - Coupaient par les sentiers pour abréger la route. - On devinait soudain, à les apercevoir, - La mère de Lucien et l'oncle de Nicette: - L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir, - Veuve encore attrayante et de mine discrète; - L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi, - Façon de Carabas engraissé par l'ennui. - - Ces gens-là possédaient une ancienne futaie, - Séparée autrefois par une vive haie - Où s'épanouissait Avril à son retour, - Et par où les enfants s'entrevirent un jour. - Ils étaient bien petits, la haie était bien close; - «Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.»[1] - Mais au printemps prochain, quand les rayons premiers - Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraîches écloses, - O bonheur! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers - Et leur premier baiser s'échangea dans les roses. - - [1] La Fontaine: _Pyrame et Thisbé_. - - Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna. - Il allait à Paris terminer ses études. - Que de pleurs, de serments, de gages on donna - De part et d'autre! Adieu nos chères solitudes! - Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien! - Nos chiffres enlacés sur l'écorce des chênes! - Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines! - - Nicette soupira tous les jours.--Et Lucien? - - -III. - - Vingt ans et voir Paris! Fuir la province aimée, - Cette vieille nourrice au front doux et songeur, - Voir derrière ses pas la porte refermée, - Sentir sécher l'adieu sur sa lèvre embaumée, - Et s'en aller où va tout enfant voyageur! - C'est le destin fatal.--Là-bas est la merveille, - Dit une voit trompeuse à qui l'on tend l'oreille. - - Lucien connut Paris; et, comme la plupart, - Il se laissa gagner par de vaines chimères - Qui, la rose aux cheveux et la flamme au regard, - S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart - Le souvenir faisait ses heures plus amères. - Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent - Dans ce monde joyeux, qui le trouva de glace; - Mais bientôt,--je ne sais quel charme l'attirant-- - Il entra tout entier et demanda sa place. - - Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or - Il déchira son coeur et perdit la sagesse; - Et qu'à ce sol étroit attachant son essor, - Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse. - - Il connut de ce temps la sottise et les moeurs, - Dépouilla désormais ses anciennes humeurs, - Les femmes de toujours, les folles Cydalises, - Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement, - Salamandres d'amour, de toute flamme éprises, - Passèrent près de lui dans leur essaim charmant. - Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises, - Ces mouches sur le teint qui faisaient l'oeil moqueur, - Les mouches d'à présent se portent sur le coeur. - Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent, - Lorsque à ton cou d'enfant elles se suspendirent, - Et que de tes trésors de tendresse amassés - Elle t'eurent tout pris, sans t'avoir dit: Assez! - - Si bien qu'à la vendange où l'attendait Nicette, - Quand s'en revint Lucien, espéré si longtemps, - Il n'était plus le même,--ô surprise inquiète!-- - Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans. - - -IV. - - Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle. - Debout, et travaillez; c'est l'heure du réveil; - L'horizon que sillonne une jeune étincelle - S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil! - - Et tous, dans le hangar où le maître les parque, - Comme un bétail grossier sur la paille étendu, - Hommes, femmes, enfants,--sans donner une marque - De mécontentement, de sommeil suspendu,-- - Se lèvent pour avoir le pain qui leur est dû. - Ce sont des paysans aux formes athlétiques, - Taillés sur le patron des montagnards antiques, - Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus; - Un sayon en lambeaux couvre à peine leur torse; - Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorce, - Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus. - - Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle. - Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer, - Il gémit sous la vigne: on dirait qu'il recèle - Une haleine puissante et prompte à s'enflammer. - Le cadavre géant de l'antique Cybèle, - Qu'au fond du sol ardent va chercher le rayon, - Se ranime et tressaille;--aux fentes du sillon - On croirait voir percer le bout de sa mamelle. - - On part, musique en tête. On gravit le coteau, - On pose un pied glissant sur le sable qui grince; - Puis, à chaque sentier, la troupe se fait mince: - Ceux-ci sur le versant, ceux-là sur le plateau, - S'égarent à loisir parmi les feuilles vertes; - La vigne a remué ses branches entr'ouvertes, - Et tous ont disparu comme sous un manteau. - - Le boeuf regarde au loin, traînant l'essieu qui crie, - Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier - Traîner ses sabots lourds sur la terre amollie. - Le chien aboie et court,--on arrive au cuvier. - - C'est une cave immense, ou plutôt c'est un antre - Où le vin en courroux monte au nez dès qu'on entre, - Courant des piliers noirs au cintre surbaissé, - --Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé.-- - Comme un choeur de Titans, là sont d'énormes cuves - Où la liqueur mugit comme dans des étuves. - Douze à quinze garçons, du matin jusqu'au soir, - Nu-jambes et nu-pieds dansent dans le pressoir, - Une étrange vigueur en leurs veines circule: - On les dirait piqués par une tarentule; - Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants, - Dans la mare de bois les grappes s'éparpillent; - Les raisins égorgés éclatent et pétillent; - Ils courent éperdus, noyés, demi-saignants; - Toujours monte et descend la brutale cheville, - Le danseur infernal les brise sans les voir, - La grappe aux longs bras nus comme un serpent sautille, - La boisson turbulente écume,--tourne,--brille, - Et s'égoutte en chantant au fond du réservoir! - - -V. - - On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre - Où de bruit et d'éclat la terre se fait sobre. - - La chaleur était grande. Au lit de l'occident - Le soleil retrempait son disque fécondant, - Fier encor, rejetant son manteau par derrière - Sur le seuil, où reluit une pourpre dernière, - --Tête sans diadème et lente à s'effacer;-- - Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne, - L'autre roi réveillé qui murmure et qui tonne, - La foudre se rangeait pour le laisser passer! - La prairie arrêtait ses herbes ondoyantes; - Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes - Brûlaient et flamboyaient à ses derniers rayons, - Et la colline aussi, d'arbres échelonnée, - Et de rouges vapeurs bordée et couronnée, - Dressait ses peupliers en muets bataillons;-- - Si qu'un vent étourdi les fouettant de ses ailes - Jaillissaient aussitôt des milliers d'étincelles! - - Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts, - Sous les cieux imprégnés d'une couleur orange, - Il courait en tous lieux une harmonie étrange, - De ces ranz inconnus et doux que nous aimons. - C'étaient des bêlements, des sifflets, des clochettes, - C'étaient des angélus, des grillons, des musettes, - Une hymne sainte et grave, un bruit sévère et lent; - C'était le bruit que fait le jour en s'en allant. - - Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe, - Ils allaient à pas lents, joyeux,--heureux déjà; - Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe, - Comme si rien d'amer n'avait passé par là. - Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe. - - Comme on se séparait, Lucien saisit soudain - Une main qu'on laissa reposer dans sa main, - Et puis dit, d'un accent que le regard achève: - --Ce soir, près de l'étang...--Nicette avait frémi, - Sa blanche main s'était retirée à demi; - Et, son oeil s'entr'ouvrant comme au milieu d'un rêve, - Elle le regarda. Lucien la salua, - Et de l'air d'un Don Juan à grands pas s'éloigna. - - Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre allée - Vers la pointe du bourg, au fond de la vallée, - Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison - Noirâtre sous le lierre et de chênes voilée; - Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason; - Elle est haute et bardée en style de prison. - On la dirait déserte. Une seule croisée - Derrière s'ouvre un peu, petite, treillissée, - Des vases sur le bord, penchant sur un bassin. - On entendait alors le son d'un clavecin. - - Nicette alla livrer sa tête rose et chaude - Au vent de la croisée; et, le front dans les doigts, - Elle regarda fuir les horizons étroits. - Un ver-luisant dardait sa flamme d'émeraude; - Un vent plaintif courait dans un air vaporeux, - Un linot réveillé chantait, fermant les yeux; - Les feuilles bruissaient, les ronces endormies - S'agitaient comme au pas des gazelles amies. - Sous ces parfums d'amour sa tête s'inclina-- - Quand sept fois lentement la pendule sonna... - Elle eut peur et trembla. La fenêtre fermée, - Elle prit sa mantille et se mit à genoux. - Dans un brun cadre d'or la Vierge bien aimée - Épanchait sur son front son regard le plus doux. - - --Vierge, faut-il aller ce soir au rendez-vous? - - -VI. - - Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette. - Elle marchait sans bruit et semblait inquiète. - On eût dit que ses pas l'effrayaient, et souvent - Elle se détournait pour écouter le vent. - - C'était près de l'étang où se mire, étonnée, - La lune dans les joncs de vapeurs couronnée, - Et qui semble flotter,--fantastique tableau,-- - Allongée et plissée à chaque rond de l'eau. - - L'heure du rendez-vous était pourtant venue. - Nicette ressentait une crainte inconnue, - Et disait fréquemment, cherchant à contenir - Le trouble de son coeur:--Comme il tarde à venir! - - Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre; - Et, sa main s'en prenant à des touffes de lierre, - Elle les effeuillait, et d'un pied agité - Les enterrait au fond du gazon argenté. - - Lucien n'arrivait pas.--O mon Dieu! disait-elle, - D'où vient que mon front brûle et que ma foi chancelle? - Patience! Sans doute il n'est pas assez tard. - Il ignore le mal que me fait son retard. - - Elle essayait alors de chasser sa tristesse. - La nuit versait partout une limpide ivresse; - Et les plantes ouvraient, à son tiède baiser, - Leur sein d'or où la mouche aime à se reposer. - - --C'est étrange pourtant, pensait la jeune fille, - Dont un tressaillement soulevait la mantille; - La campagne est ce soir si douce à l'entretien, - Cette nuit est si belle et rayonne si bien! - - C'est qu'il ne m'aime plus; et je suis effacée - De son coeur, à présent, comme de sa pensée. - Notre amour a duré notre enfance, c'est tout. - Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout. - - Et Nicette penchait, entre ses mains voilée, - Sa jeune tête pâle et toute débouclée. - La brise s'en jouait, et courait par moment - Sous les sombres tilleuls harmonieusement. - - Déjà, bande joyeuse! au bas de la vallée - Les vendangeurs dansaient sous la treille étoilée, - Mais, traversant les prés, la danse et la chanson - Expiraient auprès d'elle ainsi qu'un faible son. - - Pourtant, la pauvre enfant, elle espérait sans cesse. - Comme des diamants tombés dans l'herbe épaisse, - Ses pleurs longtemps tenus se répandaient tout bas, - Elle attendait toujours.--Lucien ne venait pas. - - C'est qu'à l'heure où, cédant à sa pensée indigne, - Il accourait vers elle, en traversant la vigne, - Un remords généreux, au détour du chemin, - Comme un ange du ciel l'avait pris par la main. - - Tout à coup, du milieu de son insouciance, - S'éleva contre lui sa jeune conscience; - Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher - Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher. - - Alors il reporta ses regards en arrière; - Sa jeunesse à son coeur remonta tout entière; - Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois, - Il s'enfuit en cachant sa tête entre ses doigts. - - -VII. - - Un petit cabinet--nu,--blanc;--une croisée - Ouverte,--un lourd rideau tout trempé de rosée; - Devant un noir pupitre--un jeune homme,--c'est tout. - Au dehors la campagne, et le calme partout. - Il travaille. Un rayon égaré s'éparpille - Dans un coin du plancher dont la poudre scintille; - Une brise suave agite l'air tiédi - Qu'emplit de son bourdon un frelon étourdi. - L'angélus argentin tinte au fond du village, - Dans un arbre,--à côté,--les oiseaux font tapage. - - Il écrit. Son front clair est à demi-penché, - Comme fait un poëte à son livre attaché. - C'est Lucien; il écrit une lettre à Nicette, - Une lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite: - «--Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien, - Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre, - Une voix, qui priait, à moi s'est fait entendre. - Sais-tu? c'était la voix de ton ange gardien. - Je n'ai pu résister. C'est parce que je t'aime - Que je suis, ce soir-là, revenu sur mes pas; - Cela te semble étrange et peu croyable même, - Nicette; mais un jour tu me pardonneras. - - »Ce n'est pas tout non plus. Ton front égal encore, - Qu'ont rarement terni de soucieux instants, - S'éclaire aux blancs rayons d'une durable aurore: - Dans ta jeune pensée il est toujours printemps. - Néanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette: - La beauté de la femme en tes traits se reflète, - Et celui qui te voit, beau lys épanoui, - S'arrête, et bien longtemps te regarde, ébloui. - Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte, - Je veux la préserver de toute sombre atteinte, - Écarter d'alentour tout soupçon alarmant, - Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment - Garder cette beauté sereine et fortunée - Que te donna le ciel et que tu m'as donnée...» - - Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin - Soulevait le rideau qui voilait sa fenêtre. - Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain; - Cramponné par dehors, et regardant en traître, - Se penchait dans la chambre un liseron mutin. - - Il reprit:--«Maintenant, il faut plus de réserve - Dans nos mystérieux et tendres rendez-vous. - --Cela me coûtera--pour que Dieu nous conserve - Son indulgent regard qui fait les jours plus doux. - Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies, - Comme nous faisions, nous égarer le soir. - L'heure est trop dangereuse aux vagues rêveries; - Il ne faut plus aller sur le banc nous asseoir. - Te souvient-il du jour où, sous l'épais ombrage, - Nous marchions, pensifs, en chemin attardés? - Nous voyant seuls tous deux, un homme du village - Nous a--se détournant--plusieurs fois regardés. - Cela te fit monter la rougeur au visage. - Il ne faut plus rougir, Nicette; et pour cela - Il faut être ma femme; or, mon bonheur est là. - - »J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette; - J'ai fini. Mon souci, je l'ai dit tout entier; - Et j'ai laissé tomber mon coeur sur ce papier. - J'ai l'âme maintenant légère et satisfaite, - C'est le ciel qui m'a fait cette douce leçon. - A mes yeux, désormais, la nature est plus belle; - J'entends passer dans l'air comme un battement d'aile, - Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson!» - - -VIII. - - Dans tous les environs la vendange était faite. - Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'était la fête; - Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ, - Adieu paniers:--dansons et chantons sans retard! - - On arrivait déjà d'une lieue à la ronde. - Les hommes avaient mis leur belle veste ronde, - Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon; - Et, gravement pimpants et la mine essoufflée, - Ils couraient, car déjà derrière la vallée - On entendait le bruit rauque d'un violon. - - Je ne vous dirai pas,--à la façon flamande,-- - L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande - Que l'on avait ce soir appendue au brandon; - Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles, - Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles: - Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon. - - Ah! parlez-moi plutôt des temps mythologiques - Où le ciel se peuplait de héros et de dieux, - Où le monde passait dans des splendeurs magiques, - Où l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux!-- - C'était sur quelque mont solitaire et sauvage, - A l'heure où le soleil déserte le rivage; - On voyait accourir, partis dès le matin, - Les bergers empressés de maint vallon lointain. - Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie - La façade du temple était ensevelie; - Un satyre cornu sculpté sur le fronton, - Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston; - Et les nymphes, autour du satyre pressées, - Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées. - - Est-ce une vision, poëte, où sommes-nous? - Ardente, l'oeil pourpré, la bacchanale antique - Se dresse devant moi sous le sacré portique. - Voici le sanctuaire et le peuple à genoux! - - Evohé! Evohé! quel feu divin m'embrase! - Je sens bouillir mon front sous l'éclair qui le rase, - Dans le fond de mon coeur je sens gronder ma voix: - Le voile de mes yeux se déchire et je vois! - - En marche! promenez devant nous les corbeilles, - Que le son des tambours disperse les abeilles, - Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin - S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin! - Mêlons à nos cheveux de douces violettes; - Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes, - Et d'une voix unie au mode lydien - Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien! - Allez, versez le miel de la muse lyrique; - Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique. - Venez, les Égipans, les Faunes des jardins, - Les Satyres barbus avec vos peaux de daims; - Venez, les chèvres-pieds; accourez, les Bacchides; - Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes;-- - Et dansons! ébranlons sous nos pieds la forêt! - Comme déjà le sol tournoie et disparaît! - L'arbre semble alourdi comme un autre Silène; - Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine; - De notre cercle immense ardent à fendre l'air - Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair! - Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle, - Dansons!