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-The Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2),
-Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
- Par Anne Radcliffe. Traduite de l'Anglais.
-
-Author: Ann Radcliffe
-
-Illustrator: Claude-Louis Desrais
-
-Translator: François Soulès
-
-Release Date: September 20, 2020 [EBook #63248]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
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-
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-
-
- LES CHATEAUX
- D'ATHLIN
- ET DE DUNBAYNE,
-
- Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
-
- Par ANNE RADCLIFFE.
-
- _Traduite de l'Anglais._
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
- _A PARIS_,
- Chez { TESTU, Imprimeur, rue Hautefeuille, nº. 14.
- { DELALAIN, jeune, Libraire, rue Saint-Jacques, nº. 12.
-
- M. DCC. XCVII.
-
-
-
-
-[Illustration: Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit quelques
-pas en arrière.]
-
-
-
-
-LES CHATEAUX
-
-D'ATHLIN
-
-ET DE
-
-DUNBAYNE;
-
-_HISTOIRE arrivée dans les Montagnes d'Ecosse._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_Situation du Château d'Athlin.--Douleur de ceux qui l'habitent, causée
-par la mort du comte, tué jadis par Malcolm, chef de la tribu de
-Dunbayne--Vie retirée de Maltida, veuve du Comte.--Premières années de
-ses deux enfans, Osbert et Marie.--Le jeune Alleyn.--Commencement de
-l'amitié d'Osbert et d'Alleyn._
-
-
-Sur la côte orientale de l'Ecosse, en approchant vers le nord, au milieu
-du site, le plus romantique des montagnes, se trouve le château
-d'Athlin, bâti sur le sommet d'un roc, dont la base est dans la mer. Cet
-édifice est vénérable par son antiquité et sa structure gothique, mais
-plus encore par les vertus qu'il renferme. C'est là que résident la
-veuve, encore belle, et les enfans du comte d'Athlin, qui périt de la
-main de Malcolm, l'un des chefs voisins, orgueilleux, oppresseur,
-vindicatif, et vivant au milieu de tout le faste de la puissance
-féodale, à peu de distance d'Athlin. Des usurpations sur le domaine
-d'Athlin donnèrent naissance à l'animosité qui éclata entre les deux
-chefs. Leurs tribus en vinrent souvent aux mains, et ceux d'Athlin
-sortirent presque toujours victorieux de ces combats. Malcolm, dont la
-fierté était blessée par les défaites de ses vassaux, et l'ambition
-réfrénée par la puissance du comte, conçut pour lui cette haine mortelle
-que la résistance à des passions favorites excite naturellement dans une
-ame comme la sienne, dominée par l'arrogance et peu accoutumée à la
-contradiction; il résolut la mort d'Athlin. Son projet fut exécuté avec
-la ruse qui forme le trait principal de son caractère. Dans un combat où
-se trouvaient les deux chefs en personne, il parvint à envelopper le
-comte accompagné seulement d'une faible partie de sa troupe, et le tua.
-La mort d'Athlin fut bientôt suivie de la déroute générale de sa tribu
-qui éprouva un carnage affreux, et dont un petit nombre, échappé avec
-peine, vint apprendre à Maltida cet horrible événement. Maltida,
-accablée par ce récit, et privée, par la perte des siens, de l'espoir de
-réussir dans sa vengeance, s'abstint de sacrifier la vie du reste de ses
-vassaux; elle se résigna à supporter en silence ses infortunes.
-
-Inconsolable de la mort de son époux, Maltida se déroba aux regards du
-public, et prit le parti de se confiner dans son antique manoir. Là, au
-milieu de sa famille et de ses vassaux, elle se dévoua toute entière à
-l'éducation de ses enfans. Un fils et une fille lui restaient pour
-partager ses soins; et leurs vertus qui se montraient chaque jour
-davantage, promettaient de la récompenser de sa tendresse. Osbert était
-dans sa dix-neuvième année; il tenait de la nature un esprit ardent,
-susceptible de tous les genres de connaissances; l'éducation avait
-ajouté à cet avantage, celui de donner de l'étendue et de la délicatesse
-à ses idées. Son imagination était animée, brillante; et son coeur, qui
-n'avait point encore été refroidi par le malheur, était ouvert à une
-chaleureuse bienfaisance.
-
-Lorsque nous entrons sur le théâtre du monde, l'imagination de la
-jeunesse embellit chaque scène, et notre ame se répand sur tout ce qui
-nous environne. Un sentiment de bienveillance nous porte à croire que
-chaque être que nous rencontrons est bon, et à nous étonner que tout
-être bon ne soit pas heureux. L'indignation s'empare de nous au récit
-d'une injustice et à l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle de
-l'infortune fait couler nos larmes, doux tribut de notre pitié; une
-action vertueuse dilate notre coeur: nous bénissons celui qui l'a faite,
-et nous nous en croyons capables. Mais quand nous avançons dans la vie,
-notre imagination est forcée d'abandonner une partie de ces douces
-chimères; le triste chemin de l'expérience nous conduit à la vérité, et
-les objets sur lesquels nous portions n'aguères un regard bienveillant,
-sont examinés d'un oeil sévère. Alors une scène toute différente se
-présente. Où était le doux sourire, se trouvent l'humeur et le chagrin;
-une ombre épaisse a remplacé la brillante clarté, et des passions
-misérables, ou une repoussante apathie, dégradent les traits des
-principaux personnages. Nous nous détournons avec effroi d'un tableau si
-triste, et essayons de rappeler les illusions de nos premières années;
-mais, hélas! elles ont disparu pour jamais. Contraints de voir les
-objets tels qu'ils sont véritablement, leur difformité nous devient par
-degrés moins pénible. Une fréquente irritation détruit la susceptibilité
-morale, et bientôt confondus dans le monde, nous grossissons le nombre
-de ceux qui lui rendent un culte.
-
-Marie avait dix-sept ans; elle joignait aux perfections, qui sont
-communément l'apanage de l'âge mûr, la touchante simplicité de la
-jeunesse. Les grâces de sa figure n'étaient inférieures qu'à celles de
-son esprit qui donnait à toute sa personne une inimitable expression.
-
-Douze années s'étaient écoulées depuis la mort du comte. Le tems, dont
-l'effet est d'émousser la pointe aiguë de la douleur, avait changé celle
-de Maltida en une mélancolie douce qui donnait quelque chose de touchant
-à la dignité naturelle de son caractère. Jusqu'à ce jour elle ne s'était
-occupée que de cultiver ces vertus, dont la nature avait si libéralement
-doué ses enfans, et qui s'étaient encore accrues par ses soins; mais son
-coeur venait de s'ouvrir à des sollicitudes toutes nouvelles. Ces enfans
-chéris étaient parvenus à un âge dangereux, et par sa tendre
-susceptibilité, et par l'empire quel imagination laisse prendre aux
-passions. On voit trop souvent que les impressions reçues à cette époque
-de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il était d'ailleurs pour cette
-tendre mère, qui n'existait que dans ses enfans, un sujet tout
-particulier d'alarmes.
-
-Depuis le moment où Osbert avait été informé des détails de la mort de
-son père, il brûlait de la venger. Le comte, par son sage gouvernement,
-s'était fait adorer de sa tribu. Tous voulaient punir Malcolm. Enchaînés
-par la généreuse compassion de la comtesse, ils faisaient taire leurs
-murmures, mais ils se flattaient que leur jeune chef les conduirait un
-jour à la victoire et à la vengeance. Le tems leur semblait s'approcher
-où il leur serait permis de se consoler de leurs longues souffrances. Le
-coeur maternel de Maltida ne lui permettait pas de songer à exposer son
-fils et ses vassaux; aussi défendit-elle à Osbert de tenter les hasards
-des combats. Il se soumit en silence à ce qui était exigé de lui, et
-s'efforça, en se livrant à ses études favorites, de réprimer son
-penchant pour les armes. Osbert possédait tous les talens qui
-conviennent à un homme de son rang, mais il excellait surtout dans les
-exercices militaires. Son ame noble paraissait s'y complaire d'une façon
-toute particulière; et il goûtait un secret plaisir, en songeant que
-l'habileté qu'il s'y était acquise pourrait un jour le servir dans son
-dessein d'obtenir justice de la mort de son père. Sa brûlante
-imagination lui faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait lui-même.
-Il aimait à errer au milieu des grandes scènes que les montagne
-présentent à chaque pas, et qui, par la sauvage variété que la nature y
-déploie, sont propres à inspirer l'enthousiasme. Cherchant des tableaux
-grands et terribles, il négligeait ceux qui n'étaient que doux, et
-souvent entraîné par le besoin que son imagination éprouvait d'être
-fortement frappée, il allait s'égarer au milieu d'effrayantes solitudes.
-
- * * * * *
-
-Un jour, dans une de ses courses, après avoir fait plusieurs milles sur
-des montagnes couvertes de bruyères, d'où son oeil ne découvrait plus
-que les confins de la nature cultivée, des rochers entassés sur des
-rochers, de hautes cataractes et de vastes déserts, il ne reconnut plus
-le chemin qu'il venait de se frayer. C'était en vain qu'il portait ses
-regards sur tous les objets qu'il pouvait découvrir. Pour la première
-fois son coeur éprouva la crainte. Nulle part il n'apercevait de traces
-d'hommes; l'affreux silence de ces lieux n'était interrompu que par le
-bruit de la chute des torrens et le cri des oiseaux de proie qui
-traversaient les airs au-dessus de sa tête. Il se mit lui-même à crier,
-et les profonds échos des montagnes répondirent seuls à sa voix. Pendant
-quelque tems il demeura immobile et dans le silence. Cet état eut
-d'abord son charme, mais bientôt il devint si pénible, qu'il ne put plus
-le supporter. Abattu et presque sans espoir, il chercha à retourner sur
-ses pas: rien de ce qu'il rencontrait ne lui semblait avoir déjà frappé
-sa vue. Enfin, après avoir long-tems erré, il arriva à un sentier étroit
-dans lequel il entra, succombant sous la fatigue de ses inutiles
-recherches. A peine eut-il fait quelques pas, qu'une ouverture qui
-perçait un rocher lui laissa voir un site plein de beautés. C'était une
-vallée entourée d'énormes rocs, dont la base était ombragée par d'épais
-sapins. Un torrent se précipitait de leur sommet, et roulant avec
-impétuosité au travers de ces bois majestueux, allait se jeter dans un
-vaste lac qui occupait le milieu de la vallée, et qu'on voyait se perdre
-dans les gorges lointaines des montagnes. De nombreux troupeaux de
-brebis erraient sur une riche pelouse. L'oeil d'Osbert fut
-délicieusement affecté en découvrant des habitations humaines: quelques
-chaumières bien tenues étaient éparses çà et là, non loin du lac. Son
-coeur éprouva une sensation de joie si vive, qu'il oublia d'abord qu'il
-avait à chercher la route par laquelle on pouvait arriver à cet Elisée.
-Il commençait à s'en occuper lorsque son attention fut attirée par un
-jeune habitant des montagnes, qui s'avança vers lui d'un air de
-bienveillance et s'offrit à le conduire à sa demeure, dès qu'il eut
-appris sa peine. Osbert accepta cette invitation; ils descendirent
-ensemble de la montagne, en prenant de longs circuits, par un sentier
-rude et couvert. Arrivés à une des chaumières qu'Osbert avait aperçues
-de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune montagnard présenta son hôte à
-son père qui était un vénérable vieillard. Des rafraîchissemens furent
-apportés par une jeune fille d'une figure gracieuse; Osbert, après en
-avoir pris quelques-uns, et être demeuré quelques momens dans cette
-maison, partit accompagné d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait voulu être
-son guide. Tous deux cherchèrent à tromper la longueur de la marche par
-la conversation. Osbert prenait un vif intérêt à son compagnon dans
-lequel il découvrait une ame élevée et des sentimens entièrement
-analogues aux siens. Pendant leur route ils passèrent à peu de distance
-du château de Dunbayne; cette vue jetta Osbert dans d'amères pensées, et
-il lui échappa un mouvement brusque et involontaire. Alleyn fit quelques
-observations sur la mauvaise politique d'un chef oppresseur, et cita,
-comme un exemple, le baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui
-appartiennent, et elles suffisent à peine pour nourrir ses misérables
-vassaux qui, gémissant sous la plus cruelle exaction, négligent de les
-cultiver, et privent ainsi leur seigneur de beaucoup de richesses: la
-tribu menace de se soulever et de se faire justice elle-même par la voie
-des armes. Le baron, plein d'une arrogante confiance, se rit de leurs
-plaintes, et ignore son danger. Si une insurrection vient à éclater,
-d'autres tribus s'empresseront de se réunir à celle-ci pour opérer sa
-ruine et frapper du même coup le tyran et l'assassin». Etonné de
-l'esprit d'indépendance qui régnait dans ce discours, prononcé avec une
-énergie peu commune, Osbert sentit battre son coeur, et le mot, ô mon
-père! sortit de ses lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn s'arrêta,
-incertain de l'effet qu'avait produit ce qu'il avait dit, mais au bout
-d'un instant la vérité tout entière se découvrit à son esprit. Il
-reconnut le fils de ce chef, qu'on lui avait appris à aimer dès sa plus
-tendre enfance, et dont l'histoire était gravée dans son coeur; il
-voulut se précipiter à ses pieds et embrasser ses genoux: Osbert le
-retint. L'étonnement dans lequel était plongé le jeune comte, cessa
-bientôt lorsqu'il eut entendu ces mots qui remplirent ses yeux tout
-à-la-fois de larmes de joie et de tristesse. «Il est d'autres tribus
-prêtes, comme la vôtre, à venger les offenses du noble comte d'Athlin;
-les Fitz-Henrys seront toujours les amis du la vertu». L'air du jeune
-montagnard, pendant qu'il parlait, était plein d'une dignité
-profondément sentie, et ses yeux animés de la fierté qui sied à la
-vertu. L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux propos; mais l'image de
-sa mère en larmes vint tout-à-coup tempérer son ardeur. «O mon ami!
-reprit-il, peut-être un jour votre zèle sera accepté avec toute la
-chaleur de la reconnaissance qu'il mérite. Des circonstances
-particulières ne me permettent pas d'en dire à présent davantage». Et
-l'attachement d'Alleyn pour son père pénétra jusqu'au fond de son coeur.
-
-Le jour était déjà avancé à leur arrivée au château; il fut décidé
-qu'Alleyn y demeurerait la nuit.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.--La tribu désire venger
-la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.--Alarmes de Maltida et
-de Marie au sujet d'Osbert.--Alleyn devient amoureux de Marie.--Osbert
-et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.--Ils
-sont faits prisonniers.--Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de
-celle-ci pour Alleyn._
-
-
-Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte
-donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La
-grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se
-trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes,
-parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil
-jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir
-de cet événement.
-
-Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels
-d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus,
-excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son
-aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine.
-Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par
-l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande
-dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était
-Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la
-victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein
-d'une dignité modeste.
-
-Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes,
-saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il
-tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit
-d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous
-les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du
-fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt
-toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son
-père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la
-jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la
-contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et
-dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre
-dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de
-son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause
-dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun
-eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance.
-
-Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et
-prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes
-observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour
-la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse
-écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la
-charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter;
-elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était
-celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux,
-tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple
-guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent
-aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et
-l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la
-galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le
-reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des
-motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les
-événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété
-filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation
-devait avoir sur le tendre coeur de Maltida. Cependant il se décida à
-les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le
-sort des armes.
-
- * * * * *
-
-Alleyn, dont le coeur jusqu'à ce moment n'avait été touché que des
-peines des autres, commença à en ressentir qui lui étaient propres. Son
-esprit agité lui offrait l'image de Marie: il tentait de la bannir; mais
-ses efforts étaient si faibles qu'elle se représentait sans cesse. Tout
-à-la-fois satisfait et triste, il ne voulait pas s'avouer à lui-même
-qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois ingénieux à nous tromper
-nous-mêmes.) Il se leva à la pointe du jour et quitta le château plein
-d'une vive reconnaissance et d'un amour secret, pour aller exciter ses
-amis à la guerre qui s'approchait.
-
-Le comte eut un sommeil fort agité. Aussitôt après son réveil, il lui
-fallut songer à aller braver la tendre résistance de sa mère; il entra
-chez elle d'un pas incertain, et montrant dans sa contenance l'émotion
-de son ame. Maltida apprit bientôt de lui ce que son coeur avait
-présagé; accablée par ce coup terrible, elle tomba sur sa chaise sans
-connaissance. Osbert courut chercher des secours, et Marie et les
-domestiques la rappelèrent à la vie et à la douleur.
-
-L'esprit d'Osbert était livré au plus cruel combat: le devoir d'un fils,
-l'honneur, la vengeance lui commandaient de marcher; la tendresse
-filiale, le regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. Marie était
-à ses pieds, et serrant ses genoux avec toute l'énergie de la douleur,
-elle le suppliait d'abandonner son fatal dessein et de sauver ainsi la
-vie à celui des auteurs de ses jours qui avait survécu. Ses pleurs, ses
-soupirs et le touchant abandon de son maintien parlaient plus
-énergiquement que sa langue. La douleur silencieuse de la comtesse était
-encore plus éloquente. Osbert, en jetant les yeux sur elle, fut une fois
-prêt de céder, lorsque l'image de son père mourant vint se présenter à
-son esprit, et le rendre à son projet. La tendre Maltida, livrée à toute
-l'inquiétude maternelle, voyait déjà son fils au milieu de la mêlée, et
-la mort de son lord retracée en ce moment à sa mémoire, réveillait les
-sensations de douleur excitées par ce cruel événement, que le tems
-consolateur avait à peine affaiblies. La pitié est si aimable dans tous
-ses développemens, que nous nous persuadons qu'elle ne peut jamais aller
-trop loin; mais elle devient un vice lorsqu'elle détruit les résolutions
-d'une vertu plus forte. D'austères principes prémunirent le coeur
-d'Osbert contre son influence et le poussèrent à prendre les armes. Il
-appela autour de lui ceux de sa tribu qui lui semblaient les plus
-prudens, et tint un conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm serait
-attaqué avec toutes les forces qu'on pourrait rassembler et toute la
-promptitude que l'importance d'une expédition de cette nature
-permettait. Afin de prévenir les soupçons et les alarmes du baron, on
-arrêta de répandre que ces préparatifs avaient pour but d'assister un
-chef éloigné, et qu'au moment où la tribu se mettrait en marche, elle
-prendrait une route contraire et se dirigerait ensuite, à la faveur de
-la nuit, sur le château de Dunbayne.
-
-Dans le même tems Alleyn s'occupait avec ardeur à joindre ses amis à
-Osbert; en peu de jours il en eut rassemblé un nombre considérable. Un
-autre motif se confondait dans son coeur avec l'enthousiasme de la
-vertu. Ce n'était plus le simple attachement à la cause de la justice
-qui le portait à agir; l'espoir de se distinguer aux yeux de sa
-maîtresse, d'obtenir son estime par ses services empressés, ajoutait une
-force nouvelle à l'impression donnée par la bienveillance. La douce idée
-de mériter la reconnaissance de Marie enflammait secrètement son ame;
-car il ignorait encore l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Ce
-fut dans cet état qu'il revint au château apprendre au comte que ses
-amis étaient disposés à le suivre toutes les fois qu'il en donnerait le
-signal. Son offre fut acceptée avec les égards qu'elle méritait, et il
-retourna tout préparer pour le moment de l'attaque.
-
-Quelques jours suffirent à toutes les dispositions: Alleyn et ses amis
-furent avertis, et la tribu en armes, ayant le jeune comte à sa tête, se
-mit en marche.
-
-La séparation d'Osbert et de sa famille est facile à concevoir; mais
-tout l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha point Alleyn de pousser
-un soupir, lorsque ses yeux se séparèrent de Marie, qui, sur la terrasse
-du château avec la comtesse, suivit de l'oeil la marche de son frère
-bien aimé, jusqu'à ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement à sa
-vue. Marie rentra au château, pleurant, et présageant quelque grande
-calamité; elle s'efforça cependant de prendre un air tranquille pour
-tromper les craintes de Maltida et la distraire de sa douleur. La
-comtesse, dont l'esprit était aussi fort que le coeur était tendre,
-n'ayant pu empêcher cette périlleuse expédition, avait rassemblé tout
-son courage pour combattre les impressions d'une douleur sans fruit, et
-chercher les avantages que l'occasion actuelle offrait. Ses efforts ne
-furent point vains; elle conçut que cette entreprise devait honorer la
-mémoire de son lord égorgé et faire tomber le châtiment sur la tête du
-meurtrier.
-
- * * * * *
-
-Ce fut un après midi que le comte partit du château. D'abord il suivit
-une route opposée, jusqu'à ce que la nuit étant survenue il marcha vers
-celui de Dunbayne. La profonde obscurité du tems favorisait son plan qui
-consistait à escalader les murailles, surprendre les sentinelles et
-pénétrer dans la cour intérieure, l'épée à la main. Déjà, d'un pas
-pressé on avait fait plusieurs milles, à travers d'arides bruyères, sans
-être aidé par le moindre rayon de clarté, lorsque tout-à-coup le lugubre
-son de la cloche d'un horloge, qui marquait l'heure de la nuit, se fit
-entendre. Le coeur de tous battit; ils comprirent qu'ils étaient près du
-séjour du baron. Une halte fut ordonnée pour délibérer, et l'on arrêta
-que le comte, accompagné d'Alleyn et de quelques hommes de choix, irait
-reconnaître le château, pendant que le reste de la troupe demeurerait à
-une légère distance où il attendrait un signal. Le comte et son petit
-détachement exécutèrent leur marche en silence. Une faible lumière
-qu'ils aperçurent les guida depuis la tour de l'horloge jusqu'au
-château; ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses murailles, et
-s'arrêtèrent un moment pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun
-mouvement. La nuit couvrait tous les objets d'un voile épais, et le
-silence de la mort régnait partout. La situation du château fut examinée
-autant que l'obscurité pouvait le permettre. C'était un édifice bâti
-avec une magnificence gothique sur un roc élevé et dangereux. La hauteur
-de ses tours, et sa vaste étendue déposaient de la puissance de ses
-anciens possesseurs. Le roc était environné d'un fossé large, mais peu
-profond, sur lequel gisaient deux ponts-levis, l'un du côté du nord et
-l'autre à l'orient; tous deux étaient séparés vers le milieu, et avaient
-une moitié baissée du côté de la campagne. Le pont placé au nord
-conduisait à la principale porte du château, et celui de l'orient à la
-tour de l'horloge. Telles étaient les seules entrées du château. Le roc
-se trouvait presque perpendiculaire avec les murailles qui étaient
-hautes et fortes. Après avoir considéré cette situation, Osbert, et sa
-troupe, montèrent sur un tertre d'où le roc paraissait plus accessible
-et était contigu à la principale porte: là ils donnèrent le signal au
-reste de la tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit, et jetant dans le
-fossé des fascines qu'elle avait rassemblées, elle en construisit un
-pont sur lequel elle passa, et fit ses préparatifs pour gravir le roc.
-Il avait été résolu qu'un parti, commandé par Alleyn, escaladerait les
-murailles, surprendrait les sentinelles et ouvrirait la porte à la tribu
-qui devait attendre dehors avec le comte. Alleyn plaça le premier son
-échelle et monta: il fut suivi bientôt par ses compagnons qui, avec
-beaucoup de peine et quelques dangers, parvinrent à gagner le sommet des
-remparts. Cette troupe traversa une partie de la plate-forme sans
-entendre le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas. Tout semblait enseveli
-dans un sommeil profond. Une partie s'approcha de plusieurs sentinelles
-qui étaient endormies et s'en saisit. Alleyn et quelques autres
-s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus proche et abaisser le pont.
-Cette opération était finie, lorsque tout-à-coup le signal de surprise
-fut donné; la cloche d'alarmes sonna, et le château retentit du bruit
-des armes. Ce n'était par-tout que tumulte et confusion. Le comte et une
-partie des siens avaient franchi la porte, quand soudain ils virent
-tomber la herse; le pont se leva aussitôt, et le comte et ses compagnons
-se trouvèrent environnés par une multitude armée qui descendait par
-torrens de tous les lieux retirés du château. Surpris, mais non
-intimidé, Osbert se précipita, l'épée à la main, et combattit avec une
-valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait acquérir une nouvelle vigueur
-au milieu de ce désordre; il combattait comme un homme respirant la
-gloire et certain de la victoire: par-tout où il se portait la foule se
-dispersait devant lui. Réuni avec le comte il était parvenu dans les
-cours intérieures, où ils cherchaient le baron. Tous deux brûlaient de
-satisfaire une juste vengeance et de terminer ce combat par la mort de
-Malcolm. Une fois entrés dans les cours, les portes se fermèrent sur
-eux; une nombreuse troupe de gardes les pressa de toutes parts, et,
-après une courte résistance dans laquelle Alleyn reçut une légère
-blessure, ils furent saisis et faits prisonniers de guerre. Le carnage
-devint affreux; les vassaux du baron, remplis de furie, étaient
-insatiables de sang. Beaucoup de ceux qui avaient suivi le comte furent
-tués dans les cours ou sur la plate-forme; beaucoup, en tentant de
-s'échapper, se précipitèrent des remparts, et un grand nombre avait péri
-lors de l'élévation soudaine du pont. Une bien faible partie de cette
-brave et généreuse troupe, dévouée à la cause de la justice, parvint à
-s'éloigner des murailles, et survécut pour aller porter ces terribles
-nouvelles à la comtesse. Le sort du comte était entièrement inconnu à
-ses amis. Une cause particulière concourrait à augmenter encore leur
-consternation: c'était l'étonnante manière dont la victoire venait
-d'être remportée; car on savait que Malcolm, hors les cas de nécessité,
-n'avait jamais à Dunbayne plus de soldats que n'en exige la pompe
-féodale: et dans cette circonstance on avait vu sortir des lieux retirés
-du château, un nombre d'hommes armés capables de résister à une tribu
-toute entière. Les intelligences secrètes du baron étaient inconnues:
-une conscience alarmée le tenait en armes pour sa propre sûreté, et
-depuis quelques années des espions, placés par lui dans les environs du
-château d'Athlin, observaient ce qui s'y passait et lui rendaient un
-compte immédiat de tous les préparatifs de guerre dont ils
-s'apercevaient. Il n'était point probable qu'un événement aussi public
-que celui qui avait eu lieu le jour de la fête, lorsque tous les vassaux
-jurèrent de venger la mort de leur chef, pût échapper à l'oeil vigilant
-des hommes aux gages de Malcolm. Ils s'étaient effectivement hâtés de le
-lui apprendre, en accompagnant leur récit de toutes les exagérations de
-la peur et de l'étonnement. Cette nouvelle l'avertit de se mettre en
-défense. Ce qu'on lui rapporta des apprêts militaires du comte, vint le
-convaincre qu'il devait se hâter; et, souriant à ces faux bruits d'une
-guerre éloignée, il fit entrer des hommes et des armes dans son château,
-et se tenait lui-même prêt à recevoir les assaillans. Le plan du baron,
-conduit avec beaucoup d'art et de secret, consistait à laisser l'ennemi
-escalader les murailles, pour le passer ensuite au fil de l'épée. Mais
-peu s'en fallût qu'il n'échouât, par une suite du sommeil auquel
-s'étaient livrées les sentinelles chargées de donner l'alarme.
-
-Le courage de Maltida céda à une aussi grande calamité; elle fut
-attaquée par une maladie violente qui faillit terminer ses souffrances
-et sa vie, et rendre inutiles tous les tendres soins de sa fille.
-Cependant ces soins ne demeurèrent pas sans effet; Maltida revint à la
-vie, et ils l'aidèrent à supporter les heures d'affliction qu'elle
-devait à son incertitude du sort du comte. Marie, pénétrée de tout ce
-que ces derniers événemens avaient de lamentable, était peu propre au
-rôle de consolatrice; mais son coeur généreux, souffrant des profondes
-douleurs de Maltida, s'efforça d'oublier ses propres peines pour ne
-s'occuper que de celles de sa mère. Souvent néanmoins elle se
-représentait son frère livré aux horreurs de la prison et de la mort, et
-cette affreuse image égarait sa raison. Marie éprouvait aussi une forte
-compassion pour ce jeune montagnard qui, avec un désintéressement si
-noble, s'était lié à la cause de sa maison: elle souhaitait ardemment
-d'apprendre la destinée de tous deux, et souvent son ame était brisée
-par le spectacle de leurs tourmens que son imagination lui offrait.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_Captivité d'Osbert et d'Alleyn.--Projet de vengeance de Malcolm;--il
-tente de faire enlever Marie;--elle est délivrée par Alleyn qui s'était
-sauvé de sa prison.--Récit de la manière dont Alleyn est parvenu à
-s'échapper: ses premières tentatives sont infructueuses: deux soldats,
-chargés de le garder, fuyent avec lui: étrange rencontre qu'ils font
-dans un souterrain du château de Dunbayne.--Alleyn projette de délivrer
-son ami Osbert._
-
-
-Osbert, après avoir été chargé de fers, fut conduit dans la principale
-prison du château et laissé seul aux plus cruelles réflexions. Mais le
-malheur qui ébranlait sa fermeté ne pouvait la vaincre, et l'espérance
-n'était pas encore entièrement perdue pour lui. C'est le propre des
-grandes ames de trouver contre les coups du sort une force qui s'accroît
-sans cesse; la résistance chez eux devient énergique en proportion de
-l'attaque; et l'on peut dire que cette espèce d'hommes triomphe de
-l'adversité avec les armes qu'elle lui fournit.
-
- * * * * *
-
-Au bout de quelque tems il vint à l'esprit d'Osbert d'examiner sa
-prison. C'était une chambre quarrée, qui se trouvait au sommet d'une
-tour tenant au côté oriental du château, d'où l'on entendait sans cesse
-le lugubre rugissement des vents. Les murs intérieurs étaient délabrés
-et menaçaient ruine. Un matelas placé dans un des coins de la chambre,
-une chaise de nattes brisée et une table chancelante composaient tout
-l'ameublement. Le jour et l'air perçaient à peine à travers deux
-étroites fenêtres garnies de larges barreaux de fer, dont l'une laissait
-apercevoir une cour intérieure, et l'autre une chaîne de montagnes
-stériles et sauvages.
-
-Alleyn fut traîné, par des conduits obscurs, dans une partie éloignée du
-château, à l'extrémité de laquelle une petite porte de fer qui s'ouvrit
-lui montra un cachot d'où la lumière et l'espérance étaient également
-bannies. Il frissonna en y entrant, et aussitôt la porte se ferma sur
-lui.
-
-L'esprit du baron était agité tout à-la-fois par les sombres passions de
-la haine, de la vengeance et de l'orgueil irrité; il tourmentait son
-imagination pour inventer des tortures égales à la violence de ses
-sentimens. Après de longues réflexions, il se persuada que le supplice
-de l'attente dans l'incertitude faisait plus souffrir que les plus
-grands maux eux-mêmes contre lesquels, dès qu'ils sont connus, les ames
-fortes se roidissent. Il arrêta donc que le comte demeurerait dans la
-tour, incertain du sort qui lui était réservé, et qu'on lui donnerait
-assez de nourriture pour le mettre en état de sentir sa déplorable
-situation.
-
-Osbert était enseveli dans ses pensées, lorsqu'il entendit rouler, en
-gémissant sur ses gonds, la porte de son affreux séjour; et soudain
-Malcolm parut devant lui. Le coeur d'Osbert se gonfla d'indignation, et
-la défiance éclata dans ses yeux. «Je viens, dit l'insolent vainqueur,
-féliciter le comte d'Athlin de son arrivée dans mon château, et lui
-montrer comment je sais exercer l'hospitalité envers mes amis; mais je
-l'avoue je n'ai point encore déterminé la fête que je dois lui donner».
-
-«Lâche tyran, répondit Osbert, avec toute la dignité de la vertu, il est
-d'un assassin d'insulter à un vaincu; je n'attends pas que celui qui a
-immolé le père épargne le fils: mais sache que le fils méprise ta
-colère, et que la crainte de ta cruauté ne pourra jamais l'ébranler».
-
-«Téméraire jeune homme, répliqua le baron, tes paroles ne sont que du
-vent; ta force tant vantée a fléchi sous ma puissance, et c'est à moi de
-décider de ton sort». Après ces mots il sortit de la prison, frémissant
-et furieux de l'inébranlable courage du comte.
-
-La vue de Malcolm excita dans l'ame d'Osbert les mouvemens opposés d'une
-violente indignation, et d'une tendre pitié que lui inspirait le
-souvenir de son père; pendant un moment il fut réduit à l'état le plus
-misérable. L'énergie terrible de ses sensations le jetta dans une sorte
-de délire; la fermeté qu'il venait de montrer avait entièrement disparu,
-et il était sur le point de renoncer à la vertu et à la vie, à l'aide
-d'un court poignard qu'il conservait caché sous sa veste: tout-à-coup le
-son mélodieux d'un luth attira son attention; cet instrument était
-accompagné d'une voix douce et tendre, qui fut pour le coeur d'Osbert
-comme un beaume salutaire; il lui sembla que le ciel s'en servait pour
-l'arrêter dans ses desseins et changer sa destinée. La tourmente
-s'apaisa, et fut bientôt dissoute en larmes de pitié et de repentir. La
-langueur qui régnait dans le chant, semblait annoncer qu'il était celui
-d'un être souffrant et sans doute aussi prisonnier. Lorsqu'il eut cessé,
-Osbert, encore plein d'étonnement, s'approcha des barreaux de la fenêtre
-pour chercher à découvrir d'où étaient partis ces sons enchanteurs; mais
-personne ne s'offrit à ses regards, et il ne put juger si c'était de
-l'intérieur ou de l'extérieur du château. Vainement essaya-t-il
-d'obtenir du garde, qui vint lui apporter une faible portion de
-nourriture, quelques informations sur ce qu'il avait entendu; le silence
-obstiné du satellite de Malcolm le laissa dans son ignorance.
