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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Banian, roman maritime (1/2) - -Author: Édouard Corbière - -Release Date: September 17, 2020 [EBook #63220] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - - - - - - - LE BANIAN, - Roman Maritime, - - PAR - ÉDOUARD CORBIÈRE. - - TOME PREMIER. - - _BRUXELLES._ - J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. - 1836 - - - - -Imprimerie de J. Stienon. - - - - -La caste idolâtre des _Banians_ dont les pratiques et les scrupules -religieux rappellent un peu la rigidité des premiers israélites, se -livre, dans tout l'Hindoustan, à cette sorte de commerce nomade et de -modestes spéculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans -quelques parties de l'Europe. Les marins qui ont long-temps fréquenté -l'Inde, et qui nous ont peu à peu familiarisés avec les expressions -qu'ils avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des nations de -l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom de _Banians_ aux petits -marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activité -pour le trafic subalterne, l'avidité de la race commerçante de la -péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos matelots désignent -sous la qualification de _Banians_, les Européens qui vont s'établir -dans les îles pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce -abandonne aux _petits blancs_ et aux coureurs d'habitations. Le -vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs -observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu'ils ont -recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus -riche et plus instructif qu'on ne le pense généralement. - -(Résumé de tous les dictionnaires, au mot BANIAN.) - - - - -LE BANIAN. - - - - -I - - C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner - dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je - connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la - savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse - d'images qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui ne - se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. - C'est l'histoire de Fanchon: «Une vielle et l'espérance.» Tachez - d'abord d'avoir une vielle. - - (Page 15.) - -Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine; -pacotille;--départ pour le Hâvre;--politesses commerciales. - - -La paix s'était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu'avaient -si long-temps ensanglantées les querelles de l'Empire français et de -l'Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant -aux spéculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux -jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes, -cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs -souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies -de l'Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient -bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé -semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes -acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et -le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à -peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon -blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation -que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du -globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une bannière plus glorieuse -avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations -conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté -que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment -assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs. - -Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque -désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai, -une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que -je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il -m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager -n'était pas chose très facile à trouver. La profession de marin, -cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et -mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec -quelque chose, malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances de -s'imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat -continuel qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C'est -le seul métier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du coeur: -c'est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui -espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous -marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu'il y ait -encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du -canon s'est éteint pour si long-temps peut-être! - -J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d'avoir -navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens -convoyeurs: c'était là sans doute peu de chose, mais c'était néanmoins -quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins -gauchement que si je n'avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine -ou à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs, -je réussissais à trouver l'homme qu'il me fallait. - -J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à -l'un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui -disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de -l'armée, j'ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens -vous demander un emploi, quel qu'il soit, à bord de l'un de vos -navires!... Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la -plus faible portion d'un mauvais petit brick! - -Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton -d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six -fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de -gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander: - ---Quel âge avez-vous? - ---Bientôt vingt-trois ans, monsieur. - ---C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à -l'armement pour votre apprentissage? - ---Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en -cherchant à continuer un métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner -quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon -temps à ceux qui consentiraient à m'employer. - ---M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l'armateur du brickaillon, -en s'adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en -juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents -tonneaux _d'esprit_ que j'expédie à Rio-Janeiro. - -Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté en tout, j'en suis plus que -sûr, cent bons tonneaux bien jaugés! - -Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de _M. de -Seigneley_ ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime -et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre, -pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur -approximative de ses deux yeux, usés probablement par _le travail -excessif de ses bureaux_. - -Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le -moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement, -réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont -leurs commis qui s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui -portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire -principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les -lunettes des armateurs français. - -Le résultat de cette première démarche ne m'engagea que fort -médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès -des autres expéditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en -désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m'avoir écouté -avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise: - ---Commencer un noviciat pénible à l'âge que vous avez, pour courir vers -un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de -mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que -vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs -pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché, -une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d'aller vendre le -plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore -quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait -vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la -Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul -peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti -que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l'avantage de voir du -pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous -apportiez autant d'activité dans le commerce, que vous paraissez avoir -d'envie de courir les aventures. C'est là, je crois, le meilleur conseil -que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que -vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France -traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et -d'images à deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper -les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon: -_une vielle et l'espérance_. Tâchez d'abord d'avoir une vielle. - -Le conseil du capitaine me parut digne d'être médité, j'en fis part à -mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce -temps, les notables de la famille s'étant rassemblés solennellement pour -prendre une résolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire, -décidèrent à l'unanimité, moins une voix d'arrière-cousin, que l'on me -ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille -avec laquelle j'irais tenter fortune à la Martinique. - -Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à -chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me -parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner -les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à -quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Océan Atlantique. Les noms -de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de -Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment -sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus -ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais -beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de -vingt ans pour embellir ce qu'elles désirent! Les palais enchantés des -fées et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement, -été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'âge que -j'avais, rien n'est aussi séduisant que tout ce qui n'est pas la -réalité. C'est la satiété et l'expérience qui tuent ce que l'on a nommé -si bien _le beau idéal_. - -Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je -me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur -l'île française de la Martinique et ses dépendances. - -Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne, -cinq à six malles d'effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de -parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec -gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour -cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre -et sans _renflement_ du total de mes factures, la bénédiction de deux -vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris -où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, au port du Hâvre -pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les -contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins. - -Le négociant à qui j'étais recommandé dans ce port du Hâvre que je -voyais pour la première fois, me reçut d'abord avec politesse, mais avec -une de ces politesses calculées aussi exactement qu'aurait pu l'être une -balance de grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction ne -parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais -m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir à qui mes -deux vieux oncles m'avaient adressé, eut appris, par les notes de -roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit -la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m'inviter à vouloir -bien lui faire l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était une -honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la -lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et -jamais le commerce. - -Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d'une -commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je -débutai dans les affaires; par une privation pour une économie. - -Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour -m'engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l'aînée de ses -demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de -l'italien... toujours pour ma commission... Je ne parvins à me dégager -de l'importunité de tant de politesses, qu'en annonçant à mon honnête -persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine -avec lequel je devais partir... Ce petit mensonge me réussit: la soirée -n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme. - - - - -II - - La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur - toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se - dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire - est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et - bien élevé; la première chose et la seule chose même qu'il - demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER? - -Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire, le -_Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon passage est arrêté; -réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine -maritime;--embarras pour le choix d'un cuisinier. - - -Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de -belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une -société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de -curiosités et de ressources à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les -jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le -Hâvre est un des ports les plus intéressans qu'on puisse trouver. -Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs -maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre -doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays, -des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens -si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs moeurs si disparates! -Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de -mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l'on a -signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port, -glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs -délicieuses répandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange -par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes -couvertes d'hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum -oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms -harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et -de Pondichéry! - -On va chercher bien loin, dans les mystères de l'enseignement, les -moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premières notions de la -science géographique. Que n'envoyez-vous vos élèves au Hâvre ou à -Liverpool! leurs yeux sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui -s'attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur -apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d'une semaine -d'amusement, que tous les traités du monde et une longue et fastidieuse -année d'études! - -Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots qui renfermaient ma fortune -présente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les -bassins du Hâvre. C'était là, du matin au soir, ma promenade habituelle -et mon passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, avoir -tout-à-fait perdu ma journée, si je l'avais employée à tout autre chose -qu'à passer en revue, un à un, les bâtimens agglomérés dans ce dédale de -mâtures et de gréemens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination -s'égaraient avec tant de rêverie et de délices. - -Les navires qui se préparaient à faire voile pour la Martinique avaient -eu, comme on le pense bien, le privilége d'exciter avant tous les autres -mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j'avais -plusieurs fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, qui, sur -l'affiche que l'on suspend ordinairement aux enfléchures des bâtimens en -partance, m'avait laissé lire ces mots: - -_Le TOUJOURS-LE-MÊME, Capitaine Lanclume, en charge pour -Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers, -jusqu'au vendredi 13 du courant, fixe._ - -Cette indication assez précise pour tout autre que moi, piqua ma -curiosité d'amateur. Un petit chapeau napoléonien qui servait de figure -au navire le _Toujours-le-même_, ne m'ayant offert qu'un très faible -secours pour découvrir le mot de l'énigme que ce nom semblait donner à -deviner, je m'adressai aux hommes qui travaillaient à bord, afin -d'obtenir d'eux quelques renseignemens complets sur la singularité de -l'appellation de leur trois-mâts. - -Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur -besogne, répondirent à ma question: - ---Le _Toujours-le-même_, ça veut dire _l'empereur_, pardieu! - -Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire davantage. - -Le trois-mâts au nom emblématique, avec ses jolies formes, sa guibre -finement élancée, son gréement noir et bien peigné, et son petit chapeau -à trois cornes posé comme un héroïque souvenir sur sa proue que l'on eût -dite impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup plu; et très peu -satisfait encore des éclaircissemens que j'avais obtenus des gens peu -causeurs de l'équipage, je me décidai à aller trouver le capitaine -Lanclume lui-même, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s'il -était possible, et aussi, il faut bien l'avouer, pour connaître le sens -attaché à l'étrangeté du nom qu'il avait donné à son bâtiment. - -Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine... Rue de la Crique, -numéro dix. - -J'entrai dans un appartement dont la porte était ouverte et que je -trouvai encombré de malles, de grosses cartes marines roulées fort -négligemment à côté de cinq ou six paquets de linge à blanchir. Je -m'enfonçai sans plus de façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets. - -Un homme d'une trentaine d'années, de moyenne taille, bien pris, bien -posé sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en -essuyant son rasoir sur l'épaule d'un mousse qui tenait en face de lui -un large miroir, avec la plus complète impassibilité. - -Je demandai le capitaine Lanclume. - -A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que -j'eusse vues de ma vie, se tourna de mon côté, à moitié barbouillée -d'écume de savon. - ---C'est moi, me répondit cette jolie figure. Qu'y a-t-il pour votre -service? - ---Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de me rendre à la Martinique, -et je suis venu vous trouver. - ---Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le -coeur vous en dit... Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te -tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d'un -bord quand je me rase de l'autre!... tu me ferais un sensible plaisir, -entends-tu!... Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empêche pas de -causer ensemble. C'est une petite leçon de manoeuvre que je donnais à ce -maladroit. - ---Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la liberté de vous -demander quel serait le prix du passage? - ---Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire pour chaque personne... Eh -bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller à ton -miroir! - ---J'aurais aussi quelques tonneaux de fret à vous donner dans le cas où -nous nous arrangerions sur les conditions du voyage. - ---Ah! diable, du fret... Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera -cinquante francs du tonneau... Mais comme, voyez-vous... comme c'est une -considération... que du... que du fret, nous pourrons vous faire, eu -égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le -prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous -beaucoup de fret à embarquer? - ---Cinq à six tonneaux, je présume. - ---En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne -s'entend... Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et en se -retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement -le diapason de sa voix, pour ajouter: - ---Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous -m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons -assez facilement ensemble sur l'article des espèces. Mousse, avance-nous -deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire -l'amitié d'accepter quelque chose. - -Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi, -et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire -autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu'à moitié, -recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre jusqu'à -son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la -chambre que je pourrais occuper pendant la traversée. - -Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce, -dans lequel était placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au -milieu des incidens qu'avait fait naître la conversation, de demander à -mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager à donner à son -bâtiment le nom sous lequel il naviguait. - ---Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de -nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les _Cent jours_, il me -prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce bâtiment que -j'avais baptisé du nom de _Grand Napoléon_. A mon retour en France, des -événemens que j'avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer -toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en -rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon -navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du -port où je venais d'arriver, ayant cessé de penser comme moi sur -l'article en discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, et bien -vite, sur l'arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége -après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d'abord. La -populace s'ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta -à force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le -large, on refusa de réexpédier _le Grand Napoléon_, et il fallut bien -céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon... Oh! -les coquins, si jamais je les rattrape! - ---Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment? - ---Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou -l'inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous -ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du... -je n'ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour -désigner l'empereur, l'homme à qui il devait tout, l'homme qui l'avait -tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et -d'élevé. - -»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on exerçait à mon égard à -propos d'une simple appellation, n'ayant même pas encore choisi un nom à -ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je -m'écriai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la liberté de -choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention -est de l'appeler le _TOUJOURS-LE-MÊME_! Écrivez, verbalisez, criez, -beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai -pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plaît d'avoir -peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier. - -»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent conseil pendant trois ou -quatre jours pour décider jusqu'à quel point les mots _Toujours-le-même_ -pouvaient être considérés comme séditieux ou non séditieux? - -»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer en dernier ressort -sur ce grand débat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bête -qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer ce qu'il appelait la -fantaisie de mon entêtement, et je me crus délivré de toutes ces -tracasseries absurdes, moyennant la concession que j'avais faite à leur -stupidité. - -»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre -tort: celui de porter pour figure le buste de l'homme dont il avait reçu -le nom au berceau. On alla jusqu'à exiger que le buste factieux disparût -de la guibre où je l'avais glorieusement intronisé. La hache des -charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le -buste, le petit chapeau resta. C'était un présage, moi j'acceptai ce -présage précieux, en gardant mon petit chapeau! C'est lui que vous voyez -encore posé fièrement sur mon avant, comme sur le tombeau qu'a peint -Vernet sur l'apothéose de Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous -une branche d'un des vrais saules de cette gueuse d'île. Tenez, d'ici on -aperçoit déjà ce cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase et mieux -que toutes les histoires à deux sous, toute notre glorieuse époque -militaire, parce qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, et -non pas une perruque. C'était le diadème du monde entier, enfin, avant -que la couronne de France ne devînt, par une suite trop constante -d'humiliations et de malheurs, la calotte du jésuitisme.