--Hécate luit sur les pâles marais, - Le vent du soir se lève impétueux et frais; - Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle. - Dansons!--Et vous Cinthie, Euphrosine, Aglaé, - Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades, - Notre patère est vide; encore, mes thyades! - Et buvons et dansons!--Evohé! Evohé!... - - -IX. - - Je sais une maison, du côté de Lesparre, - Qu'un fossé seulement de la route sépare. - --On y voit un perron et deux lions devant.-- - Seul, à la regarder je m'arrêtais souvent; - Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques - Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques. - - Cet enclot printanier, propice aux heureux jours, - Enferme deux époux que vous savez,--Madame, - Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme, - Et le ciel a béni leurs charmantes amours. - Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe - Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés, - A travers la bruyère et les bleuets ployés, - Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe. - --Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds.-- - Quand nous voyagerons, l'été prochain peut-être, - Nous passerons par là, car il faut les connaître. - - Lucien est un chasseur habile dans son art, - Et puis un agronome. Il a mainte visite - Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite, - Nul doute qu'on n'en fasse un préfet--mais plus tard. - - Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle; - J'ai dansé cet hiver une valse avec elle. - Un procureur du roi se montrait assidu - Sur ses pas;--vous pensez si c'était temps perdu! - - Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire. - Madame, vous avez fait acte méritoire - En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets, - Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets - Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne, - Restons encore une heure, et souffrez que je sonne, - Afin que vos laquais, en rallumant le feu, - Apportent vos albums sur la table de jeu - Et puis nous causerons--près de la cheminée - Qui bourdonne en lançant sa flamme mutinée-- - De tout ce qui n'est pas sérieux ou profond, - De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont. - - - - -A THEOPHILE GAUTIER - - - Nous étions cinq ou six poëtes - Dans le divan Le Peletier, - Lorsque--trop rares sont ces fêtes!-- - L'autre soir, tu parus, Gautier. - - Je ne sais quelle humeur quinteuse - M'avait faite un vin bourguignon, - Et mis sur ma langue pâteuse - L'accent d'un critique grognon. - - Comme un chat ferait d'un rosaire, - Ressuscitant de vieux lazzis, - J'égrenais ton vocabulaire - De diamants et de rubis. - - Tout emmailloté de morale, - Je blâmais tes tons enivrés, - Et de ta forme sculpturale - Les angles aux reflets dorés. - - Au grand style, à tout ce que j'aime, - Dès le début ayant failli, - Je parlai longuement sur ce thème - Comme Alexandre Dufaï[2]. - - [2] Critique du temps, sans valeur. - - C'était surtout à ton école - Que j'en voulais; à ces enfants - Qui, dans un pan de ton étole - Se font des manteaux si bouffants; - - A ce groupe de flatteurs blêmes - Que l'on voit courbés et furtifs, - Dans tes livres, dans tes poëmes, - Ramasser tes bouts d'adjectifs; - - A ces enragés coloristes - Devant lesquels Diaz pâlit, - Si brillants et pourtant si tristes, - Orientaux de chianlit! - - Adeptes d'un art inutile, - Race d'employés au Trésor, - Dans le Sacramento du style - Recherchant des pépites d'or. - - Ce qu'il fait derrière toi, maître, - Ce troupeau si peu clairvoyant, - Il ne s'en doute pas peut-être: - C'est du Delille flamboyant! - - Et bien! oui, j'étais en colère, - J'allais, voix en quête d'échos, - Comme le prince atrabilaire - Criant: «Des mots! des mots! des mots!» - - J'étais cruel. De leur folie - Tu n'es pas responsable, toi, - Noble vin, dont ils sont la lie, - Musique, dont ils sont l'aboi. - - J'étais injuste. Mais quand même - J'aurais eu froidement raison, - Quant à mon imprudent blasphème - J'eusse conquis l'opinion; - - J'omettais dans mon injustice - L'enfer auquel on t'a lié, - Cet intolérable supplice - Par Monsieur de Sade oublié: - - Le feuilleton!--Triste machine, - Qui fait du matin jusqu'au soir - Fonctionner, comme l'usine, - L'intelligence au désespoir! - - Voilà bientôt dix-sept années, - Laps immense! tourment sans fin! - Que les muses infortunées - Maudissent en choeur Girardin; - - Lui qui, dans son avide joie, - T'a cloué, Prométhée hardi, - Et qui donne à manger ton foie - Au feuilleton, chaque lundi! - - Quand, loin de notre humaine sphère, - La rime voudrait t'emmener, - C'est ton article qu'il faut faire, - Tout Plaute a sa meule à tourner. - - Apprête donc ta plume agile - Pour le journal du lendemain: - L'inspiration dit Virgile, - Le feuilleton dit Laurencin. - - Ah! grand et malheureux poëte - Par la prose toujours rongé, - Ce délire que je regrette, - Tu devais en être vengé: - - A mon tour,--que Dieu me pardonne!-- - Aujourd'hui je change de ton, - Car ces stances, je les griffonne - Sur la marge d'un feuilleton. - - - - -BONNE HUMEUR - -SONNET IRRÉGULIER - - - Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu? - Mettons-nous vite à nos toilettes; - Moi, je veux être un clown harnaché de sonnettes - Et coiffé d'un bonnet pointu - - Toi, tu seras marquise, avec des violettes - Au creux de ton sein court vêtu; - Et de ta bouche en coeur, et de ton oeil battu - Naîtront sourires et paillettes. - - Puis, tu prendras ton loup acheté chez Babin - Avec sa barbe de satin, - Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence, - - Petit voile rose au menton, - D'où nous est venu ce dicton: - «Du côté de la barbe est la toute-puissance.» - - - - -MADAME CLORINDE - - - La semaine dernière, à travers mon binocle, - Étant à l'Opéra, - --Mignonne statuette enlevée à son socle-- - Je vis passer un rat. - - Mais un rat, sur ma foi, de structure divine, - Un rat fluet, coquin; - Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine, - Et l'oeil américain. - - Des quinquets de la rampe où je voyais reluire - Les coins d'or de ses bas, - Elle jetait à tous un agaçant sourire - Entre deux entrechats. - - Ses bras nus paraissaient appeler des caresses, - Arrondis ou tombants, - Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses - Et deux noeuds de rubans. - - Pas vingt ans!--Et déjà, ses ennuis, ses caprices, - Qui pourrait les compter? - Et combien t'ont donné, petit rat de coulisses, - Leur coeur à grignotter! - - - - -LE MUSICIEN - -POËME - -DÉDIÉ A M. JULES DE GÈRES - - -I. - - Dans une rue extrêmement tranquille, - Au bord de l'eau, près de Saint-Louis-en-l'IIe,-- - Est au cinquième, un pauvre appartement, - Par le soleil visité rarement. - Rien c'est moins gai que ce froid domicile: - Le plancher ploie, et le plafond jauni - A des soupirs de vieillesse et d'ennui. - Là, chaque meuble est d'une étrange mode, - D'un siècle éteint pâle et soigneux reflet: - Boule a fourni l'armoire et la commode, - Le Directoire a sculpté le buffet. - Sur le foyer, un miroir de Venise - S'incline encore, à demi-détamé, - Devant l'oeil bleu d'une ombre de marquise - Qui lui sourit dans son cadre enfumé. - - Vers la croisée, au fond d'une bergère, - --Matin et soir,--à l'ombre du rideau, - Est un vieillard qui, d'une main légère, - A son archet fait chanter un rondeau. - Il est petit, de mine guillerette; - Son oeil tremblotte,--et sa jambe maigrette - Bat la mesure avec précision. - Toute son âme est dans son violon. - Un vieil habit, fait d'une étoffe bleue, - Grimpe au sommet de son chef dépouillé; - Sur le collet trotte une mince queue - Dans un ruban, lézard entortillé. - Quatre-vingts ans ont rendu respectable - Aux yeux de tous ce pauvre et frêle corps, - D'où la pensée à jamais regrettable - Fuit chaque jour en plus faibles accords. - - Un peu plus loin est assise sa fille, - --Vieille déjà,--qui travaille à l'aiguille. - - Monsieur Médard est de l'ancien parti - Contre Mozart, Gluck _e tutti quanti_; - L'art actuel n'a plus rien qui l'inspire, - Et quand Paris court à Donizetti, - Son violon se plaît seul à redire - Les airs charmants d'_Azor_ et de _Zémire_. - Il a gardé son culte tout entier - Aux souvenirs du beau siècle dernier - Et le plaisir dans ses rides se joue - Quand, chevrottant un morceau du _Devin_, - Il se souvient qu'à cet endroit divin - Le grand Rousseau l'a tapé sur la joue. - Dans ce temps-là, monsieur Médard était - Jeune et fringant, il courait les ruelles. - De l'Opéra, que sans cesse il hantait, - Mieux que personne il savait les nouvelles. - S'il voulait bien, que ne dirait-il pas? - Combien de fois, pour mainte peccadille, - Il a risqué ses jours à la Bastille! - Il disputa, raconte-t-il tout bas, - Un mois entier le coeur d'une danseuse - A certain duc de maison vaniteuse; - Et c'étaient là de ses moindres ébats. - - Ce n'était rien pourtant qu'un pauvre diable, - Léger vêtu, qui courait le cachet; - Mais il avait un esprit agréable, - Vingt ans à peine, une mine sortable, - L'oeil bien fendu, puis un bon coup d'archet. - Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnaître: - Son coup d'essai valut un coup de maître. - Il débuta, je crois, dans _le Buron_, - --Pièce en couplets, fort médiocre en somme,-- - Par un duo pour flûte et violon, - Qui lui valut, grâce à Monsieur Anseaume, - D'être placé dans les premiers dessus, - Près du souffleur, au pied de mille écus. - - Ce fut alors qu'il épousa sa femme. - Son souvenir lui déchire encor l'âme. - Lui, dont le coeur avait souvent battu, - N'avait jamais osé rêver de vierge - Plus rayonnante en sa jeune vertu. - Elle tenait une petite auberge. - --Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret - Jamais minois fripon et vin clairet - Dans aucun temps, dans aucune patrie, - Aient laissé froid un fils de Polymnie? - Notre Médard était trop de son temps - Pour dédaigner alors un tel usage: - Chaque bouchon recevait son hommage, - Mais celui-ci rendit ses goûts constants. - On l'y voyait du soir jusqu'à l'aurore - Venir gaîment s'accouder, verre en main, - Pour revenir le lendemain encore, - Plus altéré d'amour et de bon vin. - Il l'épousa.--Quarante-cinq années - D'un doux bonheur, qui leur furent données, - Rouvrent toujours dans le coeur du vieillard - L'amer regret de l'éternel départ. - - Ils habitaient tous deux cette chambrette, - Quand de Feydeau l'insolent directeur - Lui fit savoir, comme grande faveur, - Qu'on l'admettait à prendre sa retraite. - Il en tomba malade. Son orgueil, - Contre un tel coup, se trouva sans défense - Mais il jura de venger cette offense, - Dût Apollon couvrir son front de deuil. - Il fut longtemps pensif, acariâtre; - Puis, un matin, pour punir son pays, - Il s'engagea dans un petit théâtre - De pantomime, au faubourg Saint-Denis. - Mais l'énergie en lui s'était usée: - De son talent aucun ne s'aperçut; - Et quand sa femme en ce temps-là mourut, - Il s'en revint, l'âme à demi-brisée, - Finir sa vie où son coeur la connut. - - C'est dans ces lieux,--où veille son histoire - En riens charmants inscrits en mille endroits,-- - Qu'il a vécu, recueillant sa mémoire, - Entre ces murs aujourd'hui gris et froids, - Tristes de tout le bonheur d'autrefois. - Sa fille coud; lui, fredonne à voix basse, - Ou, quelquefois, abandonnant sa place, - Il va chercher, de l'air le plus discret, - Un vieux cahier dans un tiroir secret. - Il en essuie avec soin la poussière; - Avec respect son oeil le considère, - Car c'est son oeuvre à lui, son opéra! - Dans tous les temps il en a fait mystère; - Après sa mort seulement on l'aura. - C'est là dedans qu'il a mis son génie, - Qu'il a versé sa joie et son regret; - Il l'a refait quatre fois. Le sujet - En est tiré de la mythologie. - --Aussi, faut-il le voir en cet instant, - La main tremblante et le coeur palpitant, - Comme il le tient! afin qu'on ne l'emporte, - Pour un voleur lui-même on le prendrait. - D'un pied furtif il va fermer la porte; - Et, revenant près de son chevalet, - Sur son archet il pose la sourdine, - De peur--qui sait?--qu'une oreille voisine, - En entendant ces chants venus des cieux, - Ne lui ravisse un bien si précieux! - - Ah, ces jours-là, ce sont ses jours de fête! - Monsieur Médard alors n'a plus sa tête: - Et qu'en passant monte, l'après-midi, - Un de ces vieux, d'humeur encor follette, - Par le soleil de printemps dégourdi, - En route, allons,--et vive la goguette! - Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuyés, - Guiguant de l'oeil la blonde et la brunette, - Cahin caha, souriant et ployés, - S'entretenant de choses d'amourette. - A la barrière, aux _Amis du Printemps_, - Quand vient le soir, attablés sous la treille, - Chacun demande à la dive bouteille - Une heure encor des rêves de vingt ans. - On cause, on jase, on dit ses escapades; - On se demande avec étonnement - Où sont allés les anciens camarades-- - Et l'on se tait mélancoliquement. - Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles, - Avec le vent qui souffle aux alentours - Il faut partir, on sent ses pas moins lourds, - Et l'on revient aux premières étoiles, - En chantonnant tout le long des faubourgs - Quelque refrain égrillard des vieux jours. - - Mais en voyant de loin poindre son gite, - Monsieur Médard sent la peur qui l'agite. - Il se souvient que sa fille l'attend, - Et que sans doute au logis, en rentrant, - Il va trouver un oeil froid et sévère, - Comme jadis était l'oeil de sa mère. - En y songeant, son pas devient plus lent, - Près d'arriver, il regarde, il hésite... - Timidement il monte les degrés. - Pauvre vieillard! ses pas mal assurés - Certainement vont le trahir bien vite! - --Bonsoir, ma fille...,--et, se sentant broncher, - En l'embrassant, monsieur Médard évite - De rencontrer ce regard qui s'irrite. - Et, tout honteux, il s'en va se coucher. - - -II. - - Sa fille est tout le portrait de sa mère, - Sauf qu'en naissant la grêle la marqua. - Le ciel lui fit une existence amère - Et la tristesse à son coeur s'attaqua. - Elle n'a point connu dans son jeune âge - Les doux instants de rêve et de loisir; - Jamais l'amour à son pâle visage - N'a fait monter la flamme du désir; - Jamais le soir, une heure à sa croisée, - Ne la surprit, la tête dans la main, - A regarder, pensive sans pensée, - Monter la lune au firmament serein, - Comme une fleur qu'un coup de vent déchire - Dès son aurore, au bord du rameau vert, - Elle a perdu tout charme et tout sourire, - Son coeur n'est plus qu'un calice désert. - Dieu la conquit à lui dès son enfance - Et lui ferma tout terrestre bonheur; - En l'autre vie est sa seule espérance - Et dans l'attente elle apaise son coeur. - Un voile noir couvre son front austère: - Avec orgueil portant le célibat, - Elle promène, aussi sage que fière, - Ses quarante ans de vertu sans combat. - - Patiemment dans cette solitude - Ses jours pieux s'écoulent. Après Dieu, - Son pauvre père est la seule habitude - Qui la fait vivre et la distrait un peu. - Ainsi s'en vont--ô l'énigme profonde!-- - Toutes les deux, ces âmes au déclin: - L'une si pleine avec l'amour du monde, - L'autre si vide avec l'amour divin! - - C'était au mois d'octobre ou de novembre. - Monsieur Médard avait quitté sa chambre, - Et, lentement, sur la fin d'un beau jour, - Ils respiraient le frais au Luxembourg. - Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle, - Car à présent sa mémoire chancelle, - Tout en marchant, vint à lui conseiller, - Se faisant vieux, lui, de se marier; - --Car, disait-il, si la parque cruelle - De mes instants tranchait soudain le fil, - Ma pauvre enfant, où ton pas irait-il?