-
-La douleur remplissait le château d'Athlin et ses environs. La nouvelle
-de l'emprisonnement du comte était enfin parvenue aux oreilles de
-Maltida, et son ame avait perdu toute espérance. Elle envoya sur le
-champ offrir au baron une forte rançon, pour la liberté de son fils et
-des autres prisonniers; mais la férocité de l'ame de Malcolm dédaignait
-un triomphe incomplet. La vengeance l'emporta sur son avarice, et les
-offres furent rejetées avec mépris. Un autre motif agissait sur son
-esprit, et le confirmait dans ses desseins. On lui avait souvent parlé
-de la beauté de Marie de manière à exciter sa curiosité; il était
-parvenu à se procurer les moyens de la rencontrer; et cette vue avait
-allumé dans son sein une passion que la violence de son caractère
-empêchait de s'éteindre. Déjà il avait formé, pour l'obtenir, divers
-projets qui étaient tous demeurés sans exécution; la captivité du comte
-lui parut une occasion favorable à son amour; il résolut donc de
-demander la main de Marie en échange de la liberté de son frère; mais il
-se détermina à ne point d'abord laisser paraître ses vues, afin que les
-angoisses de l'anxiété et du désespoir agissant sur Maltida, elle pût se
-résoudre à sacrifier sa fille à son ennemi.
-
-Les faibles restes de la tribu, résistant à l'horrible revers qu'ils
-venaient d'essuyer, eurent encore le courage de s'assembler: et tout
-dangereux que fût le projet d'arracher leur chef à la prison, ils s'y
-arrêtèrent. L'espérance soutint encore de nouveau Maltida; mais bientôt
-une nouvelle source de chagrin fut ouverte pour elle. La santé de Marie
-déclinait sensiblement: elle était silencieuse et pensive: sa délicate
-complexion ne pouvait résister aux peines de son esprit, et ces peines
-s'augmentaient par l'effort qu'elle faisait pour les cacher. Elle
-s'imposa l'amusement et un exercice agréable, comme un moyen qui devait
-lui rendre plus facilement la paix et la santé. Un jour que, pour
-chercher ces trésors, elle faisait une promenade à cheval, elle fut
-tentée par la beauté de la soirée de prolonger sa course au-delà de ses
-bornes ordinaires. Le soleil se couchait comme elle entrait dans un bois
-dont la sombre et triste obscurité convenait parfaitement à la
-mélancolie de son coeur. La paisible sérénité du tems et le majestueux
-aspect du lieu se réunirent pour la faire tomber insensiblement dans un
-doux oubli de ses peines: elle s'y abandonnait avec délices, quand
-soudain elle en fut tirée par le bruit des pas de chevaux s'avançant
-près d'elle. L'épaisseur du feuillage gênait sa vue, mais elle crut voir
-briller des armes à peu de distance. Elle détourna son cheval, et voulut
-gagner l'entrée du bois. Son coeur agité par la crainte, lui faisait
-hâter sa retraite. En regardant derrière elle, elle distingua
-parfaitement trois hommes armés et déguisés accourant à sa poursuite.
-Prête à perdre connaissance, en vain l'effroi lui donna des ailes; tous
-ses efforts furent inutiles, et bientôt les brigands l'eurent atteinte.
-L'un d'eux saisit la bride de son cheval, et les autres tombèrent sur
-les deux domestiques qui l'accompagnaient. Il y eut un vif combat: la
-force de ses serviteurs fut contrainte de céder aux armes de leurs
-adversaires. Terrassés, ils se virent traîner dans le bois et attacher à
-des arbres. Marie, évanouie entre les bras de celui qui s'était emparé
-d'elle, était portée à travers des sentiers obscurs et silencieux: il
-est facile de se peindre sa terreur quand rouvrant les yeux elle se
-trouva au milieu d'hommes inconnus. Ses cris, ses larmes, ses prières
-n'eurent aucun effet. Ces misérables insensibles à la pitié et à ses
-demandes, gardaient un farouche silence. Ils la conduisirent vers
-l'entrée d'une horrible caverne: alors le plus affreux désespoir
-s'empara d'elle, et bientôt elle ne donna plus aucun signe de vie: cet
-état dura long-tems; mais il est impossible d'exprimer ce qu'elle
-éprouva, quand revenant à elle par degrés, elle aperçut Alleyn lui-même
-qui, dans la plus vive inquiétude, attendait son retour à la vie, et
-dont les yeux se remplirent de joie et de tendresse lorsqu'elle commença
-à se ranimer. L'étonnement, une joie mêlée de crainte, et tous les
-symptômes d'une foule de sensations confuses se peignirent rapidement
-sur le visage de Marie. Sa surprise augmenta encore à l'aspect de ses
-domestiques qui étaient rangés auprès d'elle. Elle osait à peine en
-croire le témoignage de ses yeux, mais la voix d'Alleyn, tremblante de
-tendresse, dissipa, dans un moment, le prestige de son incertitude, et
-ne lui permit plus de douter de l'étonnante réalité des objets dont elle
-était environnée. A peine eut-elle repris des forces suffisantes, qu'on
-se hâta de quitter ce lieu d'effroi; la route fut continuée d'un pas
-lent, et la nuit était tombée depuis long-tems lorsque le cortège arriva
-au château. La douleur et la confusion y régnaient. La comtesse, remplie
-des craintes les plus tristes, avait envoyé sur différens chemins des
-domestiques au-devant de sa fille. Dans son premier transport, elle ne
-fit point attention en la voyant arriver, qu'elle était accompagnée par
-Alleyn. Bientôt néanmoins sa joie égala son étonnement quand elle
-reconnut le compagnon d'Osbert; et au milieu des diverses impressions
-qu'elle éprouvait, elle savait à peine qui des deux elle devait d'abord
-interroger. Lorsqu'elle eut été informée des périls que sa fille avait
-courus, et qu'elle eut connu celui qui l'en avait arrachée, elle se
-prépara avec une impatiente sollicitude à apprendre des nouvelles de son
-fils chéri, et comment le brave et jeune montagnard avait échappé à la
-vigilance du baron. Alleyn ne put rien dire du comte à Maltida, si ce
-n'est qu'il avait été fait prisonnier avec lui, dans l'intérieur des
-cours de la forteresse, comme ils combattaient à côté l'un de l'autre;
-et que, sans avoir reçu aucune blessure, son fils avait été conduit dans
-une tour située à l'angle oriental du château, où il était toujours
-détenu. Il ajouta que lui-même ayant été enfermé dans une partie
-éloignée de l'édifice, il n'avait pu se procurer aucun autre
-renseignement sur le compte d'Osbert; ensuite il fit un récit succinct
-des circonstances particulières qui les concernaient.
-
-Il y avait quelques semaines qu'il était dans son horrible donjon,
-attendant la mort chaque jour; sa situation désespérée le rendit
-inventif, et il conçut, pour s'échapper, le plan qui suit. Il avait
-remarqué que le garde, chargé de lui apporter sa nourriture, avait soin,
-en quittant le donjon, de frapper l'aire près de la porte avec son épée;
-sa curiosité se trouva excitée par cette circonstance, et un rayon
-d'espérance vint briller au fond de sa prison. Il examina le sol en cet
-endroit autant que l'obscurité le pouvait permettre, et reconnut qu'il
-était revêtu, comme le reste de son cachot, de larges pierres par-tout
-également solides. Cependant il n'en demeura pas moins certain, d'après
-les précautions habituelles du garde, qu'il devait trouver sous cette
-place quelque voie par laquelle il pourrait se sauver, et se prépara à
-des recherches plus exactes quand il ne craindrait point d'être observé.
-Un jour, aussitôt après le départ du garde, Alleyn se mit à lever les
-pierres qui formaient le pavé. Cet ouvrage exigea beaucoup de patience
-et d'industrie, et fut exécuté avec un couteau qu'il avait soustrait à
-la vigilance des soldats. D'abord, sous le pavé, la terre lui parut
-ferme, et n'indiquer en aucune manière avoir été fraîchement remuée.
-Après avoir creusé quelques pieds, il découvrit une trape; la joie et
-l'inquiétude le firent trembler de tous ses membres. La nuit commençait
-alors à s'approcher; et comme il était accablé de fatigues, il craignit
-de ne pouvoir, avant le lever du jour, pénétrer jusqu'à la trape, et
-vaincre les autres obstacles qu'il devait encore rencontrer; il se hâta
-de rejetter la terre dans le trou qu'il avait fait. Déjà il était
-parvenu, non sans beaucoup de peine à le combler, mais il ne lui fut pas
-possible de replacer exactement le pavé dans son premier état.
-L'obscurité ne permettait pas de choisir les pierres, et il s'aperçut
-que quand il viendrait à réussir, ce nouveau plancher n'aurait aucune
-solidité. Dans l'accablement de son corps et de son esprit, il se jetta
-à terre, et se livra au plus profond désespoir. La nuit était fort
-avancée, lorsque le retour de ses forces et de sa raison le porta à de
-nouveaux efforts; il écarta promptement la terre et brisa la serrure de
-la trape: alors soulevant celle-ci, sans hésiter ni vouloir rien
-considérer, il se précipita par l'ouverture. La voûte était profonde, et
-il fut d'abord renversé par la violence de sa chute. Un écho sourd et
-tremblant qui semblait se propager dans le lointain, lui apprit que ce
-lieu devait avoir une étendue considérable. Aucune clarté ne le
-dirigeait; il marcha les bras étendus, en silence, et cherchant avec
-inquiétude à examiner le lieu qu'il parcourait. Après avoir erré
-long-tems dans le vuide, il arriva à un mur qu'il suivit en tâtonnant;
-il fit de la sorte un assez long chemin, au bout duquel il sentit que le
-mur tournait; il ne l'abandonna point, et bientôt sa main toucha le
-barreau froid d'une fenêtre: une douce ondulation d'air vint frapper son
-visage, et ce fut pour lui, qui sortait des vapeurs humides d'un cachot,
-un moment de volupté. L'air donna à Alleyn une nouvelle force; les
-moyens de fuir, qui semblaient s'offrir ranimèrent son courage. Il plaça
-son pied contre la muraille, et saisissant avec la main un des barreaux
-de la fenêtre, il parvint à l'ébranler et à l'arracher entièrement après
-des efforts réitérés. Il s'adressa bientôt à un second, mais celui-ci
-était plus fermement fixé; il ne put le détacher: alors il s'aperçut que
-ce barreau était scellé dans une large pierre, et qu'il n'avait d'autres
-moyens à prendre que de lever la pierre elle-même. Son couteau lui
-servit, de nouveau, dans cette occasion; et avec beaucoup de patience,
-il détacha suffisamment de mortier pour effectuer son dessein. Après
-quelques heures passées dans une occupation que l'obscurité rendait
-pénible, et souvent vaine, il avait ôté plusieurs barreaux, et fait une
-ouverture qui lui permettait de s'échapper, quand les premiers rayons du
-jour commencèrent à paraître. Ce fut avec une inexprimable angoisse
-qu'il découvrit que cette fenêtre donnait sur la cour intérieure du
-château; bientôt il remarqua des soldats qui descendaient lentement dans
-la cour par les degrés étroits tenant à leurs logemens. Le coeur lui
-manqua à cette vue: accablé, il s'appuya contre le mur, et était sur le
-point d'entrer dans la cour, et de tenter un effort désespéré pour se
-sauver, ou de mourir en l'entreprenant, quand, à l'aide du jour qui
-devenait plus considérable, une porte épaisse, placée dans un côté
-opposé du mur, attira ses regards; il s'y porta aussitôt, et tenta de
-l'ouvrir, mais elle était arrêtée par un loquet et plusieurs verrous
-extérieurs. Il frappa contre cette porte avec le pied; un bruit sourd,
-qui se fit alors entendre, indiqua qu'il y avait de l'autre côté une
-longue voûte; et il fut assuré, par sa direction, qu'elle devait
-s'étendre jusqu'aux murs extérieurs du château. Il comprit que, s'il
-pouvait pénétrer au-delà de cette voûte la nuit suivante, il lui serait
-facile d'escalader le mur, et de traverser le fossé. Il ne lui restait
-point assez de tems pour forcer le loquet avant l'arrivée du garde qui
-venait à la pointe du jour visiter sa prison; après quelques momens de
-réflexion, il se décida à se cacher dans une partie obscure de la voûte,
-et à attendre ainsi le garde qui, s'apercevant que les barreaux de la
-fenêtre avaient été dérangés, en devait conclure qu'il s'était échappé
-par l'ouverture. A peine, conformément à ce plan, s'était-il placé, que
-la porte du donjon s'ouvrit: une voix forte se fit entendre; et le nom
-«d'Alleyn» fut prononcé avec l'accent du désespoir et de la
-consternation. Ce cri ayant été répété, un homme se précipita à travers
-l'ouverture de la trape. Alleyn, quoique caché lui-même dans
-l'obscurité, découvrit, à l'aide d'une faible lumière qui tombait sur
-l'aire, un soldat armé d'une épée nue; celui-ci s'approcha des barreaux
-de la fenêtre, l'imprécation à la bouche: il alla ensuite vers la porte,
-et la trouvant fermée, il retourna à la fenêtre; après quoi il se mit à
-marcher le long des murs, sur lesquels il appuyait la pointe de son
-épée, et arriva de cette manière à l'endroit où se tenait Alleyn.
-Alleyn, sentant l'épée toucher son bras, se saisit avec rapidité de la
-main qui la tenait, et fit tomber l'arme à terre. Le combat s'engagea;
-Alleyn renversa son adversaire, et se jettant sur lui, il saisit son
-épée, qu'il lui présenta sur le coeur: mais bientôt le soldat demanda
-grace. De tout tems Alleyn avait répugné à ôter la vie à un homme: il
-jugeait d'ailleurs, en ce moment, que s'il venait à tuer le soldat, ses
-camarades ne tarderaient pas à descendre sous la voûte. Il détourna donc
-l'épée; «reçois la vie, dit-il; ta mort ne me servirait de rien; si tu
-le veux, va apprendre à Malcolm qu'un innocent a tenté d'échapper à la
-mort.» Le garde, frappé de cette conduite, se releva en silence; après
-avoir reçu son épée il suivit Alleyn à la trape par laquelle ils
-rentrèrent ensemble dans le donjon. Alleyn fut bientôt laissé seul: le
-soldat, incertain de ce qu'il devait faire, allait rejoindre ses
-camarades, lorsque sur sa route il rencontra Malcolm qui, toujours
-inquiet et vigilant, parcourait souvent le rempart dès la pointe du
-jour. Le baron s'informa si tout était en bon état, et le garde qui
-redoutait d'être découvert, et n'avait point l'habitude de dissimuler,
-hésita à cette question. Alors un coup d'oeil terrible le contraignit à
-déclarer ce qui venait d'arriver. Le baron lui reprocha sa négligence
-avec beaucoup d'âpreté, et le suivit sur-le-champ au donjon où il
-chargea Alleyn d'outrages. Il examina l'intérieur de la chambre,
-descendit lui-même sous la voûte, et revenu au donjon, il s'y arrêta
-jusqu'à ce qu'il eût vu fixer dans la muraille une chaîne qu'il avait
-envoyé chercher dans un lieu éloigné du château. Lorsque Alleyn y fut
-attaché: «nous ne vous laisserons pas long-tems ici, dit Malcolm, en
-quittant la chambre; sous peu de jours vous serez rendu à la liberté
-dont vous êtes si épris: mais comme un conquérant doit avoir des
-spectateurs à son triomphe, il faut attendre que j'aye pu en rassembler
-un nombre suffisant pour être témoins de la mort d'un si grand héros».
-Je méprise tes insultes, reprit Alleyn; je suis également capable de
-supporter le malheur, et de braver un tyran.» Malcolm se retira la rage
-dans le coeur, en voyant l'intrépidité de son prisonnier, et fit les
-plus terribles menaces au garde qui cherchait en vain à se justifier.
-«Tu en réponds sur ta tête, lui cria-t-il, furieux. Le soldat blessé
-retournait sur ses pas dans un silence chagrin: la crainte que son
-prisonnier ne parvînt à s'échapper s'empara de son esprit, et le
-souvenir des expressions dont Malcolm s'était servi, le remplissait de
-dépit; sa reconnaissance pour Alleyn, dont il avait reçu la vie, se
-joignant à ces sentimens, il balança s'il obéirait au baron ou s'il
-délivrerait Alleyn, et fuirait avec lui. A midi il lui apporta sa
-nourriture accoutumée. Alleyn n'était pas si accablé qu'il n'observât
-les ombres de la tristesse qui enveloppaient ses traits; il prévit dans
-son ame ce qui le menaçait, et le soldat lui annonça sa sentence de
-mort. Le lendemain devait être le jour du supplice; déjà les vassaux
-étaient convoqués pour en être témoins. On a beau avoir cherché à se
-familiariser avec la mort, elle paraît toujours terrible quand elle
-arrive. Alleyn l'attendait depuis long-tems; il s'était exercé à
-l'envisager sans effroi, mais sa force l'abandonna quand elle fut
-présente, et tout son corps frémit. «Rassurez-vous, lui dit le soldat,
-d'une voix affectueuse, je suis loin d'être insensible à votre misérable
-sort, et si vous êtes d'avis de courir le danger des tortures, près
-desquelles celles qu'on vous prépare en ce moment ne sont rien, je
-tenterai tout pour vous rendre à la liberté, et vous suivre loin d'un
-tyran féroce». A ces mots Alleyn, qui était étendu à terre, se sentit
-transporté de surprise et de joie; et se levant précipitamment, «que
-parlez-vous de tortures, s'écria-t-il; toutes sont égales si la mort
-doit les terminer; mais il est possible que je conserve la vie.
-Conduisez-moi hors de ces murs, et le peu que j'ai sera à vous». Je n'ai
-besoin de rien, reprit le généreux soldat; mon unique but est de sauver
-la vie à mon semblable.» Ces mots pénétrèrent fort avant dans le coeur
-d'Alleyn, dont les yeux se remplirent des larmes de la reconnaissance.
-Edric apprit alors à Alleyn que la porte découverte par lui, conduisait
-à une voûte, qui s'étendant au-delà des murs du château, communiquait à
-un chemin souterrein, creusé jadis pour faciliter la retraite du
-château, et que ce chemin aboutissait à une caverne au milieu de la
-forêt voisine. Il ajouta que s'ils pouvaient parvenir à ouvrir cette
-porte, rien ne s'opposerait à leur fuite. Alors tous deux délibérèrent
-sur les mesures que la nécessité leur prescrivait. Le soldat remit entre
-les mains d'Alleyn un couteau plus fort que le sien, qui devait lui
-servir à faire une entaille à la porte autour de la serrure. Il fut
-décidé qu'Edric se chargerait de faire le guet, et qu'à minuit tous deux
-descendraient dans la voûte. Edric, après avoir détaché la chaîne
-d'Alleyn, sortit de la prison, et celui-ci s'occupa, de nouveau, à lever
-les pavés qui avaient été replacés par ordre du baron. L'espoir de sa
-prochaine délivrance avait doublé ses forces: son nouveau couteau était
-plus propre pour son dessein; et il travaillait avec ardeur et joie. Il
-parvint bientôt à la trape, et se précipita encore une fois dans la
-voûte. La porte était extrêmement épaisse; ce ne fut pas sans beaucoup
-de peine qu'il réussit à enlever la serrure: alors de ses mains
-tremblantes, il poussa les verrous; la porte s'ouvrit, et il vit la
-nouvelle voûte dont le soldat lui avait parlé. Ce ne fut qu'aux
-approches du soir qu'il eut fini son ouvrage. Déjà il était rentré dans
-le donjon, et s'était étendu à terre pour se reposer, quand il entendit
-des pas éloignés. Tout à-la-fois rempli de crainte et d'espérance, il
-prêta l'oreille à ce bruit qui semblait s'approcher: enfin la porte
-s'ouvrit. Alleyn respirant à peine se leva, porta ses regards de ce
-côté, et ne vit point Edric, mais un autre soldat; il pensa que
-l'ouverture qu'il avait faite allait être découverte, et se crut perdu
-pour jamais. Le soldat plaça à terre une cruche d'eau, et, après avoir
-promené sa vue avec une sombre curiosité autour la prison, il sortit
-sans dire un seul mot. Tout ce que la force humaine peut supporter était
-épuisé; Alleyn tomba dans un profond engourdissement; lorsqu'il fut
-revenu à lui, il se trouva livré de nouveau aux horreurs de la nuit, du
-silence et du désespoir: cependant au milieu de ses souffrances il
-rougit d'élever des soupçons sur la bonne foi d'Edric. Nous sommes
-portés naturellement à repousser les sentimens pénibles; et c'est un des
-plus grands supplices que puisse éprouver une ame honnête que de douter
-de la sincérité de ceux en qui elle a placé sa confiance. Alleyn conclut
-que sa conversation du matin avait été entendue, et que le nouveau garde
-avait été envoyé pour examiner sa prison, et surveiller ses mouvemens:
-il crut qu'Edric, par suite de sa générosité, était comme lui destiné à
-périr; cette idée l'accabla tellement qu'elle lui fit, pour quelques
-momens, perdre de vue sa propre situation.
-
-Il était minuit, et Edric n'avait point paru; les doutes d'Alleyn
-prirent alors dans son esprit le caractère de la certitude; il
-s'abandonna à cette affreuse tranquillité d'un désespoir muet. L'horloge
-du château ayant sonné une heure, il prit ce son pour celui de la cloche
-funèbre qui annonçait sa mort. Rappelé à lui par cette sensation
-terrible, il se leva de terre, dans les angoisses de la plus vive
-douleur. Bientôt il distingua le bruit des pas de deux personnes qui
-s'avançaient vers sa prison: Malcolm et l'assassinat se présentèrent
-alors à son esprit: il ne douta point que les personnes qu'il entendait
-ne vinssent exécuter les ordres définitifs du baron; elles étaient
-prêtes d'entrer quand il se rappela tout-à-coup la porte de la voûte.
-Jusqu'alors occupé de son seul désespoir, l'idée de fuir ne s'était pas
-présentée à lui. Au milieu de la violence de sa douleur, il n'avait pas
-même songé à cette dernière ressource. Mais dans ce moment, elle fut
-comme un éclair qui brilla à ses yeux; il se précipita à travers la
-trape, et son pied avait à peine touché le sol de la voûte, que les
-verrous de sa prison furent tirés. Une voix qu'il reconnut pour être
-celle d'Edric, se fit bientôt entendre; la crainte était à tel point
-maîtresse de son esprit, qu'il balança quelque tems à se découvrir; mais
-un moment de réflexion lui suffit pour chasser tout soupçon de la
-fidélité d'Edric, et il répondit à sa voix. Edric descendit aussi-tôt,
-suivi par le soldat, dont l'apparition avait rempli, le matin, Alleyn de
-désespoir; il le lui présenta comme son meilleur ami, son camarade, et
-comme une victime de la tyrannie de Malcolm, résolue à les suivre. Ce
-fut un moment de bonheur trop vif pour pouvoir être décrit. Alleyn, ivre
-de joie et impatient de fuir, écoutait à peine ce que lui disait Edric;
-celui-ci remonta fermer la porte du cachot; précaution dont le but était
-d'arrêter quelque tems ceux qui seraient tentés de les poursuivre; après
-avoir remis entre les mains d'Alleyn une épée qu'il avait apportée avec
-lui, il marcha à la tête de ses deux compagnons, et s'avançait le long
-de la voûte. Le vaste silence du lieu n'était troublé que par le bruit
-de leurs pas, qui, répétés par des échos profonds, apportait la terreur
-dans leur esprit: souvent, en traversant ces sombres et tristes réduits,
-il leur arrivait de s'arrêter pour écouter, et leur crainte leur faisait
-entendre la marche éloignée d'hommes qui les poursuivaient. A la sortie
-de la voûte ils entrèrent dans un sentier tournant d'une extrême
-longueur, et coupé par divers passages percés dans le roc vif; il était
-fermé par une porte basse et étroite s'ouvrant près du chemin souterrein
-qui allait, par une pente assez sensible, se rendre sous le fossé du
-château. Edric connaissait parfaitement les lieux. Ils passèrent la
-porte, et après l'avoir fermée sur eux, il commençaient à descendre.
-Tout-à-coup la lampe qu'Edric tenait à sa main fut éteinte par un coup
-de vent, et les laissa dans une entière obscurité. Il est plus facile
-d'imaginer ce qu'ils sentirent que de le rendre; privés de voir le
-chemin qu'ils devaient suivre, osant à peine mettre un pied devant
-l'autre, et portant en avant une main inquiète, ils s'avançaient dans
-cet abyme profond. Lorsqu'ils eurent continué à descendre pendant
-quelque tems, ils se sentirent encore une fois sur la terre. Edric les
-avertit qu'il y avait un autre escalier avant que d'arriver au chemin
-souterrein, et recommanda de le chercher avec la plus grande précaution.
-Ils marchaient d'un pas lent et circonspect, quand le pied d'Alleyn
-frappa contre quelque chose qui rendit un son assez semblable à celui
-d'une armure fracassée; il se baissa pour reconnaître ce qu'il avait
-touché, et saisit la main froide d'un mort. Une soudaine horreur
-s'empara de lui, et il recula d'effroi. Tous les trois demeurèrent
-quelque tems dans le silence; ils n'osaient retourner sur leurs pas et
-craignaient d'avancer. Une faible lumière, qui parut venir du bas du
-second escalier, en jettant quelque clarté autour d'eux, leur fit voir à
-leurs pieds un corps pâle et défiguré, couvert d'une armure; et non loin
-d'eux, trois hommes dont ils distinguaient les mouvemens. La première
-idée dont leur esprit fut frappée, c'est que ces hommes ne pouvaient
-être que des assassins appartenant au baron, et occupés à la poursuite
-de quelque fugitif. Il n'y avait pour eux d'espoir de se cacher qu'en
-restant où ils étaient. Mais la lumière semblait s'avancer, et les trois
-hommes se diriger vers eux. Dans leur effroi ils retournèrent au premier
-escalier qu'ils montèrent précipitamment; arrivés à la porte, ils
-voulurent l'ouvrir, espérant pouvoir gagner les percées du roc: mais
-tous leurs efforts furent vains; la porte était fermée par le pêne de la
-serrure, et la clef était de l'autre côté. Forcés ainsi de ne point
-céder à leur crainte, ils se hazardèrent à regarder derrière eux, et se
-trouvèrent une seconde fois dans l'obscurité. Pendant un tems assez
-considérable, tous trois demeurèrent immobiles sur les marches; ils
-prêtaient l'oreille, et tout était dans le silence: aucun rayon de
-lumière ne frappait plus leurs yeux; enfin ils se décidèrent à marcher
-en avant encore une fois; ils avaient retrouvé l'endroit où ils
-croyaient avoir laissé le corps mort, et cherchaient à éviter son
-horrible rencontre, lorsque la lumière se montra une seconde fois à la
-même place où elle avait d'abord été découverte; le désespoir les
-pétrifia. Cependant la lumière faisait des mouvemens lents, et et se
-trouva cachée par les détours du sentier. Ils restèrent long-tems en
-suspens, et sans proférer une parole; mais n'ayant plus aucun obstacle
-devant eux, ils continuèrent leur route. La lumière leur avait fait
-connaître le lieu où ils étaient, ainsi que l'escalier qu'ils pouvaient
-descendre avec sécurité. Parvenus au bas sans aucune rencontre
-alarmante, ils écoutèrent de nouveau, et n'entendirent aucun bruit;
-Edric annonça que maintenant ils devaient être sous le fossé. Le chemin
-devant eux était uni, et ils crurent que la lumière et les hommes
-aperçus par eux avaient tourné d'un autre côté: car Edric savait que le
-chemin principal avait plusieurs issues dans le roc. La joie leur
-donnait des ailes: leur délivrance semblait prochaine, et Edric répétait
-qu'on touchait à la caverne. L'issue qu'ils cherchaient se présenta à
-eux; mais en même-tems leur espérance fut détruite. Tout-à-coup la
-clarté d'une lampe vint frapper sur eux, et montra à leurs yeux faibles
-et éblouis quatre hommes dans une attitude menaçante, et prêts à les
-recevoir l'épée à la main. Alleyn tira la sienne. «Nous mourrons,
-s'écria-t-il, mais en braves.» Au son de sa voix, les armes tombèrent
-des mains de ceux qui étaient devant lui, et il les vit s'avancer pleins
-de joie. Alleyn reconnut avec étonnement, trois de ces étrangers, des
-amis fidèles et des compagnons, et Edric, un soldat de ses camarades
-dans le quatrième. C'était le même dessein qui les réunissait tous dans
-ce lieu; ils quittèrent ensemble la caverne; et Alleyn, ravi d'avoir
-recouvré une liberté dont il avait été privé si long-tems, résolut de ne
-plus à l'avenir fermer son ame à l'espérance. Tous furent persuadés que
-le corps trouvé par eux était celui d'une personne que la faim ou l'épée
-avait fait périr dans ce labyrinthe souterrein.
-
-Ils marchèrent de compagnie et arrivèrent à peu de milles du château
-d'Athlin. Là, Alleyn exposa son intention d'aller rassembler ses amis,
-et d'entreprendre, avec la tribu, de délivrer le comte. Edric, ainsi que
-le soldat son camarade, s'enrolèrent solemnellement pour cette cause, et
-l'on se sépara. Alleyn et Edric poursuivirent leur route vers le
-château, et les autres gagnèrent différens points du pays. Alleyn et
-Edric n'avaient encore fait que peu de chemin, lorsque les gémissemens
-des domestiques blessés de Maltida les attirèrent dans le bois, où la
-scène horrible avait eu lieu. La surprise d'Alleyn fut extrême en voyant
-dans cet état des hommes attachés au comte; mais ce sentiment fit place
-à un autre plus poignant, dès qu'il fut informé que Marie avait été
-enlevée par des hommes armés. Il se donna à peine le tems de délier les
-deux domestiques, et s'élançant sur un des chevaux qui paissaient à peu
-de distance, il ordonna à tout le monde de le suivre, et prit la route
-par laquelle on lui dit que les ravisseurs avaient passé. Alleyn et le
-soldat les atteignirent, comme ils étaient prêt d'arriver à l'entrée de
-la caverne, dont l'horrible aspect avait donné une mort momentanée à
-Marie. Les brigands firent de vains efforts pour fuir; un d'eux fut
-blessé, et parvint néanmoins à se sauver. Ses compagnons voyant accourir
-les domestiques du comte abandonnèrent leur proie, et s'échappèrent à
-travers les sombres détours de la caverne. Marie paraissait sans vie, et
-les yeux d'Alleyn se fixaient avec horreur sur cet objet: enfin elle
-rouvrit elle-même les yeux au milieu des efforts empressés, par lesquels
-il cherchait à lui rendre le sentiment; et la joie s'empara de l'ame
-d'Alleyn.
-
-Pendant tout le récit d'Alleyn, où régnait la plus grande modestie, le
-coeur de Marie fut livré à diverses émotions qui toutes sympatisaient
-avec les vicissitudes de la situation du jeune montagnard. Elle eût
-souhaité se cacher à elle-même l'intérêt qu'elle prenait à ses
-aventures; mais ses efforts étaient dans une telle disproportion avec
-son émotion, que, quand Alleyn raconta la scène arrivée dans la caverne
-de Dunbayne, la pâleur couvrit ses joues tremblantes; et on la vit
-défaillir. Cette circonstance alarma d'abord la pénétrante comtesse; la
-connaissance qu'elle avait de la faible complexion de sa fille lui parut
-bientôt la seule cause de cet état, et suffit pour réprimer ses
-craintes. Alleyn éprouva un délicieux mélange d'espérance et
-d'inquiétude qu'il ne connaissait point encore. Pour la première fois il
-osait s'en fier à son coeur, et croire qu'il aimait, et pour la première
-fois ce coeur concevait l'espérance du retour.
-
-La comtesse lui prodiguait tous les épanchemens d'une ame remplie de
-reconnaissance, et la rougeur de Marie lui en disait plus que sa bouche
-n'eût pu le faire. Tous trois cherchaient le nom et le rang de l'auteur
-d'un si détestable complot. Leurs soupçons s'arrêtèrent enfin sur le
-baron Malcolm, et cette supposition acquit un grand degré de
-vraisemblance, quand ils se rappelèrent que les brigands étaient à
-cheval; circonstance qui devait les faire considérer comme les agens de
-quelqu'un au-dessus d'eux. Leurs conjectures se trouvèrent véritables.
-Malcolm était l'auteur du plan; il avait chargé de son exécution
-plusieurs de ses vassaux, qui n'avaient pu trouver l'occasion d'agir
-avant la surprise du château; et depuis ce moment le baron trop agité
-avait oublié de retirer ses ordres.
-
-Alleyn ne fut pas long-tems sans faire connaître son projet de réunir le
-faible reste de ses amis à la tribu, et de marcher contre le château de
-Dunbayne. «Bon jeune homme, s'écria la comtesse, incapable de contenir
-davantage son admiration, comment pourrai-je jamais payer vos généreux
-services? Suis-je donc destinée à recevoir de vos mains mes deux enfans?
-La tribu se lève encore une fois, et va attaquer les murailles qui
-défendent Malcolm: conduisez-la à la conquête et rendez-moi mon fils.» A
-ces mots les yeux languissans de Marie reprirent leur éclat: elle
-s'enivrait du doux espoir de presser contre son sein un frère dont elle
-était séparée depuis si long-tems; mais elle passa bientôt de
-l'espérance à la crainte; c'était Alleyn qui devait commander
-l'entreprise, et Alleyn pouvait périr dans le combat. Ces sentimens
-opposés lui dévoilèrent l'état de son coeur, et son imagination ne tarda
-pas à lui montrer une longue suite d'inquiétudes et de peines qui se
-préparait pour elle. Elle tenta de bannir de son esprit le souvenir du
-passé et celui de la fatale découverte qu'elle venait de faire; mais ses
-efforts furent vains: sans cesse l'image d'Alleyn, ornée de toute cette
-vertu forte et mâle qui avait dirigé sa conduite, se présentait à elle:
-le paysan disparaissait, et elle ne voyait plus que l'homme doué du plus
-noble caractère.
-
- * * * * *
-
-Alleyn passa la nuit au château: dès le lendemain matin après avoir
-salué la comtesse et sa fille, à laquelle son oeil fit un triste et
-respectueux adieu. Il partit avec Edric pour se rendre à la chaumière de
-son père. L'ardent jeune homme était impatient de s'assurer de la santé
-de ce premier objet de ses affections, et d'embrasser ses amis. Le
-souffle de l'amour avait changé en une flamme active les éteincelles
-d'ambition qui s'étaient allumées, avec tant de peine, dans son coeur.
