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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. - Par Anne Radcliffe. Traduite de l'Anglais. - -Author: Ann Radcliffe - -Illustrator: Claude-Louis Desrais - -Translator: François Soulès - -Release Date: September 20, 2020 [EBook #63248] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - LES CHATEAUX - D'ATHLIN - ET DE DUNBAYNE, - - Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. - - Par ANNE RADCLIFFE. - - _Traduite de l'Anglais._ - - PREMIÈRE PARTIE. - - _A PARIS_, - Chez { TESTU, Imprimeur, rue Hautefeuille, nº. 14. - { DELALAIN, jeune, Libraire, rue Saint-Jacques, nº. 12. - - M. DCC. XCVII. - - - - -[Illustration: Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit quelques -pas en arrière.] - - - - -LES CHATEAUX - -D'ATHLIN - -ET DE - -DUNBAYNE; - -_HISTOIRE arrivée dans les Montagnes d'Ecosse._ - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_Situation du Château d'Athlin.--Douleur de ceux qui l'habitent, causée -par la mort du comte, tué jadis par Malcolm, chef de la tribu de -Dunbayne--Vie retirée de Maltida, veuve du Comte.--Premières années de -ses deux enfans, Osbert et Marie.--Le jeune Alleyn.--Commencement de -l'amitié d'Osbert et d'Alleyn._ - - -Sur la côte orientale de l'Ecosse, en approchant vers le nord, au milieu -du site, le plus romantique des montagnes, se trouve le château -d'Athlin, bâti sur le sommet d'un roc, dont la base est dans la mer. Cet -édifice est vénérable par son antiquité et sa structure gothique, mais -plus encore par les vertus qu'il renferme. C'est là que résident la -veuve, encore belle, et les enfans du comte d'Athlin, qui périt de la -main de Malcolm, l'un des chefs voisins, orgueilleux, oppresseur, -vindicatif, et vivant au milieu de tout le faste de la puissance -féodale, à peu de distance d'Athlin. Des usurpations sur le domaine -d'Athlin donnèrent naissance à l'animosité qui éclata entre les deux -chefs. Leurs tribus en vinrent souvent aux mains, et ceux d'Athlin -sortirent presque toujours victorieux de ces combats. Malcolm, dont la -fierté était blessée par les défaites de ses vassaux, et l'ambition -réfrénée par la puissance du comte, conçut pour lui cette haine mortelle -que la résistance à des passions favorites excite naturellement dans une -ame comme la sienne, dominée par l'arrogance et peu accoutumée à la -contradiction; il résolut la mort d'Athlin. Son projet fut exécuté avec -la ruse qui forme le trait principal de son caractère. Dans un combat où -se trouvaient les deux chefs en personne, il parvint à envelopper le -comte accompagné seulement d'une faible partie de sa troupe, et le tua. -La mort d'Athlin fut bientôt suivie de la déroute générale de sa tribu -qui éprouva un carnage affreux, et dont un petit nombre, échappé avec -peine, vint apprendre à Maltida cet horrible événement. Maltida, -accablée par ce récit, et privée, par la perte des siens, de l'espoir de -réussir dans sa vengeance, s'abstint de sacrifier la vie du reste de ses -vassaux; elle se résigna à supporter en silence ses infortunes. - -Inconsolable de la mort de son époux, Maltida se déroba aux regards du -public, et prit le parti de se confiner dans son antique manoir. Là, au -milieu de sa famille et de ses vassaux, elle se dévoua toute entière à -l'éducation de ses enfans. Un fils et une fille lui restaient pour -partager ses soins; et leurs vertus qui se montraient chaque jour -davantage, promettaient de la récompenser de sa tendresse. Osbert était -dans sa dix-neuvième année; il tenait de la nature un esprit ardent, -susceptible de tous les genres de connaissances; l'éducation avait -ajouté à cet avantage, celui de donner de l'étendue et de la délicatesse -à ses idées. Son imagination était animée, brillante; et son coeur, qui -n'avait point encore été refroidi par le malheur, était ouvert à une -chaleureuse bienfaisance. - -Lorsque nous entrons sur le théâtre du monde, l'imagination de la -jeunesse embellit chaque scène, et notre ame se répand sur tout ce qui -nous environne. Un sentiment de bienveillance nous porte à croire que -chaque être que nous rencontrons est bon, et à nous étonner que tout -être bon ne soit pas heureux. L'indignation s'empare de nous au récit -d'une injustice et à l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle de -l'infortune fait couler nos larmes, doux tribut de notre pitié; une -action vertueuse dilate notre coeur: nous bénissons celui qui l'a faite, -et nous nous en croyons capables. Mais quand nous avançons dans la vie, -notre imagination est forcée d'abandonner une partie de ces douces -chimères; le triste chemin de l'expérience nous conduit à la vérité, et -les objets sur lesquels nous portions n'aguères un regard bienveillant, -sont examinés d'un oeil sévère. Alors une scène toute différente se -présente. Où était le doux sourire, se trouvent l'humeur et le chagrin; -une ombre épaisse a remplacé la brillante clarté, et des passions -misérables, ou une repoussante apathie, dégradent les traits des -principaux personnages. Nous nous détournons avec effroi d'un tableau si -triste, et essayons de rappeler les illusions de nos premières années; -mais, hélas! elles ont disparu pour jamais. Contraints de voir les -objets tels qu'ils sont véritablement, leur difformité nous devient par -degrés moins pénible. Une fréquente irritation détruit la susceptibilité -morale, et bientôt confondus dans le monde, nous grossissons le nombre -de ceux qui lui rendent un culte. - -Marie avait dix-sept ans; elle joignait aux perfections, qui sont -communément l'apanage de l'âge mûr, la touchante simplicité de la -jeunesse. Les grâces de sa figure n'étaient inférieures qu'à celles de -son esprit qui donnait à toute sa personne une inimitable expression. - -Douze années s'étaient écoulées depuis la mort du comte. Le tems, dont -l'effet est d'émousser la pointe aiguë de la douleur, avait changé celle -de Maltida en une mélancolie douce qui donnait quelque chose de touchant -à la dignité naturelle de son caractère. Jusqu'à ce jour elle ne s'était -occupée que de cultiver ces vertus, dont la nature avait si libéralement -doué ses enfans, et qui s'étaient encore accrues par ses soins; mais son -coeur venait de s'ouvrir à des sollicitudes toutes nouvelles. Ces enfans -chéris étaient parvenus à un âge dangereux, et par sa tendre -susceptibilité, et par l'empire quel imagination laisse prendre aux -passions. On voit trop souvent que les impressions reçues à cette époque -de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il était d'ailleurs pour cette -tendre mère, qui n'existait que dans ses enfans, un sujet tout -particulier d'alarmes. - -Depuis le moment où Osbert avait été informé des détails de la mort de -son père, il brûlait de la venger. Le comte, par son sage gouvernement, -s'était fait adorer de sa tribu. Tous voulaient punir Malcolm. Enchaînés -par la généreuse compassion de la comtesse, ils faisaient taire leurs -murmures, mais ils se flattaient que leur jeune chef les conduirait un -jour à la victoire et à la vengeance. Le tems leur semblait s'approcher -où il leur serait permis de se consoler de leurs longues souffrances. Le -coeur maternel de Maltida ne lui permettait pas de songer à exposer son -fils et ses vassaux; aussi défendit-elle à Osbert de tenter les hasards -des combats. Il se soumit en silence à ce qui était exigé de lui, et -s'efforça, en se livrant à ses études favorites, de réprimer son -penchant pour les armes. Osbert possédait tous les talens qui -conviennent à un homme de son rang, mais il excellait surtout dans les -exercices militaires. Son ame noble paraissait s'y complaire d'une façon -toute particulière; et il goûtait un secret plaisir, en songeant que -l'habileté qu'il s'y était acquise pourrait un jour le servir dans son -dessein d'obtenir justice de la mort de son père. Sa brûlante -imagination lui faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait lui-même. -Il aimait à errer au milieu des grandes scènes que les montagne -présentent à chaque pas, et qui, par la sauvage variété que la nature y -déploie, sont propres à inspirer l'enthousiasme. Cherchant des tableaux -grands et terribles, il négligeait ceux qui n'étaient que doux, et -souvent entraîné par le besoin que son imagination éprouvait d'être -fortement frappée, il allait s'égarer au milieu d'effrayantes solitudes. - - * * * * * - -Un jour, dans une de ses courses, après avoir fait plusieurs milles sur -des montagnes couvertes de bruyères, d'où son oeil ne découvrait plus -que les confins de la nature cultivée, des rochers entassés sur des -rochers, de hautes cataractes et de vastes déserts, il ne reconnut plus -le chemin qu'il venait de se frayer. C'était en vain qu'il portait ses -regards sur tous les objets qu'il pouvait découvrir. Pour la première -fois son coeur éprouva la crainte. Nulle part il n'apercevait de traces -d'hommes; l'affreux silence de ces lieux n'était interrompu que par le -bruit de la chute des torrens et le cri des oiseaux de proie qui -traversaient les airs au-dessus de sa tête. Il se mit lui-même à crier, -et les profonds échos des montagnes répondirent seuls à sa voix. Pendant -quelque tems il demeura immobile et dans le silence. Cet état eut -d'abord son charme, mais bientôt il devint si pénible, qu'il ne put plus -le supporter. Abattu et presque sans espoir, il chercha à retourner sur -ses pas: rien de ce qu'il rencontrait ne lui semblait avoir déjà frappé -sa vue. Enfin, après avoir long-tems erré, il arriva à un sentier étroit -dans lequel il entra, succombant sous la fatigue de ses inutiles -recherches. A peine eut-il fait quelques pas, qu'une ouverture qui -perçait un rocher lui laissa voir un site plein de beautés. C'était une -vallée entourée d'énormes rocs, dont la base était ombragée par d'épais -sapins. Un torrent se précipitait de leur sommet, et roulant avec -impétuosité au travers de ces bois majestueux, allait se jeter dans un -vaste lac qui occupait le milieu de la vallée, et qu'on voyait se perdre -dans les gorges lointaines des montagnes. De nombreux troupeaux de -brebis erraient sur une riche pelouse. L'oeil d'Osbert fut -délicieusement affecté en découvrant des habitations humaines: quelques -chaumières bien tenues étaient éparses çà et là, non loin du lac. Son -coeur éprouva une sensation de joie si vive, qu'il oublia d'abord qu'il -avait à chercher la route par laquelle on pouvait arriver à cet Elisée. -Il commençait à s'en occuper lorsque son attention fut attirée par un -jeune habitant des montagnes, qui s'avança vers lui d'un air de -bienveillance et s'offrit à le conduire à sa demeure, dès qu'il eut -appris sa peine. Osbert accepta cette invitation; ils descendirent -ensemble de la montagne, en prenant de longs circuits, par un sentier -rude et couvert. Arrivés à une des chaumières qu'Osbert avait aperçues -de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune montagnard présenta son hôte à -son père qui était un vénérable vieillard. Des rafraîchissemens furent -apportés par une jeune fille d'une figure gracieuse; Osbert, après en -avoir pris quelques-uns, et être demeuré quelques momens dans cette -maison, partit accompagné d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait voulu être -son guide. Tous deux cherchèrent à tromper la longueur de la marche par -la conversation. Osbert prenait un vif intérêt à son compagnon dans -lequel il découvrait une ame élevée et des sentimens entièrement -analogues aux siens. Pendant leur route ils passèrent à peu de distance -du château de Dunbayne; cette vue jetta Osbert dans d'amères pensées, et -il lui échappa un mouvement brusque et involontaire. Alleyn fit quelques -observations sur la mauvaise politique d'un chef oppresseur, et cita, -comme un exemple, le baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui -appartiennent, et elles suffisent à peine pour nourrir ses misérables -vassaux qui, gémissant sous la plus cruelle exaction, négligent de les -cultiver, et privent ainsi leur seigneur de beaucoup de richesses: la -tribu menace de se soulever et de se faire justice elle-même par la voie -des armes. Le baron, plein d'une arrogante confiance, se rit de leurs -plaintes, et ignore son danger. Si une insurrection vient à éclater, -d'autres tribus s'empresseront de se réunir à celle-ci pour opérer sa -ruine et frapper du même coup le tyran et l'assassin». Etonné de -l'esprit d'indépendance qui régnait dans ce discours, prononcé avec une -énergie peu commune, Osbert sentit battre son coeur, et le mot, ô mon -père! sortit de ses lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn s'arrêta, -incertain de l'effet qu'avait produit ce qu'il avait dit, mais au bout -d'un instant la vérité tout entière se découvrit à son esprit. Il -reconnut le fils de ce chef, qu'on lui avait appris à aimer dès sa plus -tendre enfance, et dont l'histoire était gravée dans son coeur; il -voulut se précipiter à ses pieds et embrasser ses genoux: Osbert le -retint. L'étonnement dans lequel était plongé le jeune comte, cessa -bientôt lorsqu'il eut entendu ces mots qui remplirent ses yeux tout -à-la-fois de larmes de joie et de tristesse. «Il est d'autres tribus -prêtes, comme la vôtre, à venger les offenses du noble comte d'Athlin; -les Fitz-Henrys seront toujours les amis du la vertu». L'air du jeune -montagnard, pendant qu'il parlait, était plein d'une dignité -profondément sentie, et ses yeux animés de la fierté qui sied à la -vertu. L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux propos; mais l'image de -sa mère en larmes vint tout-à-coup tempérer son ardeur. «O mon ami! -reprit-il, peut-être un jour votre zèle sera accepté avec toute la -chaleur de la reconnaissance qu'il mérite. Des circonstances -particulières ne me permettent pas d'en dire à présent davantage». Et -l'attachement d'Alleyn pour son père pénétra jusqu'au fond de son coeur. - -Le jour était déjà avancé à leur arrivée au château; il fut décidé -qu'Alleyn y demeurerait la nuit. - - - - -CHAPITRE II. - -_Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.--La tribu désire venger -la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.--Alarmes de Maltida et -de Marie au sujet d'Osbert.--Alleyn devient amoureux de Marie.--Osbert -et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.--Ils -sont faits prisonniers.--Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de -celle-ci pour Alleyn._ - - -Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte -donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La -grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se -trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes, -parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil -jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir -de cet événement. - -Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels -d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus, -excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son -aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine. -Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par -l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande -dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était -Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la -victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein -d'une dignité modeste. - -Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes, -saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il -tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit -d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous -les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du -fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt -toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son -père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la -jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la -contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et -dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre -dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de -son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause -dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun -eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance. - -Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et -prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes -observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour -la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse -écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la -charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter; -elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était -celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux, -tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple -guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent -aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et -l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la -galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le -reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des -motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les -événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété -filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation -devait avoir sur le tendre coeur de Maltida. Cependant il se décida à -les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le -sort des armes. - - * * * * * - -Alleyn, dont le coeur jusqu'à ce moment n'avait été touché que des -peines des autres, commença à en ressentir qui lui étaient propres. Son -esprit agité lui offrait l'image de Marie: il tentait de la bannir; mais -ses efforts étaient si faibles qu'elle se représentait sans cesse. Tout -à-la-fois satisfait et triste, il ne voulait pas s'avouer à lui-même -qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois ingénieux à nous tromper -nous-mêmes.) Il se leva à la pointe du jour et quitta le château plein -d'une vive reconnaissance et d'un amour secret, pour aller exciter ses -amis à la guerre qui s'approchait. - -Le comte eut un sommeil fort agité. Aussitôt après son réveil, il lui -fallut songer à aller braver la tendre résistance de sa mère; il entra -chez elle d'un pas incertain, et montrant dans sa contenance l'émotion -de son ame. Maltida apprit bientôt de lui ce que son coeur avait -présagé; accablée par ce coup terrible, elle tomba sur sa chaise sans -connaissance. Osbert courut chercher des secours, et Marie et les -domestiques la rappelèrent à la vie et à la douleur. - -L'esprit d'Osbert était livré au plus cruel combat: le devoir d'un fils, -l'honneur, la vengeance lui commandaient de marcher; la tendresse -filiale, le regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. Marie était -à ses pieds, et serrant ses genoux avec toute l'énergie de la douleur, -elle le suppliait d'abandonner son fatal dessein et de sauver ainsi la -vie à celui des auteurs de ses jours qui avait survécu. Ses pleurs, ses -soupirs et le touchant abandon de son maintien parlaient plus -énergiquement que sa langue. La douleur silencieuse de la comtesse était -encore plus éloquente. Osbert, en jetant les yeux sur elle, fut une fois -prêt de céder, lorsque l'image de son père mourant vint se présenter à -son esprit, et le rendre à son projet. La tendre Maltida, livrée à toute -l'inquiétude maternelle, voyait déjà son fils au milieu de la mêlée, et -la mort de son lord retracée en ce moment à sa mémoire, réveillait les -sensations de douleur excitées par ce cruel événement, que le tems -consolateur avait à peine affaiblies. La pitié est si aimable dans tous -ses développemens, que nous nous persuadons qu'elle ne peut jamais aller -trop loin; mais elle devient un vice lorsqu'elle détruit les résolutions -d'une vertu plus forte. D'austères principes prémunirent le coeur -d'Osbert contre son influence et le poussèrent à prendre les armes. Il -appela autour de lui ceux de sa tribu qui lui semblaient les plus -prudens, et tint un conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm serait -attaqué avec toutes les forces qu'on pourrait rassembler et toute la -promptitude que l'importance d'une expédition de cette nature -permettait. Afin de prévenir les soupçons et les alarmes du baron, on -arrêta de répandre que ces préparatifs avaient pour but d'assister un -chef éloigné, et qu'au moment où la tribu se mettrait en marche, elle -prendrait une route contraire et se dirigerait ensuite, à la faveur de -la nuit, sur le château de Dunbayne. - -Dans le même tems Alleyn s'occupait avec ardeur à joindre ses amis à -Osbert; en peu de jours il en eut rassemblé un nombre considérable. Un -autre motif se confondait dans son coeur avec l'enthousiasme de la -vertu. Ce n'était plus le simple attachement à la cause de la justice -qui le portait à agir; l'espoir de se distinguer aux yeux de sa -maîtresse, d'obtenir son estime par ses services empressés, ajoutait une -force nouvelle à l'impression donnée par la bienveillance. La douce idée -de mériter la reconnaissance de Marie enflammait secrètement son ame; -car il ignorait encore l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Ce -fut dans cet état qu'il revint au château apprendre au comte que ses -amis étaient disposés à le suivre toutes les fois qu'il en donnerait le -signal. Son offre fut acceptée avec les égards qu'elle méritait, et il -retourna tout préparer pour le moment de l'attaque. - -Quelques jours suffirent à toutes les dispositions: Alleyn et ses amis -furent avertis, et la tribu en armes, ayant le jeune comte à sa tête, se -mit en marche. - -La séparation d'Osbert et de sa famille est facile à concevoir; mais -tout l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha point Alleyn de pousser -un soupir, lorsque ses yeux se séparèrent de Marie, qui, sur la terrasse -du château avec la comtesse, suivit de l'oeil la marche de son frère -bien aimé, jusqu'à ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement à sa -vue. Marie rentra au château, pleurant, et présageant quelque grande -calamité; elle s'efforça cependant de prendre un air tranquille pour -tromper les craintes de Maltida et la distraire de sa douleur. La -comtesse, dont l'esprit était aussi fort que le coeur était tendre, -n'ayant pu empêcher cette périlleuse expédition, avait rassemblé tout -son courage pour combattre les impressions d'une douleur sans fruit, et -chercher les avantages que l'occasion actuelle offrait. Ses efforts ne -furent point vains; elle conçut que cette entreprise devait honorer la -mémoire de son lord égorgé et faire tomber le châtiment sur la tête du -meurtrier. - - * * * * * - -Ce fut un après midi que le comte partit du château. D'abord il suivit -une route opposée, jusqu'à ce que la nuit étant survenue il marcha vers -celui de Dunbayne. La profonde obscurité du tems favorisait son plan qui -consistait à escalader les murailles, surprendre les sentinelles et -pénétrer dans la cour intérieure, l'épée à la main. Déjà, d'un pas -pressé on avait fait plusieurs milles, à travers d'arides bruyères, sans -être aidé par le moindre rayon de clarté, lorsque tout-à-coup le lugubre -son de la cloche d'un horloge, qui marquait l'heure de la nuit, se fit -entendre. Le coeur de tous battit; ils comprirent qu'ils étaient près du -séjour du baron. Une halte fut ordonnée pour délibérer, et l'on arrêta -que le comte, accompagné d'Alleyn et de quelques hommes de choix, irait -reconnaître le château, pendant que le reste de la troupe demeurerait à -une légère distance où il attendrait un signal. Le comte et son petit -détachement exécutèrent leur marche en silence. Une faible lumière -qu'ils aperçurent les guida depuis la tour de l'horloge jusqu'au -château; ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses murailles, et -s'arrêtèrent un moment pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun -mouvement. La nuit couvrait tous les objets d'un voile épais, et le -silence de la mort régnait partout. La situation du château fut examinée -autant que l'obscurité pouvait le permettre. C'était un édifice bâti -avec une magnificence gothique sur un roc élevé et dangereux. La hauteur -de ses tours, et sa vaste étendue déposaient de la puissance de ses -anciens possesseurs. Le roc était environné d'un fossé large, mais peu -profond, sur lequel gisaient deux ponts-levis, l'un du côté du nord et -l'autre à l'orient; tous deux étaient séparés vers le milieu, et avaient -une moitié baissée du côté de la campagne. Le pont placé au nord -conduisait à la principale porte du château, et celui de l'orient à la -tour de l'horloge. Telles étaient les seules entrées du château. Le roc -se trouvait presque perpendiculaire avec les murailles qui étaient -hautes et fortes. Après avoir considéré cette situation, Osbert, et sa -troupe, montèrent sur un tertre d'où le roc paraissait plus accessible -et était contigu à la principale porte: là ils donnèrent le signal au -reste de la tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit, et jetant dans le -fossé des fascines qu'elle avait rassemblées, elle en construisit un -pont sur lequel elle passa, et fit ses préparatifs pour gravir le roc. -Il avait été résolu qu'un parti, commandé par Alleyn, escaladerait les -murailles, surprendrait les sentinelles et ouvrirait la porte à la tribu -qui devait attendre dehors avec le comte. Alleyn plaça le premier son -échelle et monta: il fut suivi bientôt par ses compagnons qui, avec -beaucoup de peine et quelques dangers, parvinrent à gagner le sommet des -remparts. Cette troupe traversa une partie de la plate-forme sans -entendre le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas. Tout semblait enseveli -dans un sommeil profond. Une partie s'approcha de plusieurs sentinelles -qui étaient endormies et s'en saisit. Alleyn et quelques autres -s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus proche et abaisser le pont. -Cette opération était finie, lorsque tout-à-coup le signal de surprise -fut donné; la cloche d'alarmes sonna, et le château retentit du bruit -des armes. Ce n'était par-tout que tumulte et confusion. Le comte et une -partie des siens avaient franchi la porte, quand soudain ils virent -tomber la herse; le pont se leva aussitôt, et le comte et ses compagnons -se trouvèrent environnés par une multitude armée qui descendait par -torrens de tous les lieux retirés du château. Surpris, mais non -intimidé, Osbert se précipita, l'épée à la main, et combattit avec une -valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait acquérir une nouvelle vigueur -au milieu de ce désordre; il combattait comme un homme respirant la -gloire et certain de la victoire: par-tout où il se portait la foule se -dispersait devant lui. Réuni avec le comte il était parvenu dans les -cours intérieures, où ils cherchaient le baron. Tous deux brûlaient de -satisfaire une juste vengeance et de terminer ce combat par la mort de -Malcolm. Une fois entrés dans les cours, les portes se fermèrent sur -eux; une nombreuse troupe de gardes les pressa de toutes parts, et, -après une courte résistance dans laquelle Alleyn reçut une légère -blessure, ils furent saisis et faits prisonniers de guerre. Le carnage -devint affreux; les vassaux du baron, remplis de furie, étaient -insatiables de sang. Beaucoup de ceux qui avaient suivi le comte furent -tués dans les cours ou sur la plate-forme; beaucoup, en tentant de -s'échapper, se précipitèrent des remparts, et un grand nombre avait péri -lors de l'élévation soudaine du pont. Une bien faible partie de cette -brave et généreuse troupe, dévouée à la cause de la justice, parvint à -s'éloigner des murailles, et survécut pour aller porter ces terribles -nouvelles à la comtesse. Le sort du comte était entièrement inconnu à -ses amis. Une cause particulière concourrait à augmenter encore leur -consternation: c'était l'étonnante manière dont la victoire venait -d'être remportée; car on savait que Malcolm, hors les cas de nécessité, -n'avait jamais à Dunbayne plus de soldats que n'en exige la pompe -féodale: et dans cette circonstance on avait vu sortir des lieux retirés -du château, un nombre d'hommes armés capables de résister à une tribu -toute entière. Les intelligences secrètes du baron étaient inconnues: -une conscience alarmée le tenait en armes pour sa propre sûreté, et -depuis quelques années des espions, placés par lui dans les environs du -château d'Athlin, observaient ce qui s'y passait et lui rendaient un -compte immédiat de tous les préparatifs de guerre dont ils -s'apercevaient. Il n'était point probable qu'un événement aussi public -que celui qui avait eu lieu le jour de la fête, lorsque tous les vassaux -jurèrent de venger la mort de leur chef, pût échapper à l'oeil vigilant -des hommes aux gages de Malcolm. Ils s'étaient effectivement hâtés de le -lui apprendre, en accompagnant leur récit de toutes les exagérations de -la peur et de l'étonnement. Cette nouvelle l'avertit de se mettre en -défense. Ce qu'on lui rapporta des apprêts militaires du comte, vint le -convaincre qu'il devait se hâter; et, souriant à ces faux bruits d'une -guerre éloignée, il fit entrer des hommes et des armes dans son château, -et se tenait lui-même prêt à recevoir les assaillans. Le plan du baron, -conduit avec beaucoup d'art et de secret, consistait à laisser l'ennemi -escalader les murailles, pour le passer ensuite au fil de l'épée. Mais -peu s'en fallût qu'il n'échouât, par une suite du sommeil auquel -s'étaient livrées les sentinelles chargées de donner l'alarme. - -Le courage de Maltida céda à une aussi grande calamité; elle fut -attaquée par une maladie violente qui faillit terminer ses souffrances -et sa vie, et rendre inutiles tous les tendres soins de sa fille. -Cependant ces soins ne demeurèrent pas sans effet; Maltida revint à la -vie, et ils l'aidèrent à supporter les heures d'affliction qu'elle -devait à son incertitude du sort du comte. Marie, pénétrée de tout ce -que ces derniers événemens avaient de lamentable, était peu propre au -rôle de consolatrice; mais son coeur généreux, souffrant des profondes -douleurs de Maltida, s'efforça d'oublier ses propres peines pour ne -s'occuper que de celles de sa mère. Souvent néanmoins elle se -représentait son frère livré aux horreurs de la prison et de la mort, et -cette affreuse image égarait sa raison. Marie éprouvait aussi une forte -compassion pour ce jeune montagnard qui, avec un désintéressement si -noble, s'était lié à la cause de sa maison: elle souhaitait ardemment -d'apprendre la destinée de tous deux, et souvent son ame était brisée -par le spectacle de leurs tourmens que son imagination lui offrait. - - - - -CHAPITRE III. - -_Captivité d'Osbert et d'Alleyn.--Projet de vengeance de Malcolm;--il -tente de faire enlever Marie;--elle est délivrée par Alleyn qui s'était -sauvé de sa prison.--Récit de la manière dont Alleyn est parvenu à -s'échapper: ses premières tentatives sont infructueuses: deux soldats, -chargés de le garder, fuyent avec lui: étrange rencontre qu'ils font -dans un souterrain du château de Dunbayne.