-- - Puis il se tut. La nuit était muette. - Par intervalle on surprenait le vent - Qui se plaignait comme une âme inquiète. - La pauvre fille avait baissé la tête - Et murmuré ces deux mots:--Au couvent. - En ce moment, amoureuses rafales, - On entendit chanter quelques passants; - C'étaient des traits, des cadences finales. - Monsieur Médard sentit à leurs accents - Se réveiller ses haines musicales. - Il tressaillit,--et comprimant le bras - De sa compagne, il redoubla le pas. - Du Luxembourg au plus vite ils sortirent, - Et dans la nuit leurs ombres se perdirent... - - - - -CONTRADICTION - - - Quand c'est tout de bon que j'aime, - Adieu chanson et poëme! - Dans mon esprit à l'envers - Je ne trouve plus un vers. - - Il me souvient que Constance - Me demanda quelque stance - Sur son amour et le mien. - Bah! cela ne valut rien. - - Et vraiment je m'en étonne, - Car elle était simple et bonne, - Et, pendant un an ou deux, - Nous vécûmes fort heureux. - - D'où vient donc que cette femme - N'a su toucher que mon âme, - Et que j'ai si mal rimé - Ce que j'ai le mieux aimé? - - - - -SEULE - -SONNET - - - Elle est morte bien jeune, elle est morte bien belle, - Par un matin d'avril frileux et souriant, - Douce, et rêvant de Dieu, sans laisser derrière elle - Les larmes d'une mère ou l'effroi d'un enfant. - - Nul ne la connaissait, car, du bout de son aile, - Son bon ange gardien la voilait. Et pourtant - Son coeur, son pauvre coeur, jusqu'à la mort fidèle, - S'était pris sans espoir d'un amour éclatant. - - Mais tous l'ont ignoré; le temps de sa jeunesse, - Monotone et caché, s'est enfui sans ivresse. - Elle a vécu sans faste, elle est morte sans bruit; - - Aucun n'a recueilli les trésors de cette âme. - Ainsi passent--parfums perdus! stérile flamme!-- - L'étoile dans le jour et la fleur dans la nuit. - - - - -MADAME CLORINDE - - - Puisque, avant le dessert, la fatigue t'a prise, - Belle et chétive enfant, qui n'est pas même grise, - Et, qu'à peine au début de nos propos joyeux, - Les éclairs des flacons ont vaincu tes grands yeux, - Puisque ton bras lassé s'est posé sur la nappe, - Que le bâillement, seul, de tes lèvres s'échappe, - Que ton cou s'alanguit et que ton front s'endort; - Sur ce sopha défait, aux coussins à glands d'or, - --Quoique pour une nuit entière on t'ait payée-- - Va dormir un instant, dans tes cheveux noyée. - - - - -UNE DATE - - -I. - - Au gai roman de ma jeunesse - J'ai fait une corne ce soir. - Je te ferme, le temps est noir, - Petit livre si plein d'ivresse. - - Adieu chansons, tout est fini, - Faisons place à la politique. - Cette seconde République - Pour ses rêveurs n'a pas un nid. - - Nos récits étaient des sornettes. - L'heure est venue où les poëtes - Ne seront pas plus regardés - Que bretteurs ou pipeurs de dés. - - Le monde, saturé de fables, - Délaisse petit à petit - Les pages où ces pauvres diables - Mettaient leur coeur et leur esprit. - - Maigres comme des télégraphes, - Sous les balcons errants et las, - On vide sur eux des--carafes.-- - Comme aux amoureux, dans _Gil Blas_... - - Où chercher maintenant fortune? - L'Icarie est bien loin de nous; - Et puis, d'ailleurs, s'il en est une, - Elle est pour les planteurs de choux. - - Que le ciel ne m'a-t-il fait naître - Comme ce bourgeois gras et blond, - Si bien mis, et si content d'être, - Qu'il n'en demande pas plus long? - - Qu'ai-je fait à la Providence - Pour n'être pas tout simplement - Homme de peine et de silence, - Pêcheur breton, meunier normand? - - Officier de cavalerie - Jouant au billard chaque soir - Et faisant une cour fleurie - Aux demoiselles de comptoir? - - Surnuméraire à la marine, - Ayant de l'ordre et du crédit, - Avec des manches en lustrine - Pour ne point gâter mon habit? - - Ou boutiquier dans ma boutique, - Marié, bête, matinal, - Attendant venir la pratique - En lisant le _National_? - - -II. - - Si quelque ambition grotesque - Allait cependant me venir! - Eligible, je le suis presque; - Qui me dira mon avenir? - - D'une Constituante en peine - Irai-je un jour grossir les rangs? - Serinette républicaine, - Harmonica de vingt-cinq francs! - - Serai-je,--que le ciel m'en garde!-- - Rêveur hissé sur un pavois, - Moitié tribun et moitié barde, - Bras inerte, éloquente voix? - - Publiciste, ayant pour amantes - Les Némésis aux bras flétris - De mes colères écumantes - Inondant le premier Paris? - - Ou pamphlétaire de ruelles, - Comme Timon l'Athénien, - Timon, démocrate en dentelles, - Vicomte en bonnet phrygien? - - Irai-je, gonflé de misère, - La nuit, devant un suif tremblant, - Pâle Archiloque de gouttière, - Rimer des odes au pain blanc? - - -III. - - O contrastes impitoyables! - Jamais on ne vit ciel plus bleu, - Air plus doux, nuits plus admirables, - Qu'en ces temps de sang et de feu. - - Au milieu des guerres civiles, - Au plus fort des combats de juin, - Quand on fusillait des mobiles - Aux barreaux des marchands de vin; - - Quand on jetait par les fenêtres - Des bouteilles de vitriol,-- - Toujours résonnaient dans les hêtres - Les poëmes du rossignol; - - Chaque soir, la lune coquette - Se mirait dans le lac plissé, - Comme ferait une grisette - Dans un coin de miroir cassé; - - Car c'est le temps des jeunes brises, - Le temps où tout chante, où tout plaît, - Où Rousseau jetait des cerises - A mademoiselle Galley; - - Où plus d'un de nous s'achemine, - La cravate un peu de côté, - Seul, vers la rivière voisine, - Pour prendre un bain d'éternité. - - -IV. - - Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille! - Morne chanson, morne refrain! - Ce que nous avons fait la veille, - Nous le ferons le lendemain: - - Nous arpenterons sans mystère - Toujours les mêmes boulevards, - Et la même Cité Bergère, - Avec le même pont des Arts. - - Combattant la même paresse, - Le matin nous retrouvera; - Et, le soir, la même maîtresse - Sur sa gorge nous vieillira. - - Nos coeurs, tristes petites bêtes, - Ne battront qu'une ou deux fois l'an; - Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes... - _Mais où sont les neiges d'antan?_ - - Car, grâce au public insensible, - Pour nous, vainement révoltés, - La lutte se fait impossible - Avec les faiseurs effrontés. - - Et lorsque ainsi l'on nous dispute - La renommée avec le pain, - On s'étonne que dans la lutte - Notre accent devienne hautain. - - Que pour tant de stupides oeuvres - Nous n'ayons égard ni bon ton, - Et que pour la chasse aux couleuvres - Il nous suffise d'un bâton. - - Ah! race de marchands du Temple, - Mais du Temple infect de Paris, - Qu'un de vous sans rougir contemple - Notre légion d'appauvris: - - Nos poëmes qui trop tard règnent - Veulent un rude enfantement, - Car nos flancs sont des flancs qui saignent. - Toute ode suppose un tourment. - - Eh bien! donc, tombons sans murmure, - Tombons comme des orgueilleux! - La conscience, c'est l'armure - Des poëtes, ces derniers preux! - - - - -MUEZZIN. - - -I. - - Ce matin, penché, seul à ma fenêtre, - L'ombre autour de moi pleine de rumeurs - Triste, j'attendais le jour à paraître, - L'oeil vers l'orient aux rouges lueurs. - - La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise, - Le ciel éteignait les pâles regards; - Et, des noirs buissons qu'agitait la brise, - Pensif, j'écoutais les souffles épars. - - Mais quand je sentis, ployé sous l'extase, - De lumière et d'or mon front inondé, - Tandis que, partout, comme l'eau d'un vase, - Le jour ruisselait du ciel débordé; - - Quand les peupliers et quand la prairie, - Avec le ruisseau, chantèrent en choeur, - Quand je vis briller les _fils-de-Marie_, - Je sentis la paix monter à mon coeur. - - Mille oiseaux jasaient, je me sentais vivre, - D'un chaste bonheur mon coeur se berçait; - Et c'était pour moi, qui d'un rien m'enivre, - Comme un frais bonjour que Dieu m'adressait. - - -II. - - Et voyant ainsi le ciel me sourire, - Pour que votre esprit ne fût pas jaloux, - A mon tour aussi j'ai voulu vous dire - Que le ciel s'était levé bleu sur vous. - - Car peut-être alors, belle paresseuse, - Les volets fermés à l'éclat des cieux, - Vous pensiez--souvent l'aurore est berceuse-- - A tout ce qui fait le front soucieux. - - Vous pensiez aux jours de courte durée - Qui laissent en nous si longs souvenirs, - A l'espoir qui passe en robe dorée, - Haillons rattachés avec des saphirs! - - Vous pensiez sans doute à tout ce qu'emporte - L'ombre qui décroît, voile replié, - Au rayon qui vient quand la fleur est morte, - Au malheur qui fuit sans être oublié. - - Vous pensiez, tendant l'oreille aux mensonges - Qu'à votre chevet souffle le sommeil, - Qu'il valait bien mieux poursuivre des songes - Que de tant hâter l'heure du réveil; - - Que peut-être, hélas! le jour qui va luire - Sera triste et noir, et plein de courroux, - Et voilà pourquoi j'ai voulu vous dire - Que le ciel s'était levé bleu sur vous. - - - - -AUTRE BONJOUR - - - Comment vous portez-vous, adorable Éliante? - Sur la pointe du pied j'entre en votre boudoir; - C'est l'heure du lever, midi, l'heure élégante; - Phébus cligne aux volets et demande à vous voir. - - Au bord de l'oreiller où votre tête glisse, - Gageons que la rosée aura sur votre teint, - En passant, secoué son bouquet de narcisse - Encore tout trempé des perles du matin. - - Ne vous étonnez pas si, dans votre ruelle, - Comme faisaient jadis les abbés-papillons, - Je viens, gazette en main, vous dire la nouvelle, - Et sur votre guitare accorder mes flonflons. - - Sur ce tabouret-là souffrez que je m'asseoie; - Je détournerai l'oeil autant que vous voudrez, - Et vous ferai passer votre mule de soie - Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez. - - - - -MADAME CLORINDE - - - L'autre nuit, comme ils étaient onze - Qui soupaient à la Maison-d'Or, - Sous une table aux pieds de bronze - Deux d'entre eux parlaient d'elle encor: - - --Elle est morte, c'est grand dommage, - La perle du quartier Bréda! - Mieux eût valu pour ce voyage - S'en aller Rosine ou Clara. - - C'était une petite blonde, - Née à seize ans et morte à vingt; - Enfant qui trop tôt vint au monde, - Enfant qui trop tôt s'en revint. - - Un des princes de la finance - L'avait tirée on ne sait d'où. - Chez elle éclatait l'élégance: - Il l'entourait d'un luxe fou. - - Dans les plis d'un peignoir cachée, - Ses genoux sous elle tapis, - Rêveuse, elle vivait couchée - Sur les fleurs de son grand tapis. - - Nulle n'était plus provoquante - Dans nos nuits de pompeux gala; - A la fois marquise et bacchante: - C'était Clorinde!--Pleurons-la. - - Adieu, notre jeune compagne; - Tu t'en vas au milieu du jour, - L'estomac ruiné de champagne - Et le coeur abîmé d'amour. - - Un menuisier, une portière, - Deux personnes uniquement, - La suivirent au cimetière: - Sa mère et son premier amant. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Ode à l'ivresse. 7 - En médoc: poëme. I. 17 - -- II. 21 - -- III. 27 - -- IV. 31 - -- V. 35 - -- VI. 39 - -- VII. 43 - -- VIII. 47 - -- IX. 51 - A Théophile Gautier. 57 - Bonne humeur. 65 - Madame Clorinde. 69 - Le musicien: poëme. I. 73 - -- II. 83 - Contradiction. 89 - Seule. 93 - Madame Clorinde. 97 - Une date. I. 101 - -- II. 105 - -- III. 107 - -- IV. 109 - Muezzin. I. 115 - -- II. 117 - Autre bonjour. 121 - Madame Clorinde. 125 - - -BORDEAUX.--TYP. GOUNOUILHOU. - - - - -DU MÊME AUTEUR. - -EN VENTE - - -Statues et Statuettes; 1 vol. in-18, format Charpentier. - -Histoire du tribunal révolutionnaire; 1 vol. in-18, format Charpentier. - -Rétif de la Bretonne; 1 vol. in-12, avec portrait et autographe (tiré à -500 exemplaires seulement, sur vergé, vélin, Hollande et papier rose). - -Les Aveux d'un pamphlétaire; 1 vol. in-32 collection diamant. - -Monsieur de Cupidon; 1 vol. in-18, format Charpentier. - -Figurines parisiennes; 1 vol. in-32 (collection mignonne). - - -SOUS PRESSE - -L'Inassouvi; 1 vol. in-18, format Charpentier. - - -Bordeaux.--Typ. G. GOUNOUILHOU, place Puy-Paulin, 1. - - - - -Note du transcripteur - - -Hormis la couverture, l'original est imprimé à l'encre rouge. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les vignes du Seigneur, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR *** - -***** This file should be named 63470-8.txt or 63470-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/4/7/63470/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les vignes du Seigneur - -Author: Charles Monselet - -Release Date: October 16, 2020 [EBook #63470] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="break"></div> -<p class="c large top4em">CHARLES MONSELET</p> - -<h1><span class="large">LES VIGNES</span><br /> -DU SEIGNEUR</h1> - -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -VICTOR LECOU, ÉDITEUR<br /> -<span class="small">LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</span><br /> -10, rue du Bouloi, 10</p> - -<p class="c">1854</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">ODE A L'IVRESSE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Ivresse chaude et forte,</div> -<div class="verse i3">A qui j'ouvre ma porte</div> -<div class="verse i3">Les jours de désespoir,</div> -<div class="verse i3">Ivresse, viens ce soir.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, éclate et flamboie!</div> -<div class="verse i3">Ivresse, sois ma joie;</div> -<div class="verse i3">Apaise à flots pressants</div> -<div class="verse i3">La soif de tous mes sens.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, nous irons, ma chère,</div> -<div class="verse i3">Voir sous le réverbère</div> -<div class="verse i3">Les ivrognes ronflants</div> -<div class="verse i3">Et rouges de vins blancs;</div> - -<div class="verse i3 stanza">Et ces fakirs des halles,</div> -<div class="verse i3">Qui rêvent sur les dalles</div> -<div class="verse i3">D'un cabaret impur,</div> -<div class="verse i3">Les yeux fixés au mur.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Sur le seuil des tavernes,</div> -<div class="verse i3">Trébuchants, les yeux ternes,</div> -<div class="verse i3">Ta bouche me dira</div> -<div class="verse i3">Hoffmann et Lantara.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Quelle forme enchantée,</div> -<div class="verse i3">Courtisane-protée,</div> -<div class="verse i3">Quel costume impromptu</div> -<div class="verse i3">Pour moi vêtiras-tu?</div> - -<div class="verse i3 stanza">Auras-tu robe blanche,</div> -<div class="verse i3">Col étroit, lourde hanche,</div> -<div class="verse i3">Et, Champagne engageant,</div> -<div class="verse i3">La couronne d'argent?</div> - -<div class="verse i3 stanza">Seras-tu la coquine</div> -<div class="verse i3">Et svelte Médocquine,</div> -<div class="verse i3">Qu'on boit à petit feu,</div> -<div class="verse i3">Fille de Richelieu?</div> - -<div class="verse i3 stanza">Ou la Flamande épaisse,</div> -<div class="verse i3">Honneur de la kermesse!</div> -<div class="verse i3">Dont Brauwer le fripon</div> -<div class="verse i3">Tracasse le jupon?</div> - -<div class="verse i3 stanza">Terrible ou caressante,</div> -<div class="verse i3">Pâlie ou rougissante,</div> -<div class="verse i3">Au diable l'embarras!</div> -<div class="verse i3">Viens comme tu voudras;</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, pourvu que je voie,</div> -<div class="verse i3">Vieille fille de joie,</div> -<div class="verse i3">Étinceler encor</div> -<div class="verse i3">L'eau-de-vie aux yeux d'or,</div> - -<div class="verse i3 stanza">Sans voile, sans agrafe,</div> -<div class="verse i3">Toute nue, en carafe,</div> -<div class="verse i3">Éclair emprisonné</div> -<div class="verse i3">Sous le cristal orné!</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, je suis ton poëte!</div> -<div class="verse i3">Avant que je te jette</div> -<div class="verse i3">Mes bras autour du cou,</div> -<div class="verse i3">Va mettre le verrou.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Est-ce que tu me boudes?</div> -<div class="verse i3">Pose là tes deux coudes,</div> -<div class="verse i3">Et, pendant que je bois,</div> -<div class="verse i3">Parle-moi d'autrefois.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Te souvient-il, drôlesse,</div> -<div class="verse i3">De ma grande tristesse</div> -<div class="verse i3">Et des pleurs insensés</div> -<div class="verse i3">Que nous avons versés?</div> - -<div class="verse i3 stanza">Heures trop tôt flambées!</div> -<div class="verse i3">Grosses larmes tombées!</div> -<div class="verse i3">Fureurs sous les balcons!</div> -<div class="verse i3">Délires sans flacons.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Bah! si je vous regrette</div> -<div class="verse i3">C'est peut-être en poëte;</div> -<div class="verse i3">Et peut-être ai-je tort</div> -<div class="verse i3">De croire mon cœur mort.</div> - -<div class="verse i3 stanza">L'amour! je le retrouve,</div> -<div class="verse i3">Chaud comme sang de louve,</div> -<div class="verse i3">Au fond du verre ardent</div> -<div class="verse i3">Qui grince sous ma dent.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Mettre, ô folle merveille!</div> -<div class="verse i3">Des baisers en bouteille,</div> -<div class="verse i3">Et, comme une liqueur,</div> -<div class="verse i3">Boire à longs traits son cœur!</div> - -<div class="verse i3 stanza">Aussi bien, ma maîtresse,</div> -<div class="verse i3">C'est toi, toi seule, Ivresse!</div> -<div class="verse i3">Et, dans tes bras de feu,</div> -<div class="verse i3">A tout j'ai dit adieu.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Ah! comme je t'adore,</div> -<div class="verse i3">Effroyable Pandore!</div> -<div class="verse i3">Pourtant, je te le dis,</div> -<div class="verse i3">Souvent je te maudis.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Cet amour que j'étale</div> -<div class="verse i3">Pour toi, belle brutale,</div> -<div class="verse i3">On en sait le pourquoi:</div> -<div class="verse i3">Tu ne trompes pas, toi!</div> - -<div class="verse i3 stanza">Tu ne sais pas, d'usage,</div> -<div class="verse i3">Avec un art sauvage</div> -<div class="verse i3">Tirer les pleurs des yeux:</div> -<div class="verse i3">Tu fais mourir, c'est mieux.