-Maintenant il n'était plus animé par le seul désir de venger la vertu
-opprimée, et d'arracher à la misère et à la mort le fils d'un chef qu'il
-était habitué à respecter: il brûlait encore de punir l'outrage fait à
-sa maîtresse, et de se signaler par quelque action d'éclat digne de son
-admiration et de sa reconnaissance.
-
- * * * * *
-
-Alleyn trouva son père prenant le déjeûner à côté de sa nièce: le
-vieillard, dont le visage était obscurci par la tristesse, n'aperçut pas
-d'abord Alleyn; mais bientôt il faillit succomber à l'excès de sa joie
-en voyant que ce fils, sa consolation et son espoir, lui était rendu:
-Edric fut reçu avec autant de cordialité que s'il eût été un ancien ami.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Continuation de la captivité d'Osbert;--il découvre deux femmes
-prisonnières comme lui dans le château de Dunbayne.--Malcolm condamne
-Osbert à mort, et bientôt après se décide à différer son
-supplice.--Maltida et Marie croyent Osbert mort; il leur fait parvenir
-une lettre.--Alleyn se met en marche avec la tribu d'Athlin, dans le
-dessein de délivrer Osbert.--Amour de Marie pour Alleyn: ses efforts
-pour l'oublier.--Osbert tente de se faire remarquer par les deux
-prisonnières._
-
-
-Le comte, prisonnier dans la tour et livré à une affreuse solitude,
-ignorait le sort qui lui était réservé: mais la magnanimité de son
-caractère bravait les efforts cruels de la haine du baron. Par une suite
-de l'habitude qu'il avait prise de se préparer à ce que son ennemi
-pourrait imaginer de pire, il était parvenu à regarder la mort d'un oeil
-tranquille. Les violens transports dont il avait été agité à l'aspect de
-Malcolm s'étaient apaisés depuis qu'il n'était plus exposé à le voir; il
-évitait avec le plus grand soin de se rappeler le sort de son père, sur
-lequel il n'avait jamais pu arrêter sa pensée, sans éprouver un horrible
-tourment. Mais lorsqu'il songeait aux souffrances de la comtesse et de
-sa soeur, toute sa force l'abandonnait: souvent il souhaitait savoir
-comment elles supportaient le malheur de sa perte, et leur faire
-connaître l'état où il était: quelquefois il prenait la résolution de
-s'efforcer de ne point s'occuper de sa situation actuelle, et de se
-procurer des secours artificiels contre les tristes objets dont il était
-environné. Son principal amusement consistait à observer les moeurs des
-oiseaux de proie qui étaient venus se loger dans les créneaux de sa
-tour; et leur penchant au brigandage lui fournissait l'occasion d'un
-trop juste parallèle avec les habitudes des hommes.
-
-Comme il était un jour, devant la grille qui donnait sur le château,
-occupé à regarder les courses des oiseaux, son oreille fut de nouveau
-frappée par le luth dont les accords l'avaient déjà sauvé de la mort. La
-voix mélodieuse qu'il avait entendue l'accompagnait encore, et chantait
-sur un air tendre les couplets qui suivent.
-
-«Quand mon oeil s'ouvrit aux premiers rayons du matin de la vie, je
-n'aperçus autour de moi qu'une scène enchanteresse; alors les tempêtes
-de la nuit ne s'offraient point à mes regards:»
-
-«Les brillantes illusions de l'espérance séduisaient mon ame, et
-égaraient les pensées de ma jeunesse: l'imagination venait tout embellir
-de ses vives couleurs, et me découvrait dans le lointain un avenir de
-bonheur:»
-
-«Le vuide de mon coeur simple et pur était rempli par la tendresse
-filiale: et l'amour d'un père suffisait à ses besoins, à son ardeur:»
-
-«Mais ô cruel et rapide revers! tout ce que j'aimais n'est plus; le pâle
-et sombre malheur a dispersé les rayons tremblans de l'espérance, et les
-douces rêveries de l'imagination ont fui pour jamais».
-
-Au milieu de sa profonde surprise, Osbert jeta ses regards dans la cour
-intérieure du château d'où la voix paraissait sortir: un instant après
-il vit une jeune personne entrer dans la partie de la cour qui tient à
-la tour: une autre femme plus âgée, mais conservant encore des restes de
-beauté, s'appuyait sur son bras. Il était facile de reconnaître à la
-mélancolie qui obscurcissait les traits de celle-ci que la main de la
-douleur avait devancé les ravages du tems. Elle était vêtue d'un habit
-de veuve; un voile noir, attaché sur son front, donnait une grace noble
-à sa figure; il était rejeté en arrière, et tombant jusqu'à terre où il
-se traînait en longs plis, il semblait ajouter encore à la majesté
-naturelle de son maintien. Cette femme s'avançait d'un pas lent,
-soutenue par sa compagne, dont le voile, relevé à moitié, laissait
-apercevoir les traits. La tristesse donnait à la beauté de la jeune
-personne la plus touchante expression, et la dignité de sa démarche
-annonçait qu'elle était née dans un rang élevé. A son bras pendait le
-luth dont les accords avaient si délicieusement touché le comte.
-L'étonnement d'Osbert à ce spectacle n'était égalé que par son
-admiration. Les deux femmes se retirèrent par une porte qui se trouvait
-située vers l'extrémité du côté opposé de la cour, et il ne fut plus
-possible de les voir. Osbert cherchait à les suivre des yeux, et tint
-pendant quelque tems la vue fixée sur la porte par laquelle elles
-avaient disparues. Revenu à lui-même il crut, pour la première fois,
-éprouver l'horreur de la solitude; il conjectura que ces femmes étaient
-des étrangères détenues par l'injuste puissance du baron, et ses yeux se
-remplirent des larmes de la pitié. Mais l'idée que tant de beauté et
-tant de dignité étaient victimes d'un tyran, remplit bientôt son coeur
-d'indignation, et lui rendit sa captivité plus insupportable que jamais.
-Il brûlait de devenir le défenseur de la vertu, et le libérateur de
-l'innocence opprimée; la haine qu'il portait à Malcolm s'accrut encore;
-et son ame reçut une nouvelle force de la persuasion où il était qu'il
-parviendrait à se venger. Son garde entra dans ce moment: Osbert voulut
-en obtenir quelques informations relatives aux deux étrangères; mais ce
-fut en vain. Le soldat était chargé de lui apporter de tristes
-nouvelles: il annonça au comte qu'il devait se préparer à la mort, et
-que son supplice était fixé au lendemain. Osbert l'entendit avec
-tranquillité, et sans daigner laisser échapper le moindre murmure. Il
-repoussa, avec précipitation le tendre souvenir de sa mère et de sa
-soeur, trop capable d'affaiblir son courage. Son garde lui apprit
-qu'Alleyn s'était échappé. Alors il ne douta point que ce généreux jeune
-homme n'entreprît tout pour punir le tyran qui lui donnait la mort.
-
-Lorsque le baron avait été informé de la fuite d'Alleyn, la rage s'était
-emparée de son coeur; il avait fait appeler les gardes du donjon; mais
-après de longues et pénibles recherches, on eut la certitude qu'ils
-avaient accompagné leur prisonnier, et que plusieurs autres captifs
-s'étaient également échappés. Malcolm donna ordre qu'une sentinelle qui
-restait fût punie pour la trahison de ses camarades et sa propre
-négligence; et se rappelant le comte qu'il avait oublié dans la première
-chaleur de son ressentiment, il se félicita de ce qu'il lui fournissait
-l'occasion d'une vengeance complette. Au milieu des transports de sa
-joie il rétracta la condamnation du garde. A peine avait-il envoyé au
-comte le message funeste qui lui annonçait sa mort, qu'il prit une
-nouvelle résolution. Tel est l'effet des passions coupables: elles ne
-permettent pas d'agir avec suite: on ne peut satisfaire l'une qu'en
-sacrifiant l'autre, et le moment où l'on croit saisir le bonheur est
-celui même qui en détruit l'espoir. Le baron éprouva la vérité de cette
-observation; il semblait être parvenu à l'excès de la félicité lorsqu'il
-contemplait les approches de sa vengeance; mais tout-à-coup l'idée de
-Marie vint remplir son coeur d'une autre passion. Il avait apprit
-qu'elle avait été au pouvoir de ses émissaires et délivrée sur le champ.
-La peine même qu'il éprouvait de voir ses désirs traversés, augmentait
-leur violence, il ne pouvait se déterminer à abandonner sa poursuite; et
-le seul moyen d'obtenir celle qui en était l'objet lui parut être de
-renoncer à sa passion favorite. Il ne doutait point qu'on ne lui donnât
-Marie, lorsqu'il aurait déclaré ne point vouloir d'autre rançon pour la
-vie du comte. Ces deux passions, l'amour et la vengeance se balançaient
-tellement dans son coeur, qu'il eût été difficile de juger laquelle
-devait l'emporter. Enfin la vengeance céda à l'amour; mais il résolut de
-livrer le comte à tous les tourmens que doit produire la perspective
-d'une mort prochaine, et de lui cacher l'intention où il était de
-surseoir à son supplice.
-
-Le comte attendait la mort avec la fermeté qu'il avait montrée en
-apprenant sa sentence; il fut conduit de la tour à la plate-forme du
-château sans proférer une parole, ni montrer la moindre émotion. Là il
-vit d'un oeil fixe tous les préparatifs de son exécution, les instrumens
-de mort, et les soldats rangés en file; l'aspect même de l'éternité
-agissait peu sur son imagination. Parmi les objets qui l'environnaient,
-un seul put le faire sortir de la profonde indifférence dans laquelle il
-semblait plongé; c'était son meurtrier qui se montrait avec tout le
-faste qu'on déploie dans une pompe triomphale. A sa vue Osbert s'arrêta
-un instant, et sentit son coeur tressaillir; mais ne voulant point
-paraître troublé, il s'efforçait de reprendre sa dignité, quand le
-souvenir de sa mère se présenta à lui. Alors tout son courage fut
-anéanti: on vit ses yeux se mouiller de larmes, et il tomba sur la terre
-privé de sentiment.
-
-Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se retrouva dans sa prison; il
-apprit que le baron lui avait accordé un répit: Malcolm, se méprenant à
-la douleur du comte, s'était flatté d'avoir porté ses souffrances au
-dernier degré, et avait ordonné qu'on le reconduisît à la tour.
-
-Une scène aussi atroce et aussi publique que celle qui venait d'avoir
-lieu au château de Dunbayne fut bientôt, dans les environs, le sujet de
-tous les entretiens. La comtesse l'apprit avec une étrange variété de
-circonstances qu'on y avait ajoutées; on l'assura même que son fils
-avait réellement péri. A cette accablante nouvelle, elle retomba dans sa
-première langueur. Marie était trop faible pour lui donner des soins
-semblables à ceux qu'elle lui avait déjà prodigués avec tant de zèle. Le
-médecin déclara que la maladie de la comtesse avait son siège dans
-l'ame, et était au-dessus de la portée de la science humaine. Un jour
-elle reçut une lettre dont la suscription était de la main d'Osbert: son
-oeil reconnut les caractères, et brisant le cachet, avec empressement,
-elle apprit que son fils était toujours vivant, et qu'il ne désespérait
-pas de se jeter encore une fois à ses pieds. Il demandait que le reste
-de la tribu se réunît pour tenter sa délivrance; et apprenait dans
-quelle partie du château était sa prison. Osbert croyait qu'à l'aide de
-cordes et de longues échelles placées de la manière qu'il indiquait, il
-pourrait parvenir à se sauver. Cette lettre fut un excellent cordial
-pour la comtesse et pour Marie.
-
-Cependant Alleyn mettait un zèle infatigable à rassembler les compagnons
-qui devaient l'aider dans son entreprise. Dès qu'il fut informé que le
-comte avait démenti le bruit de sa mort, il se rendit au milieu de la
-tribu, et la pressa de ne point différer d'agir. Aucun des vassaux
-n'avait besoin d'être sollicité: c'était une cause chérie par eux, qu'il
-s'agissait de défendre, et la main de tous était prête. Les préparatifs
-furent bientôt terminés, et Alleyn, à la tête de ses amis, vint se
-joindre à la tribu.
-
-La comtesse contempla, une seconde fois du haut des murailles, le départ
-de ses vassaux qui allaient chercher des périls aussi certains que ceux
-auxquels ils s'étaient exposés une première fois. Cette scène rappela à
-son souvenir celle dont elle avait déjà été témoin. Elle éprouva les
-mêmes craintes, fit les mêmes voeux; et quand l'éloignement eut dérobé
-la troupe à sa vue, elle rentra dans le château fondre en pleurs. Le
-coeur de Marie était en proie à plusieurs sortes de peines. Incapable de
-se cacher plus long-tems à elle-même le tendre intérêt qu'elle prenait
-au départ d'Alleyn, son trouble en devint plus visible. En vain la
-comtesse cherchait à lui rendre quelque tranquillité. Marie, pénétrée de
-reconnaissance, et poussée d'ailleurs par la franchise naturelle de son
-caractère, souhaitait quelquefois de pouvoir prendre sur elle de confier
-sa faiblesse à sa mère (si l'on doit appeler faiblesse un sentiment qui
-tirait son origine de l'admiration excitée par de nobles et généreuses
-qualités). Mais toujours sa délicatesse et sa timidité l'arrêtaient au
-milieu de ses résolutions, et retenaient sur ses lèvres l'aveu prêt à
-lui échapper. Les peines de son ame altérèrent peu-à-peu sa santé; son
-médecin reconnut que son mal était dû à un chagrin qu'elle s'efforçait
-de réprimer; il indiqua comme le meilleur remède un ami dans le sein
-duquel elle pût déposer tous les secrets de son ame. Maltida n'eut alors
-aucune peine à deviner la cause de la maladie de sa fille: elle se
-rappela ses observations; et ce qu'elle avait d'abord soupçonné lui
-parut certain. Elle s'occupa à gagner sa confiance par des carresses
-douces et prévenantes. Marie, trouvant son silence peu généreux, se
-décida enfin à ne plus rien dissimuler à sa mère.
-
-Un jour que cette dernière la pressait tendrement contre son sein, elle
-lui déclara sa passion pour Alleyn. La comtesse n'avait rien de plus à
-coeur que d'assurer le bonheur de sa fille; la générosité et les autres
-vertus du jeune montagnard la remplissaient elle-même d'admiration. Mais
-la fierté de son ame lui faisait rejeter toute idée d'alliance avec un
-homme d'une naissance aussi peu distinguée. L'attachement de sa fille
-lui parut ne devoir être qu'une impression passagère, enfantée par une
-imagination vive et exaltée, et elle ne doutait pas que ses conseils et
-le tems ne parvinssent à en triompher. Marie écouta sa mère avec
-tranquillité: sa raison applaudissait pendant que son coeur gémissait;
-et elle prit le parti de combattre un sentiment qui devait causer tant
-de chagrin à elle et à sa famille.
-
-Mais les généreuses qualités d'Alleyn se représentaient sans cesse à sa
-mémoire avec tout leur éclat. Il lui était impossible de ne pas
-s'apercevoir qu'il était épris d'elle; elle appréciait tous ses combats,
-et sentait combien était grande la délicatesse qui l'avait porté à
-s'éloigner, dans un respectueux silence, de l'objet de sa passion. Elle
-recourut encore à sa mère pour l'aider à bannir une image destructive de
-son bonheur; la comtesse employait toute sorte de moyens pour lui faire
-oublier Alleyn; chaque heure, excepté celles réservées aux exercices
-nécessaires à la santé de Marie était employée à cultiver son esprit, et
-à perfectionner ses talens. Les soins de Maltida ne furent pas sans
-fruit; elle remarqua que sa fille commençait à recouvrer le repos de
-l'ame et la santé; Marie crut elle-même, quelquefois, avoir appris à
-oublier celui qui lui était si cher. Les précautions de la mère et les
-efforts de la fille, servirent au moins à tromper l'ennui des momens qui
-se passaient à attendre des nouvelles d'Alleyn et de son entreprise.
-
-Le château de Dunbayne était toujours le séjour du malheur: les vertus y
-gémissaient sous l'empire du crime; et le baron, déchiré par des
-passions opposées, était lui-même victime de leur puissance.
-
-Le comte avait été forcé de reconnaître que ses jours dépendaient du
-caprice d'un tyran. Son ame était préparée aux coups les plus cruels;
-mais cependant il concevait quelque espérance d'échapper lorsqu'il
-songeait à cette lettre qu'un de ses gardes, touché de compassion,
-s'était chargé de remettre à la comtesse. Dans cette attente, il passait
-toutes les heures à la grille de sa fenêtre; livré à la plus vive
-inquiétude il portait sa vue sur les montagnes éloignées, pour s'assurer
-s'il ne découvrirait pas la marche de sa tribu. Pendant qu'il était
-ainsi privé de soulagemens réels, ces montagnes devenaient pour lui la
-source d'un plaisir idéal. Souvent, dans les belles soirées d'été, il
-voyait, de sa fenêtre, se promener sur la terrasse située au bas de la
-tour, ces femmes dont l'aspect avait excité son admiration et sa pitié.
-Un jour qu'il était rempli d'espérance pour lui-même et de compassion
-pour elles, ses souffrances lui parurent s'être adoucies. Il conçut
-l'idée de faire connaître aux deux prisonnières qu'elles avaient un
-compagnon, et d'exciter leur intérêt. Le soleil se cachait derrière la
-cime des montagnes, et déjà l'ombre était descendue dans les vallons. La
-tranquillité de la soirée lui inspirait une douce mélancolie: il composa
-les stances qu'on va lire, et dès le soir suivant, vint les jetter sur
-la terrasse.
-
-«Salut, ô monts sacrés; vos sommets sont rafraîchis par les vents, et
-des sources d'eau jaillissent d'entre vos rochers. Le haut pin qui vous
-ombrage reçoit les premiers rayons du jour, et sa tête orgueilleuse est
-encore le dernier objet que frappe le soleil couchant.»
-
-«Salut, ô monts éloignés! salut, vallons formés par eux. Souvent
-l'imagination me découvre vos beautés que cachent les brouillards
-humides. Tandis que le berger enfle son chalumeau, ou que le poëte cède
-au plaisir de chanter, mon coeur souffrant déplore la triste destinée
-qui m'accable.»
-
-«Trois fois heureuse l'heure où le crépuscule du soir vient envelopper
-de son ombre ces bois chéris. De paisibles accords se font entendre
-alors le long de la clairière: l'imagination les recueille à travers le
-murmure des vents; et les amans de cette divinité puissante prêtent une
-oreille charmée.»
-
-«O combien sont pénétrans ces sons! ils se prolongent dans les montagnes
-éloignées, et l'écho des cavernes, qui les répète, trouble le silence
-des déserts.»
-
-Osbert eut le plaisir de voir que le papier fut ramassé par les deux
-femmes qui se retirèrent immédiatement après dans le château.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Alleyn et la tribu d'Athlin se présentent devant le château de
-Dunbayne.--Malcolm fait amener Osbert sur les remparts, et menace de lui
-donner la mort si Alleyn et les siens ne se retirent pas; il offre de
-mettre Osbert en liberté, à condition qu'il obtiendra Marie en
-mariage.--Alleyn va au château d'Athlin porter les propositions de
-Malcolm.--Douleur de Maltida et de Marie.--Marie se décide à épouser
-Malcolm pour sauver la vie à son frère.--Alleyn est chargé par Maltida
-de demander à Malcolm un délai de quelques jours, au bout duquel elle
-doit donner sa réponse._
-
-
-Le lendemain, à la pointe du jour, le comte aperçut un drapeau qui se
-montrait dans le lointain; son coeur s'ouvrit à une espérance que
-l'événement confirma. C'étaient ses fidèles vassaux, conduits par
-Alleyn, qui s'avançaient pour cerner et attaquer le château. Leur petit
-nombre ne leur permettait pas d'oser se flatter de le réduire; mais ils
-croyaient, qu'au milieu du tumulte du combat, ils parviendraient à
-délivrer le comte. Les sentinelles crièrent sur eux dès qu'ils furent à
-une certaine distance, et l'alarme fut donnée de toutes parts. Dans le
-même moment les murailles se couvrirent de soldats. Le baron était
-présent et dirigeait lui-même les préparatifs de défense; il avait
-secrètement arrêté son plan. La tribu, environnant le fossé, dans lequel
-elle jetait des fascines, se préparait à l'attaque, et de hautes
-échelles s'avançaient pour faciliter l'escalade; le comte, à qui la joie
-et l'espérance avait donné une nouvelle force, trouva le moyen
-d'arracher un des barreaux de la grille: déjà il avait le pied posé sur
-la fenêtre, et était prêt à échapper, quand il fut saisi par les gardes
-de Malcolm, et emmené précipitamment hors de la prison. Pendant qu'il se
-livrait au désespoir et à l'indignation, on le conduisit sur la partie
-la plus élevée des remparts, d'où il put voir Alleyn et la tribu, et en
-être lui-même vu. A son aspect ses vassaux furent heureux; mais ils ne
-le furent qu'un moment, car ils remarquèrent que leur chef était chargé
-de chaînes, environné de gardes et suivi des instrumens de la mort.
-Animés par une dernière espérance, ils poussaient l'attaque avec une
-fureur redoublée, quand les trompettes du baron demandèrent un
-pour-parler. Alors ils suspendirent le combat; Malcolm parut sur le
-rempart, et Alleyn s'approcha pour l'entendre. «L'instant de l'attaque,
-s'écria le baron, sera celui de la mort de votre chef: si vous voulez
-que ses jours soyent conservés, cessez cet assaut; retirez-vous en paix,
-et portez à la comtesse le message suivant: «le baron Malcolm
-n'acceptera point d'autre rançon que la belle Marie, dont il brûle de
-faire sa femme. Si Maltida accède à cette proposition, Osbert est libre
-sur-le-champ; si elle la refuse, il est mort.» L'émotion du comte et
-d'Alleyn était inexprimable: le comte, plein d'un courage altier,
-s'empressa de rejeter ce vil marché. «Donne-moi la mort, s'écria-t-il,
-la maison d'Athlin ne peut se déshonorer par une alliance avec un
-meurtrier. Recommencez votre attaque, ô mes braves vassaux! vous ne
-pouvez plus sauver ma vie, du moins vous vengerez ma mort; je la préfère
-au déshonneur de ma famille.» Osbert n'avait point encore cessé de
-parler, qu'une double haie de gardes l'environna, et le cacha aux
-regards de la tribu.
-
-Alleyn, dont le coeur était déchiré par des sentimens qui se
-combattaient, n'écouta que la voix de l'honneur; il désobéit aux ordres
-d'Osbert; et posant ses armes à terre, il déclara qu'il allait se rendre
-au château d'Athlin porter les propositions du baron. La tribu suivit
-l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns de ses membres se préparèrent à
-l'accompagner: des vassaux si fidèles ne pouvaient céder aux
-exhortations du comte. Pour lui, il éprouva une vive douleur quand la
-nouvelle du départ d'Alleyn fut parvenue dans sa prison.
-
- * * * * *
-
-La situation de celui-ci était affreuse; toute l'énergie de son ame
-suffisait à peine pour la supporter. Il se trouvait chargé d'un message
-dont le résultat devait être de plonger dans le désespoir une femme
-qu'il adorait, ou de donner la mort à l'ami qui lui était le plus cher.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu'on annonça à la comtesse l'arrivée d'Alleyn, la joie et
-l'impatience s'emparèrent de son coeur; elle ne doutait point que
-Malcolm ne l'envoyât offrir un accommodement; et il n'était point de
-rançon qu'elle ne fût disposée à donner pour acheter la liberté de son
-fils. Au son de la voix d'Alleyn, le trouble qui avait commencé à
-s'apaiser dans le sein de Marie se réveilla, il lui fut impossible de ne
-point reconnaître un amour qui ne devait lui permettre aucune espérance:
-en vain, au moment de revoir celui qui en était l'objet, tenta-t-elle de
-réprimer son émotion; sa rougeur indiquait l'état de son ame; et tous
-ses efforts pour cacher ses sentimens, ne servaient qu'à les faire
-paraître encore plus.
-
-Quand Alleyn parut devant la comtesse, ses forces étaient épuisées par
-une suite de l'agitation violente qu'il avait éprouvée. La sombre
-tristesse répandue sur son visage, la pâleur que lui donnait sa crainte,
-décélaient ses tourmens intérieurs; Maltida conçut à son aspect de vives
-alarmes sur le compte de son fils, et d'une voix tremblante s'informa de
-sa destinée. Alleyn se hâta de la rassurer; il eut soin d'employer les
-plus grandes précautions, lorsqu'il vint à s'acquitter de son message,
-et à faire le récit de la scène dont il avait été témoin. La résolution
-du baron parut un coup si terrible au coeur de Marie qu'elle s'évanouit
-en l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, et la comtesse, occupée de
-donner des secours à sa fille, se trouva un moment distraite de la
-douleur que cette nouvelle devait naturellement exciter en elle. Ce ne
-fut qu'avec beaucoup de peine que Marie fut rappelée à la vie, ou plutôt
-au sentiment de son infortune; mais il est impossible de se figurer,
-dans toute son étendue, la pénible situation de Maltida. Son coeur
-partagé entre deux intérêts si puissans était devenu le siège du
-désordre et de l'effroi. De quelque côté qu'elle portât la vue, elle
-n'envisageait que malheur et destruction. Le meurtrier de son mari
-exigeait le sacrifice de sa fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait le
-coup fatal qui menaçait son fils; elle lui donnait la mort, en rejettant
-la proposition de Malcolm; en l'acceptant, elle outrageait la mémoire de
-son mari lâchement égorgé, et s'exposait aux reproches de la vertu
-indignée. Une semblable alliance détruisait le bonheur de sa fille et
-l'honneur de sa maison. Il n'était plus permis de songer à délivrer
-Osbert par la force des armes, depuis que le baron avait déclaré que le
-moment de l'attaque serait celui de sa mort. L'honneur, l'humanité, la
-tendresse maternelle commandaient à Maltida de sauver son fils, et par
-une étrange opposition d'intérêts, ces mêmes vertus se réunissaient pour
-lui interdire le sacrifice qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour un
-faible rayon d'espérance n'avait point cessé de se montrer à cette mère
-infortunée. Maintenant le désespoir l'enveloppait d'épaisses ténèbres,
-au travers desquelles elle ne découvrait que l'autel sur lequel un de
-ses enfans devait être immolé. Elle frémissait à la seule idée d'unir sa
-fille au meurtrier de son père, et savait aussi que la férocité du
-caractère de Malcolm suffisait seule pour corrompre le bonheur de la
-femme qui partagerait sa destinée. Dans sa douleur elle rejetait avec
-force l'échange que le baron proposait; mais le spectacle de son fils
-pâle, et perdant tout son sang au milieu des convulsions de la mort, se
-présentait tout-à-coup à son imagination, et lui causait une sorte de
-délire.
-
-Il se passait chez Marie un combat non moins violent; la nature lui
-avait donné un coeur susceptible de toutes les affections tendres et
-délicates; son esprit saisissait avec facilité tous les rapports de la
-plus rigoureuse morale, et elle se conduisait constamment d'après les
-principes qu'elle s'était formés. Tous ces avantages n'étaient pas
-nécessaires, pour lui faire connaître la rigueur de son sort, qui eût
-été sentie par une ame commune; mais ils servaient à rendre son chagrin
-plus aigu; et à lui montrer, dans un jour plus éclatant, l'horreur de sa
-situation. Le souvenir de son père, le devoir imposé par la vertu, et
-l'amour qui faisait entendre sa voix tremblante, mais forte, parlaient
-seuls à son coeur; l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait d'effroi.
-Pouvait-elle recevoir une main fumante encore du sang de son père?
-pouvait-elle consentir à passer sa vie avec un homme qui avait tranché
-les jours de celui dont elle avait reçu l'existence, un homme qui serait
-toujours devant ses yeux un monument de son infortune et du déshonneur
-de sa famille, et dont l'aspect bannirait à jamais de son coeur, toutes
-les affections douces et généreuses? Elle ne pouvait chérir les
-sentimens nobles et élevés, sans chérir le souvenir de son père et celui
-de son amant. Combien devait-elle être malheureuse, si elle était
-obligée d'effacer de sa mémoire l'image de la vertu pour espérer
-d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout où ses tristes regards
-cherchaient du soulagement ils ne rencontraient que le désespoir. D'un
-côté elle se voyait ensevelie dans les bras d'un assassin: de l'autre
-c'était son frère, chargé de fers et attendant la mort, qui s'offrait à
-elle. Il lui était impossible de supporter ce tableau auquel
-l'imagination prêtait toutes les horreurs de la réalité. Cependant, au
-milieu de ses souffrances, elle considéra qu'il lui était possible de
-sauver son frère: alors elle s'attacha avec force à cette idée;
-puisqu'elle devait être malheureuse, elle résolut au moins de l'être
-avec noblesse, et de s'offrir elle-même pour victime, quand d'horribles
-conjonctures demandaient ce sacrifice.
-
-Remplie de ces idées, elle entra dans la chambre de la comtesse; elle
-s'empressa de lui annoncer sa résolution, et attendit, en tremblant, ce
-que sa mère allait décider.
-
-Maltida éprouva en ce moment une peine au-dessus de celles qu'elle avait
-ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort de son mari, qu'elle aimait
-avec tendresse, elle avait beaucoup souffert: la manière dont il avait
-péri avait concouru à rendre sa douleur plus vive; mais cet événement,
-bien que terrible, n'avait pas été accompagné de circonstances pareilles
-à celles où elle se trouvait; une force supérieure l'avait amené,
-lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus en son pouvoir de sauver son
-époux; elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant entre des
-horreurs, à ratifier son infortune de sa propre bouche, et à empoisonner
-le reste de ses jours de souvenirs affreux. Quoique ce fût la puissance
-d'un tyran qui lui imposât ce choix, elle se l'attribuait en partie, et
-sa raison se troublait en songeant qu'elle était forcée de livrer
-elle-même sa fille à un état pire que la mort.
-
-Lorsque Marie se présenta devant elle, son ame épuisée par l'excès de sa
-douleur, était tombée dans un morne et silencieux désespoir. Insensible
-aux objets qui l'environnaient, elle l'était pour ainsi dire à ses
-propres maux, et elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, s'écria
-Marie d'une voix faible et entrecoupée, je me sacrifierai.» A ces mots
-«il vivra,» la comtesse levant les yeux, promena autour d'elle un regard
-sombre qui prit tout-à-coup l'expression de la tendresse lorsqu'il fut
-arrêté sur Marie. Quelques larmes coulèrent sur ses joues, et furent
-comme la rosée du ciel, qui, tombant sur une plante flétrie, ranime sa
-feuille mourante. Ces larmes étaient les premières qu'elle eût versées
-depuis l'arrivée du fatal message. Elle envoya chercher Alleyn, avec qui
-elle voulait examiner s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher le
-comte de sa prison. Souvent, dans les grandes afflictions, lorsque la
-mort n'a point encore donné une triste certitude aux événemens, l'esprit
-s'élance au-delà de la sphère du possible pour courir après l'espérance,
-jusqu'à ce que l'affreuse réalité lui montre le néant de ses illusions.
-Il en était ainsi de Maltida; la violence de son chagrin, causé par la
-première nouvelle de son malheur, commençait à diminuer, et elle
-penchait à croire que sa situation n'était pas aussi désespérée qu'elle
-le lui avait paru d'abord. Son coeur s'ouvrait à l'espoir qu'on pourrait
-procurer à Osbert une occasion de s'échapper. Alleyn entra en tremblant;
-il redoutait ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait d'offrir de
-braver tous les dangers pour délivrer le comte. L'idée que Marie
-deviendrait la femme de Malcolm lui était horrible, et il la repoussait
-comme un poison capable d'arrêter dans son coeur le mouvement de la vie.
-Il voulait à tout prix arracher Marie à cette calamité, et tirer le
-comte de sa prison. Le spectacle qui le frappa au moment où il aborda la
-comtesse, vint accroître son tourment; elle était étendue sur un sopha
-pâle et muette. Ses yeux qui ne voyaient rien étaient fixés sur une
-fenêtre en face d'elle. Toute sa contenance annonçait le désordre de son
-esprit, et elle fut quelque tems sans apercevoir Alleyn. Telle était la
-fluctuation de ses pensées, que si un rayon d'espérance traversait
-quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, bientôt un retour sur
-elle-même le faisait évanouir. Marie, assise près d'elle, tenait sa main
-pressée contre son sein. La douleur avait répandu dans toute sa personne
-une langueur enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer de nouveau le
-douloureux parti qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, et la
-moitié de sa phrase expira sur ses lèvres: ses regards semblaient
-chercher à éviter Alleyn, comme un objet capable de lui faire abandonner
-son dessein. Il s'avança pour demander à la comtesse ce qu'elle voulait
-ordonner. «Je suis prête, dit en ce moment Marie, à me dévouer moi-même
-comme une victime à la vengeance du baron: j'aurai du moins sauvé mon
-frère.» Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid mortel s'empara du coeur
-d'Alleyn; et elle-même eut peine à achever, tout son corps frissonna;
-ses yeux se couvrirent d'un nuage épais, et elle tomba évanouie sur le
-sopha où elle était assise.
-
-Alleyn, en proie à toutes les angoisses du désespoir, le regard fixe et
-immobile, attendait dans le silence de l'inquiétude le moment de son
-retour à la vie; les secours qu'on lui prodiguait ne tardèrent pas à la
-faire revenir, et la joie qu'il en ressentit, lui fit un instant oublier
-sa situation; il pressa avec ardeur la main de Marie contre son sein.
-Cette fille infortunée qui avait à peine recouvré l'usage de ses sens,
-céda, sans s'en apercevoir, au premier mouvement de son coeur, et un
-sourire expressif de la plus vive tendresse donna à Alleyn la certitude
-d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait enchaîné sa passion; il se
-trouvait une trop grande distance entre lui et la soeur d'Osbert, et sa
-modestie ne lui avait pas permis de s'imaginer qu'il eût assez de mérite
-pour attirer l'attention de l'adorable Marie. Peut-être aussi cette
-défiance de soi-même, si naturelle au véritable amour, avait-elle
-contribué à le tromper. Ce ne fut qu'alors que cette certitude lui
-procura la sensation la plus délicieuse qu'il eût encore éprouvée. Il
-oublia un instant la détresse de ses hôtes et son propre état; toutes
-ses idées s'évanouirent pour faire place à la nouvelle connaissance
-qu'il venait d'acquérir, et pendant quelques minutes il goûta la
-félicité la plus parfaite. La réflexion ne tarda cependant pas à ramener
-les noires pensées et leur sombre suite et à le replonger au plus
-profond de l'abyme.