--Alleyn projette de délivrer -son ami Osbert._ - - -Osbert, après avoir été chargé de fers, fut conduit dans la principale -prison du château et laissé seul aux plus cruelles réflexions. Mais le -malheur qui ébranlait sa fermeté ne pouvait la vaincre, et l'espérance -n'était pas encore entièrement perdue pour lui. C'est le propre des -grandes ames de trouver contre les coups du sort une force qui s'accroît -sans cesse; la résistance chez eux devient énergique en proportion de -l'attaque; et l'on peut dire que cette espèce d'hommes triomphe de -l'adversité avec les armes qu'elle lui fournit. - - * * * * * - -Au bout de quelque tems il vint à l'esprit d'Osbert d'examiner sa -prison. C'était une chambre quarrée, qui se trouvait au sommet d'une -tour tenant au côté oriental du château, d'où l'on entendait sans cesse -le lugubre rugissement des vents. Les murs intérieurs étaient délabrés -et menaçaient ruine. Un matelas placé dans un des coins de la chambre, -une chaise de nattes brisée et une table chancelante composaient tout -l'ameublement. Le jour et l'air perçaient à peine à travers deux -étroites fenêtres garnies de larges barreaux de fer, dont l'une laissait -apercevoir une cour intérieure, et l'autre une chaîne de montagnes -stériles et sauvages. - -Alleyn fut traîné, par des conduits obscurs, dans une partie éloignée du -château, à l'extrémité de laquelle une petite porte de fer qui s'ouvrit -lui montra un cachot d'où la lumière et l'espérance étaient également -bannies. Il frissonna en y entrant, et aussitôt la porte se ferma sur -lui. - -L'esprit du baron était agité tout à-la-fois par les sombres passions de -la haine, de la vengeance et de l'orgueil irrité; il tourmentait son -imagination pour inventer des tortures égales à la violence de ses -sentimens. Après de longues réflexions, il se persuada que le supplice -de l'attente dans l'incertitude faisait plus souffrir que les plus -grands maux eux-mêmes contre lesquels, dès qu'ils sont connus, les ames -fortes se roidissent. Il arrêta donc que le comte demeurerait dans la -tour, incertain du sort qui lui était réservé, et qu'on lui donnerait -assez de nourriture pour le mettre en état de sentir sa déplorable -situation. - -Osbert était enseveli dans ses pensées, lorsqu'il entendit rouler, en -gémissant sur ses gonds, la porte de son affreux séjour; et soudain -Malcolm parut devant lui. Le coeur d'Osbert se gonfla d'indignation, et -la défiance éclata dans ses yeux. «Je viens, dit l'insolent vainqueur, -féliciter le comte d'Athlin de son arrivée dans mon château, et lui -montrer comment je sais exercer l'hospitalité envers mes amis; mais je -l'avoue je n'ai point encore déterminé la fête que je dois lui donner». - -«Lâche tyran, répondit Osbert, avec toute la dignité de la vertu, il est -d'un assassin d'insulter à un vaincu; je n'attends pas que celui qui a -immolé le père épargne le fils: mais sache que le fils méprise ta -colère, et que la crainte de ta cruauté ne pourra jamais l'ébranler». - -«Téméraire jeune homme, répliqua le baron, tes paroles ne sont que du -vent; ta force tant vantée a fléchi sous ma puissance, et c'est à moi de -décider de ton sort». Après ces mots il sortit de la prison, frémissant -et furieux de l'inébranlable courage du comte. - -La vue de Malcolm excita dans l'ame d'Osbert les mouvemens opposés d'une -violente indignation, et d'une tendre pitié que lui inspirait le -souvenir de son père; pendant un moment il fut réduit à l'état le plus -misérable. L'énergie terrible de ses sensations le jetta dans une sorte -de délire; la fermeté qu'il venait de montrer avait entièrement disparu, -et il était sur le point de renoncer à la vertu et à la vie, à l'aide -d'un court poignard qu'il conservait caché sous sa veste: tout-à-coup le -son mélodieux d'un luth attira son attention; cet instrument était -accompagné d'une voix douce et tendre, qui fut pour le coeur d'Osbert -comme un beaume salutaire; il lui sembla que le ciel s'en servait pour -l'arrêter dans ses desseins et changer sa destinée. La tourmente -s'apaisa, et fut bientôt dissoute en larmes de pitié et de repentir. La -langueur qui régnait dans le chant, semblait annoncer qu'il était celui -d'un être souffrant et sans doute aussi prisonnier. Lorsqu'il eut cessé, -Osbert, encore plein d'étonnement, s'approcha des barreaux de la fenêtre -pour chercher à découvrir d'où étaient partis ces sons enchanteurs; mais -personne ne s'offrit à ses regards, et il ne put juger si c'était de -l'intérieur ou de l'extérieur du château. Vainement essaya-t-il -d'obtenir du garde, qui vint lui apporter une faible portion de -nourriture, quelques informations sur ce qu'il avait entendu; le silence -obstiné du satellite de Malcolm le laissa dans son ignorance. - -La douleur remplissait le château d'Athlin et ses environs. La nouvelle -de l'emprisonnement du comte était enfin parvenue aux oreilles de -Maltida, et son ame avait perdu toute espérance. Elle envoya sur le -champ offrir au baron une forte rançon, pour la liberté de son fils et -des autres prisonniers; mais la férocité de l'ame de Malcolm dédaignait -un triomphe incomplet. La vengeance l'emporta sur son avarice, et les -offres furent rejetées avec mépris. Un autre motif agissait sur son -esprit, et le confirmait dans ses desseins. On lui avait souvent parlé -de la beauté de Marie de manière à exciter sa curiosité; il était -parvenu à se procurer les moyens de la rencontrer; et cette vue avait -allumé dans son sein une passion que la violence de son caractère -empêchait de s'éteindre. Déjà il avait formé, pour l'obtenir, divers -projets qui étaient tous demeurés sans exécution; la captivité du comte -lui parut une occasion favorable à son amour; il résolut donc de -demander la main de Marie en échange de la liberté de son frère; mais il -se détermina à ne point d'abord laisser paraître ses vues, afin que les -angoisses de l'anxiété et du désespoir agissant sur Maltida, elle pût se -résoudre à sacrifier sa fille à son ennemi. - -Les faibles restes de la tribu, résistant à l'horrible revers qu'ils -venaient d'essuyer, eurent encore le courage de s'assembler: et tout -dangereux que fût le projet d'arracher leur chef à la prison, ils s'y -arrêtèrent. L'espérance soutint encore de nouveau Maltida; mais bientôt -une nouvelle source de chagrin fut ouverte pour elle. La santé de Marie -déclinait sensiblement: elle était silencieuse et pensive: sa délicate -complexion ne pouvait résister aux peines de son esprit, et ces peines -s'augmentaient par l'effort qu'elle faisait pour les cacher. Elle -s'imposa l'amusement et un exercice agréable, comme un moyen qui devait -lui rendre plus facilement la paix et la santé. Un jour que, pour -chercher ces trésors, elle faisait une promenade à cheval, elle fut -tentée par la beauté de la soirée de prolonger sa course au-delà de ses -bornes ordinaires. Le soleil se couchait comme elle entrait dans un bois -dont la sombre et triste obscurité convenait parfaitement à la -mélancolie de son coeur. La paisible sérénité du tems et le majestueux -aspect du lieu se réunirent pour la faire tomber insensiblement dans un -doux oubli de ses peines: elle s'y abandonnait avec délices, quand -soudain elle en fut tirée par le bruit des pas de chevaux s'avançant -près d'elle. L'épaisseur du feuillage gênait sa vue, mais elle crut voir -briller des armes à peu de distance. Elle détourna son cheval, et voulut -gagner l'entrée du bois. Son coeur agité par la crainte, lui faisait -hâter sa retraite. En regardant derrière elle, elle distingua -parfaitement trois hommes armés et déguisés accourant à sa poursuite. -Prête à perdre connaissance, en vain l'effroi lui donna des ailes; tous -ses efforts furent inutiles, et bientôt les brigands l'eurent atteinte. -L'un d'eux saisit la bride de son cheval, et les autres tombèrent sur -les deux domestiques qui l'accompagnaient. Il y eut un vif combat: la -force de ses serviteurs fut contrainte de céder aux armes de leurs -adversaires. Terrassés, ils se virent traîner dans le bois et attacher à -des arbres. Marie, évanouie entre les bras de celui qui s'était emparé -d'elle, était portée à travers des sentiers obscurs et silencieux: il -est facile de se peindre sa terreur quand rouvrant les yeux elle se -trouva au milieu d'hommes inconnus. Ses cris, ses larmes, ses prières -n'eurent aucun effet. Ces misérables insensibles à la pitié et à ses -demandes, gardaient un farouche silence. Ils la conduisirent vers -l'entrée d'une horrible caverne: alors le plus affreux désespoir -s'empara d'elle, et bientôt elle ne donna plus aucun signe de vie: cet -état dura long-tems; mais il est impossible d'exprimer ce qu'elle -éprouva, quand revenant à elle par degrés, elle aperçut Alleyn lui-même -qui, dans la plus vive inquiétude, attendait son retour à la vie, et -dont les yeux se remplirent de joie et de tendresse lorsqu'elle commença -à se ranimer. L'étonnement, une joie mêlée de crainte, et tous les -symptômes d'une foule de sensations confuses se peignirent rapidement -sur le visage de Marie. Sa surprise augmenta encore à l'aspect de ses -domestiques qui étaient rangés auprès d'elle. Elle osait à peine en -croire le témoignage de ses yeux, mais la voix d'Alleyn, tremblante de -tendresse, dissipa, dans un moment, le prestige de son incertitude, et -ne lui permit plus de douter de l'étonnante réalité des objets dont elle -était environnée. A peine eut-elle repris des forces suffisantes, qu'on -se hâta de quitter ce lieu d'effroi; la route fut continuée d'un pas -lent, et la nuit était tombée depuis long-tems lorsque le cortège arriva -au château. La douleur et la confusion y régnaient. La comtesse, remplie -des craintes les plus tristes, avait envoyé sur différens chemins des -domestiques au-devant de sa fille. Dans son premier transport, elle ne -fit point attention en la voyant arriver, qu'elle était accompagnée par -Alleyn. Bientôt néanmoins sa joie égala son étonnement quand elle -reconnut le compagnon d'Osbert; et au milieu des diverses impressions -qu'elle éprouvait, elle savait à peine qui des deux elle devait d'abord -interroger. Lorsqu'elle eut été informée des périls que sa fille avait -courus, et qu'elle eut connu celui qui l'en avait arrachée, elle se -prépara avec une impatiente sollicitude à apprendre des nouvelles de son -fils chéri, et comment le brave et jeune montagnard avait échappé à la -vigilance du baron. Alleyn ne put rien dire du comte à Maltida, si ce -n'est qu'il avait été fait prisonnier avec lui, dans l'intérieur des -cours de la forteresse, comme ils combattaient à côté l'un de l'autre; -et que, sans avoir reçu aucune blessure, son fils avait été conduit dans -une tour située à l'angle oriental du château, où il était toujours -détenu. Il ajouta que lui-même ayant été enfermé dans une partie -éloignée de l'édifice, il n'avait pu se procurer aucun autre -renseignement sur le compte d'Osbert; ensuite il fit un récit succinct -des circonstances particulières qui les concernaient. - -Il y avait quelques semaines qu'il était dans son horrible donjon, -attendant la mort chaque jour; sa situation désespérée le rendit -inventif, et il conçut, pour s'échapper, le plan qui suit. Il avait -remarqué que le garde, chargé de lui apporter sa nourriture, avait soin, -en quittant le donjon, de frapper l'aire près de la porte avec son épée; -sa curiosité se trouva excitée par cette circonstance, et un rayon -d'espérance vint briller au fond de sa prison. Il examina le sol en cet -endroit autant que l'obscurité le pouvait permettre, et reconnut qu'il -était revêtu, comme le reste de son cachot, de larges pierres par-tout -également solides. Cependant il n'en demeura pas moins certain, d'après -les précautions habituelles du garde, qu'il devait trouver sous cette -place quelque voie par laquelle il pourrait se sauver, et se prépara à -des recherches plus exactes quand il ne craindrait point d'être observé. -Un jour, aussitôt après le départ du garde, Alleyn se mit à lever les -pierres qui formaient le pavé. Cet ouvrage exigea beaucoup de patience -et d'industrie, et fut exécuté avec un couteau qu'il avait soustrait à -la vigilance des soldats. D'abord, sous le pavé, la terre lui parut -ferme, et n'indiquer en aucune manière avoir été fraîchement remuée. -Après avoir creusé quelques pieds, il découvrit une trape; la joie et -l'inquiétude le firent trembler de tous ses membres. La nuit commençait -alors à s'approcher; et comme il était accablé de fatigues, il craignit -de ne pouvoir, avant le lever du jour, pénétrer jusqu'à la trape, et -vaincre les autres obstacles qu'il devait encore rencontrer; il se hâta -de rejetter la terre dans le trou qu'il avait fait. Déjà il était -parvenu, non sans beaucoup de peine à le combler, mais il ne lui fut pas -possible de replacer exactement le pavé dans son premier état. -L'obscurité ne permettait pas de choisir les pierres, et il s'aperçut -que quand il viendrait à réussir, ce nouveau plancher n'aurait aucune -solidité. Dans l'accablement de son corps et de son esprit, il se jetta -à terre, et se livra au plus profond désespoir. La nuit était fort -avancée, lorsque le retour de ses forces et de sa raison le porta à de -nouveaux efforts; il écarta promptement la terre et brisa la serrure de -la trape: alors soulevant celle-ci, sans hésiter ni vouloir rien -considérer, il se précipita par l'ouverture. La voûte était profonde, et -il fut d'abord renversé par la violence de sa chute. Un écho sourd et -tremblant qui semblait se propager dans le lointain, lui apprit que ce -lieu devait avoir une étendue considérable. Aucune clarté ne le -dirigeait; il marcha les bras étendus, en silence, et cherchant avec -inquiétude à examiner le lieu qu'il parcourait. Après avoir erré -long-tems dans le vuide, il arriva à un mur qu'il suivit en tâtonnant; -il fit de la sorte un assez long chemin, au bout duquel il sentit que le -mur tournait; il ne l'abandonna point, et bientôt sa main toucha le -barreau froid d'une fenêtre: une douce ondulation d'air vint frapper son -visage, et ce fut pour lui, qui sortait des vapeurs humides d'un cachot, -un moment de volupté. L'air donna à Alleyn une nouvelle force; les -moyens de fuir, qui semblaient s'offrir ranimèrent son courage. Il plaça -son pied contre la muraille, et saisissant avec la main un des barreaux -de la fenêtre, il parvint à l'ébranler et à l'arracher entièrement après -des efforts réitérés. Il s'adressa bientôt à un second, mais celui-ci -était plus fermement fixé; il ne put le détacher: alors il s'aperçut que -ce barreau était scellé dans une large pierre, et qu'il n'avait d'autres -moyens à prendre que de lever la pierre elle-même. Son couteau lui -servit, de nouveau, dans cette occasion; et avec beaucoup de patience, -il détacha suffisamment de mortier pour effectuer son dessein. Après -quelques heures passées dans une occupation que l'obscurité rendait -pénible, et souvent vaine, il avait ôté plusieurs barreaux, et fait une -ouverture qui lui permettait de s'échapper, quand les premiers rayons du -jour commencèrent à paraître. Ce fut avec une inexprimable angoisse -qu'il découvrit que cette fenêtre donnait sur la cour intérieure du -château; bientôt il remarqua des soldats qui descendaient lentement dans -la cour par les degrés étroits tenant à leurs logemens. Le coeur lui -manqua à cette vue: accablé, il s'appuya contre le mur, et était sur le -point d'entrer dans la cour, et de tenter un effort désespéré pour se -sauver, ou de mourir en l'entreprenant, quand, à l'aide du jour qui -devenait plus considérable, une porte épaisse, placée dans un côté -opposé du mur, attira ses regards; il s'y porta aussitôt, et tenta de -l'ouvrir, mais elle était arrêtée par un loquet et plusieurs verrous -extérieurs. Il frappa contre cette porte avec le pied; un bruit sourd, -qui se fit alors entendre, indiqua qu'il y avait de l'autre côté une -longue voûte; et il fut assuré, par sa direction, qu'elle devait -s'étendre jusqu'aux murs extérieurs du château. Il comprit que, s'il -pouvait pénétrer au-delà de cette voûte la nuit suivante, il lui serait -facile d'escalader le mur, et de traverser le fossé. Il ne lui restait -point assez de tems pour forcer le loquet avant l'arrivée du garde qui -venait à la pointe du jour visiter sa prison; après quelques momens de -réflexion, il se décida à se cacher dans une partie obscure de la voûte, -et à attendre ainsi le garde qui, s'apercevant que les barreaux de la -fenêtre avaient été dérangés, en devait conclure qu'il s'était échappé -par l'ouverture. A peine, conformément à ce plan, s'était-il placé, que -la porte du donjon s'ouvrit: une voix forte se fit entendre; et le nom -«d'Alleyn» fut prononcé avec l'accent du désespoir et de la -consternation. Ce cri ayant été répété, un homme se précipita à travers -l'ouverture de la trape. Alleyn, quoique caché lui-même dans -l'obscurité, découvrit, à l'aide d'une faible lumière qui tombait sur -l'aire, un soldat armé d'une épée nue; celui-ci s'approcha des barreaux -de la fenêtre, l'imprécation à la bouche: il alla ensuite vers la porte, -et la trouvant fermée, il retourna à la fenêtre; après quoi il se mit à -marcher le long des murs, sur lesquels il appuyait la pointe de son -épée, et arriva de cette manière à l'endroit où se tenait Alleyn. -Alleyn, sentant l'épée toucher son bras, se saisit avec rapidité de la -main qui la tenait, et fit tomber l'arme à terre. Le combat s'engagea; -Alleyn renversa son adversaire, et se jettant sur lui, il saisit son -épée, qu'il lui présenta sur le coeur: mais bientôt le soldat demanda -grace. De tout tems Alleyn avait répugné à ôter la vie à un homme: il -jugeait d'ailleurs, en ce moment, que s'il venait à tuer le soldat, ses -camarades ne tarderaient pas à descendre sous la voûte. Il détourna donc -l'épée; «reçois la vie, dit-il; ta mort ne me servirait de rien; si tu -le veux, va apprendre à Malcolm qu'un innocent a tenté d'échapper à la -mort.» Le garde, frappé de cette conduite, se releva en silence; après -avoir reçu son épée il suivit Alleyn à la trape par laquelle ils -rentrèrent ensemble dans le donjon. Alleyn fut bientôt laissé seul: le -soldat, incertain de ce qu'il devait faire, allait rejoindre ses -camarades, lorsque sur sa route il rencontra Malcolm qui, toujours -inquiet et vigilant, parcourait souvent le rempart dès la pointe du -jour. Le baron s'informa si tout était en bon état, et le garde qui -redoutait d'être découvert, et n'avait point l'habitude de dissimuler, -hésita à cette question. Alors un coup d'oeil terrible le contraignit à -déclarer ce qui venait d'arriver. Le baron lui reprocha sa négligence -avec beaucoup d'âpreté, et le suivit sur-le-champ au donjon où il -chargea Alleyn d'outrages. Il examina l'intérieur de la chambre, -descendit lui-même sous la voûte, et revenu au donjon, il s'y arrêta -jusqu'à ce qu'il eût vu fixer dans la muraille une chaîne qu'il avait -envoyé chercher dans un lieu éloigné du château. Lorsque Alleyn y fut -attaché: «nous ne vous laisserons pas long-tems ici, dit Malcolm, en -quittant la chambre; sous peu de jours vous serez rendu à la liberté -dont vous êtes si épris: mais comme un conquérant doit avoir des -spectateurs à son triomphe, il faut attendre que j'aye pu en rassembler -un nombre suffisant pour être témoins de la mort d'un si grand héros». -Je méprise tes insultes, reprit Alleyn; je suis également capable de -supporter le malheur, et de braver un tyran.» Malcolm se retira la rage -dans le coeur, en voyant l'intrépidité de son prisonnier, et fit les -plus terribles menaces au garde qui cherchait en vain à se justifier. -«Tu en réponds sur ta tête, lui cria-t-il, furieux. Le soldat blessé -retournait sur ses pas dans un silence chagrin: la crainte que son -prisonnier ne parvînt à s'échapper s'empara de son esprit, et le -souvenir des expressions dont Malcolm s'était servi, le remplissait de -dépit; sa reconnaissance pour Alleyn, dont il avait reçu la vie, se -joignant à ces sentimens, il balança s'il obéirait au baron ou s'il -délivrerait Alleyn, et fuirait avec lui. A midi il lui apporta sa -nourriture accoutumée. Alleyn n'était pas si accablé qu'il n'observât -les ombres de la tristesse qui enveloppaient ses traits; il prévit dans -son ame ce qui le menaçait, et le soldat lui annonça sa sentence de -mort. Le lendemain devait être le jour du supplice; déjà les vassaux -étaient convoqués pour en être témoins. On a beau avoir cherché à se -familiariser avec la mort, elle paraît toujours terrible quand elle -arrive. Alleyn l'attendait depuis long-tems; il s'était exercé à -l'envisager sans effroi, mais sa force l'abandonna quand elle fut -présente, et tout son corps frémit. «Rassurez-vous, lui dit le soldat, -d'une voix affectueuse, je suis loin d'être insensible à votre misérable -sort, et si vous êtes d'avis de courir le danger des tortures, près -desquelles celles qu'on vous prépare en ce moment ne sont rien, je -tenterai tout pour vous rendre à la liberté, et vous suivre loin d'un -tyran féroce». A ces mots Alleyn, qui était étendu à terre, se sentit -transporté de surprise et de joie; et se levant précipitamment, «que -parlez-vous de tortures, s'écria-t-il; toutes sont égales si la mort -doit les terminer; mais il est possible que je conserve la vie. -Conduisez-moi hors de ces murs, et le peu que j'ai sera à vous». Je n'ai -besoin de rien, reprit le généreux soldat; mon unique but est de sauver -la vie à mon semblable.» Ces mots pénétrèrent fort avant dans le coeur -d'Alleyn, dont les yeux se remplirent des larmes de la reconnaissance. -Edric apprit alors à Alleyn que la porte découverte par lui, conduisait -à une voûte, qui s'étendant au-delà des murs du château, communiquait à -un chemin souterrein, creusé jadis pour faciliter la retraite du -château, et que ce chemin aboutissait à une caverne au milieu de la -forêt voisine. Il ajouta que s'ils pouvaient parvenir à ouvrir cette -porte, rien ne s'opposerait à leur fuite. Alors tous deux délibérèrent -sur les mesures que la nécessité leur prescrivait. Le soldat remit entre -les mains d'Alleyn un couteau plus fort que le sien, qui devait lui -servir à faire une entaille à la porte autour de la serrure. Il fut -décidé qu'Edric se chargerait de faire le guet, et qu'à minuit tous deux -descendraient dans la voûte. Edric, après avoir détaché la chaîne -d'Alleyn, sortit de la prison, et celui-ci s'occupa, de nouveau, à lever -les pavés qui avaient été replacés par ordre du baron. L'espoir de sa -prochaine délivrance avait doublé ses forces: son nouveau couteau était -plus propre pour son dessein; et il travaillait avec ardeur et joie. Il -parvint bientôt à la trape, et se précipita encore une fois dans la -voûte. La porte était extrêmement épaisse; ce ne fut pas sans beaucoup -de peine qu'il réussit à enlever la serrure: alors de ses mains -tremblantes, il poussa les verrous; la porte s'ouvrit, et il vit la -nouvelle voûte dont le soldat lui avait parlé. Ce ne fut qu'aux -approches du soir qu'il eut fini son ouvrage. Déjà il était rentré dans -le donjon, et s'était étendu à terre pour se reposer, quand il entendit -des pas éloignés. Tout à-la-fois rempli de crainte et d'espérance, il -prêta l'oreille à ce bruit qui semblait s'approcher: enfin la porte -s'ouvrit. Alleyn respirant à peine se leva, porta ses regards de ce -côté, et ne vit point Edric, mais un autre soldat; il pensa que -l'ouverture qu'il avait faite allait être découverte, et se crut perdu -pour jamais. Le soldat plaça à terre une cruche d'eau, et, après avoir -promené sa vue avec une sombre curiosité autour la prison, il sortit -sans dire un seul mot. Tout ce que la force humaine peut supporter était -épuisé; Alleyn tomba dans un profond engourdissement; lorsqu'il fut -revenu à lui, il se trouva livré de nouveau aux horreurs de la nuit, du -silence et du désespoir: cependant au milieu de ses souffrances il -rougit d'élever des soupçons sur la bonne foi d'Edric. Nous sommes -portés naturellement à repousser les sentimens pénibles; et c'est un des -plus grands supplices que puisse éprouver une ame honnête que de douter -de la sincérité de ceux en qui elle a placé sa confiance. Alleyn conclut -que sa conversation du matin avait été entendue, et que le nouveau garde -avait été envoyé pour examiner sa prison, et surveiller ses mouvemens: -il crut qu'Edric, par suite de sa générosité, était comme lui destiné à -périr; cette idée l'accabla tellement qu'elle lui fit, pour quelques -momens, perdre de vue sa propre situation. - -Il était minuit, et Edric n'avait point paru; les doutes d'Alleyn -prirent alors dans son esprit le caractère de la certitude; il -s'abandonna à cette affreuse tranquillité d'un désespoir muet. L'horloge -du château ayant sonné une heure, il prit ce son pour celui de la cloche -funèbre qui annonçait sa mort. Rappelé à lui par cette sensation -terrible, il se leva de terre, dans les angoisses de la plus vive -douleur. Bientôt il distingua le bruit des pas de deux personnes qui -s'avançaient vers sa prison: Malcolm et l'assassinat se présentèrent -alors à son esprit: il ne douta point que les personnes qu'il entendait -ne vinssent exécuter les ordres définitifs du baron; elles étaient -prêtes d'entrer quand il se rappela tout-à-coup la porte de la voûte. -Jusqu'alors occupé de son seul désespoir, l'idée de fuir ne s'était pas -présentée à lui. Au milieu de la violence de sa douleur, il n'avait pas -même songé à cette dernière ressource. Mais dans ce moment, elle fut -comme un éclair qui brilla à ses yeux; il se précipita à travers la -trape, et son pied avait à peine touché le sol de la voûte, que les -verrous de sa prison furent tirés. Une voix qu'il reconnut pour être -celle d'Edric, se fit bientôt entendre; la crainte était à tel point -maîtresse de son esprit, qu'il balança quelque tems à se découvrir; mais -un moment de réflexion lui suffit pour chasser tout soupçon de la -fidélité d'Edric, et il répondit à sa voix. Edric descendit aussi-tôt, -suivi par le soldat, dont l'apparition avait rempli, le matin, Alleyn de -désespoir; il le lui présenta comme son meilleur ami, son camarade, et -comme une victime de la tyrannie de Malcolm, résolue à les suivre. Ce -fut un moment de bonheur trop vif pour pouvoir être décrit. Alleyn, ivre -de joie et impatient de fuir, écoutait à peine ce que lui disait Edric; -celui-ci remonta fermer la porte du cachot; précaution dont le but était -d'arrêter quelque tems ceux qui seraient tentés de les poursuivre; après -avoir remis entre les mains d'Alleyn une épée qu'il avait apportée avec -lui, il marcha à la tête de ses deux compagnons, et s'avançait le long -de la voûte. Le vaste silence du lieu n'était troublé que par le bruit -de leurs pas, qui, répétés par des échos profonds, apportait la terreur -dans leur esprit: souvent, en traversant ces sombres et tristes réduits, -il leur arrivait de s'arrêter pour écouter, et leur crainte leur faisait -entendre la marche éloignée d'hommes qui les poursuivaient. A la sortie -de la voûte ils entrèrent dans un sentier tournant d'une extrême -longueur, et coupé par divers passages percés dans le roc vif; il était -fermé par une porte basse et étroite s'ouvrant près du chemin souterrein -qui allait, par une pente assez sensible, se rendre sous le fossé du -château. Edric connaissait parfaitement les lieux. Ils passèrent la -porte, et après l'avoir fermée sur eux, il commençaient à descendre. -Tout-à-coup la lampe qu'Edric tenait à sa main fut éteinte par un coup -de vent, et les laissa dans une entière obscurité. Il est plus facile -d'imaginer ce qu'ils sentirent que de le rendre; privés de voir le -chemin qu'ils devaient suivre, osant à peine mettre un pied devant -l'autre, et portant en avant une main inquiète, ils s'avançaient dans -cet abyme profond. Lorsqu'ils eurent continué à descendre pendant -quelque tems, ils se sentirent encore une fois sur la terre. Edric les -avertit qu'il y avait un autre escalier avant que d'arriver au chemin -souterrein, et recommanda de le chercher avec la plus grande précaution. -Ils marchaient d'un pas lent et circonspect, quand le pied d'Alleyn -frappa contre quelque chose qui rendit un son assez semblable à celui -d'une armure fracassée; il se baissa pour reconnaître ce qu'il avait -touché, et saisit la main froide d'un mort. Une soudaine horreur -s'empara de lui, et il recula d'effroi. Tous les trois demeurèrent -quelque tems dans le silence; ils n'osaient retourner sur leurs pas et -craignaient d'avancer. Une faible lumière, qui parut venir du bas du -second escalier, en jettant quelque clarté autour d'eux, leur fit voir à -leurs pieds un corps pâle et défiguré, couvert d'une armure; et non loin -d'eux, trois hommes dont ils distinguaient les mouvemens. La première -idée dont leur esprit fut frappée, c'est que ces hommes ne pouvaient -être que des assassins appartenant au baron, et occupés à la poursuite -de quelque fugitif. Il n'y avait pour eux d'espoir de se cacher qu'en -restant où ils étaient. Mais la lumière semblait s'avancer, et les trois -hommes se diriger vers eux. Dans leur effroi ils retournèrent au premier -escalier qu'ils montèrent précipitamment; arrivés à la porte, ils -voulurent l'ouvrir, espérant pouvoir gagner les percées du roc: mais -tous leurs efforts furent vains; la porte était fermée par le pêne de la -serrure, et la clef était de l'autre côté. Forcés ainsi de ne point -céder à leur crainte, ils se hazardèrent à regarder derrière eux, et se -trouvèrent une seconde fois dans l'obscurité. Pendant un tems assez -considérable, tous trois demeurèrent immobiles sur les marches; ils -prêtaient l'oreille, et tout était dans le silence: aucun rayon de -lumière ne frappait plus leurs yeux; enfin ils se décidèrent à marcher -en avant encore une fois; ils avaient retrouvé l'endroit où ils -croyaient avoir laissé le corps mort, et cherchaient à éviter son -horrible rencontre, lorsque la lumière se montra une seconde fois à la -même place où elle avait d'abord été découverte; le désespoir les -pétrifia. Cependant la lumière faisait des mouvemens lents, et et se -trouva cachée par les détours du sentier. Ils restèrent long-tems en -suspens, et sans proférer une parole; mais n'ayant plus aucun obstacle -devant eux, ils continuèrent leur route. La lumière leur avait fait -connaître le lieu où ils étaient, ainsi que l'escalier qu'ils pouvaient -descendre avec sécurité. Parvenus au bas sans aucune rencontre -alarmante, ils écoutèrent de nouveau, et n'entendirent aucun bruit; -Edric annonça que maintenant ils devaient être sous le fossé. Le chemin -devant eux était uni, et ils crurent que la lumière et les hommes -aperçus par eux avaient tourné d'un autre côté: car Edric savait que le -chemin principal avait plusieurs issues dans le roc. La joie leur -donnait des ailes: leur délivrance semblait prochaine, et Edric répétait -qu'on touchait à la caverne. L'issue qu'ils cherchaient se présenta à -eux; mais en même-tems leur espérance fut détruite. Tout-à-coup la -clarté d'une lampe vint frapper sur eux, et montra à leurs yeux faibles -et éblouis quatre hommes dans une attitude menaçante, et prêts à les -recevoir l'épée à la main. Alleyn tira la sienne. «Nous mourrons, -s'écria-t-il, mais en braves.» Au son de sa voix, les armes tombèrent -des mains de ceux qui étaient devant lui, et il les vit s'avancer pleins -de joie. Alleyn reconnut avec étonnement, trois de ces étrangers, des -amis fidèles et des compagnons, et Edric, un soldat de ses camarades -dans le quatrième. C'était le même dessein qui les réunissait tous dans -ce lieu; ils quittèrent ensemble la caverne; et Alleyn, ravi d'avoir -recouvré une liberté dont il avait été privé si long-tems, résolut de ne -plus à l'avenir fermer son ame à l'espérance. Tous furent persuadés que -le corps trouvé par eux était celui d'une personne que la faim ou l'épée -avait fait périr dans ce labyrinthe souterrein. - -Ils marchèrent de compagnie et arrivèrent à peu de milles du château -d'Athlin. Là, Alleyn exposa son intention d'aller rassembler ses amis, -et d'entreprendre, avec la tribu, de délivrer le comte. Edric, ainsi que -le soldat son camarade, s'enrolèrent solemnellement pour cette cause, et -l'on se sépara. Alleyn et Edric poursuivirent leur route vers le -château, et les autres gagnèrent différens points du pays. Alleyn et -Edric n'avaient encore fait que peu de chemin, lorsque les gémissemens -des domestiques blessés de Maltida les attirèrent dans le bois, où la -scène horrible avait eu lieu. La surprise d'Alleyn fut extrême en voyant -dans cet état des hommes attachés au comte; mais ce sentiment fit place -à un autre plus poignant, dès qu'il fut informé que Marie avait été -enlevée par des hommes armés. Il se donna à peine le tems de délier les -deux domestiques, et s'élançant sur un des chevaux qui paissaient à peu -de distance, il ordonna à tout le monde de le suivre, et prit la route -par laquelle on lui dit que les ravisseurs avaient passé. Alleyn et le -soldat les atteignirent, comme ils étaient prêt d'arriver à l'entrée de -la caverne, dont l'horrible aspect avait donné une mort momentanée à -Marie. Les brigands firent de vains efforts pour fuir; un d'eux fut -blessé, et parvint néanmoins à se sauver. Ses compagnons voyant accourir -les domestiques du comte abandonnèrent leur proie, et s'échappèrent à -travers les sombres détours de la caverne. Marie paraissait sans vie, et -les yeux d'Alleyn se fixaient avec horreur sur cet objet: enfin elle -rouvrit elle-même les yeux au milieu des efforts empressés, par lesquels -il cherchait à lui rendre le sentiment; et la joie s'empara de l'ame -d'Alleyn. - -Pendant tout le récit d'Alleyn, où régnait la plus grande modestie, le -coeur de Marie fut livré à diverses émotions qui toutes sympatisaient -avec les vicissitudes de la situation du jeune montagnard. Elle eût -souhaité se cacher à elle-même l'intérêt qu'elle prenait à ses -aventures; mais ses efforts étaient dans une telle disproportion avec -son émotion, que, quand Alleyn raconta la scène arrivée dans la caverne -de Dunbayne, la pâleur couvrit ses joues tremblantes; et on la vit -défaillir. Cette circonstance alarma d'abord la pénétrante comtesse; la -connaissance qu'elle avait de la faible complexion de sa fille lui parut -bientôt la seule cause de cet état, et suffit pour réprimer ses -craintes. Alleyn éprouva un délicieux mélange d'espérance et -d'inquiétude qu'il ne connaissait point encore. Pour la première fois il -osait s'en fier à son coeur, et croire qu'il aimait, et pour la première -fois ce coeur concevait l'espérance du retour. - -La comtesse lui prodiguait tous les épanchemens d'une ame remplie de -reconnaissance, et la rougeur de Marie lui en disait plus que sa bouche -n'eût pu le faire. Tous trois cherchaient le nom et le rang de l'auteur -d'un si détestable complot. Leurs soupçons s'arrêtèrent enfin sur le -baron Malcolm, et cette supposition acquit un grand degré de -vraisemblance, quand ils se rappelèrent que les brigands étaient à -cheval; circonstance qui devait les faire considérer comme les agens de -quelqu'un au-dessus d'eux. Leurs conjectures se trouvèrent véritables. -Malcolm était l'auteur du plan; il avait chargé de son exécution -plusieurs de ses vassaux, qui n'avaient pu trouver l'occasion d'agir -avant la surprise du château; et depuis ce moment le baron trop agité -avait oublié de retirer ses ordres. - -Alleyn ne fut pas long-tems sans faire connaître son projet de réunir le -faible reste de ses amis à la tribu, et de marcher contre le château de -Dunbayne. «Bon jeune homme, s'écria la comtesse, incapable de contenir -davantage son admiration, comment pourrai-je jamais payer vos généreux -services? Suis-je donc destinée à recevoir de vos mains mes deux enfans? -La tribu se lève encore une fois, et va attaquer les murailles qui -défendent Malcolm: conduisez-la à la conquête et rendez-moi mon fils.» A -ces mots les yeux languissans de Marie reprirent leur éclat: elle -s'enivrait du doux espoir de presser contre son sein un frère dont elle -était séparée depuis si long-tems; mais elle passa bientôt de -l'espérance à la crainte; c'était Alleyn qui devait commander -l'entreprise, et Alleyn pouvait périr dans le combat. Ces sentimens -opposés lui dévoilèrent l'état de son coeur, et son imagination ne tarda -pas à lui montrer une longue suite d'inquiétudes et de peines qui se -préparait pour elle. Elle tenta de bannir de son esprit le souvenir du -passé et celui de la fatale découverte qu'elle venait de faire; mais ses -efforts furent vains: sans cesse l'image d'Alleyn, ornée de toute cette -vertu forte et mâle qui avait dirigé sa conduite, se présentait à elle: -le paysan disparaissait, et elle ne voyait plus que l'homme doué du plus -noble caractère. - - * * * * * - -Alleyn passa la nuit au château: dès le lendemain matin après avoir -salué la comtesse et sa fille, à laquelle son oeil fit un triste et -respectueux adieu. Il partit avec Edric pour se rendre à la chaumière de -son père. L'ardent jeune homme était impatient de s'assurer de la santé -de ce premier objet de ses affections, et d'embrasser ses amis. Le -souffle de l'amour avait changé en une flamme active les éteincelles -d'ambition qui s'étaient allumées, avec tant de peine, dans son coeur. -Maintenant il n'était plus animé par le seul désir de venger la vertu -opprimée, et d'arracher à la misère et à la mort le fils d'un chef qu'il -était habitué à respecter: il brûlait encore de punir l'outrage fait à -sa maîtresse, et de se signaler par quelque action d'éclat digne de son -admiration et de sa reconnaissance. - - * * * * * - -Alleyn trouva son père prenant le déjeûner à côté de sa nièce: le -vieillard, dont le visage était obscurci par la tristesse, n'aperçut pas -d'abord Alleyn; mais bientôt il faillit succomber à l'excès de sa joie -en voyant que ce fils, sa consolation et son espoir, lui était rendu: -Edric fut reçu avec autant de cordialité que s'il eût été un ancien ami. - - - - -CHAPITRE IV. - -_Continuation de la captivité d'Osbert;--il découvre deux femmes -prisonnières comme lui dans le château de Dunbayne.