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, les coupes sont prêtes,</div> -<div class="verse i3">Madère des tempêtes,</div> -<div class="verse i3">Toi, gin qui fais les fous,</div> -<div class="verse i3">Et vin à quatre sous!</div> - -<div class="verse i3 stanza">Viens, il me faut la lutte</div> -<div class="verse i3">Sous la table en culbute,</div> -<div class="verse i3">Tous deux, à bras le corps,</div> -<div class="verse i3">Et les yeux en dehors.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Les bouteilles qu'on casse,</div> -<div class="verse i3">Les chaises que ramasse</div> -<div class="verse i3">Le plaintif hôtelier,</div> -<div class="verse i3">Tordant son tablier;</div> - -<div class="verse i3 stanza">Les coups, et puis la garde,</div> -<div class="verse i3">Et le sang qu'on regarde</div> -<div class="verse i3">Couler stupidement</div> -<div class="verse i3">Sur le plancher fumant…</div> - -<div class="verse i3 stanza">Prends toute ma tendresse,</div> -<div class="verse i3">Je t'appartiens, Ivresse;</div> -<div class="verse i3">Maintenant c'est ton tour,</div> -<div class="verse i3">Et que meure l'Amour!</div> - -<div class="verse i3 stanza">Meurs, toi qui fus mon maître,</div> -<div class="verse i3">Meurs deux fois;—et peut-être</div> -<div class="verse i3">Qu'un jour, en frappant là,</div> -<div class="verse i3">Plus rien ne répondra!</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">EN MÉDOC</h2> - -<p class="c small">POËME</p> - - -<h3>I.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le pays de Médoc, c'est la verte oasis</div> -<div class="verse">Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne;</div> -<div class="verse">Elle a des bois épais et des étangs fleuris,</div> -<div class="verse">Et des nappes de vigne aux sentiers infinis,</div> -<div class="verse">Belles à réjouir le poëte et l'ivrogne.</div> - -<div class="verse stanza">Elle repose et tremble entre deux vastes eaux;</div> -<div class="verse">L'Océan la dévore et le fleuve la berce;</div> -<div class="verse">La Garonne l'endort au chant de ses roseaux;</div> -<div class="verse">De son pied irrité la mer la bouleverse</div> -<div class="verse">Et change tous les jours les dunes en tombeaux.</div> - -<div class="verse stanza">Le Médoc est charmant: il réjouit la vue;</div> -<div class="verse">J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noyés,</div> -<div class="verse">Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés,</div> -<div class="verse">Ses pins toujours tremblants que traverse la nue,</div> -<div class="verse">Ses innombrables ceps qui croissent par milliers</div> -<div class="verse">Comme au pays normand font les petits pommiers.</div> -<div class="verse">L'âge d'or dans son sein a renoué la trame</div> -<div class="verse">Des anciens jours de paix, de labeur et de foi;</div> -<div class="verse">Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme;</div> -<div class="verse">On y croit aux sorciers, on adore le roi.</div> -<div class="verse">Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles,</div> -<div class="verse">Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles</div> -<div class="verse">Dans les sillons rougis suivant les chariots;</div> -<div class="verse">Alertes compagnons aiguillonnant l'allure</div> -<div class="verse">Des grands bœufs mugissants, qui portent pour parure</div> -<div class="verse">Des grappes à leur tête en guise de grelots.</div> -<div class="verse">Ce ne sont tous les jours que danses et délires,</div> -<div class="verse">Que chansons appelant un chœur d'éclats de rires,</div> -<div class="verse">Un tableau rencontré de Léopold Robert!</div> - -<div class="verse stanza">C'est le pays fertile. Alentour, le désert.</div> -<div class="verse">Alentour, l'étendue immobile et brûlante,</div> -<div class="verse">La terre qui se tait quand la lumière chante,</div> -<div class="verse">Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux.</div> -<div class="verse">Alentour, la misère et sa nudité pâle,</div> -<div class="verse">Le hâve paysan, frileux et souffreteux,</div> -<div class="verse">Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux,</div> -<div class="verse">Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle,</div> -<div class="verse">Le pêcheur dont on voit le talon s'essayer</div> -<div class="verse">Sur le sable endormi qui peut se réveiller…</div> -<div class="verse">Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune</div> -<div class="verse">Cessera de briser ses leviers souverains</div> -<div class="verse">Et d'ébrêcher son sceptre aux cailloux de la dune:</div> -<div class="verse">Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins,</div> -<div class="verse">Qu'il viendrait engloutir le Médoc, à la lune,</div> -<div class="verse">Avec tous ses tritons et ses vassaux marins!</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p2">II.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses</div> -<div class="verse">Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Cyvrac,</div> -<div class="verse">Au milieu des grands crus et des villas fameuses,</div> -<div class="verse">S'égare en vingt détours le bourg de Valeyrac.</div> - -<div class="verse stanza">De loin, on le pressent à ses plaines bénies,</div> -<div class="verse">A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons,</div> -<div class="verse">A sa blanche fumée aux torsades bleuies.</div> -<div class="verse">C'est ce riant hameau que tous nous connaissons.</div> - -<div class="verse stanza">Les meules de foin vert à l'horizon groupées,</div> -<div class="verse">Les vaches, les canards et les petits garçons,</div> -<div class="verse">Des charrettes gisant dans un coin, éclopées;</div> -<div class="verse">La place aux huit ormeaux; l'église, vis-à-vis,</div> -<div class="verse">Où nous avons, enfants, communié jadis;</div> -<div class="verse">Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue,</div> -<div class="verse">Qui penche sans un bruit ses massifs noirs et lourds</div> -<div class="verse">Et finit au tournant de la maison prévue,</div> -<div class="verse">La maison du berceau qui sait nos heureux jours,</div> -<div class="verse">Et les jardins déserts où veillent nos amours!</div> - -<div class="verse stanza">On était en automne, et, par une embellie,</div> -<div class="verse">L'aurore se levait, frissonnante et pâlie:</div> -<div class="verse">Ses voiles teints de pourpre, échappés à ses doigts,</div> -<div class="verse">Balançaient vaguement, comme une large écume,</div> -<div class="verse">Les coteaux d'orient endormis dans la brume,</div> -<div class="verse">Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.</div> -<div class="verse">Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,</div> -<div class="verse">Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés,</div> -<div class="verse">Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe,</div> -<div class="verse">A travers la bruyère et les bleuets ployés.</div> - -<div class="verse stanza">Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane,</div> -<div class="verse">Un lien de velours rouge en dessinait le tour;</div> -<div class="verse">Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane</div> -<div class="verse">Ombrageaient son épaule au limpide contour.</div> -<div class="verse">Un ruban, qui flottait, serrait sa taille fine;</div> -<div class="verse">Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux;</div> -<div class="verse">Et, le long du chemin étroit et sinueux,</div> -<div class="verse">Passait et repassait la blanche mousseline,</div> -<div class="verse">Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux,</div> -<div class="verse">Comme une jeune fée à l'œil qui la devine.</div> -<div class="verse">Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas,</div> -<div class="verse">Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas;</div> -<div class="verse">Coquelicots et lys saluaient leur passage,</div> -<div class="verse">Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage</div> -<div class="verse">Où d'invisibles nids dérobent leur séjour,</div> -<div class="verse">Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour!</div> - -<div class="verse stanza">Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute,</div> -<div class="verse">A ce que je suppose, était moins attachant,</div> -<div class="verse">Car ils parlaient très-fort, et d'instant en instant</div> -<div class="verse">Coupaient par les sentiers pour abréger la route.</div> -<div class="verse">On devinait soudain, à les apercevoir,</div> -<div class="verse">La mère de Lucien et l'oncle de Nicette:</div> -<div class="verse">L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir,</div> -<div class="verse">Veuve encore attrayante et de mine discrète;</div> -<div class="verse">L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi,</div> -<div class="verse">Façon de Carabas engraissé par l'ennui.</div> - -<div class="verse stanza">Ces gens-là possédaient une ancienne futaie,</div> -<div class="verse">Séparée autrefois par une vive haie</div> -<div class="verse">Où s'épanouissait Avril à son retour,</div> -<div class="verse">Et par où les enfants s'entrevirent un jour.</div> -<div class="verse">Ils étaient bien petits, la haie était bien close;</div> -<div class="verse">«Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.»<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></div> -<div class="verse">Mais au printemps prochain, quand les rayons premiers</div> -<div class="verse">Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraîches écloses,</div> -<div class="verse">O bonheur! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers</div> -<div class="verse">Et leur premier baiser s'échangea dans les roses.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La Fontaine: <i>Pyrame et Thisbé</i>.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna.</div> -<div class="verse">Il allait à Paris terminer ses études.</div> -<div class="verse">Que de pleurs, de serments, de gages on donna</div> -<div class="verse">De part et d'autre! Adieu nos chères solitudes!</div> -<div class="verse">Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien!</div> -<div class="verse">Nos chiffres enlacés sur l'écorce des chênes!</div> -<div class="verse">Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines!</div> - -<div class="verse stanza">Nicette soupira tous les jours.—Et Lucien?</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p3">III.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vingt ans et voir Paris! Fuir la province aimée,</div> -<div class="verse">Cette vieille nourrice au front doux et songeur,</div> -<div class="verse">Voir derrière ses pas la porte refermée,</div> -<div class="verse">Sentir sécher l'adieu sur sa lèvre embaumée,</div> -<div class="verse">Et s'en aller où va tout enfant voyageur!</div> -<div class="verse">C'est le destin fatal.—Là-bas est la merveille,</div> -<div class="verse">Dit une voit trompeuse à qui l'on tend l'oreille.</div> - -<div class="verse stanza">Lucien connut Paris; et, comme la plupart,</div> -<div class="verse">Il se laissa gagner par de vaines chimères</div> -<div class="verse">Qui, la rose aux cheveux et la flamme au regard,</div> -<div class="verse">S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart</div> -<div class="verse">Le souvenir faisait ses heures plus amères.</div> -<div class="verse">Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent</div> -<div class="verse">Dans ce monde joyeux, qui le trouva de glace;</div> -<div class="verse">Mais bientôt,—je ne sais quel charme l'attirant—</div> -<div class="verse">Il entra tout entier et demanda sa place.</div> - -<div class="verse stanza">Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or</div> -<div class="verse">Il déchira son cœur et perdit la sagesse;</div> -<div class="verse">Et qu'à ce sol étroit attachant son essor,</div> -<div class="verse">Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse.</div> - -<div class="verse stanza">Il connut de ce temps la sottise et les mœurs,</div> -<div class="verse">Dépouilla désormais ses anciennes humeurs,</div> -<div class="verse">Les femmes de toujours, les folles Cydalises,</div> -<div class="verse">Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement,</div> -<div class="verse">Salamandres d'amour, de toute flamme éprises,</div> -<div class="verse">Passèrent près de lui dans leur essaim charmant.</div> -<div class="verse">Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises,</div> -<div class="verse">Ces mouches sur le teint qui faisaient l'œil moqueur,</div> -<div class="verse">Les mouches d'à présent se portent sur le cœur.</div> -<div class="verse">Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent,</div> -<div class="verse">Lorsque à ton cou d'enfant elles se suspendirent,</div> -<div class="verse">Et que de tes trésors de tendresse amassés</div> -<div class="verse">Elle t'eurent tout pris, sans t'avoir dit: Assez!</div> - -<div class="verse stanza">Si bien qu'à la vendange où l'attendait Nicette,</div> -<div class="verse">Quand s'en revint Lucien, espéré si longtemps,</div> -<div class="verse">Il n'était plus le même,—ô surprise inquiète!—</div> -<div class="verse">Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans.</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p4">IV.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle.</div> -<div class="verse">Debout, et travaillez; c'est l'heure du réveil;</div> -<div class="verse">L'horizon que sillonne une jeune étincelle</div> -<div class="verse">S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil!</div> - -<div class="verse stanza">Et tous, dans le hangar où le maître les parque,</div> -<div class="verse">Comme un bétail grossier sur la paille étendu,</div> -<div class="verse">Hommes, femmes, enfants,—sans donner une marque</div> -<div class="verse">De mécontentement, de sommeil suspendu,—</div> -<div class="verse">Se lèvent pour avoir le pain qui leur est dû.</div> -<div class="verse">Ce sont des paysans aux formes athlétiques,</div> -<div class="verse">Taillés sur le patron des montagnards antiques,</div> -<div class="verse">Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus;</div> -<div class="verse">Un sayon en lambeaux couvre à peine leur torse;</div> -<div class="verse">Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorce,</div> -<div class="verse">Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus.</div> - -<div class="verse stanza">Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle.</div> -<div class="verse">Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer,</div> -<div class="verse">Il gémit sous la vigne: on dirait qu'il recèle</div> -<div class="verse">Une haleine puissante et prompte à s'enflammer.</div> -<div class="verse">Le cadavre géant de l'antique Cybèle,</div> -<div class="verse">Qu'au fond du sol ardent va chercher le rayon,</div> -<div class="verse">Se ranime et tressaille;—aux fentes du sillon</div> -<div class="verse">On croirait voir percer le bout de sa mamelle.</div> - -<div class="verse stanza">On part, musique en tête. On gravit le coteau,</div> -<div class="verse">On pose un pied glissant sur le sable qui grince;</div> -<div class="verse">Puis, à chaque sentier, la troupe se fait mince:</div> -<div class="verse">Ceux-ci sur le versant, ceux-là sur le plateau,</div> -<div class="verse">S'égarent à loisir parmi les feuilles vertes;</div> -<div class="verse">La vigne a remué ses branches entr'ouvertes,</div> -<div class="verse">Et tous ont disparu comme sous un manteau.</div> - -<div class="verse stanza">Le bœuf regarde au loin, traînant l'essieu qui crie,</div> -<div class="verse">Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier</div> -<div class="verse">Traîner ses sabots lourds sur la terre amollie.</div> -<div class="verse">Le chien aboie et court,—on arrive au cuvier.</div> - -<div class="verse stanza">C'est une cave immense, ou plutôt c'est un antre</div> -<div class="verse">Où le vin en courroux monte au nez dès qu'on entre,</div> -<div class="verse">Courant des piliers noirs au cintre surbaissé,</div> -<div class="verse">—Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé.—</div> -<div class="verse">Comme un chœur de Titans, là sont d'énormes cuves</div> -<div class="verse">Où la liqueur mugit comme dans des étuves.</div> -<div class="verse">Douze à quinze garçons, du matin jusqu'au soir,</div> -<div class="verse">Nu-jambes et nu-pieds dansent dans le pressoir,</div> -<div class="verse">Une étrange vigueur en leurs veines circule:</div> -<div class="verse">On les dirait piqués par une tarentule;</div> -<div class="verse">Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants,</div> -<div class="verse">Dans la mare de bois les grappes s'éparpillent;</div> -<div class="verse">Les raisins égorgés éclatent et pétillent;</div> -<div class="verse">Ils courent éperdus, noyés, demi-saignants;</div> -<div class="verse">Toujours monte et descend la brutale cheville,</div> -<div class="verse">Le danseur infernal les brise sans les voir,</div> -<div class="verse">La grappe aux longs bras nus comme un serpent sautille,</div> -<div class="verse">La boisson turbulente écume,—tourne,—brille,</div> -<div class="verse">Et s'égoutte en chantant au fond du réservoir!