-
-La comtesse avait alors repris assez de force pour s'entretenir du sujet
-qu'elle avait le plus à coeur. L'idée d'une nouvelle tentative, pour la
-délivrance de son fils, n'avait pas échappé à Alleyn; il dit qu'il était
-prêt à affronter tous les dangers pour parvenir à ce but, et il parla
-d'un ton si assuré de la probabilité du succès, qu'il fit encore une
-fois renaître l'espérance dans le sein de Maltida; elle craignit
-néanmoins de se livrer trop précipitamment à un espoir si douteux. Il
-fut résolu qu'Alleyn se consulterait avec les hommes les plus habiles et
-les plus fidèles de la tribu, que l'âge ou les infirmités avaient
-jusqu'ici écartés du combat, sur les moyens les plus propres au succès
-de l'entreprise, et qu'il marcherait ensuite, sans délai, à la tête des
-combattans; qu'en attendant on enverrait un message au baron pour lui
-demander du tems, et lui annoncer qu'on lui ferait réponse sous quinze
-jours.
-
-Alleyn forma donc un conseil des gens les plus habiles de la tribu. On
-proposa divers projets dont le succès parut fort incertain. A la fin
-quelqu'un observa qu'il était possible qu'Osbert ne fût plus dans la
-tour, et que le lieu de sa détention fût changé: chose qu'il fallait
-d'abord savoir pour former un plan convenable. Il fut donc résolu de
-suspendre les délibérations jusqu'à ce qu'Alleyn se fût procuré les
-informations nécessaires, et en attendant, celui-ci fut chargé de
-délivrer à Malcolm le message de la comtesse. C'est pourquoi il se mit
-sur-le-champ en marche pour le château.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Translation d'Osbert dans une autre prison.--Message de Maltida à
-Malcolm.--Découverte d'un panneau mouvant par où l'on entre dans
-plusieurs vastes appartemens.--Osbert parvient à celui des deux
-prisonnières.--Leur surprise à la vue du comte.--Tendre intérêt de ce
-dernier pour leurs souffrances. Il demande et obtient la permission de
-renouveler sa visite.--Démarches d'Alleyn pour découvrir la prison du
-comte, et pour tâcher de l'en tirer.--Désertion de deux soldats du
-château de Malcolm qui viennent s'enrôler sous les bannières d'Alleyn._
-
-
-Pendant ce tems-là le château de Dunbayne était devenu le théâtre du
-triomphe et de la détresse. Fier de son projet, Malcolm voyait déjà
-Marie à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait des tourmens plus cruels
-que la mort. Le baron était surpris que son invention ne lui eût pas
-encore suggéré ce moyen de torture. Pour la première fois l'amour eut
-pour lui des attraits, parce qu'il devenait l'instrument de sa
-vengeance, et que d'ailleurs la violence de sa passion lui avait
-représenté les charmes de Marie sous les couleurs les plus flatteuses.
-Il prit donc la ferme résolution de ne jamais relâcher le comte qu'aux
-conditions qu'il avait offertes, et par ce moyen de rendre la maison
-d'Athlin un monument éternel de son triomphe.
-
-Pour plus de sûreté, Osbert avait été transféré au centre du château
-dans un appartement vaste et sombre, et dont les fenêtres gothiques ne
-laissaient pénétrer de lumière qu'autant qu'il en fallait pour en
-apercevoir l'horreur. Ce n'était pas ce qui le tourmentait davantage;
-son coeur éprouvait des douleurs bien plus aiguës. Un malheur aussi
-terrible que celui qui le menaçait ne s'était jamais offert à son
-imagination. Depuis long-tems familiarisé avec l'idée de la mort, il ne
-la regardait que comme un mal passager; mais voir sa famille dans
-l'ignominie, la voir contracter une alliance avec l'assassin de son
-père, cette pensée lui déchirait l'ame.
-
-Il craignait que la tendresse maternelle n'engageât Maltida à accepter
-les offres du baron, et il ne doutait pas que sa soeur n'eût assez de
-grandeur d'ame pour se sacrifier, afin de lui sauver la vie. Il aurait
-écrit à la comtesse pour lui défendre d'accepter ces conditions, et lui
-déclarer sa ferme résolution de mourir; mais il n'avait aucun moyen de
-lui faire parvenir sa lettre; le garde, qui avait eu la générosité de
-faire passer sa première, ne paraissait plus. Le courage qui l'avait
-soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas dans ce moment critique. Accoutumé
-depuis long-tems à éprouver des contradictions sans nombre, il avait
-acquis l'art de les surmonter; les plus grands revers n'étaient point
-capables de l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui donner plus de
-force et à faire paraître sa grande ame dans un jour plus éclatant.
-
-Alleyn venait de joindre la tribu, et faisait toute la diligence
-possible pour se procurer les informations nécessaires. Il apprit que le
-comte n'était plus dans la tour, mais il ne put découvrir dans quelle
-partie du château il était relégué; sur ce point on n'avait que des
-conjectures vagues et sans vraisemblance. Ce qui faisait croire qu'il
-n'avait pas été mis à mort, c'était la politique du baron dont le
-violent amour pour Marie n'était plus alors un mystère. Alleyn employa
-inutilement tous les stratagèmes que l'invention put lui suggérer pour
-découvrir la prison du comte. Enfin, forcé de remettre à Malcolm le
-message dont il était chargé, il demanda pour préliminaire qu'Osbert fût
-amené sur les remparts, afin de faire voir à ses vassaux qu'il était
-encore en vie. Il espérait que cette mesure lui fournirait quelque moyen
-de découvrir le lieu de sa détention, se proposant d'observer avec la
-plus scrupuleuse attention l'endroit où il se retirerait.
-
-Le comte parut sain et sauf sur les remparts. A sa vue ses vassaux
-firent retentir les airs de leurs cris pour témoigner leur allégresse;
-le baron était à ses côtés, et les regarda d'un air de mépris. Alleyn
-s'approcha des murailles et remit le message de Maltida. Osbert frémit
-de son contenu; il prévit qu'une délibération annonçait une soumission,
-Déchiré par cette pensée, il jura tout haut qu'il ne survivrait jamais à
-une pareille infamie; s'adressant ensuite à Alleyn, il lui commanda de
-retourner sur-le-champ vers la comtesse, et de lui dire de ne point se
-soumettre à des conditions aussi humiliantes, à moins qu'elle ne voulût
-sacrifier ses deux enfans à l'assassin de leur père. Ces paroles
-excitèrent un sourire de triomphe sur le visage du baron, et il se
-tourna en gardant un silence dédaigneux. Les gardes reconduisirent
-Osbert dans sa prison; mais tous les efforts de son ami, pour découvrir
-le chemin qu'ils prenaient, furent inutiles; la hauteur des murs les fit
-bientôt disparaître à ses yeux.
-
-Alleyn nous fournit un exemple de la fermeté et de la constance avec
-lesquelles une ame énergique poursuit un objet favori; des circonstances
-fâcheuses peuvent venir à la traverse, le manque de succès peut
-momentanément arrêter ses progrès; mais elle s'élève au-dessus de tout
-obstacle, et pour parvenir à ses fins, elle va même au-delà des bornes
-de la possibilité. Ce jeune homme ne désespérait pas encore; mais il ne
-savait de quelle manière il devait agir.
-
-En passant près d'une fenêtre, Osbert fut surpris d'y apercevoir deux
-dames: malgré l'agitation de son esprit, il les reconnut pour les mêmes
-personnes qu'il avait observées des grilles de la tour avec tant
-d'émotion, et qui avaient à-la-fois excité sa compassion et sa
-curiosité. Au milieu de sa détresse, la douceur et les grâces de la plus
-jeune avaient souvent occupé sa pensée, et il désirait ardemment
-connaître le sujet de sa douleur; car la mélancolie peinte sur son
-visage annonçait bien qu'elle était malheureuse. Elles observèrent
-Osbert lorsqu'il passa, et leurs yeux exprimèrent la pitié que sa
-situation leur inspirait. Il les fixa tendrement, et de retour dans sa
-prison, il fit de nouvelles questions sur leur compte; mais on continua
-de garder un silence inflexible à cet égard.
-
-Un jour qu'il était enseveli dans ses réflexions, ses yeux se fixèrent
-involontairement sur un panneau du lambris de sa prison: il remarqua
-qu'il était autrement fait que les autres et que sa projection était
-tant soit peu plus grande; une lueur d'espérance s'empara de son esprit,
-et il se leva pour l'examiner. Il vit qu'il était environné d'une fente,
-et en le poussant avec les mains, il s'ébranla. Certain qu'il y avait
-quelque chose de plus qu'un panneau, il y employa toute sa force; mais
-il ne produisit aucun autre effet. Après avoir inutilement tenté de
-l'enlever de différentes manières, il abandonna l'entreprise, et revint
-s'asseoir triste et désespéré. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il
-pensât davantage au lambris. Ne voulant cependant pas renoncer à cette
-dernière espérance, il fit un nouvel examen, et en s'efforçant
-d'ébranler le panneau, son pied donna par hasard contre un endroit qui
-le fit ouvrir à l'instant. Il y avait dans l'intérieur un ressort caché
-qui le tenait attaché, et en pressant une certaine partie du panneau, il
-s'ouvrait de lui-même; c'était cette partie que le pied du comte avait
-touchée.
-
-Cette découverte lui causa une joie inexprimable. Il vit alors devant
-lui un vaste appartement semblable à celui qui formait sa prison; ses
-fenêtres hautes et arquées étaient ornées de verre peint; son pavé était
-de marbre, et cet endroit paraissait être les restes d'une église
-abandonnée. Osbert traversa, en hésitant, sa longue nef, et parvint à
-une grosse porte de chêne à deux battans qui terminait cette pièce
-lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue et spacieuse galerie; ses
-fenêtres, aussi gothiques que celles de l'église, étaient couvertes d'un
-lierre épais qui en écartait pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta
-quelques tems à l'entrée, incertain s'il devait aller plus loin; il
-écouta, et n'entendant aucun bruit dans sa prison, il continua. La
-galerie aboutissait à gauche en tournant, à un grand escalier fort
-ancien et, en apparence, très-négligé, qui conduisait à une salle en
-bas; à droite était une porte basse et peu éclairée.
-
-Osbert craignant d'être découvert, passa l'escalier et ouvrit la porte.
-Alors une file de superbes appartemens magnifiquement meublés se
-présenta à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir qui que ce fût;
-mais, après avoir traversé la seconde chambre, il entendit les sanglots
-d'une personne qui pleurait. Il s'arrêta un moment, ne sachant s'il
-devait continuer; une curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, et il
-entra dans un appartement où étaient assises les belles étrangères, dont
-la vue avait fait tant d'impression sur lui.
-
-La plus âgée des dames fondait en larmes, et sur une table à côté d'elle
-étaient une cassette et quelques papiers ouverts. La plus jeune était
-tellement occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas attention à l'entrée
-du comte. Dès que la première l'eut aperçu, elle se leva tout en
-désordre, et la surprise qui éclata dans ses jeux semblait demander
-l'explication d'une visite si extraordinaire. Osbert, étonné de ce qu'il
-venait de voir, fit quelques pas en arrière, dans l'intention de se
-retirer; mais se rappelant que cette intrusion exigeait des excuses, il
-revint. La grace avec laquelle il s'excusa, confirma l'impression que sa
-figure avait faite sur l'esprit de Laure (tel était le nom de la jeune
-dame) qui, en levant la tête, laissa apercevoir une physionomie où l'on
-découvrait un heureux mélange de dignité et de douceur. Elle avait
-environ vingt ans, était de moyenne taille, extrêmement délicate et
-très-bien faite. Le coloris de sa jeunesse avait une teinte de
-mélancolie douce et réfléchie qui donnait une expression
-très-intéressante à ses grands yeux bleus; ses traits étaient en partie
-cachés par ses beaux cheveux bruns qui, après avoir formé nombre de
-boucles autour de son visage, descendaient sur son sein: toutes les
-grâces d'un sexe aimable étaient réunies dans sa personne, et la majesté
-naturelle de son maintien démontrait la pureté et la noblesse de son
-ame. Lorsqu'elle aperçut le comte, une faible rougeur se répandit sur
-ses joues, et elle quitta involontairement le dessin auquel elle était
-occupée.
-
-Si la simple vue de Laure fut capable de faire impression sur le coeur
-d'Osbert, il en devint bien plus fortement épris quand il put contempler
-sa beauté. Il s'imagina que le baron charmé par ses attraits l'avait
-fait tomber dans quelques-uns de ses pièges et la retenait malgré elle
-dans le château. La tristesse peinte sur son visage et le mystère qui
-semblait l'environner, le confirmèrent dans cette conjecture. Plein de
-cette idée, ses souffrances lui inspirèrent la plus grande compassion,
-et l'amour qui brûlait alors dans son coeur vint bientôt se réunir à ce
-sentiment. Dans ce moment il oublia le danger de sa situation; il oublia
-même qu'il était prisonnier, et, ne pensant qu'aux moyens d'adoucir les
-chagrins de cette infortunée, il ne se laissa point arrêter par une
-fausse délicatesse, et il résolut, s'il était possible, de connaître la
-cause de ses malheurs.
-
-S'adressant donc à la baronne: «Madame, dit-il, si je pouvais en aucune
-manière alléger des peines que je ne saurais affecter de ne point
-apercevoir et qui m'ont si vivement touché, je regarderais ce moment
-comme le plus heureux de ma vie; d'une vie, hélas! qui n'a déjà été que
-trop marquée au coin du malheur. Mais le malheur ne m'a point été
-inutile, puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». La baronne
-n'ignorait pas le caractère et les malheurs du comte. Victime elle-même
-de l'oppression, elle savait plaindre les souffrances des autres. Elle
-avait toujours senti une tendre compassion pour les malheurs d'Osbert,
-et elle ne put s'empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance pour
-l'intérêt qu'il voulait bien prendre à ses chagrins. Elle lui témoigna
-sa surprise de le voir ainsi en liberté; mais apercevant les fers qu'il
-avait aux mains, elle tressaillit d'effroi et devina une partie de la
-vérité.
-
-Il lui raconta la découverte du panneau qui lui avait fait trouver le
-chemin de son appartement. L'idée de faciliter son évasion se présenta
-d'abord à l'esprit de la baronne; mais sa propre situation ne tarda pas
-à lui en faire voir l'inutilité, et elle fut contrainte d'abandonner une
-pensée que lui avaient inspirée la vénération qu'elle avait pour le
-caractère du feu comte, et l'intérêt qu'elle prenait à son fils; elle
-lui témoigna le plus vif chagrin de ne pouvoir le servir, et l'informa
-que sa fille et elle étaient aussi prisonnières; que leur liberté ne
-s'étendait pas au-delà des murs du château, et qu'il y avait quinze ans
-qu'elles étaient sous la verge de la tyrannie.
-
-Le comte exprima l'indignation que ce récit lui inspirait, assura la
-baronne qu'elle pouvait compter sur sa discrétion, et la pria, si cette
-relation ne lui était pas trop pénible, de l'informer au moins comment
-elle avait eu le malheur de tomber au pouvoir de Malcolm. La baronne
-craignant pour la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger d'être
-découvert en restant plus long-tems hors de sa prison; et, le remerciant
-encore une fois de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à ses
-souffrances, l'assura de ses souhaits les plus sincères pour sa
-délivrance, et lui promit que, si jamais l'occasion s'en présentait,
-elle lui ferait connaître les tristes particularités de ses aventures.
-Les yeux du comte lui témoignèrent sa reconnaissance d'une manière plus
-expressive que sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, en tremblant,
-la permission de renouveler ses visites, ce qui lui procurerait quelques
-intervalles de consolation pendant la triste captivité à laquelle il
-était condamné. La baronne, par pitié pour ses souffrances, consentit à
-sa demande. Osbert partit en jetant sur Laure un regard tendre et
-douloureux; il était néanmoins content de ce qui s'était passé et se
-retira dans sa prison en éprouvant un de ces momens de calme qui ne sont
-pas même étrangers aux malheureux.
-
-Il trouva tout tranquille, et après avoir soigneusement fermé le
-panneau, il s'assit pour réfléchir sur le passé et penser à l'avenir. Il
-se flatta que la découverte du panneau pourrait faciliter son évasion;
-les ombres du désespoir dont son esprit avait si récemment été enveloppé
-se dissipèrent peu-à-peu, et lui laissèrent entrevoir un horizon plus
-flatteur; mais, hélas! ces brillantes espérances s'évanouirent comme un
-songe. Il se rappela que ce château était environné de gardes dont la
-vigilance était assurée par la sévérité du baron; que les belles
-étrangères qui avaient pris un si tendre intérêt à son sort étaient
-comme lui prisonnières, et qu'il ne connaissait pas un soldat généreux
-qui voulût lui enseigner les passages secrets du château et
-l'accompagner dans sa fuite. Son imagination était pleine de l'image de
-Laure; en vain s'efforça-t-il de se cacher à lui-même la vérité, son
-coeur trahissait constamment les sophismes de ses argumens. Il avait,
-sans le savoir, bu à la coupe de l'amour, et il était forcé d'avouer son
-indiscrétion. Il ne put cependant se résoudre à écarter de son coeur ce
-poison délicieux; il ne put se résoudre à ne plus la voir. Les
-appréhensions pénibles pour sa sûreté qu'éprouverait la baronne, s'il ne
-profitait pas de la permission qu'il avait si ardemment sollicitée; le
-manque de respect que cette conduite manifesterait; la violente
-curiosité de connaître l'histoire de ses malheurs; le vif intérêt avec
-lequel il apprendrait quelles étaient les relations de Laure et du
-baron, et l'espoir extravagant et trompeur de pouvoir leur être utile,
-le déterminèrent à renouveler sa visite. Sous ces illusions il cachait
-le principal motif qui l'engageait à cette entrevue.
-
-Cependant Alleyn était de retour au château d'Athlin où il avait
-communiqué la résolution d'Osbert, qui n'avait servi qu'à aggraver la
-détresse des infortunées qui l'habitaient. Mais pour ne point leur faire
-perdre toute espérance, il leur avait caché que le comte n'était plus
-dans la tour; il méditait en silence et presque sans espoir sur les
-moyens de découvrir sa prison, et il tâchait de donner à la comtesse et
-à Marie une consolation à laquelle il ne pouvait lui-même prendre part.
-Il alla, sans perdre de tems, trouver les vieillards qu'il avait
-assemblés lors de son départ, et les informa du changement de prison du
-comte: circonstance qui devait pour le présent suspendre leurs
-délibérations. C'est pourquoi il les quitta et se rendit sur-le-champ
-auprès de la tribu, afin de continuer ses recherches. Tous les efforts
-que l'on fit pour se procurer les renseignemens nécessaires, furent
-inutiles.
-
-Le moment fixé pour la réponse de la comtesse approchait; le désespoir
-était peint sur tous les visages, tous les coeurs étaient déchirés des
-plus vives angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles du camp furent
-alarmées par l'approche de quelques hommes dont la voix leur était
-inconnue; craignant une surprise, ils les entourèrent et les
-conduisirent à Alleyn. Ces prisonniers dirent que pour se soustraire à
-la tyrannie de Malcolm ils étaient venus se réfugier dans le camp de ses
-ennemis dont ils déploraient les malheurs et dont ils voulaient défendre
-la cause. Charmé de cette circonstance, sans cependant y croire
-absolument, Alleyn interrogea les soldats touchant la prison du comte.
-Il apprit qu'Osbert avait été transféré dans un endroit du château d'un
-accès très-difficile, et que tout plan d'évasion était impraticable,
-sans l'assistance de quelqu'un bien instruit de tous les détours et
-passages du bâtiment.
-
-Alleyn eut alors une perspective de succès que ses espérances les plus
-exagérées n'avaient encore pu lui présenter. Les soldats promirent
-solemnellement de l'aider de tout leur pouvoir; ils l'informèrent aussi
-qu'il y avait un mécontentement général parmi les vassaux du baron qui
-n'attendaient qu'un moment favorable pour secouer le joug de la tyrannie
-et reprendre les droits de la nature; que les soupçons de Malcolm
-l'excitaient à punir avec la dernière rigueur la moindre apparence
-d'inattention, et qu'étant eux-même condamnés à un châtiment très-sévère
-pour une faute légère, ils avaient tâché de s'y soustraire, ainsi qu'à
-l'oppression future de leur chef, par la désertion.
-
-Alleyn convoqua immédiatement un conseil devant lequel les soldats
-amenés répétèrent leurs premières assertions, et l'un d'eux ajouta qu'il
-avait un frère qui aurait déserté avec eux s'il n'avait point été, ce
-jour-là, de garde auprès du comte: ce qui lui avait fait craindre d'être
-découvert; il ajouta que son frère serait le lendemain de garde à la
-porte du petit pont-levis où il n'y avait que peu de sentinelles; qu'il
-courrait les risques de l'aller trouver, et qu'il était persuadé qu'il
-ne se refuserait pas à favoriser la délivrance du comte. A ces mots le
-coeur d'Alleyn palpita de joie. Il promit à ce brave soldat une grande
-récompense pour lui et pour son frère, s'ils voulaient tous deux se
-charger de l'entreprise. Son compagnon connaissait parfaitement les
-passages souterrains du rocher; il offrit aussi ses services. Les
-espérances d'Alleyn devenaient à chaque instant plus fondées, et il
-aurait bien voulu dans ce moment pouvoir communiquer à la malheureuse
-famille d'Osbert la joie qui dilatait son coeur.
-
-Le lendemain fut fixé pour commencer l'entreprise, et Jacques chargé de
-faire tous ses efforts pour gagner son frère. Ces préliminaires réglés,
-ils se séparèrent pour aller prendre du repos, mais Alleyn ne put fermer
-l'oeil de la nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de son esprit et
-remplit son imagination des visions les plus agréables; il se
-représentait la réunion du comte avec sa famille; il anticipait les
-remercimens qu'il allait recevoir de la part de l'aimable Marie, et il
-soupirait en réfléchissant que de simples remercimens étaient tout ce
-qu'il avait lieu d'espérer.
-
-A la fin le jour parut et offrit à la tribu une perspective bien
-différente que celle de la veille. Alleyn, impatient de connaître le
-résultat de la rencontre qui devait avoir lieu entre les deux frères,
-trouvait les heures trop longues. La nuit vint enfin seconder ses
-désirs. L'obscurité n'était interrompue que par la faible lueur de la
-lune qui perçait, de tems en tems, à travers les sombres nuages qui
-environnaient l'horizon. Le vent rompait par intervalles le silence des
-ténèbres. Alleyn épiait tous les mouvemens du château; les lumières
-disparurent successivement, l'horloge de la tour sonna une heure; tout
-paraissait tranquille au-dedans, et Jacques marcha vers le pont-levis.
-Ce pont était coupé par le milieu, et la partie du côté de la plaine
-était baissée; Jacques s'avança dessus et appela d'une voix basse, mais
-ferme, Edmund. Point de réponse: il commença à craindre que son frère
-n'eût déjà quitté le château. Il resta quelque tems en suspens avant de
-répéter son appel, et il entendit qu'on tirait doucement les verroux de
-la porte du pont-levis; alors Edmund parut.
-
-Il fut surpris de trouver Jacques et lui commanda de fuir à l'instant
-pour éviter le danger qui le menaçait. Le baron, irrité de la fréquente
-désertion de ses soldats, avait envoyé des gens à leur poursuite et
-promis des récompenses considérables à ceux qui arrêteraient les
-déserteurs. Ce discours n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques; il
-resta, résolu d'en venir à ses fins. Heureusement les sentinelles de
-garde avec Edmund étaient toutes ensevelies dans un profond sommeil, par
-l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée pour faciliter son
-évasion: ce qui fit que les deux frères continuèrent, à voix basse, leur
-conversation, sans être interrompus.
-
-Edmund ne voulait pas différer plus long-tems sa fuite, et n'avait point
-assez de fermeté pour courir les dangers de l'entreprise. L'appât de la
-récompense éveilla cependant son courage, et il se laissa persuader; il
-connaissait bien toutes les avenues souterraines du château; la seule
-difficulté qui restait à surmonter était de tromper la vigilance des
-autres sentinelles, et il ne croyait pas possible que le comte quittât
-sa prison sans être aperçu. Les soldats qui devaient, la nuit suivante,
-monter la garde avec lui, étaient dans d'autres parties du château
-qu'ils ne devaient quitter qu'au moment où on les placerait à la prison:
-il était donc difficile de leur administrer cette même potion qui avait
-engourdi les sens de ses camarades. Se fier à leur intégrité et
-s'efforcer de les séduire, eût été mettre sa vie à leur disposition et
-probablement aggraver les maux du comte. Ce projet était environné de
-trop de dangers pour le hasarder, et leur imagination ne leur en offrait
-point de plus probable.
-
-Il fut néanmoins convenu que, la nuit suivante, Edmund saisirait un
-moment favorable pour faire part au comte des desseins de ses amis et
-pour le consulter sur les moyens de les mettre à exécution. D'après
-cette résolution, Jacques revint sain et sauf à la tente d'Alleyn où
-étaient assemblés les chefs de la tribu qui attendaient son retour avec
-la plus vive inquiétude. Le rapport du soldat affaiblit considérablement
-les espérances de ce jeune homme; la vigilance avec laquelle la prison
-était gardée, paraissait rendre toute évasion impraticable. Il était
-cependant condamné à rester dans cette cruelle incertitude pendant près
-de trois jours, en attendant qu'Edmund fût de nouveau au poste du
-pont-levis et put communiquer avec son frère. Mais Alleyn ne se doutait
-pas d'une circonstance qui aurait absolument anéanti toutes ses
-espérances, et dont les suites pouvaient ruiner tous leurs projets. Une
-sentinelle postée sur la partie du rempart qui dominait le pont-levis
-avait été alarmée par le bruit des verroux, et, s'étant approchée des
-murailles, avait aperçu un homme sur la moitié du pont qui était au-delà
-du fossé, conversant avec quelqu'un de l'intérieur. Elle s'était avancée
-autant que les murailles le lui avaient permis, et avait fait tous ses
-efforts pour entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité de la nuit l'avait
-empêchée de reconnaître la personne qui était sur le pont; mais elle
-avait très-bien distingué la voix d'Edmund. Fort surprise de ce qui se
-passait, elle donna toute son attention à découvrir le sujet de leur
-conversation. La distance que la moitié du pont levé laissait entre les
-deux frères, les obligeait de parler plus haut qu'ils n'auraient fait
-sans cette circonstance, et la sentinelle en entendit assez pour être
-instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion du comte; que cette
-entreprise devait avoir lieu la nuit qu'Edmund serait de garde à la
-prison, et que quelques amis du comte l'attendraient dans les environs
-du château. Cet homme garda tout cela dans sa mémoire, et, le lendemain
-matin, il en fit part à ses camarades.
-
-Le lendemain, vers le soir, le comte, cédant à l'impulsion de son coeur,
-ouvrit de nouveau son panneau, et s'avança vers les appartemens de la
-baronne. Elle le reçut avec des marques de satisfaction, tandis que le
-plaisir de l'innocence, peint sur le visage de Laure, témoignait que son
-coeur, jusqu'ici en proie à la douleur, éprouvait dans ce moment une
-sensation délicieuse. Osbert lui rappela sa promesse, que le désir
-d'exciter la compassion de ceux que l'on estime et le plaisir
-mélancolique que l'on trouve à se retracer le tableau d'un bonheur
-passé, lui avaient fait donner. S'étant efforcée de composer ses esprits
-que le souvenir de ses souffrances passées avait ébranlé, elle lui fit
-la relation suivante.
-
-
-_Fin de la première Partie._
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne
-(1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les Chateaux d'Athlin et de Dunbayne, by Anne Radcliffe.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2),
-Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
- Par Anne Radcliffe. Traduite de l'Anglais.
-
-Author: Ann Radcliffe
-
-Illustrator: Claude-Louis Desrais
-
-Translator: François Soulès
-
-Release Date: September 20, 2020 [EBook #63248]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>LES CHATEAUX<br />
-<span class="large">D'ATHLIN</span><br />
-ET DE DUNBAYNE,</h1>
-
-<p class="c"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les Montagnes
-d'Écosse.</i></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Par</span> ANNE RADCLIFFE.</p>
-
-<p class="c"><i>Traduite de l'Anglais.</i></p>
-
-<p class="c">PREMIÈRE PARTIE.</p>
-
-<p class="c large"><i>A PARIS</i>,</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td rowspan="2" class="mid">Chez <span class="huge">{</span></td>
-<td><span class="sc">Testu</span>, Imprimeur, rue Hautefeuille, n<sup>o</sup>. 14.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Delalain</span>, jeune, Libraire,
-rue Saint-Jacques, n<sup>o</sup>. 12.</td></tr>
-</table>
-<p class="c">M. DCC. XCVII.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit
-quelques pas en arrière.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LES CHATEAUX<br />
-<span class="large">D'ATHLIN</span><br />
-<span class="small">ET DE</span><br />
-DUNBAYNE;</p>
-
-<p class="c large"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les
-Montagnes d'Ecosse.</i></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER.</h2>
-
-<p class="d"><i>Situation du Château d'Athlin.&mdash;Douleur
-de ceux qui l'habitent, causée
-par la mort du comte, tué jadis par
-Malcolm, chef de la tribu de Dunbayne&mdash;Vie
-retirée de Maltida, veuve
-du Comte.&mdash;Premières années de ses deux
-enfans, Osbert et Marie.&mdash;Le jeune
-Alleyn.&mdash;Commencement de l'amitié
-d'Osbert et d'Alleyn.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">S</span>ur la côte orientale de l'Ecosse,
-en approchant vers le nord, au milieu
-du site, le plus romantique des montagnes,
-se trouve le château d'Athlin,
-bâti sur le sommet d'un roc, dont la
-base est dans la mer. Cet édifice est vénérable
-par son antiquité et sa structure
-gothique, mais plus encore par
-les vertus qu'il renferme. C'est là que
-résident la veuve, encore belle, et les
-enfans du comte d'Athlin, qui périt de
-la main de Malcolm, l'un des chefs
-voisins, orgueilleux, oppresseur, vindicatif,
-et vivant au milieu de tout
-le faste de la puissance féodale, à peu
-de distance d'Athlin. Des usurpations
-sur le domaine d'Athlin donnèrent naissance
-à l'animosité qui éclata entre
-les deux chefs. Leurs tribus en vinrent
-souvent aux mains, et ceux d'Athlin
-sortirent presque toujours victorieux de
-ces combats. Malcolm, dont la fierté
-était blessée par les défaites de ses vassaux,
-et l'ambition réfrénée par la
-puissance du comte, conçut pour lui
-cette haine mortelle que la résistance
-à des passions favorites excite naturellement
-dans une ame comme la sienne,
-dominée par l'arrogance et peu accoutumée
-à la contradiction; il résolut la
-mort d'Athlin. Son projet fut exécuté
-avec la ruse qui forme le trait principal
-de son caractère. Dans un combat où se
-trouvaient les deux chefs en personne,
-il parvint à envelopper le comte accompagné
-seulement d'une faible partie de
-sa troupe, et le tua. La mort d'Athlin
-fut bientôt suivie de la déroute générale
-de sa tribu qui éprouva un carnage
-affreux, et dont un petit nombre,
-échappé avec peine, vint apprendre à
-Maltida cet horrible événement. Maltida,
-accablée par ce récit, et privée,
-par la perte des siens, de l'espoir de
-réussir dans sa vengeance, s'abstint
-de sacrifier la vie du reste de ses vassaux;
-elle se résigna à supporter en
-silence ses infortunes.</p>
-
-<p>Inconsolable de la mort de son époux,
-Maltida se déroba aux regards du public,
-et prit le parti de se confiner dans
-son antique manoir. Là, au milieu de
-sa famille et de ses vassaux, elle se
-dévoua toute entière à l'éducation de
-ses enfans. Un fils et une fille lui restaient
-pour partager ses soins; et leurs vertus
-qui se montraient chaque jour davantage,
-promettaient de la récompenser
-de sa tendresse. Osbert était dans sa
-dix-neuvième année; il tenait de la
-nature un esprit ardent, susceptible
-de tous les genres de connaissances;
-l'éducation avait ajouté à cet avantage,
-celui de donner de l'étendue et de
-la délicatesse à ses idées. Son imagination
-était animée, brillante; et
-son c&oelig;ur, qui n'avait point encore
-été refroidi par le malheur, était ouvert
-à une chaleureuse bienfaisance.</p>
-
-<p>Lorsque nous entrons sur le théâtre
-du monde, l'imagination de la jeunesse
-embellit chaque scène, et notre ame
-se répand sur tout ce qui nous environne.
-Un sentiment de bienveillance
-nous porte à croire que chaque être
-que nous rencontrons est bon, et à
-nous étonner que tout être bon ne soit
-pas heureux. L'indignation s'empare
-de nous au récit d'une injustice et à
-l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle
-de l'infortune fait couler nos larmes,
-doux tribut de notre pitié; une action
-vertueuse dilate notre c&oelig;ur: nous bénissons
-celui qui l'a faite, et nous nous
-en croyons capables. Mais quand nous
-avançons dans la vie, notre imagination
-est forcée d'abandonner une partie
-de ces douces chimères; le triste chemin
-de l'expérience nous conduit à la
-vérité, et les objets sur lesquels nous
-portions n'aguères un regard bienveillant,
-sont examinés d'un &oelig;il sévère.
-Alors une scène toute différente
-se présente. Où était le doux sourire,
-se trouvent l'humeur et le chagrin; une
-ombre épaisse a remplacé la brillante
-clarté, et des passions misérables, ou
-une repoussante apathie, dégradent les
-traits des principaux personnages. Nous
-nous détournons avec effroi d'un tableau
-si triste, et essayons de rappeler
-les illusions de nos premières années;
-mais, hélas! elles ont disparu pour
-jamais. Contraints de voir les objets
-tels qu'ils sont véritablement, leur difformité
-nous devient par degrés moins
-pénible. Une fréquente irritation détruit
-la susceptibilité morale, et bientôt
-confondus dans le monde, nous grossissons
-le nombre de ceux qui lui
-rendent un culte.</p>
-
-<p>Marie avait dix-sept ans; elle joignait
-aux perfections, qui sont communément
-l'apanage de l'âge mûr, la touchante
-simplicité de la jeunesse. Les
-grâces de sa figure n'étaient inférieures
-qu'à celles de son esprit qui donnait
-à toute sa personne une inimitable
-expression.</p>
-
-<p>Douze années s'étaient écoulées
-depuis la mort du comte. Le tems,
-dont l'effet est d'émousser la pointe aiguë
-de la douleur, avait changé celle de
-Maltida en une mélancolie douce qui
-donnait quelque chose de touchant à
-la dignité naturelle de son caractère.