--Malcolm condamne -Osbert à mort, et bientôt après se décide à différer son -supplice.--Maltida et Marie croyent Osbert mort; il leur fait parvenir -une lettre.--Alleyn se met en marche avec la tribu d'Athlin, dans le -dessein de délivrer Osbert.--Amour de Marie pour Alleyn: ses efforts -pour l'oublier.--Osbert tente de se faire remarquer par les deux -prisonnières._ - - -Le comte, prisonnier dans la tour et livré à une affreuse solitude, -ignorait le sort qui lui était réservé: mais la magnanimité de son -caractère bravait les efforts cruels de la haine du baron. Par une suite -de l'habitude qu'il avait prise de se préparer à ce que son ennemi -pourrait imaginer de pire, il était parvenu à regarder la mort d'un oeil -tranquille. Les violens transports dont il avait été agité à l'aspect de -Malcolm s'étaient apaisés depuis qu'il n'était plus exposé à le voir; il -évitait avec le plus grand soin de se rappeler le sort de son père, sur -lequel il n'avait jamais pu arrêter sa pensée, sans éprouver un horrible -tourment. Mais lorsqu'il songeait aux souffrances de la comtesse et de -sa soeur, toute sa force l'abandonnait: souvent il souhaitait savoir -comment elles supportaient le malheur de sa perte, et leur faire -connaître l'état où il était: quelquefois il prenait la résolution de -s'efforcer de ne point s'occuper de sa situation actuelle, et de se -procurer des secours artificiels contre les tristes objets dont il était -environné. Son principal amusement consistait à observer les moeurs des -oiseaux de proie qui étaient venus se loger dans les créneaux de sa -tour; et leur penchant au brigandage lui fournissait l'occasion d'un -trop juste parallèle avec les habitudes des hommes. - -Comme il était un jour, devant la grille qui donnait sur le château, -occupé à regarder les courses des oiseaux, son oreille fut de nouveau -frappée par le luth dont les accords l'avaient déjà sauvé de la mort. La -voix mélodieuse qu'il avait entendue l'accompagnait encore, et chantait -sur un air tendre les couplets qui suivent. - -«Quand mon oeil s'ouvrit aux premiers rayons du matin de la vie, je -n'aperçus autour de moi qu'une scène enchanteresse; alors les tempêtes -de la nuit ne s'offraient point à mes regards:» - -«Les brillantes illusions de l'espérance séduisaient mon ame, et -égaraient les pensées de ma jeunesse: l'imagination venait tout embellir -de ses vives couleurs, et me découvrait dans le lointain un avenir de -bonheur:» - -«Le vuide de mon coeur simple et pur était rempli par la tendresse -filiale: et l'amour d'un père suffisait à ses besoins, à son ardeur:» - -«Mais ô cruel et rapide revers! tout ce que j'aimais n'est plus; le pâle -et sombre malheur a dispersé les rayons tremblans de l'espérance, et les -douces rêveries de l'imagination ont fui pour jamais». - -Au milieu de sa profonde surprise, Osbert jeta ses regards dans la cour -intérieure du château d'où la voix paraissait sortir: un instant après -il vit une jeune personne entrer dans la partie de la cour qui tient à -la tour: une autre femme plus âgée, mais conservant encore des restes de -beauté, s'appuyait sur son bras. Il était facile de reconnaître à la -mélancolie qui obscurcissait les traits de celle-ci que la main de la -douleur avait devancé les ravages du tems. Elle était vêtue d'un habit -de veuve; un voile noir, attaché sur son front, donnait une grace noble -à sa figure; il était rejeté en arrière, et tombant jusqu'à terre où il -se traînait en longs plis, il semblait ajouter encore à la majesté -naturelle de son maintien. Cette femme s'avançait d'un pas lent, -soutenue par sa compagne, dont le voile, relevé à moitié, laissait -apercevoir les traits. La tristesse donnait à la beauté de la jeune -personne la plus touchante expression, et la dignité de sa démarche -annonçait qu'elle était née dans un rang élevé. A son bras pendait le -luth dont les accords avaient si délicieusement touché le comte. -L'étonnement d'Osbert à ce spectacle n'était égalé que par son -admiration. Les deux femmes se retirèrent par une porte qui se trouvait -située vers l'extrémité du côté opposé de la cour, et il ne fut plus -possible de les voir. Osbert cherchait à les suivre des yeux, et tint -pendant quelque tems la vue fixée sur la porte par laquelle elles -avaient disparues. Revenu à lui-même il crut, pour la première fois, -éprouver l'horreur de la solitude; il conjectura que ces femmes étaient -des étrangères détenues par l'injuste puissance du baron, et ses yeux se -remplirent des larmes de la pitié. Mais l'idée que tant de beauté et -tant de dignité étaient victimes d'un tyran, remplit bientôt son coeur -d'indignation, et lui rendit sa captivité plus insupportable que jamais. -Il brûlait de devenir le défenseur de la vertu, et le libérateur de -l'innocence opprimée; la haine qu'il portait à Malcolm s'accrut encore; -et son ame reçut une nouvelle force de la persuasion où il était qu'il -parviendrait à se venger. Son garde entra dans ce moment: Osbert voulut -en obtenir quelques informations relatives aux deux étrangères; mais ce -fut en vain. Le soldat était chargé de lui apporter de tristes -nouvelles: il annonça au comte qu'il devait se préparer à la mort, et -que son supplice était fixé au lendemain. Osbert l'entendit avec -tranquillité, et sans daigner laisser échapper le moindre murmure. Il -repoussa, avec précipitation le tendre souvenir de sa mère et de sa -soeur, trop capable d'affaiblir son courage. Son garde lui apprit -qu'Alleyn s'était échappé. Alors il ne douta point que ce généreux jeune -homme n'entreprît tout pour punir le tyran qui lui donnait la mort. - -Lorsque le baron avait été informé de la fuite d'Alleyn, la rage s'était -emparée de son coeur; il avait fait appeler les gardes du donjon; mais -après de longues et pénibles recherches, on eut la certitude qu'ils -avaient accompagné leur prisonnier, et que plusieurs autres captifs -s'étaient également échappés. Malcolm donna ordre qu'une sentinelle qui -restait fût punie pour la trahison de ses camarades et sa propre -négligence; et se rappelant le comte qu'il avait oublié dans la première -chaleur de son ressentiment, il se félicita de ce qu'il lui fournissait -l'occasion d'une vengeance complette. Au milieu des transports de sa -joie il rétracta la condamnation du garde. A peine avait-il envoyé au -comte le message funeste qui lui annonçait sa mort, qu'il prit une -nouvelle résolution. Tel est l'effet des passions coupables: elles ne -permettent pas d'agir avec suite: on ne peut satisfaire l'une qu'en -sacrifiant l'autre, et le moment où l'on croit saisir le bonheur est -celui même qui en détruit l'espoir. Le baron éprouva la vérité de cette -observation; il semblait être parvenu à l'excès de la félicité lorsqu'il -contemplait les approches de sa vengeance; mais tout-à-coup l'idée de -Marie vint remplir son coeur d'une autre passion. Il avait apprit -qu'elle avait été au pouvoir de ses émissaires et délivrée sur le champ. -La peine même qu'il éprouvait de voir ses désirs traversés, augmentait -leur violence, il ne pouvait se déterminer à abandonner sa poursuite; et -le seul moyen d'obtenir celle qui en était l'objet lui parut être de -renoncer à sa passion favorite. Il ne doutait point qu'on ne lui donnât -Marie, lorsqu'il aurait déclaré ne point vouloir d'autre rançon pour la -vie du comte. Ces deux passions, l'amour et la vengeance se balançaient -tellement dans son coeur, qu'il eût été difficile de juger laquelle -devait l'emporter. Enfin la vengeance céda à l'amour; mais il résolut de -livrer le comte à tous les tourmens que doit produire la perspective -d'une mort prochaine, et de lui cacher l'intention où il était de -surseoir à son supplice. - -Le comte attendait la mort avec la fermeté qu'il avait montrée en -apprenant sa sentence; il fut conduit de la tour à la plate-forme du -château sans proférer une parole, ni montrer la moindre émotion. Là il -vit d'un oeil fixe tous les préparatifs de son exécution, les instrumens -de mort, et les soldats rangés en file; l'aspect même de l'éternité -agissait peu sur son imagination. Parmi les objets qui l'environnaient, -un seul put le faire sortir de la profonde indifférence dans laquelle il -semblait plongé; c'était son meurtrier qui se montrait avec tout le -faste qu'on déploie dans une pompe triomphale. A sa vue Osbert s'arrêta -un instant, et sentit son coeur tressaillir; mais ne voulant point -paraître troublé, il s'efforçait de reprendre sa dignité, quand le -souvenir de sa mère se présenta à lui. Alors tout son courage fut -anéanti: on vit ses yeux se mouiller de larmes, et il tomba sur la terre -privé de sentiment. - -Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se retrouva dans sa prison; il -apprit que le baron lui avait accordé un répit: Malcolm, se méprenant à -la douleur du comte, s'était flatté d'avoir porté ses souffrances au -dernier degré, et avait ordonné qu'on le reconduisît à la tour. - -Une scène aussi atroce et aussi publique que celle qui venait d'avoir -lieu au château de Dunbayne fut bientôt, dans les environs, le sujet de -tous les entretiens. La comtesse l'apprit avec une étrange variété de -circonstances qu'on y avait ajoutées; on l'assura même que son fils -avait réellement péri. A cette accablante nouvelle, elle retomba dans sa -première langueur. Marie était trop faible pour lui donner des soins -semblables à ceux qu'elle lui avait déjà prodigués avec tant de zèle. Le -médecin déclara que la maladie de la comtesse avait son siège dans -l'ame, et était au-dessus de la portée de la science humaine. Un jour -elle reçut une lettre dont la suscription était de la main d'Osbert: son -oeil reconnut les caractères, et brisant le cachet, avec empressement, -elle apprit que son fils était toujours vivant, et qu'il ne désespérait -pas de se jeter encore une fois à ses pieds. Il demandait que le reste -de la tribu se réunît pour tenter sa délivrance; et apprenait dans -quelle partie du château était sa prison. Osbert croyait qu'à l'aide de -cordes et de longues échelles placées de la manière qu'il indiquait, il -pourrait parvenir à se sauver. Cette lettre fut un excellent cordial -pour la comtesse et pour Marie. - -Cependant Alleyn mettait un zèle infatigable à rassembler les compagnons -qui devaient l'aider dans son entreprise. Dès qu'il fut informé que le -comte avait démenti le bruit de sa mort, il se rendit au milieu de la -tribu, et la pressa de ne point différer d'agir. Aucun des vassaux -n'avait besoin d'être sollicité: c'était une cause chérie par eux, qu'il -s'agissait de défendre, et la main de tous était prête. Les préparatifs -furent bientôt terminés, et Alleyn, à la tête de ses amis, vint se -joindre à la tribu. - -La comtesse contempla, une seconde fois du haut des murailles, le départ -de ses vassaux qui allaient chercher des périls aussi certains que ceux -auxquels ils s'étaient exposés une première fois. Cette scène rappela à -son souvenir celle dont elle avait déjà été témoin. Elle éprouva les -mêmes craintes, fit les mêmes voeux; et quand l'éloignement eut dérobé -la troupe à sa vue, elle rentra dans le château fondre en pleurs. Le -coeur de Marie était en proie à plusieurs sortes de peines. Incapable de -se cacher plus long-tems à elle-même le tendre intérêt qu'elle prenait -au départ d'Alleyn, son trouble en devint plus visible. En vain la -comtesse cherchait à lui rendre quelque tranquillité. Marie, pénétrée de -reconnaissance, et poussée d'ailleurs par la franchise naturelle de son -caractère, souhaitait quelquefois de pouvoir prendre sur elle de confier -sa faiblesse à sa mère (si l'on doit appeler faiblesse un sentiment qui -tirait son origine de l'admiration excitée par de nobles et généreuses -qualités). Mais toujours sa délicatesse et sa timidité l'arrêtaient au -milieu de ses résolutions, et retenaient sur ses lèvres l'aveu prêt à -lui échapper. Les peines de son ame altérèrent peu-à-peu sa santé; son -médecin reconnut que son mal était dû à un chagrin qu'elle s'efforçait -de réprimer; il indiqua comme le meilleur remède un ami dans le sein -duquel elle pût déposer tous les secrets de son ame. Maltida n'eut alors -aucune peine à deviner la cause de la maladie de sa fille: elle se -rappela ses observations; et ce qu'elle avait d'abord soupçonné lui -parut certain. Elle s'occupa à gagner sa confiance par des carresses -douces et prévenantes. Marie, trouvant son silence peu généreux, se -décida enfin à ne plus rien dissimuler à sa mère. - -Un jour que cette dernière la pressait tendrement contre son sein, elle -lui déclara sa passion pour Alleyn. La comtesse n'avait rien de plus à -coeur que d'assurer le bonheur de sa fille; la générosité et les autres -vertus du jeune montagnard la remplissaient elle-même d'admiration. Mais -la fierté de son ame lui faisait rejeter toute idée d'alliance avec un -homme d'une naissance aussi peu distinguée. L'attachement de sa fille -lui parut ne devoir être qu'une impression passagère, enfantée par une -imagination vive et exaltée, et elle ne doutait pas que ses conseils et -le tems ne parvinssent à en triompher. Marie écouta sa mère avec -tranquillité: sa raison applaudissait pendant que son coeur gémissait; -et elle prit le parti de combattre un sentiment qui devait causer tant -de chagrin à elle et à sa famille. - -Mais les généreuses qualités d'Alleyn se représentaient sans cesse à sa -mémoire avec tout leur éclat. Il lui était impossible de ne pas -s'apercevoir qu'il était épris d'elle; elle appréciait tous ses combats, -et sentait combien était grande la délicatesse qui l'avait porté à -s'éloigner, dans un respectueux silence, de l'objet de sa passion. Elle -recourut encore à sa mère pour l'aider à bannir une image destructive de -son bonheur; la comtesse employait toute sorte de moyens pour lui faire -oublier Alleyn; chaque heure, excepté celles réservées aux exercices -nécessaires à la santé de Marie était employée à cultiver son esprit, et -à perfectionner ses talens. Les soins de Maltida ne furent pas sans -fruit; elle remarqua que sa fille commençait à recouvrer le repos de -l'ame et la santé; Marie crut elle-même, quelquefois, avoir appris à -oublier celui qui lui était si cher. Les précautions de la mère et les -efforts de la fille, servirent au moins à tromper l'ennui des momens qui -se passaient à attendre des nouvelles d'Alleyn et de son entreprise. - -Le château de Dunbayne était toujours le séjour du malheur: les vertus y -gémissaient sous l'empire du crime; et le baron, déchiré par des -passions opposées, était lui-même victime de leur puissance. - -Le comte avait été forcé de reconnaître que ses jours dépendaient du -caprice d'un tyran. Son ame était préparée aux coups les plus cruels; -mais cependant il concevait quelque espérance d'échapper lorsqu'il -songeait à cette lettre qu'un de ses gardes, touché de compassion, -s'était chargé de remettre à la comtesse. Dans cette attente, il passait -toutes les heures à la grille de sa fenêtre; livré à la plus vive -inquiétude il portait sa vue sur les montagnes éloignées, pour s'assurer -s'il ne découvrirait pas la marche de sa tribu. Pendant qu'il était -ainsi privé de soulagemens réels, ces montagnes devenaient pour lui la -source d'un plaisir idéal. Souvent, dans les belles soirées d'été, il -voyait, de sa fenêtre, se promener sur la terrasse située au bas de la -tour, ces femmes dont l'aspect avait excité son admiration et sa pitié. -Un jour qu'il était rempli d'espérance pour lui-même et de compassion -pour elles, ses souffrances lui parurent s'être adoucies. Il conçut -l'idée de faire connaître aux deux prisonnières qu'elles avaient un -compagnon, et d'exciter leur intérêt. Le soleil se cachait derrière la -cime des montagnes, et déjà l'ombre était descendue dans les vallons. La -tranquillité de la soirée lui inspirait une douce mélancolie: il composa -les stances qu'on va lire, et dès le soir suivant, vint les jetter sur -la terrasse. - -«Salut, ô monts sacrés; vos sommets sont rafraîchis par les vents, et -des sources d'eau jaillissent d'entre vos rochers. Le haut pin qui vous -ombrage reçoit les premiers rayons du jour, et sa tête orgueilleuse est -encore le dernier objet que frappe le soleil couchant.» - -«Salut, ô monts éloignés! salut, vallons formés par eux. Souvent -l'imagination me découvre vos beautés que cachent les brouillards -humides. Tandis que le berger enfle son chalumeau, ou que le poëte cède -au plaisir de chanter, mon coeur souffrant déplore la triste destinée -qui m'accable.» - -«Trois fois heureuse l'heure où le crépuscule du soir vient envelopper -de son ombre ces bois chéris. De paisibles accords se font entendre -alors le long de la clairière: l'imagination les recueille à travers le -murmure des vents; et les amans de cette divinité puissante prêtent une -oreille charmée.» - -«O combien sont pénétrans ces sons! ils se prolongent dans les montagnes -éloignées, et l'écho des cavernes, qui les répète, trouble le silence -des déserts.» - -Osbert eut le plaisir de voir que le papier fut ramassé par les deux -femmes qui se retirèrent immédiatement après dans le château. - - - - -CHAPITRE V. - -_Alleyn et la tribu d'Athlin se présentent devant le château de -Dunbayne.--Malcolm fait amener Osbert sur les remparts, et menace de lui -donner la mort si Alleyn et les siens ne se retirent pas; il offre de -mettre Osbert en liberté, à condition qu'il obtiendra Marie en -mariage.--Alleyn va au château d'Athlin porter les propositions de -Malcolm.--Douleur de Maltida et de Marie.--Marie se décide à épouser -Malcolm pour sauver la vie à son frère.--Alleyn est chargé par Maltida -de demander à Malcolm un délai de quelques jours, au bout duquel elle -doit donner sa réponse._ - - -Le lendemain, à la pointe du jour, le comte aperçut un drapeau qui se -montrait dans le lointain; son coeur s'ouvrit à une espérance que -l'événement confirma. C'étaient ses fidèles vassaux, conduits par -Alleyn, qui s'avançaient pour cerner et attaquer le château. Leur petit -nombre ne leur permettait pas d'oser se flatter de le réduire; mais ils -croyaient, qu'au milieu du tumulte du combat, ils parviendraient à -délivrer le comte. Les sentinelles crièrent sur eux dès qu'ils furent à -une certaine distance, et l'alarme fut donnée de toutes parts. Dans le -même moment les murailles se couvrirent de soldats. Le baron était -présent et dirigeait lui-même les préparatifs de défense; il avait -secrètement arrêté son plan. La tribu, environnant le fossé, dans lequel -elle jetait des fascines, se préparait à l'attaque, et de hautes -échelles s'avançaient pour faciliter l'escalade; le comte, à qui la joie -et l'espérance avait donné une nouvelle force, trouva le moyen -d'arracher un des barreaux de la grille: déjà il avait le pied posé sur -la fenêtre, et était prêt à échapper, quand il fut saisi par les gardes -de Malcolm, et emmené précipitamment hors de la prison. Pendant qu'il se -livrait au désespoir et à l'indignation, on le conduisit sur la partie -la plus élevée des remparts, d'où il put voir Alleyn et la tribu, et en -être lui-même vu. A son aspect ses vassaux furent heureux; mais ils ne -le furent qu'un moment, car ils remarquèrent que leur chef était chargé -de chaînes, environné de gardes et suivi des instrumens de la mort. -Animés par une dernière espérance, ils poussaient l'attaque avec une -fureur redoublée, quand les trompettes du baron demandèrent un -pour-parler. Alors ils suspendirent le combat; Malcolm parut sur le -rempart, et Alleyn s'approcha pour l'entendre. «L'instant de l'attaque, -s'écria le baron, sera celui de la mort de votre chef: si vous voulez -que ses jours soyent conservés, cessez cet assaut; retirez-vous en paix, -et portez à la comtesse le message suivant: «le baron Malcolm -n'acceptera point d'autre rançon que la belle Marie, dont il brûle de -faire sa femme. Si Maltida accède à cette proposition, Osbert est libre -sur-le-champ; si elle la refuse, il est mort.» L'émotion du comte et -d'Alleyn était inexprimable: le comte, plein d'un courage altier, -s'empressa de rejeter ce vil marché. «Donne-moi la mort, s'écria-t-il, -la maison d'Athlin ne peut se déshonorer par une alliance avec un -meurtrier. Recommencez votre attaque, ô mes braves vassaux! vous ne -pouvez plus sauver ma vie, du moins vous vengerez ma mort; je la préfère -au déshonneur de ma famille.» Osbert n'avait point encore cessé de -parler, qu'une double haie de gardes l'environna, et le cacha aux -regards de la tribu. - -Alleyn, dont le coeur était déchiré par des sentimens qui se -combattaient, n'écouta que la voix de l'honneur; il désobéit aux ordres -d'Osbert; et posant ses armes à terre, il déclara qu'il allait se rendre -au château d'Athlin porter les propositions du baron. La tribu suivit -l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns de ses membres se préparèrent à -l'accompagner: des vassaux si fidèles ne pouvaient céder aux -exhortations du comte. Pour lui, il éprouva une vive douleur quand la -nouvelle du départ d'Alleyn fut parvenue dans sa prison. - - * * * * * - -La situation de celui-ci était affreuse; toute l'énergie de son ame -suffisait à peine pour la supporter. Il se trouvait chargé d'un message -dont le résultat devait être de plonger dans le désespoir une femme -qu'il adorait, ou de donner la mort à l'ami qui lui était le plus cher. - - * * * * * - -Lorsqu'on annonça à la comtesse l'arrivée d'Alleyn, la joie et -l'impatience s'emparèrent de son coeur; elle ne doutait point que -Malcolm ne l'envoyât offrir un accommodement; et il n'était point de -rançon qu'elle ne fût disposée à donner pour acheter la liberté de son -fils. Au son de la voix d'Alleyn, le trouble qui avait commencé à -s'apaiser dans le sein de Marie se réveilla, il lui fut impossible de ne -point reconnaître un amour qui ne devait lui permettre aucune espérance: -en vain, au moment de revoir celui qui en était l'objet, tenta-t-elle de -réprimer son émotion; sa rougeur indiquait l'état de son ame; et tous -ses efforts pour cacher ses sentimens, ne servaient qu'à les faire -paraître encore plus. - -Quand Alleyn parut devant la comtesse, ses forces étaient épuisées par -une suite de l'agitation violente qu'il avait éprouvée. La sombre -tristesse répandue sur son visage, la pâleur que lui donnait sa crainte, -décélaient ses tourmens intérieurs; Maltida conçut à son aspect de vives -alarmes sur le compte de son fils, et d'une voix tremblante s'informa de -sa destinée. Alleyn se hâta de la rassurer; il eut soin d'employer les -plus grandes précautions, lorsqu'il vint à s'acquitter de son message, -et à faire le récit de la scène dont il avait été témoin. La résolution -du baron parut un coup si terrible au coeur de Marie qu'elle s'évanouit -en l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, et la comtesse, occupée de -donner des secours à sa fille, se trouva un moment distraite de la -douleur que cette nouvelle devait naturellement exciter en elle. Ce ne -fut qu'avec beaucoup de peine que Marie fut rappelée à la vie, ou plutôt -au sentiment de son infortune; mais il est impossible de se figurer, -dans toute son étendue, la pénible situation de Maltida. Son coeur -partagé entre deux intérêts si puissans était devenu le siège du -désordre et de l'effroi. De quelque côté qu'elle portât la vue, elle -n'envisageait que malheur et destruction. Le meurtrier de son mari -exigeait le sacrifice de sa fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait le -coup fatal qui menaçait son fils; elle lui donnait la mort, en rejettant -la proposition de Malcolm; en l'acceptant, elle outrageait la mémoire de -son mari lâchement égorgé, et s'exposait aux reproches de la vertu -indignée. Une semblable alliance détruisait le bonheur de sa fille et -l'honneur de sa maison. Il n'était plus permis de songer à délivrer -Osbert par la force des armes, depuis que le baron avait déclaré que le -moment de l'attaque serait celui de sa mort. L'honneur, l'humanité, la -tendresse maternelle commandaient à Maltida de sauver son fils, et par -une étrange opposition d'intérêts, ces mêmes vertus se réunissaient pour -lui interdire le sacrifice qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour un -faible rayon d'espérance n'avait point cessé de se montrer à cette mère -infortunée. Maintenant le désespoir l'enveloppait d'épaisses ténèbres, -au travers desquelles elle ne découvrait que l'autel sur lequel un de -ses enfans devait être immolé. Elle frémissait à la seule idée d'unir sa -fille au meurtrier de son père, et savait aussi que la férocité du -caractère de Malcolm suffisait seule pour corrompre le bonheur de la -femme qui partagerait sa destinée. Dans sa douleur elle rejetait avec -force l'échange que le baron proposait; mais le spectacle de son fils -pâle, et perdant tout son sang au milieu des convulsions de la mort, se -présentait tout-à-coup à son imagination, et lui causait une sorte de -délire. - -Il se passait chez Marie un combat non moins violent; la nature lui -avait donné un coeur susceptible de toutes les affections tendres et -délicates; son esprit saisissait avec facilité tous les rapports de la -plus rigoureuse morale, et elle se conduisait constamment d'après les -principes qu'elle s'était formés. Tous ces avantages n'étaient pas -nécessaires, pour lui faire connaître la rigueur de son sort, qui eût -été sentie par une ame commune; mais ils servaient à rendre son chagrin -plus aigu; et à lui montrer, dans un jour plus éclatant, l'horreur de sa -situation. Le souvenir de son père, le devoir imposé par la vertu, et -l'amour qui faisait entendre sa voix tremblante, mais forte, parlaient -seuls à son coeur; l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait d'effroi. -Pouvait-elle recevoir une main fumante encore du sang de son père? -pouvait-elle consentir à passer sa vie avec un homme qui avait tranché -les jours de celui dont elle avait reçu l'existence, un homme qui serait -toujours devant ses yeux un monument de son infortune et du déshonneur -de sa famille, et dont l'aspect bannirait à jamais de son coeur, toutes -les affections douces et généreuses? Elle ne pouvait chérir les -sentimens nobles et élevés, sans chérir le souvenir de son père et celui -de son amant. Combien devait-elle être malheureuse, si elle était -obligée d'effacer de sa mémoire l'image de la vertu pour espérer -d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout où ses tristes regards -cherchaient du soulagement ils ne rencontraient que le désespoir. D'un -côté elle se voyait ensevelie dans les bras d'un assassin: de l'autre -c'était son frère, chargé de fers et attendant la mort, qui s'offrait à -elle. Il lui était impossible de supporter ce tableau auquel -l'imagination prêtait toutes les horreurs de la réalité. Cependant, au -milieu de ses souffrances, elle considéra qu'il lui était possible de -sauver son frère: alors elle s'attacha avec force à cette idée; -puisqu'elle devait être malheureuse, elle résolut au moins de l'être -avec noblesse, et de s'offrir elle-même pour victime, quand d'horribles -conjonctures demandaient ce sacrifice. - -Remplie de ces idées, elle entra dans la chambre de la comtesse; elle -s'empressa de lui annoncer sa résolution, et attendit, en tremblant, ce -que sa mère allait décider. - -Maltida éprouva en ce moment une peine au-dessus de celles qu'elle avait -ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort de son mari, qu'elle aimait -avec tendresse, elle avait beaucoup souffert: la manière dont il avait -péri avait concouru à rendre sa douleur plus vive; mais cet événement, -bien que terrible, n'avait pas été accompagné de circonstances pareilles -à celles où elle se trouvait; une force supérieure l'avait amené, -lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus en son pouvoir de sauver son -époux; elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant entre des -horreurs, à ratifier son infortune de sa propre bouche, et à empoisonner -le reste de ses jours de souvenirs affreux. Quoique ce fût la puissance -d'un tyran qui lui imposât ce choix, elle se l'attribuait en partie, et -sa raison se troublait en songeant qu'elle était forcée de livrer -elle-même sa fille à un état pire que la mort. - -Lorsque Marie se présenta devant elle, son ame épuisée par l'excès de sa -douleur, était tombée dans un morne et silencieux désespoir. Insensible -aux objets qui l'environnaient, elle l'était pour ainsi dire à ses -propres maux, et elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, s'écria -Marie d'une voix faible et entrecoupée, je me sacrifierai.» A ces mots -«il vivra,» la comtesse levant les yeux, promena autour d'elle un regard -sombre qui prit tout-à-coup l'expression de la tendresse lorsqu'il fut -arrêté sur Marie. Quelques larmes coulèrent sur ses joues, et furent -comme la rosée du ciel, qui, tombant sur une plante flétrie, ranime sa -feuille mourante. Ces larmes étaient les premières qu'elle eût versées -depuis l'arrivée du fatal message. Elle envoya chercher Alleyn, avec qui -elle voulait examiner s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher le -comte de sa prison. Souvent, dans les grandes afflictions, lorsque la -mort n'a point encore donné une triste certitude aux événemens, l'esprit -s'élance au-delà de la sphère du possible pour courir après l'espérance, -jusqu'à ce que l'affreuse réalité lui montre le néant de ses illusions. -Il en était ainsi de Maltida; la violence de son chagrin, causé par la -première nouvelle de son malheur, commençait à diminuer, et elle -penchait à croire que sa situation n'était pas aussi désespérée qu'elle -le lui avait paru d'abord. Son coeur s'ouvrait à l'espoir qu'on pourrait -procurer à Osbert une occasion de s'échapper. Alleyn entra en tremblant; -il redoutait ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait d'offrir de -braver tous les dangers pour délivrer le comte. L'idée que Marie -deviendrait la femme de Malcolm lui était horrible, et il la repoussait -comme un poison capable d'arrêter dans son coeur le mouvement de la vie. -Il voulait à tout prix arracher Marie à cette calamité, et tirer le -comte de sa prison. Le spectacle qui le frappa au moment où il aborda la -comtesse, vint accroître son tourment; elle était étendue sur un sopha -pâle et muette. Ses yeux qui ne voyaient rien étaient fixés sur une -fenêtre en face d'elle. Toute sa contenance annonçait le désordre de son -esprit, et elle fut quelque tems sans apercevoir Alleyn. Telle était la -fluctuation de ses pensées, que si un rayon d'espérance traversait -quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, bientôt un retour sur -elle-même le faisait évanouir. Marie, assise près d'elle, tenait sa main -pressée contre son sein. La douleur avait répandu dans toute sa personne -une langueur enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer de nouveau le -douloureux parti qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, et la -moitié de sa phrase expira sur ses lèvres: ses regards semblaient -chercher à éviter Alleyn, comme un objet capable de lui faire abandonner -son dessein. Il s'avança pour demander à la comtesse ce qu'elle voulait -ordonner. «Je suis prête, dit en ce moment Marie, à me dévouer moi-même -comme une victime à la vengeance du baron: j'aurai du moins sauvé mon -frère.» Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid mortel s'empara du coeur -d'Alleyn; et elle-même eut peine à achever, tout son corps frissonna; -ses yeux se couvrirent d'un nuage épais, et elle tomba évanouie sur le -sopha où elle était assise. - -Alleyn, en proie à toutes les angoisses du désespoir, le regard fixe et -immobile, attendait dans le silence de l'inquiétude le moment de son -retour à la vie; les secours qu'on lui prodiguait ne tardèrent pas à la -faire revenir, et la joie qu'il en ressentit, lui fit un instant oublier -sa situation; il pressa avec ardeur la main de Marie contre son sein. -Cette fille infortunée qui avait à peine recouvré l'usage de ses sens, -céda, sans s'en apercevoir, au premier mouvement de son coeur, et un -sourire expressif de la plus vive tendresse donna à Alleyn la certitude -d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait enchaîné sa passion; il se -trouvait une trop grande distance entre lui et la soeur d'Osbert, et sa -modestie ne lui avait pas permis de s'imaginer qu'il eût assez de mérite -pour attirer l'attention de l'adorable Marie. Peut-être aussi cette -défiance de soi-même, si naturelle au véritable amour, avait-elle -contribué à le tromper. Ce ne fut qu'alors que cette certitude lui -procura la sensation la plus délicieuse qu'il eût encore éprouvée. Il -oublia un instant la détresse de ses hôtes et son propre état; toutes -ses idées s'évanouirent pour faire place à la nouvelle connaissance -qu'il venait d'acquérir, et pendant quelques minutes il goûta la -félicité la plus parfaite. La réflexion ne tarda cependant pas à ramener -les noires pensées et leur sombre suite et à le replonger au plus -profond de l'abyme. - -La comtesse avait alors repris assez de force pour s'entretenir du sujet -qu'elle avait le plus à coeur. L'idée d'une nouvelle tentative, pour la -délivrance de son fils, n'avait pas échappé à Alleyn; il dit qu'il était -prêt à affronter tous les dangers pour parvenir à ce but, et il parla -d'un ton si assuré de la probabilité du succès, qu'il fit encore une -fois renaître l'espérance dans le sein de Maltida; elle craignit -néanmoins de se livrer trop précipitamment à un espoir si douteux. Il -fut résolu qu'Alleyn se consulterait avec les hommes les plus habiles et -les plus fidèles de la tribu, que l'âge ou les infirmités avaient -jusqu'ici écartés du combat, sur les moyens les plus propres au succès -de l'entreprise, et qu'il marcherait ensuite, sans délai, à la tête des -combattans; qu'en attendant on enverrait un message au baron pour lui -demander du tems, et lui annoncer qu'on lui ferait réponse sous quinze -jours. - -Alleyn forma donc un conseil des gens les plus habiles de la tribu. On -proposa divers projets dont le succès parut fort incertain. A la fin -quelqu'un observa qu'il était possible qu'Osbert ne fût plus dans la -tour, et que le lieu de sa détention fût changé: chose qu'il fallait -d'abord savoir pour former un plan convenable. Il fut donc résolu de -suspendre les délibérations jusqu'à ce qu'Alleyn se fût procuré les -informations nécessaires, et en attendant, celui-ci fut chargé de -délivrer à Malcolm le message de la comtesse. C'est pourquoi il se mit -sur-le-champ en marche pour le château. - - - - -CHAPITRE VI. - -_Translation d'Osbert dans une autre prison.--Message de Maltida à -Malcolm.--Découverte d'un panneau mouvant par où l'on entre dans -plusieurs vastes appartemens.--Osbert parvient à celui des deux -prisonnières.--Leur surprise à la vue du comte.--Tendre intérêt de ce -dernier pour leurs souffrances. Il demande et obtient la permission de -renouveler sa visite.--Démarches d'Alleyn pour découvrir la prison du -comte, et pour tâcher de l'en tirer.--Désertion de deux soldats du -château de Malcolm qui viennent s'enrôler sous les bannières d'Alleyn._ - - -Pendant ce tems-là le château de Dunbayne était devenu le théâtre du -triomphe et de la détresse. Fier de son projet, Malcolm voyait déjà -Marie à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait des tourmens plus cruels -que la mort. Le baron était surpris que son invention ne lui eût pas -encore suggéré ce moyen de torture. Pour la première fois l'amour eut -pour lui des attraits, parce qu'il devenait l'instrument de sa -vengeance, et que d'ailleurs la violence de sa passion lui avait -représenté les charmes de Marie sous les couleurs les plus flatteuses. -Il prit donc la ferme résolution de ne jamais relâcher le comte qu'aux -conditions qu'il avait offertes, et par ce moyen de rendre la maison -d'Athlin un monument éternel de son triomphe. - -Pour plus de sûreté, Osbert avait été transféré au centre du château -dans un appartement vaste et sombre, et dont les fenêtres gothiques ne -laissaient pénétrer de lumière qu'autant qu'il en fallait pour en -apercevoir l'horreur. Ce n'était pas ce qui le tourmentait davantage; -son coeur éprouvait des douleurs bien plus aiguës. Un malheur aussi -terrible que celui qui le menaçait ne s'était jamais offert à son -imagination. Depuis long-tems familiarisé avec l'idée de la mort, il ne -la regardait que comme un mal passager; mais voir sa famille dans -l'ignominie, la voir contracter une alliance avec l'assassin de son -père, cette pensée lui déchirait l'ame. - -Il craignait que la tendresse maternelle n'engageât Maltida à accepter -les offres du baron, et il ne doutait pas que sa soeur n'eût assez de -grandeur d'ame pour se sacrifier, afin de lui sauver la vie. Il aurait -écrit à la comtesse pour lui défendre d'accepter ces conditions, et lui -déclarer sa ferme résolution de mourir; mais il n'avait aucun moyen de -lui faire parvenir sa lettre; le garde, qui avait eu la générosité de -faire passer sa première, ne paraissait plus. Le courage qui l'avait -soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas dans ce moment critique. Accoutumé -depuis long-tems à éprouver des contradictions sans nombre, il avait -acquis l'art de les surmonter; les plus grands revers n'étaient point -capables de l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui donner plus de -force et à faire paraître sa grande ame dans un jour plus éclatant. - -Alleyn venait de joindre la tribu, et faisait toute la diligence -possible pour se procurer les informations nécessaires. Il apprit que le -comte n'était plus dans la tour, mais il ne put découvrir dans quelle -partie du château il était relégué; sur ce point on n'avait que des -conjectures vagues et sans vraisemblance. Ce qui faisait croire qu'il -n'avait pas été mis à mort, c'était la politique du baron dont le -violent amour pour Marie n'était plus alors un mystère. Alleyn employa -inutilement tous les stratagèmes que l'invention put lui suggérer pour -découvrir la prison du comte. Enfin, forcé de remettre à Malcolm le -message dont il était chargé, il demanda pour préliminaire qu'Osbert fût -amené sur les remparts, afin de faire voir à ses vassaux qu'il était -encore en vie. Il espérait que cette mesure lui fournirait quelque moyen -de découvrir le lieu de sa détention, se proposant d'observer avec la -plus scrupuleuse attention l'endroit où il se retirerait. - -Le comte parut sain et sauf sur les remparts. A sa vue ses vassaux -firent retentir les airs de leurs cris pour témoigner leur allégresse; -le baron était à ses côtés, et les regarda d'un air de mépris. Alleyn -s'approcha des murailles et remit le message de Maltida. Osbert frémit -de son contenu; il prévit qu'une délibération annonçait une soumission, -Déchiré par cette pensée, il jura tout haut qu'il ne survivrait jamais à -une pareille infamie; s'adressant ensuite à Alleyn, il lui commanda de -retourner sur-le-champ vers la comtesse, et de lui dire de ne point se -soumettre à des conditions aussi humiliantes, à moins qu'elle ne voulût -sacrifier ses deux enfans à l'assassin de leur père. Ces paroles -excitèrent un sourire de triomphe sur le visage du baron, et il se -tourna en gardant un silence dédaigneux. Les gardes reconduisirent -Osbert dans sa prison; mais tous les efforts de son ami, pour découvrir -le chemin qu'ils prenaient, furent inutiles; la hauteur des murs les fit -bientôt disparaître à ses yeux. - -Alleyn nous fournit un exemple de la fermeté et de la constance avec -lesquelles une ame énergique poursuit un objet favori; des circonstances -fâcheuses peuvent venir à la traverse, le manque de succès peut -momentanément arrêter ses progrès; mais elle s'élève au-dessus de tout -obstacle, et pour parvenir à ses fins, elle va même au-delà des bornes -de la possibilité. Ce jeune homme ne désespérait pas encore; mais il ne -savait de quelle manière il devait agir. - -En passant près d'une fenêtre, Osbert fut surpris d'y apercevoir deux -dames: malgré l'agitation de son esprit, il les reconnut pour les mêmes -personnes qu'il avait observées des grilles de la tour avec tant -d'émotion, et qui avaient à-la-fois excité sa compassion et sa -curiosité. Au milieu de sa détresse, la douceur et les grâces de la plus -jeune avaient souvent occupé sa pensée, et il désirait ardemment -connaître le sujet de sa douleur; car la mélancolie peinte sur son -visage annonçait bien qu'elle était malheureuse. Elles observèrent -Osbert lorsqu'il passa, et leurs yeux exprimèrent la pitié que sa -situation leur inspirait. Il les fixa tendrement, et de retour dans sa -prison, il fit de nouvelles questions sur leur compte; mais on continua -de garder un silence inflexible à cet égard. - -Un jour qu'il était enseveli dans ses réflexions, ses yeux se fixèrent -involontairement sur un panneau du lambris de sa prison: il remarqua -qu'il était autrement fait que les autres et que sa projection était -tant soit peu plus grande; une lueur d'espérance s'empara de son esprit, -et il se leva pour l'examiner. Il vit qu'il était environné d'une fente, -et en le poussant avec les mains, il s'ébranla. Certain qu'il y avait -quelque chose de plus qu'un panneau, il y employa toute sa force; mais -il ne produisit aucun autre effet. Après avoir inutilement tenté de -l'enlever de différentes manières, il abandonna l'entreprise, et revint -s'asseoir triste et désespéré. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il -pensât davantage au lambris. Ne voulant cependant pas renoncer à cette -dernière espérance, il fit un nouvel examen, et en s'efforçant -d'ébranler le panneau, son pied donna par hasard contre un endroit qui -le fit ouvrir à l'instant. Il y avait dans l'intérieur un ressort caché -qui le tenait attaché, et en pressant une certaine partie du panneau, il -s'ouvrait de lui-même; c'était cette partie que le pied du comte avait -touchée. - -Cette découverte lui causa une joie inexprimable. Il vit alors devant -lui un vaste appartement semblable à celui qui formait sa prison; ses -fenêtres hautes et arquées étaient ornées de verre peint; son pavé était -de marbre, et cet endroit paraissait être les restes d'une église -abandonnée. Osbert traversa, en hésitant, sa longue nef, et parvint à -une grosse porte de chêne à deux battans qui terminait cette pièce -lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue et spacieuse galerie; ses -fenêtres, aussi gothiques que celles de l'église, étaient couvertes d'un -lierre épais qui en écartait pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta -quelques tems à l'entrée, incertain s'il devait aller plus loin; il -écouta, et n'entendant aucun bruit dans sa prison, il continua. La -galerie aboutissait à gauche en tournant, à un grand escalier fort -ancien et, en apparence, très-négligé, qui conduisait à une salle en -bas; à droite était une porte basse et peu éclairée. - -Osbert craignant d'être découvert, passa l'escalier et ouvrit la porte. -Alors une file de superbes appartemens magnifiquement meublés se -présenta à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir qui que ce fût; -mais, après avoir traversé la seconde chambre, il entendit les sanglots -d'une personne qui pleurait. Il s'arrêta un moment, ne sachant s'il -devait continuer; une curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, et il -entra dans un appartement où étaient assises les belles étrangères, dont -la vue avait fait tant d'impression sur lui. - -La plus âgée des dames fondait en larmes, et sur une table à côté d'elle -étaient une cassette et quelques papiers ouverts. La plus jeune était -tellement occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas attention à l'entrée -du comte. Dès que la première l'eut aperçu, elle se leva tout en -désordre, et la surprise qui éclata dans ses jeux semblait demander -l'explication d'une visite si extraordinaire. Osbert, étonné de ce qu'il -venait de voir, fit quelques pas en arrière, dans l'intention de se -retirer; mais se rappelant que cette intrusion exigeait des excuses, il -revint. La grace avec laquelle il s'excusa, confirma l'impression que sa -figure avait faite sur l'esprit de Laure (tel était le nom de la jeune -dame) qui, en levant la tête, laissa apercevoir une physionomie où l'on -découvrait un heureux mélange de dignité et de douceur. Elle avait -environ vingt ans, était de moyenne taille, extrêmement délicate et -très-bien faite. Le coloris de sa jeunesse avait une teinte de -mélancolie douce et réfléchie qui donnait une expression -très-intéressante à ses grands yeux bleus; ses traits étaient en partie -cachés par ses beaux cheveux bruns qui, après avoir formé nombre de -boucles autour de son visage, descendaient sur son sein: toutes les -grâces d'un sexe aimable étaient réunies dans sa personne, et la majesté -naturelle de son maintien démontrait la pureté et la noblesse de son -ame. Lorsqu'elle aperçut le comte, une faible rougeur se répandit sur -ses joues, et elle quitta involontairement le dessin auquel elle était -occupée. - -Si la simple vue de Laure fut capable de faire impression sur le coeur -d'Osbert, il en devint bien plus fortement épris quand il put contempler -sa beauté. Il s'imagina que le baron charmé par ses attraits l'avait -fait tomber dans quelques-uns de ses pièges et la retenait malgré elle -dans le château. La tristesse peinte sur son visage et le mystère qui -semblait l'environner, le confirmèrent dans cette conjecture. Plein de -cette idée, ses souffrances lui inspirèrent la plus grande compassion, -et l'amour qui brûlait alors dans son coeur vint bientôt se réunir à ce -sentiment. Dans ce moment il oublia le danger de sa situation; il oublia -même qu'il était prisonnier, et, ne pensant qu'aux moyens d'adoucir les -chagrins de cette infortunée, il ne se laissa point arrêter par une -fausse délicatesse, et il résolut, s'il était possible, de connaître la -cause de ses malheurs. - -S'adressant donc à la baronne: «Madame, dit-il, si je pouvais en aucune -manière alléger des peines que je ne saurais affecter de ne point -apercevoir et qui m'ont si vivement touché, je regarderais ce moment -comme le plus heureux de ma vie; d'une vie, hélas! qui n'a déjà été que -trop marquée au coin du malheur. Mais le malheur ne m'a point été -inutile, puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». La baronne -n'ignorait pas le caractère et les malheurs du comte. Victime elle-même -de l'oppression, elle savait plaindre les souffrances des autres. Elle -avait toujours senti une tendre compassion pour les malheurs d'Osbert, -et elle ne put s'empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance pour -l'intérêt qu'il voulait bien prendre à ses chagrins. Elle lui témoigna -sa surprise de le voir ainsi en liberté; mais apercevant les fers qu'il -avait aux mains, elle tressaillit d'effroi et devina une partie de la -vérité. - -Il lui raconta la découverte du panneau qui lui avait fait trouver le -chemin de son appartement. L'idée de faciliter son évasion se présenta -d'abord à l'esprit de la baronne; mais sa propre situation ne tarda pas -à lui en faire voir l'inutilité, et elle fut contrainte d'abandonner une -pensée que lui avaient inspirée la vénération qu'elle avait pour le -caractère du feu comte, et l'intérêt qu'elle prenait à son fils; elle -lui témoigna le plus vif chagrin de ne pouvoir le servir, et l'informa -que sa fille et elle étaient aussi prisonnières; que leur liberté ne -s'étendait pas au-delà des murs du château, et qu'il y avait quinze ans -qu'elles étaient sous la verge de la tyrannie. - -Le comte exprima l'indignation que ce récit lui inspirait, assura la -baronne qu'elle pouvait compter sur sa discrétion, et la pria, si cette -relation ne lui était pas trop pénible, de l'informer au moins comment -elle avait eu le malheur de tomber au pouvoir de Malcolm. La baronne -craignant pour la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger d'être -découvert en restant plus long-tems hors de sa prison; et, le remerciant -encore une fois de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à ses -souffrances, l'assura de ses souhaits les plus sincères pour sa -délivrance, et lui promit que, si jamais l'occasion s'en présentait, -elle lui ferait connaître les tristes particularités de ses aventures. -Les yeux du comte lui témoignèrent sa reconnaissance d'une manière plus -expressive que sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, en tremblant, -la permission de renouveler ses visites, ce qui lui procurerait quelques -intervalles de consolation pendant la triste captivité à laquelle il -était condamné. La baronne, par pitié pour ses souffrances, consentit à -sa demande. Osbert partit en jetant sur Laure un regard tendre et -douloureux; il était néanmoins content de ce qui s'était passé et se -retira dans sa prison en éprouvant un de ces momens de calme qui ne sont -pas même étrangers aux malheureux. - -Il trouva tout tranquille, et après avoir soigneusement fermé le -panneau, il s'assit pour réfléchir sur le passé et penser à l'avenir. Il -se flatta que la découverte du panneau pourrait faciliter son évasion; -les ombres du désespoir dont son esprit avait si récemment été enveloppé -se dissipèrent peu-à-peu, et lui laissèrent entrevoir un horizon plus -flatteur; mais, hélas! ces brillantes espérances s'évanouirent comme un -songe. Il se rappela que ce château était environné de gardes dont la -vigilance était assurée par la sévérité du baron; que les belles -étrangères qui avaient pris un si tendre intérêt à son sort étaient -comme lui prisonnières, et qu'il ne connaissait pas un soldat généreux -qui voulût lui enseigner les passages secrets du château et -l'accompagner dans sa fuite. Son imagination était pleine de l'image de -Laure; en vain s'efforça-t-il de se cacher à lui-même la vérité, son -coeur trahissait constamment les sophismes de ses argumens. Il avait, -sans le savoir, bu à la coupe de l'amour, et il était forcé d'avouer son -indiscrétion. Il ne put cependant se résoudre à écarter de son coeur ce -poison délicieux; il ne put se résoudre à ne plus la voir. Les -appréhensions pénibles pour sa sûreté qu'éprouverait la baronne, s'il ne -profitait pas de la permission qu'il avait si ardemment sollicitée; le -manque de respect que cette conduite manifesterait; la violente -curiosité de connaître l'histoire de ses malheurs; le vif intérêt avec -lequel il apprendrait quelles étaient les relations de Laure et du -baron, et l'espoir extravagant et trompeur de pouvoir leur être utile, -le déterminèrent à renouveler sa visite. Sous ces illusions il cachait -le principal motif qui l'engageait à cette entrevue. - -Cependant Alleyn était de retour au château d'Athlin où il avait -communiqué la résolution d'Osbert, qui n'avait servi qu'à aggraver la -détresse des infortunées qui l'habitaient. Mais pour ne point leur faire -perdre toute espérance, il leur avait caché que le comte n'était plus -dans la tour; il méditait en silence et presque sans espoir sur les -moyens de découvrir sa prison, et il tâchait de donner à la comtesse et -à Marie une consolation à laquelle il ne pouvait lui-même prendre part. -Il alla, sans perdre de tems, trouver les vieillards qu'il avait -assemblés lors de son départ, et les informa du changement de prison du -comte: circonstance qui devait pour le présent suspendre leurs -délibérations. C'est pourquoi il les quitta et se rendit sur-le-champ -auprès de la tribu, afin de continuer ses recherches. Tous les efforts -que l'on fit pour se procurer les renseignemens nécessaires, furent -inutiles. - -Le moment fixé pour la réponse de la comtesse approchait; le désespoir -était peint sur tous les visages, tous les coeurs étaient déchirés des -plus vives angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles du camp furent -alarmées par l'approche de quelques hommes dont la voix leur était -inconnue; craignant une surprise, ils les entourèrent et les -conduisirent à Alleyn. Ces prisonniers dirent que pour se soustraire à -la tyrannie de Malcolm ils étaient venus se réfugier dans le camp de ses -ennemis dont ils déploraient les malheurs et dont ils voulaient défendre -la cause. Charmé de cette circonstance, sans cependant y croire -absolument, Alleyn interrogea les soldats touchant la prison du comte. -Il apprit qu'Osbert avait été transféré dans un endroit du château d'un -accès très-difficile, et que tout plan d'évasion était impraticable, -sans l'assistance de quelqu'un bien instruit de tous les détours et -passages du bâtiment. - -Alleyn eut alors une perspective de succès que ses espérances les plus -exagérées n'avaient encore pu lui présenter. Les soldats promirent -solemnellement de l'aider de tout leur pouvoir; ils l'informèrent aussi -qu'il y avait un mécontentement général parmi les vassaux du baron qui -n'attendaient qu'un moment favorable pour secouer le joug de la tyrannie -et reprendre les droits de la nature; que les soupçons de Malcolm -l'excitaient à punir avec la dernière rigueur la moindre apparence -d'inattention, et qu'étant eux-même condamnés à un châtiment très-sévère -pour une faute légère, ils avaient tâché de s'y soustraire, ainsi qu'à -l'oppression future de leur chef, par la désertion. - -Alleyn convoqua immédiatement un conseil devant lequel les soldats -amenés répétèrent leurs premières assertions, et l'un d'eux ajouta qu'il -avait un frère qui aurait déserté avec eux s'il n'avait point été, ce -jour-là, de garde auprès du comte: ce qui lui avait fait craindre d'être -découvert; il ajouta que son frère serait le lendemain de garde à la -porte du petit pont-levis où il n'y avait que peu de sentinelles; qu'il -courrait les risques de l'aller trouver, et qu'il était persuadé qu'il -ne se refuserait pas à favoriser la délivrance du comte. A ces mots le -coeur d'Alleyn palpita de joie. Il promit à ce brave soldat une grande -récompense pour lui et pour son frère, s'ils voulaient tous deux se -charger de l'entreprise. Son compagnon connaissait parfaitement les -passages souterrains du rocher; il offrit aussi ses services. Les -espérances d'Alleyn devenaient à chaque instant plus fondées, et il -aurait bien voulu dans ce moment pouvoir communiquer à la malheureuse -famille d'Osbert la joie qui dilatait son coeur. - -Le lendemain fut fixé pour commencer l'entreprise, et Jacques chargé de -faire tous ses efforts pour gagner son frère. Ces préliminaires réglés, -ils se séparèrent pour aller prendre du repos, mais Alleyn ne put fermer -l'oeil de la nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de son esprit et -remplit son imagination des visions les plus agréables; il se -représentait la réunion du comte avec sa famille; il anticipait les -remercimens qu'il allait recevoir de la part de l'aimable Marie, et il -soupirait en réfléchissant que de simples remercimens étaient tout ce -qu'il avait lieu d'espérer. - -A la fin le jour parut et offrit à la tribu une perspective bien -différente que celle de la veille. Alleyn, impatient de connaître le -résultat de la rencontre qui devait avoir lieu entre les deux frères, -trouvait les heures trop longues. La nuit vint enfin seconder ses -désirs. L'obscurité n'était interrompue que par la faible lueur de la -lune qui perçait, de tems en tems, à travers les sombres nuages qui -environnaient l'horizon. Le vent rompait par intervalles le silence des -ténèbres. Alleyn épiait tous les mouvemens du château; les lumières -disparurent successivement, l'horloge de la tour sonna une heure; tout -paraissait tranquille au-dedans, et Jacques marcha vers le pont-levis. -Ce pont était coupé par le milieu, et la partie du côté de la plaine -était baissée; Jacques s'avança dessus et appela d'une voix basse, mais -ferme, Edmund. Point de réponse: il commença à craindre que son frère -n'eût déjà quitté le château. Il resta quelque tems en suspens avant de -répéter son appel, et il entendit qu'on tirait doucement les verroux de -la porte du pont-levis; alors Edmund parut. - -Il fut surpris de trouver Jacques et lui commanda de fuir à l'instant -pour éviter le danger qui le menaçait. Le baron, irrité de la fréquente -désertion de ses soldats, avait envoyé des gens à leur poursuite et -promis des récompenses considérables à ceux qui arrêteraient les -déserteurs. Ce discours n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques; il -resta, résolu d'en venir à ses fins. Heureusement les sentinelles de -garde avec Edmund étaient toutes ensevelies dans un profond sommeil, par -l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée pour faciliter son -évasion: ce qui fit que les deux frères continuèrent, à voix basse, leur -conversation, sans être interrompus. - -Edmund ne voulait pas différer plus long-tems sa fuite, et n'avait point -assez de fermeté pour courir les dangers de l'entreprise. L'appât de la -récompense éveilla cependant son courage, et il se laissa persuader; il -connaissait bien toutes les avenues souterraines du château; la seule -difficulté qui restait à surmonter était de tromper la vigilance des -autres sentinelles, et il ne croyait pas possible que le comte quittât -sa prison sans être aperçu. Les soldats qui devaient, la nuit suivante, -monter la garde avec lui, étaient dans d'autres parties du château -qu'ils ne devaient quitter qu'au moment où on les placerait à la prison: -il était donc difficile de leur administrer cette même potion qui avait -engourdi les sens de ses camarades. Se fier à leur intégrité et -s'efforcer de les séduire, eût été mettre sa vie à leur disposition et -probablement aggraver les maux du comte. Ce projet était environné de -trop de dangers pour le hasarder, et leur imagination ne leur en offrait -point de plus probable. - -Il fut néanmoins convenu que, la nuit suivante, Edmund saisirait un -moment favorable pour faire part au comte des desseins de ses amis et -pour le consulter sur les moyens de les mettre à exécution. D'après -cette résolution, Jacques revint sain et sauf à la tente d'Alleyn où -étaient assemblés les chefs de la tribu qui attendaient son retour avec -la plus vive inquiétude. Le rapport du soldat affaiblit considérablement -les espérances de ce jeune homme; la vigilance avec laquelle la prison -était gardée, paraissait rendre toute évasion impraticable. Il était -cependant condamné à rester dans cette cruelle incertitude pendant près -de trois jours, en attendant qu'Edmund fût de nouveau au poste du -pont-levis et put communiquer avec son frère. Mais Alleyn ne se doutait -pas d'une circonstance qui aurait absolument anéanti toutes ses -espérances, et dont les suites pouvaient ruiner tous leurs projets. Une -sentinelle postée sur la partie du rempart qui dominait le pont-levis -avait été alarmée par le bruit des verroux, et, s'étant approchée des -murailles, avait aperçu un homme sur la moitié du pont qui était au-delà -du fossé, conversant avec quelqu'un de l'intérieur. Elle s'était avancée -autant que les murailles le lui avaient permis, et avait fait tous ses -efforts pour entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité de la nuit l'avait -empêchée de reconnaître la personne qui était sur le pont; mais elle -avait très-bien distingué la voix d'Edmund. Fort surprise de ce qui se -passait, elle donna toute son attention à découvrir le sujet de leur -conversation. La distance que la moitié du pont levé laissait entre les -deux frères, les obligeait de parler plus haut qu'ils n'auraient fait -sans cette circonstance, et la sentinelle en entendit assez pour être -instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion du comte; que cette -entreprise devait avoir lieu la nuit qu'Edmund serait de garde à la -prison, et que quelques amis du comte l'attendraient dans les environs -du château. Cet homme garda tout cela dans sa mémoire, et, le lendemain -matin, il en fit part à ses camarades. - -Le lendemain, vers le soir, le comte, cédant à l'impulsion de son coeur, -ouvrit de nouveau son panneau, et s'avança vers les appartemens de la -baronne. Elle le reçut avec des marques de satisfaction, tandis que le -plaisir de l'innocence, peint sur le visage de Laure, témoignait que son -coeur, jusqu'ici en proie à la douleur, éprouvait dans ce moment une -sensation délicieuse. Osbert lui rappela sa promesse, que le désir -d'exciter la compassion de ceux que l'on estime et le plaisir -mélancolique que l'on trouve à se retracer le tableau d'un bonheur -passé, lui avaient fait donner. S'étant efforcée de composer ses esprits -que le souvenir de ses souffrances passées avait ébranlé, elle lui fit -la relation suivante. - - -_Fin de la première Partie._ - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne -(1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE *** - -***** This file should be named 63248-8.txt or 63248-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/4/63248/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. - Par Anne Radcliffe. Traduite de l'Anglais. - -Author: Ann Radcliffe - -Illustrator: Claude-Louis Desrais - -Translator: François Soulès - -Release Date: September 20, 2020 [EBook #63248] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<h1>LES CHATEAUX<br /> -<span class="large">D'ATHLIN</span><br /> -ET DE DUNBAYNE,</h1> - -<p class="c"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les Montagnes -d'Écosse.</i></p> - -<p class="c"><span class="sc">Par</span> ANNE RADCLIFFE.</p> - -<p class="c"><i>Traduite de l'Anglais.</i></p> - -<p class="c">PREMIÈRE PARTIE.</p> - -<p class="c large"><i>A PARIS</i>,</p> - -<table summary=""> -<tr><td rowspan="2" class="mid">Chez <span class="huge">{</span></td> -<td><span class="sc">Testu</span>, Imprimeur, rue Hautefeuille, n<sup>o</sup>. 14.</td></tr> -<tr><td><span class="sc">Delalain</span>, jeune, Libraire, -rue Saint-Jacques, n<sup>o</sup>. 12.</td></tr> -</table> -<p class="c">M. DCC. XCVII.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu.jpg" alt="" /> -<div class="legende">Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit -quelques pas en arrière.</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LES CHATEAUX<br /> -<span class="large">D'ATHLIN</span><br /> -<span class="small">ET DE</span><br /> -DUNBAYNE;</p> - -<p class="c large"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les -Montagnes d'Ecosse.</i></p> - - - - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER.</h2> - -<p class="d"><i>Situation du Château d'Athlin.—Douleur -de ceux qui l'habitent, causée -par la mort du comte, tué jadis par -Malcolm, chef de la tribu de Dunbayne—Vie -retirée de Maltida, veuve -du Comte.—Premières années de ses deux -enfans, Osbert et Marie.—Le jeune -Alleyn.—Commencement de l'amitié -d'Osbert et d'Alleyn.