</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p5">V.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre</div> -<div class="verse">Où de bruit et d'éclat la terre se fait sobre.</div> - -<div class="verse stanza">La chaleur était grande. Au lit de l'occident</div> -<div class="verse">Le soleil retrempait son disque fécondant,</div> -<div class="verse">Fier encor, rejetant son manteau par derrière</div> -<div class="verse">Sur le seuil, où reluit une pourpre dernière,</div> -<div class="verse">—Tête sans diadème et lente à s'effacer;—</div> -<div class="verse">Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne,</div> -<div class="verse">L'autre roi réveillé qui murmure et qui tonne,</div> -<div class="verse">La foudre se rangeait pour le laisser passer!</div> -<div class="verse">La prairie arrêtait ses herbes ondoyantes;</div> -<div class="verse">Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes</div> -<div class="verse">Brûlaient et flamboyaient à ses derniers rayons,</div> -<div class="verse">Et la colline aussi, d'arbres échelonnée,</div> -<div class="verse">Et de rouges vapeurs bordée et couronnée,</div> -<div class="verse">Dressait ses peupliers en muets bataillons;—</div> -<div class="verse">Si qu'un vent étourdi les fouettant de ses ailes</div> -<div class="verse">Jaillissaient aussitôt des milliers d'étincelles!</div> - -<div class="verse stanza">Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts,</div> -<div class="verse">Sous les cieux imprégnés d'une couleur orange,</div> -<div class="verse">Il courait en tous lieux une harmonie étrange,</div> -<div class="verse">De ces ranz inconnus et doux que nous aimons.</div> -<div class="verse">C'étaient des bêlements, des sifflets, des clochettes,</div> -<div class="verse">C'étaient des angélus, des grillons, des musettes,</div> -<div class="verse">Une hymne sainte et grave, un bruit sévère et lent;</div> -<div class="verse">C'était le bruit que fait le jour en s'en allant.</div> - -<div class="verse stanza">Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe,</div> -<div class="verse">Ils allaient à pas lents, joyeux,—heureux déjà;</div> -<div class="verse">Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe,</div> -<div class="verse">Comme si rien d'amer n'avait passé par là.</div> -<div class="verse">Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe.</div> - -<div class="verse stanza">Comme on se séparait, Lucien saisit soudain</div> -<div class="verse">Une main qu'on laissa reposer dans sa main,</div> -<div class="verse">Et puis dit, d'un accent que le regard achève:</div> -<div class="verse">—Ce soir, près de l'étang…—Nicette avait frémi,</div> -<div class="verse">Sa blanche main s'était retirée à demi;</div> -<div class="verse">Et, son œil s'entr'ouvrant comme au milieu d'un rêve,</div> -<div class="verse">Elle le regarda. Lucien la salua,</div> -<div class="verse">Et de l'air d'un Don Juan à grands pas s'éloigna.</div> - -<div class="verse stanza">Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre allée</div> -<div class="verse">Vers la pointe du bourg, au fond de la vallée,</div> -<div class="verse">Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison</div> -<div class="verse">Noirâtre sous le lierre et de chênes voilée;</div> -<div class="verse">Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason;</div> -<div class="verse">Elle est haute et bardée en style de prison.</div> -<div class="verse">On la dirait déserte. Une seule croisée</div> -<div class="verse">Derrière s'ouvre un peu, petite, treillissée,</div> -<div class="verse">Des vases sur le bord, penchant sur un bassin.</div> -<div class="verse">On entendait alors le son d'un clavecin.</div> - -<div class="verse stanza">Nicette alla livrer sa tête rose et chaude</div> -<div class="verse">Au vent de la croisée; et, le front dans les doigts,</div> -<div class="verse">Elle regarda fuir les horizons étroits.</div> -<div class="verse">Un ver-luisant dardait sa flamme d'émeraude;</div> -<div class="verse">Un vent plaintif courait dans un air vaporeux,</div> -<div class="verse">Un linot réveillé chantait, fermant les yeux;</div> -<div class="verse">Les feuilles bruissaient, les ronces endormies</div> -<div class="verse">S'agitaient comme au pas des gazelles amies.</div> -<div class="verse">Sous ces parfums d'amour sa tête s'inclina—</div> -<div class="verse">Quand sept fois lentement la pendule sonna…</div> -<div class="verse">Elle eut peur et trembla. La fenêtre fermée,</div> -<div class="verse">Elle prit sa mantille et se mit à genoux.</div> -<div class="verse">Dans un brun cadre d'or la Vierge bien aimée</div> -<div class="verse">Épanchait sur son front son regard le plus doux.</div> - -<div class="verse stanza">—Vierge, faut-il aller ce soir au rendez-vous?</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p6">VI.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette.</div> -<div class="verse">Elle marchait sans bruit et semblait inquiète.</div> -<div class="verse">On eût dit que ses pas l'effrayaient, et souvent</div> -<div class="verse">Elle se détournait pour écouter le vent.</div> - -<div class="verse stanza">C'était près de l'étang où se mire, étonnée,</div> -<div class="verse">La lune dans les joncs de vapeurs couronnée,</div> -<div class="verse">Et qui semble flotter,—fantastique tableau,—</div> -<div class="verse">Allongée et plissée à chaque rond de l'eau.</div> - -<div class="verse stanza">L'heure du rendez-vous était pourtant venue.</div> -<div class="verse">Nicette ressentait une crainte inconnue,</div> -<div class="verse">Et disait fréquemment, cherchant à contenir</div> -<div class="verse">Le trouble de son cœur:—Comme il tarde à venir!</div> - -<div class="verse stanza">Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre;</div> -<div class="verse">Et, sa main s'en prenant à des touffes de lierre,</div> -<div class="verse">Elle les effeuillait, et d'un pied agité</div> -<div class="verse">Les enterrait au fond du gazon argenté.</div> - -<div class="verse stanza">Lucien n'arrivait pas.—O mon Dieu! disait-elle,</div> -<div class="verse">D'où vient que mon front brûle et que ma foi chancelle?</div> -<div class="verse">Patience! Sans doute il n'est pas assez tard.</div> -<div class="verse">Il ignore le mal que me fait son retard.</div> - -<div class="verse stanza">Elle essayait alors de chasser sa tristesse.</div> -<div class="verse">La nuit versait partout une limpide ivresse;</div> -<div class="verse">Et les plantes ouvraient, à son tiède baiser,</div> -<div class="verse">Leur sein d'or où la mouche aime à se reposer.</div> - -<div class="verse stanza">—C'est étrange pourtant, pensait la jeune fille,</div> -<div class="verse">Dont un tressaillement soulevait la mantille;</div> -<div class="verse">La campagne est ce soir si douce à l'entretien,</div> -<div class="verse">Cette nuit est si belle et rayonne si bien!</div> - -<div class="verse stanza">C'est qu'il ne m'aime plus; et je suis effacée</div> -<div class="verse">De son cœur, à présent, comme de sa pensée.</div> -<div class="verse">Notre amour a duré notre enfance, c'est tout.</div> -<div class="verse">Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout.</div> - -<div class="verse stanza">Et Nicette penchait, entre ses mains voilée,</div> -<div class="verse">Sa jeune tête pâle et toute débouclée.</div> -<div class="verse">La brise s'en jouait, et courait par moment</div> -<div class="verse">Sous les sombres tilleuls harmonieusement.</div> - -<div class="verse stanza">Déjà, bande joyeuse! au bas de la vallée</div> -<div class="verse">Les vendangeurs dansaient sous la treille étoilée,</div> -<div class="verse">Mais, traversant les prés, la danse et la chanson</div> -<div class="verse">Expiraient auprès d'elle ainsi qu'un faible son.</div> - -<div class="verse stanza">Pourtant, la pauvre enfant, elle espérait sans cesse.</div> -<div class="verse">Comme des diamants tombés dans l'herbe épaisse,</div> -<div class="verse">Ses pleurs longtemps tenus se répandaient tout bas,</div> -<div class="verse">Elle attendait toujours.—Lucien ne venait pas.</div> - -<div class="verse stanza">C'est qu'à l'heure où, cédant à sa pensée indigne,</div> -<div class="verse">Il accourait vers elle, en traversant la vigne,</div> -<div class="verse">Un remords généreux, au détour du chemin,</div> -<div class="verse">Comme un ange du ciel l'avait pris par la main.</div> - -<div class="verse stanza">Tout à coup, du milieu de son insouciance,</div> -<div class="verse">S'éleva contre lui sa jeune conscience;</div> -<div class="verse">Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher</div> -<div class="verse">Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher.</div> - -<div class="verse stanza">Alors il reporta ses regards en arrière;</div> -<div class="verse">Sa jeunesse à son cœur remonta tout entière;</div> -<div class="verse">Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois,</div> -<div class="verse">Il s'enfuit en cachant sa tête entre ses doigts.</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p7">VII.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un petit cabinet—nu,—blanc;—une croisée</div> -<div class="verse">Ouverte,—un lourd rideau tout trempé de rosée;</div> -<div class="verse">Devant un noir pupitre—un jeune homme,—c'est tout.</div> -<div class="verse">Au dehors la campagne, et le calme partout.</div> -<div class="verse">Il travaille. Un rayon égaré s'éparpille</div> -<div class="verse">Dans un coin du plancher dont la poudre scintille;</div> -<div class="verse">Une brise suave agite l'air tiédi</div> -<div class="verse">Qu'emplit de son bourdon un frelon étourdi.</div> -<div class="verse">L'angélus argentin tinte au fond du village,</div> -<div class="verse">Dans un arbre,—à côté,—les oiseaux font tapage.</div> - -<div class="verse stanza">Il écrit. Son front clair est à demi-penché,</div> -<div class="verse">Comme fait un poëte à son livre attaché.</div> -<div class="verse">C'est Lucien; il écrit une lettre à Nicette,</div> -<div class="verse">Une lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite:</div> -<div class="verse">«—Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien,</div> -<div class="verse">Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre,</div> -<div class="verse">Une voix, qui priait, à moi s'est fait entendre.</div> -<div class="verse">Sais-tu? c'était la voix de ton ange gardien.</div> -<div class="verse">Je n'ai pu résister. C'est parce que je t'aime</div> -<div class="verse">Que je suis, ce soir-là, revenu sur mes pas;</div> -<div class="verse">Cela te semble étrange et peu croyable même,</div> -<div class="verse">Nicette; mais un jour tu me pardonneras.</div> - -<div class="verse stanza">»Ce n'est pas tout non plus. Ton front égal encore,</div> -<div class="verse">Qu'ont rarement terni de soucieux instants,</div> -<div class="verse">S'éclaire aux blancs rayons d'une durable aurore:</div> -<div class="verse">Dans ta jeune pensée il est toujours printemps.</div> -<div class="verse">Néanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette:</div> -<div class="verse">La beauté de la femme en tes traits se reflète,</div> -<div class="verse">Et celui qui te voit, beau lys épanoui,</div> -<div class="verse">S'arrête, et bien longtemps te regarde, ébloui.</div> -<div class="verse">Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte,</div> -<div class="verse">Je veux la préserver de toute sombre atteinte,</div> -<div class="verse">Écarter d'alentour tout soupçon alarmant,</div> -<div class="verse">Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment</div> -<div class="verse">Garder cette beauté sereine et fortunée</div> -<div class="verse">Que te donna le ciel et que tu m'as donnée…»</div> - -<div class="verse stanza">Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin</div> -<div class="verse">Soulevait le rideau qui voilait sa fenêtre.</div> -<div class="verse">Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain;</div> -<div class="verse">Cramponné par dehors, et regardant en traître,</div> -<div class="verse">Se penchait dans la chambre un liseron mutin.</div> - -<div class="verse stanza">Il reprit:—«Maintenant, il faut plus de réserve</div> -<div class="verse">Dans nos mystérieux et tendres rendez-vous.</div> -<div class="verse">—Cela me coûtera—pour que Dieu nous conserve</div> -<div class="verse">Son indulgent regard qui fait les jours plus doux.</div> -<div class="verse">Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies,</div> -<div class="verse">Comme nous faisions, nous égarer le soir.</div> -<div class="verse">L'heure est trop dangereuse aux vagues rêveries;</div> -<div class="verse">Il ne faut plus aller sur le banc nous asseoir.</div> -<div class="verse">Te souvient-il du jour où, sous l'épais ombrage,</div> -<div class="verse">Nous marchions, pensifs, en chemin attardés?</div> -<div class="verse">Nous voyant seuls tous deux, un homme du village</div> -<div class="verse">Nous a—se détournant—plusieurs fois regardés.</div> -<div class="verse">Cela te fit monter la rougeur au visage.</div> -<div class="verse">Il ne faut plus rougir, Nicette; et pour cela</div> -<div class="verse">Il faut être ma femme; or, mon bonheur est là.</div> - -<div class="verse stanza">»J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette;</div> -<div class="verse">J'ai fini. Mon souci, je l'ai dit tout entier;</div> -<div class="verse">Et j'ai laissé tomber mon cœur sur ce papier.</div> -<div class="verse">J'ai l'âme maintenant légère et satisfaite,</div> -<div class="verse">C'est le ciel qui m'a fait cette douce leçon.</div> -<div class="verse">A mes yeux, désormais, la nature est plus belle;</div> -<div class="verse">J'entends passer dans l'air comme un battement d'aile,</div> -<div class="verse">Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson!»</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p8">VIII.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans tous les environs la vendange était faite.</div> -<div class="verse">Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'était la fête;</div> -<div class="verse">Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ,</div> -<div class="verse">Adieu paniers:—dansons et chantons sans retard!</div> - -<div class="verse stanza">On arrivait déjà d'une lieue à la ronde.</div> -<div class="verse">Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,</div> -<div class="verse">Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon;</div> -<div class="verse">Et, gravement pimpants et la mine essoufflée,</div> -<div class="verse">Ils couraient, car déjà derrière la vallée</div> -<div class="verse">On entendait le bruit rauque d'un violon.</div> - -<div class="verse stanza">Je ne vous dirai pas,—à la façon flamande,—</div> -<div class="verse">L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande</div> -<div class="verse">Que l'on avait ce soir appendue au brandon;</div> -<div class="verse">Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles,</div> -<div class="verse">Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles:</div> -<div class="verse">Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon.</div> - -<div class="verse stanza">Ah! parlez-moi plutôt des temps mythologiques</div> -<div class="verse">Où le ciel se peuplait de héros et de dieux,</div> -<div class="verse">Où le monde passait dans des splendeurs magiques,</div> -<div class="verse">Où l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux!—</div> -<div class="verse">C'était sur quelque mont solitaire et sauvage,</div> -<div class="verse">A l'heure où le soleil déserte le rivage;</div> -<div class="verse">On voyait accourir, partis dès le matin,</div> -<div class="verse">Les bergers empressés de maint vallon lointain.</div> -<div class="verse">Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie</div> -<div class="verse">La façade du temple était ensevelie;</div> -<div class="verse">Un satyre cornu sculpté sur le fronton,</div> -<div class="verse">Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston;</div> -<div class="verse">Et les nymphes, autour du satyre pressées,</div> -<div class="verse">Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.</div> - -<div class="verse stanza">Est-ce une vision, poëte, où sommes-nous?</div> -<div class="verse">Ardente, l'œil pourpré, la bacchanale antique</div> -<div class="verse">Se dresse devant moi sous le sacré portique.</div> -<div class="verse">Voici le sanctuaire et le peuple à genoux!</div> - -<div class="verse stanza">Evohé! Evohé! quel feu divin m'embrase!</div> -<div class="verse">Je sens bouillir mon front sous l'éclair qui le rase,</div> -<div class="verse">Dans le fond de mon cœur je sens gronder ma voix:</div> -<div class="verse">Le voile de mes yeux se déchire et je vois!</div> - -<div class="verse stanza">En marche! promenez devant nous les corbeilles,</div> -<div class="verse">Que le son des tambours disperse les abeilles,</div> -<div class="verse">Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin</div> -<div class="verse">S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin!</div> -<div class="verse">Mêlons à nos cheveux de douces violettes;</div> -<div class="verse">Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes,</div> -<div class="verse">Et d'une voix unie au mode lydien</div> -<div class="verse">Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien!</div> -<div class="verse">Allez, versez le miel de la muse lyrique;</div> -<div class="verse">Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique.</div> -<div class="verse">Venez, les Égipans, les Faunes des jardins,</div> -<div class="verse">Les Satyres barbus avec vos peaux de daims;</div> -<div class="verse">Venez, les chèvres-pieds; accourez, les Bacchides;</div> -<div class="verse">Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes;—</div> -<div class="verse">Et dansons! ébranlons sous nos pieds la forêt!</div> -<div class="verse">Comme déjà le sol tournoie et disparaît!</div> -<div class="verse">L'arbre semble alourdi comme un autre Silène;</div> -<div class="verse">Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine;</div> -<div class="verse">De notre cercle immense ardent à fendre l'air</div> -<div class="verse">Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair!</div> -<div class="verse">Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle,</div> -<div class="verse">Dansons!—Hécate luit sur les pâles marais,</div> -<div class="verse">Le vent du soir se lève impétueux et frais;</div> -<div class="verse">Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle.</div> -<div class="verse">Dansons!—Et vous Cinthie, Euphrosine, Aglaé,</div> -<div class="verse">Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades,</div> -<div class="verse">Notre patère est vide; encore, mes thyades!</div> -<div class="verse">Et buvons et dansons!—Evohé! Evohé!…</div> -</div> - - -<h3 id="ch2p9">IX.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je sais une maison, du côté de Lesparre,</div> -<div class="verse">Qu'un fossé seulement de la route sépare.</div> -<div class="verse">—On y voit un perron et deux lions devant.—</div> -<div class="verse">Seul, à la regarder je m'arrêtais souvent;</div> -<div class="verse">Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques</div> -<div class="verse">Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques.</div> - -<div class="verse stanza">Cet enclot printanier, propice aux heureux jours,</div> -<div class="verse">Enferme deux époux que vous savez,—Madame,</div> -<div class="verse">Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme,</div> -<div class="verse">Et le ciel a béni leurs charmantes amours.</div> -<div class="verse">Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe</div> -<div class="verse">Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés,</div> -<div class="verse">A travers la bruyère et les bleuets ployés,</div> -<div class="verse">Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe.</div> -<div class="verse">—Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds.—</div> -<div class="verse">Quand nous voyagerons, l'été prochain peut-être,</div> -<div class="verse">Nous passerons par là, car il faut les connaître.</div> - -<div class="verse stanza">Lucien est un chasseur habile dans son art,</div> -<div class="verse">Et puis un agronome. Il a mainte visite</div> -<div class="verse">Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite,</div> -<div class="verse">Nul doute qu'on n'en fasse un préfet—mais plus tard.</div> - -<div class="verse stanza">Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle;</div> -<div class="verse">J'ai dansé cet hiver une valse avec elle.</div> -<div class="verse">Un procureur du roi se montrait assidu</div> -<div class="verse">Sur ses pas;—vous pensez si c'était temps perdu!</div> - -<div class="verse stanza">Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire.</div> -<div class="verse">Madame, vous avez fait acte méritoire</div> -<div class="verse">En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets,</div> -<div class="verse">Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets</div> -<div class="verse">Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne,</div> -<div class="verse">Restons encore une heure, et souffrez que je sonne,</div> -<div class="verse">Afin que vos laquais, en rallumant le feu,</div> -<div class="verse">Apportent vos albums sur la table de jeu</div> -<div class="verse">Et puis nous causerons—près de la cheminée</div> -<div class="verse">Qui bourdonne en lançant sa flamme mutinée—</div> -<div class="verse">De tout ce qui n'est pas sérieux ou profond,</div> -<div class="verse">De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">A THEOPHILE GAUTIER</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Nous étions cinq ou six poëtes</div> -<div class="verse i2">Dans le divan Le Peletier,</div> -<div class="verse i2">Lorsque—trop rares sont ces fêtes!—</div> -<div class="verse i2">L'autre soir, tu parus, Gautier.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Je ne sais quelle humeur quinteuse</div> -<div class="verse i2">M'avait faite un vin bourguignon,</div> -<div class="verse i2">Et mis sur ma langue pâteuse</div> -<div class="verse i2">L'accent d'un critique grognon.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Comme un chat ferait d'un rosaire,</div> -<div class="verse i2">Ressuscitant de vieux lazzis,</div> -<div class="verse i2">J'égrenais ton vocabulaire</div> -<div class="verse i2">De diamants et de rubis.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Tout emmailloté de morale,</div> -<div class="verse i2">Je blâmais tes tons enivrés,</div> -<div class="verse i2">Et de ta forme sculpturale</div> -<div class="verse i2">Les angles aux reflets dorés.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Au grand style, à tout ce que j'aime,</div> -<div class="verse i2">Dès le début ayant failli,</div> -<div class="verse i2">Je parlai longuement sur ce thème</div> -<div class="verse i2">Comme Alexandre Dufaï<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Critique du temps, sans valeur.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">C'était surtout à ton école</div> -<div class="verse i2">Que j'en voulais; à ces enfants</div> -<div class="verse i2">Qui, dans un pan de ton étole</div> -<div class="verse i2">Se font des manteaux si bouffants;</div> - -<div class="verse i2 stanza">A ce groupe de flatteurs blêmes</div> -<div class="verse i2">Que l'on voit courbés et furtifs,</div> -<div class="verse i2">Dans tes livres, dans tes poëmes,</div> -<div class="verse i2">Ramasser tes bouts d'adjectifs;</div> - -<div class="verse i2 stanza">A ces enragés coloristes</div> -<div class="verse i2">Devant lesquels Diaz pâlit,</div> -<div class="verse i2">Si brillants et pourtant si tristes,</div> -<div class="verse i2">Orientaux de chianlit!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Adeptes d'un art inutile,</div> -<div class="verse i2">Race d'employés au Trésor,</div> -<div class="verse i2">Dans le Sacramento du style</div> -<div class="verse i2">Recherchant des pépites d'or.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ce qu'il fait derrière toi, maître,</div> -<div class="verse i2">Ce troupeau si peu clairvoyant,</div> -<div class="verse i2">Il ne s'en doute pas peut-être:</div> -<div class="verse i2">C'est du Delille flamboyant!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et bien! oui, j'étais en colère,</div> -<div class="verse i2">J'allais, voix en quête d'échos,</div> -<div class="verse i2">Comme le prince atrabilaire</div> -<div class="verse i2">Criant: «Des mots! des mots! des mots!»</div> - -<div class="verse i2 stanza">J'étais cruel. De leur folie</div> -<div class="verse i2">Tu n'es pas responsable, toi,</div> -<div class="verse i2">Noble vin, dont ils sont la lie,</div> -<div class="verse i2">Musique, dont ils sont l'aboi.</div> - -<div class="verse i2 stanza">J'étais injuste. Mais quand même</div> -<div class="verse i2">J'aurais eu froidement raison,</div> -<div class="verse i2">Quant à mon imprudent blasphème</div> -<div class="verse i2">J'eusse conquis l'opinion;</div> - -<div class="verse i2 stanza">J'omettais dans mon injustice</div> -<div class="verse i2">L'enfer auquel on t'a lié,</div> -<div class="verse i2">Cet intolérable supplice</div> -<div class="verse i2">Par Monsieur de Sade oublié:</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le feuilleton!—Triste machine,</div> -<div class="verse i2">Qui fait du matin jusqu'au soir</div> -<div class="verse i2">Fonctionner, comme l'usine,</div> -<div class="verse i2">L'intelligence au désespoir!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Voilà bientôt dix-sept années,</div> -<div class="verse i2">Laps immense! tourment sans fin!</div> -<div class="verse i2">Que les muses infortunées</div> -<div class="verse i2">Maudissent en chœur Girardin;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Lui qui, dans son avide joie,</div> -<div class="verse i2">T'a cloué, Prométhée hardi,</div> -<div class="verse i2">Et qui donne à manger ton foie</div> -<div class="verse i2">Au feuilleton, chaque lundi!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand, loin de notre humaine sphère,</div> -<div class="verse i2">La rime voudrait t'emmener,</div> -<div class="verse i2">C'est ton article qu'il faut faire,</div> -<div class="verse i2">Tout Plaute a sa meule à tourner.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Apprête donc ta plume agile</div> -<div class="verse i2">Pour le journal du lendemain:</div> -<div class="verse i2">L'inspiration dit Virgile,</div> -<div class="verse i2">Le feuilleton dit Laurencin.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ah! grand et malheureux poëte</div> -<div class="verse i2">Par la prose toujours rongé,</div> -<div class="verse i2">Ce délire que je regrette,</div> -<div class="verse i2">Tu devais en être vengé:</div> - -<div class="verse i2 stanza">A mon tour,—que Dieu me pardonne!—</div> -<div class="verse i2">Aujourd'hui je change de ton,</div> -<div class="verse i2">Car ces stances, je les griffonne</div> -<div class="verse i2">Sur la marge d'un feuilleton.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">BONNE HUMEUR</h2> - -<p class="c small">SONNET IRRÉGULIER</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu?</div> -<div class="verse i2">Mettons-nous vite à nos toilettes;</div> -<div class="verse">Moi, je veux être un clown harnaché de sonnettes</div> -<div class="verse i2">Et coiffé d'un bonnet pointu</div> - -<div class="verse stanza">Toi, tu seras marquise, avec des violettes</div> -<div class="verse i2">Au creux de ton sein court vêtu;</div> -<div class="verse">Et de ta bouche en cœur, et de ton œil battu</div> -<div class="verse i2">Naîtront sourires et paillettes.</div> - -<div class="verse stanza">Puis, tu prendras ton loup acheté chez Babin</div> -<div class="verse i2">Avec sa barbe de satin,</div> -<div class="verse">Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence,</div> - -<div class="verse i2 stanza">Petit voile rose au menton,</div> -<div class="verse i2">D'où nous est venu ce dicton:</div> -<div class="verse">«Du côté de la barbe est la toute-puissance.»</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">MADAME CLORINDE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La semaine dernière, à travers mon binocle,</div> -<div class="verse i3">Étant à l'Opéra,</div> -<div class="verse">—Mignonne statuette enlevée à son socle—</div> -<div class="verse i3">Je vis passer un rat.</div> - -<div class="verse stanza">Mais un rat, sur ma foi, de structure divine,</div> -<div class="verse i3">Un rat fluet, coquin;</div> -<div class="verse">Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine,</div> -<div class="verse i3">Et l'œil américain.</div> - -<div class="verse stanza">Des quinquets de la rampe où je voyais reluire</div> -<div class="verse i3">Les coins d'or de ses bas,</div> -<div class="verse">Elle jetait à tous un agaçant sourire</div> -<div class="verse i3">Entre deux entrechats.</div> - -<div class="verse stanza">Ses bras nus paraissaient appeler des caresses,</div> -<div class="verse i3">Arrondis ou tombants,</div> -<div class="verse">Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses</div> -<div class="verse i3">Et deux nœuds de rubans.</div> - -<div class="verse stanza">Pas vingt ans!—Et déjà, ses ennuis, ses caprices,</div> -<div class="verse i3">Qui pourrait les compter?</div> -<div class="verse">Et combien t'ont donné, petit rat de coulisses,</div> -<div class="verse i3">Leur cœur à grignotter!</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LE MUSICIEN</h2> - -<p class="c small">POËME<br /> -DÉDIÉ A M. JULES DE GÈRES</p> - - -<h3>I.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Dans une rue extrêmement tranquille,</div> -<div class="verse i1">Au bord de l'eau, près de Saint-Louis-en-l'IIe,—</div> -<div class="verse i1">Est au cinquième, un pauvre appartement,</div> -<div class="verse i1">Par le soleil visité rarement.</div> -<div class="verse i1">Rien c'est moins gai que ce froid domicile:</div> -<div class="verse i1">Le plancher ploie, et le plafond jauni</div> -<div class="verse i1">A des soupirs de vieillesse et d'ennui.</div> -<div class="verse i1">Là, chaque meuble est d'une étrange mode,</div> -<div class="verse i1">D'un siècle éteint pâle et soigneux reflet:</div> -<div class="verse i1">Boule a fourni l'armoire et la commode,</div> -<div class="verse i1">Le Directoire a sculpté le buffet.</div> -<div class="verse i1">Sur le foyer, un miroir de Venise</div> -<div class="verse i1">S'incline encore, à demi-détamé,</div> -<div class="verse i1">Devant l'œil bleu d'une ombre de marquise</div> -<div class="verse i1">Qui lui sourit dans son cadre enfumé.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Vers la croisée, au fond d'une bergère,</div> -<div class="verse i1">—Matin et soir,—à l'ombre du rideau,</div> -<div class="verse i1">Est un vieillard qui, d'une main légère,</div> -<div class="verse i1">A son archet fait chanter un rondeau.</div> -<div class="verse i1">Il est petit, de mine guillerette;</div> -<div class="verse i1">Son œil tremblotte,—et sa jambe maigrette</div> -<div class="verse i1">Bat la mesure avec précision.</div> -<div class="verse i1">Toute son âme est dans son violon.</div> -<div class="verse i1">Un vieil habit, fait d'une étoffe bleue,</div> -<div class="verse i1">Grimpe au sommet de son chef dépouillé;</div> -<div class="verse i1">Sur le collet trotte une mince queue</div> -<div class="verse i1">Dans un ruban, lézard entortillé.</div> -<div class="verse i1">Quatre-vingts ans ont rendu respectable</div> -<div class="verse i1">Aux yeux de tous ce pauvre et frêle corps,</div> -<div class="verse i1">D'où la pensée à jamais regrettable</div> -<div class="verse i1">Fuit chaque jour en plus faibles accords.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Un peu plus loin est assise sa fille,</div> -<div class="verse i1">—Vieille déjà,—qui travaille à l'aiguille.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Monsieur Médard est de l'ancien parti</div> -<div class="verse i1">Contre Mozart, Gluck <i lang="it" xml:lang="it">e tutti quanti</i>;</div> -<div class="verse i1">L'art actuel n'a plus rien qui l'inspire,</div> -<div class="verse i1">Et quand Paris court à Donizetti,</div> -<div class="verse i1">Son violon se plaît seul à redire</div> -<div class="verse i1">Les airs charmants d'<i>Azor</i> et de <i>Zémire</i>.</div> -<div class="verse i1">Il a gardé son culte tout entier</div> -<div class="verse i1">Aux souvenirs du beau siècle dernier</div> -<div class="verse i1">Et le plaisir dans ses rides se joue</div> -<div class="verse i1">Quand, chevrottant un morceau du <i>Devin</i>,</div> -<div class="verse i1">Il se souvient qu'à cet endroit divin</div> -<div class="verse i1">Le grand Rousseau l'a tapé sur la joue.</div> -<div class="verse i1">Dans ce temps-là, monsieur Médard était</div> -<div class="verse i1">Jeune et fringant, il courait les ruelles.</div> -<div class="verse i1">De l'Opéra, que sans cesse il hantait,</div> -<div class="verse i1">Mieux que personne il savait les nouvelles.</div> -<div class="verse i1">S'il voulait bien, que ne dirait-il pas?</div> -<div class="verse i1">Combien de fois, pour mainte peccadille,</div> -<div class="verse i1">Il a risqué ses jours à la Bastille!</div> -<div class="verse i1">Il disputa, raconte-t-il tout bas,</div> -<div class="verse i1">Un mois entier le cœur d'une danseuse</div> -<div class="verse i1">A certain duc de maison vaniteuse;</div> -<div class="verse i1">Et c'étaient là de ses moindres ébats.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Ce n'était rien pourtant qu'un pauvre diable,</div> -<div class="verse i1">Léger vêtu, qui courait le cachet;</div> -<div class="verse i1">Mais il avait un esprit agréable,</div> -<div class="verse i1">Vingt ans à peine, une mine sortable,</div> -<div class="verse i1">L'œil bien fendu, puis un bon coup d'archet.</div> -<div class="verse i1">Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnaître:</div> -<div class="verse i1">Son coup d'essai valut un coup de maître.