-Jusqu'à ce jour elle ne s'était occupée
-que de cultiver ces vertus, dont
-la nature avait si libéralement doué
-ses enfans, et qui s'étaient encore
-accrues par ses soins; mais son c&oelig;ur
-venait de s'ouvrir à des sollicitudes
-toutes nouvelles. Ces enfans chéris
-étaient parvenus à un âge dangereux,
-et par sa tendre susceptibilité, et par
-l'empire quel imagination laisse prendre
-aux passions. On voit trop souvent que
-les impressions reçues à cette époque
-de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il
-était d'ailleurs pour cette tendre mère,
-qui n'existait que dans ses enfans, un
-sujet tout particulier d'alarmes.</p>
-
-<p>Depuis le moment où Osbert avait
-été informé des détails de la mort de
-son père, il brûlait de la venger. Le
-comte, par son sage gouvernement,
-s'était fait adorer de sa tribu. Tous
-voulaient punir Malcolm. Enchaînés
-par la généreuse compassion de la comtesse,
-ils faisaient taire leurs murmures,
-mais ils se flattaient que leur jeune
-chef les conduirait un jour à la victoire
-et à la vengeance. Le tems leur
-semblait s'approcher où il leur serait
-permis de se consoler de leurs longues
-souffrances. Le c&oelig;ur maternel de Maltida
-ne lui permettait pas de songer à exposer
-son fils et ses vassaux; aussi défendit-elle
-à Osbert de tenter les hasards
-des combats. Il se soumit en silence à
-ce qui était exigé de lui, et s'efforça, en
-se livrant à ses études favorites, de réprimer
-son penchant pour les armes.
-Osbert possédait tous les talens qui conviennent
-à un homme de son rang,
-mais il excellait surtout dans les exercices
-militaires. Son ame noble paraissait
-s'y complaire d'une façon toute particulière;
-et il goûtait un secret plaisir,
-en songeant que l'habileté qu'il s'y était
-acquise pourrait un jour le servir dans
-son dessein d'obtenir justice de la mort
-de son père. Sa brûlante imagination lui
-faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait
-lui-même. Il aimait à errer au milieu
-des grandes scènes que les montagne
-présentent à chaque pas, et qui, par la
-sauvage variété que la nature y déploie,
-sont propres à inspirer l'enthousiasme.
-Cherchant des tableaux grands et terribles,
-il négligeait ceux qui n'étaient que
-doux, et souvent entraîné par le besoin
-que son imagination éprouvait d'être
-fortement frappée, il allait s'égarer au
-milieu d'effrayantes solitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un jour, dans une de ses courses,
-après avoir fait plusieurs milles sur
-des montagnes couvertes de bruyères,
-d'où son &oelig;il ne découvrait plus que les
-confins de la nature cultivée, des rochers
-entassés sur des rochers, de hautes cataractes
-et de vastes déserts, il ne reconnut
-plus le chemin qu'il venait de se
-frayer. C'était en vain qu'il portait
-ses regards sur tous les objets qu'il
-pouvait découvrir. Pour la première
-fois son c&oelig;ur éprouva la crainte.
-Nulle part il n'apercevait de traces
-d'hommes; l'affreux silence de ces lieux
-n'était interrompu que par le bruit de
-la chute des torrens et le cri des oiseaux
-de proie qui traversaient les airs au-dessus
-de sa tête. Il se mit lui-même à
-crier, et les profonds échos des montagnes
-répondirent seuls à sa voix. Pendant
-quelque tems il demeura immobile
-et dans le silence. Cet état eut d'abord
-son charme, mais bientôt il devint
-si pénible, qu'il ne put plus le supporter.
-Abattu et presque sans espoir,
-il chercha à retourner sur ses pas:
-rien de ce qu'il rencontrait ne lui
-semblait avoir déjà frappé sa vue.
-Enfin, après avoir long-tems erré, il
-arriva à un sentier étroit dans lequel il
-entra, succombant sous la fatigue de
-ses inutiles recherches. A peine eut-il
-fait quelques pas, qu'une ouverture qui
-perçait un rocher lui laissa voir un site
-plein de beautés. C'était une vallée
-entourée d'énormes rocs, dont la base
-était ombragée par d'épais sapins. Un
-torrent se précipitait de leur sommet,
-et roulant avec impétuosité au travers
-de ces bois majestueux, allait se jeter
-dans un vaste lac qui occupait le milieu
-de la vallée, et qu'on voyait se perdre
-dans les gorges lointaines des montagnes.
-De nombreux troupeaux de brebis
-erraient sur une riche pelouse. L'&oelig;il
-d'Osbert fut délicieusement affecté en
-découvrant des habitations humaines:
-quelques chaumières bien tenues étaient
-éparses çà et là, non loin du lac. Son
-c&oelig;ur éprouva une sensation de joie
-si vive, qu'il oublia d'abord qu'il
-avait à chercher la route par laquelle
-on pouvait arriver à cet Elisée. Il
-commençait à s'en occuper lorsque
-son attention fut attirée par un jeune
-habitant des montagnes, qui s'avança
-vers lui d'un air de bienveillance et
-s'offrit à le conduire à sa demeure,
-dès qu'il eut appris sa peine. Osbert
-accepta cette invitation; ils descendirent
-ensemble de la montagne, en prenant
-de longs circuits, par un sentier
-rude et couvert. Arrivés à une des
-chaumières qu'Osbert avait aperçues
-de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune
-montagnard présenta son hôte à son
-père qui était un vénérable vieillard.
-Des rafraîchissemens furent apportés
-par une jeune fille d'une figure gracieuse;
-Osbert, après en avoir pris quelques-uns,
-et être demeuré quelques momens
-dans cette maison, partit accompagné
-d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait
-voulu être son guide. Tous deux cherchèrent
-à tromper la longueur de la marche
-par la conversation. Osbert prenait
-un vif intérêt à son compagnon dans
-lequel il découvrait une ame élevée et
-des sentimens entièrement analogues
-aux siens. Pendant leur route ils passèrent
-à peu de distance du château
-de Dunbayne; cette vue jetta Osbert
-dans d'amères pensées, et il lui échappa
-un mouvement brusque et involontaire.
-Alleyn fit quelques observations sur la
-mauvaise politique d'un chef oppresseur,
-et cita, comme un exemple, le
-baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui
-appartiennent, et elles suffisent à peine
-pour nourrir ses misérables vassaux
-qui, gémissant sous la plus cruelle
-exaction, négligent de les cultiver, et
-privent ainsi leur seigneur de beaucoup
-de richesses: la tribu menace de se soulever
-et de se faire justice elle-même par
-la voie des armes. Le baron, plein
-d'une arrogante confiance, se rit de
-leurs plaintes, et ignore son danger.
-Si une insurrection vient à éclater,
-d'autres tribus s'empresseront de se réunir
-à celle-ci pour opérer sa ruine et
-frapper du même coup le tyran et l'assassin».
-Etonné de l'esprit d'indépendance
-qui régnait dans ce discours,
-prononcé avec une énergie peu commune,
-Osbert sentit battre son c&oelig;ur,
-et le mot, ô mon père! sortit de ses
-lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn
-s'arrêta, incertain de l'effet qu'avait
-produit ce qu'il avait dit, mais au bout
-d'un instant la vérité tout entière se
-découvrit à son esprit. Il reconnut le
-fils de ce chef, qu'on lui avait appris
-à aimer dès sa plus tendre enfance, et
-dont l'histoire était gravée dans son
-c&oelig;ur; il voulut se précipiter à ses
-pieds et embrasser ses genoux: Osbert
-le retint. L'étonnement dans lequel
-était plongé le jeune comte, cessa
-bientôt lorsqu'il eut entendu ces
-mots qui remplirent ses yeux tout
-à-la-fois de larmes de joie et de
-tristesse. «Il est d'autres tribus prêtes,
-comme la vôtre, à venger les offenses
-du noble comte d'Athlin; les Fitz-Henrys
-seront toujours les amis du
-la vertu». L'air du jeune montagnard,
-pendant qu'il parlait, était plein d'une
-dignité profondément sentie, et ses yeux
-animés de la fierté qui sied à la vertu.
-L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux
-propos; mais l'image de sa mère
-en larmes vint tout-à-coup tempérer
-son ardeur. «O mon ami! reprit-il,
-peut-être un jour votre zèle sera accepté
-avec toute la chaleur de la reconnaissance
-qu'il mérite. Des circonstances
-particulières ne me permettent pas d'en
-dire à présent davantage». Et l'attachement
-d'Alleyn pour son père pénétra
-jusqu'au fond de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le jour était déjà avancé à leur
-arrivée au château; il fut décidé
-qu'Alleyn y demeurerait la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE II.</h2>
-
-<p class="d"><i>Fête annuelle du château d'Athlin: son
-origine.&mdash;La tribu désire venger la
-mort du Comte, et seconde le projet
-d'Osbert.&mdash;Alarmes de Maltida et de
-Marie au sujet d'Osbert.&mdash;Alleyn devient
-amoureux de Marie.&mdash;Osbert et
-Alleyn attaquent le Château de Dunbayne,
-résidence de Malcolm.&mdash;Ils
-sont faits prisonniers.&mdash;Douleur de
-Maltida et de Marie; tendre pitié de
-celle-ci pour Alleyn.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e jour suivant était destiné à célébrer
-la fête annuelle que le comte donnait
-à ses vassaux; il ne voulut pas
-consentir au départ d'Alleyn. La grande
-salle du château fut remplie de tables,
-et la danse et la joie se trouvèrent partout.
-C'était l'usage que la tribu s'assemblât
-en armes, parce que, deux siècles
-auparavant, elle avait été surprise
-à pareil jour par une tribu ennemie, et
-l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir
-de cet événement.</p>
-
-<p>Le matin fut consacré aux exercices
-militaires, dans lesquels d'honorables
-prix, destinés à ceux qui se distinguaient
-le plus, excitaient l'émulation. Des remparts
-du château, la comtesse et son
-aimable fille regardaient les exploits qui
-avaient lieu dans la plaine. Leur attention
-était excitée, et leur curiosité vivement
-piquée par l'aspect d'un étranger
-qui maniait l'arc et la lance avec une
-grande dextérité, et sortait vainqueur
-de tous les combats. Cet étranger
-était Alleyn; il reçut des mains du
-comte, suivant la coutume, la palme
-de la victoire, et tous les spectateurs
-furent charmés de son maintien plein
-d'une dignité modeste.</p>
-
-<p>Le comte assista à la fête. Comme
-elle finissait, chacun des hôtes, saisissant
-son verre de la main gauche, tandis
-que de la droite il tirait son épée,
-but à la mémoire de son défunt chef.
-La salle retentit d'un cri général, et
-ce cri parut à Osbert le tocsin de la
-guerre. Tous les membres de la tribu se
-prirent par la main et burent à l'honneur
-du fils de leur dernier chef. Le
-jeune Thane comprit ce signal, et bientôt
-toute espèce de considération eut cedé
-chez lui au désir de venger son père.
-Il se leva et adressa à sa tribu un
-discours rempli du feu de la jeunesse
-et de l'indignation de la vertu. Pendant
-qu'il parlait, la contenance de
-ses vassaux annonçait toute l'impatience
-de la joie; et dès qu'il eut cessé,
-un long murmure d'applaudissement se
-fit entendre dans l'assemblée. Alors
-chaque homme, croisant son épée avec
-celle de son voisin, jura, par ce gage
-sacré, de ne point abandonner la cause
-dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce
-que la vie de l'ennemi commun eût
-acquitté la dette qu'il devait à la justice
-et à la vengeance.</p>
-
-<p>Le soir, les femmes et les filles des
-paysans vinrent au château et prirent
-part à la fête. C'était la coutume que
-la comtesse et ses femmes observassent
-d'une galerie les diverses cercles qui se
-réunissaient pour la danse et le chant,
-et la fille du château devait exécuter une
-danse écossaise avec le vainqueur de la
-matinée. Bientôt Alleyn aperçut la
-charmante Marie, conduite par le
-comte, qui la lui venait présenter; elle
-reçut l'hommage d'Alleyn avec une
-grace aimable. Son habit était celui que
-portent les jeunes filles des montagnes,
-et ses cheveux, tombant en tresses sur
-son col, avaient, pour tout ornement,
-une simple guirlande de roses: elle
-dansa avec la légéreté que les poëtes
-donnent aux graces. L'admiration des
-spectateurs était partagée entre elle
-et l'étranger vainqueur. Marie, après
-avoir dansé, se retira dans la galerie; et
-chacun, si l'on en excepte le comte et
-Alleyn, passa le reste de la soirée dans
-les transports de la joie. Tous deux
-avaient des motifs différens d'inquiétude.
-Osbert rappelait dans son esprit
-les événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir
-les desseins que la piété filiale
-lui avait imposés, mais il redoutait
-l'effet que leur révélation devait avoir
-sur le tendre c&oelig;ur de Maltida. Cependant
-il se décida à les lui apprendre
-dès le lendemain, et à tenter, sous
-peu de jours, le sort des armes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alleyn, dont le c&oelig;ur jusqu'à ce moment
-n'avait été touché que des peines
-des autres, commença à en ressentir
-qui lui étaient propres. Son esprit agité
-lui offrait l'image de Marie: il tentait
-de la bannir; mais ses efforts étaient
-si faibles qu'elle se représentait sans
-cesse. Tout à-la-fois satisfait et triste,
-il ne voulait pas s'avouer à lui-même
-qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois
-ingénieux à nous tromper nous-mêmes.)
-Il se leva à la pointe du jour
-et quitta le château plein d'une vive
-reconnaissance et d'un amour secret,
-pour aller exciter ses amis à la guerre
-qui s'approchait.</p>
-
-<p>Le comte eut un sommeil fort agité.
-Aussitôt après son réveil, il lui fallut
-songer à aller braver la tendre résistance
-de sa mère; il entra chez elle d'un
-pas incertain, et montrant dans sa contenance
-l'émotion de son ame. Maltida
-apprit bientôt de lui ce que son c&oelig;ur
-avait présagé; accablée par ce coup
-terrible, elle tomba sur sa chaise sans
-connaissance. Osbert courut chercher
-des secours, et Marie et les domestiques
-la rappelèrent à la vie et à la
-douleur.</p>
-
-<p>L'esprit d'Osbert était livré au plus
-cruel combat: le devoir d'un fils, l'honneur,
-la vengeance lui commandaient
-de marcher; la tendresse filiale, le
-regret, la pitié lui prescrivaient le contraire.
-Marie était à ses pieds, et serrant
-ses genoux avec toute l'énergie de la
-douleur, elle le suppliait d'abandonner
-son fatal dessein et de sauver ainsi la vie
-à celui des auteurs de ses jours qui avait
-survécu. Ses pleurs, ses soupirs et le
-touchant abandon de son maintien parlaient
-plus énergiquement que sa langue.
-La douleur silencieuse de la comtesse
-était encore plus éloquente. Osbert, en
-jetant les yeux sur elle, fut une fois prêt
-de céder, lorsque l'image de son père
-mourant vint se présenter à son esprit,
-et le rendre à son projet. La tendre Maltida,
-livrée à toute l'inquiétude maternelle,
-voyait déjà son fils au milieu de la
-mêlée, et la mort de son lord retracée
-en ce moment à sa mémoire, réveillait
-les sensations de douleur excitées par
-ce cruel événement, que le tems consolateur
-avait à peine affaiblies. La pitié
-est si aimable dans tous ses développemens,
-que nous nous persuadons qu'elle
-ne peut jamais aller trop loin; mais elle
-devient un vice lorsqu'elle détruit les
-résolutions d'une vertu plus forte. D'austères
-principes prémunirent le c&oelig;ur
-d'Osbert contre son influence et le
-poussèrent à prendre les armes. Il appela
-autour de lui ceux de sa tribu qui lui
-semblaient les plus prudens, et tint un
-conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm
-serait attaqué avec toutes les forces
-qu'on pourrait rassembler et toute la
-promptitude que l'importance d'une
-expédition de cette nature permettait.
-Afin de prévenir les soupçons et les
-alarmes du baron, on arrêta de répandre
-que ces préparatifs avaient pour but
-d'assister un chef éloigné, et qu'au moment
-où la tribu se mettrait en marche,
-elle prendrait une route contraire et se
-dirigerait ensuite, à la faveur de la nuit,
-sur le château de Dunbayne.</p>
-
-<p>Dans le même tems Alleyn s'occupait
-avec ardeur à joindre ses amis à Osbert;
-en peu de jours il en eut rassemblé un
-nombre considérable. Un autre motif
-se confondait dans son c&oelig;ur avec l'enthousiasme
-de la vertu. Ce n'était plus
-le simple attachement à la cause de la
-justice qui le portait à agir; l'espoir de
-se distinguer aux yeux de sa maîtresse,
-d'obtenir son estime par ses services
-empressés, ajoutait une force nouvelle
-à l'impression donnée par la bienveillance.
-La douce idée de mériter la reconnaissance
-de Marie enflammait secrètement
-son ame; car il ignorait encore
-l'impression qu'il avait faite sur son
-c&oelig;ur. Ce fut dans cet état qu'il revint au
-château apprendre au comte que ses
-amis étaient disposés à le suivre toutes
-les fois qu'il en donnerait le signal. Son
-offre fut acceptée avec les égards qu'elle
-méritait, et il retourna tout préparer
-pour le moment de l'attaque.</p>
-
-<p>Quelques jours suffirent à toutes les
-dispositions: Alleyn et ses amis furent
-avertis, et la tribu en armes, ayant le
-jeune comte à sa tête, se mit en marche.</p>
-
-<p>La séparation d'Osbert et de sa famille
-est facile à concevoir; mais tout
-l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha
-point Alleyn de pousser un soupir,
-lorsque ses yeux se séparèrent de
-Marie, qui, sur la terrasse du château
-avec la comtesse, suivit de l'&oelig;il la
-marche de son frère bien aimé, jusqu'à
-ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement
-à sa vue. Marie rentra au château,
-pleurant, et présageant quelque
-grande calamité; elle s'efforça cependant
-de prendre un air tranquille pour
-tromper les craintes de Maltida et la distraire
-de sa douleur. La comtesse, dont
-l'esprit était aussi fort que le c&oelig;ur
-était tendre, n'ayant pu empêcher cette
-périlleuse expédition, avait rassemblé
-tout son courage pour combattre les
-impressions d'une douleur sans fruit, et
-chercher les avantages que l'occasion
-actuelle offrait. Ses efforts ne furent
-point vains; elle conçut que cette entreprise
-devait honorer la mémoire de son
-lord égorgé et faire tomber le châtiment
-sur la tête du meurtrier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut un après midi que le comte
-partit du château. D'abord il suivit une
-route opposée, jusqu'à ce que la nuit
-étant survenue il marcha vers celui de
-Dunbayne. La profonde obscurité du
-tems favorisait son plan qui consistait à
-escalader les murailles, surprendre les
-sentinelles et pénétrer dans la cour intérieure,
-l'épée à la main. Déjà, d'un
-pas pressé on avait fait plusieurs milles,
-à travers d'arides bruyères, sans être
-aidé par le moindre rayon de clarté,
-lorsque tout-à-coup le lugubre son de
-la cloche d'un horloge, qui marquait
-l'heure de la nuit, se fit entendre. Le
-c&oelig;ur de tous battit; ils comprirent qu'ils
-étaient près du séjour du baron. Une
-halte fut ordonnée pour délibérer, et
-l'on arrêta que le comte, accompagné
-d'Alleyn et de quelques hommes de
-choix, irait reconnaître le château,
-pendant que le reste de la troupe demeurerait
-à une légère distance où
-il attendrait un signal. Le comte et son
-petit détachement exécutèrent leur
-marche en silence. Une faible lumière
-qu'ils aperçurent les guida depuis
-la tour de l'horloge jusqu'au château;
-ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses
-murailles, et s'arrêtèrent un moment
-pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun
-mouvement. La nuit couvrait tous
-les objets d'un voile épais, et le silence
-de la mort régnait partout. La situation
-du château fut examinée autant
-que l'obscurité pouvait le permettre.
-C'était un édifice bâti avec une magnificence
-gothique sur un roc élevé et
-dangereux. La hauteur de ses tours, et
-sa vaste étendue déposaient de la puissance
-de ses anciens possesseurs. Le
-roc était environné d'un fossé large,
-mais peu profond, sur lequel gisaient
-deux ponts-levis, l'un du côté du nord
-et l'autre à l'orient; tous deux étaient
-séparés vers le milieu, et avaient une
-moitié baissée du côté de la campagne.
-Le pont placé au nord conduisait
-à la principale porte du château, et
-celui de l'orient à la tour de l'horloge.
-Telles étaient les seules entrées du
-château. Le roc se trouvait presque
-perpendiculaire avec les murailles qui
-étaient hautes et fortes. Après avoir
-considéré cette situation, Osbert,
-et sa troupe, montèrent sur un tertre
-d'où le roc paraissait plus accessible
-et était contigu à la principale porte:
-là ils donnèrent le signal au reste de la
-tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit,
-et jetant dans le fossé des fascines
-qu'elle avait rassemblées, elle en construisit
-un pont sur lequel elle passa,
-et fit ses préparatifs pour gravir le
-roc. Il avait été résolu qu'un parti,
-commandé par Alleyn, escaladerait
-les murailles, surprendrait les sentinelles
-et ouvrirait la porte à la tribu
-qui devait attendre dehors avec le
-comte. Alleyn plaça le premier son
-échelle et monta: il fut suivi bientôt
-par ses compagnons qui, avec beaucoup
-de peine et quelques dangers,
-parvinrent à gagner le sommet des
-remparts. Cette troupe traversa une
-partie de la plate-forme sans entendre
-le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas.
-Tout semblait enseveli dans un sommeil
-profond. Une partie s'approcha de plusieurs
-sentinelles qui étaient endormies
-et s'en saisit. Alleyn et quelques autres
-s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus
-proche et abaisser le pont. Cette opération
-était finie, lorsque tout-à-coup le
-signal de surprise fut donné; la cloche
-d'alarmes sonna, et le château retentit
-du bruit des armes. Ce n'était par-tout
-que tumulte et confusion. Le comte et
-une partie des siens avaient franchi la
-porte, quand soudain ils virent tomber
-la herse; le pont se leva aussitôt, et
-le comte et ses compagnons se trouvèrent
-environnés par une multitude
-armée qui descendait par torrens de tous
-les lieux retirés du château. Surpris,
-mais non intimidé, Osbert se précipita,
-l'épée à la main, et combattit avec une
-valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait
-acquérir une nouvelle vigueur au
-milieu de ce désordre; il combattait
-comme un homme respirant la gloire et
-certain de la victoire: par-tout où il se
-portait la foule se dispersait devant lui.
-Réuni avec le comte il était parvenu
-dans les cours intérieures, où ils cherchaient
-le baron. Tous deux brûlaient
-de satisfaire une juste vengeance et de
-terminer ce combat par la mort de
-Malcolm. Une fois entrés dans les cours,
-les portes se fermèrent sur eux; une
-nombreuse troupe de gardes les pressa de
-toutes parts, et, après une courte résistance
-dans laquelle Alleyn reçut une
-légère blessure, ils furent saisis et faits
-prisonniers de guerre. Le carnage devint
-affreux; les vassaux du baron, remplis
-de furie, étaient insatiables de sang.
-Beaucoup de ceux qui avaient suivi le
-comte furent tués dans les cours ou
-sur la plate-forme; beaucoup, en tentant
-de s'échapper, se précipitèrent des
-remparts, et un grand nombre avait
-péri lors de l'élévation soudaine du pont.
-Une bien faible partie de cette brave
-et généreuse troupe, dévouée à la cause
-de la justice, parvint à s'éloigner des
-murailles, et survécut pour aller porter
-ces terribles nouvelles à la comtesse.
-Le sort du comte était entièrement inconnu
-à ses amis. Une cause particulière
-concourrait à augmenter encore
-leur consternation: c'était l'étonnante
-manière dont la victoire venait d'être
-remportée; car on savait que Malcolm,
-hors les cas de nécessité, n'avait
-jamais à Dunbayne plus de soldats
-que n'en exige la pompe féodale: et
-dans cette circonstance on avait vu
-sortir des lieux retirés du château,
-un nombre d'hommes armés capables
-de résister à une tribu toute entière.
-Les intelligences secrètes du baron
-étaient inconnues: une conscience
-alarmée le tenait en armes pour sa propre
-sûreté, et depuis quelques années
-des espions, placés par lui dans les environs
-du château d'Athlin, observaient
-ce qui s'y passait et lui rendaient un
-compte immédiat de tous les préparatifs
-de guerre dont ils s'apercevaient.
-Il n'était point probable qu'un événement
-aussi public que celui qui avait
-eu lieu le jour de la fête, lorsque tous
-les vassaux jurèrent de venger la mort
-de leur chef, pût échapper à l'&oelig;il vigilant
-des hommes aux gages de Malcolm.
-Ils s'étaient effectivement hâtés
-de le lui apprendre, en accompagnant
-leur récit de toutes les exagérations
-de la peur et de l'étonnement. Cette
-nouvelle l'avertit de se mettre en défense.
-Ce qu'on lui rapporta des apprêts
-militaires du comte, vint le convaincre
-qu'il devait se hâter; et, souriant à
-ces faux bruits d'une guerre éloignée,
-il fit entrer des hommes et des armes
-dans son château, et se tenait lui-même
-prêt à recevoir les assaillans. Le plan du
-baron, conduit avec beaucoup d'art et
-de secret, consistait à laisser l'ennemi
-escalader les murailles, pour le passer
-ensuite au fil de l'épée. Mais peu s'en
-fallût qu'il n'échouât, par une suite du
-sommeil auquel s'étaient livrées les
-sentinelles chargées de donner l'alarme.</p>
-
-<p>Le courage de Maltida céda à une
-aussi grande calamité; elle fut attaquée
-par une maladie violente qui faillit terminer
-ses souffrances et sa vie, et rendre
-inutiles tous les tendres soins de sa fille.
-Cependant ces soins ne demeurèrent
-pas sans effet; Maltida revint à la vie,
-et ils l'aidèrent à supporter les heures
-d'affliction qu'elle devait à son incertitude
-du sort du comte. Marie, pénétrée
-de tout ce que ces derniers événemens
-avaient de lamentable, était
-peu propre au rôle de consolatrice;
-mais son c&oelig;ur généreux, souffrant des
-profondes douleurs de Maltida, s'efforça
-d'oublier ses propres peines pour ne
-s'occuper que de celles de sa mère.
-Souvent néanmoins elle se représentait
-son frère livré aux horreurs de la prison
-et de la mort, et cette affreuse
-image égarait sa raison. Marie éprouvait
-aussi une forte compassion pour
-ce jeune montagnard qui, avec un
-désintéressement si noble, s'était lié à
-la cause de sa maison: elle souhaitait
-ardemment d'apprendre la destinée de
-tous deux, et souvent son ame était
-brisée par le spectacle de leurs tourmens
-que son imagination lui offrait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE III.</h2>
-
-<p class="d"><i>Captivité d'Osbert et d'Alleyn.&mdash;Projet
-de vengeance de Malcolm;&mdash;il tente de
-faire enlever Marie;&mdash;elle est délivrée
-par Alleyn qui s'était sauvé de sa
-prison.&mdash;Récit de la manière dont Alleyn
-est parvenu à s'échapper: ses premières
-tentatives sont infructueuses: deux soldats,
-chargés de le garder, fuyent avec
-lui: étrange rencontre qu'ils font dans un
-souterrain du château de Dunbayne.&mdash;Alleyn
-projette de délivrer son ami
-Osbert.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">O</span>sbert, après avoir été chargé de
-fers, fut conduit dans la principale
-prison du château et laissé seul aux plus
-cruelles réflexions. Mais le malheur
-qui ébranlait sa fermeté ne pouvait la
-vaincre, et l'espérance n'était pas encore
-entièrement perdue pour lui. C'est le
-propre des grandes ames de trouver
-contre les coups du sort une force qui
-s'accroît sans cesse; la résistance chez
-eux devient énergique en proportion
-de l'attaque; et l'on peut dire que cette
-espèce d'hommes triomphe de l'adversité
-avec les armes qu'elle lui fournit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au bout de quelque tems il vint à
-l'esprit d'Osbert d'examiner sa prison.
-C'était une chambre quarrée, qui se
-trouvait au sommet d'une tour tenant
-au côté oriental du château, d'où l'on
-entendait sans cesse le lugubre rugissement
-des vents. Les murs intérieurs
-étaient délabrés et menaçaient ruine. Un
-matelas placé dans un des coins de la
-chambre, une chaise de nattes brisée
-et une table chancelante composaient
-tout l'ameublement. Le jour et l'air
-perçaient à peine à travers deux étroites
-fenêtres garnies de larges barreaux de
-fer, dont l'une laissait apercevoir une
-cour intérieure, et l'autre une chaîne
-de montagnes stériles et sauvages.</p>
-
-<p>Alleyn fut traîné, par des conduits
-obscurs, dans une partie éloignée du
-château, à l'extrémité de laquelle une
-petite porte de fer qui s'ouvrit lui
-montra un cachot d'où la lumière et
-l'espérance étaient également bannies.
-Il frissonna en y entrant, et aussitôt
-la porte se ferma sur lui.</p>
-
-<p>L'esprit du baron était agité tout
-à-la-fois par les sombres passions de
-la haine, de la vengeance et de l'orgueil
-irrité; il tourmentait son imagination
-pour inventer des tortures
-égales à la violence de ses sentimens.
-Après de longues réflexions, il se
-persuada que le supplice de l'attente
-dans l'incertitude faisait plus souffrir
-que les plus grands maux eux-mêmes
-contre lesquels, dès qu'ils sont connus,
-les ames fortes se roidissent. Il arrêta
-donc que le comte demeurerait dans la
-tour, incertain du sort qui lui était
-réservé, et qu'on lui donnerait assez de
-nourriture pour le mettre en état de
-sentir sa déplorable situation.</p>
-
-<p>Osbert était enseveli dans ses pensées,
-lorsqu'il entendit rouler, en gémissant
-sur ses gonds, la porte de son affreux
-séjour; et soudain Malcolm parut devant
-lui. Le c&oelig;ur d'Osbert se gonfla d'indignation,
-et la défiance éclata dans
-ses yeux. «Je viens, dit l'insolent vainqueur,
-féliciter le comte d'Athlin de
-son arrivée dans mon château, et lui
-montrer comment je sais exercer l'hospitalité
-envers mes amis; mais je l'avoue
-je n'ai point encore déterminé la fête
-que je dois lui donner».</p>
-
-<p>«Lâche tyran, répondit Osbert,
-avec toute la dignité de la vertu, il
-est d'un assassin d'insulter à un vaincu;
-je n'attends pas que celui qui a immolé
-le père épargne le fils: mais sache
-que le fils méprise ta colère, et que
-la crainte de ta cruauté ne pourra
-jamais l'ébranler».</p>
-
-<p>«Téméraire jeune homme, répliqua
-le baron, tes paroles ne sont que du
-vent; ta force tant vantée a fléchi sous
-ma puissance, et c'est à moi de décider
-de ton sort». Après ces mots il sortit de
-la prison, frémissant et furieux de
-l'inébranlable courage du comte.</p>
-
-<p>La vue de Malcolm excita dans l'ame
-d'Osbert les mouvemens opposés d'une
-violente indignation, et d'une tendre
-pitié que lui inspirait le souvenir de son
-père; pendant un moment il fut réduit
-à l'état le plus misérable. L'énergie
-terrible de ses sensations le jetta dans
-une sorte de délire; la fermeté qu'il
-venait de montrer avait entièrement
-disparu, et il était sur le point de renoncer
-à la vertu et à la vie, à l'aide
-d'un court poignard qu'il conservait
-caché sous sa veste: tout-à-coup le
-son mélodieux d'un luth attira son
-attention; cet instrument était accompagné
-d'une voix douce et tendre,
-qui fut pour le c&oelig;ur d'Osbert comme
-un beaume salutaire; il lui sembla que
-le ciel s'en servait pour l'arrêter dans ses
-desseins et changer sa destinée. La tourmente
-s'apaisa, et fut bientôt dissoute
-en larmes de pitié et de repentir. La
-langueur qui régnait dans le chant,
-semblait annoncer qu'il était celui d'un
-être souffrant et sans doute aussi prisonnier.
-Lorsqu'il eut cessé, Osbert,
-encore plein d'étonnement, s'approcha
-des barreaux de la fenêtre pour chercher
-à découvrir d'où étaient partis
-ces sons enchanteurs; mais personne
-ne s'offrit à ses regards, et il ne put
-juger si c'était de l'intérieur ou de l'extérieur
-du château. Vainement essaya-t-il
-d'obtenir du garde, qui vint lui
-apporter une faible portion de nourriture,
-quelques informations sur ce
-qu'il avait entendu; le silence obstiné
-du satellite de Malcolm le laissa dans
-son ignorance.</p>
-
-<p>La douleur remplissait le château
-d'Athlin et ses environs. La nouvelle
-de l'emprisonnement du comte était
-enfin parvenue aux oreilles de Maltida,
-et son ame avait perdu toute espérance.
-Elle envoya sur le champ offrir au
-baron une forte rançon, pour la liberté
-de son fils et des autres prisonniers;
-mais la férocité de l'ame de Malcolm
-dédaignait un triomphe incomplet. La
-vengeance l'emporta sur son avarice,
-et les offres furent rejetées avec mépris.