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">S</span>ur la côte orientale de l'Ecosse, -en approchant vers le nord, au milieu -du site, le plus romantique des montagnes, -se trouve le château d'Athlin, -bâti sur le sommet d'un roc, dont la -base est dans la mer. Cet édifice est vénérable -par son antiquité et sa structure -gothique, mais plus encore par -les vertus qu'il renferme. C'est là que -résident la veuve, encore belle, et les -enfans du comte d'Athlin, qui périt de -la main de Malcolm, l'un des chefs -voisins, orgueilleux, oppresseur, vindicatif, -et vivant au milieu de tout -le faste de la puissance féodale, à peu -de distance d'Athlin. Des usurpations -sur le domaine d'Athlin donnèrent naissance -à l'animosité qui éclata entre -les deux chefs. Leurs tribus en vinrent -souvent aux mains, et ceux d'Athlin -sortirent presque toujours victorieux de -ces combats. Malcolm, dont la fierté -était blessée par les défaites de ses vassaux, -et l'ambition réfrénée par la -puissance du comte, conçut pour lui -cette haine mortelle que la résistance -à des passions favorites excite naturellement -dans une ame comme la sienne, -dominée par l'arrogance et peu accoutumée -à la contradiction; il résolut la -mort d'Athlin. Son projet fut exécuté -avec la ruse qui forme le trait principal -de son caractère. Dans un combat où se -trouvaient les deux chefs en personne, -il parvint à envelopper le comte accompagné -seulement d'une faible partie de -sa troupe, et le tua. La mort d'Athlin -fut bientôt suivie de la déroute générale -de sa tribu qui éprouva un carnage -affreux, et dont un petit nombre, -échappé avec peine, vint apprendre à -Maltida cet horrible événement. Maltida, -accablée par ce récit, et privée, -par la perte des siens, de l'espoir de -réussir dans sa vengeance, s'abstint -de sacrifier la vie du reste de ses vassaux; -elle se résigna à supporter en -silence ses infortunes.</p> - -<p>Inconsolable de la mort de son époux, -Maltida se déroba aux regards du public, -et prit le parti de se confiner dans -son antique manoir. Là, au milieu de -sa famille et de ses vassaux, elle se -dévoua toute entière à l'éducation de -ses enfans. Un fils et une fille lui restaient -pour partager ses soins; et leurs vertus -qui se montraient chaque jour davantage, -promettaient de la récompenser -de sa tendresse. Osbert était dans sa -dix-neuvième année; il tenait de la -nature un esprit ardent, susceptible -de tous les genres de connaissances; -l'éducation avait ajouté à cet avantage, -celui de donner de l'étendue et de -la délicatesse à ses idées. Son imagination -était animée, brillante; et -son cœur, qui n'avait point encore -été refroidi par le malheur, était ouvert -à une chaleureuse bienfaisance.</p> - -<p>Lorsque nous entrons sur le théâtre -du monde, l'imagination de la jeunesse -embellit chaque scène, et notre ame -se répand sur tout ce qui nous environne. -Un sentiment de bienveillance -nous porte à croire que chaque être -que nous rencontrons est bon, et à -nous étonner que tout être bon ne soit -pas heureux. L'indignation s'empare -de nous au récit d'une injustice et à -l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle -de l'infortune fait couler nos larmes, -doux tribut de notre pitié; une action -vertueuse dilate notre cœur: nous bénissons -celui qui l'a faite, et nous nous -en croyons capables. Mais quand nous -avançons dans la vie, notre imagination -est forcée d'abandonner une partie -de ces douces chimères; le triste chemin -de l'expérience nous conduit à la -vérité, et les objets sur lesquels nous -portions n'aguères un regard bienveillant, -sont examinés d'un œil sévère. -Alors une scène toute différente -se présente. Où était le doux sourire, -se trouvent l'humeur et le chagrin; une -ombre épaisse a remplacé la brillante -clarté, et des passions misérables, ou -une repoussante apathie, dégradent les -traits des principaux personnages. Nous -nous détournons avec effroi d'un tableau -si triste, et essayons de rappeler -les illusions de nos premières années; -mais, hélas! elles ont disparu pour -jamais. Contraints de voir les objets -tels qu'ils sont véritablement, leur difformité -nous devient par degrés moins -pénible. Une fréquente irritation détruit -la susceptibilité morale, et bientôt -confondus dans le monde, nous grossissons -le nombre de ceux qui lui -rendent un culte.</p> - -<p>Marie avait dix-sept ans; elle joignait -aux perfections, qui sont communément -l'apanage de l'âge mûr, la touchante -simplicité de la jeunesse. Les -grâces de sa figure n'étaient inférieures -qu'à celles de son esprit qui donnait -à toute sa personne une inimitable -expression.</p> - -<p>Douze années s'étaient écoulées -depuis la mort du comte. Le tems, -dont l'effet est d'émousser la pointe aiguë -de la douleur, avait changé celle de -Maltida en une mélancolie douce qui -donnait quelque chose de touchant à -la dignité naturelle de son caractère. -Jusqu'à ce jour elle ne s'était occupée -que de cultiver ces vertus, dont -la nature avait si libéralement doué -ses enfans, et qui s'étaient encore -accrues par ses soins; mais son cœur -venait de s'ouvrir à des sollicitudes -toutes nouvelles. Ces enfans chéris -étaient parvenus à un âge dangereux, -et par sa tendre susceptibilité, et par -l'empire quel imagination laisse prendre -aux passions. On voit trop souvent que -les impressions reçues à cette époque -de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il -était d'ailleurs pour cette tendre mère, -qui n'existait que dans ses enfans, un -sujet tout particulier d'alarmes.</p> - -<p>Depuis le moment où Osbert avait -été informé des détails de la mort de -son père, il brûlait de la venger. Le -comte, par son sage gouvernement, -s'était fait adorer de sa tribu. Tous -voulaient punir Malcolm. Enchaînés -par la généreuse compassion de la comtesse, -ils faisaient taire leurs murmures, -mais ils se flattaient que leur jeune -chef les conduirait un jour à la victoire -et à la vengeance. Le tems leur -semblait s'approcher où il leur serait -permis de se consoler de leurs longues -souffrances. Le cœur maternel de Maltida -ne lui permettait pas de songer à exposer -son fils et ses vassaux; aussi défendit-elle -à Osbert de tenter les hasards -des combats. Il se soumit en silence à -ce qui était exigé de lui, et s'efforça, en -se livrant à ses études favorites, de réprimer -son penchant pour les armes. -Osbert possédait tous les talens qui conviennent -à un homme de son rang, -mais il excellait surtout dans les exercices -militaires. Son ame noble paraissait -s'y complaire d'une façon toute particulière; -et il goûtait un secret plaisir, -en songeant que l'habileté qu'il s'y était -acquise pourrait un jour le servir dans -son dessein d'obtenir justice de la mort -de son père. Sa brûlante imagination lui -faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait -lui-même. Il aimait à errer au milieu -des grandes scènes que les montagne -présentent à chaque pas, et qui, par la -sauvage variété que la nature y déploie, -sont propres à inspirer l'enthousiasme. -Cherchant des tableaux grands et terribles, -il négligeait ceux qui n'étaient que -doux, et souvent entraîné par le besoin -que son imagination éprouvait d'être -fortement frappée, il allait s'égarer au -milieu d'effrayantes solitudes.</p> - -<hr /> - - -<p>Un jour, dans une de ses courses, -après avoir fait plusieurs milles sur -des montagnes couvertes de bruyères, -d'où son œil ne découvrait plus que les -confins de la nature cultivée, des rochers -entassés sur des rochers, de hautes cataractes -et de vastes déserts, il ne reconnut -plus le chemin qu'il venait de se -frayer. C'était en vain qu'il portait -ses regards sur tous les objets qu'il -pouvait découvrir. Pour la première -fois son cœur éprouva la crainte. -Nulle part il n'apercevait de traces -d'hommes; l'affreux silence de ces lieux -n'était interrompu que par le bruit de -la chute des torrens et le cri des oiseaux -de proie qui traversaient les airs au-dessus -de sa tête. Il se mit lui-même à -crier, et les profonds échos des montagnes -répondirent seuls à sa voix. Pendant -quelque tems il demeura immobile -et dans le silence. Cet état eut d'abord -son charme, mais bientôt il devint -si pénible, qu'il ne put plus le supporter. -Abattu et presque sans espoir, -il chercha à retourner sur ses pas: -rien de ce qu'il rencontrait ne lui -semblait avoir déjà frappé sa vue. -Enfin, après avoir long-tems erré, il -arriva à un sentier étroit dans lequel il -entra, succombant sous la fatigue de -ses inutiles recherches. A peine eut-il -fait quelques pas, qu'une ouverture qui -perçait un rocher lui laissa voir un site -plein de beautés. C'était une vallée -entourée d'énormes rocs, dont la base -était ombragée par d'épais sapins. Un -torrent se précipitait de leur sommet, -et roulant avec impétuosité au travers -de ces bois majestueux, allait se jeter -dans un vaste lac qui occupait le milieu -de la vallée, et qu'on voyait se perdre -dans les gorges lointaines des montagnes. -De nombreux troupeaux de brebis -erraient sur une riche pelouse. L'œil -d'Osbert fut délicieusement affecté en -découvrant des habitations humaines: -quelques chaumières bien tenues étaient -éparses çà et là, non loin du lac. Son -cœur éprouva une sensation de joie -si vive, qu'il oublia d'abord qu'il -avait à chercher la route par laquelle -on pouvait arriver à cet Elisée. Il -commençait à s'en occuper lorsque -son attention fut attirée par un jeune -habitant des montagnes, qui s'avança -vers lui d'un air de bienveillance et -s'offrit à le conduire à sa demeure, -dès qu'il eut appris sa peine. Osbert -accepta cette invitation; ils descendirent -ensemble de la montagne, en prenant -de longs circuits, par un sentier -rude et couvert. Arrivés à une des -chaumières qu'Osbert avait aperçues -de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune -montagnard présenta son hôte à son -père qui était un vénérable vieillard. -Des rafraîchissemens furent apportés -par une jeune fille d'une figure gracieuse; -Osbert, après en avoir pris quelques-uns, -et être demeuré quelques momens -dans cette maison, partit accompagné -d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait -voulu être son guide. Tous deux cherchèrent -à tromper la longueur de la marche -par la conversation. Osbert prenait -un vif intérêt à son compagnon dans -lequel il découvrait une ame élevée et -des sentimens entièrement analogues -aux siens. Pendant leur route ils passèrent -à peu de distance du château -de Dunbayne; cette vue jetta Osbert -dans d'amères pensées, et il lui échappa -un mouvement brusque et involontaire. -Alleyn fit quelques observations sur la -mauvaise politique d'un chef oppresseur, -et cita, comme un exemple, le -baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui -appartiennent, et elles suffisent à peine -pour nourrir ses misérables vassaux -qui, gémissant sous la plus cruelle -exaction, négligent de les cultiver, et -privent ainsi leur seigneur de beaucoup -de richesses: la tribu menace de se soulever -et de se faire justice elle-même par -la voie des armes. Le baron, plein -d'une arrogante confiance, se rit de -leurs plaintes, et ignore son danger. -Si une insurrection vient à éclater, -d'autres tribus s'empresseront de se réunir -à celle-ci pour opérer sa ruine et -frapper du même coup le tyran et l'assassin». -Etonné de l'esprit d'indépendance -qui régnait dans ce discours, -prononcé avec une énergie peu commune, -Osbert sentit battre son cœur, -et le mot, ô mon père! sortit de ses -lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn -s'arrêta, incertain de l'effet qu'avait -produit ce qu'il avait dit, mais au bout -d'un instant la vérité tout entière se -découvrit à son esprit. Il reconnut le -fils de ce chef, qu'on lui avait appris -à aimer dès sa plus tendre enfance, et -dont l'histoire était gravée dans son -cœur; il voulut se précipiter à ses -pieds et embrasser ses genoux: Osbert -le retint. L'étonnement dans lequel -était plongé le jeune comte, cessa -bientôt lorsqu'il eut entendu ces -mots qui remplirent ses yeux tout -à-la-fois de larmes de joie et de -tristesse. «Il est d'autres tribus prêtes, -comme la vôtre, à venger les offenses -du noble comte d'Athlin; les Fitz-Henrys -seront toujours les amis du -la vertu». L'air du jeune montagnard, -pendant qu'il parlait, était plein d'une -dignité profondément sentie, et ses yeux -animés de la fierté qui sied à la vertu. -L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux -propos; mais l'image de sa mère -en larmes vint tout-à-coup tempérer -son ardeur. «O mon ami! reprit-il, -peut-être un jour votre zèle sera accepté -avec toute la chaleur de la reconnaissance -qu'il mérite. Des circonstances -particulières ne me permettent pas d'en -dire à présent davantage». Et l'attachement -d'Alleyn pour son père pénétra -jusqu'au fond de son cœur.</p> - -<p>Le jour était déjà avancé à leur -arrivée au château; il fut décidé -qu'Alleyn y demeurerait la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE II.</h2> - -<p class="d"><i>Fête annuelle du château d'Athlin: son -origine.—La tribu désire venger la -mort du Comte, et seconde le projet -d'Osbert.—Alarmes de Maltida et de -Marie au sujet d'Osbert.—Alleyn devient -amoureux de Marie.—Osbert et -Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, -résidence de Malcolm.—Ils -sont faits prisonniers.—Douleur de -Maltida et de Marie; tendre pitié de -celle-ci pour Alleyn.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e jour suivant était destiné à célébrer -la fête annuelle que le comte donnait -à ses vassaux; il ne voulut pas -consentir au départ d'Alleyn. La grande -salle du château fut remplie de tables, -et la danse et la joie se trouvèrent partout. -C'était l'usage que la tribu s'assemblât -en armes, parce que, deux siècles -auparavant, elle avait été surprise -à pareil jour par une tribu ennemie, et -l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir -de cet événement.</p> - -<p>Le matin fut consacré aux exercices -militaires, dans lesquels d'honorables -prix, destinés à ceux qui se distinguaient -le plus, excitaient l'émulation. Des remparts -du château, la comtesse et son -aimable fille regardaient les exploits qui -avaient lieu dans la plaine. Leur attention -était excitée, et leur curiosité vivement -piquée par l'aspect d'un étranger -qui maniait l'arc et la lance avec une -grande dextérité, et sortait vainqueur -de tous les combats. Cet étranger -était Alleyn; il reçut des mains du -comte, suivant la coutume, la palme -de la victoire, et tous les spectateurs -furent charmés de son maintien plein -d'une dignité modeste.</p> - -<p>Le comte assista à la fête. Comme -elle finissait, chacun des hôtes, saisissant -son verre de la main gauche, tandis -que de la droite il tirait son épée, -but à la mémoire de son défunt chef. -La salle retentit d'un cri général, et -ce cri parut à Osbert le tocsin de la -guerre. Tous les membres de la tribu se -prirent par la main et burent à l'honneur -du fils de leur dernier chef. Le -jeune Thane comprit ce signal, et bientôt -toute espèce de considération eut cedé -chez lui au désir de venger son père. -Il se leva et adressa à sa tribu un -discours rempli du feu de la jeunesse -et de l'indignation de la vertu. Pendant -qu'il parlait, la contenance de -ses vassaux annonçait toute l'impatience -de la joie; et dès qu'il eut cessé, -un long murmure d'applaudissement se -fit entendre dans l'assemblée. Alors -chaque homme, croisant son épée avec -celle de son voisin, jura, par ce gage -sacré, de ne point abandonner la cause -dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce -que la vie de l'ennemi commun eût -acquitté la dette qu'il devait à la justice -et à la vengeance.</p> - -<p>Le soir, les femmes et les filles des -paysans vinrent au château et prirent -part à la fête. C'était la coutume que -la comtesse et ses femmes observassent -d'une galerie les diverses cercles qui se -réunissaient pour la danse et le chant, -et la fille du château devait exécuter une -danse écossaise avec le vainqueur de la -matinée. Bientôt Alleyn aperçut la -charmante Marie, conduite par le -comte, qui la lui venait présenter; elle -reçut l'hommage d'Alleyn avec une -grace aimable. Son habit était celui que -portent les jeunes filles des montagnes, -et ses cheveux, tombant en tresses sur -son col, avaient, pour tout ornement, -une simple guirlande de roses: elle -dansa avec la légéreté que les poëtes -donnent aux graces. L'admiration des -spectateurs était partagée entre elle -et l'étranger vainqueur. Marie, après -avoir dansé, se retira dans la galerie; et -chacun, si l'on en excepte le comte et -Alleyn, passa le reste de la soirée dans -les transports de la joie. Tous deux -avaient des motifs différens d'inquiétude. -Osbert rappelait dans son esprit -les événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir -les desseins que la piété filiale -lui avait imposés, mais il redoutait -l'effet que leur révélation devait avoir -sur le tendre cœur de Maltida. Cependant -il se décida à les lui apprendre -dès le lendemain, et à tenter, sous -peu de jours, le sort des armes.</p> - -<hr /> - - -<p>Alleyn, dont le cœur jusqu'à ce moment -n'avait été touché que des peines -des autres, commença à en ressentir -qui lui étaient propres. Son esprit agité -lui offrait l'image de Marie: il tentait -de la bannir; mais ses efforts étaient -si faibles qu'elle se représentait sans -cesse. Tout à-la-fois satisfait et triste, -il ne voulait pas s'avouer à lui-même -qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois -ingénieux à nous tromper nous-mêmes.) -Il se leva à la pointe du jour -et quitta le château plein d'une vive -reconnaissance et d'un amour secret, -pour aller exciter ses amis à la guerre -qui s'approchait.</p> - -<p>Le comte eut un sommeil fort agité. -Aussitôt après son réveil, il lui fallut -songer à aller braver la tendre résistance -de sa mère; il entra chez elle d'un -pas incertain, et montrant dans sa contenance -l'émotion de son ame. Maltida -apprit bientôt de lui ce que son cœur -avait présagé; accablée par ce coup -terrible, elle tomba sur sa chaise sans -connaissance. Osbert courut chercher -des secours, et Marie et les domestiques -la rappelèrent à la vie et à la -douleur.</p> - -<p>L'esprit d'Osbert était livré au plus -cruel combat: le devoir d'un fils, l'honneur, -la vengeance lui commandaient -de marcher; la tendresse filiale, le -regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. -Marie était à ses pieds, et serrant -ses genoux avec toute l'énergie de la -douleur, elle le suppliait d'abandonner -son fatal dessein et de sauver ainsi la vie -à celui des auteurs de ses jours qui avait -survécu. Ses pleurs, ses soupirs et le -touchant abandon de son maintien parlaient -plus énergiquement que sa langue. -La douleur silencieuse de la comtesse -était encore plus éloquente. Osbert, en -jetant les yeux sur elle, fut une fois prêt -de céder, lorsque l'image de son père -mourant vint se présenter à son esprit, -et le rendre à son projet. La tendre Maltida, -livrée à toute l'inquiétude maternelle, -voyait déjà son fils au milieu de la -mêlée, et la mort de son lord retracée -en ce moment à sa mémoire, réveillait -les sensations de douleur excitées par -ce cruel événement, que le tems consolateur -avait à peine affaiblies. La pitié -est si aimable dans tous ses développemens, -que nous nous persuadons qu'elle -ne peut jamais aller trop loin; mais elle -devient un vice lorsqu'elle détruit les -résolutions d'une vertu plus forte. D'austères -principes prémunirent le cœur -d'Osbert contre son influence et le -poussèrent à prendre les armes. Il appela -autour de lui ceux de sa tribu qui lui -semblaient les plus prudens, et tint un -conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm -serait attaqué avec toutes les forces -qu'on pourrait rassembler et toute la -promptitude que l'importance d'une -expédition de cette nature permettait. -Afin de prévenir les soupçons et les -alarmes du baron, on arrêta de répandre -que ces préparatifs avaient pour but -d'assister un chef éloigné, et qu'au moment -où la tribu se mettrait en marche, -elle prendrait une route contraire et se -dirigerait ensuite, à la faveur de la nuit, -sur le château de Dunbayne.</p> - -<p>Dans le même tems Alleyn s'occupait -avec ardeur à joindre ses amis à Osbert; -en peu de jours il en eut rassemblé un -nombre considérable. Un autre motif -se confondait dans son cœur avec l'enthousiasme -de la vertu. Ce n'était plus -le simple attachement à la cause de la -justice qui le portait à agir; l'espoir de -se distinguer aux yeux de sa maîtresse, -d'obtenir son estime par ses services -empressés, ajoutait une force nouvelle -à l'impression donnée par la bienveillance. -La douce idée de mériter la reconnaissance -de Marie enflammait secrètement -son ame; car il ignorait encore -l'impression qu'il avait faite sur son -cœur. Ce fut dans cet état qu'il revint au -château apprendre au comte que ses -amis étaient disposés à le suivre toutes -les fois qu'il en donnerait le signal. Son -offre fut acceptée avec les égards qu'elle -méritait, et il retourna tout préparer -pour le moment de l'attaque.</p> - -<p>Quelques jours suffirent à toutes les -dispositions: Alleyn et ses amis furent -avertis, et la tribu en armes, ayant le -jeune comte à sa tête, se mit en marche.</p> - -<p>La séparation d'Osbert et de sa famille -est facile à concevoir; mais tout -l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha -point Alleyn de pousser un soupir, -lorsque ses yeux se séparèrent de -Marie, qui, sur la terrasse du château -avec la comtesse, suivit de l'œil la -marche de son frère bien aimé, jusqu'à -ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement -à sa vue. Marie rentra au château, -pleurant, et présageant quelque -grande calamité; elle s'efforça cependant -de prendre un air tranquille pour -tromper les craintes de Maltida et la distraire -de sa douleur. La comtesse, dont -l'esprit était aussi fort que le cœur -était tendre, n'ayant pu empêcher cette -périlleuse expédition, avait rassemblé -tout son courage pour combattre les -impressions d'une douleur sans fruit, et -chercher les avantages que l'occasion -actuelle offrait. Ses efforts ne furent -point vains; elle conçut que cette entreprise -devait honorer la mémoire de son -lord égorgé et faire tomber le châtiment -sur la tête du meurtrier.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut un après midi que le comte -partit du château. D'abord il suivit une -route opposée, jusqu'à ce que la nuit -étant survenue il marcha vers celui de -Dunbayne. La profonde obscurité du -tems favorisait son plan qui consistait à -escalader les murailles, surprendre les -sentinelles et pénétrer dans la cour intérieure, -l'épée à la main. Déjà, d'un -pas pressé on avait fait plusieurs milles, -à travers d'arides bruyères, sans être -aidé par le moindre rayon de clarté, -lorsque tout-à-coup le lugubre son de -la cloche d'un horloge, qui marquait -l'heure de la nuit, se fit entendre. Le -cœur de tous battit; ils comprirent qu'ils -étaient près du séjour du baron. Une -halte fut ordonnée pour délibérer, et -l'on arrêta que le comte, accompagné -d'Alleyn et de quelques hommes de -choix, irait reconnaître le château, -pendant que le reste de la troupe demeurerait -à une légère distance où -il attendrait un signal. Le comte et son -petit détachement exécutèrent leur -marche en silence. Une faible lumière -qu'ils aperçurent les guida depuis -la tour de l'horloge jusqu'au château; -ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses -murailles, et s'arrêtèrent un moment -pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun -mouvement. La nuit couvrait tous -les objets d'un voile épais, et le silence -de la mort régnait partout. La situation -du château fut examinée autant -que l'obscurité pouvait le permettre. -C'était un édifice bâti avec une magnificence -gothique sur un roc élevé et -dangereux. La hauteur de ses tours, et -sa vaste étendue déposaient de la puissance -de ses anciens possesseurs. Le -roc était environné d'un fossé large, -mais peu profond, sur lequel gisaient -deux ponts-levis, l'un du côté du nord -et l'autre à l'orient; tous deux étaient -séparés vers le milieu, et avaient une -moitié baissée du côté de la campagne. -Le pont placé au nord conduisait -à la principale porte du château, et -celui de l'orient à la tour de l'horloge. -Telles étaient les seules entrées du -château. Le roc se trouvait presque -perpendiculaire avec les murailles qui -étaient hautes et fortes. Après avoir -considéré cette situation, Osbert, -et sa troupe, montèrent sur un tertre -d'où le roc paraissait plus accessible -et était contigu à la principale porte: -là ils donnèrent le signal au reste de la -tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit, -et jetant dans le fossé des fascines -qu'elle avait rassemblées, elle en construisit -un pont sur lequel elle passa, -et fit ses préparatifs pour gravir le -roc. Il avait été résolu qu'un parti, -commandé par Alleyn, escaladerait -les murailles, surprendrait les sentinelles -et ouvrirait la porte à la tribu -qui devait attendre dehors avec le -comte. Alleyn plaça le premier son -échelle et monta: il fut suivi bientôt -par ses compagnons qui, avec beaucoup -de peine et quelques dangers, -parvinrent à gagner le sommet des -remparts. Cette troupe traversa une -partie de la plate-forme sans entendre -le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas. -Tout semblait enseveli dans un sommeil -profond. Une partie s'approcha de plusieurs -sentinelles qui étaient endormies -et s'en saisit. Alleyn et quelques autres -s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus -proche et abaisser le pont. Cette opération -était finie, lorsque tout-à-coup le -signal de surprise fut donné; la cloche -d'alarmes sonna, et le château retentit -du bruit des armes. Ce n'était par-tout -que tumulte et confusion. Le comte et -une partie des siens avaient franchi la -porte, quand soudain ils virent tomber -la herse; le pont se leva aussitôt, et -le comte et ses compagnons se trouvèrent -environnés par une multitude -armée qui descendait par torrens de tous -les lieux retirés du château. Surpris, -mais non intimidé, Osbert se précipita, -l'épée à la main, et combattit avec une -valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait -acquérir une nouvelle vigueur au -milieu de ce désordre; il combattait -comme un homme respirant la gloire et -certain de la victoire: par-tout où il se -portait la foule se dispersait devant lui. -Réuni avec le comte il était parvenu -dans les cours intérieures, où ils cherchaient -le baron. Tous deux brûlaient -de satisfaire une juste vengeance et de -terminer ce combat par la mort de -Malcolm. Une fois entrés dans les cours, -les portes se fermèrent sur eux; une -nombreuse troupe de gardes les pressa de -toutes parts, et, après une courte résistance -dans laquelle Alleyn reçut une -légère blessure, ils furent saisis et faits -prisonniers de guerre. Le carnage devint -affreux; les vassaux du baron, remplis -de furie, étaient insatiables de sang. -Beaucoup de ceux qui avaient suivi le -comte furent tués dans les cours ou -sur la plate-forme; beaucoup, en tentant -de s'échapper, se précipitèrent des -remparts, et un grand nombre avait -péri lors de l'élévation soudaine du pont. -Une bien faible partie de cette brave -et généreuse troupe, dévouée à la cause -de la justice, parvint à s'éloigner des -murailles, et survécut pour aller porter -ces terribles nouvelles à la comtesse. -Le sort du comte était entièrement inconnu -à ses amis. Une cause particulière -concourrait à augmenter encore -leur consternation: c'était l'étonnante -manière dont la victoire venait d'être -remportée; car on savait que Malcolm, -hors les cas de nécessité, n'avait -jamais à Dunbayne plus de soldats -que n'en exige la pompe féodale: et -dans cette circonstance on avait vu -sortir des lieux retirés du château, -un nombre d'hommes armés capables -de résister à une tribu toute entière. -Les intelligences secrètes du baron -étaient inconnues: une conscience -alarmée le tenait en armes pour sa propre -sûreté, et depuis quelques années -des espions, placés par lui dans les environs -du château d'Athlin, observaient -ce qui s'y passait et lui rendaient un -compte immédiat de tous les préparatifs -de guerre dont ils s'apercevaient. -Il n'était point probable qu'un événement -aussi public que celui qui avait -eu lieu le jour de la fête, lorsque tous -les vassaux jurèrent de venger la mort -de leur chef, pût échapper à l'œil vigilant -des hommes aux gages de Malcolm. -Ils s'étaient effectivement hâtés -de le lui apprendre, en accompagnant -leur récit de toutes les exagérations -de la peur et de l'étonnement. Cette -nouvelle l'avertit de se mettre en défense. -Ce qu'on lui rapporta des apprêts -militaires du comte, vint le convaincre -qu'il devait se hâter; et, souriant à -ces faux bruits d'une guerre éloignée, -il fit entrer des hommes et des armes -dans son château, et se tenait lui-même -prêt à recevoir les assaillans. Le plan du -baron, conduit avec beaucoup d'art et -de secret, consistait à laisser l'ennemi -escalader les murailles, pour le passer -ensuite au fil de l'épée. Mais peu s'en -fallût qu'il n'échouât, par une suite du -sommeil auquel s'étaient livrées les -sentinelles chargées de donner l'alarme.</p> - -<p>Le courage de Maltida céda à une -aussi grande calamité; elle fut attaquée -par une maladie violente qui faillit terminer -ses souffrances et sa vie, et rendre -inutiles tous les tendres soins de sa fille. -Cependant ces soins ne demeurèrent -pas sans effet; Maltida revint à la vie, -et ils l'aidèrent à supporter les heures -d'affliction qu'elle devait à son incertitude -du sort du comte. Marie, pénétrée -de tout ce que ces derniers événemens -avaient de lamentable, était -peu propre au rôle de consolatrice; -mais son cœur généreux, souffrant des -profondes douleurs de Maltida, s'efforça -d'oublier ses propres peines pour ne -s'occuper que de celles de sa mère. -Souvent néanmoins elle se représentait -son frère livré aux horreurs de la prison -et de la mort, et cette affreuse -image égarait sa raison. Marie éprouvait -aussi une forte compassion pour -ce jeune montagnard qui, avec un -désintéressement si noble, s'était lié à -la cause de sa maison: elle souhaitait -ardemment d'apprendre la destinée de -tous deux, et souvent son ame était -brisée par le spectacle de leurs tourmens -que son imagination lui offrait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE III.</h2> - -<p class="d"><i>Captivité d'Osbert et d'Alleyn.—Projet -de vengeance de Malcolm;—il tente de -faire enlever Marie;—elle est délivrée -par Alleyn qui s'était sauvé de sa -prison.—Récit de la manière dont Alleyn -est parvenu à s'échapper: ses premières -tentatives sont infructueuses: deux soldats, -chargés de le garder, fuyent avec -lui: étrange rencontre qu'ils font dans un -souterrain du château de Dunbayne.—Alleyn -projette de délivrer son ami -Osbert.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">O</span>sbert, après avoir été chargé de -fers, fut conduit dans la principale -prison du château et laissé seul aux plus -cruelles réflexions. Mais le malheur -qui ébranlait sa fermeté ne pouvait la -vaincre, et l'espérance n'était pas encore -entièrement perdue pour lui. C'est le -propre des grandes ames de trouver -contre les coups du sort une force qui -s'accroît sans cesse; la résistance chez -eux devient énergique en proportion -de l'attaque; et l'on peut dire que cette -espèce d'hommes triomphe de l'adversité -avec les armes qu'elle lui fournit.</p> - -<hr /> - - -<p>Au bout de quelque tems il vint à -l'esprit d'Osbert d'examiner sa prison. -C'était une chambre quarrée, qui se -trouvait au sommet d'une tour tenant -au côté oriental du château, d'où l'on -entendait sans cesse le lugubre rugissement -des vents. Les murs intérieurs -étaient délabrés et menaçaient ruine. Un -matelas placé dans un des coins de la -chambre, une chaise de nattes brisée -et une table chancelante composaient -tout l'ameublement. Le jour et l'air -perçaient à peine à travers deux étroites -fenêtres garnies de larges barreaux de -fer, dont l'une laissait apercevoir une -cour intérieure, et l'autre une chaîne -de montagnes stériles et sauvages.</p> - -<p>Alleyn fut traîné, par des conduits -obscurs, dans une partie éloignée du -château, à l'extrémité de laquelle une -petite porte de fer qui s'ouvrit lui -montra un cachot d'où la lumière et -l'espérance étaient également bannies. -Il frissonna en y entrant, et aussitôt -la porte se ferma sur lui.</p> - -<p>L'esprit du baron était agité tout -à-la-fois par les sombres passions de -la haine, de la vengeance et de l'orgueil -irrité; il tourmentait son imagination -pour inventer des tortures -égales à la violence de ses sentimens. -Après de longues réflexions, il se -persuada que le supplice de l'attente -dans l'incertitude faisait plus souffrir -que les plus grands maux eux-mêmes -contre lesquels, dès qu'ils sont connus, -les ames fortes se roidissent. Il arrêta -donc que le comte demeurerait dans la -tour, incertain du sort qui lui était -réservé, et qu'on lui donnerait assez de -nourriture pour le mettre en état de -sentir sa déplorable situation.