-- - -Nous nous étions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de -monter à bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long -du quai, en regardant son bâtiment avec des yeux de père; car il -paraissait le contempler, en vérité, avec une admiration toute -paternelle et une jouissance ineffable qu'il semblait vouloir me faire -partager. Un homme qui travaillait à la poulaine nous masquait la vue du -petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te -nommes-tu déjà? - ---Je m'appelle Malennec, cap'taine! - ---Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de là en double, -et veille une autre fois à ne jamais passer si près de la figure du -navire. C'est l'image du saint de mon église à moi. - -Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder pendant près d'un -demi-quart d'heure, la figure de son _Toujours-le-même_, le capitaine -s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation, et avec l'air qu'il -eût pris pour continuer un entretien qui n'aurait pas été interrompu: - ---Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu rabattre un peu de mes -prétentions et demander à ne nommer mon _Grand-Napoléon_ que le -_Saint-Napoléon_, ces gaillards-là auraient peut-être bien consenti à me -passer le _Napoléon_ qui leur donnait la fièvre, en faveur du _saint_ -qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité de bienheureux; mais la -docilité qu'il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se -trouvait pas dans mon caractère... et quand je dis encore qu'ils -m'eussent peut-être passé le _Saint-Napoléon_, je suis loin d'en être -bien sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à _décanoniser le -saint_ même, en haine de l'homme qui portait le nom du bienheureux élu! -Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures -de rétroactivité jusque sur le paradis! Et des dévots encore! Il y -aurait de quoi, le diable m'emporte, envoyer cent fois par jour cette -boutique qu'on appelle _une restauration_ au cinq cent mille tonnerre de -Dieu... Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate? - -Lafumate était le maître de l'équipage du bord. - ---Plaît-il, capitaine? répondit le maître en mettant son chapeau à la -main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse... - ---Pourquoi cet étai de grand perroquet, est-il mou aujourd'hui comme une -chiffe? - ---C'est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine! - ---Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonné de le -roidir, et cela à l'instant même. - -Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux fois, et je vis que le -capitaine aimait à commander et à être obéi chez lui. - ---Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il en s'adressant à moi -avec le ton d'un homme qui poursuit la même conversation, n'allez pas -vous imaginer que les _débaptiseurs_ de mon navire aient gagné plus de -la moitié de leur procès avec votre serviteur... Quand je suis à terre -et qu'ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dépendance, le -navire que vous voyez là ne se nomme que le _Toujours-le-même_ et se -trouve forcé, comme toutes les autres pauvres barques, de s'humilier -sous les _battans_ d'un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances -solennelles. Mais une fois à la mer, bonsoir, et c'est là que je -retrouve toute mon autorité et mes droits; sur mon arrière, je fais -rétablir mon nom primitif: au bout de mon pic d'artimon flotte de -nouveau, à l'occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les -capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer -dans les journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont croisés avec le -navire français le _Grand-Napoléon_. Les peureux qui m'aperçoivent à la -mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu'une autre révolution -a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout à la -raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gâchis à ne -plus s'y reconnaître, et ces _quiproquo_ m'amusent moi au-delà de toute -expression. C'est une petite distraction que je suis bien aise de me -donner de temps à autre pour varier la monotonie de l'existence du bord. - ---Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par être -découverte et par vous attirer une méchante affaire ou une répression -très sérieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une -chose agréable au pouvoir, en persécutant plus que ne le voudrait le -pouvoir lui-même? - ---Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, excepté les faits -qui tiennent à l'honneur et à la probité. - ---Et cependant, si quelqu'un de vos gens ou de vos passagers allait -lâchement révéler... - ---Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutôt tous au -feu que de me trahir, et quant à mes passagers, ils finissent tous par -m'adorer, c'est la règle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par -m'adorer, vous tout comme un autre... Mais sautons à bord: il est bon, -avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance -de la petite chambre ou plutôt du boudoir que je vous réserve dans mon -_ship_. - -A l'arrivée du capitaine sur son pont, les hommes de l'équipage se -découvrirent respectueusement et se rangèrent de côté pour le laisser -passer. - -Nous descendîmes tous deux dans la grand' chambre. - -Cette grand' chambre, peinte nouvellement, et décorée avec un certain -luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant à -coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une -armoire. - -Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette avec ces mots: -_Retenue par la comtesse de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de -Cumana_. - ---C'est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le -capitaine. Elle va à la Martinique pour se rendre de là dans son pays, -accompagnée de deux grosses négresses. Trois personnes en tout. Cela -fait toujours du personnel. - -Sur une autre porte, je lus: _M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique_. - ---Celui-là, c'est un jeune et riche créole qui, après avoir fait filer -pour son éducation en France les récoltes accumulées de ses habitations, -a pris le parti d'aller lui-même gérer ses affaires à la Dominique, pour -économiser sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous assure, se -ressent furieusement des profusions de sa bourse. - -Une troisième cabane était retenue par un _M. Larynchini, artiste_, qui, -pour assurer son droit de possession sur l'appartement qu'il avait -choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la porte une espèce de -carte de visite ou de prospectus, gravé en taille-douce et portant une -lyre pour emblême. - ---El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur -italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite -voix à faire danser les chèvres. C'est sa pacotille à lui; tous les deux -ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafraîchir sa -pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu'il appelle de -nouvelles fioritures; un vrai farceur, sérieux comme un archevêque de -Cantorbéry. Il vous amusera. - -Enfin la quatrième chambre réservée portait cette seule indication: -_L'ordonnateur en chef de toutes les Antilles_. - ---Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est -long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: il -a un grand titre et pas un seul domestique pour l'accompagner. Aussi, -comme a dit notre italien chaponné, en le voyant: _Petite mousique, -petite mousique et grand poupitre!_ Mais peu m'importe, ce sont là ses -affaires et non pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, et tous -les passagers qui se confient à moi se trouvent sur le même pied à mon -bord et à ma table. - -Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes -de mon passage à bord du _Toujours-le-même_. Avec des hommes comme le -capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du -tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents -francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma -pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros -italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au _premier -vent favorable qu'il plairait à Dieu de nous envoyer_, style de -connaissement. - -Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la première vue le capitaine -avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui -touchait à la sienne, et dont il s'était réservé le privilége de -disposer en faveur de qui bon lui semblerait. - -Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me -rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée de -mes marchandises, que le roulage _accéléré_ venait de m'apporter de -Paris au Hâvre, en vingt jours. - -Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j'avais quitté la veille si -gai et si insouciant. - ---Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que -son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais -ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?... - ---Quelqu'une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des -tracasseries d'un armement et d'un départ prochain? - ---Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même jamais si je ne vous -l'expliquais pas... La gastronomie a fait depuis quelques années des -progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe, -qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne -s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine -est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu'il -demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les -bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles, -pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une -bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là l'heureux -phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers, -que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus -sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied à bord d'un bâtiment dont le -_chef_ n'a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes, -quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton, -exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré -d'abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher -monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui réussit à -mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent -francs par mois. Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est le -mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de -bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c'est le chef de cuisine, -qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre -de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses, -et c'est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur. - ---Et c'est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous -ai abordé? - ---Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le fait en lui-même qui me -taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se -sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j'ai été obligé -d'assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme -vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que -celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous -veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d'une -physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais très -propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de -cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre -deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages, -l'un à Buenos-Ayres et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et -qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité. - -»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'oeil m'a -trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai -acquise en fait de physiognomonie, m'a inspiré une telle confiance dans -l'infaillibilité de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout en vous -voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j'aurais répondu sur -ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme -je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites -choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr. - ---Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez... - ---Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutôt moi, ou, pour mieux -dire, le tact que je possède... Eh bien donc, pour finir mon histoire, -je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit être quelque chose -de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j'en suis d'avance -convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen -certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment -je m'y suis pris pour cela? - ---Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d'un cuisinier -émérite, d'un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu? - ---Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres -passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui, -pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d'être reçu -chevalier de l'écumoire. Si le dîner est bon, je prends l'homme; s'il -n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le -laisse là; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce -qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque -distraction de pied, ailleurs qu'à la tête... La comtesse de -l'Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser, -m'a fait répondre qu'elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon -invitation. C'est par forme que je l'avais invitée: c'est par convenance -qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre. - -»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle nº 3, -c'est là que je traite, et qu'assis tous à table, le moins gravement que -nous pourrons, nous procéderons à l'examen du candidat au poste de -cuisinier, à bord du navire le _Grand-Napoléon_. Ah! pardon! non, je me -trompe: à bord du navire le _Toujours-le-même_. _Vive lui! morbleu!_» me -dit ensuite à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la -main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu'une -heure auparavant je l'avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier -sur le capitaine. - - - - -III - - C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions - physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se - trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. On ne prend - jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de - dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de - rendre un salut. - - (Page 53.) - -Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon de voyage à -table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;--élection et couronnement du -cuisinier du trois-mâts le _Toujours-le-même_. - - -Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner, -sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement -animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation. -Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec -appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un -cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé, -malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces -festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives -s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible -que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été -quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans -une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez -nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au -contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à -coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac -à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa -tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée. - -On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a -de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que -l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour -engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de -l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le -prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but... Oui, -mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui -accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle -ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les -délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à -leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites -alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et -l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent... Voyez, pour peu -qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions -hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la -jouissance d'un besoin physique qui se satisfait... Oh! sans doute -qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de -viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront, -babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons -mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés... Mais -avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout -ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les -vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos -sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte -à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après -boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement -intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le -plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés -une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif. - -En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon nº 3 du Grand-Hôtel du -Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à -cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait -lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de -deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec -lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour -la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds, -était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans -l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était -ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des -figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour -l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec, -grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses -longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air -de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne -connaissait pas. - -Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses -amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la -tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques -de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M. -l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre -à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces -individualités-là par coeur. - -Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités -grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je -remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent -exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour -assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas. -La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur; -le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies -épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à -une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il -fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le -capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses -invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine -et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de -combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite -commence à paraître possible... - -On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent -crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le -capitaine que _ces messieurs étaient servis_! - -Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande -le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout -cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des -assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier -service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession -de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table -on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité -gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières -observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre. - -Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage -que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et -les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la -spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos -penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. -Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou -un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de -rendre un salut. - -M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec -volubilité; mais il parla peu. - -M. Desgros-Ruisseaux _officia_, comme disent quelques gastronomes, avec -distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de -spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des -phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son -avenir. - -M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de -choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant -quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à -toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus -l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du -repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais -pour dire un mot agréable, pas une seule fois. - -Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour -nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts -d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que -je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le -mérite de ce dîner d'épreuve. - -Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l'ordonnateur, à qui le -capitaine s'adressa par déférence pour avoir son avis particulier, -laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance -administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu -communs; mais l'ensemble m'a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un -peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant -passable.» - -Notre malheureux hôte s'était donné tout le mal possible pour nous -inspirer de la gaieté, et n'avait réussi jusque-là qu'à produire -beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui -doit régner à table. Le dessert venait d'être servi, et le capitaine -voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d'éclatant, -invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue -si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de -profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde, -l'occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles -ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire -sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité, -reprié, resollicité pendant un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il -allait nous chanter un air de la _Molinara_, avec une voix de femme. -Mais avant de procéder à l'exécution de son ariette, il eut soin de se -turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, et de s'attacher sous le -menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu. - -Le plus criard des faussets auquel on pût s'attendre sortit de la -bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir -nous percer les oreilles et porter l'étonnement et l'alarme dans toute -la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort -embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la -crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis -montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon. -Cette brusque apparition n'empêcha pas le chanteur de continuer, et nous -n'aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer -cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'hôtel, qui, -errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre -virtuose, s'avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de -miauler à l'unisson avec lui. - -La froide promptitude que mit l'Italien à rentrer son foulard dans sa -poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua -assez qu'il n'y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous. -Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal, -commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine, -qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux -attaché à son rôle, lorsqu'il vint fort à propos à ce brave homme l'idée -de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s'écriant: - -«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez -bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune -auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c'est un jugement -consciencieux que j'attends de votre expérience et de votre -impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le -candidat que vous venez d'examiner soit digne d'être employé comme -cuisinier en chef à bord du trois-mâts le _Toujours-le-même_? - ---Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, tous les convives, -à l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de -nouveau sa voix, même pour n'exprimer qu'un vote. - ---Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garçons de l'hôtel, -allez me chercher le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu -solennellement dans le grade qu'il vient de conquérir à la pointe du -couteau et de nos fourchettes.» - -Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier -retroussé d'un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu -encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa -corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main, -cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien -se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très -embarrassante pour lui. - -Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots: - -«Comment vous nommez-vous? - ---Gustave Létameur. - ---Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence -pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous -sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous -proclamer chef de cuisine à bord du navire le _Toujours-le-même_, et -pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction -générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir -la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au -feu.» - -C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de -détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne. - -Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse, -répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait -l'infériorité de sa position. - -«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que -je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.» - -Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le -capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche, -pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de -paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts -et l'exécution de son dîner. - -Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun -des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était -tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une -porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune -chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de -cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à -soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la -préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du -fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier -les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi, -dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du -pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts... Sotte -réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de -misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent! - -Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise -de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du -mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord -pour ce jour-là: c'était le jour du départ... - -Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour -rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de -Barbarie qui nasillait l'air de la _Molinara_. - - - - -IV - - Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, - cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur - cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque - attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil - couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte - aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses - derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du - pavillon factieux que nous venions d'arborer. - - (Page 75.) - -Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;--incrédulité -de notre capitaine;--adieux à la France;--réhabilitation du nom du -navire;--notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du -capitaine;--notre premier repas en mer. - - -Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes -friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a -dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il -abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée! -Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour -l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si -grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au -moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à -livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!... Et voyez -pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du -départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais -le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son -jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles -vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont -été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en -manoeuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à -la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de -leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de -roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et -qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de -mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans -limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme -l'espérance. - -Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide -soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se -gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de -vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos -oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de -partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir -en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se -pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je -demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi -ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors -des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes -de spectacles maritimes. - -«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine, -une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui -aiguillonne la curiosité de tous ces jobards? - ---Et quelle chose si extraordinaire donc? - ---Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui -_vendredi_ et le _13 du mois_, par-dessus le marché, deux raisons pour -que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout -exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces -_philosophes_-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui -connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs -travaux et leurs _cassines_ pour venir voir mon bâtiment se jeter à la -côte ou chavirer en larguant ses huniers!...» - -Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les -épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et -de mépris, puis il continua à commander la manoeuvre qu'il y avait à -faire pour mettre le navire dehors. - -La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je -n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui -nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche -gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous -pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie -et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être -même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque -toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille -et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne -s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous -tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je -répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: _elle a de la -grâce_. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain -monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du -côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut -appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre -d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme -dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je -l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse -eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien -peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie -pouvait aisément se passer de beauté. - -Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu -brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien -prise, et que sa bouche, moins grande que son bel oeil noir, était -recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû -comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un -jeune adolescent. - -Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, -rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et -le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras -créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle -faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir -entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement -ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre -lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir -de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne -saurait dire. - -Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie, -aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une -passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion -qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle -ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses -larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses -pieds. - -Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose -d'elle-même là... sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il -nous faut quitter... - -Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait -déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser -partir seuls. - -«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous -arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que -j'avais raison de partir le _vendredi 13 du mois_! Le temps est -magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit noeuds et -demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous--le diable -m'emporte!--que ce temps a été fait par le père éternel.» - -Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert, -bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de _vendredi_. -L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une -nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être -pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot -de _vendredi_. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait -songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du -mois! - -Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse -avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse -atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai -reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!» - -Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt -ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir -parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les -autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à -peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on -les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir -couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé -le berceau et les jeux. - -Notre pauvre créole était un de ces hommes-là. - -Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée, -me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait -encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être, -avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération -profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il -paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de -l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que -j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne -peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air -du tropique qu'il faut à mon affection... mais quand le respirerai-je -cet air là!... - ---Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, du ton dont on -prononce un arrêt de mort. Jamais!...» Et parlant ensuite à ses -matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l'écoute de misaine.» - -Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien -vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger. -Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour -mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que -c'est à peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques -côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à -la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans -que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la -science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre. - -La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour -la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont, -après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne -montrait plus à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous -de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si -vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus -sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la -côte de France, inondait de pourpre et d'or étincelant cette scène -immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d'un -côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui, -disparaître de l'autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous -restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le -navire voguait silencieusement. - -Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher à mes -méditations. - -«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous -reste autre chose à faire au coucher du soleil! - ---Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine? - ---Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie -docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me -redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je -redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus -vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse! - ---Plaît-il, capitaine? - ---Viens ici. Prends-moi cette paire de gants... mets-les... Voyons, -as-tu bientôt fini? - ---M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits. - ---Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher -si tu peux, le nom du navire... Charpentier, voyons, un marteau et des -clous! et sautons en dehors du couronnement... Maître Lafumate, attrape -à hisser le pavillon français... Et vous, messieurs, si vous savez jouer -de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit -air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des -braves.» - -M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond -de ma malle. - -Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur -le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à -fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: _Le -Grand-Napoléon_. - -Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le -charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître -Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le -guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la -_Marseillaise_. - -L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène -moitié bouffonne et moitié pieuse. - -Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette -singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont -nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte -rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros -dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil -qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs -chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le -burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux, -pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie... -«C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je -ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use. -Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en -détale! Le voilà qui file deux ou trois noeuds de plus qu'auparavant! -Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!... -Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!... -Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!... Mais -chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent -que des regrets inutiles... Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les -bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous -comme le _balan_ des boulines de revers!» - -Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots -doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le -capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis -deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on -voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le -chef qui s'exerçait et qui _étudiait_ son fourneau et ses marmites. - ---Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au -cuisinier de nous faire du thé... Puis s'adressant à moi: Voisin, vous -ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai -besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou -plutôt sur le coeur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien -étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle -veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela -une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de coeur m'abat -comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout -des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en -suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force... - -Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne -quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier: - -«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui? - ---Oui, il va être bientôt _paré_, répondit un petit mousse; mais, -voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire! - ---Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc -un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici! - ---Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s'écria le capitaine -après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu'on lui avait -apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans -cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans -une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait -de thé? - ---Capitaine, non, je n'en ai jamais fait! - ---Mais il paraît que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous -seriez aperçu sans doute... Est-il possible d'avoir mis deux livres de -thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au -monde des gens qui soient absurdes!... Mousse, prends-moi ces feuilles -délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une -serviette... Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage... -Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde! -Faire une compote de thé, comme une compote d'oseille ou de chicorée! - -»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que, -pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science -lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son -dîner d'essai, et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a jamais -navigué. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le -pied à bord d'un navire. - ---Bah! vous croyez, capitaine? - ---Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez! - ---Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine? - ---Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu -mouillé, sur les haubans de misaine! - ---Sur les haubans de misaine? - ---Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au -sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les _haubans de misaine du -bord du vent_. - ---Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.» - -Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission -dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant à -voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: «Pourriez-vous me -dire où se trouvent... les... les... les comment donc...? les machins -_de misère_, les..., comment déjà appelez-vous donc ça?» - -Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse -voix: _Les choses de misère!_ De quelles _choses_ voulez-vous parler? -c'est qu'il y a tant de _choses de misère_ à bord!» - -«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que -le malheureux n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, et qu'il -m'avait trompé en me montrant les certificats d'un autre marmiton!... -Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à avaler! Le pauvre -bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de -_choses de misère_, comme il disait tout-à-l'heure! Pourvu qu'il ait un -peu d'intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui -pardonner celle-là!» - -Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur -la pénible recherche des haubans de _misère_, venait d'être amarré et -mis au sec sur l'avant. - -Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait -encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le -lendemain matin, je lui vis mettre la main à l'oeuvre pour allumer son -feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses -mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus -mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait pitié. Je crois même que, -sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre, -j'aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le -manche du couteau de cuisine. - -A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée -et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d'annoncer -au capitaine que le repas était servi. - -Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette -ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air -d'avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de -sauce. Comme je m'attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous -mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à -l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce -détestable déjeûner. - -L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes, -et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les -décoctions de haricots. - -L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois -côtelettes qu'il s'obstinait à ronger. - -La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner, -fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais, -mais fort heureusement je n'ai pas faim. - -Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à -six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la -traversée. - -Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun -signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son -second de l'apparence du temps... Mais au moment où tout le monde avait -déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il -s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette -_saloperie_ et servez à déjeûner...» - -L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était -habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les -chefs-d'oeuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats -maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les -autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et -disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont -substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de -cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se -ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit... Tout se passa à -merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et -l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir -proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant -tremblé, en me disant à l'oreille: _Il n'y a pas tant de mal que nous le -supposions: le capitaine sait vivre!..._ - -Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même -pas faire cuire des oeufs durs. - -Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque -matin deux oeufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour -une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des oeufs comme -elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au -lieu de lui servir les oeufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna, -pour la première fois, des oeufs à la coque. - -C'était un être à prendre décidément à rebours. - - - - -V - - En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. - - (Pag. 93.) - -Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue à -être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le -châtiment gastronomique. - - -Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que -cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que -tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour -obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la -déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment -où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front -de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les -prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de -laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au -triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les -femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, -depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute -minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans -ont pu faire sur le pauvre coeur dont la défaite leur est assurée! On -s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la -cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait... Il -semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa -destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute -inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit -de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est -engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement... Une -traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a -de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur -mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les -voyageurs. - -Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre -à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait -plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa -préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon -imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne -d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et -tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes -compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste -envie de plaire... Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire, -les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en -revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de -la vive et coquette Américaine!... L'ordonnateur, me disais-je souvent, -est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il -prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies -Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde... Les -langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la -journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront -jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant -un quart d'heure et non pas un homme à aimer... Moi, je suis trop peu -galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me -flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache -pas d'ailleurs assez de prix... Notre créole est joli garçon; il a même -une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune -personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental... J'ai -cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une -expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si -doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté... Oui, mais les -regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là... Quel -dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!... -Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis -sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et -une affection de poitrine... - -Et le capitaine?... Le capitaine est un fort joli homme, qui a de -l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut -s'en donner la peine... mais c'est un de ces jolis garçons qui -conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et -romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de -leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de -plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin -il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!... - -Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus -désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures. - -Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou -un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres -quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table. -Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme -une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui -n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux -autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier, -les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que -tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur -laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous -dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps, -la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord -d'un navire. - -Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière -dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que -nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la -nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant -lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son -ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement -qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs -fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis -l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise -chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même, -la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui -prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la -répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son -goût et de ses habitudes... Lanclume, pour tempérer autant que possible, -par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la -cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les -bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait -fait ample provision... Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne -lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop -difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que -nous avions le malheur de posséder... Plus le capitaine faisait -d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir -l'inutilité de ses efforts... Et je prévis le moment où il allait -éclater... Il n'y tenait plus... - -Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait -plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le -monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux -qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir -pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un -mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait -une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont -quelque chose de terrible... - -«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au -chef de descendre...» - -Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un -arrêt ou une exécution que l'on attend... - -Le chef coupable paraît au bas de l'escalier de la chambre, la casquette -à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie. - -«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi -ce potage.» - -L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant, -sorti de ses mains et de son officine. - -«Comment le trouvez-vous? - ---Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je -répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui présentait: -Il n'est pas bon, mais il est mangeable. - ---En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons, -faites comme Charles XII. - ---Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien. - ---Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira -pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière... - ---Comment, tout cela, capitaine... - ---Oui, tout cela, M. le cuisinier. - ---Mais vous me permettrez de vous faire observer...» - -Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans -qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du -bord... - -Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la -soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et -les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre; -ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir -à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour -reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La -comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée, -la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se -peignait plutôt la commisération que l'envie de rire... - -La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon -gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce. - -«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le -même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez -tout seul... Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité -humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un -imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme -comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en -venger un jour... Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue -en action.» - -Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les -convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la -figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du -poids qui l'oppressait depuis si long-temps... - -Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions -l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la -promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes -compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des -petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la -parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que -nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu -trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions -d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet -égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde -désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de -soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les -conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très -bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au -dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à -son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation -hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle, -quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter -dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une -contenance. Mais chez lui le coeur dominait, s'il est possible de -s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et -marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa -profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou -cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle -compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou -qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est -forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu -qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des -contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne -deviennent pas désagréables. - -Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il -reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M. -Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du -poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait, -plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir -quelque chose de factice et de sardonique... Un bâtiment faisant route -pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à -portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu -assez près de nous pour pouvoir nous parler... - -«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le -pavillon tricolore. - ---Le pavillon tricolore!... répéta l'officier. - ---Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un -autre à bord?» - -L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en -apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre -travers pour s'informer des événemens qu'une telle couleur devait lui -annoncer. Le capitaine du navire, entouré d'une foule de passagers, nous -fit entendre alors ces mots, d'une voix émue, dont la longueur de son -porte-voix semblait encore augmenter le tremblement... - -«Oh! du trois-mâts, oh! - ---Holà! répondit flegmatiquement Lanclume. - ---D'où venez-vous? - ---De Bordeaux... Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et -en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de -l'eau! - ---Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu. - ---Dix jours. - ---Que s'est-il donc passé de nouveau en France? - ---Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du -bout de son porte-voix. - ---Mais que signifie ce pavillon? - ---Il signifie que l'empereur Napoléon est revenu. - ---Comment revenu! Mais il est mort! - ---C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un -homme comme cela meurt jamais! - ---Comment! il n'était donc pas mort? - ---Quelle farce, mort! - ---Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plaît? - ---Tué dans une charge de cavalerie! - ---Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie? - ---Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N'est-ce -pas la vérité?... - ---Merci, capitaine, merci! - ---Oui, mais à mon tour maintenant. D'où venez-vous? - ---De Bourbon! - ---Où allez-vous? - ---Au Hâvre-de-Grâce. - ---Justement il va d'où nous venons avec la nouvelle. (Haut au -capitaine.) Comment se nomme votre navire? - ---_Le Royal-Louis!_ - ---Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer -votre pavillon. Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici. - ---Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci! - ---Il n'y a pas de quoi!... Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de -mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami, -avec ton _Royal-Louis_, et ton Louis royal tué dans une charge de -cavalerie à la tête de ses dragons!... Faites avancer le pavillon -national à présent; il a fait son jeu encore une fois.» - -Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui -s'en montrait heureux comme un prince. - -Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la -résurrection miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait -silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter -la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait -fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque -l'air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de -lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être -utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de -commettre une indiscrétion en l'arrachant à la préoccupation dans -laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la -nuit. - - - - -VI - - L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de - l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise - des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en - automne. - - (Page 102.) - -Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de poète sur le -gaillard d'avant;--vague résolution. - - -Curieux cependant de connaître l'histoire de ce pauvre diable, et -désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons -conseils, un soir où tout était calme à bord, je m'approchai de -l'endroit où il s'était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée -parut l'arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d'abord -un bond en m'apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir; -après quoi il sembla disposé à m'écouter. - -«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu -être conduit à vous charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez pas -fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous -n'avez pas été accoutumé? - ---Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l'existence de l'homme est -un champ en friche que la charrue de l'adversité doit labourer avec son -soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en -été et des fruits en automne. - ---Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de -concevoir l'idée de vous embarquer comme chef à bord d'un navire? - ---Je faisais de l'art. - ---De l'art, dites-vous? - ---Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas à sa manière, et selon -les moyens qu'il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut! - ---Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous? - ---De l'art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier -des poètes dans les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et -de toute poésie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit -l'univers! - ---Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète -Wilson dont vous vouliez me parler. - ---Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux -parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui -commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient -au spectacle, en attendant qu'il devînt un jour la trinité symbolique du -beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement -tout... rien dans les autres, pas même rien!» - -Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire -à un fou. Je continuai cependant. - -«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte -des spectacles, en attendant que... - ---Pas tout-à-fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais -établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres; -et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même -être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher -la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l'âme -de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand -je disais tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commencé à -faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'étais -parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans -les mots. - ---Ah! votre premier drame ne put être joué? - ---L'enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien -littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il le -trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France -de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il le -devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et -les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par -conséquent que j'avais là deux fameuses autorités... Mais la police, la -police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli -sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le -doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la cuisine qu'il -faut faire maintenant jusqu'à la Martinique. Malédiction! - ---C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon avis vous puissiez -prendre. Le capitaine, un peu irrité d'avoir été abusé par les -certificats d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est montré depuis -deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et -du zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le désarmer. C'est un -brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'être inflexible. - ---Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette -société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu -d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au -besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, -ronge-la; tiens, voilà mon coeur de vingt ans, mange-le, il est tout -bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les -os de ta mère. Damnation de l'homme, exécration de la justice des -vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera; -anathème général enfin sur Jéhova lui-même!... - ---Quelque idée que l'on puisse s'être formée sur les règles et les lois -de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant -de la bonne foi du capitaine. - ---J'étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau -déguenillé de ma vie... - ---Vous n'avez pas déjà trop mal commencé comme cela! - ---Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me -faut de l'art, à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je veux vivre -d'émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir -poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l'âme, se -redressera sous sa botte insolente, et j'écraserai la tête du moucheron. -Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il -vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se -soulève là sous ma peau et entre mes côtes.» - -Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne -l'entendît, et, pour ôter un prétexte à l'exaltation de ses paroles -imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau, -le trop plein de son indignation. - -Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excéda pas, au reste, la -durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après -l'avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus -reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la -conversation ou de la narration. - -Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la -chaloupe pour me diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour écouter -tout à mon aise, sans être vu. - -M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard d'avant, au milieu du -cercle qu'avaient formé autour de lui les matelots de quart, se -disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations. - -«C'est le départ du navire _Le Grand-Napoléon_ que je vais vous -retracer, s'écriait-il d'un ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes -poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et enfle tant que tu -pourras!» - -L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration d'air, commença -ainsi: - -«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin son corselet de cuivre; ses -trois lances de bois se balancent et s'appuient sur sa large poitrine de -chêne, et l'on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent -sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents... -Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de -rencontrer le géant des tempêtes: car si ses pieds sont légers, la mer -qu'il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme -le champ inculte de l'infini, où l'alouette de la pensée n'a pas de nid, -où l'arbre de science pousse sans racine. - -»N'importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des -eaux; sous l'aube qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, sous -le soleil qui brûle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grêle qui -meurtrit la chair, sous la gelée qui... qui gèle... - -»Mais un guide perfide s'est présenté au chevalier pour égarer ses pas -dans les sentiers du domaine qu'il ne connaît pas encore... Il ne le -mènera point au tournoi des tempêtes, ce guide félon, parce qu'il sait -trop que la tempête épure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu'elle -frappe... - -»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne peut être long-temps mal -conduit... Son but brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime à se -couronner et à s'environner du démon des ténèbres, car les ténèbres sont -aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime à couronner son -front brûlant, en se mirant, la coquette qu'elle est, dans le miroir -mystérieux de la face du ciel noir! - -»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d'abuser le chevalier -au corselet de cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste poitrine de -chêne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians, -enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses -efforts, un sourire de femme au bout de la carrière, et l'oeil béant de -la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime -gaminerie des eaux de la mer!» - -Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là avait écouté fort -patiemment, avec les autres auditeurs, l'improvisation inintelligible du -chef, prit alors la parole pour adresser cette question au poète: - -«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez -par l'oeil de la nuit? - ---Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, je pense, reprit le poète, -d'avoir suivi un cours de littérature à l'Athénée pour deviner que -l'oeil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que _la -lune_. - ---En ce cas, répondit maître Lafumate, permettez-moi de vous dire que -tout ce que vous venez de dire là, est bête comme _l'oeil de la nuit_.» - -Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l'intelligence et le -goût des auditeurs, que le pathos dont venait de les étourdir M. -Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le poète -déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire autre chose, tant son trouble -était grand, que d'abandonner le champ de bataille, poursuivi par les -huées de tous les gens de quart. - -En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me -heurter; et, après m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de son -premier trouble: - -«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc de l'art avec des gaillards -de cette espèce?... - ---Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la -cuisine. - ---De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni -cuisine, ni art! C'est un coup de tête qu'il faut que je fasse pour -réhabiliter sur le front de l'opprimé le symbole de ce qu'il vaut par -l'intelligence et par le coeur. Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un -fameux encore; demain vous frémirez...» - -Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, pour méditer sans doute -son coup de tête, et affermir son courroux dans la résolution qu'il -paraissait avoir arrêtée. - -Mais dès ce moment, comme on doit bien s'en douter, le chef, que -jusque-là les matelots du bord avaient laissé paisible dans les -fonctions qu'il remplissait si mal, devint la risée de tout l'équipage. -La pesante épigramme de maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et -le surnom d'_OEil de la Nuit_, donné à l'infortuné improvisateur, alla -plus d'une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d'avant. - - - - -VII - - Quand le chef se trouva amarré dans la hune, les matelots assis - devant sur le guindeau, se mirent à causer avec une indifférence - apparente, de tout autre chose que de l'événement qui seul - aurait dû les occuper, comme ils font presque toujours - lorsqu'ils sont mécontens de quelque chose et disposés à se - mutiner pour ce qui ne les regarde pas. - - (Page 124.) - -Syllogisme du capitaine;--les vivres -coupés;--mutinerie;--punition;--l'équipage pris par la famine. - - -«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, en me voyant monter sur -le pont le lendemain matin à huit heures, eh bien; en voilà bien d'une -autre maintenant! - ---Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, sans penser encore -au coup de tête que m'avait annoncé, la veille, notre cuisinier -littérateur? - ---Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre chef ne veut plus -travailler, et qu'il vient de me donner sa démission... Concevez-vous -celle-là? - ---Bah! c'est un fou qu'on peut ramener à la raison avec quelques -représentations décisives. - ---Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami? - ---Ma foi! à votre place, je le ferais venir pour lui rappeler son -devoir, et l'engager à reprendre tranquillement sa besogne, en lui -parlant avec douceur et avec calme. - ---C'est aussi ce que j'avais envie de faire, et je suis bien aise de me -rencontrer avec vous dans une circonstance où je suis disposé à me -montrer plutôt bon diable que juge inexorable. Vous allez voir comment -je vais m'y prendre, et ensuite vous me direz franchement si vous êtes -content de moi... Mousse, va-t'en m'appeler le chef, et dis-lui de venir -me parler.» - -Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le -capitaine. - -Celui-ci commença par donner d'abord ce qu'il appelait _un poil_, au -chef récalcitrant qui l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait -pour maintenir son supérieur dans les bornes de la modération qu'il -s'était prescrite; puis après n'avoir obtenu aucune réponse -satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: «Voulez-vous -travailler décidément, ou aimez-vous mieux ne rien faire à bord? - ---Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime mieux ne rien faire. - ---Comme il vous plaira, mais écoutez bien le raisonnement que je vais -vous poser: - -»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, et moyennant cette -condition, je me suis engagé à vous nourrir et à vous payer. C'est donc -pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, dès -l'instant où vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous -dois plus ni rétribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous -me forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, qu'il serait injuste -que je vous contraignisse à travailler sans vous nourrir et sans vous -payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez plus travailler, je cesse -de vous devoir des vivres, et en conséquence, dès aujourd'hui, vous -cesserez de recevoir votre nourriture à bord, jusqu'au jour où il vous -plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier... Ce -raisonnement est logique, n'est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle? - ---Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais -mourir logiquement de faim... O tyrannie maritime! - ---Un moment, j'ai une autre chose à vous dire. Tous mes gens sont -embarqués ici à la condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils -travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en -vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous -rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu'il ne -vous suffira pas d'être dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il -faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorité... -Ce raisonnement vous va-t-il encore?... - ---Aussi bien que l'autre, capitaine... Je jeûnerai et je ne parlerai -pas. - ---C'est ce que vous aurez de mieux à faire; car il serait imprudent de -vous exposer à me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le -logement, et qu'avec cette _poigne-là_ et l'eau qui passe le long du -bord, je puis économiser les frais du domicile que je vous accorde -encore par pitié... Allez! j'aime les gens qui ont de la résolution, et -je vous reconnais pour un bon _bigre_, si pendant quatre jours seulement -vous observez le régime que vous m'avez forcé à vous prescrire... - ---Eh bien, voisin, me dit Lanclume après avoir expédié l'insurgé sur -l'avant avec sa logique diététique, êtes-vous satisfait de ma manière de -raisonner et de la modération de ma conduite? - ---Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine? - ---Et par cent dieux! les deux grosses négresses de notre passagère qui, -hier, m'a paru s'apitoyer si sentimentalement sur la correction -gastronomique que j'ai été obligé d'infliger à ce jeûneur. Convenez que -je suis doué d'une fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une -marmite de soupe, la veille du jour où il lui prend fantaisie de rester -toute la traversée sans manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept -jours de vivres dans l'estomac.» - -La démission de notre chef fut bien loin d'avoir sur notre table -l'influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers. -Dès que la cuisine se trouva privée des services de M. Gustave, et que -toutes les mains purent en quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire -devint meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ. Toutes les -provisions étaient excellentes, et la gaucherie du maladroit était -parvenue à nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer -entre ses doigts. Les deux négresses de la comtesse s'employaient au -déjeûner et au dîner, avec un zèle que soutenaient sans doute les ordres -de leur maîtresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et -galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir leur aide à nos noires -_cordons-bleus_. Jamais nous n'avions mieux mangé enfin que depuis qu'il -avait pris fantaisie à notre cuisinier en chef de jeûner pour son propre -compte, après nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour -s'exercer la main. - -Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer -sévèrement au jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine, ne tarda -pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. Bien que le chef n'eût plus de -ration à la cambuse, il trouvait dans la commisération des matelots qui, -jusque-là, s'étaient le plus moqués de lui, un moyen d'échapper à la -rigueur du régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout semblait -verser sur lui la manne céleste dont, pendant le jour, il se voyait -condamné à être privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que les deux -négresses, interprétant ou devinant sans doute les intentions de leur -maîtresse, avaient fait passer des vivres dans la place assiégée par le -capitaine. Cette circonstance ne put long-temps échapper à la -surveillance de Lanclume. - -«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en s'adressant à son équipage, -et si je connaissais les insubordonnés qui osent manquer à la discipline -en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire à moi.» - -Personne ne répondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit -en se pinçant les lèvres et en jetant un regard de dépit sur le -capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempête. - -«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait déjà -avoir deviné l'impression qu'avait dû faire sur son maître le regard -dédaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et -mon fusil à deux coups!» - -Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d'une minute, revient sur -le pont avec la bouteille vide, le fusil à deux coups et une poire à -poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui être donné. - -«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer cette bouteille sur le -bout de la vergue de misaine au vent.» - -Le mousse s'élance comme un écureuil sur les enfléchures de l'avant, -grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille -à l'extrémité du boute-hors de bonnette basse de misaine. - -Pendant ce temps, le capitaine a chargé son fusil à deux coups, en -laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons. - -Nous nous demandons tous, avec une certaine anxiété, ce qu'il va faire, -et ce que nous allons voir. - -La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant autant peut-être la -détonation du fusil que l'aspect de la figure que faisait en ce moment -le capitaine, était descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la -voyant disparaître, se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait -dire: Encore une nouvelle bégueulerie!... - -M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant, en se mêlant, pour faire -la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant -et venant du milieu du navire au mât de misaine, et du mât de misaine au -milieu du navire. Le drôle, même en ce moment, me paraissait haranguer -l'équipage avec assez d'insolence et de bravacherie. - -Le capitaine, que je n'avais pas perdu un seul instant de vue depuis -l'arrivée de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont, -ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit après -cette petite expérience: «La poudre est bonne, et le coup-d'oeil n'est -pas encore trop mauvais.» - -Il restait un autre coup à tirer; c'était ce coup-là qui m'inquiétait. -Notre tireur en avait trouvé l'emploi... - -Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se -dirige sur le groupe des matelots de l'avant, et dans cette position, -sans quitter l'oeil de dessus le point de mire, le chasseur s'écrie: - -«Cuisinier, attention, c'est vous que je vise; si vous faites un pas -pour aller ailleurs qu'ici, je tire... Ici, à moi, coquin; ici, ou je te -casse aussi le gouleau!» - -Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l'auditoire -du jeune harangueur, s'éloignent à l'instant de lui pour échapper au -danger des éclaboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier, -redoutant, s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu'il a vu -voler en éclats, tremble, grelotte de peur; c'est tout ce qu'il ose -faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à -l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse...» - -Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule -béante, fixant ses yeux étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer, -voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu'elle convoite se -roidir, se contorsionner en cédant à la puissance magnétique qui -l'entraîne sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre -c'était le fusil du capitaine, et le crapaud magnétisé l'infortuné -cuisinier... Il avançait par peur, s'arrêtait un instant après en -baissant la tête et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le -redoutable canon, s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions... -enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas de son redoutable -magnétiseur. - -«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi? capitaine, s'écrie-t-il -alors de ce ton piteux que donne la frayeur. - ---Montez dans la grand' hune, lui répond Lanclume, dans un instant j'y -serai avec vous...» - -Le patient grimpe sans se faire prier, et grimpe même cette fois avec -l'agilité d'un gabier. Il s'éloignait du terrible fusil qui venait de -lui faire faire si vite le si pénible trajet de l'avant à l'arrière du -navire. - -Lanclume se disposait à tenir parole à Gustave; mais avant de le -rejoindre là-haut, comme il le lui avait promis, il avait jugé à propos -de se munir de deux ou de trois brasses d'une forte ligne de lock. Il -grimpe à son tour dans la hune; le condamné y était déjà rendu, tout -résigné à subir le sort qu'on lui préparait et qu'il ignorait encore. Le -capitaine, maître de son homme sur un théâtre qui lui était aussi -familier qu'il était nouveau pour le patient, s'empare du jeune mutin -qui se tient à peine sur ses jambes ébranlées par le roulis, et il vous -l'amarre dans les haubans du grand perroquet, le nez au vent et le dos -tourné du côté du mât de hune. - -«Maintenant, dit le capitaine en descendant, ceux qui voudront lui -donner à manger et à boire, auront la complaisance de s'adresser -auparavant à moi ou à l'officier de quart.» - -L'équipage, pendant toute cette scène, avait gardé l'attitude la plus -passive, ne riant pas, ne jasant pas, ayant l'air enfin de n'approuver -ni de blâmer ce qui venait de se passer sous ses yeux. Quand le chef se -trouva garrotté dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau, -se mirent à causer entre eux, avec une indifférence apparente, de tout -autre chose que de l'événement qui seul aurait dû les occuper, comme ils -font presque toujours lorsqu'ils sont mécontens de quelque chose, et -disposés à se mutiner pour ce qui ne les regarde pas. - -Quelque peu habitué que je fusse encore à lire sur la physionomie de ces -hommes si nouveaux pour moi, je ne pus m'empêcher de voir dans leur -contenance et leurs manières, certain indice de mécontentement et de -taquinerie qui m'inquiéta un peu, avec la connaissance que je commençais -à avoir du caractère de notre capitaine. Tous les marins, qui jusque-là -s'étaient si impitoyablement moqués du maladroit et imprudent cuisinier, -se mirent à le plaindre et à prendre son parti contre la première -autorité du bord, du moment où ils virent la victime du capitaine, dans -ce même cuisinier qu'ils avaient sacrifié si long-temps et si souvent à -leurs grossières plaisanteries et à leurs mauvais traitemens; c'était -enfin par eux, par eux seuls qu'ils auraient voulu que le malheureux -souffrît; mais dès l'instant où le capitaine se mettait en tête de punir -l'individu dont il leur avait plu de se faire un jouet et un -souffre-douleur, ils croyaient probablement leur honneur engagé à -prendre la défense de l'opprimé et de leur bouffon. C'était un de leurs -droits exclusifs que le capitaine avait usurpé; c'était sur un de leurs -passe-temps enfin qu'il avait osé porter la main. - -Lanclume, malgré le tact si sûr qu'il croyait toujours posséder, même -après son aventure avec Gustave, en fait de divination physiognomonique, -ne sut pas démêler sur la figure de ses gens, les mauvaises intentions -qu'ils se disposaient à faire éclater à la première occasion... Ce fut -le second du bâtiment qui fut obligé de lui révéler la résistance -inattendue qu'il avait rencontrée dans l'équipage, vers la fin du soir, -à propos d'une manoeuvre qu'il avait ordonnée. - -«Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois vous prévenir que -l'équipage montre la plus mauvaise volonté pour le travail du bord. - ---Et comment savez-vous cela? - ---Tout-à-l'heure, ayant commandé de brasser tribord devant, les gens de -quart m'ont répondu qu'ils n'obéiraient pas tant que cet animal-là, le -cuisinier, serait amarré dans la grand' hune. - ---Et le maître, qu'a-t-il dit? - ---Pas le mot: il est d'accord avec les cabaleurs. - ---Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu quel parti prendre... On pourrait -bien provisoirement faire sauter une ou deux cervelles pour mettre le -reste à la raison... Mais ce serait là un moyen un peu violent, et -aujourd'hui je ne me sens pas d'humeur à faire le crâne. Si c'étaient -cependant de vaillans matelots comme j'en ai connus, je ne dis pas... on -pourrait bien peut-être s'escrimer contre eux; mais en vérité les -canaillons que nous avons là, à commencer par leur failli-gars de maître -d'équipage, n'en valent pas la peine... Oh! non, plus je les regarde et -plus je cherche parmi eux, il n'y en a pas un, dans toute cette -_canaillasse_-là, qui vaille décidément le coup de fusil... - ---Ce n'est pas l'embarras, capitaine, si vous le désiriez, vous, moi et -le lieutenant, à grands coups de trique, nous leur donnerions de la -bonne volonté que de reste... Et si je n'en ai pas déjà rossé deux ou -trois, quand ils m'ont refusé la manoeuvre, c'est que je craignais -d'interrompre la société d'arrière: vous étiez alors à causer avec les -passagers. - ---Des coups de trique! non pas, il nous faut quelque chose de plus -risible, un châtiment plus grotesque pour des révoltés de cette -espèce... Attendez, ils mangent beaucoup, n'est-ce pas? - ---Comme des ogres, et paresseux comme des filles de joie! une heure et -demie tous les jours à avaler leur soupe et une livre de biscuit. - ---En ce cas: oui, c'est cela! Avertissez-les que dès aujourd'hui ils ne -mangeront plus. - ---Ça suffit, capitaine.» - -Le second se mit à crier aussitôt, en s'adressant à l'équipage: - -«Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre porte que personne ne -mangera plus à bord, et qu'il faudra, par conséquent, se brosser le -ventre. La boisson est aussi comprise dans l'ordre que j'ai l'honneur de -vous donner.» - -L'équipage reçut cet avis sans bouger, sans prononcer un seul mot. On -aurait pu penser, à son air de résignation, qu'il s'attendait depuis -long-temps à être mis à ce régime sévère que déjà, au surplus, il avait -vu imposer au cuisinier. - -«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il n'y aura pas moyen de -frauder la marchandise et de me mettre dedans, en faisant passer des -vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse dans mes mains, et -s'ils veulent manger sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me -passent préalablement sur le corps, et je leur donnerai assez d'ouvrage -à faire pour y parvenir... Attendons tranquillement la fin de tout -ceci... Je ne suis pas fâché, au reste, pendant qu'il fait beau temps et -que le navire se manoeuvre et se gouverne tout seul, de savoir jusqu'où -peut aller leur résolution, et combien de temps des carognes d'hommes de -cette espèce pourront vivre sans manger... C'est une expérience que je -suis bien aise de faire sur ces lurons-là particulièrement... Mais ils -sont bien heureux de m'avoir pris dans un de mes bons momens... Sans -cela, il y aurait eu déjà plus d'une vilaine figure de cassée à bord, et -plus d'une laide grimace de faite... Vous, second, prenez la barre; le -lieutenant vous remplacera à la roue du gouvernail quand vous serez -fatigué, et moi je succéderai au lieutenant... Les deux officiers qui ne -seront pas de barre d'après ce nouveau règlement de service, -manoeuvreront le navire quand il faudra... Trois hommes d'équipage pour -un bâtiment de trois cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espère: -c'est un homme pour cent tonneaux...» - -Lanclume était, en effet, dans un de ses bons momens, comme il le -disait: il continuait à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous, -comme à l'ordinaire, laissant bouder et jeûner son équipage, sans -paraître attacher la moindre importance à la mutinerie de tout ce -monde... La soirée était assez belle; la brise qui nous poussait, vent -arrière, était douce et régulière, et la nuit que nos trois officiers se -disposaient à passer sur le pont, s'annonçait enfin sous de favorables -auspices... C'est le dénouement de cette affaire que je redoutais le -plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, se faire attendre -long-temps. - - - - -VIII - - Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents - diables? - - (Page 141.) - -Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de cape;--il faut -laisser arriver;--soumission de l'équipage mutiné;--le voeu à la -Sainte-Vierge;--un passager de moins. - - -Le baromètre placé dans la grand' chambre variait cependant depuis -quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile -et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la -tendance qu'il avait à atteindre les points les plus bas de son échelle -circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres qui venaient -d'éclater à bord, ne put voir, sans une inquiétude nouvelle, cet indice -d'un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là n'avait cessé de -favoriser notre route sur la mer la plus belle qu'on pût désirer, nous -abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au -calme plat le plus profond. Bientôt à l'immobilité complète que nous -éprouvions, succéda un léger roulis occasionné par une lame sourde qui -venait de s'élever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur -leurs vergues devenues immobiles, commencèrent alors à battre, par -intervalles égaux, la mâture fatiguée, mais à la battre avec un bruit -pareil à celui d'une détonation lointaine, régulière, sinistre. Le ciel, -encore assez dégagé à notre zénith, s'était chargé peu à peu sur toutes -les parties de l'horizon, de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient -progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles -une voûte de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le -bâtiment dans le petit espace qu'il occupait sur l'immensité de l'onde. -La mer émue, troublée et se soulevant sous le poids de la longue houle -qui la laissait encore lisse à sa surface, ne déferlait pas sur les -flancs du navire; mais les chaudes bouffées que nous envoyait, de temps -en temps, un vent dont il nous était impossible de deviner ou de saisir -la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se -gonflaient autour de nous, et alors ces folles risées, en sifflant sur -la crête des lames naissantes, nous couvraient de _poudrin_, de ces -innombrables molécules d'eau qu'elles enlevaient en frôlant la cime des -flots. - -Ces présages de mauvais temps étaient trop certains, pour que nous -pussions nous abuser sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les -intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion soudaine et fugitive -des risées, étaient accompagnés d'une sensation si pénible pour nous; ce -repos momentané était d'ailleurs si lourd, si difficile à supporter; -l'air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre état de -malaise et d'irritation seul, nous eussions pu deviner la tempête qui -couvait dans l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà soulevée contre -le navire. Les animaux même que nous avions à bord, soumis à l'influence -de la cause physique dont nous éprouvions l'effet, laissaient échapper -des gémissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu -pousser depuis notre départ. Cette circonstance nouvelle pour moi me -fut, du reste, révélée comme un fait assez ordinaire à bord, par le -petit mousse qui, chargé de la nourriture des volailles et des moutons, -vint me dire: «Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; les moutons -_parlent_, et les poules ne veulent plus manger.» - -Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent restés dociles -à la voix du capitaine, étaient tous deux sur le pont: l'un même tenait -la roue du gouvernail; l'autre se promenait avec moi, attendant -l'événement. Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient couchés, -emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur -inspirait déjà le mauvais temps qui se préparait... Le plus morne -silence régnait partout, entre les passagers effrayés, entre les -matelots réfugiés dans leur logement, et entre nous qui étions restés -sur le gaillard d'arrière. - -Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après avoir pendant une minute levé -la tête, examiné, flairé l'apparence du temps et promené ses regards -soucieux sur le ciel qu'il maudissait peut-être intérieurement, -tout-à-coup le capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux officiers: - -«Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est -bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand -hunier seulement... Allons, messieurs, à nous trois. Amenons et carguons -tout ce fatras-là: nous monterons le serrer après. - ---Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous être bon à quelque chose, -disposez de moi: je connais un peu les manoeuvres, et... - ---Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon, vous. Vous resterez sur le -pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui ne _s'est -pas encore révolté_, nous donnera la main. Allons, messieurs, à la -besogne et en double. A la guerre comme à la guerre!» - -En montant dans la grand' hune, le capitaine jeta un oeil de dédain sur -le cuisinier, qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air de lui -accorder grâce, il le détacha lui-même des haubans contre lesquels il -était encore si fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu peux à -présent rejoindre les autres, sans que j'aie à craindre qu'ils te -fassent passer des vivres: ils commencent eux-mêmes à crever de faim.» - -En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et -d'efforts, neuf à dix grosses voiles furent amenées, carguées et serrées -par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement de la nuit -que son grand hunier, avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait -déjà. - -Cette nuit devait être terrible: le vent hurla jusqu'à dix heures avec -une violence telle que nous pouvions à peine nous entendre sur le pont à -deux pas les uns des autres. La lame à chaque instant balayait le milieu -du bâtiment, en entrant par la joue et en sortant par l'arrière, avec un -fracas épouvantable. - -Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce n'était plus du vent qui -tombait sur notre pauvre navire à demi-submergé, mais bien plutôt de -l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la -tempête avait été monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande -force des grains dont nous étions assaillis, d'être aussi grosse qu'elle -nous l'avait paru d'abord: la pression incalculable de l'ouragan, en -comprimant la surface blanchissante des eaux, empêchait la moindre vague -de se former, et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui nous -environnaient, un désert de neige s'abaissant avec nous sous le poids -immense des élémens confondus et de toute la nature bouleversée... Au -milieu de cette scène d'effroi et de destruction, un homme seul -m'apparaissait comme un être surnaturel, luttant contre le ciel irrité -et contre la tempête déchaînée sur sa tête: cet homme, c'était le -capitaine, se tenant nu-pieds, le front découvert, sur le gaillard -d'arrière. Le second et le lieutenant s'étaient amarrés sur les haubans -de l'arrière, pour ne pas être enlevés par les coups de mer, l'ouragan -ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l'intervalle des grains, les -lames, venant à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, notre -drôme et nos embarcations, lui seul était resté encore sur le débris de -son pont ainsi rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la tempête qui -menaçait de l'engloutir avec les restes de son malheureux navire. - -Notre