-Un autre motif agissait sur son esprit,
-et le confirmait dans ses desseins. On lui
-avait souvent parlé de la beauté de
-Marie de manière à exciter sa curiosité;
-il était parvenu à se procurer
-les moyens de la rencontrer; et cette
-vue avait allumé dans son sein une
-passion que la violence de son caractère
-empêchait de s'éteindre. Déjà il
-avait formé, pour l'obtenir, divers
-projets qui étaient tous demeurés sans
-exécution; la captivité du comte lui
-parut une occasion favorable à son
-amour; il résolut donc de demander
-la main de Marie en échange de la
-liberté de son frère; mais il se détermina
-à ne point d'abord laisser
-paraître ses vues, afin que les angoisses
-de l'anxiété et du désespoir agissant
-sur Maltida, elle pût se résoudre à
-sacrifier sa fille à son ennemi.</p>
-
-<p>Les faibles restes de la tribu, résistant
-à l'horrible revers qu'ils venaient d'essuyer,
-eurent encore le courage de s'assembler:
-et tout dangereux que fût le
-projet d'arracher leur chef à la prison,
-ils s'y arrêtèrent. L'espérance soutint
-encore de nouveau Maltida; mais
-bientôt une nouvelle source de chagrin
-fut ouverte pour elle. La santé de
-Marie déclinait sensiblement: elle était
-silencieuse et pensive: sa délicate complexion
-ne pouvait résister aux peines de
-son esprit, et ces peines s'augmentaient
-par l'effort qu'elle faisait pour les cacher.
-Elle s'imposa l'amusement et un exercice
-agréable, comme un moyen qui
-devait lui rendre plus facilement la paix
-et la santé. Un jour que, pour chercher
-ces trésors, elle faisait une promenade à
-cheval, elle fut tentée par la beauté de
-la soirée de prolonger sa course au-delà
-de ses bornes ordinaires. Le soleil se
-couchait comme elle entrait dans un
-bois dont la sombre et triste obscurité
-convenait parfaitement à la mélancolie
-de son c&oelig;ur. La paisible sérénité
-du tems et le majestueux aspect du
-lieu se réunirent pour la faire tomber
-insensiblement dans un doux oubli de
-ses peines: elle s'y abandonnait avec
-délices, quand soudain elle en fut tirée
-par le bruit des pas de chevaux s'avançant
-près d'elle. L'épaisseur du feuillage
-gênait sa vue, mais elle crut voir briller
-des armes à peu de distance. Elle détourna
-son cheval, et voulut gagner
-l'entrée du bois. Son c&oelig;ur agité par
-la crainte, lui faisait hâter sa retraite.
-En regardant derrière elle, elle distingua
-parfaitement trois hommes armés et
-déguisés accourant à sa poursuite.
-Prête à perdre connaissance, en vain
-l'effroi lui donna des ailes; tous ses efforts
-furent inutiles, et bientôt les brigands
-l'eurent atteinte. L'un d'eux saisit la bride
-de son cheval, et les autres tombèrent
-sur les deux domestiques qui l'accompagnaient.
-Il y eut un vif combat: la force
-de ses serviteurs fut contrainte de céder
-aux armes de leurs adversaires. Terrassés,
-ils se virent traîner dans le bois et
-attacher à des arbres. Marie, évanouie
-entre les bras de celui qui s'était emparé
-d'elle, était portée à travers des sentiers
-obscurs et silencieux: il est facile de se
-peindre sa terreur quand rouvrant les
-yeux elle se trouva au milieu d'hommes
-inconnus. Ses cris, ses larmes, ses prières
-n'eurent aucun effet. Ces misérables
-insensibles à la pitié et à ses demandes,
-gardaient un farouche silence. Ils la
-conduisirent vers l'entrée d'une horrible
-caverne: alors le plus affreux désespoir
-s'empara d'elle, et bientôt elle
-ne donna plus aucun signe de vie: cet
-état dura long-tems; mais il est impossible
-d'exprimer ce qu'elle éprouva,
-quand revenant à elle par degrés, elle
-aperçut Alleyn lui-même qui, dans la
-plus vive inquiétude, attendait son retour
-à la vie, et dont les yeux se remplirent
-de joie et de tendresse lorsqu'elle commença
-à se ranimer. L'étonnement, une
-joie mêlée de crainte, et tous les symptômes
-d'une foule de sensations confuses
-se peignirent rapidement sur le visage
-de Marie. Sa surprise augmenta encore
-à l'aspect de ses domestiques qui étaient
-rangés auprès d'elle. Elle osait à peine
-en croire le témoignage de ses yeux,
-mais la voix d'Alleyn, tremblante de
-tendresse, dissipa, dans un moment,
-le prestige de son incertitude, et ne
-lui permit plus de douter de l'étonnante
-réalité des objets dont elle était
-environnée. A peine eut-elle repris des
-forces suffisantes, qu'on se hâta de quitter
-ce lieu d'effroi; la route fut continuée
-d'un pas lent, et la nuit était tombée
-depuis long-tems lorsque le cortège arriva
-au château. La douleur et la confusion
-y régnaient. La comtesse, remplie
-des craintes les plus tristes, avait envoyé
-sur différens chemins des domestiques
-au-devant de sa fille. Dans son premier
-transport, elle ne fit point attention en
-la voyant arriver, qu'elle était accompagnée
-par Alleyn. Bientôt néanmoins
-sa joie égala son étonnement quand
-elle reconnut le compagnon d'Osbert;
-et au milieu des diverses impressions
-qu'elle éprouvait, elle savait à peine qui
-des deux elle devait d'abord interroger.
-Lorsqu'elle eut été informée des périls
-que sa fille avait courus, et qu'elle eut
-connu celui qui l'en avait arrachée,
-elle se prépara avec une impatiente
-sollicitude à apprendre des nouvelles
-de son fils chéri, et comment le brave
-et jeune montagnard avait échappé à
-la vigilance du baron. Alleyn ne put
-rien dire du comte à Maltida, si ce
-n'est qu'il avait été fait prisonnier avec
-lui, dans l'intérieur des cours de la forteresse,
-comme ils combattaient à côté
-l'un de l'autre; et que, sans avoir
-reçu aucune blessure, son fils avait
-été conduit dans une tour située à l'angle
-oriental du château, où il était toujours
-détenu. Il ajouta que lui-même ayant
-été enfermé dans une partie éloignée
-de l'édifice, il n'avait pu se procurer
-aucun autre renseignement sur le compte
-d'Osbert; ensuite il fit un récit succinct
-des circonstances particulières qui les
-concernaient.</p>
-
-<p>Il y avait quelques semaines qu'il
-était dans son horrible donjon, attendant
-la mort chaque jour; sa situation
-désespérée le rendit inventif, et il conçut,
-pour s'échapper, le plan qui suit.
-Il avait remarqué que le garde, chargé
-de lui apporter sa nourriture, avait soin,
-en quittant le donjon, de frapper l'aire
-près de la porte avec son épée; sa curiosité
-se trouva excitée par cette circonstance,
-et un rayon d'espérance vint
-briller au fond de sa prison. Il examina
-le sol en cet endroit autant que l'obscurité
-le pouvait permettre, et reconnut
-qu'il était revêtu, comme le reste de son
-cachot, de larges pierres par-tout également
-solides. Cependant il n'en demeura
-pas moins certain, d'après les
-précautions habituelles du garde, qu'il
-devait trouver sous cette place quelque
-voie par laquelle il pourrait se sauver,
-et se prépara à des recherches plus
-exactes quand il ne craindrait point
-d'être observé. Un jour, aussitôt
-après le départ du garde, Alleyn se
-mit à lever les pierres qui formaient
-le pavé. Cet ouvrage exigea beaucoup
-de patience et d'industrie, et fut exécuté
-avec un couteau qu'il avait soustrait à
-la vigilance des soldats. D'abord, sous
-le pavé, la terre lui parut ferme, et
-n'indiquer en aucune manière avoir
-été fraîchement remuée. Après avoir
-creusé quelques pieds, il découvrit une
-trape; la joie et l'inquiétude le firent
-trembler de tous ses membres. La nuit
-commençait alors à s'approcher; et
-comme il était accablé de fatigues, il
-craignit de ne pouvoir, avant le lever
-du jour, pénétrer jusqu'à la trape, et
-vaincre les autres obstacles qu'il devait
-encore rencontrer; il se hâta de
-rejetter la terre dans le trou qu'il avait
-fait. Déjà il était parvenu, non sans
-beaucoup de peine à le combler, mais
-il ne lui fut pas possible de replacer
-exactement le pavé dans son premier
-état. L'obscurité ne permettait pas de
-choisir les pierres, et il s'aperçut que
-quand il viendrait à réussir, ce nouveau
-plancher n'aurait aucune solidité. Dans
-l'accablement de son corps et de son
-esprit, il se jetta à terre, et se livra au
-plus profond désespoir. La nuit était fort
-avancée, lorsque le retour de ses forces
-et de sa raison le porta à de nouveaux
-efforts; il écarta promptement la terre
-et brisa la serrure de la trape: alors
-soulevant celle-ci, sans hésiter ni
-vouloir rien considérer, il se précipita
-par l'ouverture. La voûte était profonde,
-et il fut d'abord renversé par la violence
-de sa chute. Un écho sourd et tremblant
-qui semblait se propager dans le
-lointain, lui apprit que ce lieu devait
-avoir une étendue considérable. Aucune
-clarté ne le dirigeait; il marcha les bras
-étendus, en silence, et cherchant avec
-inquiétude à examiner le lieu qu'il
-parcourait. Après avoir erré long-tems
-dans le vuide, il arriva à un mur qu'il
-suivit en tâtonnant; il fit de la sorte
-un assez long chemin, au bout duquel
-il sentit que le mur tournait; il ne
-l'abandonna point, et bientôt sa main
-toucha le barreau froid d'une fenêtre:
-une douce ondulation d'air vint frapper
-son visage, et ce fut pour lui, qui sortait
-des vapeurs humides d'un cachot, un
-moment de volupté. L'air donna à
-Alleyn une nouvelle force; les moyens
-de fuir, qui semblaient s'offrir ranimèrent
-son courage. Il plaça son pied
-contre la muraille, et saisissant avec
-la main un des barreaux de la fenêtre,
-il parvint à l'ébranler et à l'arracher
-entièrement après des efforts réitérés.
-Il s'adressa bientôt à un second, mais
-celui-ci était plus fermement fixé; il ne
-put le détacher: alors il s'aperçut
-que ce barreau était scellé dans une
-large pierre, et qu'il n'avait d'autres
-moyens à prendre que de lever la
-pierre elle-même. Son couteau lui servit,
-de nouveau, dans cette occasion;
-et avec beaucoup de patience, il
-détacha suffisamment de mortier pour
-effectuer son dessein. Après quelques
-heures passées dans une occupation
-que l'obscurité rendait pénible, et
-souvent vaine, il avait ôté plusieurs
-barreaux, et fait une ouverture qui lui
-permettait de s'échapper, quand les
-premiers rayons du jour commencèrent
-à paraître. Ce fut avec une inexprimable
-angoisse qu'il découvrit
-que cette fenêtre donnait sur la cour
-intérieure du château; bientôt il remarqua
-des soldats qui descendaient lentement
-dans la cour par les degrés
-étroits tenant à leurs logemens. Le c&oelig;ur
-lui manqua à cette vue: accablé,
-il s'appuya contre le mur, et était sur
-le point d'entrer dans la cour, et de
-tenter un effort désespéré pour se
-sauver, ou de mourir en l'entreprenant,
-quand, à l'aide du jour qui
-devenait plus considérable, une porte
-épaisse, placée dans un côté opposé
-du mur, attira ses regards; il s'y porta
-aussitôt, et tenta de l'ouvrir, mais
-elle était arrêtée par un loquet et plusieurs
-verrous extérieurs. Il frappa
-contre cette porte avec le pied; un bruit
-sourd, qui se fit alors entendre, indiqua
-qu'il y avait de l'autre côté une longue
-voûte; et il fut assuré, par sa direction,
-qu'elle devait s'étendre jusqu'aux murs
-extérieurs du château. Il comprit que,
-s'il pouvait pénétrer au-delà de cette
-voûte la nuit suivante, il lui serait
-facile d'escalader le mur, et de traverser
-le fossé. Il ne lui restait point
-assez de tems pour forcer le loquet
-avant l'arrivée du garde qui venait à
-la pointe du jour visiter sa prison;
-après quelques momens de réflexion,
-il se décida à se cacher dans une partie
-obscure de la voûte, et à attendre ainsi
-le garde qui, s'apercevant que les
-barreaux de la fenêtre avaient été dérangés,
-en devait conclure qu'il s'était
-échappé par l'ouverture. A peine, conformément
-à ce plan, s'était-il placé,
-que la porte du donjon s'ouvrit: une
-voix forte se fit entendre; et le nom
-«d'Alleyn» fut prononcé avec l'accent
-du désespoir et de la consternation. Ce
-cri ayant été répété, un homme se précipita
-à travers l'ouverture de la trape.
-Alleyn, quoique caché lui-même dans
-l'obscurité, découvrit, à l'aide d'une
-faible lumière qui tombait sur l'aire, un
-soldat armé d'une épée nue; celui-ci
-s'approcha des barreaux de la fenêtre,
-l'imprécation à la bouche: il alla ensuite
-vers la porte, et la trouvant fermée,
-il retourna à la fenêtre; après quoi
-il se mit à marcher le long des murs, sur
-lesquels il appuyait la pointe de son
-épée, et arriva de cette manière à l'endroit
-où se tenait Alleyn. Alleyn, sentant
-l'épée toucher son bras, se saisit
-avec rapidité de la main qui la tenait,
-et fit tomber l'arme à terre. Le combat
-s'engagea; Alleyn renversa son adversaire,
-et se jettant sur lui, il saisit son
-épée, qu'il lui présenta sur le c&oelig;ur:
-mais bientôt le soldat demanda grace.
-De tout tems Alleyn avait répugné à
-ôter la vie à un homme: il jugeait
-d'ailleurs, en ce moment, que s'il venait
-à tuer le soldat, ses camarades ne
-tarderaient pas à descendre sous la
-voûte. Il détourna donc l'épée; «reçois
-la vie, dit-il; ta mort ne me
-servirait de rien; si tu le veux, va
-apprendre à Malcolm qu'un innocent a
-tenté d'échapper à la mort.» Le garde,
-frappé de cette conduite, se releva en
-silence; après avoir reçu son épée il
-suivit Alleyn à la trape par laquelle ils
-rentrèrent ensemble dans le donjon.
-Alleyn fut bientôt laissé seul: le soldat,
-incertain de ce qu'il devait faire, allait
-rejoindre ses camarades, lorsque sur
-sa route il rencontra Malcolm qui,
-toujours inquiet et vigilant, parcourait
-souvent le rempart dès la pointe du jour.
-Le baron s'informa si tout était en
-bon état, et le garde qui redoutait
-d'être découvert, et n'avait point l'habitude
-de dissimuler, hésita à cette
-question. Alors un coup d'&oelig;il terrible
-le contraignit à déclarer ce qui venait
-d'arriver. Le baron lui reprocha sa
-négligence avec beaucoup d'âpreté,
-et le suivit sur-le-champ au donjon où
-il chargea Alleyn d'outrages. Il examina
-l'intérieur de la chambre, descendit
-lui-même sous la voûte, et
-revenu au donjon, il s'y arrêta jusqu'à
-ce qu'il eût vu fixer dans la muraille
-une chaîne qu'il avait envoyé chercher
-dans un lieu éloigné du château. Lorsque
-Alleyn y fut attaché: «nous ne vous
-laisserons pas long-tems ici, dit Malcolm,
-en quittant la chambre; sous peu de
-jours vous serez rendu à la liberté dont
-vous êtes si épris: mais comme un
-conquérant doit avoir des spectateurs
-à son triomphe, il faut attendre que
-j'aye pu en rassembler un nombre suffisant
-pour être témoins de la mort
-d'un si grand héros». Je méprise
-tes insultes, reprit Alleyn; je suis
-également capable de supporter le
-malheur, et de braver un tyran.»
-Malcolm se retira la rage dans le c&oelig;ur,
-en voyant l'intrépidité de son prisonnier,
-et fit les plus terribles menaces au
-garde qui cherchait en vain à se justifier.
-«Tu en réponds sur ta tête, lui cria-t-il,
-furieux. Le soldat blessé retournait
-sur ses pas dans un silence chagrin: la
-crainte que son prisonnier ne parvînt à
-s'échapper s'empara de son esprit, et le
-souvenir des expressions dont Malcolm
-s'était servi, le remplissait de dépit;
-sa reconnaissance pour Alleyn, dont
-il avait reçu la vie, se joignant à ces
-sentimens, il balança s'il obéirait au
-baron ou s'il délivrerait Alleyn, et
-fuirait avec lui. A midi il lui apporta
-sa nourriture accoutumée. Alleyn
-n'était pas si accablé qu'il n'observât
-les ombres de la tristesse qui enveloppaient
-ses traits; il prévit dans son
-ame ce qui le menaçait, et le soldat lui
-annonça sa sentence de mort. Le lendemain
-devait être le jour du supplice;
-déjà les vassaux étaient convoqués
-pour en être témoins. On a beau avoir
-cherché à se familiariser avec la mort,
-elle paraît toujours terrible quand elle
-arrive. Alleyn l'attendait depuis long-tems;
-il s'était exercé à l'envisager sans
-effroi, mais sa force l'abandonna quand
-elle fut présente, et tout son corps frémit.
-«Rassurez-vous, lui dit le soldat,
-d'une voix affectueuse, je suis loin
-d'être insensible à votre misérable
-sort, et si vous êtes d'avis de courir
-le danger des tortures, près desquelles
-celles qu'on vous prépare en ce moment
-ne sont rien, je tenterai tout pour vous
-rendre à la liberté, et vous suivre loin
-d'un tyran féroce». A ces mots Alleyn,
-qui était étendu à terre, se sentit transporté
-de surprise et de joie; et se levant
-précipitamment, «que parlez-vous de
-tortures, s'écria-t-il; toutes sont égales
-si la mort doit les terminer; mais il est
-possible que je conserve la vie. Conduisez-moi
-hors de ces murs, et le peu
-que j'ai sera à vous». Je n'ai besoin de
-rien, reprit le généreux soldat; mon
-unique but est de sauver la vie à mon semblable.»
-Ces mots pénétrèrent fort avant
-dans le c&oelig;ur d'Alleyn, dont les yeux
-se remplirent des larmes de la reconnaissance.
-Edric apprit alors à Alleyn que
-la porte découverte par lui, conduisait à
-une voûte, qui s'étendant au-delà des
-murs du château, communiquait à un
-chemin souterrein, creusé jadis pour
-faciliter la retraite du château, et que ce
-chemin aboutissait à une caverne au
-milieu de la forêt voisine. Il ajouta que
-s'ils pouvaient parvenir à ouvrir cette
-porte, rien ne s'opposerait à leur fuite.
-Alors tous deux délibérèrent sur les
-mesures que la nécessité leur prescrivait.
-Le soldat remit entre les mains d'Alleyn
-un couteau plus fort que le sien,
-qui devait lui servir à faire une entaille
-à la porte autour de la serrure.
-Il fut décidé qu'Edric se chargerait
-de faire le guet, et qu'à minuit tous
-deux descendraient dans la voûte. Edric,
-après avoir détaché la chaîne d'Alleyn,
-sortit de la prison, et celui-ci s'occupa,
-de nouveau, à lever les pavés qui avaient
-été replacés par ordre du baron.
-L'espoir de sa prochaine délivrance
-avait doublé ses forces: son nouveau
-couteau était plus propre pour son
-dessein; et il travaillait avec ardeur
-et joie. Il parvint bientôt à la trape,
-et se précipita encore une fois dans
-la voûte. La porte était extrêmement
-épaisse; ce ne fut pas sans beaucoup
-de peine qu'il réussit à enlever la
-serrure: alors de ses mains tremblantes,
-il poussa les verrous; la porte
-s'ouvrit, et il vit la nouvelle voûte
-dont le soldat lui avait parlé. Ce ne fut
-qu'aux approches du soir qu'il eut fini
-son ouvrage. Déjà il était rentré dans
-le donjon, et s'était étendu à terre
-pour se reposer, quand il entendit des
-pas éloignés. Tout à-la-fois rempli
-de crainte et d'espérance, il prêta
-l'oreille à ce bruit qui semblait s'approcher:
-enfin la porte s'ouvrit. Alleyn
-respirant à peine se leva, porta ses regards
-de ce côté, et ne vit point
-Edric, mais un autre soldat; il pensa
-que l'ouverture qu'il avait faite allait
-être découverte, et se crut perdu pour
-jamais. Le soldat plaça à terre une
-cruche d'eau, et, après avoir promené
-sa vue avec une sombre curiosité autour
-la prison, il sortit sans dire un seul
-mot. Tout ce que la force humaine peut
-supporter était épuisé; Alleyn tomba
-dans un profond engourdissement; lorsqu'il
-fut revenu à lui, il se trouva livré
-de nouveau aux horreurs de la nuit, du
-silence et du désespoir: cependant au
-milieu de ses souffrances il rougit d'élever
-des soupçons sur la bonne foi d'Edric.
-Nous sommes portés naturellement à repousser
-les sentimens pénibles; et c'est
-un des plus grands supplices que puisse
-éprouver une ame honnête que de
-douter de la sincérité de ceux en qui
-elle a placé sa confiance. Alleyn conclut
-que sa conversation du matin avait été
-entendue, et que le nouveau garde avait
-été envoyé pour examiner sa prison,
-et surveiller ses mouvemens: il crut
-qu'Edric, par suite de sa générosité,
-était comme lui destiné à périr; cette
-idée l'accabla tellement qu'elle lui fit,
-pour quelques momens, perdre de vue
-sa propre situation.</p>
-
-<p>Il était minuit, et Edric n'avait
-point paru; les doutes d'Alleyn prirent
-alors dans son esprit le caractère de la
-certitude; il s'abandonna à cette
-affreuse tranquillité d'un désespoir muet.
-L'horloge du château ayant sonné une
-heure, il prit ce son pour celui de
-la cloche funèbre qui annonçait sa
-mort. Rappelé à lui par cette sensation
-terrible, il se leva de terre, dans
-les angoisses de la plus vive douleur.
-Bientôt il distingua le bruit des
-pas de deux personnes qui s'avançaient
-vers sa prison: Malcolm et
-l'assassinat se présentèrent alors à son
-esprit: il ne douta point que les
-personnes qu'il entendait ne vinssent
-exécuter les ordres définitifs du baron;
-elles étaient prêtes d'entrer quand il se
-rappela tout-à-coup la porte de la voûte.
-Jusqu'alors occupé de son seul désespoir,
-l'idée de fuir ne s'était pas présentée
-à lui. Au milieu de la violence
-de sa douleur, il n'avait pas même
-songé à cette dernière ressource. Mais
-dans ce moment, elle fut comme un
-éclair qui brilla à ses yeux; il se précipita
-à travers la trape, et son pied
-avait à peine touché le sol de la voûte,
-que les verrous de sa prison furent
-tirés. Une voix qu'il reconnut pour
-être celle d'Edric, se fit bientôt entendre;
-la crainte était à tel point maîtresse
-de son esprit, qu'il balança
-quelque tems à se découvrir; mais
-un moment de réflexion lui suffit pour
-chasser tout soupçon de la fidélité
-d'Edric, et il répondit à sa voix.
-Edric descendit aussi-tôt, suivi par
-le soldat, dont l'apparition avait rempli,
-le matin, Alleyn de désespoir; il le
-lui présenta comme son meilleur ami,
-son camarade, et comme une victime de
-la tyrannie de Malcolm, résolue à les
-suivre. Ce fut un moment de bonheur
-trop vif pour pouvoir être décrit.
-Alleyn, ivre de joie et impatient
-de fuir, écoutait à peine ce que
-lui disait Edric; celui-ci remonta
-fermer la porte du cachot; précaution
-dont le but était d'arrêter quelque tems
-ceux qui seraient tentés de les poursuivre;
-après avoir remis entre les mains
-d'Alleyn une épée qu'il avait apportée
-avec lui, il marcha à la tête de ses deux
-compagnons, et s'avançait le long
-de la voûte. Le vaste silence du lieu
-n'était troublé que par le bruit de leurs
-pas, qui, répétés par des échos profonds,
-apportait la terreur dans leur
-esprit: souvent, en traversant ces sombres
-et tristes réduits, il leur arrivait
-de s'arrêter pour écouter, et leur crainte
-leur faisait entendre la marche éloignée
-d'hommes qui les poursuivaient. A la
-sortie de la voûte ils entrèrent dans un
-sentier tournant d'une extrême longueur,
-et coupé par divers passages percés
-dans le roc vif; il était fermé par une
-porte basse et étroite s'ouvrant près du
-chemin souterrein qui allait, par une
-pente assez sensible, se rendre sous le
-fossé du château. Edric connaissait parfaitement
-les lieux. Ils passèrent la porte,
-et après l'avoir fermée sur eux, il commençaient
-à descendre. Tout-à-coup la
-lampe qu'Edric tenait à sa main fut
-éteinte par un coup de vent, et les laissa
-dans une entière obscurité. Il est plus
-facile d'imaginer ce qu'ils sentirent
-que de le rendre; privés de voir le
-chemin qu'ils devaient suivre, osant
-à peine mettre un pied devant l'autre,
-et portant en avant une main inquiète,
-ils s'avançaient dans cet abyme profond.
-Lorsqu'ils eurent continué à descendre
-pendant quelque tems, ils se sentirent
-encore une fois sur la terre. Edric les
-avertit qu'il y avait un autre escalier
-avant que d'arriver au chemin souterrein,
-et recommanda de le chercher
-avec la plus grande précaution. Ils
-marchaient d'un pas lent et circonspect,
-quand le pied d'Alleyn frappa contre
-quelque chose qui rendit un son assez
-semblable à celui d'une armure fracassée;
-il se baissa pour reconnaître ce qu'il
-avait touché, et saisit la main froide
-d'un mort. Une soudaine horreur s'empara
-de lui, et il recula d'effroi. Tous
-les trois demeurèrent quelque tems dans
-le silence; ils n'osaient retourner sur
-leurs pas et craignaient d'avancer. Une
-faible lumière, qui parut venir du bas
-du second escalier, en jettant quelque
-clarté autour d'eux, leur fit voir à
-leurs pieds un corps pâle et défiguré,
-couvert d'une armure; et non loin
-d'eux, trois hommes dont ils distinguaient
-les mouvemens. La première
-idée dont leur esprit fut frappée, c'est
-que ces hommes ne pouvaient être que
-des assassins appartenant au baron, et
-occupés à la poursuite de quelque fugitif.
-Il n'y avait pour eux d'espoir
-de se cacher qu'en restant où ils étaient.
-Mais la lumière semblait s'avancer, et
-les trois hommes se diriger vers eux.
-Dans leur effroi ils retournèrent au
-premier escalier qu'ils montèrent précipitamment;
-arrivés à la porte, ils
-voulurent l'ouvrir, espérant pouvoir
-gagner les percées du roc: mais tous
-leurs efforts furent vains; la porte était
-fermée par le pêne de la serrure, et
-la clef était de l'autre côté. Forcés ainsi
-de ne point céder à leur crainte, ils
-se hazardèrent à regarder derrière
-eux, et se trouvèrent une seconde fois
-dans l'obscurité. Pendant un tems assez
-considérable, tous trois demeurèrent
-immobiles sur les marches; ils prêtaient
-l'oreille, et tout était dans le silence:
-aucun rayon de lumière ne frappait
-plus leurs yeux; enfin ils se décidèrent
-à marcher en avant encore une fois;
-ils avaient retrouvé l'endroit où ils
-croyaient avoir laissé le corps mort, et
-cherchaient à éviter son horrible rencontre,
-lorsque la lumière se montra
-une seconde fois à la même place où
-elle avait d'abord été découverte; le
-désespoir les pétrifia. Cependant la lumière
-faisait des mouvemens lents, et
-et se trouva cachée par les détours du
-sentier. Ils restèrent long-tems en suspens,
-et sans proférer une parole; mais
-n'ayant plus aucun obstacle devant eux,
-ils continuèrent leur route. La lumière
-leur avait fait connaître le lieu
-où ils étaient, ainsi que l'escalier qu'ils
-pouvaient descendre avec sécurité.
-Parvenus au bas sans aucune rencontre
-alarmante, ils écoutèrent de nouveau,
-et n'entendirent aucun bruit;
-Edric annonça que maintenant ils devaient
-être sous le fossé. Le chemin
-devant eux était uni, et ils crurent
-que la lumière et les hommes aperçus
-par eux avaient tourné d'un autre côté:
-car Edric savait que le chemin principal
-avait plusieurs issues dans le roc.
-La joie leur donnait des ailes: leur
-délivrance semblait prochaine, et Edric
-répétait qu'on touchait à la caverne.
-L'issue qu'ils cherchaient se présenta
-à eux; mais en même-tems leur espérance
-fut détruite. Tout-à-coup la
-clarté d'une lampe vint frapper sur eux,
-et montra à leurs yeux faibles et éblouis
-quatre hommes dans une attitude menaçante,
-et prêts à les recevoir l'épée
-à la main. Alleyn tira la sienne. «Nous
-mourrons, s'écria-t-il, mais en braves.»
-Au son de sa voix, les armes tombèrent
-des mains de ceux qui étaient devant
-lui, et il les vit s'avancer pleins de
-joie. Alleyn reconnut avec étonnement,
-trois de ces étrangers, des amis
-fidèles et des compagnons, et Edric, un
-soldat de ses camarades dans le quatrième.
-C'était le même dessein qui les
-réunissait tous dans ce lieu; ils quittèrent
-ensemble la caverne; et Alleyn, ravi
-d'avoir recouvré une liberté dont il
-avait été privé si long-tems, résolut
-de ne plus à l'avenir fermer son ame
-à l'espérance. Tous furent persuadés
-que le corps trouvé par eux était
-celui d'une personne que la faim ou
-l'épée avait fait périr dans ce labyrinthe
-souterrein.</p>
-
-<p>Ils marchèrent de compagnie et arrivèrent
-à peu de milles du château
-d'Athlin. Là, Alleyn exposa son intention
-d'aller rassembler ses amis, et
-d'entreprendre, avec la tribu, de
-délivrer le comte. Edric, ainsi que le
-soldat son camarade, s'enrolèrent solemnellement
-pour cette cause, et l'on
-se sépara. Alleyn et Edric poursuivirent
-leur route vers le château, et les autres
-gagnèrent différens points du pays.
-Alleyn et Edric n'avaient encore fait
-que peu de chemin, lorsque les gémissemens
-des domestiques blessés de Maltida
-les attirèrent dans le bois, où la
-scène horrible avait eu lieu. La surprise
-d'Alleyn fut extrême en voyant dans cet
-état des hommes attachés au comte;
-mais ce sentiment fit place à un autre
-plus poignant, dès qu'il fut informé
-que Marie avait été enlevée par des
-hommes armés. Il se donna à peine le
-tems de délier les deux domestiques,
-et s'élançant sur un des chevaux qui
-paissaient à peu de distance, il ordonna
-à tout le monde de le suivre, et prit la
-route par laquelle on lui dit que les
-ravisseurs avaient passé. Alleyn et le
-soldat les atteignirent, comme ils étaient
-prêt d'arriver à l'entrée de la caverne,
-dont l'horrible aspect avait donné une
-mort momentanée à Marie. Les brigands
-firent de vains efforts pour
-fuir; un d'eux fut blessé, et parvint
-néanmoins à se sauver. Ses compagnons
-voyant accourir les domestiques du
-comte abandonnèrent leur proie, et
-s'échappèrent à travers les sombres
-détours de la caverne. Marie paraissait
-sans vie, et les yeux d'Alleyn se fixaient
-avec horreur sur cet objet: enfin elle
-rouvrit elle-même les yeux au milieu
-des efforts empressés, par lesquels il
-cherchait à lui rendre le sentiment;
-et la joie s'empara de l'ame d'Alleyn.</p>
-
-<p>Pendant tout le récit d'Alleyn, où
-régnait la plus grande modestie, le
-c&oelig;ur de Marie fut livré à diverses
-émotions qui toutes sympatisaient avec
-les vicissitudes de la situation du jeune
-montagnard. Elle eût souhaité se
-cacher à elle-même l'intérêt qu'elle
-prenait à ses aventures; mais ses efforts
-étaient dans une telle disproportion
-avec son émotion, que, quand Alleyn
-raconta la scène arrivée dans la caverne
-de Dunbayne, la pâleur couvrit
-ses joues tremblantes; et on la vit défaillir.
-Cette circonstance alarma d'abord
-la pénétrante comtesse; la connaissance
-qu'elle avait de la faible complexion
-de sa fille lui parut bientôt la
-seule cause de cet état, et suffit pour
-réprimer ses craintes. Alleyn éprouva
-un délicieux mélange d'espérance et
-d'inquiétude qu'il ne connaissait point
-encore. Pour la première fois il osait
-s'en fier à son c&oelig;ur, et croire qu'il
-aimait, et pour la première fois ce
-c&oelig;ur concevait l'espérance du retour.</p>
-
-<p>La comtesse lui prodiguait tous les
-épanchemens d'une ame remplie de
-reconnaissance, et la rougeur de Marie
-lui en disait plus que sa bouche n'eût
-pu le faire. Tous trois cherchaient
-le nom et le rang de l'auteur d'un
-si détestable complot. Leurs soupçons
-s'arrêtèrent enfin sur le baron Malcolm,
-et cette supposition acquit un
-grand degré de vraisemblance, quand ils
-se rappelèrent que les brigands étaient
-à cheval; circonstance qui devait les
-faire considérer comme les agens de
-quelqu'un au-dessus d'eux. Leurs conjectures
-se trouvèrent véritables. Malcolm
-était l'auteur du plan; il avait
-chargé de son exécution plusieurs de
-ses vassaux, qui n'avaient pu trouver
-l'occasion d'agir avant la surprise du
-château; et depuis ce moment le baron
-trop agité avait oublié de retirer ses
-ordres.</p>
-
-<p>Alleyn ne fut pas long-tems sans
-faire connaître son projet de réunir le
-faible reste de ses amis à la tribu, et
-de marcher contre le château de Dunbayne.
-«Bon jeune homme, s'écria
-la comtesse, incapable de contenir
-davantage son admiration, comment
-pourrai-je jamais payer vos généreux
-services? Suis-je donc destinée à recevoir
-de vos mains mes deux enfans?