</p> - -<p>Osbert était enseveli dans ses pensées, -lorsqu'il entendit rouler, en gémissant -sur ses gonds, la porte de son affreux -séjour; et soudain Malcolm parut devant -lui. Le cœur d'Osbert se gonfla d'indignation, -et la défiance éclata dans -ses yeux. «Je viens, dit l'insolent vainqueur, -féliciter le comte d'Athlin de -son arrivée dans mon château, et lui -montrer comment je sais exercer l'hospitalité -envers mes amis; mais je l'avoue -je n'ai point encore déterminé la fête -que je dois lui donner».</p> - -<p>«Lâche tyran, répondit Osbert, -avec toute la dignité de la vertu, il -est d'un assassin d'insulter à un vaincu; -je n'attends pas que celui qui a immolé -le père épargne le fils: mais sache -que le fils méprise ta colère, et que -la crainte de ta cruauté ne pourra -jamais l'ébranler».</p> - -<p>«Téméraire jeune homme, répliqua -le baron, tes paroles ne sont que du -vent; ta force tant vantée a fléchi sous -ma puissance, et c'est à moi de décider -de ton sort». Après ces mots il sortit de -la prison, frémissant et furieux de -l'inébranlable courage du comte.</p> - -<p>La vue de Malcolm excita dans l'ame -d'Osbert les mouvemens opposés d'une -violente indignation, et d'une tendre -pitié que lui inspirait le souvenir de son -père; pendant un moment il fut réduit -à l'état le plus misérable. L'énergie -terrible de ses sensations le jetta dans -une sorte de délire; la fermeté qu'il -venait de montrer avait entièrement -disparu, et il était sur le point de renoncer -à la vertu et à la vie, à l'aide -d'un court poignard qu'il conservait -caché sous sa veste: tout-à-coup le -son mélodieux d'un luth attira son -attention; cet instrument était accompagné -d'une voix douce et tendre, -qui fut pour le cœur d'Osbert comme -un beaume salutaire; il lui sembla que -le ciel s'en servait pour l'arrêter dans ses -desseins et changer sa destinée. La tourmente -s'apaisa, et fut bientôt dissoute -en larmes de pitié et de repentir. La -langueur qui régnait dans le chant, -semblait annoncer qu'il était celui d'un -être souffrant et sans doute aussi prisonnier. -Lorsqu'il eut cessé, Osbert, -encore plein d'étonnement, s'approcha -des barreaux de la fenêtre pour chercher -à découvrir d'où étaient partis -ces sons enchanteurs; mais personne -ne s'offrit à ses regards, et il ne put -juger si c'était de l'intérieur ou de l'extérieur -du château. Vainement essaya-t-il -d'obtenir du garde, qui vint lui -apporter une faible portion de nourriture, -quelques informations sur ce -qu'il avait entendu; le silence obstiné -du satellite de Malcolm le laissa dans -son ignorance.</p> - -<p>La douleur remplissait le château -d'Athlin et ses environs. La nouvelle -de l'emprisonnement du comte était -enfin parvenue aux oreilles de Maltida, -et son ame avait perdu toute espérance. -Elle envoya sur le champ offrir au -baron une forte rançon, pour la liberté -de son fils et des autres prisonniers; -mais la férocité de l'ame de Malcolm -dédaignait un triomphe incomplet. La -vengeance l'emporta sur son avarice, -et les offres furent rejetées avec mépris. -Un autre motif agissait sur son esprit, -et le confirmait dans ses desseins. On lui -avait souvent parlé de la beauté de -Marie de manière à exciter sa curiosité; -il était parvenu à se procurer -les moyens de la rencontrer; et cette -vue avait allumé dans son sein une -passion que la violence de son caractère -empêchait de s'éteindre. Déjà il -avait formé, pour l'obtenir, divers -projets qui étaient tous demeurés sans -exécution; la captivité du comte lui -parut une occasion favorable à son -amour; il résolut donc de demander -la main de Marie en échange de la -liberté de son frère; mais il se détermina -à ne point d'abord laisser -paraître ses vues, afin que les angoisses -de l'anxiété et du désespoir agissant -sur Maltida, elle pût se résoudre à -sacrifier sa fille à son ennemi.</p> - -<p>Les faibles restes de la tribu, résistant -à l'horrible revers qu'ils venaient d'essuyer, -eurent encore le courage de s'assembler: -et tout dangereux que fût le -projet d'arracher leur chef à la prison, -ils s'y arrêtèrent. L'espérance soutint -encore de nouveau Maltida; mais -bientôt une nouvelle source de chagrin -fut ouverte pour elle. La santé de -Marie déclinait sensiblement: elle était -silencieuse et pensive: sa délicate complexion -ne pouvait résister aux peines de -son esprit, et ces peines s'augmentaient -par l'effort qu'elle faisait pour les cacher. -Elle s'imposa l'amusement et un exercice -agréable, comme un moyen qui -devait lui rendre plus facilement la paix -et la santé. Un jour que, pour chercher -ces trésors, elle faisait une promenade à -cheval, elle fut tentée par la beauté de -la soirée de prolonger sa course au-delà -de ses bornes ordinaires. Le soleil se -couchait comme elle entrait dans un -bois dont la sombre et triste obscurité -convenait parfaitement à la mélancolie -de son cœur. La paisible sérénité -du tems et le majestueux aspect du -lieu se réunirent pour la faire tomber -insensiblement dans un doux oubli de -ses peines: elle s'y abandonnait avec -délices, quand soudain elle en fut tirée -par le bruit des pas de chevaux s'avançant -près d'elle. L'épaisseur du feuillage -gênait sa vue, mais elle crut voir briller -des armes à peu de distance. Elle détourna -son cheval, et voulut gagner -l'entrée du bois. Son cœur agité par -la crainte, lui faisait hâter sa retraite. -En regardant derrière elle, elle distingua -parfaitement trois hommes armés et -déguisés accourant à sa poursuite. -Prête à perdre connaissance, en vain -l'effroi lui donna des ailes; tous ses efforts -furent inutiles, et bientôt les brigands -l'eurent atteinte. L'un d'eux saisit la bride -de son cheval, et les autres tombèrent -sur les deux domestiques qui l'accompagnaient. -Il y eut un vif combat: la force -de ses serviteurs fut contrainte de céder -aux armes de leurs adversaires. Terrassés, -ils se virent traîner dans le bois et -attacher à des arbres. Marie, évanouie -entre les bras de celui qui s'était emparé -d'elle, était portée à travers des sentiers -obscurs et silencieux: il est facile de se -peindre sa terreur quand rouvrant les -yeux elle se trouva au milieu d'hommes -inconnus. Ses cris, ses larmes, ses prières -n'eurent aucun effet. Ces misérables -insensibles à la pitié et à ses demandes, -gardaient un farouche silence. Ils la -conduisirent vers l'entrée d'une horrible -caverne: alors le plus affreux désespoir -s'empara d'elle, et bientôt elle -ne donna plus aucun signe de vie: cet -état dura long-tems; mais il est impossible -d'exprimer ce qu'elle éprouva, -quand revenant à elle par degrés, elle -aperçut Alleyn lui-même qui, dans la -plus vive inquiétude, attendait son retour -à la vie, et dont les yeux se remplirent -de joie et de tendresse lorsqu'elle commença -à se ranimer. L'étonnement, une -joie mêlée de crainte, et tous les symptômes -d'une foule de sensations confuses -se peignirent rapidement sur le visage -de Marie. Sa surprise augmenta encore -à l'aspect de ses domestiques qui étaient -rangés auprès d'elle. Elle osait à peine -en croire le témoignage de ses yeux, -mais la voix d'Alleyn, tremblante de -tendresse, dissipa, dans un moment, -le prestige de son incertitude, et ne -lui permit plus de douter de l'étonnante -réalité des objets dont elle était -environnée. A peine eut-elle repris des -forces suffisantes, qu'on se hâta de quitter -ce lieu d'effroi; la route fut continuée -d'un pas lent, et la nuit était tombée -depuis long-tems lorsque le cortège arriva -au château. La douleur et la confusion -y régnaient. La comtesse, remplie -des craintes les plus tristes, avait envoyé -sur différens chemins des domestiques -au-devant de sa fille. Dans son premier -transport, elle ne fit point attention en -la voyant arriver, qu'elle était accompagnée -par Alleyn. Bientôt néanmoins -sa joie égala son étonnement quand -elle reconnut le compagnon d'Osbert; -et au milieu des diverses impressions -qu'elle éprouvait, elle savait à peine qui -des deux elle devait d'abord interroger. -Lorsqu'elle eut été informée des périls -que sa fille avait courus, et qu'elle eut -connu celui qui l'en avait arrachée, -elle se prépara avec une impatiente -sollicitude à apprendre des nouvelles -de son fils chéri, et comment le brave -et jeune montagnard avait échappé à -la vigilance du baron. Alleyn ne put -rien dire du comte à Maltida, si ce -n'est qu'il avait été fait prisonnier avec -lui, dans l'intérieur des cours de la forteresse, -comme ils combattaient à côté -l'un de l'autre; et que, sans avoir -reçu aucune blessure, son fils avait -été conduit dans une tour située à l'angle -oriental du château, où il était toujours -détenu. Il ajouta que lui-même ayant -été enfermé dans une partie éloignée -de l'édifice, il n'avait pu se procurer -aucun autre renseignement sur le compte -d'Osbert; ensuite il fit un récit succinct -des circonstances particulières qui les -concernaient.</p> - -<p>Il y avait quelques semaines qu'il -était dans son horrible donjon, attendant -la mort chaque jour; sa situation -désespérée le rendit inventif, et il conçut, -pour s'échapper, le plan qui suit. -Il avait remarqué que le garde, chargé -de lui apporter sa nourriture, avait soin, -en quittant le donjon, de frapper l'aire -près de la porte avec son épée; sa curiosité -se trouva excitée par cette circonstance, -et un rayon d'espérance vint -briller au fond de sa prison. Il examina -le sol en cet endroit autant que l'obscurité -le pouvait permettre, et reconnut -qu'il était revêtu, comme le reste de son -cachot, de larges pierres par-tout également -solides. Cependant il n'en demeura -pas moins certain, d'après les -précautions habituelles du garde, qu'il -devait trouver sous cette place quelque -voie par laquelle il pourrait se sauver, -et se prépara à des recherches plus -exactes quand il ne craindrait point -d'être observé. Un jour, aussitôt -après le départ du garde, Alleyn se -mit à lever les pierres qui formaient -le pavé. Cet ouvrage exigea beaucoup -de patience et d'industrie, et fut exécuté -avec un couteau qu'il avait soustrait à -la vigilance des soldats. D'abord, sous -le pavé, la terre lui parut ferme, et -n'indiquer en aucune manière avoir -été fraîchement remuée. Après avoir -creusé quelques pieds, il découvrit une -trape; la joie et l'inquiétude le firent -trembler de tous ses membres. La nuit -commençait alors à s'approcher; et -comme il était accablé de fatigues, il -craignit de ne pouvoir, avant le lever -du jour, pénétrer jusqu'à la trape, et -vaincre les autres obstacles qu'il devait -encore rencontrer; il se hâta de -rejetter la terre dans le trou qu'il avait -fait. Déjà il était parvenu, non sans -beaucoup de peine à le combler, mais -il ne lui fut pas possible de replacer -exactement le pavé dans son premier -état. L'obscurité ne permettait pas de -choisir les pierres, et il s'aperçut que -quand il viendrait à réussir, ce nouveau -plancher n'aurait aucune solidité. Dans -l'accablement de son corps et de son -esprit, il se jetta à terre, et se livra au -plus profond désespoir. La nuit était fort -avancée, lorsque le retour de ses forces -et de sa raison le porta à de nouveaux -efforts; il écarta promptement la terre -et brisa la serrure de la trape: alors -soulevant celle-ci, sans hésiter ni -vouloir rien considérer, il se précipita -par l'ouverture. La voûte était profonde, -et il fut d'abord renversé par la violence -de sa chute. Un écho sourd et tremblant -qui semblait se propager dans le -lointain, lui apprit que ce lieu devait -avoir une étendue considérable. Aucune -clarté ne le dirigeait; il marcha les bras -étendus, en silence, et cherchant avec -inquiétude à examiner le lieu qu'il -parcourait. Après avoir erré long-tems -dans le vuide, il arriva à un mur qu'il -suivit en tâtonnant; il fit de la sorte -un assez long chemin, au bout duquel -il sentit que le mur tournait; il ne -l'abandonna point, et bientôt sa main -toucha le barreau froid d'une fenêtre: -une douce ondulation d'air vint frapper -son visage, et ce fut pour lui, qui sortait -des vapeurs humides d'un cachot, un -moment de volupté. L'air donna à -Alleyn une nouvelle force; les moyens -de fuir, qui semblaient s'offrir ranimèrent -son courage. Il plaça son pied -contre la muraille, et saisissant avec -la main un des barreaux de la fenêtre, -il parvint à l'ébranler et à l'arracher -entièrement après des efforts réitérés. -Il s'adressa bientôt à un second, mais -celui-ci était plus fermement fixé; il ne -put le détacher: alors il s'aperçut -que ce barreau était scellé dans une -large pierre, et qu'il n'avait d'autres -moyens à prendre que de lever la -pierre elle-même. Son couteau lui servit, -de nouveau, dans cette occasion; -et avec beaucoup de patience, il -détacha suffisamment de mortier pour -effectuer son dessein. Après quelques -heures passées dans une occupation -que l'obscurité rendait pénible, et -souvent vaine, il avait ôté plusieurs -barreaux, et fait une ouverture qui lui -permettait de s'échapper, quand les -premiers rayons du jour commencèrent -à paraître. Ce fut avec une inexprimable -angoisse qu'il découvrit -que cette fenêtre donnait sur la cour -intérieure du château; bientôt il remarqua -des soldats qui descendaient lentement -dans la cour par les degrés -étroits tenant à leurs logemens. Le cœur -lui manqua à cette vue: accablé, -il s'appuya contre le mur, et était sur -le point d'entrer dans la cour, et de -tenter un effort désespéré pour se -sauver, ou de mourir en l'entreprenant, -quand, à l'aide du jour qui -devenait plus considérable, une porte -épaisse, placée dans un côté opposé -du mur, attira ses regards; il s'y porta -aussitôt, et tenta de l'ouvrir, mais -elle était arrêtée par un loquet et plusieurs -verrous extérieurs. Il frappa -contre cette porte avec le pied; un bruit -sourd, qui se fit alors entendre, indiqua -qu'il y avait de l'autre côté une longue -voûte; et il fut assuré, par sa direction, -qu'elle devait s'étendre jusqu'aux murs -extérieurs du château. Il comprit que, -s'il pouvait pénétrer au-delà de cette -voûte la nuit suivante, il lui serait -facile d'escalader le mur, et de traverser -le fossé. Il ne lui restait point -assez de tems pour forcer le loquet -avant l'arrivée du garde qui venait à -la pointe du jour visiter sa prison; -après quelques momens de réflexion, -il se décida à se cacher dans une partie -obscure de la voûte, et à attendre ainsi -le garde qui, s'apercevant que les -barreaux de la fenêtre avaient été dérangés, -en devait conclure qu'il s'était -échappé par l'ouverture. A peine, conformément -à ce plan, s'était-il placé, -que la porte du donjon s'ouvrit: une -voix forte se fit entendre; et le nom -«d'Alleyn» fut prononcé avec l'accent -du désespoir et de la consternation. Ce -cri ayant été répété, un homme se précipita -à travers l'ouverture de la trape. -Alleyn, quoique caché lui-même dans -l'obscurité, découvrit, à l'aide d'une -faible lumière qui tombait sur l'aire, un -soldat armé d'une épée nue; celui-ci -s'approcha des barreaux de la fenêtre, -l'imprécation à la bouche: il alla ensuite -vers la porte, et la trouvant fermée, -il retourna à la fenêtre; après quoi -il se mit à marcher le long des murs, sur -lesquels il appuyait la pointe de son -épée, et arriva de cette manière à l'endroit -où se tenait Alleyn. Alleyn, sentant -l'épée toucher son bras, se saisit -avec rapidité de la main qui la tenait, -et fit tomber l'arme à terre. Le combat -s'engagea; Alleyn renversa son adversaire, -et se jettant sur lui, il saisit son -épée, qu'il lui présenta sur le cœur: -mais bientôt le soldat demanda grace. -De tout tems Alleyn avait répugné à -ôter la vie à un homme: il jugeait -d'ailleurs, en ce moment, que s'il venait -à tuer le soldat, ses camarades ne -tarderaient pas à descendre sous la -voûte. Il détourna donc l'épée; «reçois -la vie, dit-il; ta mort ne me -servirait de rien; si tu le veux, va -apprendre à Malcolm qu'un innocent a -tenté d'échapper à la mort.» Le garde, -frappé de cette conduite, se releva en -silence; après avoir reçu son épée il -suivit Alleyn à la trape par laquelle ils -rentrèrent ensemble dans le donjon. -Alleyn fut bientôt laissé seul: le soldat, -incertain de ce qu'il devait faire, allait -rejoindre ses camarades, lorsque sur -sa route il rencontra Malcolm qui, -toujours inquiet et vigilant, parcourait -souvent le rempart dès la pointe du jour. -Le baron s'informa si tout était en -bon état, et le garde qui redoutait -d'être découvert, et n'avait point l'habitude -de dissimuler, hésita à cette -question. Alors un coup d'œil terrible -le contraignit à déclarer ce qui venait -d'arriver. Le baron lui reprocha sa -négligence avec beaucoup d'âpreté, -et le suivit sur-le-champ au donjon où -il chargea Alleyn d'outrages. Il examina -l'intérieur de la chambre, descendit -lui-même sous la voûte, et -revenu au donjon, il s'y arrêta jusqu'à -ce qu'il eût vu fixer dans la muraille -une chaîne qu'il avait envoyé chercher -dans un lieu éloigné du château. Lorsque -Alleyn y fut attaché: «nous ne vous -laisserons pas long-tems ici, dit Malcolm, -en quittant la chambre; sous peu de -jours vous serez rendu à la liberté dont -vous êtes si épris: mais comme un -conquérant doit avoir des spectateurs -à son triomphe, il faut attendre que -j'aye pu en rassembler un nombre suffisant -pour être témoins de la mort -d'un si grand héros». Je méprise -tes insultes, reprit Alleyn; je suis -également capable de supporter le -malheur, et de braver un tyran.» -Malcolm se retira la rage dans le cœur, -en voyant l'intrépidité de son prisonnier, -et fit les plus terribles menaces au -garde qui cherchait en vain à se justifier. -«Tu en réponds sur ta tête, lui cria-t-il, -furieux. Le soldat blessé retournait -sur ses pas dans un silence chagrin: la -crainte que son prisonnier ne parvînt à -s'échapper s'empara de son esprit, et le -souvenir des expressions dont Malcolm -s'était servi, le remplissait de dépit; -sa reconnaissance pour Alleyn, dont -il avait reçu la vie, se joignant à ces -sentimens, il balança s'il obéirait au -baron ou s'il délivrerait Alleyn, et -fuirait avec lui. A midi il lui apporta -sa nourriture accoutumée. Alleyn -n'était pas si accablé qu'il n'observât -les ombres de la tristesse qui enveloppaient -ses traits; il prévit dans son -ame ce qui le menaçait, et le soldat lui -annonça sa sentence de mort. Le lendemain -devait être le jour du supplice; -déjà les vassaux étaient convoqués -pour en être témoins. On a beau avoir -cherché à se familiariser avec la mort, -elle paraît toujours terrible quand elle -arrive. Alleyn l'attendait depuis long-tems; -il s'était exercé à l'envisager sans -effroi, mais sa force l'abandonna quand -elle fut présente, et tout son corps frémit. -«Rassurez-vous, lui dit le soldat, -d'une voix affectueuse, je suis loin -d'être insensible à votre misérable -sort, et si vous êtes d'avis de courir -le danger des tortures, près desquelles -celles qu'on vous prépare en ce moment -ne sont rien, je tenterai tout pour vous -rendre à la liberté, et vous suivre loin -d'un tyran féroce». A ces mots Alleyn, -qui était étendu à terre, se sentit transporté -de surprise et de joie; et se levant -précipitamment, «que parlez-vous de -tortures, s'écria-t-il; toutes sont égales -si la mort doit les terminer; mais il est -possible que je conserve la vie. Conduisez-moi -hors de ces murs, et le peu -que j'ai sera à vous». Je n'ai besoin de -rien, reprit le généreux soldat; mon -unique but est de sauver la vie à mon semblable.» -Ces mots pénétrèrent fort avant -dans le cœur d'Alleyn, dont les yeux -se remplirent des larmes de la reconnaissance. -Edric apprit alors à Alleyn que -la porte découverte par lui, conduisait à -une voûte, qui s'étendant au-delà des -murs du château, communiquait à un -chemin souterrein, creusé jadis pour -faciliter la retraite du château, et que ce -chemin aboutissait à une caverne au -milieu de la forêt voisine. Il ajouta que -s'ils pouvaient parvenir à ouvrir cette -porte, rien ne s'opposerait à leur fuite. -Alors tous deux délibérèrent sur les -mesures que la nécessité leur prescrivait. -Le soldat remit entre les mains d'Alleyn -un couteau plus fort que le sien, -qui devait lui servir à faire une entaille -à la porte autour de la serrure. -Il fut décidé qu'Edric se chargerait -de faire le guet, et qu'à minuit tous -deux descendraient dans la voûte. Edric, -après avoir détaché la chaîne d'Alleyn, -sortit de la prison, et celui-ci s'occupa, -de nouveau, à lever les pavés qui avaient -été replacés par ordre du baron. -L'espoir de sa prochaine délivrance -avait doublé ses forces: son nouveau -couteau était plus propre pour son -dessein; et il travaillait avec ardeur -et joie. Il parvint bientôt à la trape, -et se précipita encore une fois dans -la voûte. La porte était extrêmement -épaisse; ce ne fut pas sans beaucoup -de peine qu'il réussit à enlever la -serrure: alors de ses mains tremblantes, -il poussa les verrous; la porte -s'ouvrit, et il vit la nouvelle voûte -dont le soldat lui avait parlé. Ce ne fut -qu'aux approches du soir qu'il eut fini -son ouvrage. Déjà il était rentré dans -le donjon, et s'était étendu à terre -pour se reposer, quand il entendit des -pas éloignés. Tout à-la-fois rempli -de crainte et d'espérance, il prêta -l'oreille à ce bruit qui semblait s'approcher: -enfin la porte s'ouvrit. Alleyn -respirant à peine se leva, porta ses regards -de ce côté, et ne vit point -Edric, mais un autre soldat; il pensa -que l'ouverture qu'il avait faite allait -être découverte, et se crut perdu pour -jamais. Le soldat plaça à terre une -cruche d'eau, et, après avoir promené -sa vue avec une sombre curiosité autour -la prison, il sortit sans dire un seul -mot. Tout ce que la force humaine peut -supporter était épuisé; Alleyn tomba -dans un profond engourdissement; lorsqu'il -fut revenu à lui, il se trouva livré -de nouveau aux horreurs de la nuit, du -silence et du désespoir: cependant au -milieu de ses souffrances il rougit d'élever -des soupçons sur la bonne foi d'Edric. -Nous sommes portés naturellement à repousser -les sentimens pénibles; et c'est -un des plus grands supplices que puisse -éprouver une ame honnête que de -douter de la sincérité de ceux en qui -elle a placé sa confiance. Alleyn conclut -que sa conversation du matin avait été -entendue, et que le nouveau garde avait -été envoyé pour examiner sa prison, -et surveiller ses mouvemens: il crut -qu'Edric, par suite de sa générosité, -était comme lui destiné à périr; cette -idée l'accabla tellement qu'elle lui fit, -pour quelques momens, perdre de vue -sa propre situation.</p> - -<p>Il était minuit, et Edric n'avait -point paru; les doutes d'Alleyn prirent -alors dans son esprit le caractère de la -certitude; il s'abandonna à cette -affreuse tranquillité d'un désespoir muet. -L'horloge du château ayant sonné une -heure, il prit ce son pour celui de -la cloche funèbre qui annonçait sa -mort. Rappelé à lui par cette sensation -terrible, il se leva de terre, dans -les angoisses de la plus vive douleur. -Bientôt il distingua le bruit des -pas de deux personnes qui s'avançaient -vers sa prison: Malcolm et -l'assassinat se présentèrent alors à son -esprit: il ne douta point que les -personnes qu'il entendait ne vinssent -exécuter les ordres définitifs du baron; -elles étaient prêtes d'entrer quand il se -rappela tout-à-coup la porte de la voûte. -Jusqu'alors occupé de son seul désespoir, -l'idée de fuir ne s'était pas présentée -à lui. Au milieu de la violence -de sa douleur, il n'avait pas même -songé à cette dernière ressource. Mais -dans ce moment, elle fut comme un -éclair qui brilla à ses yeux; il se précipita -à travers la trape, et son pied -avait à peine touché le sol de la voûte, -que les verrous de sa prison furent -tirés. Une voix qu'il reconnut pour -être celle d'Edric, se fit bientôt entendre; -la crainte était à tel point maîtresse -de son esprit, qu'il balança -quelque tems à se découvrir; mais -un moment de réflexion lui suffit pour -chasser tout soupçon de la fidélité -d'Edric, et il répondit à sa voix. -Edric descendit aussi-tôt, suivi par -le soldat, dont l'apparition avait rempli, -le matin, Alleyn de désespoir; il le -lui présenta comme son meilleur ami, -son camarade, et comme une victime de -la tyrannie de Malcolm, résolue à les -suivre. Ce fut un moment de bonheur -trop vif pour pouvoir être décrit. -Alleyn, ivre de joie et impatient -de fuir, écoutait à peine ce que -lui disait Edric; celui-ci remonta -fermer la porte du cachot; précaution -dont le but était d'arrêter quelque tems -ceux qui seraient tentés de les poursuivre; -après avoir remis entre les mains -d'Alleyn une épée qu'il avait apportée -avec lui, il marcha à la tête de ses deux -compagnons, et s'avançait le long -de la voûte. Le vaste silence du lieu -n'était troublé que par le bruit de leurs -pas, qui, répétés par des échos profonds, -apportait la terreur dans leur -esprit: souvent, en traversant ces sombres -et tristes réduits, il leur arrivait -de s'arrêter pour écouter, et leur crainte -leur faisait entendre la marche éloignée -d'hommes qui les poursuivaient. A la -sortie de la voûte ils entrèrent dans un -sentier tournant d'une extrême longueur, -et coupé par divers passages percés -dans le roc vif; il était fermé par une -porte basse et étroite s'ouvrant près du -chemin souterrein qui allait, par une -pente assez sensible, se rendre sous le -fossé du château. Edric connaissait parfaitement -les lieux. Ils passèrent la porte, -et après l'avoir fermée sur eux, il commençaient -à descendre. Tout-à-coup la -lampe qu'Edric tenait à sa main fut -éteinte par un coup de vent, et les laissa -dans une entière obscurité. Il est plus -facile d'imaginer ce qu'ils sentirent -que de le rendre; privés de voir le -chemin qu'ils devaient suivre, osant -à peine mettre un pied devant l'autre, -et portant en avant une main inquiète, -ils s'avançaient dans cet abyme profond. -Lorsqu'ils eurent continué à descendre -pendant quelque tems, ils se sentirent -encore une fois sur la terre. Edric les -avertit qu'il y avait un autre escalier -avant que d'arriver au chemin souterrein, -et recommanda de le chercher -avec la plus grande précaution. Ils -marchaient d'un pas lent et circonspect, -quand le pied d'Alleyn frappa contre -quelque chose qui rendit un son assez -semblable à celui d'une armure fracassée; -il se baissa pour reconnaître ce qu'il -avait touché, et saisit la main froide -d'un mort. Une soudaine horreur s'empara -de lui, et il recula d'effroi. Tous -les trois demeurèrent quelque tems dans -le silence; ils n'osaient retourner sur -leurs pas et craignaient d'avancer. Une -faible lumière, qui parut venir du bas -du second escalier, en jettant quelque -clarté autour d'eux, leur fit voir à -leurs pieds un corps pâle et défiguré, -couvert d'une armure; et non loin -d'eux, trois hommes dont ils distinguaient -les mouvemens. La première -idée dont leur esprit fut frappée, c'est -que ces hommes ne pouvaient être que -des assassins appartenant au baron, et -occupés à la poursuite de quelque fugitif. -Il n'y avait pour eux d'espoir -de se cacher qu'en restant où ils étaient. -Mais la lumière semblait s'avancer, et -les trois hommes se diriger vers eux. -Dans leur effroi ils retournèrent au -premier escalier qu'ils montèrent précipitamment; -arrivés à la porte, ils -voulurent l'ouvrir, espérant pouvoir -gagner les percées du roc: mais tous -leurs efforts furent vains; la porte était -fermée par le pêne de la serrure, et -la clef était de l'autre côté. Forcés ainsi -de ne point céder à leur crainte, ils -se hazardèrent à regarder derrière -eux, et se trouvèrent une seconde fois -dans l'obscurité. Pendant un tems assez -considérable, tous trois demeurèrent -immobiles sur les marches; ils prêtaient -l'oreille, et tout était dans le silence: -aucun rayon de lumière ne frappait -plus leurs yeux; enfin ils se décidèrent -à marcher en avant encore une fois; -ils avaient retrouvé l'endroit où ils -croyaient avoir laissé le corps mort, et -cherchaient à éviter son horrible rencontre, -lorsque la lumière se montra -une seconde fois à la même place où -elle avait d'abord été découverte; le -désespoir les pétrifia. Cependant la lumière -faisait des mouvemens lents, et -et se trouva cachée par les détours du -sentier. Ils restèrent long-tems en suspens, -et sans proférer une parole; mais -n'ayant plus aucun obstacle devant eux, -ils continuèrent leur route. La lumière -leur avait fait connaître le lieu -où ils étaient, ainsi que l'escalier qu'ils -pouvaient descendre avec sécurité. -Parvenus au bas sans aucune rencontre -alarmante, ils écoutèrent de nouveau, -et n'entendirent aucun bruit; -Edric annonça que maintenant ils devaient -être sous le fossé. Le chemin -devant eux était uni, et ils crurent -que la lumière et les hommes aperçus -par eux avaient tourné d'un autre côté: -car Edric savait que le chemin principal -avait plusieurs issues dans le roc. -La joie leur donnait des ailes: leur -délivrance semblait prochaine, et Edric -répétait qu'on touchait à la caverne. -L'issue qu'ils cherchaient se présenta -à eux; mais en même-tems leur espérance -fut détruite. Tout-à-coup la -clarté d'une lampe vint frapper sur eux, -et montra à leurs yeux faibles et éblouis -quatre hommes dans une attitude menaçante, -et prêts à les recevoir l'épée -à la main. Alleyn tira la sienne. «Nous -mourrons, s'écria-t-il, mais en braves.» -Au son de sa voix, les armes tombèrent -des mains de ceux qui étaient devant -lui, et il les vit s'avancer pleins de -joie. Alleyn reconnut avec étonnement, -trois de ces étrangers, des amis -fidèles et des compagnons, et Edric, un -soldat de ses camarades dans le quatrième. -C'était le même dessein qui les -réunissait tous dans ce lieu; ils quittèrent -ensemble la caverne; et Alleyn, ravi -d'avoir recouvré une liberté dont il -avait été privé si long-tems, résolut -de ne plus à l'avenir fermer son ame -à l'espérance. Tous furent persuadés -que le corps trouvé par eux était -celui d'une personne que la faim ou -l'épée avait fait périr dans ce labyrinthe -souterrein.</p> - -<p>Ils marchèrent de compagnie et arrivèrent -à peu de milles du château -d'Athlin. Là, Alleyn exposa son intention -d'aller rassembler ses amis, et -d'entreprendre, avec la tribu, de -délivrer le comte. Edric, ainsi que le -soldat son camarade, s'enrolèrent solemnellement -pour cette cause, et l'on -se sépara. Alleyn et Edric poursuivirent -leur route vers le château, et les autres -gagnèrent différens points du pays. -Alleyn et Edric n'avaient encore fait -que peu de chemin, lorsque les gémissemens -des domestiques blessés de Maltida -les attirèrent dans le bois, où la -scène horrible avait eu lieu. La surprise -d'Alleyn fut extrême en voyant dans cet -état des hommes attachés au comte; -mais ce sentiment fit place à un autre -plus poignant, dès qu'il fut informé -que Marie avait été enlevée par des -hommes armés. Il se donna à peine le -tems de délier les deux domestiques, -et s'élançant sur un des chevaux qui -paissaient à peu de distance, il ordonna -à tout le monde de le suivre, et prit la -route par laquelle on lui dit que les -ravisseurs avaient passé. Alleyn et le -soldat les atteignirent, comme ils étaient -prêt d'arriver à l'entrée de la caverne, -dont l'horrible aspect avait donné une -mort momentanée à Marie. Les brigands -firent de vains efforts pour -fuir; un d'eux fut blessé, et parvint -néanmoins à se sauver. Ses compagnons -voyant accourir les domestiques du -comte abandonnèrent leur proie, et -s'échappèrent à travers les sombres -détours de la caverne. Marie paraissait -sans vie, et les yeux d'Alleyn se fixaient -avec horreur sur cet objet: enfin elle -rouvrit elle-même les yeux au milieu -des efforts empressés, par lesquels il -cherchait à lui rendre le sentiment; -et la joie s'empara de l'ame d'Alleyn.</p> - -<p>Pendant tout le récit d'Alleyn, où -régnait la plus grande modestie, le -cœur de Marie fut livré à diverses -émotions qui toutes sympatisaient avec -les vicissitudes de la situation du jeune -montagnard. Elle eût souhaité se -cacher à elle-même l'intérêt qu'elle -prenait à ses aventures; mais ses efforts -étaient dans une telle disproportion -avec son émotion, que, quand Alleyn -raconta la scène arrivée dans la caverne -de Dunbayne, la pâleur couvrit -ses joues tremblantes; et on la vit défaillir. -Cette circonstance alarma d'abord -la pénétrante comtesse; la connaissance -qu'elle avait de la faible complexion -de sa fille lui parut bientôt la -seule cause de cet état, et suffit pour -réprimer ses craintes. Alleyn éprouva -un délicieux mélange d'espérance et -d'inquiétude qu'il ne connaissait point -encore. Pour la première fois il osait -s'en fier à son cœur, et croire qu'il -aimait, et pour la première fois ce -cœur concevait l'espérance du retour.