</div> -<div class="verse i1">Il débuta, je crois, dans <i>le Buron</i>,</div> -<div class="verse i1">—Pièce en couplets, fort médiocre en somme,—</div> -<div class="verse i1">Par un duo pour flûte et violon,</div> -<div class="verse i1">Qui lui valut, grâce à Monsieur Anseaume,</div> -<div class="verse i1">D'être placé dans les premiers dessus,</div> -<div class="verse i1">Près du souffleur, au pied de mille écus.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Ce fut alors qu'il épousa sa femme.</div> -<div class="verse i1">Son souvenir lui déchire encor l'âme.</div> -<div class="verse i1">Lui, dont le cœur avait souvent battu,</div> -<div class="verse i1">N'avait jamais osé rêver de vierge</div> -<div class="verse i1">Plus rayonnante en sa jeune vertu.</div> -<div class="verse i1">Elle tenait une petite auberge.</div> -<div class="verse i1">—Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret</div> -<div class="verse i1">Jamais minois fripon et vin clairet</div> -<div class="verse i1">Dans aucun temps, dans aucune patrie,</div> -<div class="verse i1">Aient laissé froid un fils de Polymnie?</div> -<div class="verse i1">Notre Médard était trop de son temps</div> -<div class="verse i1">Pour dédaigner alors un tel usage:</div> -<div class="verse i1">Chaque bouchon recevait son hommage,</div> -<div class="verse i1">Mais celui-ci rendit ses goûts constants.</div> -<div class="verse i1">On l'y voyait du soir jusqu'à l'aurore</div> -<div class="verse i1">Venir gaîment s'accouder, verre en main,</div> -<div class="verse i1">Pour revenir le lendemain encore,</div> -<div class="verse i1">Plus altéré d'amour et de bon vin.</div> -<div class="verse i1">Il l'épousa.—Quarante-cinq années</div> -<div class="verse i1">D'un doux bonheur, qui leur furent données,</div> -<div class="verse i1">Rouvrent toujours dans le cœur du vieillard</div> -<div class="verse i1">L'amer regret de l'éternel départ.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Ils habitaient tous deux cette chambrette,</div> -<div class="verse i1">Quand de Feydeau l'insolent directeur</div> -<div class="verse i1">Lui fit savoir, comme grande faveur,</div> -<div class="verse i1">Qu'on l'admettait à prendre sa retraite.</div> -<div class="verse i1">Il en tomba malade. Son orgueil,</div> -<div class="verse i1">Contre un tel coup, se trouva sans défense</div> -<div class="verse i1">Mais il jura de venger cette offense,</div> -<div class="verse i1">Dût Apollon couvrir son front de deuil.</div> -<div class="verse i1">Il fut longtemps pensif, acariâtre;</div> -<div class="verse i1">Puis, un matin, pour punir son pays,</div> -<div class="verse i1">Il s'engagea dans un petit théâtre</div> -<div class="verse i1">De pantomime, au faubourg Saint-Denis.</div> -<div class="verse i1">Mais l'énergie en lui s'était usée:</div> -<div class="verse i1">De son talent aucun ne s'aperçut;</div> -<div class="verse i1">Et quand sa femme en ce temps-là mourut,</div> -<div class="verse i1">Il s'en revint, l'âme à demi-brisée,</div> -<div class="verse i1">Finir sa vie où son cœur la connut.</div> - -<div class="verse i1 stanza">C'est dans ces lieux,—où veille son histoire</div> -<div class="verse i1">En riens charmants inscrits en mille endroits,—</div> -<div class="verse i1">Qu'il a vécu, recueillant sa mémoire,</div> -<div class="verse i1">Entre ces murs aujourd'hui gris et froids,</div> -<div class="verse i1">Tristes de tout le bonheur d'autrefois.</div> -<div class="verse i1">Sa fille coud; lui, fredonne à voix basse,</div> -<div class="verse i1">Ou, quelquefois, abandonnant sa place,</div> -<div class="verse i1">Il va chercher, de l'air le plus discret,</div> -<div class="verse i1">Un vieux cahier dans un tiroir secret.</div> -<div class="verse i1">Il en essuie avec soin la poussière;</div> -<div class="verse i1">Avec respect son œil le considère,</div> -<div class="verse i1">Car c'est son œuvre à lui, son opéra!</div> -<div class="verse i1">Dans tous les temps il en a fait mystère;</div> -<div class="verse i1">Après sa mort seulement on l'aura.</div> -<div class="verse i1">C'est là dedans qu'il a mis son génie,</div> -<div class="verse i1">Qu'il a versé sa joie et son regret;</div> -<div class="verse i1">Il l'a refait quatre fois. Le sujet</div> -<div class="verse i1">En est tiré de la mythologie.</div> -<div class="verse i1">—Aussi, faut-il le voir en cet instant,</div> -<div class="verse i1">La main tremblante et le cœur palpitant,</div> -<div class="verse i1">Comme il le tient! afin qu'on ne l'emporte,</div> -<div class="verse i1">Pour un voleur lui-même on le prendrait.</div> -<div class="verse i1">D'un pied furtif il va fermer la porte;</div> -<div class="verse i1">Et, revenant près de son chevalet,</div> -<div class="verse i1">Sur son archet il pose la sourdine,</div> -<div class="verse i1">De peur—qui sait?—qu'une oreille voisine,</div> -<div class="verse i1">En entendant ces chants venus des cieux,</div> -<div class="verse i1">Ne lui ravisse un bien si précieux!</div> - -<div class="verse i1 stanza">Ah, ces jours-là, ce sont ses jours de fête!</div> -<div class="verse i1">Monsieur Médard alors n'a plus sa tête:</div> -<div class="verse i1">Et qu'en passant monte, l'après-midi,</div> -<div class="verse i1">Un de ces vieux, d'humeur encor follette,</div> -<div class="verse i1">Par le soleil de printemps dégourdi,</div> -<div class="verse i1">En route, allons,—et vive la goguette!</div> -<div class="verse i1">Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuyés,</div> -<div class="verse i1">Guiguant de l'œil la blonde et la brunette,</div> -<div class="verse i1">Cahin caha, souriant et ployés,</div> -<div class="verse i1">S'entretenant de choses d'amourette.</div> -<div class="verse i1">A la barrière, aux <i>Amis du Printemps</i>,</div> -<div class="verse i1">Quand vient le soir, attablés sous la treille,</div> -<div class="verse i1">Chacun demande à la dive bouteille</div> -<div class="verse i1">Une heure encor des rêves de vingt ans.</div> -<div class="verse i1">On cause, on jase, on dit ses escapades;</div> -<div class="verse i1">On se demande avec étonnement</div> -<div class="verse i1">Où sont allés les anciens camarades—</div> -<div class="verse i1">Et l'on se tait mélancoliquement.</div> -<div class="verse i1">Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles,</div> -<div class="verse i1">Avec le vent qui souffle aux alentours</div> -<div class="verse i1">Il faut partir, on sent ses pas moins lourds,</div> -<div class="verse i1">Et l'on revient aux premières étoiles,</div> -<div class="verse i1">En chantonnant tout le long des faubourgs</div> -<div class="verse i1">Quelque refrain égrillard des vieux jours.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Mais en voyant de loin poindre son gite,</div> -<div class="verse i1">Monsieur Médard sent la peur qui l'agite.</div> -<div class="verse i1">Il se souvient que sa fille l'attend,</div> -<div class="verse i1">Et que sans doute au logis, en rentrant,</div> -<div class="verse i1">Il va trouver un œil froid et sévère,</div> -<div class="verse i1">Comme jadis était l'œil de sa mère.</div> -<div class="verse i1">En y songeant, son pas devient plus lent,</div> -<div class="verse i1">Près d'arriver, il regarde, il hésite…</div> -<div class="verse i1">Timidement il monte les degrés.</div> -<div class="verse i1">Pauvre vieillard! ses pas mal assurés</div> -<div class="verse i1">Certainement vont le trahir bien vite!</div> -<div class="verse i1">—Bonsoir, ma fille…,—et, se sentant broncher,</div> -<div class="verse i1">En l'embrassant, monsieur Médard évite</div> -<div class="verse i1">De rencontrer ce regard qui s'irrite.</div> -<div class="verse i1">Et, tout honteux, il s'en va se coucher.</div> -</div> - - -<h3 id="ch6p2">II.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Sa fille est tout le portrait de sa mère,</div> -<div class="verse i1">Sauf qu'en naissant la grêle la marqua.</div> -<div class="verse i1">Le ciel lui fit une existence amère</div> -<div class="verse i1">Et la tristesse à son cœur s'attaqua.</div> -<div class="verse i1">Elle n'a point connu dans son jeune âge</div> -<div class="verse i1">Les doux instants de rêve et de loisir;</div> -<div class="verse i1">Jamais l'amour à son pâle visage</div> -<div class="verse i1">N'a fait monter la flamme du désir;</div> -<div class="verse i1">Jamais le soir, une heure à sa croisée,</div> -<div class="verse i1">Ne la surprit, la tête dans la main,</div> -<div class="verse i1">A regarder, pensive sans pensée,</div> -<div class="verse i1">Monter la lune au firmament serein,</div> -<div class="verse i1">Comme une fleur qu'un coup de vent déchire</div> -<div class="verse i1">Dès son aurore, au bord du rameau vert,</div> -<div class="verse i1">Elle a perdu tout charme et tout sourire,</div> -<div class="verse i1">Son cœur n'est plus qu'un calice désert.</div> -<div class="verse i1">Dieu la conquit à lui dès son enfance</div> -<div class="verse i1">Et lui ferma tout terrestre bonheur;</div> -<div class="verse i1">En l'autre vie est sa seule espérance</div> -<div class="verse i1">Et dans l'attente elle apaise son cœur.</div> -<div class="verse i1">Un voile noir couvre son front austère:</div> -<div class="verse i1">Avec orgueil portant le célibat,</div> -<div class="verse i1">Elle promène, aussi sage que fière,</div> -<div class="verse i1">Ses quarante ans de vertu sans combat.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Patiemment dans cette solitude</div> -<div class="verse i1">Ses jours pieux s'écoulent. Après Dieu,</div> -<div class="verse i1">Son pauvre père est la seule habitude</div> -<div class="verse i1">Qui la fait vivre et la distrait un peu.</div> -<div class="verse i1">Ainsi s'en vont—ô l'énigme profonde!—</div> -<div class="verse i1">Toutes les deux, ces âmes au déclin:</div> -<div class="verse i1">L'une si pleine avec l'amour du monde,</div> -<div class="verse i1">L'autre si vide avec l'amour divin!</div> - -<div class="verse i1 stanza">C'était au mois d'octobre ou de novembre.</div> -<div class="verse i1">Monsieur Médard avait quitté sa chambre,</div> -<div class="verse i1">Et, lentement, sur la fin d'un beau jour,</div> -<div class="verse i1">Ils respiraient le frais au Luxembourg.</div> -<div class="verse i1">Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle,</div> -<div class="verse i1">Car à présent sa mémoire chancelle,</div> -<div class="verse i1">Tout en marchant, vint à lui conseiller,</div> -<div class="verse i1">Se faisant vieux, lui, de se marier;</div> -<div class="verse i1">—Car, disait-il, si la parque cruelle</div> -<div class="verse i1">De mes instants tranchait soudain le fil,</div> -<div class="verse i1">Ma pauvre enfant, où ton pas irait-il?—</div> -<div class="verse i1">Puis il se tut. La nuit était muette.</div> -<div class="verse i1">Par intervalle on surprenait le vent</div> -<div class="verse i1">Qui se plaignait comme une âme inquiète.</div> -<div class="verse i1">La pauvre fille avait baissé la tête</div> -<div class="verse i1">Et murmuré ces deux mots:—Au couvent.</div> -<div class="verse i1">En ce moment, amoureuses rafales,</div> -<div class="verse i1">On entendit chanter quelques passants;</div> -<div class="verse i1">C'étaient des traits, des cadences finales.</div> -<div class="verse i1">Monsieur Médard sentit à leurs accents</div> -<div class="verse i1">Se réveiller ses haines musicales.</div> -<div class="verse i1">Il tressaillit,—et comprimant le bras</div> -<div class="verse i1">De sa compagne, il redoubla le pas.</div> -<div class="verse i1">Du Luxembourg au plus vite ils sortirent,</div> -<div class="verse i1">Et dans la nuit leurs ombres se perdirent…</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CONTRADICTION</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Quand c'est tout de bon que j'aime,</div> -<div class="verse i2">Adieu chanson et poëme!</div> -<div class="verse i2">Dans mon esprit à l'envers</div> -<div class="verse i2">Je ne trouve plus un vers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il me souvient que Constance</div> -<div class="verse i2">Me demanda quelque stance</div> -<div class="verse i2">Sur son amour et le mien.</div> -<div class="verse i2">Bah! cela ne valut rien.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et vraiment je m'en étonne,</div> -<div class="verse i2">Car elle était simple et bonne,</div> -<div class="verse i2">Et, pendant un an ou deux,</div> -<div class="verse i2">Nous vécûmes fort heureux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">D'où vient donc que cette femme</div> -<div class="verse i2">N'a su toucher que mon âme,</div> -<div class="verse i2">Et que j'ai si mal rimé</div> -<div class="verse i2">Ce que j'ai le mieux aimé?</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">SEULE</h2> - -<p class="c small">SONNET</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle est morte bien jeune, elle est morte bien belle,</div> -<div class="verse">Par un matin d'avril frileux et souriant,</div> -<div class="verse">Douce, et rêvant de Dieu, sans laisser derrière elle</div> -<div class="verse">Les larmes d'une mère ou l'effroi d'un enfant.</div> - -<div class="verse stanza">Nul ne la connaissait, car, du bout de son aile,</div> -<div class="verse">Son bon ange gardien la voilait. Et pourtant</div> -<div class="verse">Son cœur, son pauvre cœur, jusqu'à la mort fidèle,</div> -<div class="verse">S'était pris sans espoir d'un amour éclatant.</div> - -<div class="verse stanza">Mais tous l'ont ignoré; le temps de sa jeunesse,</div> -<div class="verse">Monotone et caché, s'est enfui sans ivresse.</div> -<div class="verse">Elle a vécu sans faste, elle est morte sans bruit;</div> - -<div class="verse stanza">Aucun n'a recueilli les trésors de cette âme.</div> -<div class="verse">Ainsi passent—parfums perdus! stérile flamme!—</div> -<div class="verse">L'étoile dans le jour et la fleur dans la nuit.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">MADAME CLORINDE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Puisque, avant le dessert, la fatigue t'a prise,</div> -<div class="verse">Belle et chétive enfant, qui n'est pas même grise,</div> -<div class="verse">Et, qu'à peine au début de nos propos joyeux,</div> -<div class="verse">Les éclairs des flacons ont vaincu tes grands yeux,</div> -<div class="verse">Puisque ton bras lassé s'est posé sur la nappe,</div> -<div class="verse">Que le bâillement, seul, de tes lèvres s'échappe,</div> -<div class="verse">Que ton cou s'alanguit et que ton front s'endort;</div> -<div class="verse">Sur ce sopha défait, aux coussins à glands d'or,</div> -<div class="verse">—Quoique pour une nuit entière on t'ait payée—</div> -<div class="verse">Va dormir un instant, dans tes cheveux noyée.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">UNE DATE</h2> - - -<h3>I.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Au gai roman de ma jeunesse</div> -<div class="verse i2">J'ai fait une corne ce soir.</div> -<div class="verse i2">Je te ferme, le temps est noir,</div> -<div class="verse i2">Petit livre si plein d'ivresse.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Adieu chansons, tout est fini,</div> -<div class="verse i2">Faisons place à la politique.</div> -<div class="verse i2">Cette seconde République</div> -<div class="verse i2">Pour ses rêveurs n'a pas un nid.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nos récits étaient des sornettes.</div> -<div class="verse i2">L'heure est venue où les poëtes</div> -<div class="verse i2">Ne seront pas plus regardés</div> -<div class="verse i2">Que bretteurs ou pipeurs de dés.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le monde, saturé de fables,</div> -<div class="verse i2">Délaisse petit à petit</div> -<div class="verse i2">Les pages où ces pauvres diables</div> -<div class="verse i2">Mettaient leur cœur et leur esprit.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Maigres comme des télégraphes,</div> -<div class="verse i2">Sous les balcons errants et las,</div> -<div class="verse i2">On vide sur eux des—carafes.—</div> -<div class="verse i2">Comme aux amoureux, dans <i>Gil Blas</i>…</div> - -<div class="verse i2 stanza">Où chercher maintenant fortune?</div> -<div class="verse i2">L'Icarie est bien loin de nous;</div> -<div class="verse i2">Et puis, d'ailleurs, s'il en est une,</div> -<div class="verse i2">Elle est pour les planteurs de choux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Que le ciel ne m'a-t-il fait naître</div> -<div class="verse i2">Comme ce bourgeois gras et blond,</div> -<div class="verse i2">Si bien mis, et si content d'être,</div> -<div class="verse i2">Qu'il n'en demande pas plus long?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Qu'ai-je fait à la Providence</div> -<div class="verse i2">Pour n'être pas tout simplement</div> -<div class="verse i2">Homme de peine et de silence,</div> -<div class="verse i2">Pêcheur breton, meunier normand?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Officier de cavalerie</div> -<div class="verse i2">Jouant au billard chaque soir</div> -<div class="verse i2">Et faisant une cour fleurie</div> -<div class="verse i2">Aux demoiselles de comptoir?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Surnuméraire à la marine,</div> -<div class="verse i2">Ayant de l'ordre et du crédit,</div> -<div class="verse i2">Avec des manches en lustrine</div> -<div class="verse i2">Pour ne point gâter mon habit?