-La tribu se lève encore une fois, et va
-attaquer les murailles qui défendent
-Malcolm: conduisez-la à la conquête
-et rendez-moi mon fils.» A ces mots
-les yeux languissans de Marie reprirent
-leur éclat: elle s'enivrait du doux
-espoir de presser contre son sein un
-frère dont elle était séparée depuis si
-long-tems; mais elle passa bientôt
-de l'espérance à la crainte; c'était
-Alleyn qui devait commander l'entreprise,
-et Alleyn pouvait périr dans
-le combat. Ces sentimens opposés
-lui dévoilèrent l'état de son c&oelig;ur, et
-son imagination ne tarda pas à lui
-montrer une longue suite d'inquiétudes
-et de peines qui se préparait pour
-elle. Elle tenta de bannir de son esprit
-le souvenir du passé et celui de la fatale
-découverte qu'elle venait de faire;
-mais ses efforts furent vains: sans cesse
-l'image d'Alleyn, ornée de toute cette
-vertu forte et mâle qui avait dirigé sa
-conduite, se présentait à elle: le paysan
-disparaissait, et elle ne voyait plus que
-l'homme doué du plus noble caractère.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alleyn passa la nuit au château: dès
-le lendemain matin après avoir salué
-la comtesse et sa fille, à laquelle son &oelig;il
-fit un triste et respectueux adieu. Il partit
-avec Edric pour se rendre à la chaumière
-de son père. L'ardent jeune homme
-était impatient de s'assurer de la
-santé de ce premier objet de ses affections,
-et d'embrasser ses amis. Le
-souffle de l'amour avait changé en
-une flamme active les éteincelles d'ambition
-qui s'étaient allumées, avec tant
-de peine, dans son c&oelig;ur. Maintenant
-il n'était plus animé par le seul désir
-de venger la vertu opprimée, et d'arracher
-à la misère et à la mort le fils
-d'un chef qu'il était habitué à respecter:
-il brûlait encore de punir
-l'outrage fait à sa maîtresse, et de se
-signaler par quelque action d'éclat
-digne de son admiration et de sa reconnaissance.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alleyn trouva son père prenant le
-déjeûner à côté de sa nièce: le vieillard,
-dont le visage était obscurci par la tristesse,
-n'aperçut pas d'abord Alleyn;
-mais bientôt il faillit succomber à
-l'excès de sa joie en voyant que ce fils,
-sa consolation et son espoir, lui était
-rendu: Edric fut reçu avec autant de
-cordialité que s'il eût été un ancien ami.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE IV.</h2>
-
-<p class="d"><i>Continuation de la captivité d'Osbert;&mdash;il
-découvre deux femmes prisonnières
-comme lui dans le château de Dunbayne.&mdash;Malcolm
-condamne Osbert à
-mort, et bientôt après se décide à différer
-son supplice.&mdash;Maltida et Marie
-croyent Osbert mort; il leur fait parvenir
-une lettre.&mdash;Alleyn se met en
-marche avec la tribu d'Athlin, dans
-le dessein de délivrer Osbert.&mdash;Amour
-de Marie pour Alleyn: ses efforts pour
-l'oublier.&mdash;Osbert tente de se faire
-remarquer par les deux prisonnières.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e comte, prisonnier dans la tour et
-livré à une affreuse solitude, ignorait le
-sort qui lui était réservé: mais la magnanimité
-de son caractère bravait les
-efforts cruels de la haine du baron. Par
-une suite de l'habitude qu'il avait prise
-de se préparer à ce que son ennemi
-pourrait imaginer de pire, il était parvenu
-à regarder la mort d'un &oelig;il tranquille.
-Les violens transports dont il
-avait été agité à l'aspect de Malcolm
-s'étaient apaisés depuis qu'il n'était
-plus exposé à le voir; il évitait avec
-le plus grand soin de se rappeler le sort
-de son père, sur lequel il n'avait jamais
-pu arrêter sa pensée, sans éprouver
-un horrible tourment. Mais lorsqu'il
-songeait aux souffrances de la comtesse
-et de sa s&oelig;ur, toute sa force l'abandonnait:
-souvent il souhaitait savoir
-comment elles supportaient le malheur
-de sa perte, et leur faire connaître
-l'état où il était: quelquefois il prenait
-la résolution de s'efforcer de ne point
-s'occuper de sa situation actuelle, et de
-se procurer des secours artificiels contre
-les tristes objets dont il était environné.
-Son principal amusement consistait à
-observer les m&oelig;urs des oiseaux de
-proie qui étaient venus se loger dans
-les créneaux de sa tour; et leur penchant
-au brigandage lui fournissait l'occasion
-d'un trop juste parallèle avec
-les habitudes des hommes.</p>
-
-<p>Comme il était un jour, devant la
-grille qui donnait sur le château, occupé
-à regarder les courses des oiseaux,
-son oreille fut de nouveau frappée par
-le luth dont les accords l'avaient déjà
-sauvé de la mort. La voix mélodieuse
-qu'il avait entendue l'accompagnait encore,
-et chantait sur un air tendre les
-couplets qui suivent.</p>
-
-<p>«Quand mon &oelig;il s'ouvrit aux premiers
-rayons du matin de la vie, je
-n'aperçus autour de moi qu'une scène
-enchanteresse; alors les tempêtes de la
-nuit ne s'offraient point à mes regards:»</p>
-
-<p>«Les brillantes illusions de l'espérance
-séduisaient mon ame, et égaraient
-les pensées de ma jeunesse: l'imagination
-venait tout embellir de ses vives
-couleurs, et me découvrait dans le
-lointain un avenir de bonheur:»</p>
-
-<p>«Le vuide de mon c&oelig;ur simple et
-pur était rempli par la tendresse filiale:
-et l'amour d'un père suffisait à ses besoins,
-à son ardeur:»</p>
-
-<p>«Mais ô cruel et rapide revers! tout
-ce que j'aimais n'est plus; le pâle et
-sombre malheur a dispersé les rayons
-tremblans de l'espérance, et les douces
-rêveries de l'imagination ont fui pour
-jamais».</p>
-
-<p>Au milieu de sa profonde surprise,
-Osbert jeta ses regards dans la cour
-intérieure du château d'où la voix paraissait
-sortir: un instant après il vit
-une jeune personne entrer dans la partie
-de la cour qui tient à la tour: une
-autre femme plus âgée, mais conservant
-encore des restes de beauté,
-s'appuyait sur son bras. Il était facile
-de reconnaître à la mélancolie qui obscurcissait
-les traits de celle-ci que la
-main de la douleur avait devancé les
-ravages du tems. Elle était vêtue d'un
-habit de veuve; un voile noir, attaché
-sur son front, donnait une grace noble
-à sa figure; il était rejeté en arrière, et
-tombant jusqu'à terre où il se traînait
-en longs plis, il semblait ajouter
-encore à la majesté naturelle de son
-maintien. Cette femme s'avançait d'un
-pas lent, soutenue par sa compagne,
-dont le voile, relevé à moitié, laissait
-apercevoir les traits. La tristesse donnait
-à la beauté de la jeune personne
-la plus touchante expression, et la
-dignité de sa démarche annonçait qu'elle
-était née dans un rang élevé. A son
-bras pendait le luth dont les accords
-avaient si délicieusement touché le
-comte. L'étonnement d'Osbert à ce
-spectacle n'était égalé que par son
-admiration. Les deux femmes se retirèrent
-par une porte qui se trouvait
-située vers l'extrémité du côté opposé
-de la cour, et il ne fut plus possible
-de les voir. Osbert cherchait à les suivre
-des yeux, et tint pendant quelque tems
-la vue fixée sur la porte par laquelle elles
-avaient disparues. Revenu à lui-même
-il crut, pour la première fois, éprouver
-l'horreur de la solitude; il conjectura
-que ces femmes étaient des étrangères
-détenues par l'injuste puissance du
-baron, et ses yeux se remplirent des
-larmes de la pitié. Mais l'idée que tant
-de beauté et tant de dignité étaient victimes
-d'un tyran, remplit bientôt son
-c&oelig;ur d'indignation, et lui rendit sa captivité
-plus insupportable que jamais. Il
-brûlait de devenir le défenseur de la
-vertu, et le libérateur de l'innocence
-opprimée; la haine qu'il portait à Malcolm
-s'accrut encore; et son ame reçut
-une nouvelle force de la persuasion où il
-était qu'il parviendrait à se venger.
-Son garde entra dans ce moment:
-Osbert voulut en obtenir quelques
-informations relatives aux deux étrangères;
-mais ce fut en vain. Le soldat
-était chargé de lui apporter de tristes
-nouvelles: il annonça au comte qu'il
-devait se préparer à la mort, et que
-son supplice était fixé au lendemain.
-Osbert l'entendit avec tranquillité, et
-sans daigner laisser échapper le moindre
-murmure. Il repoussa, avec précipitation
-le tendre souvenir de sa mère et
-de sa s&oelig;ur, trop capable d'affaiblir son
-courage. Son garde lui apprit qu'Alleyn
-s'était échappé. Alors il ne douta point
-que ce généreux jeune homme n'entreprît
-tout pour punir le tyran qui lui
-donnait la mort.</p>
-
-<p>Lorsque le baron avait été informé
-de la fuite d'Alleyn, la rage s'était emparée
-de son c&oelig;ur; il avait fait appeler
-les gardes du donjon; mais après de
-longues et pénibles recherches, on eut
-la certitude qu'ils avaient accompagné
-leur prisonnier, et que plusieurs autres
-captifs s'étaient également échappés.
-Malcolm donna ordre qu'une sentinelle
-qui restait fût punie pour la trahison de
-ses camarades et sa propre négligence;
-et se rappelant le comte qu'il avait
-oublié dans la première chaleur de son
-ressentiment, il se félicita de ce qu'il lui
-fournissait l'occasion d'une vengeance
-complette. Au milieu des transports de
-sa joie il rétracta la condamnation du
-garde. A peine avait-il envoyé au
-comte le message funeste qui lui
-annonçait sa mort, qu'il prit une nouvelle
-résolution. Tel est l'effet des passions
-coupables: elles ne permettent pas
-d'agir avec suite: on ne peut satisfaire
-l'une qu'en sacrifiant l'autre, et le
-moment où l'on croit saisir le bonheur
-est celui même qui en détruit l'espoir.
-Le baron éprouva la vérité de cette
-observation; il semblait être parvenu
-à l'excès de la félicité lorsqu'il contemplait
-les approches de sa vengeance;
-mais tout-à-coup l'idée de Marie vint
-remplir son c&oelig;ur d'une autre passion.
-Il avait apprit qu'elle avait été au pouvoir
-de ses émissaires et délivrée sur
-le champ. La peine même qu'il éprouvait
-de voir ses désirs traversés, augmentait
-leur violence, il ne pouvait se déterminer
-à abandonner sa poursuite; et le seul
-moyen d'obtenir celle qui en était
-l'objet lui parut être de renoncer à sa
-passion favorite. Il ne doutait point
-qu'on ne lui donnât Marie, lorsqu'il
-aurait déclaré ne point vouloir d'autre
-rançon pour la vie du comte. Ces deux
-passions, l'amour et la vengeance se
-balançaient tellement dans son c&oelig;ur,
-qu'il eût été difficile de juger laquelle
-devait l'emporter. Enfin la vengeance
-céda à l'amour; mais il résolut de livrer
-le comte à tous les tourmens que doit
-produire la perspective d'une mort
-prochaine, et de lui cacher l'intention
-où il était de surseoir à son supplice.</p>
-
-<p>Le comte attendait la mort avec la
-fermeté qu'il avait montrée en apprenant
-sa sentence; il fut conduit de la
-tour à la plate-forme du château sans
-proférer une parole, ni montrer la
-moindre émotion. Là il vit d'un &oelig;il
-fixe tous les préparatifs de son exécution,
-les instrumens de mort, et les soldats
-rangés en file; l'aspect même de l'éternité
-agissait peu sur son imagination.
-Parmi les objets qui l'environnaient,
-un seul put le faire sortir de la profonde
-indifférence dans laquelle il semblait
-plongé; c'était son meurtrier
-qui se montrait avec tout le faste qu'on
-déploie dans une pompe triomphale.
-A sa vue Osbert s'arrêta un instant,
-et sentit son c&oelig;ur tressaillir; mais
-ne voulant point paraître troublé,
-il s'efforçait de reprendre sa dignité,
-quand le souvenir de sa mère se
-présenta à lui. Alors tout son courage
-fut anéanti: on vit ses yeux se
-mouiller de larmes, et il tomba sur
-la terre privé de sentiment.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se
-retrouva dans sa prison; il apprit que
-le baron lui avait accordé un répit:
-Malcolm, se méprenant à la douleur du
-comte, s'était flatté d'avoir porté ses
-souffrances au dernier degré, et avait
-ordonné qu'on le reconduisît à la tour.</p>
-
-<p>Une scène aussi atroce et aussi
-publique que celle qui venait d'avoir
-lieu au château de Dunbayne fut bientôt,
-dans les environs, le sujet de tous
-les entretiens. La comtesse l'apprit avec
-une étrange variété de circonstances
-qu'on y avait ajoutées; on l'assura
-même que son fils avait réellement péri.
-A cette accablante nouvelle, elle retomba
-dans sa première langueur.
-Marie était trop faible pour lui donner
-des soins semblables à ceux qu'elle lui
-avait déjà prodigués avec tant de zèle.
-Le médecin déclara que la maladie de
-la comtesse avait son siège dans l'ame,
-et était au-dessus de la portée de la
-science humaine. Un jour elle reçut
-une lettre dont la suscription était de la
-main d'Osbert: son &oelig;il reconnut les
-caractères, et brisant le cachet, avec
-empressement, elle apprit que son fils
-était toujours vivant, et qu'il ne désespérait
-pas de se jeter encore une fois
-à ses pieds. Il demandait que le reste
-de la tribu se réunît pour tenter sa
-délivrance; et apprenait dans quelle
-partie du château était sa prison.
-Osbert croyait qu'à l'aide de cordes et
-de longues échelles placées de la
-manière qu'il indiquait, il pourrait
-parvenir à se sauver. Cette lettre fut
-un excellent cordial pour la comtesse
-et pour Marie.</p>
-
-<p>Cependant Alleyn mettait un zèle
-infatigable à rassembler les compagnons
-qui devaient l'aider dans son entreprise.
-Dès qu'il fut informé que le
-comte avait démenti le bruit de sa mort,
-il se rendit au milieu de la tribu, et
-la pressa de ne point différer d'agir.
-Aucun des vassaux n'avait besoin
-d'être sollicité: c'était une cause
-chérie par eux, qu'il s'agissait de défendre,
-et la main de tous était prête.
-Les préparatifs furent bientôt terminés,
-et Alleyn, à la tête de ses amis, vint
-se joindre à la tribu.</p>
-
-<p>La comtesse contempla, une seconde
-fois du haut des murailles, le départ
-de ses vassaux qui allaient chercher des
-périls aussi certains que ceux auxquels
-ils s'étaient exposés une première fois.
-Cette scène rappela à son souvenir celle
-dont elle avait déjà été témoin. Elle
-éprouva les mêmes craintes, fit les
-mêmes v&oelig;ux; et quand l'éloignement
-eut dérobé la troupe à sa vue, elle
-rentra dans le château fondre en pleurs.
-Le c&oelig;ur de Marie était en proie à
-plusieurs sortes de peines. Incapable
-de se cacher plus long-tems à elle-même
-le tendre intérêt qu'elle prenait
-au départ d'Alleyn, son trouble en
-devint plus visible. En vain la comtesse
-cherchait à lui rendre quelque tranquillité.
-Marie, pénétrée de reconnaissance,
-et poussée d'ailleurs par la
-franchise naturelle de son caractère,
-souhaitait quelquefois de pouvoir
-prendre sur elle de confier sa faiblesse
-à sa mère (si l'on doit appeler faiblesse
-un sentiment qui tirait son origine
-de l'admiration excitée par de
-nobles et généreuses qualités). Mais
-toujours sa délicatesse et sa timidité
-l'arrêtaient au milieu de ses résolutions,
-et retenaient sur ses lèvres l'aveu prêt à
-lui échapper. Les peines de son ame
-altérèrent peu-à-peu sa santé; son médecin
-reconnut que son mal était dû
-à un chagrin qu'elle s'efforçait de réprimer;
-il indiqua comme le meilleur
-remède un ami dans le sein duquel
-elle pût déposer tous les secrets de
-son ame. Maltida n'eut alors aucune
-peine à deviner la cause de la maladie
-de sa fille: elle se rappela ses observations;
-et ce qu'elle avait d'abord
-soupçonné lui parut certain. Elle s'occupa
-à gagner sa confiance par des
-carresses douces et prévenantes. Marie,
-trouvant son silence peu généreux, se
-décida enfin à ne plus rien dissimuler à
-sa mère.</p>
-
-<p>Un jour que cette dernière la pressait
-tendrement contre son sein, elle lui
-déclara sa passion pour Alleyn. La
-comtesse n'avait rien de plus à c&oelig;ur
-que d'assurer le bonheur de sa fille; la
-générosité et les autres vertus du jeune
-montagnard la remplissaient elle-même
-d'admiration. Mais la fierté de son ame
-lui faisait rejeter toute idée d'alliance
-avec un homme d'une naissance aussi
-peu distinguée. L'attachement de sa
-fille lui parut ne devoir être qu'une impression
-passagère, enfantée par une
-imagination vive et exaltée, et elle ne
-doutait pas que ses conseils et le tems
-ne parvinssent à en triompher. Marie
-écouta sa mère avec tranquillité: sa
-raison applaudissait pendant que son
-c&oelig;ur gémissait; et elle prit le parti de
-combattre un sentiment qui devait causer
-tant de chagrin à elle et à sa famille.</p>
-
-<p>Mais les généreuses qualités d'Alleyn
-se représentaient sans cesse à sa mémoire
-avec tout leur éclat. Il lui était
-impossible de ne pas s'apercevoir qu'il
-était épris d'elle; elle appréciait tous
-ses combats, et sentait combien était
-grande la délicatesse qui l'avait porté
-à s'éloigner, dans un respectueux silence,
-de l'objet de sa passion. Elle
-recourut encore à sa mère pour l'aider
-à bannir une image destructive de son
-bonheur; la comtesse employait toute
-sorte de moyens pour lui faire oublier
-Alleyn; chaque heure, excepté celles
-réservées aux exercices nécessaires à
-la santé de Marie était employée à
-cultiver son esprit, et à perfectionner ses
-talens. Les soins de Maltida ne furent
-pas sans fruit; elle remarqua que sa fille
-commençait à recouvrer le repos de
-l'ame et la santé; Marie crut elle-même,
-quelquefois, avoir appris à oublier
-celui qui lui était si cher. Les précautions
-de la mère et les efforts de la fille,
-servirent au moins à tromper l'ennui des
-momens qui se passaient à attendre des
-nouvelles d'Alleyn et de son entreprise.</p>
-
-<p>Le château de Dunbayne était toujours
-le séjour du malheur: les vertus
-y gémissaient sous l'empire du crime;
-et le baron, déchiré par des passions
-opposées, était lui-même victime de
-leur puissance.</p>
-
-<p>Le comte avait été forcé de reconnaître
-que ses jours dépendaient du
-caprice d'un tyran. Son ame était préparée
-aux coups les plus cruels; mais
-cependant il concevait quelque espérance
-d'échapper lorsqu'il songeait à
-cette lettre qu'un de ses gardes, touché
-de compassion, s'était chargé de remettre
-à la comtesse. Dans cette attente,
-il passait toutes les heures à la grille
-de sa fenêtre; livré à la plus vive inquiétude
-il portait sa vue sur les montagnes
-éloignées, pour s'assurer s'il ne
-découvrirait pas la marche de sa tribu.
-Pendant qu'il était ainsi privé de soulagemens
-réels, ces montagnes devenaient
-pour lui la source d'un plaisir
-idéal. Souvent, dans les belles soirées
-d'été, il voyait, de sa fenêtre, se promener
-sur la terrasse située au bas de
-la tour, ces femmes dont l'aspect avait
-excité son admiration et sa pitié. Un
-jour qu'il était rempli d'espérance pour
-lui-même et de compassion pour elles,
-ses souffrances lui parurent s'être adoucies.
-Il conçut l'idée de faire connaître
-aux deux prisonnières qu'elles avaient
-un compagnon, et d'exciter leur intérêt.
-Le soleil se cachait derrière la cime des
-montagnes, et déjà l'ombre était descendue
-dans les vallons. La tranquillité
-de la soirée lui inspirait une douce
-mélancolie: il composa les stances qu'on
-va lire, et dès le soir suivant, vint les
-jetter sur la terrasse.</p>
-
-<p>«Salut, ô monts sacrés; vos sommets
-sont rafraîchis par les vents, et
-des sources d'eau jaillissent d'entre
-vos rochers. Le haut pin qui vous
-ombrage reçoit les premiers rayons du
-jour, et sa tête orgueilleuse est encore
-le dernier objet que frappe le soleil
-couchant.»</p>
-
-<p>«Salut, ô monts éloignés! salut,
-vallons formés par eux. Souvent l'imagination
-me découvre vos beautés
-que cachent les brouillards humides.
-Tandis que le berger enfle son chalumeau,
-ou que le poëte cède au plaisir de
-chanter, mon c&oelig;ur souffrant déplore
-la triste destinée qui m'accable.»</p>
-
-<p>«Trois fois heureuse l'heure où le
-crépuscule du soir vient envelopper
-de son ombre ces bois chéris. De paisibles
-accords se font entendre alors le
-long de la clairière: l'imagination les
-recueille à travers le murmure des
-vents; et les amans de cette divinité
-puissante prêtent une oreille charmée.»</p>
-
-<p>«O combien sont pénétrans ces
-sons! ils se prolongent dans les montagnes
-éloignées, et l'écho des cavernes,
-qui les répète, trouble le silence des
-déserts.»</p>
-
-<p>Osbert eut le plaisir de voir que le
-papier fut ramassé par les deux femmes
-qui se retirèrent immédiatement après
-dans le château.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE V.</h2>
-
-<p class="d"><i>Alleyn et la tribu d'Athlin se présentent
-devant le château de Dunbayne.&mdash;Malcolm
-fait amener Osbert sur les remparts,
-et menace de lui donner la mort
-si Alleyn et les siens ne se retirent pas;
-il offre de mettre Osbert en liberté, à
-condition qu'il obtiendra Marie en mariage.&mdash;Alleyn
-va au château d'Athlin
-porter les propositions de Malcolm.&mdash;Douleur
-de Maltida et de Marie.&mdash;Marie
-se décide à épouser Malcolm pour sauver
-la vie à son frère.&mdash;Alleyn est chargé
-par Maltida de demander à Malcolm un
-délai de quelques jours, au bout duquel
-elle doit donner sa réponse.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">L</span>e lendemain, à la pointe du jour,
-le comte aperçut un drapeau qui se
-montrait dans le lointain; son c&oelig;ur
-s'ouvrit à une espérance que l'événement
-confirma. C'étaient ses fidèles
-vassaux, conduits par Alleyn, qui
-s'avançaient pour cerner et attaquer le
-château. Leur petit nombre ne leur
-permettait pas d'oser se flatter de le
-réduire; mais ils croyaient, qu'au milieu
-du tumulte du combat, ils parviendraient
-à délivrer le comte. Les sentinelles
-crièrent sur eux dès qu'ils furent à une
-certaine distance, et l'alarme fut donnée
-de toutes parts. Dans le même moment
-les murailles se couvrirent de soldats.
-Le baron était présent et dirigeait lui-même
-les préparatifs de défense; il
-avait secrètement arrêté son plan. La
-tribu, environnant le fossé, dans lequel
-elle jetait des fascines, se préparait
-à l'attaque, et de hautes échelles s'avançaient
-pour faciliter l'escalade; le
-comte, à qui la joie et l'espérance
-avait donné une nouvelle force, trouva
-le moyen d'arracher un des barreaux
-de la grille: déjà il avait le pied posé
-sur la fenêtre, et était prêt à échapper,
-quand il fut saisi par les gardes de
-Malcolm, et emmené précipitamment
-hors de la prison. Pendant qu'il se
-livrait au désespoir et à l'indignation,
-on le conduisit sur la partie la plus
-élevée des remparts, d'où il put voir
-Alleyn et la tribu, et en être lui-même
-vu. A son aspect ses vassaux
-furent heureux; mais ils ne le furent
-qu'un moment, car ils remarquèrent que
-leur chef était chargé de chaînes, environné
-de gardes et suivi des instrumens
-de la mort. Animés par une dernière
-espérance, ils poussaient l'attaque
-avec une fureur redoublée, quand les
-trompettes du baron demandèrent un
-pour-parler. Alors ils suspendirent le
-combat; Malcolm parut sur le rempart,
-et Alleyn s'approcha pour l'entendre.
-«L'instant de l'attaque, s'écria le
-baron, sera celui de la mort de votre
-chef: si vous voulez que ses jours soyent
-conservés, cessez cet assaut; retirez-vous
-en paix, et portez à la comtesse
-le message suivant: «le baron Malcolm
-n'acceptera point d'autre rançon
-que la belle Marie, dont il brûle de
-faire sa femme. Si Maltida accède à
-cette proposition, Osbert est libre sur-le-champ;
-si elle la refuse, il est mort.»
-L'émotion du comte et d'Alleyn était
-inexprimable: le comte, plein d'un
-courage altier, s'empressa de rejeter
-ce vil marché. «Donne-moi la mort,
-s'écria-t-il, la maison d'Athlin ne peut
-se déshonorer par une alliance avec
-un meurtrier. Recommencez votre
-attaque, ô mes braves vassaux! vous
-ne pouvez plus sauver ma vie, du moins
-vous vengerez ma mort; je la préfère
-au déshonneur de ma famille.» Osbert
-n'avait point encore cessé de parler,
-qu'une double haie de gardes l'environna,
-et le cacha aux regards de la
-tribu.</p>
-
-<p>Alleyn, dont le c&oelig;ur était déchiré
-par des sentimens qui se combattaient,
-n'écouta que la voix de l'honneur; il
-désobéit aux ordres d'Osbert; et posant
-ses armes à terre, il déclara qu'il allait
-se rendre au château d'Athlin porter
-les propositions du baron. La tribu suivit
-l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns
-de ses membres se préparèrent à l'accompagner:
-des vassaux si fidèles ne
-pouvaient céder aux exhortations du
-comte. Pour lui, il éprouva une vive
-douleur quand la nouvelle du départ
-d'Alleyn fut parvenue dans sa prison.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La situation de celui-ci était affreuse;
-toute l'énergie de son ame suffisait à
-peine pour la supporter. Il se trouvait
-chargé d'un message dont le résultat
-devait être de plonger dans le désespoir
-une femme qu'il adorait, ou de
-donner la mort à l'ami qui lui était
-le plus cher.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsqu'on annonça à la comtesse
-l'arrivée d'Alleyn, la joie et l'impatience
-s'emparèrent de son c&oelig;ur; elle
-ne doutait point que Malcolm ne l'envoyât
-offrir un accommodement; et il
-n'était point de rançon qu'elle ne fût
-disposée à donner pour acheter la liberté
-de son fils. Au son de la voix d'Alleyn,
-le trouble qui avait commencé à s'apaiser
-dans le sein de Marie se réveilla,
-il lui fut impossible de ne point reconnaître
-un amour qui ne devait lui permettre
-aucune espérance: en vain, au
-moment de revoir celui qui en était
-l'objet, tenta-t-elle de réprimer son
-émotion; sa rougeur indiquait l'état
-de son ame; et tous ses efforts pour
-cacher ses sentimens, ne servaient qu'à
-les faire paraître encore plus.</p>
-
-<p>Quand Alleyn parut devant la comtesse,
-ses forces étaient épuisées par
-une suite de l'agitation violente qu'il
-avait éprouvée. La sombre tristesse
-répandue sur son visage, la pâleur
-que lui donnait sa crainte, décélaient
-ses tourmens intérieurs; Maltida conçut
-à son aspect de vives alarmes sur le
-compte de son fils, et d'une voix tremblante
-s'informa de sa destinée. Alleyn
-se hâta de la rassurer; il eut soin
-d'employer les plus grandes précautions,
-lorsqu'il vint à s'acquitter de son message,
-et à faire le récit de la scène
-dont il avait été témoin. La résolution
-du baron parut un coup si terrible au
-c&oelig;ur de Marie qu'elle s'évanouit en
-l'apprenant. Alleyn courut la soutenir,
-et la comtesse, occupée de donner des
-secours à sa fille, se trouva un moment
-distraite de la douleur que cette nouvelle
-devait naturellement exciter en
-elle. Ce ne fut qu'avec beaucoup de
-peine que Marie fut rappelée à la vie,
-ou plutôt au sentiment de son infortune;
-mais il est impossible de se
-figurer, dans toute son étendue, la
-pénible situation de Maltida. Son c&oelig;ur
-partagé entre deux intérêts si puissans
-était devenu le siège du désordre et
-de l'effroi. De quelque côté qu'elle
-portât la vue, elle n'envisageait que
-malheur et destruction. Le meurtrier
-de son mari exigeait le sacrifice de sa
-fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait
-le coup fatal qui menaçait son
-fils; elle lui donnait la mort, en rejettant
-la proposition de Malcolm; en
-l'acceptant, elle outrageait la mémoire
-de son mari lâchement égorgé, et
-s'exposait aux reproches de la vertu
-indignée. Une semblable alliance détruisait
-le bonheur de sa fille et l'honneur
-de sa maison. Il n'était plus
-permis de songer à délivrer Osbert par
-la force des armes, depuis que le baron
-avait déclaré que le moment de l'attaque
-serait celui de sa mort. L'honneur,
-l'humanité, la tendresse maternelle
-commandaient à Maltida de sauver
-son fils, et par une étrange opposition
-d'intérêts, ces mêmes vertus se
-réunissaient pour lui interdire le sacrifice
-qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour
-un faible rayon d'espérance n'avait
-point cessé de se montrer à cette mère
-infortunée. Maintenant le désespoir
-l'enveloppait d'épaisses ténèbres, au
-travers desquelles elle ne découvrait
-que l'autel sur lequel un de ses enfans
-devait être immolé. Elle frémissait à
-la seule idée d'unir sa fille au meurtrier
-de son père, et savait aussi que la
-férocité du caractère de Malcolm suffisait
-seule pour corrompre le bonheur
-de la femme qui partagerait sa destinée.
-Dans sa douleur elle rejetait avec force
-l'échange que le baron proposait; mais
-le spectacle de son fils pâle, et perdant
-tout son sang au milieu des convulsions
-de la mort, se présentait tout-à-coup
-à son imagination, et lui causait
-une sorte de délire.</p>
-
-<p>Il se passait chez Marie un combat
-non moins violent; la nature lui avait
-donné un c&oelig;ur susceptible de toutes
-les affections tendres et délicates; son
-esprit saisissait avec facilité tous les
-rapports de la plus rigoureuse morale,
-et elle se conduisait constamment
-d'après les principes qu'elle s'était
-formés. Tous ces avantages n'étaient
-pas nécessaires, pour lui faire connaître
-la rigueur de son sort, qui eût été
-sentie par une ame commune; mais
-ils servaient à rendre son chagrin plus
-aigu; et à lui montrer, dans un jour
-plus éclatant, l'horreur de sa situation.
-Le souvenir de son père, le devoir
-imposé par la vertu, et l'amour qui
-faisait entendre sa voix tremblante,
-mais forte, parlaient seuls à son c&oelig;ur;
-l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait
-d'effroi. Pouvait-elle recevoir
-une main fumante encore du sang de
-son père? pouvait-elle consentir à
-passer sa vie avec un homme qui avait
-tranché les jours de celui dont elle
-avait reçu l'existence, un homme qui
-serait toujours devant ses yeux un monument
-de son infortune et du déshonneur
-de sa famille, et dont l'aspect
-bannirait à jamais de son c&oelig;ur, toutes
-les affections douces et généreuses?
-Elle ne pouvait chérir les sentimens
-nobles et élevés, sans chérir le souvenir
-de son père et celui de son amant.
-Combien devait-elle être malheureuse,
-si elle était obligée d'effacer de sa mémoire
-l'image de la vertu pour espérer
-d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout
-où ses tristes regards cherchaient
-du soulagement ils ne rencontraient que
-le désespoir. D'un côté elle se voyait
-ensevelie dans les bras d'un assassin: de
-l'autre c'était son frère, chargé de fers
-et attendant la mort, qui s'offrait à elle.
-Il lui était impossible de supporter ce
-tableau auquel l'imagination prêtait
-toutes les horreurs de la réalité. Cependant,
-au milieu de ses souffrances, elle
-considéra qu'il lui était possible de
-sauver son frère: alors elle s'attacha
-avec force à cette idée; puisqu'elle devait
-être malheureuse, elle résolut au
-moins de l'être avec noblesse, et de
-s'offrir elle-même pour victime, quand
-d'horribles conjonctures demandaient
-ce sacrifice.</p>
-
-<p>Remplie de ces idées, elle entra dans
-la chambre de la comtesse; elle s'empressa
-de lui annoncer sa résolution,
-et attendit, en tremblant, ce que sa
-mère allait décider.</p>
-
-<p>Maltida éprouva en ce moment une
-peine au-dessus de celles qu'elle avait
-ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort
-de son mari, qu'elle aimait avec tendresse,
-elle avait beaucoup souffert:
-la manière dont il avait péri avait concouru
-à rendre sa douleur plus vive;
-mais cet événement, bien que terrible,
-n'avait pas été accompagné de circonstances
-pareilles à celles où elle se trouvait;
-une force supérieure l'avait amené,
-lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus
-en son pouvoir de sauver son époux;
-elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant
-entre des horreurs, à ratifier son
-infortune de sa propre bouche, et à
-empoisonner le reste de ses jours de
-souvenirs affreux. Quoique ce fût la
-puissance d'un tyran qui lui imposât ce
-choix, elle se l'attribuait en partie, et
-sa raison se troublait en songeant qu'elle
-était forcée de livrer elle-même sa fille
-à un état pire que la mort.</p>
-
-<p>Lorsque Marie se présenta devant
-elle, son ame épuisée par l'excès de sa
-douleur, était tombée dans un morne
-et silencieux désespoir. Insensible aux
-objets qui l'environnaient, elle l'était
-pour ainsi dire à ses propres maux, et
-elle entendit à peine sa fille. «Il vivra,
-s'écria Marie d'une voix faible et entrecoupée,
-je me sacrifierai.» A ces
-mots «il vivra,» la comtesse levant
-les yeux, promena autour d'elle un
-regard sombre qui prit tout-à-coup l'expression
-de la tendresse lorsqu'il fut
-arrêté sur Marie. Quelques larmes
-coulèrent sur ses joues, et furent comme
-la rosée du ciel, qui, tombant sur une
-plante flétrie, ranime sa feuille mourante.