trois-mâts, quoique très solide et doué de bonnes qualités, était -un peu faible de côté: à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord de -dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu'à la moitié des -panneaux. Le second m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant ses -deux mains sur mon oreille: «Nous ne pourrons pas tenir long-temps en -cape; la mer nous mange et la barque s'ouvrira...» A minuit, le grand -hunier, sous lequel nous capéyions, fut enlevé... «Capitaine, capitaine, -hurlèrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut -fuir devant le temps, ou nous sommes perdus! - ---Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine: -sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre. - ---Je cours appeler l'équipage, répondit le second. - ---Non, non, nous seuls, cria l'inflexible capitaine; l'équipage ne -travaillera que lorsqu'il m'aura demandé pardon... A la drisse du petit -foc! - ---Mais nous risquons de sombrer si nous n'arrivons pas et si nous -manquons de monde... - ---Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là... Hissez le petit foc! -hissez le petit foc!» - -Au moment où ces trois hommes seuls allaient tenter cette dangereuse -arrivée, cette manoeuvre d'où dépendait le salut du bâtiment, notre -salut à tous, une lame épouvantable se dressa par le travers du navire, -comme pour l'engloutir: je crus toucher à mon dernier instant; mais en -ce moment même une femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée à -l'entrée du capot, avait tout entendu en palpitant de terreur, -s'échappe, court sur le pont et sous la lame qui va déferler, se -précipite devant, et disparaît dans le logement de l'équipage. Cette -femme supplie, au nom du ciel, au nom de leurs familles, au nom -d'eux-mêmes, les matelots interdits, de monter, d'aider leur capitaine -et de sauver le bâtiment. Ces hommes mutinés et pusillanimes, que -l'indiscipline ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus fort du -péril, se sentent ébranlés à la voix d'une faible femme: l'obéissance -qu'ils ont refusée à leur chef, ils l'accordent à cette femme. Tous -remontent sur le pont; la passagère les guide vers leur capitaine, -encore indigné de leur conduite; et le maître d'équipage, interprète du -repentir de tous les autres, implore le pardon de leur chef, qui se -contente de leur crier: - -«A vos postes, mateluches; je vous méprise comme la boue de mes souliers -et je vous absous.» - -Les matelots courent devant; mais ils n'exécutent pas encore la -manoeuvre que le second et le lieutenant ont commencée. - -«Que font-ils donc devant?» se demande le capitaine. - -Le second passe derrière, et vient prévenir Lanclume que l'équipage, -avant de hisser le petit foc, demande le temps de faire un voeu à la -sainte Vierge. - -«Un voeu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, ça, un voeu? demande Lanclume, -en braillant comme un possédé dans son porte-voix. - ---Ils disent, répond le second en prolongeant ses deux mains en -porte-voix sur sa bouche, ils disent qu'ils font un voeu parce que nous -sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.» - -Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l'âme, en voyant le -navire venir en travers à la lame furieuse qui menaçait de nous -engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes de l'avant de hisser le -petit foc pour nous faire abattre tout-à-fait et nous permettre de fuir -enfin devant le temps... Transporté de rage au bout de ces longues -minutes d'impatience et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix, -et d'une voix qui domine un instant le bruit de la tempête, il se met à -crier: - -«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents -diables? - ---Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant tous à la fois, les gens -de l'équipage. - ---Hisse donc le petit foc! hisse!... La barre au vent! la barre au -vent!...» - -Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables montagnes d'eau, roulent -l'une sur l'autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de -la foudre; elles se dressent en voûte, par notre travers, à la hauteur -de nos hunes: elles vont fondre sur nous... Elles tombent, -s'écroulent... Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien... et me -crus au fond de la mer... Et, un instant après ce terrible vertige de -peur, je crus sentir sous mes pieds le bâtiment lancé vers le ciel, et -glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade... -Les deux lames menaçantes venaient de passer sous notre quille, au lieu -de déferler sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à cette effroyable -impulsion, avait fait une abattée pour faire vent arrière avec la -tempête. - -Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné nous poursuivit en -hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire, à moitié submergé, les -lames tourmentées, qui, à chaque instant, semblaient vouloir tomber sur -nous de toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, filant dix à onze -noeuds à sec de voiles, ne se relevait de l'abîme que nous présentait -l'entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement -dans un autre abîme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarré dans -les haubans, la tête du côté du vent, cria aux timoniers attentifs: -_Tribord la barre, bâbord la barre; la barre droite; défie tribord, -défie bâbord toute!_ Un faux coup de barre aurait suffi peut-être pour -faire sombrer le navire: c'était l'arrière qu'il fallait présenter à -chaque lame pour éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de la -surveillance du capitaine et de l'adresse des timoniers. Situation -cruelle, mortelle anxiété à laquelle nulle autre torture morale ne peut -être comparée! - -La direction du vent, pendant cet accès de délire des élémens, avait -constamment varié, et la tempête, comme disent les marins, avait fait le -tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan nous poussait dans le -sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de -notre destination. A trois heures du matin nous passâmes le Tropique, la -tempête en poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour nous par la fête -à laquelle ce passage donne lieu à bord de tous les bâtimens qui se -rendent aux Antilles, nous avait été signalé la veille par une révolte; -la nuit un ouragan s'était déclaré, et le matin on trouva notre jeune -créole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, où il avait -été oublié pendant l'horreur du danger commun... Le coup de vent venait -de le tuer... - -Cet événement n'étonna pas le capitaine: il l'avait dès long-temps -prévu; mais il parut l'affliger, car cet homme avait un bon coeur qui -perçait à travers les défauts de son caractère, et jusque dans la -brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Dès que l'apparence moins -menaçante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit -à la cabine du mort; et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva un -billet que sa main défaillante s'était efforcée de tracer au crayon... -Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive émotion les -derniers adieux que son malheureux passager avait fait à la vie!... - - «Capitaine, - - »Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé... je ne devais pas passer - le Tropique... Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps - repose, s'il est possible, sous la terre natale... Partagez mes - petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tâchez de voir - ma famille et de la consoler... Adieu, mille fois adieu pour - toujours!...» - -Lanclume, après avoir lu, remonta sur le pont sans proférer un seul mot; -et quand la tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres que pour -dire au charpentier: - -«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable à -bord, vous mettrez son corps dans le sable... On l'arrosera chaque jour -avec de l'eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de -liquide devrait y passer...» - -Puis, se retournant vers moi, il ajouta: - -«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi à son dernier moment; sa -confiance ne sera pas trompée... Il reposera sous la terre de la -Dominique: j'en donne ici ma parole d'honneur, et cela est sacré comme -la dernière volonté d'un mourant...» - -Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le -capitaine. A notre arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il fit, -ce fut de s'acquitter lui-même du devoir qu'il s'était publiquement -imposé, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol -natal. - - - - -IX - - Je le tuerai en arrivant à terre. - - (Page 152.) - -Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère a fait un -choix;--demi-aveu. - - -Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est comme sur le champ de -bataille, quand la cavalerie et les caissons ont passé sur les cadavres -des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs -déchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir -de l'événement. A la mer, c'est l'eau que l'on entend couler le long du -bord, et le vent que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent au -loin le souvenir des absens... Un passager était là hier près de vous à -table; il causait le soir à vos côtés... la nuit, il dormait la tête -appuyée sur la cloison qui vous séparait de lui: avec le premier souffle -du matin l'âme de votre compagnon de route s'est envolée, et n'a laissé, -dans son lit, qu'un corps inanimé dont il faut bien vite vous -débarrasser. Le capitaine a dit: _Jetez le mort à la mer._ La mer a reçu -le mort, et le navire s'est éloigné, sans s'arrêter un seul instant, -dans sa rapide course, au point où les flots ont recouvert, en -murmurant, la trace si fugitive du cercueil... Vos yeux rêveurs, en se -fixant sur le point où vous avez vu disparaître pour toujours votre -frère, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientôt dans -l'immensité de l'onde... Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce -vaste champ de tant de sépultures... Ah! n'est-ce pas là l'image la plus -désolante du néant et de l'oubli de toutes choses?... Les ruisseaux de -sang qui coulent, dans les combats les plus mémorables, des dallots du -vaisseau vainqueur, ne laissent pas même plus d'une ou de deux minutes, -une trace glorieuse sur la surface du muet Océan qu'ils ont rougi, et -les trophées de la victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui -engloutissent tout et ne rendent plus rien. - -Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, et que le ciel sembla -sourire de nouveau à la mer apaisée, on commença par réparer aussi bien -que possible les avaries que nous avions éprouvées. Les matelots se -mirent à l'ouvrage, avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas -encore montrés, et je fus tout étonné de voir régner la plus parfaite -intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient été -sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division -me parurent avoir été emportés par le dernier souffle de l'ouragan, et -la tempête de la révolte avait disparu avec cette autre tempête qui ne -l'avait suivie que de trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre -bâtiment était ravissant. Tous les effets qui s'étaient trouvés mouillés -par l'eau de la mer, furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil et à -l'haleine de la brise caressante. On aurait dit, à la bigarrure des -objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dôme de la -chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes. -Le navire lui-même, paré de ses voiles humides livrées au premier -souffle des vents alisés, semblait, à chaque petit coup de tangage, -secouer ses ailes encore mouillées de pluie, et se préparer à fendre de -nouveau les airs plus purs et plus doux... Tout le bâtiment était -content, ravi, heureux... C'est après une tempête effroyable qu'il est -doux de se sentir vivre, et de respirer avec sécurité le premier moment -de repos et de calme que le ciel nous envoie... - -Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde -jetée parmi nous au milieu de la tempête, paraissait avoir accepté avec -reconnaissance les bienfaits de l'amnistie générale accordée si -généreusement par le capitaine... Dès le matin, il s'était mis à réparer -les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée par un coup de mer. A -trois ou quatre heures du soir, grâce à son activité et à son -intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dîner passable pour la -première fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espèce d'amende -honorable et d'acte de contrition, envoya le petit mousse porter une -bouteille de vin à Gustave. C'était la coupe de la réconciliation... -Tout paraissait désormais oublié, pacifié à bord. Vers cinq heures du -soir, on fit dîner l'équipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours -il n'avait pas mangé... Aussi fallait-il voir l'avidité avec laquelle -les jeûneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait -ordonné de leur distribuer! Des naufragés affamés tombant tout-à-coup -sur un splendide repas de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés. -Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures de rébellion, d'hostilité -et de diète, rien ne devait être aussi bon pour notre équipage amnistié, -qu'un festin de biscuit et de viande salée, assaisonné par un -raccommodement général. - -A la suite de tous ces événemens, je brûlais du désir d'entretenir un -peu notre cuisinier insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de -savoir ce qu'il pensait du petit drame que son entêtement avait trouvé -moyen de ménager à son imagination romanesque, et je lui demandai, dès -que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des -émotions par lesquelles il venait de passer. - -Il ne me répondit d'abord que par ces seuls mots: «Je le tuerai, en -arrivant à terre! - ---Mais qui tuerez-vous donc? - ---Lui, lui et toujours lui; il me faut son coeur de tigre, palpitant -dans ma main ricaneuse... Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le coeur de -l'infâme qui se promène là, souriant à ses forfaits. - ---Le capitaine? - ---Et qui donc, si ce n'est lui? - ---Et comment encore le tuerez-vous? - ---En l'appelant au jugement de Dieu, sur le terrain où les pistolets -sont de même calibre et ont la même portée, sur le terrain où les épées -sont de la même longueur, et où tous les hommes sont de même taille -sociale, avec des pistolets égaux et des épées égales. - ---Vous le tuerez donc au pistolet ou à l'épée? - ---Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si l'épée transperce? - ---Oui, mais vous avez vu comment il ajustait une balle, ce luron-là! - ---En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, et non du plomb dans -la tête. - ---Je ne vous conseille pas d'avoir recours à ce dernier moyen; il -passait, dans la marine militaire où il a servi, pour une des meilleures -et des plus redoutables lames. - ---Alors on prend deux pistolets; on en charge un et on lui crie: Pair ou -non; ta vie ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères rouges -de sang, sur le nombre que tu vas compter! - ---Belle chance! avec un diable comme lui, qui gagne toujours à tous les -jeux de hasard. - ---Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible de le combattre à chances -égales avec les armes connues, je l'assassinerai; oui, je -l'assassinerai, moi! - ---Et l'on vous pendra ensuite. - ---Et quel mal y aurait-il donc pour la victime, à être pendue après -avoir vengé son honneur dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais bien -savoir où serait le déshonneur, et vous m'obligeriez sensiblement si -vous pouviez vous-même me le dire? - ---Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance, mais dans l'assassinat, -et l'opprobre de la mort dans la lâcheté du crime. - ---Oui, la société, votre société de 1824, nous radote encore cela dans -toutes les petites écoles; mais le lâche, selon moi, est celui qui -opprime le faible ou l'innocent. - ---Le lâche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer -satisfaction de l'insulte de l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par -derrière, que d'exposer sa vie contre lui pour chercher à se venger -loyalement! - ---Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir -l'infâme qui vous a foulé sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me -dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l'épée, ou -en jouant même ma vie à pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec -ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à l'existence qu'à une paire -de savates usées... La preuve, c'est que sans une circonstance, oh oui, -une circonstance venue toute bénite du ciel pour moi, je me serais jeté -à l'eau quand le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais l'idée de -la vengeance et une autre idée plus douce encore me sont venues, et je -me suis raccroché de nouveau à la vie, non par peur de la mort, mais par -besoin de haine, de sang... et d'amour aussi... - ---Ah! diable!... d'amour!... Amour et haine en même temps; il paraît que -vous connaissez l'art de concilier les contrastes... - ---Oui, je vous le dis et vous le répète: haine éternelle pour lui et -amour indéfini pour elle! - ---Les poètes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les -consoler dans leurs plus grandes contrariétés, une _Elle_ à adorer ou à -chanter, et un _Lui_ à détester pour exalter leurs passions et leur -aider à passer le temps. - ---_Elle_, mon _Elle_ à moi, a secouru le malheureux dans sa misère, et -le malheureux lui restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien -tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est désormais son domaine, sa -propriété: mon _futur_ enfin est son esclave... - ---C'est donc une enchanteresse qui vous a assisté dans votre malheur? - ---Vous avez pu en juger vous-même, et dire si c'est une enchanteresse ou -non? - ---De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger? - ---D'Elle, d'Elle, à moi! - ---Et qui est-elle donc enfin votre Elle à vous? - ---Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse, puisqu'il faut décliner -les titres, pour vous faire comprendre les mots. - ---Pas possible! - ---Ah! pas possible!... Et qui donc m'a fait passer des vivres pendant -mes quatre ou cinq jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main m'a -empêché un soir de me flanquer à l'eau, de désespoir, si ce n'est sa -main? Et quel sourire de femme m'a fait aimer la vie sur le bord de -l'abîme, au milieu de toutes les tortures de l'existence, si ce n'est -son sourire? Oui, vivres réconfortans, main secourable, sourire d'ange, -je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en -hommages, en respect, en ivresse, en constance et en poésie surtout, oh! -en poésie... J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle! - ---Peste, comme vous y allez! Vous avez déjà lâché le madrigal pour la -comtesse? - ---Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chanté, si ce n'est pour -la comtesse? pour le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! je -n'aurais pu contre lui employer que le blasphème et l'anathème... Il me -faut d'autres sujets, à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour: -c'est mon lot dans ce monde d'illusion... Mais vous m'avez demandé si -c'était un madrigal que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai que le -terme de _madrigal_ est tout-à-fait impropre; il n'y a plus de ça -aujourd'hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou -foudroie; le vers nature, le chant du poète, la langue du barde aussi; -oui, du barde: car j'ai été barde pour la femme qui console... Tenez, -vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment où j'ai fait -mes vers est celui qui a suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de -m'attacher si ignominieusement dans la grand' hune... J'aurais dû alors -faire tomber sur sa tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur le -pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma poitrine... Eh bien, non; je -n'ai su chanter, la tête tournée au vent du nord et les bras brisés par -de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, reconnaissance, et que -reconnaissance et amour... - ---Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez pas, dans le fait, trop mal -placé: à cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et -à cette hauteur, un poète ne se sent pas inspiré, c'est qu'il ne le sera -jamais. Je gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir furieusement -de votre situation... - ---Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur du soir m'a ensuite -empêché de continuer. Quatre couplets, c'est peu de chose; mais vu la -position... - ---C'est donc une chanson que vous avez faite? - ---Eh non, mille fois non... Nous disons couplets, dans la nouvelle -école, pour toute espèce de coupures dans les vers. Un couplet, c'est ce -que vous appeliez, avant la connaissance de toute poésie, morceau, -strophes, je crois; stances, huitains, que sais-je même! - ---Je serais curieux de voir vos couplets. - ---Vous les verrez. - ---Quand ils seront écrits? - ---Ils sont écrits. - ---Ah, pardieu! vous devriez bien me faire le plaisir... - ---Le plaisir est fait; les voilà... Allez les lire, sans faire semblant -de rien, à la chandelle; c'est à la lueur des flambeaux ou de la foudre -qu'il faudrait que cela fût lu... Et quand vous aurez vu, lu et pensé ce -que vous aurez à penser, vous me remettrez le papier, en me disant -comment vous les aurez trouvés, ces vers... Je vous attends, vous et le -jugement que vous en aurez porté.» - -Je pris le brouillon du chef pour aller le lire à la lueur de -l'habitacle, le seul feu qui fût allumé à bord à cette heure, mais je -n'avais pas fait deux pas pour me rendre derrière, que l'auteur, me -saisissant par le bras, m'arrêta tout court pour me faire observer, -avant que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter de l'inattendu -et du pittoresque dans ses couplets, en entremêlant des allusions -maritimes aux images de la plus haute inspiration. - -«La poésie et la marine sont soeurs, ajoute-t-il, depuis que nous avons -remis les choses à leur place dans la littérature: la mer et les cieux, -d'où découle toute harmonie, se touchent; je ne les ai pas séparés: mais -au surplus, comme les termes de marine ne vous sont guère plus familiers -qu'à moi, qui les ai employés pour la première fois, je vous préviens -que vous les reconnaîtrez à la raie que j'ai eu la précaution de faire -sous chacun d'eux, en couchant mes idées sur le papier: tous les mots du -métier vous les trouverez soulignés... - ---Très bien; je tiendrai compte des commentaires et de la note... - ---Et puis je vous ferai observer aussi qu'il ne faut pas vous effrayer -de l'expression _neigeux de sable_, que j'ai employée pour peindre la -blancheur du sable du désert; ceux en Arabie, m'a-t-on assuré... - ---Mais permettez-moi donc de lire d'abord, après vous m'expliquerez ce -que je n'aurai pas bien compris... Tenez, voilà justement le timonier -qui est seul devant l'habitacle; tous les importuns et les curieux sont -allés se coucher; c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'oeil -sur vos vers.» - -Je courus tout de suite à l'habitacle, et aussi vite que je le pus cette -fois, pour ne pas être arrêté de nouveau par les observations -préparatoires du poète. J'ouvris, à la clarté vacillante de la lumière -qui éclairait la boussole, le mystérieux papier, et je lus, en me tenant -du mieux possible au roulis, accroupi auprès du timonier, qui me -regardait avec indifférence en continuant à faire tourner sa zone: - - -A Elle! A Elle! A Elle! - - O! qui pourra dans ton coeur, femme, - _Mouiller l'ancre_ des passions, - Et _crocher_ son âme à ton âme - Du _grappin_ des tentations! - Dans le _calme plat_ de l'orage - Ton oeil seul guide mon esquif; - C'est vers toi que ma _barque nage_, - En _gouvernant_ sur ton oeil vif! - - Sur ton front Dieu jeta l'étoile - De poésie, et déjà j'ai - A tes yeux _déferlé_ la voile - Dont mon amour s'est ombragé. - Ange, myte, gnome ou sylphide - Qu'importe! Voici venir l'ins- - tant où ta paupière limpide - Comprendra mon regard de Linx. - - Au désert blanc, neigeux de sable, - Où la tente se plante, moi, - Je voyage, chameau minable, - Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi. - Je boirai dans ton puits de grâces; - Oui, je boirai, je boirai tant, - Que mes pas laisseront leurs traces - Sur tes appas, sable mouvant. - - Souris, oasis de ma vie, - Souris au chameau malheureux, - Le mirage, c'est sa patrie, - Et sa patrie est dans tes yeux. - Que nous fait que le désert roule - Du sable plein tout l'univers; - Le vent en un instant s'écoule, - Mais le sable garde les vers. - -Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout à mon aise de la sublime épître -qui venait de m'être confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais -laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon jugement avec une -anxiété visible et comme un auteur attend l'arrêt du parterre: car -j'étais le parterre de Gustave à bord de notre navire... En me voyant -revenir à lui, il me demanda: - -«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là? - ---Mais je n'en pense rien encore. - ---Avez-vous remarqué les idées neuves que j'ai réussi à jeter, à semer -dans la langue