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ou boutiquier dans ma boutique,</div> -<div class="verse i2">Marié, bête, matinal,</div> -<div class="verse i2">Attendant venir la pratique</div> -<div class="verse i2">En lisant le <i>National</i>?</div> -</div> - - -<h3 id="ch10p2">II.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Si quelque ambition grotesque</div> -<div class="verse i2">Allait cependant me venir!</div> -<div class="verse i2">Eligible, je le suis presque;</div> -<div class="verse i2">Qui me dira mon avenir?</div> - -<div class="verse i2 stanza">D'une Constituante en peine</div> -<div class="verse i2">Irai-je un jour grossir les rangs?</div> -<div class="verse i2">Serinette républicaine,</div> -<div class="verse i2">Harmonica de vingt-cinq francs!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Serai-je,—que le ciel m'en garde!—</div> -<div class="verse i2">Rêveur hissé sur un pavois,</div> -<div class="verse i2">Moitié tribun et moitié barde,</div> -<div class="verse i2">Bras inerte, éloquente voix?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Publiciste, ayant pour amantes</div> -<div class="verse i2">Les Némésis aux bras flétris</div> -<div class="verse i2">De mes colères écumantes</div> -<div class="verse i2">Inondant le premier Paris?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ou pamphlétaire de ruelles,</div> -<div class="verse i2">Comme Timon l'Athénien,</div> -<div class="verse i2">Timon, démocrate en dentelles,</div> -<div class="verse i2">Vicomte en bonnet phrygien?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Irai-je, gonflé de misère,</div> -<div class="verse i2">La nuit, devant un suif tremblant,</div> -<div class="verse i2">Pâle Archiloque de gouttière,</div> -<div class="verse i2">Rimer des odes au pain blanc?</div> -</div> - - -<h3 id="ch10p3">III.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">O contrastes impitoyables!</div> -<div class="verse i2">Jamais on ne vit ciel plus bleu,</div> -<div class="verse i2">Air plus doux, nuits plus admirables,</div> -<div class="verse i2">Qu'en ces temps de sang et de feu.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Au milieu des guerres civiles,</div> -<div class="verse i2">Au plus fort des combats de juin,</div> -<div class="verse i2">Quand on fusillait des mobiles</div> -<div class="verse i2">Aux barreaux des marchands de vin;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand on jetait par les fenêtres</div> -<div class="verse i2">Des bouteilles de vitriol,—</div> -<div class="verse i2">Toujours résonnaient dans les hêtres</div> -<div class="verse i2">Les poëmes du rossignol;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Chaque soir, la lune coquette</div> -<div class="verse i2">Se mirait dans le lac plissé,</div> -<div class="verse i2">Comme ferait une grisette</div> -<div class="verse i2">Dans un coin de miroir cassé;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Car c'est le temps des jeunes brises,</div> -<div class="verse i2">Le temps où tout chante, où tout plaît,</div> -<div class="verse i2">Où Rousseau jetait des cerises</div> -<div class="verse i2">A mademoiselle Galley;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Où plus d'un de nous s'achemine,</div> -<div class="verse i2">La cravate un peu de côté,</div> -<div class="verse i2">Seul, vers la rivière voisine,</div> -<div class="verse i2">Pour prendre un bain d'éternité.</div> -</div> - - -<h3 id="ch10p4">IV.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille!</div> -<div class="verse i2">Morne chanson, morne refrain!</div> -<div class="verse i2">Ce que nous avons fait la veille,</div> -<div class="verse i2">Nous le ferons le lendemain:</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nous arpenterons sans mystère</div> -<div class="verse i2">Toujours les mêmes boulevards,</div> -<div class="verse i2">Et la même Cité Bergère,</div> -<div class="verse i2">Avec le même pont des Arts.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Combattant la même paresse,</div> -<div class="verse i2">Le matin nous retrouvera;</div> -<div class="verse i2">Et, le soir, la même maîtresse</div> -<div class="verse i2">Sur sa gorge nous vieillira.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nos cœurs, tristes petites bêtes,</div> -<div class="verse i2">Ne battront qu'une ou deux fois l'an;</div> -<div class="verse i2">Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes…</div> -<div class="verse i2"><i>Mais où sont les neiges d'antan?</i></div> - -<div class="verse i2 stanza">Car, grâce au public insensible,</div> -<div class="verse i2">Pour nous, vainement révoltés,</div> -<div class="verse i2">La lutte se fait impossible</div> -<div class="verse i2">Avec les faiseurs effrontés.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et lorsque ainsi l'on nous dispute</div> -<div class="verse i2">La renommée avec le pain,</div> -<div class="verse i2">On s'étonne que dans la lutte</div> -<div class="verse i2">Notre accent devienne hautain.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Que pour tant de stupides œuvres</div> -<div class="verse i2">Nous n'ayons égard ni bon ton,</div> -<div class="verse i2">Et que pour la chasse aux couleuvres</div> -<div class="verse i2">Il nous suffise d'un bâton.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ah! race de marchands du Temple,</div> -<div class="verse i2">Mais du Temple infect de Paris,</div> -<div class="verse i2">Qu'un de vous sans rougir contemple</div> -<div class="verse i2">Notre légion d'appauvris:</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nos poëmes qui trop tard règnent</div> -<div class="verse i2">Veulent un rude enfantement,</div> -<div class="verse i2">Car nos flancs sont des flancs qui saignent.</div> -<div class="verse i2">Toute ode suppose un tourment.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Eh bien! donc, tombons sans murmure,</div> -<div class="verse i2">Tombons comme des orgueilleux!</div> -<div class="verse i2">La conscience, c'est l'armure</div> -<div class="verse i2">Des poëtes, ces derniers preux!</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">MUEZZIN.</h2> - - -<h3>I.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Ce matin, penché, seul à ma fenêtre,</div> -<div class="verse i1">L'ombre autour de moi pleine de rumeurs</div> -<div class="verse i1">Triste, j'attendais le jour à paraître,</div> -<div class="verse i1">L'œil vers l'orient aux rouges lueurs.</div> - -<div class="verse i1 stanza">La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise,</div> -<div class="verse i1">Le ciel éteignait les pâles regards;</div> -<div class="verse i1">Et, des noirs buissons qu'agitait la brise,</div> -<div class="verse i1">Pensif, j'écoutais les souffles épars.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Mais quand je sentis, ployé sous l'extase,</div> -<div class="verse i1">De lumière et d'or mon front inondé,</div> -<div class="verse i1">Tandis que, partout, comme l'eau d'un vase,</div> -<div class="verse i1">Le jour ruisselait du ciel débordé;</div> - -<div class="verse i1 stanza">Quand les peupliers et quand la prairie,</div> -<div class="verse i1">Avec le ruisseau, chantèrent en chœur,</div> -<div class="verse i1">Quand je vis briller les <i>fils-de-Marie</i>,</div> -<div class="verse i1">Je sentis la paix monter à mon cœur.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Mille oiseaux jasaient, je me sentais vivre,</div> -<div class="verse i1">D'un chaste bonheur mon cœur se berçait;</div> -<div class="verse i1">Et c'était pour moi, qui d'un rien m'enivre,</div> -<div class="verse i1">Comme un frais bonjour que Dieu m'adressait.</div> -</div> - - -<h3 id="ch11p2">II.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Et voyant ainsi le ciel me sourire,</div> -<div class="verse i1">Pour que votre esprit ne fût pas jaloux,</div> -<div class="verse i1">A mon tour aussi j'ai voulu vous dire</div> -<div class="verse i1">Que le ciel s'était levé bleu sur vous.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Car peut-être alors, belle paresseuse,</div> -<div class="verse i1">Les volets fermés à l'éclat des cieux,</div> -<div class="verse i1">Vous pensiez—souvent l'aurore est berceuse—</div> -<div class="verse i1">A tout ce qui fait le front soucieux.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Vous pensiez aux jours de courte durée</div> -<div class="verse i1">Qui laissent en nous si longs souvenirs,</div> -<div class="verse i1">A l'espoir qui passe en robe dorée,</div> -<div class="verse i1">Haillons rattachés avec des saphirs!</div> - -<div class="verse i1 stanza">Vous pensiez sans doute à tout ce qu'emporte</div> -<div class="verse i1">L'ombre qui décroît, voile replié,</div> -<div class="verse i1">Au rayon qui vient quand la fleur est morte,</div> -<div class="verse i1">Au malheur qui fuit sans être oublié.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Vous pensiez, tendant l'oreille aux mensonges</div> -<div class="verse i1">Qu'à votre chevet souffle le sommeil,</div> -<div class="verse i1">Qu'il valait bien mieux poursuivre des songes</div> -<div class="verse i1">Que de tant hâter l'heure du réveil;</div> - -<div class="verse i1 stanza">Que peut-être, hélas! le jour qui va luire</div> -<div class="verse i1">Sera triste et noir, et plein de courroux,</div> -<div class="verse i1">Et voilà pourquoi j'ai voulu vous dire</div> -<div class="verse i1">Que le ciel s'était levé bleu sur vous.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">AUTRE BONJOUR</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comment vous portez-vous, adorable Éliante?</div> -<div class="verse">Sur la pointe du pied j'entre en votre boudoir;</div> -<div class="verse">C'est l'heure du lever, midi, l'heure élégante;</div> -<div class="verse">Phébus cligne aux volets et demande à vous voir.</div> - -<div class="verse stanza">Au bord de l'oreiller où votre tête glisse,</div> -<div class="verse">Gageons que la rosée aura sur votre teint,</div> -<div class="verse">En passant, secoué son bouquet de narcisse</div> -<div class="verse">Encore tout trempé des perles du matin.</div> - -<div class="verse stanza">Ne vous étonnez pas si, dans votre ruelle,</div> -<div class="verse">Comme faisaient jadis les abbés-papillons,</div> -<div class="verse">Je viens, gazette en main, vous dire la nouvelle,</div> -<div class="verse">Et sur votre guitare accorder mes flonflons.</div> - -<div class="verse stanza">Sur ce tabouret-là souffrez que je m'asseoie;</div> -<div class="verse">Je détournerai l'œil autant que vous voudrez,</div> -<div class="verse">Et vous ferai passer votre mule de soie</div> -<div class="verse">Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">MADAME CLORINDE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">L'autre nuit, comme ils étaient onze</div> -<div class="verse i2">Qui soupaient à la Maison-d'Or,</div> -<div class="verse i2">Sous une table aux pieds de bronze</div> -<div class="verse i2">Deux d'entre eux parlaient d'elle encor:</div> - -<div class="verse i2 stanza">—Elle est morte, c'est grand dommage,</div> -<div class="verse i2">La perle du quartier Bréda!</div> -<div class="verse i2">Mieux eût valu pour ce voyage</div> -<div class="verse i2">S'en aller Rosine ou Clara.</div> - -<div class="verse i2 stanza">C'était une petite blonde,</div> -<div class="verse i2">Née à seize ans et morte à vingt;</div> -<div class="verse i2">Enfant qui trop tôt vint au monde,</div> -<div class="verse i2">Enfant qui trop tôt s'en revint.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Un des princes de la finance</div> -<div class="verse i2">L'avait tirée on ne sait d'où.</div> -<div class="verse i2">Chez elle éclatait l'élégance:</div> -<div class="verse i2">Il l'entourait d'un luxe fou.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Dans les plis d'un peignoir cachée,</div> -<div class="verse i2">Ses genoux sous elle tapis,</div> -<div class="verse i2">Rêveuse, elle vivait couchée</div> -<div class="verse i2">Sur les fleurs de son grand tapis.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nulle n'était plus provoquante</div> -<div class="verse i2">Dans nos nuits de pompeux gala;</div> -<div class="verse i2">A la fois marquise et bacchante:</div> -<div class="verse i2">C'était Clorinde!—Pleurons-la.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Adieu, notre jeune compagne;</div> -<div class="verse i2">Tu t'en vas au milieu du jour,</div> -<div class="verse i2">L'estomac ruiné de champagne</div> -<div class="verse i2">Et le cœur abîmé d'amour.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Un menuisier, une portière,</div> -<div class="verse i2">Deux personnes uniquement,</div> -<div class="verse i2">La suivirent au cimetière:</div> -<div class="verse i2">Sa mère et son premier amant.</div> -</div> - - -<p class="c small gap">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td>Ode à l'ivresse.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8">En médoc: poëme.</span> I.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">17</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> II.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p2">21</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> III.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p3">27</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> IV.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p4">31</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> V.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p5">35</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> VI.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p6">39</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> VII.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p7">43</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> VIII.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p8">47</a></td></tr> -<tr><td><span class="w8 c">—</span> IX.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p9">51</a></td></tr> -<tr><td>A Théophile Gautier.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">57</a></td></tr> -<tr><td>Bonne humeur.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">65</a></td></tr> -<tr><td>Madame Clorinde.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">69</a></td></tr> -<tr><td><span class="w85">Le musicien: poëme.</span> I.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">73</a></td></tr> -<tr><td><span class="w85 c">—</span> II.</td> -<td class="num"><a href="#ch6p2">83</a></td></tr> -<tr><td>Contradiction.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">89</a></td></tr> -<tr><td>Seule.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">93</a></td></tr> -<tr><td>Madame Clorinde.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">97</a></td></tr> -<tr><td><span class="w45">Une date.</span> I.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">101</a></td></tr> -<tr><td><span class="w45 c">—</span> II.</td> -<td class="num"><a href="#ch10p2">105</a></td></tr> -<tr><td><span class="w45 c">—</span> III.</td> -<td class="num"><a href="#ch10p3">107</a></td></tr> -<tr><td><span class="w45 c">—</span> IV.</td> -<td class="num"><a href="#ch10p4">109</a></td></tr> -<tr><td><span class="w4">Muezzin.</span> I.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">115</a></td></tr> -<tr><td><span class="w4 c">—</span> II.</td> -<td class="num"><a href="#ch11p2">117</a></td></tr> -<tr><td>Autre bonjour.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">121</a></td></tr> -<tr><td>Madame Clorinde.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">125</a></td></tr> -</table> - -<p class="r small gap">BORDEAUX.—TYP. GOUNOUILHOU.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em"><b>DU MÊME AUTEUR.</b></p> - -<p class="c small">EN VENTE</p> - - -<p class="drap"><b>Statues et Statuettes;</b> 1 vol. in-18, format Charpentier.</p> - -<p class="drap"><b>Histoire du tribunal révolutionnaire;</b> 1 vol. -in-18, format Charpentier.</p> - -<p class="drap"><b>Rétif de la Bretonne;</b> 1 vol. in-12, avec portrait -et autographe (tiré à 500 exemplaires seulement, sur -vergé, vélin, Hollande et papier rose).</p> - -<p class="drap"><b>Les Aveux d'un pamphlétaire;</b> 1 vol. in-32 -collection diamant.</p> - -<p class="drap"><b>Monsieur de Cupidon;</b> 1 vol. in-18, format Charpentier.</p> - -<p class="drap"><b>Figurines parisiennes;</b> 1 vol. in-32 (collection -mignonne).</p> - - -<p class="c small">SOUS PRESSE</p> - -<p class="drap"><b>L'Inassouvi;</b> 1 vol. in-18, format Charpentier.</p> - - -<p class="c gap">Bordeaux.—Typ. G. <span class="sc">Gounouilhou</span>, place Puy-Paulin, 1.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - - -<p>Hormis la couverture, l'original est imprimé à l'encre rouge.</p> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Les vignes du Seigneur, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR *** - -***** This file should be named 63470-h.htm or 63470-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/4/7/63470/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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