-Ces larmes étaient les premières
-qu'elle eût versées depuis l'arrivée du
-fatal message. Elle envoya chercher
-Alleyn, avec qui elle voulait examiner
-s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher
-le comte de sa prison. Souvent,
-dans les grandes afflictions, lorsque
-la mort n'a point encore donné une
-triste certitude aux événemens, l'esprit
-s'élance au-delà de la sphère du possible
-pour courir après l'espérance, jusqu'à
-ce que l'affreuse réalité lui montre le
-néant de ses illusions. Il en était ainsi
-de Maltida; la violence de son chagrin,
-causé par la première nouvelle de son
-malheur, commençait à diminuer, et
-elle penchait à croire que sa situation
-n'était pas aussi désespérée qu'elle le
-lui avait paru d'abord. Son c&oelig;ur s'ouvrait
-à l'espoir qu'on pourrait procurer
-à Osbert une occasion de s'échapper.
-Alleyn entra en tremblant; il redoutait
-ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait
-d'offrir de braver tous les dangers
-pour délivrer le comte. L'idée que
-Marie deviendrait la femme de Malcolm
-lui était horrible, et il la repoussait
-comme un poison capable d'arrêter
-dans son c&oelig;ur le mouvement de la vie.
-Il voulait à tout prix arracher Marie à
-cette calamité, et tirer le comte de sa
-prison. Le spectacle qui le frappa au
-moment où il aborda la comtesse, vint
-accroître son tourment; elle était
-étendue sur un sopha pâle et muette.
-Ses yeux qui ne voyaient rien étaient
-fixés sur une fenêtre en face d'elle.
-Toute sa contenance annonçait le désordre
-de son esprit, et elle fut quelque
-tems sans apercevoir Alleyn. Telle
-était la fluctuation de ses pensées, que
-si un rayon d'espérance traversait
-quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient,
-bientôt un retour sur elle-même
-le faisait évanouir. Marie, assise
-près d'elle, tenait sa main pressée contre
-son sein. La douleur avait répandu
-dans toute sa personne une langueur
-enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer
-de nouveau le douloureux parti
-qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait,
-et la moitié de sa phrase expira
-sur ses lèvres: ses regards semblaient
-chercher à éviter Alleyn, comme un
-objet capable de lui faire abandonner
-son dessein. Il s'avança pour demander
-à la comtesse ce qu'elle voulait ordonner.
-«Je suis prête, dit en ce moment
-Marie, à me dévouer moi-même comme
-une victime à la vengeance du baron:
-j'aurai du moins sauvé mon frère.»
-Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid
-mortel s'empara du c&oelig;ur d'Alleyn;
-et elle-même eut peine à achever,
-tout son corps frissonna; ses yeux se
-couvrirent d'un nuage épais, et elle
-tomba évanouie sur le sopha où elle
-était assise.</p>
-
-<p>Alleyn, en proie à toutes les angoisses
-du désespoir, le regard fixe et
-immobile, attendait dans le silence de
-l'inquiétude le moment de son retour
-à la vie; les secours qu'on lui prodiguait
-ne tardèrent pas à la faire
-revenir, et la joie qu'il en ressentit,
-lui fit un instant oublier sa situation;
-il pressa avec ardeur la main de Marie
-contre son sein. Cette fille infortunée
-qui avait à peine recouvré l'usage de
-ses sens, céda, sans s'en apercevoir,
-au premier mouvement de son c&oelig;ur,
-et un sourire expressif de la plus vive
-tendresse donna à Alleyn la certitude
-d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait
-enchaîné sa passion; il se trouvait une
-trop grande distance entre lui et la
-s&oelig;ur d'Osbert, et sa modestie ne lui
-avait pas permis de s'imaginer qu'il
-eût assez de mérite pour attirer l'attention
-de l'adorable Marie. Peut-être
-aussi cette défiance de soi-même,
-si naturelle au véritable amour, avait-elle
-contribué à le tromper. Ce ne fut
-qu'alors que cette certitude lui procura
-la sensation la plus délicieuse qu'il
-eût encore éprouvée. Il oublia un
-instant la détresse de ses hôtes et son
-propre état; toutes ses idées s'évanouirent
-pour faire place à la nouvelle
-connaissance qu'il venait d'acquérir,
-et pendant quelques minutes il goûta
-la félicité la plus parfaite. La réflexion
-ne tarda cependant pas à ramener
-les noires pensées et leur sombre suite
-et à le replonger au plus profond de
-l'abyme.</p>
-
-<p>La comtesse avait alors repris assez
-de force pour s'entretenir du sujet
-qu'elle avait le plus à c&oelig;ur. L'idée
-d'une nouvelle tentative, pour la délivrance
-de son fils, n'avait pas échappé
-à Alleyn; il dit qu'il était prêt à
-affronter tous les dangers pour parvenir
-à ce but, et il parla d'un ton si
-assuré de la probabilité du succès,
-qu'il fit encore une fois renaître l'espérance
-dans le sein de Maltida; elle
-craignit néanmoins de se livrer trop
-précipitamment à un espoir si douteux.
-Il fut résolu qu'Alleyn se consulterait
-avec les hommes les plus habiles et les
-plus fidèles de la tribu, que l'âge ou
-les infirmités avaient jusqu'ici écartés
-du combat, sur les moyens les plus
-propres au succès de l'entreprise, et
-qu'il marcherait ensuite, sans délai,
-à la tête des combattans; qu'en attendant
-on enverrait un message au baron
-pour lui demander du tems, et lui
-annoncer qu'on lui ferait réponse sous
-quinze jours.</p>
-
-<p>Alleyn forma donc un conseil des
-gens les plus habiles de la tribu. On
-proposa divers projets dont le succès
-parut fort incertain. A la fin quelqu'un
-observa qu'il était possible qu'Osbert
-ne fût plus dans la tour, et que le lieu
-de sa détention fût changé: chose qu'il
-fallait d'abord savoir pour former un
-plan convenable. Il fut donc résolu
-de suspendre les délibérations jusqu'à
-ce qu'Alleyn se fût procuré les informations
-nécessaires, et en attendant,
-celui-ci fut chargé de délivrer à Malcolm
-le message de la comtesse. C'est
-pourquoi il se mit sur-le-champ en
-marche pour le château.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VI.</h2>
-
-<p class="d"><i>Translation d'Osbert dans une autre
-prison.&mdash;Message de Maltida à Malcolm.&mdash;Découverte
-d'un panneau mouvant
-par où l'on entre dans plusieurs
-vastes appartemens.&mdash;Osbert parvient
-à celui des deux prisonnières.&mdash;Leur
-surprise à la vue du comte.&mdash;Tendre
-intérêt de ce dernier pour leurs souffrances.
-Il demande et obtient la permission
-de renouveler sa visite.&mdash;Démarches
-d'Alleyn pour découvrir la
-prison du comte, et pour tâcher de l'en
-tirer.&mdash;Désertion de deux soldats du
-château de Malcolm qui viennent s'enrôler
-sous les bannières d'Alleyn.</i></p>
-
-
-<p class="noindent"><span class="huge">P</span>endant ce tems-là le château de
-Dunbayne était devenu le théâtre du
-triomphe et de la détresse. Fier de
-son projet, Malcolm voyait déjà Marie
-à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait
-des tourmens plus cruels que la mort.
-Le baron était surpris que son invention
-ne lui eût pas encore suggéré ce
-moyen de torture. Pour la première
-fois l'amour eut pour lui des attraits,
-parce qu'il devenait l'instrument de sa
-vengeance, et que d'ailleurs la violence
-de sa passion lui avait représenté
-les charmes de Marie sous les couleurs
-les plus flatteuses. Il prit donc la ferme
-résolution de ne jamais relâcher le
-comte qu'aux conditions qu'il avait
-offertes, et par ce moyen de rendre
-la maison d'Athlin un monument éternel
-de son triomphe.</p>
-
-<p>Pour plus de sûreté, Osbert avait
-été transféré au centre du château dans
-un appartement vaste et sombre, et
-dont les fenêtres gothiques ne laissaient
-pénétrer de lumière qu'autant qu'il en
-fallait pour en apercevoir l'horreur.
-Ce n'était pas ce qui le tourmentait
-davantage; son c&oelig;ur éprouvait des
-douleurs bien plus aiguës. Un malheur
-aussi terrible que celui qui le menaçait
-ne s'était jamais offert à son
-imagination. Depuis long-tems familiarisé
-avec l'idée de la mort, il ne
-la regardait que comme un mal passager;
-mais voir sa famille dans l'ignominie,
-la voir contracter une alliance
-avec l'assassin de son père, cette pensée
-lui déchirait l'ame.</p>
-
-<p>Il craignait que la tendresse maternelle
-n'engageât Maltida à accepter les
-offres du baron, et il ne doutait pas
-que sa s&oelig;ur n'eût assez de grandeur
-d'ame pour se sacrifier, afin de lui
-sauver la vie. Il aurait écrit à la comtesse
-pour lui défendre d'accepter ces
-conditions, et lui déclarer sa ferme
-résolution de mourir; mais il n'avait
-aucun moyen de lui faire parvenir sa
-lettre; le garde, qui avait eu la générosité
-de faire passer sa première, ne
-paraissait plus. Le courage qui l'avait
-soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas
-dans ce moment critique. Accoutumé
-depuis long-tems à éprouver des contradictions
-sans nombre, il avait acquis
-l'art de les surmonter; les plus grands
-revers n'étaient point capables de
-l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui
-donner plus de force et à faire paraître
-sa grande ame dans un jour plus éclatant.</p>
-
-<p>Alleyn venait de joindre la tribu,
-et faisait toute la diligence possible
-pour se procurer les informations nécessaires.
-Il apprit que le comte n'était
-plus dans la tour, mais il ne put découvrir
-dans quelle partie du château
-il était relégué; sur ce point on n'avait
-que des conjectures vagues et sans vraisemblance.
-Ce qui faisait croire qu'il
-n'avait pas été mis à mort, c'était la
-politique du baron dont le violent amour
-pour Marie n'était plus alors un mystère.
-Alleyn employa inutilement tous les
-stratagèmes que l'invention put lui suggérer
-pour découvrir la prison du
-comte. Enfin, forcé de remettre à
-Malcolm le message dont il était chargé,
-il demanda pour préliminaire qu'Osbert
-fût amené sur les remparts, afin de
-faire voir à ses vassaux qu'il était
-encore en vie. Il espérait que cette
-mesure lui fournirait quelque moyen
-de découvrir le lieu de sa détention,
-se proposant d'observer avec la plus
-scrupuleuse attention l'endroit où il se
-retirerait.</p>
-
-<p>Le comte parut sain et sauf sur les
-remparts. A sa vue ses vassaux firent
-retentir les airs de leurs cris pour témoigner
-leur allégresse; le baron était à
-ses côtés, et les regarda d'un air de
-mépris. Alleyn s'approcha des murailles
-et remit le message de Maltida. Osbert
-frémit de son contenu; il prévit qu'une
-délibération annonçait une soumission,
-Déchiré par cette pensée, il jura tout
-haut qu'il ne survivrait jamais à une
-pareille infamie; s'adressant ensuite à
-Alleyn, il lui commanda de retourner
-sur-le-champ vers la comtesse, et de
-lui dire de ne point se soumettre à
-des conditions aussi humiliantes, à
-moins qu'elle ne voulût sacrifier ses
-deux enfans à l'assassin de leur père.
-Ces paroles excitèrent un sourire de
-triomphe sur le visage du baron, et il
-se tourna en gardant un silence dédaigneux.
-Les gardes reconduisirent
-Osbert dans sa prison; mais tous les
-efforts de son ami, pour découvrir le
-chemin qu'ils prenaient, furent inutiles;
-la hauteur des murs les fit bientôt disparaître
-à ses yeux.</p>
-
-<p>Alleyn nous fournit un exemple de
-la fermeté et de la constance avec
-lesquelles une ame énergique poursuit
-un objet favori; des circonstances fâcheuses
-peuvent venir à la traverse,
-le manque de succès peut momentanément
-arrêter ses progrès; mais elle
-s'élève au-dessus de tout obstacle,
-et pour parvenir à ses fins, elle va
-même au-delà des bornes de la possibilité.
-Ce jeune homme ne désespérait
-pas encore; mais il ne savait de quelle
-manière il devait agir.</p>
-
-<p>En passant près d'une fenêtre, Osbert
-fut surpris d'y apercevoir deux dames:
-malgré l'agitation de son esprit, il les
-reconnut pour les mêmes personnes
-qu'il avait observées des grilles de la
-tour avec tant d'émotion, et qui avaient
-à-la-fois excité sa compassion et sa
-curiosité. Au milieu de sa détresse,
-la douceur et les grâces de la plus jeune
-avaient souvent occupé sa pensée,
-et il désirait ardemment connaître le
-sujet de sa douleur; car la mélancolie
-peinte sur son visage annonçait bien
-qu'elle était malheureuse. Elles observèrent
-Osbert lorsqu'il passa, et leurs
-yeux exprimèrent la pitié que sa situation
-leur inspirait. Il les fixa tendrement,
-et de retour dans sa prison, il fit de
-nouvelles questions sur leur compte;
-mais on continua de garder un silence
-inflexible à cet égard.</p>
-
-<p>Un jour qu'il était enseveli dans ses
-réflexions, ses yeux se fixèrent involontairement
-sur un panneau du lambris
-de sa prison: il remarqua qu'il était autrement
-fait que les autres et que sa projection
-était tant soit peu plus grande;
-une lueur d'espérance s'empara de son
-esprit, et il se leva pour l'examiner. Il
-vit qu'il était environné d'une fente, et
-en le poussant avec les mains, il s'ébranla.
-Certain qu'il y avait quelque
-chose de plus qu'un panneau, il y
-employa toute sa force; mais il ne
-produisit aucun autre effet. Après avoir
-inutilement tenté de l'enlever de différentes
-manières, il abandonna l'entreprise,
-et revint s'asseoir triste et désespéré.
-Plusieurs jours s'écoulèrent sans
-qu'il pensât davantage au lambris. Ne
-voulant cependant pas renoncer à cette
-dernière espérance, il fit un nouvel
-examen, et en s'efforçant d'ébranler
-le panneau, son pied donna par hasard
-contre un endroit qui le fit ouvrir à
-l'instant. Il y avait dans l'intérieur
-un ressort caché qui le tenait attaché,
-et en pressant une certaine partie du
-panneau, il s'ouvrait de lui-même;
-c'était cette partie que le pied du comte
-avait touchée.</p>
-
-<p>Cette découverte lui causa une joie
-inexprimable. Il vit alors devant lui
-un vaste appartement semblable à celui
-qui formait sa prison; ses fenêtres
-hautes et arquées étaient ornées de
-verre peint; son pavé était de marbre,
-et cet endroit paraissait être les restes
-d'une église abandonnée. Osbert traversa,
-en hésitant, sa longue nef, et
-parvint à une grosse porte de chêne à
-deux battans qui terminait cette pièce
-lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue
-et spacieuse galerie; ses fenêtres, aussi
-gothiques que celles de l'église, étaient
-couvertes d'un lierre épais qui en écartait
-pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta
-quelques tems à l'entrée, incertain s'il
-devait aller plus loin; il écouta, et
-n'entendant aucun bruit dans sa prison,
-il continua. La galerie aboutissait à
-gauche en tournant, à un grand escalier
-fort ancien et, en apparence, très-négligé,
-qui conduisait à une salle en
-bas; à droite était une porte basse et
-peu éclairée.</p>
-
-<p>Osbert craignant d'être découvert,
-passa l'escalier et ouvrit la porte. Alors
-une file de superbes appartemens
-magnifiquement meublés se présenta
-à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir
-qui que ce fût; mais, après
-avoir traversé la seconde chambre, il
-entendit les sanglots d'une personne
-qui pleurait. Il s'arrêta un moment,
-ne sachant s'il devait continuer; une
-curiosité irrésistible l'entraîna plus loin,
-et il entra dans un appartement où
-étaient assises les belles étrangères,
-dont la vue avait fait tant d'impression
-sur lui.</p>
-
-<p>La plus âgée des dames fondait en
-larmes, et sur une table à côté d'elle
-étaient une cassette et quelques papiers
-ouverts. La plus jeune était tellement
-occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas
-attention à l'entrée du comte. Dès que
-la première l'eut aperçu, elle se leva
-tout en désordre, et la surprise qui
-éclata dans ses jeux semblait demander
-l'explication d'une visite si extraordinaire.
-Osbert, étonné de ce qu'il venait
-de voir, fit quelques pas en arrière,
-dans l'intention de se retirer; mais se
-rappelant que cette intrusion exigeait
-des excuses, il revint. La grace avec
-laquelle il s'excusa, confirma l'impression
-que sa figure avait faite sur l'esprit
-de Laure (tel était le nom de la
-jeune dame) qui, en levant la tête,
-laissa apercevoir une physionomie où
-l'on découvrait un heureux mélange de
-dignité et de douceur. Elle avait environ
-vingt ans, était de moyenne taille,
-extrêmement délicate et très-bien faite.
-Le coloris de sa jeunesse avait une
-teinte de mélancolie douce et réfléchie
-qui donnait une expression très-intéressante
-à ses grands yeux bleus; ses
-traits étaient en partie cachés par
-ses beaux cheveux bruns qui, après
-avoir formé nombre de boucles autour
-de son visage, descendaient sur son
-sein: toutes les grâces d'un sexe aimable
-étaient réunies dans sa personne,
-et la majesté naturelle de son
-maintien démontrait la pureté et la
-noblesse de son ame. Lorsqu'elle aperçut
-le comte, une faible rougeur se
-répandit sur ses joues, et elle quitta
-involontairement le dessin auquel elle
-était occupée.</p>
-
-<p>Si la simple vue de Laure fut
-capable de faire impression sur le c&oelig;ur
-d'Osbert, il en devint bien plus fortement
-épris quand il put contempler sa
-beauté. Il s'imagina que le baron charmé
-par ses attraits l'avait fait tomber dans
-quelques-uns de ses pièges et la retenait
-malgré elle dans le château. La
-tristesse peinte sur son visage et le mystère
-qui semblait l'environner, le confirmèrent
-dans cette conjecture. Plein
-de cette idée, ses souffrances lui inspirèrent
-la plus grande compassion, et
-l'amour qui brûlait alors dans son c&oelig;ur
-vint bientôt se réunir à ce sentiment. Dans
-ce moment il oublia le danger
-de sa situation; il oublia même qu'il
-était prisonnier, et, ne pensant qu'aux
-moyens d'adoucir les chagrins de cette
-infortunée, il ne se laissa point arrêter
-par une fausse délicatesse, et il résolut,
-s'il était possible, de connaître la cause
-de ses malheurs.</p>
-
-<p>S'adressant donc à la baronne: «Madame,
-dit-il, si je pouvais en aucune
-manière alléger des peines que je ne
-saurais affecter de ne point apercevoir
-et qui m'ont si vivement touché,
-je regarderais ce moment comme le
-plus heureux de ma vie; d'une vie,
-hélas! qui n'a déjà été que trop
-marquée au coin du malheur. Mais
-le malheur ne m'a point été inutile,
-puisqu'il m'a fait connaître la sympathie».
-La baronne n'ignorait pas
-le caractère et les malheurs du comte.
-Victime elle-même de l'oppression,
-elle savait plaindre les souffrances des
-autres. Elle avait toujours senti une
-tendre compassion pour les malheurs
-d'Osbert, et elle ne put s'empêcher de
-lui exprimer toute sa reconnaissance
-pour l'intérêt qu'il voulait bien prendre
-à ses chagrins. Elle lui témoigna sa surprise
-de le voir ainsi en liberté; mais
-apercevant les fers qu'il avait aux
-mains, elle tressaillit d'effroi et devina
-une partie de la vérité.</p>
-
-<p>Il lui raconta la découverte du panneau
-qui lui avait fait trouver le chemin
-de son appartement. L'idée de
-faciliter son évasion se présenta d'abord
-à l'esprit de la baronne; mais sa propre
-situation ne tarda pas à lui en faire
-voir l'inutilité, et elle fut contrainte
-d'abandonner une pensée que lui
-avaient inspirée la vénération qu'elle
-avait pour le caractère du feu comte, et
-l'intérêt qu'elle prenait à son fils;
-elle lui témoigna le plus vif chagrin de
-ne pouvoir le servir, et l'informa que
-sa fille et elle étaient aussi prisonnières;
-que leur liberté ne s'étendait pas au-delà
-des murs du château, et qu'il y
-avait quinze ans qu'elles étaient sous
-la verge de la tyrannie.</p>
-
-<p>Le comte exprima l'indignation que
-ce récit lui inspirait, assura la baronne
-qu'elle pouvait compter sur sa
-discrétion, et la pria, si cette relation
-ne lui était pas trop pénible, de l'informer
-au moins comment elle avait
-eu le malheur de tomber au pouvoir
-de Malcolm. La baronne craignant pour
-la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger
-d'être découvert en restant plus long-tems
-hors de sa prison; et, le remerciant
-encore une fois de l'intérêt qu'il
-avait bien voulu prendre à ses souffrances,
-l'assura de ses souhaits les plus
-sincères pour sa délivrance, et lui promit
-que, si jamais l'occasion s'en présentait,
-elle lui ferait connaître les tristes
-particularités de ses aventures. Les yeux
-du comte lui témoignèrent sa reconnaissance
-d'une manière plus expressive que
-sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda,
-en tremblant, la permission de renouveler
-ses visites, ce qui lui procurerait
-quelques intervalles de consolation
-pendant la triste captivité à laquelle il
-était condamné. La baronne, par pitié
-pour ses souffrances, consentit à sa demande.
-Osbert partit en jetant sur Laure
-un regard tendre et douloureux; il était
-néanmoins content de ce qui s'était passé
-et se retira dans sa prison en éprouvant
-un de ces momens de calme qui ne
-sont pas même étrangers aux malheureux.</p>
-
-<p>Il trouva tout tranquille, et après
-avoir soigneusement fermé le panneau,
-il s'assit pour réfléchir sur le passé et
-penser à l'avenir. Il se flatta que la
-découverte du panneau pourrait faciliter
-son évasion; les ombres du désespoir
-dont son esprit avait si récemment
-été enveloppé se dissipèrent peu-à-peu,
-et lui laissèrent entrevoir un horizon
-plus flatteur; mais, hélas! ces brillantes
-espérances s'évanouirent comme un
-songe. Il se rappela que ce château
-était environné de gardes dont la vigilance
-était assurée par la sévérité du
-baron; que les belles étrangères qui
-avaient pris un si tendre intérêt à son
-sort étaient comme lui prisonnières, et
-qu'il ne connaissait pas un soldat généreux
-qui voulût lui enseigner les passages
-secrets du château et l'accompagner
-dans sa fuite. Son imagination
-était pleine de l'image de Laure; en vain
-s'efforça-t-il de se cacher à lui-même
-la vérité, son c&oelig;ur trahissait constamment
-les sophismes de ses argumens.
-Il avait, sans le savoir, bu à la coupe de
-l'amour, et il était forcé d'avouer son
-indiscrétion. Il ne put cependant se
-résoudre à écarter de son c&oelig;ur ce poison
-délicieux; il ne put se résoudre à
-ne plus la voir. Les appréhensions pénibles
-pour sa sûreté qu'éprouverait
-la baronne, s'il ne profitait pas de la
-permission qu'il avait si ardemment
-sollicitée; le manque de respect que
-cette conduite manifesterait; la violente
-curiosité de connaître l'histoire de
-ses malheurs; le vif intérêt avec lequel
-il apprendrait quelles étaient les relations
-de Laure et du baron, et l'espoir
-extravagant et trompeur de pouvoir
-leur être utile, le déterminèrent à renouveler
-sa visite. Sous ces illusions
-il cachait le principal motif qui l'engageait
-à cette entrevue.</p>
-
-<p>Cependant Alleyn était de retour au
-château d'Athlin où il avait communiqué
-la résolution d'Osbert, qui n'avait
-servi qu'à aggraver la détresse des
-infortunées qui l'habitaient. Mais pour
-ne point leur faire perdre toute espérance,
-il leur avait caché que le comte
-n'était plus dans la tour; il méditait en
-silence et presque sans espoir sur les
-moyens de découvrir sa prison, et il
-tâchait de donner à la comtesse et à
-Marie une consolation à laquelle il ne
-pouvait lui-même prendre part. Il alla,
-sans perdre de tems, trouver les vieillards
-qu'il avait assemblés lors de son
-départ, et les informa du changement
-de prison du comte: circonstance qui
-devait pour le présent suspendre leurs
-délibérations. C'est pourquoi il les quitta
-et se rendit sur-le-champ auprès de la
-tribu, afin de continuer ses recherches.
-Tous les efforts que l'on fit pour
-se procurer les renseignemens nécessaires,
-furent inutiles.</p>
-
-<p>Le moment fixé pour la réponse de
-la comtesse approchait; le désespoir
-était peint sur tous les visages, tous
-les c&oelig;urs étaient déchirés des plus vives
-angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles
-du camp furent alarmées par l'approche
-de quelques hommes dont la voix leur
-était inconnue; craignant une surprise,
-ils les entourèrent et les conduisirent
-à Alleyn. Ces prisonniers dirent que
-pour se soustraire à la tyrannie de Malcolm
-ils étaient venus se réfugier dans
-le camp de ses ennemis dont ils déploraient
-les malheurs et dont ils voulaient
-défendre la cause. Charmé de
-cette circonstance, sans cependant y
-croire absolument, Alleyn interrogea
-les soldats touchant la prison du comte.
-Il apprit qu'Osbert avait été transféré
-dans un endroit du château d'un accès
-très-difficile, et que tout plan d'évasion
-était impraticable, sans l'assistance
-de quelqu'un bien instruit de tous les
-détours et passages du bâtiment.</p>
-
-<p>Alleyn eut alors une perspective de
-succès que ses espérances les plus exagérées
-n'avaient encore pu lui présenter.
-Les soldats promirent solemnellement
-de l'aider de tout leur pouvoir; ils
-l'informèrent aussi qu'il y avait un mécontentement
-général parmi les vassaux
-du baron qui n'attendaient qu'un
-moment favorable pour secouer le joug
-de la tyrannie et reprendre les droits
-de la nature; que les soupçons de Malcolm
-l'excitaient à punir avec la dernière
-rigueur la moindre apparence d'inattention,
-et qu'étant eux-même condamnés
-à un châtiment très-sévère pour une
-faute légère, ils avaient tâché de s'y
-soustraire, ainsi qu'à l'oppression future
-de leur chef, par la désertion.</p>
-
-<p>Alleyn convoqua immédiatement
-un conseil devant lequel les soldats
-amenés répétèrent leurs premières assertions,
-et l'un d'eux ajouta qu'il avait
-un frère qui aurait déserté avec eux
-s'il n'avait point été, ce jour-là, de
-garde auprès du comte: ce qui lui
-avait fait craindre d'être découvert;
-il ajouta que son frère serait le lendemain
-de garde à la porte du petit pont-levis
-où il n'y avait que peu de sentinelles;
-qu'il courrait les risques de
-l'aller trouver, et qu'il était persuadé
-qu'il ne se refuserait pas à favoriser
-la délivrance du comte. A ces mots le
-c&oelig;ur d'Alleyn palpita de joie. Il promit
-à ce brave soldat une grande récompense
-pour lui et pour son frère, s'ils
-voulaient tous deux se charger de l'entreprise.
-Son compagnon connaissait
-parfaitement les passages souterrains
-du rocher; il offrit aussi ses services.
-Les espérances d'Alleyn devenaient à
-chaque instant plus fondées, et il aurait
-bien voulu dans ce moment pouvoir
-communiquer à la malheureuse famille
-d'Osbert la joie qui dilatait son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le lendemain fut fixé pour commencer
-l'entreprise, et Jacques chargé
-de faire tous ses efforts pour gagner son
-frère. Ces préliminaires réglés, ils se
-séparèrent pour aller prendre du repos,
-mais Alleyn ne put fermer l'&oelig;il de la
-nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de
-son esprit et remplit son imagination
-des visions les plus agréables; il se
-représentait la réunion du comte avec
-sa famille; il anticipait les remercimens
-qu'il allait recevoir de la part de
-l'aimable Marie, et il soupirait en réfléchissant
-que de simples remercimens
-étaient tout ce qu'il avait lieu d'espérer.</p>
-
-<p>A la fin le jour parut et offrit à la
-tribu une perspective bien différente
-que celle de la veille. Alleyn, impatient
-de connaître le résultat de la
-rencontre qui devait avoir lieu entre
-les deux frères, trouvait les heures trop
-longues. La nuit vint enfin seconder ses
-désirs. L'obscurité n'était interrompue
-que par la faible lueur de la lune qui
-perçait, de tems en tems, à travers les
-sombres nuages qui environnaient l'horizon.
-Le vent rompait par intervalles le
-silence des ténèbres. Alleyn épiait tous
-les mouvemens du château; les lumières
-disparurent successivement, l'horloge
-de la tour sonna une heure; tout paraissait
-tranquille au-dedans, et Jacques
-marcha vers le pont-levis. Ce pont
-était coupé par le milieu, et la partie du
-côté de la plaine était baissée; Jacques
-s'avança dessus et appela d'une voix
-basse, mais ferme, Edmund. Point de
-réponse: il commença à craindre que
-son frère n'eût déjà quitté le château.
-Il resta quelque tems en suspens avant
-de répéter son appel, et il entendit
-qu'on tirait doucement les verroux de
-la porte du pont-levis; alors Edmund
-parut.</p>
-
-<p>Il fut surpris de trouver Jacques et
-lui commanda de fuir à l'instant pour
-éviter le danger qui le menaçait. Le
-baron, irrité de la fréquente désertion
-de ses soldats, avait envoyé des gens
-à leur poursuite et promis des récompenses
-considérables à ceux qui arrêteraient
-les déserteurs. Ce discours
-n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques;
-il resta, résolu d'en venir à ses
-fins. Heureusement les sentinelles de
-garde avec Edmund étaient toutes ensevelies
-dans un profond sommeil, par
-l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée
-pour faciliter son évasion: ce
-qui fit que les deux frères continuèrent,
-à voix basse, leur conversation, sans
-être interrompus.</p>
-
-<p>Edmund ne voulait pas différer plus
-long-tems sa fuite, et n'avait point assez
-de fermeté pour courir les dangers de
-l'entreprise. L'appât de la récompense
-éveilla cependant son courage, et il se
-laissa persuader; il connaissait bien
-toutes les avenues souterraines du château;
-la seule difficulté qui restait à
-surmonter était de tromper la vigilance
-des autres sentinelles, et il ne croyait
-pas possible que le comte quittât sa
-prison sans être aperçu. Les soldats
-qui devaient, la nuit suivante, monter
-la garde avec lui, étaient dans d'autres
-parties du château qu'ils ne devaient
-quitter qu'au moment où on les placerait
-à la prison: il était donc difficile
-de leur administrer cette même potion
-qui avait engourdi les sens de ses camarades.
-Se fier à leur intégrité et s'efforcer
-de les séduire, eût été mettre sa vie à
-leur disposition et probablement aggraver
-les maux du comte. Ce projet était
-environné de trop de dangers pour le
-hasarder, et leur imagination ne leur
-en offrait point de plus probable.</p>
-
-<p>Il fut néanmoins convenu que, la
-nuit suivante, Edmund saisirait un moment
-favorable pour faire part au comte
-des desseins de ses amis et pour le consulter
-sur les moyens de les mettre à
-exécution. D'après cette résolution,
-Jacques revint sain et sauf à la tente
-d'Alleyn où étaient assemblés les chefs
-de la tribu qui attendaient son retour
-avec la plus vive inquiétude. Le rapport
-du soldat affaiblit considérablement
-les espérances de ce jeune homme;
-la vigilance avec laquelle la prison était
-gardée, paraissait rendre toute évasion
-impraticable. Il était cependant condamné
-à rester dans cette cruelle incertitude
-pendant près de trois jours, en
-attendant qu'Edmund fût de nouveau
-au poste du pont-levis et put communiquer
-avec son frère. Mais Alleyn ne
-se doutait pas d'une circonstance qui
-aurait absolument anéanti toutes ses
-espérances, et dont les suites pouvaient
-ruiner tous leurs projets. Une sentinelle
-postée sur la partie du rempart qui
-dominait le pont-levis avait été alarmée
-par le bruit des verroux, et, s'étant approchée
-des murailles, avait aperçu un
-homme sur la moitié du pont qui était
-au-delà du fossé, conversant avec quelqu'un
-de l'intérieur. Elle s'était avancée
-autant que les murailles le lui avaient
-permis, et avait fait tous ses efforts pour
-entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité
-de la nuit l'avait empêchée de reconnaître
-la personne qui était sur le pont;
-mais elle avait très-bien distingué la voix
-d'Edmund. Fort surprise de ce qui se
-passait, elle donna toute son attention à
-découvrir le sujet de leur conversation.
-La distance que la moitié du pont levé
-laissait entre les deux frères, les obligeait
-de parler plus haut qu'ils n'auraient
-fait sans cette circonstance, et
-la sentinelle en entendit assez pour être
-instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion
-du comte; que cette entreprise
-devait avoir lieu la nuit qu'Edmund
-serait de garde à la prison, et que
-quelques amis du comte l'attendraient
-dans les environs du château. Cet
-homme garda tout cela dans sa mémoire,
-et, le lendemain matin, il en
-fit part à ses camarades.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers le soir, le comte,
-cédant à l'impulsion de son c&oelig;ur, ouvrit
-de nouveau son panneau, et s'avança
-vers les appartemens de la baronne.
-Elle le reçut avec des marques de satisfaction,
-tandis que le plaisir de l'innocence,
-peint sur le visage de Laure,
-témoignait que son c&oelig;ur, jusqu'ici en
-proie à la douleur, éprouvait dans ce
-moment une sensation délicieuse. Osbert
-lui rappela sa promesse, que le désir
-d'exciter la compassion de ceux que
-l'on estime et le plaisir mélancolique
-que l'on trouve à se retracer le tableau
-d'un bonheur passé, lui avaient fait
-donner. S'étant efforcée de composer
-ses esprits que le souvenir de ses souffrances
-passées avait ébranlé, elle lui
-fit la relation suivante.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin de la première Partie.</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne
-(1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse., by Ann Radcliffe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE ***
-
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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