</p> - -<p>La comtesse lui prodiguait tous les -épanchemens d'une ame remplie de -reconnaissance, et la rougeur de Marie -lui en disait plus que sa bouche n'eût -pu le faire. Tous trois cherchaient -le nom et le rang de l'auteur d'un -si détestable complot. Leurs soupçons -s'arrêtèrent enfin sur le baron Malcolm, -et cette supposition acquit un -grand degré de vraisemblance, quand ils -se rappelèrent que les brigands étaient -à cheval; circonstance qui devait les -faire considérer comme les agens de -quelqu'un au-dessus d'eux. Leurs conjectures -se trouvèrent véritables. Malcolm -était l'auteur du plan; il avait -chargé de son exécution plusieurs de -ses vassaux, qui n'avaient pu trouver -l'occasion d'agir avant la surprise du -château; et depuis ce moment le baron -trop agité avait oublié de retirer ses -ordres.</p> - -<p>Alleyn ne fut pas long-tems sans -faire connaître son projet de réunir le -faible reste de ses amis à la tribu, et -de marcher contre le château de Dunbayne. -«Bon jeune homme, s'écria -la comtesse, incapable de contenir -davantage son admiration, comment -pourrai-je jamais payer vos généreux -services? Suis-je donc destinée à recevoir -de vos mains mes deux enfans? -La tribu se lève encore une fois, et va -attaquer les murailles qui défendent -Malcolm: conduisez-la à la conquête -et rendez-moi mon fils.» A ces mots -les yeux languissans de Marie reprirent -leur éclat: elle s'enivrait du doux -espoir de presser contre son sein un -frère dont elle était séparée depuis si -long-tems; mais elle passa bientôt -de l'espérance à la crainte; c'était -Alleyn qui devait commander l'entreprise, -et Alleyn pouvait périr dans -le combat. Ces sentimens opposés -lui dévoilèrent l'état de son cœur, et -son imagination ne tarda pas à lui -montrer une longue suite d'inquiétudes -et de peines qui se préparait pour -elle. Elle tenta de bannir de son esprit -le souvenir du passé et celui de la fatale -découverte qu'elle venait de faire; -mais ses efforts furent vains: sans cesse -l'image d'Alleyn, ornée de toute cette -vertu forte et mâle qui avait dirigé sa -conduite, se présentait à elle: le paysan -disparaissait, et elle ne voyait plus que -l'homme doué du plus noble caractère.</p> - -<hr /> - - -<p>Alleyn passa la nuit au château: dès -le lendemain matin après avoir salué -la comtesse et sa fille, à laquelle son œil -fit un triste et respectueux adieu. Il partit -avec Edric pour se rendre à la chaumière -de son père. L'ardent jeune homme -était impatient de s'assurer de la -santé de ce premier objet de ses affections, -et d'embrasser ses amis. Le -souffle de l'amour avait changé en -une flamme active les éteincelles d'ambition -qui s'étaient allumées, avec tant -de peine, dans son cœur. Maintenant -il n'était plus animé par le seul désir -de venger la vertu opprimée, et d'arracher -à la misère et à la mort le fils -d'un chef qu'il était habitué à respecter: -il brûlait encore de punir -l'outrage fait à sa maîtresse, et de se -signaler par quelque action d'éclat -digne de son admiration et de sa reconnaissance.</p> - -<hr /> - - -<p>Alleyn trouva son père prenant le -déjeûner à côté de sa nièce: le vieillard, -dont le visage était obscurci par la tristesse, -n'aperçut pas d'abord Alleyn; -mais bientôt il faillit succomber à -l'excès de sa joie en voyant que ce fils, -sa consolation et son espoir, lui était -rendu: Edric fut reçu avec autant de -cordialité que s'il eût été un ancien ami.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV.</h2> - -<p class="d"><i>Continuation de la captivité d'Osbert;—il -découvre deux femmes prisonnières -comme lui dans le château de Dunbayne.—Malcolm -condamne Osbert à -mort, et bientôt après se décide à différer -son supplice.—Maltida et Marie -croyent Osbert mort; il leur fait parvenir -une lettre.—Alleyn se met en -marche avec la tribu d'Athlin, dans -le dessein de délivrer Osbert.—Amour -de Marie pour Alleyn: ses efforts pour -l'oublier.—Osbert tente de se faire -remarquer par les deux prisonnières.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e comte, prisonnier dans la tour et -livré à une affreuse solitude, ignorait le -sort qui lui était réservé: mais la magnanimité -de son caractère bravait les -efforts cruels de la haine du baron. Par -une suite de l'habitude qu'il avait prise -de se préparer à ce que son ennemi -pourrait imaginer de pire, il était parvenu -à regarder la mort d'un œil tranquille. -Les violens transports dont il -avait été agité à l'aspect de Malcolm -s'étaient apaisés depuis qu'il n'était -plus exposé à le voir; il évitait avec -le plus grand soin de se rappeler le sort -de son père, sur lequel il n'avait jamais -pu arrêter sa pensée, sans éprouver -un horrible tourment. Mais lorsqu'il -songeait aux souffrances de la comtesse -et de sa sœur, toute sa force l'abandonnait: -souvent il souhaitait savoir -comment elles supportaient le malheur -de sa perte, et leur faire connaître -l'état où il était: quelquefois il prenait -la résolution de s'efforcer de ne point -s'occuper de sa situation actuelle, et de -se procurer des secours artificiels contre -les tristes objets dont il était environné. -Son principal amusement consistait à -observer les mœurs des oiseaux de -proie qui étaient venus se loger dans -les créneaux de sa tour; et leur penchant -au brigandage lui fournissait l'occasion -d'un trop juste parallèle avec -les habitudes des hommes.</p> - -<p>Comme il était un jour, devant la -grille qui donnait sur le château, occupé -à regarder les courses des oiseaux, -son oreille fut de nouveau frappée par -le luth dont les accords l'avaient déjà -sauvé de la mort. La voix mélodieuse -qu'il avait entendue l'accompagnait encore, -et chantait sur un air tendre les -couplets qui suivent.</p> - -<p>«Quand mon œil s'ouvrit aux premiers -rayons du matin de la vie, je -n'aperçus autour de moi qu'une scène -enchanteresse; alors les tempêtes de la -nuit ne s'offraient point à mes regards:»</p> - -<p>«Les brillantes illusions de l'espérance -séduisaient mon ame, et égaraient -les pensées de ma jeunesse: l'imagination -venait tout embellir de ses vives -couleurs, et me découvrait dans le -lointain un avenir de bonheur:»</p> - -<p>«Le vuide de mon cœur simple et -pur était rempli par la tendresse filiale: -et l'amour d'un père suffisait à ses besoins, -à son ardeur:»</p> - -<p>«Mais ô cruel et rapide revers! tout -ce que j'aimais n'est plus; le pâle et -sombre malheur a dispersé les rayons -tremblans de l'espérance, et les douces -rêveries de l'imagination ont fui pour -jamais».</p> - -<p>Au milieu de sa profonde surprise, -Osbert jeta ses regards dans la cour -intérieure du château d'où la voix paraissait -sortir: un instant après il vit -une jeune personne entrer dans la partie -de la cour qui tient à la tour: une -autre femme plus âgée, mais conservant -encore des restes de beauté, -s'appuyait sur son bras. Il était facile -de reconnaître à la mélancolie qui obscurcissait -les traits de celle-ci que la -main de la douleur avait devancé les -ravages du tems. Elle était vêtue d'un -habit de veuve; un voile noir, attaché -sur son front, donnait une grace noble -à sa figure; il était rejeté en arrière, et -tombant jusqu'à terre où il se traînait -en longs plis, il semblait ajouter -encore à la majesté naturelle de son -maintien. Cette femme s'avançait d'un -pas lent, soutenue par sa compagne, -dont le voile, relevé à moitié, laissait -apercevoir les traits. La tristesse donnait -à la beauté de la jeune personne -la plus touchante expression, et la -dignité de sa démarche annonçait qu'elle -était née dans un rang élevé. A son -bras pendait le luth dont les accords -avaient si délicieusement touché le -comte. L'étonnement d'Osbert à ce -spectacle n'était égalé que par son -admiration. Les deux femmes se retirèrent -par une porte qui se trouvait -située vers l'extrémité du côté opposé -de la cour, et il ne fut plus possible -de les voir. Osbert cherchait à les suivre -des yeux, et tint pendant quelque tems -la vue fixée sur la porte par laquelle elles -avaient disparues. Revenu à lui-même -il crut, pour la première fois, éprouver -l'horreur de la solitude; il conjectura -que ces femmes étaient des étrangères -détenues par l'injuste puissance du -baron, et ses yeux se remplirent des -larmes de la pitié. Mais l'idée que tant -de beauté et tant de dignité étaient victimes -d'un tyran, remplit bientôt son -cœur d'indignation, et lui rendit sa captivité -plus insupportable que jamais. Il -brûlait de devenir le défenseur de la -vertu, et le libérateur de l'innocence -opprimée; la haine qu'il portait à Malcolm -s'accrut encore; et son ame reçut -une nouvelle force de la persuasion où il -était qu'il parviendrait à se venger. -Son garde entra dans ce moment: -Osbert voulut en obtenir quelques -informations relatives aux deux étrangères; -mais ce fut en vain. Le soldat -était chargé de lui apporter de tristes -nouvelles: il annonça au comte qu'il -devait se préparer à la mort, et que -son supplice était fixé au lendemain. -Osbert l'entendit avec tranquillité, et -sans daigner laisser échapper le moindre -murmure. Il repoussa, avec précipitation -le tendre souvenir de sa mère et -de sa sœur, trop capable d'affaiblir son -courage. Son garde lui apprit qu'Alleyn -s'était échappé. Alors il ne douta point -que ce généreux jeune homme n'entreprît -tout pour punir le tyran qui lui -donnait la mort.</p> - -<p>Lorsque le baron avait été informé -de la fuite d'Alleyn, la rage s'était emparée -de son cœur; il avait fait appeler -les gardes du donjon; mais après de -longues et pénibles recherches, on eut -la certitude qu'ils avaient accompagné -leur prisonnier, et que plusieurs autres -captifs s'étaient également échappés. -Malcolm donna ordre qu'une sentinelle -qui restait fût punie pour la trahison de -ses camarades et sa propre négligence; -et se rappelant le comte qu'il avait -oublié dans la première chaleur de son -ressentiment, il se félicita de ce qu'il lui -fournissait l'occasion d'une vengeance -complette. Au milieu des transports de -sa joie il rétracta la condamnation du -garde. A peine avait-il envoyé au -comte le message funeste qui lui -annonçait sa mort, qu'il prit une nouvelle -résolution. Tel est l'effet des passions -coupables: elles ne permettent pas -d'agir avec suite: on ne peut satisfaire -l'une qu'en sacrifiant l'autre, et le -moment où l'on croit saisir le bonheur -est celui même qui en détruit l'espoir. -Le baron éprouva la vérité de cette -observation; il semblait être parvenu -à l'excès de la félicité lorsqu'il contemplait -les approches de sa vengeance; -mais tout-à-coup l'idée de Marie vint -remplir son cœur d'une autre passion. -Il avait apprit qu'elle avait été au pouvoir -de ses émissaires et délivrée sur -le champ. La peine même qu'il éprouvait -de voir ses désirs traversés, augmentait -leur violence, il ne pouvait se déterminer -à abandonner sa poursuite; et le seul -moyen d'obtenir celle qui en était -l'objet lui parut être de renoncer à sa -passion favorite. Il ne doutait point -qu'on ne lui donnât Marie, lorsqu'il -aurait déclaré ne point vouloir d'autre -rançon pour la vie du comte. Ces deux -passions, l'amour et la vengeance se -balançaient tellement dans son cœur, -qu'il eût été difficile de juger laquelle -devait l'emporter. Enfin la vengeance -céda à l'amour; mais il résolut de livrer -le comte à tous les tourmens que doit -produire la perspective d'une mort -prochaine, et de lui cacher l'intention -où il était de surseoir à son supplice.</p> - -<p>Le comte attendait la mort avec la -fermeté qu'il avait montrée en apprenant -sa sentence; il fut conduit de la -tour à la plate-forme du château sans -proférer une parole, ni montrer la -moindre émotion. Là il vit d'un œil -fixe tous les préparatifs de son exécution, -les instrumens de mort, et les soldats -rangés en file; l'aspect même de l'éternité -agissait peu sur son imagination. -Parmi les objets qui l'environnaient, -un seul put le faire sortir de la profonde -indifférence dans laquelle il semblait -plongé; c'était son meurtrier -qui se montrait avec tout le faste qu'on -déploie dans une pompe triomphale. -A sa vue Osbert s'arrêta un instant, -et sentit son cœur tressaillir; mais -ne voulant point paraître troublé, -il s'efforçait de reprendre sa dignité, -quand le souvenir de sa mère se -présenta à lui. Alors tout son courage -fut anéanti: on vit ses yeux se -mouiller de larmes, et il tomba sur -la terre privé de sentiment.</p> - -<p>Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se -retrouva dans sa prison; il apprit que -le baron lui avait accordé un répit: -Malcolm, se méprenant à la douleur du -comte, s'était flatté d'avoir porté ses -souffrances au dernier degré, et avait -ordonné qu'on le reconduisît à la tour.</p> - -<p>Une scène aussi atroce et aussi -publique que celle qui venait d'avoir -lieu au château de Dunbayne fut bientôt, -dans les environs, le sujet de tous -les entretiens. La comtesse l'apprit avec -une étrange variété de circonstances -qu'on y avait ajoutées; on l'assura -même que son fils avait réellement péri. -A cette accablante nouvelle, elle retomba -dans sa première langueur. -Marie était trop faible pour lui donner -des soins semblables à ceux qu'elle lui -avait déjà prodigués avec tant de zèle. -Le médecin déclara que la maladie de -la comtesse avait son siège dans l'ame, -et était au-dessus de la portée de la -science humaine. Un jour elle reçut -une lettre dont la suscription était de la -main d'Osbert: son œil reconnut les -caractères, et brisant le cachet, avec -empressement, elle apprit que son fils -était toujours vivant, et qu'il ne désespérait -pas de se jeter encore une fois -à ses pieds. Il demandait que le reste -de la tribu se réunît pour tenter sa -délivrance; et apprenait dans quelle -partie du château était sa prison. -Osbert croyait qu'à l'aide de cordes et -de longues échelles placées de la -manière qu'il indiquait, il pourrait -parvenir à se sauver. Cette lettre fut -un excellent cordial pour la comtesse -et pour Marie.</p> - -<p>Cependant Alleyn mettait un zèle -infatigable à rassembler les compagnons -qui devaient l'aider dans son entreprise. -Dès qu'il fut informé que le -comte avait démenti le bruit de sa mort, -il se rendit au milieu de la tribu, et -la pressa de ne point différer d'agir. -Aucun des vassaux n'avait besoin -d'être sollicité: c'était une cause -chérie par eux, qu'il s'agissait de défendre, -et la main de tous était prête. -Les préparatifs furent bientôt terminés, -et Alleyn, à la tête de ses amis, vint -se joindre à la tribu.</p> - -<p>La comtesse contempla, une seconde -fois du haut des murailles, le départ -de ses vassaux qui allaient chercher des -périls aussi certains que ceux auxquels -ils s'étaient exposés une première fois. -Cette scène rappela à son souvenir celle -dont elle avait déjà été témoin. Elle -éprouva les mêmes craintes, fit les -mêmes vœux; et quand l'éloignement -eut dérobé la troupe à sa vue, elle -rentra dans le château fondre en pleurs. -Le cœur de Marie était en proie à -plusieurs sortes de peines. Incapable -de se cacher plus long-tems à elle-même -le tendre intérêt qu'elle prenait -au départ d'Alleyn, son trouble en -devint plus visible. En vain la comtesse -cherchait à lui rendre quelque tranquillité. -Marie, pénétrée de reconnaissance, -et poussée d'ailleurs par la -franchise naturelle de son caractère, -souhaitait quelquefois de pouvoir -prendre sur elle de confier sa faiblesse -à sa mère (si l'on doit appeler faiblesse -un sentiment qui tirait son origine -de l'admiration excitée par de -nobles et généreuses qualités). Mais -toujours sa délicatesse et sa timidité -l'arrêtaient au milieu de ses résolutions, -et retenaient sur ses lèvres l'aveu prêt à -lui échapper. Les peines de son ame -altérèrent peu-à-peu sa santé; son médecin -reconnut que son mal était dû -à un chagrin qu'elle s'efforçait de réprimer; -il indiqua comme le meilleur -remède un ami dans le sein duquel -elle pût déposer tous les secrets de -son ame. Maltida n'eut alors aucune -peine à deviner la cause de la maladie -de sa fille: elle se rappela ses observations; -et ce qu'elle avait d'abord -soupçonné lui parut certain. Elle s'occupa -à gagner sa confiance par des -carresses douces et prévenantes. Marie, -trouvant son silence peu généreux, se -décida enfin à ne plus rien dissimuler à -sa mère.</p> - -<p>Un jour que cette dernière la pressait -tendrement contre son sein, elle lui -déclara sa passion pour Alleyn. La -comtesse n'avait rien de plus à cœur -que d'assurer le bonheur de sa fille; la -générosité et les autres vertus du jeune -montagnard la remplissaient elle-même -d'admiration. Mais la fierté de son ame -lui faisait rejeter toute idée d'alliance -avec un homme d'une naissance aussi -peu distinguée. L'attachement de sa -fille lui parut ne devoir être qu'une impression -passagère, enfantée par une -imagination vive et exaltée, et elle ne -doutait pas que ses conseils et le tems -ne parvinssent à en triompher. Marie -écouta sa mère avec tranquillité: sa -raison applaudissait pendant que son -cœur gémissait; et elle prit le parti de -combattre un sentiment qui devait causer -tant de chagrin à elle et à sa famille.</p> - -<p>Mais les généreuses qualités d'Alleyn -se représentaient sans cesse à sa mémoire -avec tout leur éclat. Il lui était -impossible de ne pas s'apercevoir qu'il -était épris d'elle; elle appréciait tous -ses combats, et sentait combien était -grande la délicatesse qui l'avait porté -à s'éloigner, dans un respectueux silence, -de l'objet de sa passion. Elle -recourut encore à sa mère pour l'aider -à bannir une image destructive de son -bonheur; la comtesse employait toute -sorte de moyens pour lui faire oublier -Alleyn; chaque heure, excepté celles -réservées aux exercices nécessaires à -la santé de Marie était employée à -cultiver son esprit, et à perfectionner ses -talens. Les soins de Maltida ne furent -pas sans fruit; elle remarqua que sa fille -commençait à recouvrer le repos de -l'ame et la santé; Marie crut elle-même, -quelquefois, avoir appris à oublier -celui qui lui était si cher. Les précautions -de la mère et les efforts de la fille, -servirent au moins à tromper l'ennui des -momens qui se passaient à attendre des -nouvelles d'Alleyn et de son entreprise.</p> - -<p>Le château de Dunbayne était toujours -le séjour du malheur: les vertus -y gémissaient sous l'empire du crime; -et le baron, déchiré par des passions -opposées, était lui-même victime de -leur puissance.</p> - -<p>Le comte avait été forcé de reconnaître -que ses jours dépendaient du -caprice d'un tyran. Son ame était préparée -aux coups les plus cruels; mais -cependant il concevait quelque espérance -d'échapper lorsqu'il songeait à -cette lettre qu'un de ses gardes, touché -de compassion, s'était chargé de remettre -à la comtesse. Dans cette attente, -il passait toutes les heures à la grille -de sa fenêtre; livré à la plus vive inquiétude -il portait sa vue sur les montagnes -éloignées, pour s'assurer s'il ne -découvrirait pas la marche de sa tribu. -Pendant qu'il était ainsi privé de soulagemens -réels, ces montagnes devenaient -pour lui la source d'un plaisir -idéal. Souvent, dans les belles soirées -d'été, il voyait, de sa fenêtre, se promener -sur la terrasse située au bas de -la tour, ces femmes dont l'aspect avait -excité son admiration et sa pitié. Un -jour qu'il était rempli d'espérance pour -lui-même et de compassion pour elles, -ses souffrances lui parurent s'être adoucies. -Il conçut l'idée de faire connaître -aux deux prisonnières qu'elles avaient -un compagnon, et d'exciter leur intérêt. -Le soleil se cachait derrière la cime des -montagnes, et déjà l'ombre était descendue -dans les vallons. La tranquillité -de la soirée lui inspirait une douce -mélancolie: il composa les stances qu'on -va lire, et dès le soir suivant, vint les -jetter sur la terrasse.</p> - -<p>«Salut, ô monts sacrés; vos sommets -sont rafraîchis par les vents, et -des sources d'eau jaillissent d'entre -vos rochers. Le haut pin qui vous -ombrage reçoit les premiers rayons du -jour, et sa tête orgueilleuse est encore -le dernier objet que frappe le soleil -couchant.»</p> - -<p>«Salut, ô monts éloignés! salut, -vallons formés par eux. Souvent l'imagination -me découvre vos beautés -que cachent les brouillards humides. -Tandis que le berger enfle son chalumeau, -ou que le poëte cède au plaisir de -chanter, mon cœur souffrant déplore -la triste destinée qui m'accable.»</p> - -<p>«Trois fois heureuse l'heure où le -crépuscule du soir vient envelopper -de son ombre ces bois chéris. De paisibles -accords se font entendre alors le -long de la clairière: l'imagination les -recueille à travers le murmure des -vents; et les amans de cette divinité -puissante prêtent une oreille charmée.»</p> - -<p>«O combien sont pénétrans ces -sons! ils se prolongent dans les montagnes -éloignées, et l'écho des cavernes, -qui les répète, trouble le silence des -déserts.»</p> - -<p>Osbert eut le plaisir de voir que le -papier fut ramassé par les deux femmes -qui se retirèrent immédiatement après -dans le château.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE V.</h2> - -<p class="d"><i>Alleyn et la tribu d'Athlin se présentent -devant le château de Dunbayne.—Malcolm -fait amener Osbert sur les remparts, -et menace de lui donner la mort -si Alleyn et les siens ne se retirent pas; -il offre de mettre Osbert en liberté, à -condition qu'il obtiendra Marie en mariage.—Alleyn -va au château d'Athlin -porter les propositions de Malcolm.—Douleur -de Maltida et de Marie.—Marie -se décide à épouser Malcolm pour sauver -la vie à son frère.—Alleyn est chargé -par Maltida de demander à Malcolm un -délai de quelques jours, au bout duquel -elle doit donner sa réponse.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e lendemain, à la pointe du jour, -le comte aperçut un drapeau qui se -montrait dans le lointain; son cœur -s'ouvrit à une espérance que l'événement -confirma. C'étaient ses fidèles -vassaux, conduits par Alleyn, qui -s'avançaient pour cerner et attaquer le -château. Leur petit nombre ne leur -permettait pas d'oser se flatter de le -réduire; mais ils croyaient, qu'au milieu -du tumulte du combat, ils parviendraient -à délivrer le comte. Les sentinelles -crièrent sur eux dès qu'ils furent à une -certaine distance, et l'alarme fut donnée -de toutes parts. Dans le même moment -les murailles se couvrirent de soldats. -Le baron était présent et dirigeait lui-même -les préparatifs de défense; il -avait secrètement arrêté son plan. La -tribu, environnant le fossé, dans lequel -elle jetait des fascines, se préparait -à l'attaque, et de hautes échelles s'avançaient -pour faciliter l'escalade; le -comte, à qui la joie et l'espérance -avait donné une nouvelle force, trouva -le moyen d'arracher un des barreaux -de la grille: déjà il avait le pied posé -sur la fenêtre, et était prêt à échapper, -quand il fut saisi par les gardes de -Malcolm, et emmené précipitamment -hors de la prison. Pendant qu'il se -livrait au désespoir et à l'indignation, -on le conduisit sur la partie la plus -élevée des remparts, d'où il put voir -Alleyn et la tribu, et en être lui-même -vu. A son aspect ses vassaux -furent heureux; mais ils ne le furent -qu'un moment, car ils remarquèrent que -leur chef était chargé de chaînes, environné -de gardes et suivi des instrumens -de la mort. Animés par une dernière -espérance, ils poussaient l'attaque -avec une fureur redoublée, quand les -trompettes du baron demandèrent un -pour-parler. Alors ils suspendirent le -combat; Malcolm parut sur le rempart, -et Alleyn s'approcha pour l'entendre. -«L'instant de l'attaque, s'écria le -baron, sera celui de la mort de votre -chef: si vous voulez que ses jours soyent -conservés, cessez cet assaut; retirez-vous -en paix, et portez à la comtesse -le message suivant: «le baron Malcolm -n'acceptera point d'autre rançon -que la belle Marie, dont il brûle de -faire sa femme. Si Maltida accède à -cette proposition, Osbert est libre sur-le-champ; -si elle la refuse, il est mort.» -L'émotion du comte et d'Alleyn était -inexprimable: le comte, plein d'un -courage altier, s'empressa de rejeter -ce vil marché. «Donne-moi la mort, -s'écria-t-il, la maison d'Athlin ne peut -se déshonorer par une alliance avec -un meurtrier. Recommencez votre -attaque, ô mes braves vassaux! vous -ne pouvez plus sauver ma vie, du moins -vous vengerez ma mort; je la préfère -au déshonneur de ma famille.» Osbert -n'avait point encore cessé de parler, -qu'une double haie de gardes l'environna, -et le cacha aux regards de la -tribu.</p> - -<p>Alleyn, dont le cœur était déchiré -par des sentimens qui se combattaient, -n'écouta que la voix de l'honneur; il -désobéit aux ordres d'Osbert; et posant -ses armes à terre, il déclara qu'il allait -se rendre au château d'Athlin porter -les propositions du baron. La tribu suivit -l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns -de ses membres se préparèrent à l'accompagner: -des vassaux si fidèles ne -pouvaient céder aux exhortations du -comte. Pour lui, il éprouva une vive -douleur quand la nouvelle du départ -d'Alleyn fut parvenue dans sa prison.</p> - -<hr /> - - -<p>La situation de celui-ci était affreuse; -toute l'énergie de son ame suffisait à -peine pour la supporter. Il se trouvait -chargé d'un message dont le résultat -devait être de plonger dans le désespoir -une femme qu'il adorait, ou de -donner la mort à l'ami qui lui était -le plus cher.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu'on annonça à la comtesse -l'arrivée d'Alleyn, la joie et l'impatience -s'emparèrent de son cœur; elle -ne doutait point que Malcolm ne l'envoyât -offrir un accommodement; et il -n'était point de rançon qu'elle ne fût -disposée à donner pour acheter la liberté -de son fils. Au son de la voix d'Alleyn, -le trouble qui avait commencé à s'apaiser -dans le sein de Marie se réveilla, -il lui fut impossible de ne point reconnaître -un amour qui ne devait lui permettre -aucune espérance: en vain, au -moment de revoir celui qui en était -l'objet, tenta-t-elle de réprimer son -émotion; sa rougeur indiquait l'état -de son ame; et tous ses efforts pour -cacher ses sentimens, ne servaient qu'à -les faire paraître encore plus.</p> - -<p>Quand Alleyn parut devant la comtesse, -ses forces étaient épuisées par -une suite de l'agitation violente qu'il -avait éprouvée. La sombre tristesse -répandue sur son visage, la pâleur -que lui donnait sa crainte, décélaient -ses tourmens intérieurs; Maltida conçut -à son aspect de vives alarmes sur le -compte de son fils, et d'une voix tremblante -s'informa de sa destinée. Alleyn -se hâta de la rassurer; il eut soin -d'employer les plus grandes précautions, -lorsqu'il vint à s'acquitter de son message, -et à faire le récit de la scène -dont il avait été témoin. La résolution -du baron parut un coup si terrible au -cœur de Marie qu'elle s'évanouit en -l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, -et la comtesse, occupée de donner des -secours à sa fille, se trouva un moment -distraite de la douleur que cette nouvelle -devait naturellement exciter en -elle. Ce ne fut qu'avec beaucoup de -peine que Marie fut rappelée à la vie, -ou plutôt au sentiment de son infortune; -mais il est impossible de se -figurer, dans toute son étendue, la -pénible situation de Maltida. Son cœur -partagé entre deux intérêts si puissans -était devenu le siège du désordre et -de l'effroi. De quelque côté qu'elle -portât la vue, elle n'envisageait que -malheur et destruction. Le meurtrier -de son mari exigeait le sacrifice de sa -fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait -le coup fatal qui menaçait son -fils; elle lui donnait la mort, en rejettant -la proposition de Malcolm; en -l'acceptant, elle outrageait la mémoire -de son mari lâchement égorgé, et -s'exposait aux reproches de la vertu -indignée. Une semblable alliance détruisait -le bonheur de sa fille et l'honneur -de sa maison. Il n'était plus -permis de songer à délivrer Osbert par -la force des armes, depuis que le baron -avait déclaré que le moment de l'attaque -serait celui de sa mort. L'honneur, -l'humanité, la tendresse maternelle -commandaient à Maltida de sauver -son fils, et par une étrange opposition -d'intérêts, ces mêmes vertus se -réunissaient pour lui interdire le sacrifice -qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour -un faible rayon d'espérance n'avait -point cessé de se montrer à cette mère -infortunée. Maintenant le désespoir -l'enveloppait d'épaisses ténèbres, au -travers desquelles elle ne découvrait -que l'autel sur lequel un de ses enfans -devait être immolé. Elle frémissait à -la seule idée d'unir sa fille au meurtrier -de son père, et savait aussi que la -férocité du caractère de Malcolm suffisait -seule pour corrompre le bonheur -de la femme qui partagerait sa destinée. -Dans sa douleur elle rejetait avec force -l'échange que le baron proposait; mais -le spectacle de son fils pâle, et perdant -tout son sang au milieu des convulsions -de la mort, se présentait tout-à-coup -à son imagination, et lui causait -une sorte de délire.</p> - -<p>Il se passait chez Marie un combat -non moins violent; la nature lui avait -donné un cœur susceptible de toutes -les affections tendres et délicates; son -esprit saisissait avec facilité tous les -rapports de la plus rigoureuse morale, -et elle se conduisait constamment -d'après les principes qu'elle s'était -formés. Tous ces avantages n'étaient -pas nécessaires, pour lui faire connaître -la rigueur de son sort, qui eût été -sentie par une ame commune; mais -ils servaient à rendre son chagrin plus -aigu; et à lui montrer, dans un jour -plus éclatant, l'horreur de sa situation. -Le souvenir de son père, le devoir -imposé par la vertu, et l'amour qui -faisait entendre sa voix tremblante, -mais forte, parlaient seuls à son cœur; -l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait -d'effroi. Pouvait-elle recevoir -une main fumante encore du sang de -son père? pouvait-elle consentir à -passer sa vie avec un homme qui avait -tranché les jours de celui dont elle -avait reçu l'existence, un homme qui -serait toujours devant ses yeux un monument -de son infortune et du déshonneur -de sa famille, et dont l'aspect -bannirait à jamais de son cœur, toutes -les affections douces et généreuses? -Elle ne pouvait chérir les sentimens -nobles et élevés, sans chérir le souvenir -de son père et celui de son amant. -Combien devait-elle être malheureuse, -si elle était obligée d'effacer de sa mémoire -l'image de la vertu pour espérer -d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout -où ses tristes regards cherchaient -du soulagement ils ne rencontraient que -le désespoir. D'un côté elle se voyait -ensevelie dans les bras d'un assassin: de -l'autre c'était son frère, chargé de fers -et attendant la mort, qui s'offrait à elle. -Il lui était impossible de supporter ce -tableau auquel l'imagination prêtait -toutes les horreurs de la réalité. Cependant, -au milieu de ses souffrances, elle -considéra qu'il lui était possible de -sauver son frère: alors elle s'attacha -avec force à cette idée; puisqu'elle devait -être malheureuse, elle résolut au -moins de l'être avec noblesse, et de -s'offrir elle-même pour victime, quand -d'horribles conjonctures demandaient -ce sacrifice.</p> - -<p>Remplie de ces idées, elle entra dans -la chambre de la comtesse; elle s'empressa -de lui annoncer sa résolution, -et attendit, en tremblant, ce que sa -mère allait décider.</p> - -<p>Maltida éprouva en ce moment une -peine au-dessus de celles qu'elle avait -ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort -de son mari, qu'elle aimait avec tendresse, -elle avait beaucoup souffert: -la manière dont il avait péri avait concouru -à rendre sa douleur plus vive; -mais cet événement, bien que terrible, -n'avait pas été accompagné de circonstances -pareilles à celles où elle se trouvait; -une force supérieure l'avait amené, -lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus -en son pouvoir de sauver son époux; -elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant -entre des horreurs, à ratifier son -infortune de sa propre bouche, et à -empoisonner le reste de ses jours de -souvenirs affreux. Quoique ce fût la -puissance d'un tyran qui lui imposât ce -choix, elle se l'attribuait en partie, et -sa raison se troublait en songeant qu'elle -était forcée de livrer elle-même sa fille -à un état pire que la mort.</p> - -<p>Lorsque Marie se présenta devant -elle, son ame épuisée par l'excès de sa -douleur, était tombée dans un morne -et silencieux désespoir. Insensible aux -objets qui l'environnaient, elle l'était -pour ainsi dire à ses propres maux, et -elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, -s'écria Marie d'une voix faible et entrecoupée, -je me sacrifierai.» A ces -mots «il vivra,» la comtesse levant -les yeux, promena autour d'elle un -regard sombre qui prit tout-à-coup l'expression -de la tendresse lorsqu'il fut -arrêté sur Marie. Quelques larmes -coulèrent sur ses joues, et furent comme -la rosée du ciel, qui, tombant sur une -plante flétrie, ranime sa feuille mourante. -Ces larmes étaient les premières -qu'elle eût versées depuis l'arrivée du -fatal message. Elle envoya chercher -Alleyn, avec qui elle voulait examiner -s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher -le comte de sa prison. Souvent, -dans les grandes afflictions, lorsque -la mort n'a point encore donné une -triste certitude aux événemens, l'esprit -s'élance au-delà de la sphère du possible -pour courir après l'espérance, jusqu'à -ce que l'affreuse réalité lui montre le -néant de ses illusions. Il en était ainsi -de Maltida; la violence de son chagrin, -causé par la première nouvelle de son -malheur, commençait à diminuer, et -elle penchait à croire que sa situation -n'était pas aussi désespérée qu'elle le -lui avait paru d'abord. Son cœur s'ouvrait -à l'espoir qu'on pourrait procurer -à Osbert une occasion de s'échapper. -Alleyn entra en tremblant; il redoutait -ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait -d'offrir de braver tous les dangers -pour délivrer le comte. L'idée que -Marie deviendrait la femme de Malcolm -lui était horrible, et il la repoussait -comme un poison capable d'arrêter -dans son cœur le mouvement de la vie. -Il voulait à tout prix arracher Marie à -cette calamité, et tirer le comte de sa -prison. Le spectacle qui le frappa au -moment où il aborda la comtesse, vint -accroître son tourment; elle était -étendue sur un sopha pâle et muette. -Ses yeux qui ne voyaient rien étaient -fixés sur une fenêtre en face d'elle. -Toute sa contenance annonçait le désordre -de son esprit, et elle fut quelque -tems sans apercevoir Alleyn. Telle -était la fluctuation de ses pensées, que -si un rayon d'espérance traversait -quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, -bientôt un retour sur elle-même -le faisait évanouir. Marie, assise -près d'elle, tenait sa main pressée contre -son sein. La douleur avait répandu -dans toute sa personne une langueur -enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer -de nouveau le douloureux parti -qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, -et la moitié de sa phrase expira -sur ses lèvres: ses regards semblaient -chercher à éviter Alleyn, comme un -objet capable de lui faire abandonner -son dessein. Il s'avança pour demander -à la comtesse ce qu'elle voulait ordonner. -«Je suis prête, dit en ce moment -Marie, à me dévouer moi-même comme -une victime à la vengeance du baron: -j'aurai du moins sauvé mon frère.» -Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid -mortel s'empara du cœur d'Alleyn; -et elle-même eut peine à achever, -tout son corps frissonna; ses yeux se -couvrirent d'un nuage épais, et elle -tomba évanouie sur le sopha où elle -était assise.</p> - -<p>Alleyn, en proie à toutes les angoisses -du désespoir, le regard fixe et -immobile, attendait dans le silence de -l'inquiétude le moment de son retour -à la vie; les secours qu'on lui prodiguait -ne tardèrent pas à la faire -revenir, et la joie qu'il en ressentit, -lui fit un instant oublier sa situation; -il pressa avec ardeur la main de Marie -contre son sein. Cette fille infortunée -qui avait à peine recouvré l'usage de -ses sens, céda, sans s'en apercevoir, -au premier mouvement de son cœur, -et un sourire expressif de la plus vive -tendresse donna à Alleyn la certitude -d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait -enchaîné sa passion; il se trouvait une -trop grande distance entre lui et la -sœur d'Osbert, et sa modestie ne lui -avait pas permis de s'imaginer qu'il -eût assez de mérite pour attirer l'attention -de l'adorable Marie. Peut-être -aussi cette défiance de soi-même, -si naturelle au véritable amour, avait-elle -contribué à le tromper. Ce ne fut -qu'alors que cette certitude lui procura -la sensation la plus délicieuse qu'il -eût encore éprouvée. Il oublia un -instant la détresse de ses hôtes et son -propre état; toutes ses idées s'évanouirent -pour faire place à la nouvelle -connaissance qu'il venait d'acquérir, -et pendant quelques minutes il goûta -la félicité la plus parfaite. La réflexion -ne tarda cependant pas à ramener -les noires pensées et leur sombre suite -et à le replonger au plus profond de -l'abyme.</p> - -<p>La comtesse avait alors repris assez -de force pour s'entretenir du sujet -qu'elle avait le plus à cœur. L'idée -d'une nouvelle tentative, pour la délivrance -de son fils, n'avait pas échappé -à Alleyn; il dit qu'il était prêt à -affronter tous les dangers pour parvenir -à ce but, et il parla d'un ton si -assuré de la probabilité du succès, -qu'il fit encore une fois renaître l'espérance -dans le sein de Maltida; elle -craignit néanmoins de se livrer trop -précipitamment à un espoir si douteux. -Il fut résolu qu'Alleyn se consulterait -avec les hommes les plus habiles et les -plus fidèles de la tribu, que l'âge ou -les infirmités avaient jusqu'ici écartés -du combat, sur les moyens les plus -propres au succès de l'entreprise, et -qu'il marcherait ensuite, sans délai, -à la tête des combattans; qu'en attendant -on enverrait un message au baron -pour lui demander du tems, et lui -annoncer qu'on lui ferait réponse sous -quinze jours.</p> - -<p>Alleyn forma donc un conseil des -gens les plus habiles de la tribu. On -proposa divers projets dont le succès -parut fort incertain. A la fin quelqu'un -observa qu'il était possible qu'Osbert -ne fût plus dans la tour, et que le lieu -de sa détention fût changé: chose qu'il -fallait d'abord savoir pour former un -plan convenable. Il fut donc résolu -de suspendre les délibérations jusqu'à -ce qu'Alleyn se fût procuré les informations -nécessaires, et en attendant, -celui-ci fut chargé de délivrer à Malcolm -le message de la comtesse. C'est -pourquoi il se mit sur-le-champ en -marche pour le château.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE VI.</h2> - -<p class="d"><i>Translation d'Osbert dans une autre -prison.—Message de Maltida à Malcolm.—Découverte -d'un panneau mouvant -par où l'on entre dans plusieurs -vastes appartemens.—Osbert parvient -à celui des deux prisonnières.—Leur -surprise à la vue du comte.—Tendre -intérêt de ce dernier pour leurs souffrances. -Il demande et obtient la permission -de renouveler sa visite.—Démarches -d'Alleyn pour découvrir la -prison du comte, et pour tâcher de l'en -tirer.—Désertion de deux soldats du -château de Malcolm qui viennent s'enrôler -sous les bannières d'Alleyn.</i></p> - - -<p class="noindent"><span class="huge">P</span>endant ce tems-là le château de -Dunbayne était devenu le théâtre du -triomphe et de la détresse. Fier de -son projet, Malcolm voyait déjà Marie -à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait -des tourmens plus cruels que la mort. -Le baron était surpris que son invention -ne lui eût pas encore suggéré ce -moyen de torture. Pour la première -fois l'amour eut pour lui des attraits, -parce qu'il devenait l'instrument de sa -vengeance, et que d'ailleurs la violence -de sa passion lui avait représenté -les charmes de Marie sous les couleurs -les plus flatteuses. Il prit donc la ferme -résolution de ne jamais relâcher le -comte qu'aux conditions qu'il avait -offertes, et par ce moyen de rendre -la maison d'Athlin un monument éternel -de son triomphe.</p> - -<p>Pour plus de sûreté, Osbert avait -été transféré au centre du château dans -un appartement vaste et sombre, et -dont les fenêtres gothiques ne laissaient -pénétrer de lumière qu'autant qu'il en -fallait pour en apercevoir l'horreur. -Ce n'était pas ce qui le tourmentait -davantage; son cœur éprouvait des -douleurs bien plus aiguës. Un malheur -aussi terrible que celui qui le menaçait -ne s'était jamais offert à son -imagination. Depuis long-tems familiarisé -avec l'idée de la mort, il ne -la regardait que comme un mal passager; -mais voir sa famille dans l'ignominie, -la voir contracter une alliance -avec l'assassin de son père, cette pensée -lui déchirait l'ame.</p> - -<p>Il craignait que la tendresse maternelle -n'engageât Maltida à accepter les -offres du baron, et il ne doutait pas -que sa sœur n'eût assez de grandeur -d'ame pour se sacrifier, afin de lui -sauver la vie. Il aurait écrit à la comtesse -pour lui défendre d'accepter ces -conditions, et lui déclarer sa ferme -résolution de mourir; mais il n'avait -aucun moyen de lui faire parvenir sa -lettre; le garde, qui avait eu la générosité -de faire passer sa première, ne -paraissait plus. Le courage qui l'avait -soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas -dans ce moment critique. Accoutumé -depuis long-tems à éprouver des contradictions -sans nombre, il avait acquis -l'art de les surmonter; les plus grands -revers n'étaient point capables de -l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui -donner plus de force et à faire paraître -sa grande ame dans un jour plus éclatant.</p> - -<p>Alleyn venait de joindre la tribu, -et faisait toute la diligence possible -pour se procurer les informations nécessaires. -Il apprit que le comte n'était -plus dans la tour, mais il ne put découvrir -dans quelle partie du château -il était relégué; sur ce point on n'avait -que des conjectures vagues et sans vraisemblance. -Ce qui faisait croire qu'il -n'avait pas été mis à mort, c'était la -politique du baron dont le violent amour -pour Marie n'était plus alors un mystère. -Alleyn employa inutilement tous les -stratagèmes que l'invention put lui suggérer -pour découvrir la prison du -comte. Enfin, forcé de remettre à -Malcolm le message dont il était chargé, -il demanda pour préliminaire qu'Osbert -fût amené sur les remparts, afin de -faire voir à ses vassaux qu'il était -encore en vie. Il espérait que cette -mesure lui fournirait quelque moyen -de découvrir le lieu de sa détention, -se proposant d'observer avec la plus -scrupuleuse attention l'endroit où il se -retirerait.</p> - -<p>Le comte parut sain et sauf sur les -remparts. A sa vue ses vassaux firent -retentir les airs de leurs cris pour témoigner -leur allégresse; le baron était à -ses côtés, et les regarda d'un air de -mépris. Alleyn s'approcha des murailles -et remit le message de Maltida. Osbert -frémit de son contenu; il prévit qu'une -délibération annonçait une soumission, -Déchiré par cette pensée, il jura tout -haut qu'il ne survivrait jamais à une -pareille infamie; s'adressant ensuite à -Alleyn, il lui commanda de retourner -sur-le-champ vers la comtesse, et de -lui dire de ne point se soumettre à -des conditions aussi humiliantes, à -moins qu'elle ne voulût sacrifier ses -deux enfans à l'assassin de leur père. -Ces paroles excitèrent un sourire de -triomphe sur le visage du baron, et il -se tourna en gardant un silence dédaigneux. -Les gardes reconduisirent -Osbert dans sa prison; mais tous les -efforts de son ami, pour découvrir le -chemin qu'ils prenaient, furent inutiles; -la hauteur des murs les fit bientôt disparaître -à ses yeux.</p> - -<p>Alleyn nous fournit un exemple de -la fermeté et de la constance avec -lesquelles une ame énergique poursuit -un objet favori; des circonstances fâcheuses -peuvent venir à la traverse, -le manque de succès peut momentanément -arrêter ses progrès; mais elle -s'élève au-dessus de tout obstacle, -et pour parvenir à ses fins, elle va -même au-delà des bornes de la possibilité. -Ce jeune homme ne désespérait -pas encore; mais il ne savait de quelle -manière il devait agir.</p> - -<p>En passant près d'une fenêtre, Osbert -fut surpris d'y apercevoir deux dames: -malgré l'agitation de son esprit, il les -reconnut pour les mêmes personnes -qu'il avait observées des grilles de la -tour avec tant d'émotion, et qui avaient -à-la-fois excité sa compassion et sa -curiosité. Au milieu de sa détresse, -la douceur et les grâces de la plus jeune -avaient souvent occupé sa pensée, -et il désirait ardemment connaître le -sujet de sa douleur; car la mélancolie -peinte sur son visage annonçait bien -qu'elle était malheureuse. Elles observèrent -Osbert lorsqu'il passa, et leurs -yeux exprimèrent la pitié que sa situation -leur inspirait. Il les fixa tendrement, -et de retour dans sa prison, il fit de -nouvelles questions sur leur compte; -mais on continua de garder un silence -inflexible à cet égard.</p> - -<p>Un jour qu'il était enseveli dans ses -réflexions, ses yeux se fixèrent involontairement -sur un panneau du lambris -de sa prison: il remarqua qu'il était autrement -fait que les autres et que sa projection -était tant soit peu plus grande; -une lueur d'espérance s'empara de son -esprit, et il se leva pour l'examiner. Il -vit qu'il était environné d'une fente, et -en le poussant avec les mains, il s'ébranla. -Certain qu'il y avait quelque -chose de plus qu'un panneau, il y -employa toute sa force; mais il ne -produisit aucun autre effet. Après avoir -inutilement tenté de l'enlever de différentes -manières, il abandonna l'entreprise, -et revint s'asseoir triste et désespéré. -Plusieurs jours s'écoulèrent sans -qu'il pensât davantage au lambris. Ne -voulant cependant pas renoncer à cette -dernière espérance, il fit un nouvel -examen, et en s'efforçant d'ébranler -le panneau, son pied donna par hasard -contre un endroit qui le fit ouvrir à -l'instant. Il y avait dans l'intérieur -un ressort caché qui le tenait attaché, -et en pressant une certaine partie du -panneau, il s'ouvrait de lui-même; -c'était cette partie que le pied du comte -avait touchée.</p> - -<p>Cette découverte lui causa une joie -inexprimable. Il vit alors devant lui -un vaste appartement semblable à celui -qui formait sa prison; ses fenêtres -hautes et arquées étaient ornées de -verre peint; son pavé était de marbre, -et cet endroit paraissait être les restes -d'une église abandonnée. Osbert traversa, -en hésitant, sa longue nef, et -parvint à une grosse porte de chêne à -deux battans qui terminait cette pièce -lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue -et spacieuse galerie; ses fenêtres, aussi -gothiques que celles de l'église, étaient -couvertes d'un lierre épais qui en écartait -pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta -quelques tems à l'entrée, incertain s'il -devait aller plus loin; il écouta, et -n'entendant aucun bruit dans sa prison, -il continua. La galerie aboutissait à -gauche en tournant, à un grand escalier -fort ancien et, en apparence, très-négligé, -qui conduisait à une salle en -bas; à droite était une porte basse et -peu éclairée.</p> - -<p>Osbert craignant d'être découvert, -passa l'escalier et ouvrit la porte. Alors -une file de superbes appartemens -magnifiquement meublés se présenta -à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir -qui que ce fût; mais, après -avoir traversé la seconde chambre, il -entendit les sanglots d'une personne -qui pleurait. Il s'arrêta un moment, -ne sachant s'il devait continuer; une -curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, -et il entra dans un appartement où -étaient assises les belles étrangères, -dont la vue avait fait tant d'impression -sur lui.</p> - -<p>La plus âgée des dames fondait en -larmes, et sur une table à côté d'elle -étaient une cassette et quelques papiers -ouverts. La plus jeune était tellement -occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas -attention à l'entrée du comte. Dès que -la première l'eut aperçu, elle se leva -tout en désordre, et la surprise qui -éclata dans ses jeux semblait demander -l'explication d'une visite si extraordinaire. -Osbert, étonné de ce qu'il venait -de voir, fit quelques pas en arrière, -dans l'intention de se retirer; mais se -rappelant que cette intrusion exigeait -des excuses, il revint. La grace avec -laquelle il s'excusa, confirma l'impression -que sa figure avait faite sur l'esprit -de Laure (tel était le nom de la -jeune dame) qui, en levant la tête, -laissa apercevoir une physionomie où -l'on découvrait un heureux mélange de -dignité et de douceur. Elle avait environ -vingt ans, était de moyenne taille, -extrêmement délicate et très-bien faite. -Le coloris de sa jeunesse avait une -teinte de mélancolie douce et réfléchie -qui donnait une expression très-intéressante -à ses grands yeux bleus; ses -traits étaient en partie cachés par -ses beaux cheveux bruns qui, après -avoir formé nombre de boucles autour -de son visage, descendaient sur son -sein: toutes les grâces d'un sexe aimable -étaient réunies dans sa personne, -et la majesté naturelle de son -maintien démontrait la pureté et la -noblesse de son ame. Lorsqu'elle aperçut -le comte, une faible rougeur se -répandit sur ses joues, et elle quitta -involontairement le dessin auquel elle -était occupée.</p> - -<p>Si la simple vue de Laure fut -capable de faire impression sur le cœur -d'Osbert, il en devint bien plus fortement -épris quand il put contempler sa -beauté. Il s'imagina que le baron charmé -par ses attraits l'avait fait tomber dans -quelques-uns de ses pièges et la retenait -malgré elle dans le château. La -tristesse peinte sur son visage et le mystère -qui semblait l'environner, le confirmèrent -dans cette conjecture. Plein -de cette idée, ses souffrances lui inspirèrent -la plus grande compassion, et -l'amour qui brûlait alors dans son cœur -vint bientôt se réunir à ce sentiment. Dans -ce moment il oublia le danger -de sa situation; il oublia même qu'il -était prisonnier, et, ne pensant qu'aux -moyens d'adoucir les chagrins de cette -infortunée, il ne se laissa point arrêter -par une fausse délicatesse, et il résolut, -s'il était possible, de connaître la cause -de ses malheurs.</p> - -<p>S'adressant donc à la baronne: «Madame, -dit-il, si je pouvais en aucune -manière alléger des peines que je ne -saurais affecter de ne point apercevoir -et qui m'ont si vivement touché, -je regarderais ce moment comme le -plus heureux de ma vie; d'une vie, -hélas! qui n'a déjà été que trop -marquée au coin du malheur. Mais -le malheur ne m'a point été inutile, -puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». -La baronne n'ignorait pas -le caractère et les malheurs du comte. -Victime elle-même de l'oppression, -elle savait plaindre les souffrances des -autres. Elle avait toujours senti une -tendre compassion pour les malheurs -d'Osbert, et elle ne put s'empêcher de -lui exprimer toute sa reconnaissance -pour l'intérêt qu'il voulait bien prendre -à ses chagrins. Elle lui témoigna sa surprise -de le voir ainsi en liberté; mais -apercevant les fers qu'il avait aux -mains, elle tressaillit d'effroi et devina -une partie de la vérité.</p> - -<p>Il lui raconta la découverte du panneau -qui lui avait fait trouver le chemin -de son appartement. L'idée de -faciliter son évasion se présenta d'abord -à l'esprit de la baronne; mais sa propre -situation ne tarda pas à lui en faire -voir l'inutilité, et elle fut contrainte -d'abandonner une pensée que lui -avaient inspirée la vénération qu'elle -avait pour le caractère du feu comte, et -l'intérêt qu'elle prenait à son fils; -elle lui témoigna le plus vif chagrin de -ne pouvoir le servir, et l'informa que -sa fille et elle étaient aussi prisonnières; -que leur liberté ne s'étendait pas au-delà -des murs du château, et qu'il y -avait quinze ans qu'elles étaient sous -la verge de la tyrannie.</p> - -<p>Le comte exprima l'indignation que -ce récit lui inspirait, assura la baronne -qu'elle pouvait compter sur sa -discrétion, et la pria, si cette relation -ne lui était pas trop pénible, de l'informer -au moins comment elle avait -eu le malheur de tomber au pouvoir -de Malcolm. La baronne craignant pour -la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger -d'être découvert en restant plus long-tems -hors de sa prison; et, le remerciant -encore une fois de l'intérêt qu'il -avait bien voulu prendre à ses souffrances, -l'assura de ses souhaits les plus -sincères pour sa délivrance, et lui promit -que, si jamais l'occasion s'en présentait, -elle lui ferait connaître les tristes -particularités de ses aventures. Les yeux -du comte lui témoignèrent sa reconnaissance -d'une manière plus expressive que -sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, -en tremblant, la permission de renouveler -ses visites, ce qui lui procurerait -quelques intervalles de consolation -pendant la triste captivité à laquelle il -était condamné. La baronne, par pitié -pour ses souffrances, consentit à sa demande. -Osbert partit en jetant sur Laure -un regard tendre et douloureux; il était -néanmoins content de ce qui s'était passé -et se retira dans sa prison en éprouvant -un de ces momens de calme qui ne -sont pas même étrangers aux malheureux.</p> - -<p>Il trouva tout tranquille, et après -avoir soigneusement fermé le panneau, -il s'assit pour réfléchir sur le passé et -penser à l'avenir. Il se flatta que la -découverte du panneau pourrait faciliter -son évasion; les ombres du désespoir -dont son esprit avait si récemment -été enveloppé se dissipèrent peu-à-peu, -et lui laissèrent entrevoir un horizon -plus flatteur; mais, hélas! ces brillantes -espérances s'évanouirent comme un -songe. Il se rappela que ce château -était environné de gardes dont la vigilance -était assurée par la sévérité du -baron; que les belles étrangères qui -avaient pris un si tendre intérêt à son -sort étaient comme lui prisonnières, et -qu'il ne connaissait pas un soldat généreux -qui voulût lui enseigner les passages -secrets du château et l'accompagner -dans sa fuite. Son imagination -était pleine de l'image de Laure; en vain -s'efforça-t-il de se cacher à lui-même -la vérité, son cœur trahissait constamment -les sophismes de ses argumens. -Il avait, sans le savoir, bu à la coupe de -l'amour, et il était forcé d'avouer son -indiscrétion. Il ne put cependant se -résoudre à écarter de son cœur ce poison -délicieux; il ne put se résoudre à -ne plus la voir. Les appréhensions pénibles -pour sa sûreté qu'éprouverait -la baronne, s'il ne profitait pas de la -permission qu'il avait si ardemment -sollicitée; le manque de respect que -cette conduite manifesterait; la violente -curiosité de connaître l'histoire de -ses malheurs; le vif intérêt avec lequel -il apprendrait quelles étaient les relations -de Laure et du baron, et l'espoir -extravagant et trompeur de pouvoir -leur être utile, le déterminèrent à renouveler -sa visite. Sous ces illusions -il cachait le principal motif qui l'engageait -à cette entrevue.</p> - -<p>Cependant Alleyn était de retour au -château d'Athlin où il avait communiqué -la résolution d'Osbert, qui n'avait -servi qu'à aggraver la détresse des -infortunées qui l'habitaient. Mais pour -ne point leur faire perdre toute espérance, -il leur avait caché que le comte -n'était plus dans la tour; il méditait en -silence et presque sans espoir sur les -moyens de découvrir sa prison, et il -tâchait de donner à la comtesse et à -Marie une consolation à laquelle il ne -pouvait lui-même prendre part. Il alla, -sans perdre de tems, trouver les vieillards -qu'il avait assemblés lors de son -départ, et les informa du changement -de prison du comte: circonstance qui -devait pour le présent suspendre leurs -délibérations. C'est pourquoi il les quitta -et se rendit sur-le-champ auprès de la -tribu, afin de continuer ses recherches. -Tous les efforts que l'on fit pour -se procurer les renseignemens nécessaires, -furent inutiles.</p> - -<p>Le moment fixé pour la réponse de -la comtesse approchait; le désespoir -était peint sur tous les visages, tous -les cœurs étaient déchirés des plus vives -angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles -du camp furent alarmées par l'approche -de quelques hommes dont la voix leur -était inconnue; craignant une surprise, -ils les entourèrent et les conduisirent -à Alleyn. Ces prisonniers dirent que -pour se soustraire à la tyrannie de Malcolm -ils étaient venus se réfugier dans -le camp de ses ennemis dont ils déploraient -les malheurs et dont ils voulaient -défendre la cause. Charmé de -cette circonstance, sans cependant y -croire absolument, Alleyn interrogea -les soldats touchant la prison du comte. -Il apprit qu'Osbert avait été transféré -dans un endroit du château d'un accès -très-difficile, et que tout plan d'évasion -était impraticable, sans l'assistance -de quelqu'un bien instruit de tous les -détours et passages du bâtiment.</p> - -<p>Alleyn eut alors une perspective de -succès que ses espérances les plus exagérées -n'avaient encore pu lui présenter. -Les soldats promirent solemnellement -de l'aider de tout leur pouvoir; ils -l'informèrent aussi qu'il y avait un mécontentement -général parmi les vassaux -du baron qui n'attendaient qu'un -moment favorable pour secouer le joug -de la tyrannie et reprendre les droits -de la nature; que les soupçons de Malcolm -l'excitaient à punir avec la dernière -rigueur la moindre apparence d'inattention, -et qu'étant eux-même condamnés -à un châtiment très-sévère pour une -faute légère, ils avaient tâché de s'y -soustraire, ainsi qu'à l'oppression future -de leur chef, par la désertion.</p> - -<p>Alleyn convoqua immédiatement -un conseil devant lequel les soldats -amenés répétèrent leurs premières assertions, -et l'un d'eux ajouta qu'il avait -un frère qui aurait déserté avec eux -s'il n'avait point été, ce jour-là, de -garde auprès du comte: ce qui lui -avait fait craindre d'être découvert; -il ajouta que son frère serait le lendemain -de garde à la porte du petit pont-levis -où il n'y avait que peu de sentinelles; -qu'il courrait les risques de -l'aller trouver, et qu'il était persuadé -qu'il ne se refuserait pas à favoriser -la délivrance du comte. A ces mots le -cœur d'Alleyn palpita de joie. Il promit -à ce brave soldat une grande récompense -pour lui et pour son frère, s'ils -voulaient tous deux se charger de l'entreprise. -Son compagnon connaissait -parfaitement les passages souterrains -du rocher; il offrit aussi ses services. -Les espérances d'Alleyn devenaient à -chaque instant plus fondées, et il aurait -bien voulu dans ce moment pouvoir -communiquer à la malheureuse famille -d'Osbert la joie qui dilatait son cœur.</p> - -<p>Le lendemain fut fixé pour commencer -l'entreprise, et Jacques chargé -de faire tous ses efforts pour gagner son -frère. Ces préliminaires réglés, ils se -séparèrent pour aller prendre du repos, -mais Alleyn ne put fermer l'œil de la -nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de -son esprit et remplit son imagination -des visions les plus agréables; il se -représentait la réunion du comte avec -sa famille; il anticipait les remercimens -qu'il allait recevoir de la part de -l'aimable Marie, et il soupirait en réfléchissant -que de simples remercimens -étaient tout ce qu'il avait lieu d'espérer.</p> - -<p>A la fin le jour parut et offrit à la -tribu une perspective bien différente -que celle de la veille. Alleyn, impatient -de connaître le résultat de la -rencontre qui devait avoir lieu entre -les deux frères, trouvait les heures trop -longues. La nuit vint enfin seconder ses -désirs. L'obscurité n'était interrompue -que par la faible lueur de la lune qui -perçait, de tems en tems, à travers les -sombres nuages qui environnaient l'horizon. -Le vent rompait par intervalles le -silence des ténèbres. Alleyn épiait tous -les mouvemens du château; les lumières -disparurent successivement, l'horloge -de la tour sonna une heure; tout paraissait -tranquille au-dedans, et Jacques -marcha vers le pont-levis. Ce pont -était coupé par le milieu, et la partie du -côté de la plaine était baissée; Jacques -s'avança dessus et appela d'une voix -basse, mais ferme, Edmund. Point de -réponse: il commença à craindre que -son frère n'eût déjà quitté le château. -Il resta quelque tems en suspens avant -de répéter son appel, et il entendit -qu'on tirait doucement les verroux de -la porte du pont-levis; alors Edmund -parut.</p> - -<p>Il fut surpris de trouver Jacques et -lui commanda de fuir à l'instant pour -éviter le danger qui le menaçait. Le -baron, irrité de la fréquente désertion -de ses soldats, avait envoyé des gens -à leur poursuite et promis des récompenses -considérables à ceux qui arrêteraient -les déserteurs. Ce discours -n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques; -il resta, résolu d'en venir à ses -fins. Heureusement les sentinelles de -garde avec Edmund étaient toutes ensevelies -dans un profond sommeil, par -l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée -pour faciliter son évasion: ce -qui fit que les deux frères continuèrent, -à voix basse, leur conversation, sans -être interrompus.</p> - -<p>Edmund ne voulait pas différer plus -long-tems sa fuite, et n'avait point assez -de fermeté pour courir les dangers de -l'entreprise. L'appât de la récompense -éveilla cependant son courage, et il se -laissa persuader; il connaissait bien -toutes les avenues souterraines du château; -la seule difficulté qui restait à -surmonter était de tromper la vigilance -des autres sentinelles, et il ne croyait -pas possible que le comte quittât sa -prison sans être aperçu. Les soldats -qui devaient, la nuit suivante, monter -la garde avec lui, étaient dans d'autres -parties du château qu'ils ne devaient -quitter qu'au moment où on les placerait -à la prison: il était donc difficile -de leur administrer cette même potion -qui avait engourdi les sens de ses camarades. -Se fier à leur intégrité et s'efforcer -de les séduire, eût été mettre sa vie à -leur disposition et probablement aggraver -les maux du comte. Ce projet était -environné de trop de dangers pour le -hasarder, et leur imagination ne leur -en offrait point de plus probable.</p> - -<p>Il fut néanmoins convenu que, la -nuit suivante, Edmund saisirait un moment -favorable pour faire part au comte -des desseins de ses amis et pour le consulter -sur les moyens de les mettre à -exécution. D'après cette résolution, -Jacques revint sain et sauf à la tente -d'Alleyn où étaient assemblés les chefs -de la tribu qui attendaient son retour -avec la plus vive inquiétude. Le rapport -du soldat affaiblit considérablement -les espérances de ce jeune homme; -la vigilance avec laquelle la prison était -gardée, paraissait rendre toute évasion -impraticable. Il était cependant condamné -à rester dans cette cruelle incertitude -pendant près de trois jours, en -attendant qu'Edmund fût de nouveau -au poste du pont-levis et put communiquer -avec son frère. Mais Alleyn ne -se doutait pas d'une circonstance qui -aurait absolument anéanti toutes ses -espérances, et dont les suites pouvaient -ruiner tous leurs projets. Une sentinelle -postée sur la partie du rempart qui -dominait le pont-levis avait été alarmée -par le bruit des verroux, et, s'étant approchée -des murailles, avait aperçu un -homme sur la moitié du pont qui était -au-delà du fossé, conversant avec quelqu'un -de l'intérieur. Elle s'était avancée -autant que les murailles le lui avaient -permis, et avait fait tous ses efforts pour -entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité -de la nuit l'avait empêchée de reconnaître -la personne qui était sur le pont; -mais elle avait très-bien distingué la voix -d'Edmund. Fort surprise de ce qui se -passait, elle donna toute son attention à -découvrir le sujet de leur conversation. -La distance que la moitié du pont levé -laissait entre les deux frères, les obligeait -de parler plus haut qu'ils n'auraient -fait sans cette circonstance, et -la sentinelle en entendit assez pour être -instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion -du comte; que cette entreprise -devait avoir lieu la nuit qu'Edmund -serait de garde à la prison, et que -quelques amis du comte l'attendraient -dans les environs du château. Cet -homme garda tout cela dans sa mémoire, -et, le lendemain matin, il en -fit part à ses camarades.</p> - -<p>Le lendemain, vers le soir, le comte, -cédant à l'impulsion de son cœur, ouvrit -de nouveau son panneau, et s'avança -vers les appartemens de la baronne. -Elle le reçut avec des marques de satisfaction, -tandis que le plaisir de l'innocence, -peint sur le visage de Laure, -témoignait que son cœur, jusqu'ici en -proie à la douleur, éprouvait dans ce -moment une sensation délicieuse. Osbert -lui rappela sa promesse, que le désir -d'exciter la compassion de ceux que -l'on estime et le plaisir mélancolique -que l'on trouve à se retracer le tableau -d'un bonheur passé, lui avaient fait -donner. S'étant efforcée de composer -ses esprits que le souvenir de ses souffrances -passées avait ébranlé, elle lui -fit la relation suivante.</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin de la première Partie.</i></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne -(1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE *** - -***** This file should be named 63248-h.htm or 63248-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/4/63248/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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