poétique que je me suis créée? - ---Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions un peu hasardées. - ---Lesquelles? - ---Vous vous comparez à un _chameau_, par exemple, et vous faites des -charmes de votre belle, un _sable mouvant_... - ---C'est justement là le sublime: images orientales!... Et mon _désert -neigeux de sable_, et _mon puits de grâces dans le désert où la tente se -plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes_! Et puis, que -dites-vous de l'adresse avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à -tout ce fracas de sentimens passionnés, le _mouillage de l'ancre des -passions sur le fond de l'âme, le grappin des tentations crochant_ nos -deux _âmes à l'abordage_. Voilà du frappé, j'espère, et de l'actualité -palpitante... - ---Oui! et votre comtesse comprendra joliment tous ces termes de marine; -une femme qui ne s'est jamais occupée de tout ce qu'elle entendait à -bord! - ---Taisez-vous donc, elle a plus navigué que vous et que moi. - ---Et vous aurez l'audace de lui faire remettre cette épître? - ---Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi, s'il vous plaît, l'ai-je -faite, si ce n'est pour elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le -demande? - ---A votre place, à vous parler franchement, je m'en servirais pour -allumer demain matin le feu de ma cuisine? - ---Allumer le feu de ma cuisine avec mon épître? Ah! je me doutais bien -que vous étiez un _raciniste_, un des moutons routiniers de Despréaux, -et un admirateur-momie du marquis Arouet de Voltaire... Allumer le -feu!... Oui, elle allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante, -qui a déjà su comprendre l'âme du poète malheureux... Ah! mon cher -monsieur, si jamais vous trouvez une femme qui vous jette un charme -fascinant sur la vue, une hallucination dans le coeur, faites-moi un -plaisir, et rendez-vous un service à vous-même: c'est de ne jamais lui -adresser de vers; hein, vous me ferez ce plaisir-là, n'est-ce pas? - ---La recommandation est inutile; l'exemple m'a déjà corrigé. - ---Et en attendant que le feu de la cuisine s'allume, je vais m'assurer -les moyens de faire parvenir mes couplets à leur adresse...; et ensuite -on vous dira le succès qu'ils auront obtenu, en dépit de votre -prédiction et malgré vos charitables conseils.» - -Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a des gens que leur mauvaise -éducation, et l'audace qu'ils puisent dans l'ignorance où ils sont de -tous les usages reçus dans le monde, servent admirablement auprès des -femmes, et des femmes même assez bien élevées. Je vis notre cuisinier -élégiaque se glisser dans l'ombre après m'avoir quitté, et aborder -mystérieusement les deux négresses de notre passagère, que l'on -apercevait à peine au pied du grand mât, tant leurs noires figures se -confondaient pour ainsi dire avec l'obscurité de la nuit. Il baragouina, -aussi bien qu'il put, quelques mots créoles à l'oreille de l'une -d'elles, lui remit l'épître qui venait de passer de mes mains dans les -siennes; et la négresse, un moment après avoir reçu la discrète ou -indiscrète missive du chef audacieux, descendit en riant dans la chambre -de sa jeune maîtresse... M. Gustave, tout glorieux par avance du succès -qu'il se promettait, et du bon train qu'il venait de donner à son -affaire, passa devant moi avec un air de triomphe, et en répétant, pour -me narguer peut-être, les quatre derniers vers d'une des stances de son -épître amoureuse... - - «Je boirai dans ton puits de grâces, - »Oui je boirai, je boirai tant, - »Que mes pas laisseront leurs traces - »Sur tes appas, sable mouvant!» - -Il alla ensuite se coucher tranquillement, enchanté de lui et affligé -pour moi peut-être de la critique que j'avais osé faire de sa manière de -versifier. - -Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé que d'observer, au déjeûner, -l'expression de physionomie de la comtesse au moment où l'auteur du -poulet qu'elle avait dû recevoir la veille descendait dans la chambre, -pour promener un coup-d'oeil sur la table qu'il avait servie: la figure -de notre passagère n'exprimait ni satisfaction, ni dédain: elle me parut -être ce qu'elle avait été les autres jours... J'attendis. - -Pour m'assurer jusqu'à quel point cependant je devais ajouter foi au -succès que M. Gustave s'était flatté d'obtenir auprès de notre unique -beauté, je cherchai bientôt à me ménager une conversation avec celle-ci, -une de ces conversations où, sans aborder brusquement le point de la -question que l'on veut résoudre, on peut cependant acquérir une -conviction, et s'en aller avec une idée arrêtée sur certaines choses que -l'on tient à éclaircir. J'eus donc un entretien avec la comtesse, et, -malgré mon inexpérience auprès du sexe, je fis si bien que je parvins à -donner à cette sorte d'enquête morale une direction favorable à mon -petit projet d'investigation sentimentale. Je commençai d'abord par -parler des femmes en général, et ensuite par m'étendre sur la bizarrerie -qui semble présider quelquefois, dans le monde, aux choix qui -déterminent leurs préférences les plus marquées. - -La comtesse répondit, avec une naïveté charmante, à cette accusation si -banale contre son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur, qu'il entre -toujours dans le sentiment qui détermine nos préférences, autant de -légèreté et de bizarrerie qu'on le suppose généralement dans la société? -Pour critiquer, avec un peu de justice, les choix qui paraissent les -plus bizarres aux yeux de certaines personnes, ne devrait-on pas -chercher, avant tout, à pénétrer les motifs qui ont pu nous guider dans -ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices? si, n'est-ce pas? Eh -bien! je suis sûre que si l'on voulait se donner la peine d'apprécier -les causes qui décident le plus souvent de nos inclinations, on finirait -par trouver que nous nous laissons beaucoup moins conduire par ce -vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination, que par un instinct -plus noble et plus généreux que le caprice que l'on nous reproche, avec -tant de persistance et d'amertume. - -»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne puis répondre avec certitude -que de ce qui m'est personnel, moi, je pense pouvoir me flatter de -n'avoir été dirigée, dans mes inclinations, que par des goûts très bien -raisonnés, et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles, pour mon -propre compte, je vous préviens que je n'ai jamais cru. J'ai pu me -tromper sans doute; mais mon erreur avait au moins une excuse dans la -cause même qui l'avait produite... Jamais l'homme le plus séduisant et -le plus heureux n'aurait eu dans la société l'avantage, si c'en est un -toutefois, d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt m'a laissée -entièrement maîtresse... Pour parvenir à me plaire, il aurait fallu que -mon prétendant eût autre chose que de l'amabilité, des titres et de la -fortune... - ---Et qu'eussiez-vous exigé de plus de votre heureux prétendant? Une de -ces qualités chevaleresques qu'on ne retrouve plus aujourd'hui. - ---Oh non! ce n'est pas une qualité extraordinaire ou introuvable que -j'aurais cherchée en lui... Bien loin de là: c'est un défaut au -contraire. - ---Un défaut! La chose aurait été au moins nouvelle! - ---Oui, un défaut aux yeux des autres; mais une vertu à mes yeux. -J'aurais voulu, pour l'aimer, qu'il fût malheureux, et plus je l'aurais -vu opprimé par le sort ou l'injustice, et plus je me serais sentie -entraînée à le venger des torts de la fortune ou de la puissance... Ah! -dame, oui; c'est comme cela qu'est faite mon âme encore tout espagnole! -Et direz-vous que c'est encore là de la déraison, du caprice ou de -l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit sans noblesse? - ---Non certes, et je suis, au contraire, tout disposé à y applaudir du -plus profond de mon coeur. Mais cet entraînement sympathique pour -l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu'il -soit d'ailleurs, dans de certaines bornes commandées par la raison. Car -je ne suppose pas qu'il eût suffi au premier homme venu d'être très -malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la -simple compassion. - ---Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux avec de certaines conditions -de malheur! - ---Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple! - ---Non, je crois vous avoir déjà dit que la fortune, au contraire, a eu -toujours le privilége de m'inspirer plutôt de l'éloignement que du goût. - ---Avec de la jeunesse et de la physionomie? - ---Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je n'ai que vingt-et-un ans. - ---Avec une éducation distinguée, des manières, un rang. - ---Avec de l'éducation! oui; avec un rang! peu m'aurait importé; car -l'éducation tient lieu de rang, et il est même des hommes chez qui elle -fait oublier ou même ressortir avec avantage l'infériorité de -position... Vous voyez que je ne suis pas difficile. - ---Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt assez malheureux, comme vous -l'avez dit, pour fixer votre attention, avait été réduit par sa faute à -lutter contre l'adversité? - ---A mes yeux, c'est bien rarement par sa faute qu'un homme bien élevé, -qu'un homme né avec un bon coeur, soit tout-à-fait malheureux, c'est -presque toujours de la faute des autres, du moins dans la _théorie_ de -mes sentimens... - ---Ah diable!... cette théorie pourrait conduire très loin... dans ses -conséquences ou son application du moins. - ---Que signifie cette exclamation! Vous avez l'air de réfléchir -sérieusement à cela!... Oh! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à -l'application... J'ai du temps devant moi... Eh bien, vous voilà encore -à réfléchir... - ---Oui, je réfléchissais, effectivement... - ---A notre plaisanterie?... Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme -je m'amuse à le faire, la rapidité avec laquelle nous allons -maintenant... Je suis sûre que notre bâtiment fait au moins trois lieues -à l'heure... Ah! c'est qu'aussi je suis devenu _marin_ dans mes deux -traversées; car c'est la seconde fois que je fais le trajet.» - -Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m'en -avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait -trompé en me parlant de l'intérêt qu'il était parvenu à inspirer à notre -aimable passagère. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte -fatuité, n'était qu'une belle et bonne réalité. C'était au plus -malheureux, parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; et les vers -extravagans du poète cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu. - -Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et -assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la -cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre -Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son -épître quotidienne pour la comtesse, car il s'était mis dans la tête de -rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il -nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s'exposer à -sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant -à-propos qu'il s'était habitué à lui servir aux heures marquées par les -Muses. C'étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient -les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse. - -Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre -Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage -d'autres contrariétés qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une -révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à -terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le -sang-froid d'un vieil habitué de l'Océan: - -«Voilà une des plus jolies traversées que j'aie faites depuis que je -navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.» - - - - -X - - J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de - la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, - ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du - grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était - l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la Cène des - apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à - Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il - n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à - faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques - pour le calendrier militaire d'_UNE VICTOIRE PAR JOUR_. Vous - faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de - mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes - et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l'armée française? - - (Page 187.) - -Saint-Pierre;--Martinique;--aspect des colonies;--Le Banian;--début du -Banian dans les affaires de place. - - -Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de -maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les -contours d'une baie à moitié formée; une double haie de navires, -présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de -palissades flottantes que l'on dirait destinées à défendre les approches -de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse -autour de ses fondemens; des nuages d'albâtre et de feu, descendant, -avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des -montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation -des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de -ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête -vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le -ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle -qu'à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale -de la Martinique. - -La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si -nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en -Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus -surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si -loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre, -je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie. -Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me -répondit qu'il n'y avait dans l'île aucun de ces établissemens, connus -en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger -provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume -eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit -magasin pour y déballer ma mince pacotille. - -Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai, -rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui -venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du -capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s'en -débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son -indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien -que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de -l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l'on ne laisse -même pas les nègres mourir de faim. - -Je lui observai que c'était justement parce que les nègres étaient -esclaves qu'ils étaient toujours sûrs d'être nourris, et que -l'indépendance n'était souvent qu'une assez triste condition pour se -procurer des moyens assurés d'existence dans le pays où nous nous -trouvions. - -«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule -de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos -images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos -calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez -bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de décorum à -garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma -boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital -vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous -m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable -de m'accorder... Songez que c'est la faim qui demande grâce et merci à -l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.» - -Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup plus que l'espoir de tirer un -parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea à subdiviser -ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la _faim_ et du _zèle_ qui me -demandaient _merci_ et qui me rendaient _hommage lige_. Je composai, -pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux -cents francs environ. - -Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie, -et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance. -Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de -l'infortune, une planche de salut. - -Je lui demandai, à la suite de cette effusion de coeur et de belles -paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus -depuis mon débarquement. - -«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave, -c'est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l'Italien, toujours -gras, blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant; -la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin... O -Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'où cette sylphide -mexicaine, ce symbole d'amour a poussé, à mon égard, la faculté -angélique qu'elle a reçue du ciel? - ---Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour -vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment? - ---Quelle preuve? cela se renferme dans un coeur dont Dieu seul a la -clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la -bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion... Qu'il vous -suffise de savoir qu'avant son départ, la comtesse de l'Annonciade -elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du -rossignol, et à la face pâle de l'étoile qui brille dans la nuit, et -enfin entre ses deux négresses et un autre témoin. - ---Et pourquoi, vous voir? - ---Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul peut-être... Mais enfin -que puis-je y faire? Oh! c'était de l'amour à pleines mains, et du -drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu'il fallait -dans le vague de la vie du jeune exilé! - ---C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse -pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de -l'avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d'affaires, et -faites-moi l'amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes -que j'ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses, -voyez-vous, doivent passer avant le drame.» - -Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai -plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi -fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la -coquetterie qu'on pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous -nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien -inexplicables dans le coeur des femmes; mais n'est-ce pas trop -calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire -susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!... - -Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la -présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin -nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des -chiffres, la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, errèrent -pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier, -que je barbouillais d'encre rouge et noire. - -Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami -Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d'un succès qui me -donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes -et sûres. Le brave capitaine m'avait répété cent fois au moins: «Vendez -à bon marché, vendez même à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais -rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce de cent sous, que l'on -reçoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit -toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le -métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi -ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des -_petits-blancs_. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le -verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journée, et gare à -vous si je trouve du crédit sur vos livres! - -L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires -naissantes, les idées de fortune que je m'étais formées en venant à la -Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop -échauffé, le développement d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut, -fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat -nouveau qu'ils viennent affronter dans ces régions brûlantes... Lanclume -me confia au talent médical d'une vieille sybille de couleur, qui me -soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me -tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d'un miracle -du ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle ils n'avaient pas été -appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels; -mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité créole, que je -n'avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les -attentions les plus touchantes et l'empressement le plus délicat. De -tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des -bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l'on ait soin -d'envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c'est un prêtre. -Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et -des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut. -C'est là qu'il faut encore aller chercher les dernières traces de cette -hospitalité qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinité dont -l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels. - -Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, j'appris que le brave -Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant -des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où -je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste -lui-même, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les -affaires que la fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort de la -vente. - -Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes -affaiblies, on me conseilla d'aller à la campagne achever mon -rétablissement. Deux noirs m'enlevèrent dans un hamac, pour me -transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de -Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'île. Là, me -traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume -salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave, -vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons -criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il -m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me -complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté, -sur l'air de prospérité toujours croissante que m'annonçait sa bonne -mine, et sur l'élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur -de dents. Nous causâmes d'abord d'affaires. - -«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon _dernier appel au peuple des -campagnes_. Mes magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce des -denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l'impossibilité -où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même effleuré -quelques petites transactions en café. - ---Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés? - ---Avec le produit de mes nouveautés; c'est tout simple. Je puis même -vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a -été assez passable... grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en -toutes choses. - ---Expliquez-moi donc comment vous vous y êtes pris; car moi aussi j'ai -besoin de marcher dans la voie du progrès, en toutes choses! - ---Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques sacs de café à des nègres, -ou à de misérables petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces cafés -avaient un poids; bien! Comme c'était sur la qualité et le susdit poids -que je les avais achetés, c'était aussi sur cette même qualité et ce -même poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai -revendus aussi; mais après leur avoir fait subir, pendant deux ou trois -jours, l'influence d'une salutaire humidité... Le poids avait progressé -dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai -compris l'influence que l'admirable invention de la vapeur devait avoir -sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales! - ---Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal pour vous! - ---J'ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car, -voyez-vous, nous sommes entourés ici de si malhonnêtes gens!... J'avais -entendu dire, en flânant dans les bourgs et les villages, qu'il se -faisait une fraude assez capitale sur les côtes de l'île, et que presque -tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fièvre -jaune, la surveillance de l'autorité était devenue presque impossible à -exercer. Un habit de gendarme n'est pas chose difficile à se procurer, -vous entendez parfaitement, quand la fièvre donne sur la gendarmerie... -Dans les bons petits recoins où se débarquait plus particulièrement la -fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme -impassible comme la loi, roide comme sa consigne... Dans la main de ce -gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent quelques doublons pour -acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant -qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, n'en a encore parlé à -personne...; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parlé à -quelqu'un pour la première fois de sa vie, et ce quelqu'un c'est vous, -parce qu'il sait que vous êtes un bon enfant. - ---C'est donc vous qui vous déguisiez en gendarme pour tirer parti de la -fraude? Beau stratagème pour aller... - ---C'est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!... -Tenez, voilà encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme -moi se déguiser en gendarme! il fallait bien une compensation à ce -sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez. - ---Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer à -vendre vos images, et vivre médiocrement d'un travail irréprochable, que -de chercher à gueusailler quelques onces d'or, en vous exposant aux -reproches les plus graves, ou même aux châtimens les plus sévères; car -savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l'habit d'un -agent de la force publique pour extorquer de l'argent à des fraudeurs? - ---Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord, faire de l'art, et j'en ai -fait: je suis content. Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: c'est -moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre ces estampes du diable -pour ce qu'elles étaient! J'avais toujours entendu raconter que les -nègres n'avaient de goût, en fait de gravures, que pour les sujets -religieux représentant notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge et -tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en âme et conscience; -mais on vous en donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer mes sujets -religieux, ne voilà-t-il pas que j'ai trouvé toute la négraille tournée -à Napoléon! Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux saint du -capitaine Lanclume qui a remplacé notre saint Rédempteur dans la -vénération des nègres. O le grand et populaire nom! - ---Et qu'avez-vous fait de vos estampes? - ---Je les ai écoulées comme sujets d'histoire militaire. J'ai persuadé à -tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix représentait le -supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet -anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à -Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la -cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à -Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas -jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose -d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire -d'une victoire par jour. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres, -célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe -sur les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue par l'armée -française! - ---A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne -compromettant qu'un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins -d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres -veulent du _Napoléon_ et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien, -ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous -pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en -même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant -votre marchandise? - ---Comme un bossu; c'est au point même que mes pratiques, voyant les -dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m'ont donné -un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel -je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la -Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle -dans tous les endroits que j'ai explorés commercialement et -industriellement? - ---On vous appelle peut-être bien le _Juif_? - ---Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que cela. - ---Le _charlatan_? - ---Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus épicé -que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et -l'autre... Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus -long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le _Banian_. - ---Diable, le _Banian_! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que -cette qualification signifie dans les colonies? - ---Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m'en informer. Il -suffit que l'on me crie: «_Banian_, voyons votre marchandise; _Banian_, -combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu'à l'instant -je me rende où l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un -autre. - ---Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l'on donne -ici le nom de _Banian_ à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne -réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, se livrent avec -avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse -des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les -matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu -flétrissante, l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient -descendre à terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour ne -plus s'arrêter en chemin... Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à -présent que vous savez le sens qu'on y attache? - ---Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donné, car -je vous réponds bien que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je -ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à -présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite -dans toute l'île de m'appeler à l'avenir le _Banian_? - ---Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que -par un arrêté du gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce vilain -sobriquet. - ---Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez déjà fait observer dans votre -magasin, il y a deux mois, que ce n'était pas avec de l'indépendance -qu'on pouvait éviter ici de mourir de faim. Moi je commence aujourd'hui -à croire que ce n'est pas avec de la probité qu'on peut réussir à y -faire fortune... En fait de sentiment, voyez-vous, chacun ses idées... -Mais à présent, j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne m'avez pas -encore demandé des nouvelles de la petite comtesse? - ---C'est vrai, vous m'y faites songer; et qu'avez-vous fait de notre -vertueuse passagère? - ---Vous feriez mieux peut-être de me demander ce que je n'ai pas voulu en -faire, et je vous répondrais que j'ai répugné à en faire ma maîtresse. - ---Oh! pour le coup voilà qui est trop fort. Je vous ai passé jusqu'ici -vos petits airs avantageux, et votre ton de forfanterie amoureuse, mais, -mon cher ami, vous venez de combler la mesure permise! - ---Vous me parliez tout-à-l'heure de délicatesse et de probité; eh bien, -dites-moi s'il ne faut pas en avoir eu furieusement, pour résister, en -honnête jeune homme, à des avances de cette force-là?... -Reconnaissez-vous cette bague?» - -C'était une des bagues que j'avais vues aux doigts de la comtesse -pendant toute la traversée! - -«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette boucle inimitable de beaux -et longs cheveux noirs?» - -C'était une mèche des cheveux de la comtesse! - -«Reconnaissez-vous bien encore l'écriture de cette main divine?» - -C'était un tendre billet de l'écriture de la comtesse, adressé à -Monsieur Gustave Létameur! - -«Ah! il vous faut des preuves irrécusables pour vous convaincre de la -vivacité de la passion qu'on est parvenu à inspirer!... Eh bien, en -voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule? - ---Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes. - ---Et si je voulais encore vous raconter ses larmes à son départ, ses -protestations et ses sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots -entrecoupés, ses baisers de flamme et ses... Mais non, ce serait trahir -l'ardeur la plus pure et la plus irréprochable. Il vous suffira de -savoir que, surmontant mon propre entraînement, et ménageant son extrême -faiblesse, j'ai laissé partir la tourterelle Colombienne pour Cumana, -avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses -négresses.» - -Je demeurai confondu. Le traître Banian, jouissant de l'étonnement qu'il -venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en -plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me -répéter encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah! il vous fallait -des preuves; eh bien! en voilà des preuves, et joliment timbrées encore -au coin de la bonne monnaie.» - -Le drôle, tout en me causant pendant deux heures de ses bénéfices, de -ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié de -me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais -confiées deux mois auparavant pour favoriser son noble début dans les -affaires. - - - - -XI - - Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme - on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à - regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours - de peine, l'air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse - énervante de leur existence épuisée? - - (Page 197.) - -Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de pacotille;--une -circulaire commerciale. - - -Sauter du hamac où vous dormez, où vous fumez, où la main nonchalante -d'un nègre berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, pour courir, -avec la brise vivifiante du soir, à vos affaires, ou dans une pirogue -qui vous emporte au loin vers d'autres tracasseries; passer de -l'affaissement physique dont vous frappe un climat de feu, à l'activité -d'esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi -dire, à ce ciel qui pèse sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds, -leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour -pouvoir respirer sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes vapeurs -qu'ils exhalent autour de vous; étouffer les passions qui s'allument -dans votre sang appauvri, pour tempérer cette fougue de la faiblesse -même par les raffinemens d'une mollesse étudiée; chercher à masquer, par -le luxe des folles dépenses, l'absence trop réelle des plaisirs simples -qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une -jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excès -qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui -peut occasionner la mort; recueillir avec délices les souvenirs du pays -natal que l'on a quitté, pour oublier dans de longues causeries les -privations présentes du pays que l'on est forcé d'habiter; soupirer -pendant tout le jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit manquer -d'air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la -nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigués; telle est la -vie des Européens aux Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs -non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse -renaissantes, et d'espérances presque toujours illusoires. - -Et pourtant, contradiction indéfinissable! comment se fait-il que les -Européens qui ont habité long-temps ces contrées que le ciel avait été -si éloigné de faire pour eux, ne se détachent qu'avec un reste d'amour -de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se -fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse -long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur -long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs -nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée? Y -aurait-il, dans la vie des Européens aux Antilles, un de ces charmes -secrets que l'on éprouve et que l'on ignore; un de ces charmes que l'on -subit par instinct de volupté, et que toute la pénétration de l'homme ne -saurait deviner ou expliquer? - -Toute une année je courus les îles du vent, les îles de dessous le vent, -les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, échangeant d'abord le -produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et -rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour échanger -encore ces marchandises européennes contre des denrées du pays. Avec les -petits crédits que j'obtenais des capitaines, et avec l'argent comptant -que j'avais soin d'exiger de mes pratiques, je parvins à tripler à peu -près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais, en partant de France, -pour les courses lointaines et les événemens inattendus, s'était -évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je respirais. La -préoccupation de mes affaires avait chassé bien loin de moi les rêves de -mon imagination, et le petit succès de mes premières tentatives m'avait -heureusement préservé des séductions de mon âge, et des dangers de mon -existence précaire. Malheureux dans mon début, je me fusse follement -jeté peut-être dans les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà de -mes espérances, le désir d'augmenter et de conserver le bien-être que -j'avais acquis m'attacha au positif de ma nouvelle situation. - -D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus, avec les goûts aventureux -qui m'avaient d'abord conduit à la Martinique? mon petit commerce -n'exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traversées -périlleuses dans des ports éloignés!... Mais pour cela même peut-être -que ces déplacemens m'étaient devenus nécessaires, j'avais fini par les -trouver pénibles. Rien ne guérit plus promptement les jeunes -imaginations de la manie des événemens romanesques, que la vulgarité des -formes que le besoin ou l'amour du gain donnent à ces événemens. - -Mon année d'épreuve aux colonies s'était écoulée comme un mois en -Europe. C'est une remarque à faire que dans les pays où les jours sont -presque égaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidité qui -ne s'explique peut-être que par l'absence totale des points de l'appel -dans la durée. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des -saisons, vous annonce à chaque instant, vous donne en quelques mots aux -oreilles, l'heure où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous -l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni la végétation qui est -toujours la même, ni le soleil qui se couche et se lève toujours aux -mêmes heures. Là enfin des jours toujours égaux se suivent et se -ressemblent toujours, pour séparer, avec leur éternelle régularité, des -nuits sans cesse toujours égales aux jours semblables qui leur -succèdent. - -Un désir de jeune négociant, une idée de grand spéculateur s'empara de -moi, dès que je pus m'appuyer sur une certaine somme, comme sur un -trophée conquis par ma valeur. Je résolus d'aller en France _remonter -une autre opération_, c'est-à-dire renouveler ma pacotille, et remplacer -mes caisses d'eau de Cologne, et mes malles d'habits confectionnés, -restées si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma première -campagne. - -Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut -arrêté soudainement dans ma tête, et je me rendis à Pointe à Pitre avec -l'intention de profiter du premier navire à _passagers_, qui partirait -pour le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence au capitaine -Lanclume, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi. - -Le trois-mâts _le Toujours-le-même_, ainsi que je l'avais espéré, était -bien arrivé à la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long -du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme, -l'officier qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume avait été suspendu -pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la faculté de -commander, pour avoir arboré à la mer le pavillon tricolore, et donné le -nom du _Grand Napoléon_ au _Toujours-le-même_. - -L'attachement que j'avais pour ce pauvre martyr du napoléonisme, -m'engagea à retenir mon passage sur son trois-mâts, et à payer ainsi du -moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu'il avait laissé pour -moi à bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans -dix jours. Aucun autre passager ne s'était encore présenté, selon toute -apparence je devais faire tout seul cette seconde traversée. - -En passant, la veille de mon départ, dans la rue de la Martinique, je -crus remarquer dans le fond de la boutique d'un petit fabricant de -cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. Je saluai d'abord, -et j'approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je -reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d'une inclination -de tête, M. Gustave le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis -long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant dans la rue, M. -Gustave se serait empressé de venir à moi, mais il me laissa venir à lui -sans bouger de place, et je jugeai que c'était bon signe pour ses -affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je -fus rendu sur le seuil de sa porte. - -«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle que nous ne nous sommes -vus!» - -En prononçant ces paroles, il avait à moitié risqué sa main droite vers -moi. Je m'appuyai les poignets sur la hanche, et sa main droite se -réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu le jabot qu'il portait. - -Nous entrâmes en conversation après ce court échange de politesses. Il -s'excusa de me recevoir en négligé et dans son magasin. Ce drôle avait -un bel habit, puis une plume fichée à l'oreille droite, et les doigts -légèrement tachés d'encre. - -«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, pour entrer incidemment en -matière. - ---Des affaires sur place. - ---J'aurais plutôt pensé que tous faisiez des cigarres. - ---Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur que vous voyez... Mais je -vais vous expliquer tout cela en faisant un tour avec vous dans la rue.» - -Il se lava délicatement l'extrémité des doigts, prit son chapeau, passa -son bras assez timidement sous le mien, et m'entraîna à quelque distance -de son échoppe, et en se dandinant avec complaisance sur ses hanches, il -me dit: - -«Je n'ai pas voulu m'étendre avec vous devant ces gens, sur le genre -d'affaires que j'ai entrepris. J'ai été forcé de m'établir -provisoirement dans ce magasin dont je n'occupe encore qu'une partie: le -fabricant de cigarres, que vous avez vu, m'en a cédé la moitié... Mais -je vous confierai, de vous à moi, que mes relations ont pris un -développement qui va m'obliger à tenir un train de maison considérable. -Je fais maintenant la commission du dehors, et les denrées américaines -pour le dedans. - ---Et avec quel argent faites-vous cela? - ---Mais avec mon argent, parbleu! comment, vous ne savez pas les -bénéfices que j'ai réalisés sur ma dernière opération de traite? trois -capitaux pour un; c'est connu de toute l'île. - ---J'ignorais même que vous eussiez des intérêts dans les opérations de -traite. - ---Ce sont des actions désespérées que j'ai achetées dans le temps, et -qui sont venues à bon port. Oh! je suis maintenant en première ligne sur -la place. - ---Et en première ligne sur la rue, pensai-je en moi-même.» - -Le Banian reprit: - -«Vous pensez bien que, dans la position élevée que je me suis créée, -j'aurais pu me donner, comme tant d'autres, des jouissances recherchées, -des plaisirs variés; me loger dans des appartemens somptueux, avec une -maîtresse titrée; mais j'ai pensé que les plus sûrs bénéfices à réaliser -dans les affaires, sont les dépenses que l'on épargne. Ainsi, au lieu -d'avoir une maison montée, je n'occupe que la moitié d'un magasin assez -modeste, et, au lieu d'entretenir une maîtresse, je me contente de la -femme du fabricant de cigarres qui m'a cédé une partie de son logement: -c'est plus économique, et, avec cela, plus moral, plus respectable dans -les affaires... Vous verrez enfin, pourvu que le hasard favorise le -projet que j'ai en tête... Mais, dites-moi, on m'a appris que vous -partiez pour la France; est-il vrai? - ---Demain même nous appareillons. - ---Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé service, mais un service -qui, cette fois au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous dire que -j'ai déjà fait des circulaires pour ma maison. - ---Entendons-nous un peu; car je vous demanderai d'abord si vous avez une -maison? On ne fait ordinairement de circulaires dans le commerce, que -quand les actes de société ont été dressés, ou les dispositions bien -prises et bien établies. - ---Dans le pays que nous habitons, la chose n'est pas aussi nécessaire, -et l'on peut se passer ici, sans le moindre inconvénient, de la -régularité que l'on apporte en France dans tous les petits détails de ce -genre. D'ailleurs, il ne serait plus temps de revenir sur ce qui est -fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lancée hier dans le monde, et -déjà elle est en bon chemin. En voici, au reste, un exemplaire; lisez:» - -Je lus: - - _Monsieur_, - - _Des capitaux suffisans, une longue expérience acquise dans les - affaires, une confiance méritée par une probité généralement reconnue, - nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder sur cette place une - maison de banque et de commission, sous la raison _BANIANI LÉTAMEUR et - COMPAGNIE_. Nous n'avons pas besoin de vous assurer que l'activité la - plus soutenue et l'économie la plus scrupuleuse présideront sans cesse - au genre d'affaires auquel nous nous sommes consacrés, et nous osons - nous flatter que les intérêts que vous voudrez bien nous confier, - seront soignés de manière à mériter votre bienveillance, et à étendre - les relations qu'il nous serait si agréable de nouer avec vous._ - - _Nous avons l'honneur d'être, avec le plus sincère dévouement et la - plus parfaite considération,_ - - _Vos très humbles et très obéissans serviteurs,_ - - BANIANI LÉTAMEUR ET COMPAGNIE. - - P. S. _Notre sieur Baniani Létameur se trouve seul chargé de la - signature sociale._ - -«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au chef de la nouvelle -maison, après avoir lu sa circulaire, voilà une chose qui me paraît -furieusement hasardée. - -«Il faut bien qu'elle soit hasardée cette chose, puisque je la hasarde. - ---Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? voilà la question. Tenez, -discutons un peu les termes principaux de votre circulaire et les faits -que vous annoncez. D'abord, vous commencez par dire: _Des capitaux -suffisans_? - ---Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que je prends me suffisent, -pourquoi ne dirais-je pas que j'ai des capitaux suffisans? - ---Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous, est-ce une raison pour -qu'ils vous suffisent pour faire les affaires des autres, les affaires -dont vous vous chargerez? Et puis _une longue expérience dans les -affaires_? - ---Eh bien! qu'y a-t-il de si étonnant à cela? j'espère que, depuis le -temps où j'ai établi à Paris un bureau central de contremarques, -jusqu'au moment où je me suis avisé d'acheter ici des actions de nègres, -il s'est écoulé plus d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus le -marché, me compter l'année que je viens de passer à courir tous les -bourgs de la colonie, le magasin sur le ventre! - ---_Une confiance méritée par une probité généralement reconnue..._ Je -veux bien croire à votre probité, mais qui la reconnaît généralement? - ---Qui? mais vous tout le premier! - ---Oui, depuis notre conversation du Galion, n'est-ce pas?... Pauvre -garçon! Et quelle diable d'idée encore avez-vous eue de vous nommer de -votre plein gré _Baniani_, comme pour rappeler tout justement le surnom -de _Banian_, que l'on vous a donné, au vu et au su de tout le monde, -dans l'île? N'était-il pas de votre intérêt de chercher plutôt à cacher -ce sobriquet à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous exposer à -mettre sur la voie les personnes qui ne vous connaissent pas encore? - ---Que vous êtes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur! -Comment, vous n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma circulaire, -que c'était précisément là le coup de maître? Donnez-vous seulement la -peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce -raisonnement-ci: Premièrement, n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi -d'empêcher toute la colonie de m'appeler le _Banian_? C'est un nom qui -me restera en dépit de tous mes efforts, et il y aurait même folie de ma -part à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner la difficulté -qu'il a fallu m'appliquer, dans l'impossibilité totale où j'étais de la -vaincre et d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes -étrangères qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de -s'informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non -plus de leur apprendre que l'on t'appelle ici le _Banian_. Mais comme -ces personnes étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le nom de -_Baniani_, elles attribueront tout de suite le surnom de _Banian_, que -l'on t'a donné ici, au nom de _Baniani_, que tu portes dans ta nouvelle -raison de commerce, et dont on aura fait l'abréviatif _Banian_. Tout -ainsi s'expliquera donc à mon avantage, pour les étrangers. A la -Martinique même, avec le temps, on finira par confondre les deux noms -ensemble, et, dans quelques années, les nouveaux venus, la population -régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi on m'appelle plutôt -_Banian_ que _Baniani_, ou _Baniani_ que _Banian_. Vous voyez bien, par -conséquent, qu'en jetant une utile confusion sur ces deux dénominations, -de manière à dérouter la piste de la malveillance et à tromper les -conjectures de l'ignorance, j'ai fait un vrai coup de maître. Et -qu'importe, au surplus, le nom qu'on se donne! c'est la manière dont on -le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu -la maison _Baniani Létameur et Compagnie_, que je viens de fonder, et à -laquelle mon génie commercial a su déjà ouvrir la carrière de la -fortune! - ---A cela je n'ai rien à répondre: vous avez prévu les inconvéniens à -éviter et les avantages à assurer. C'est au mieux, et je commence à -croire que vous pourriez être né, comme vous le dites, pour les grandes -affaires... Je dois même avouer que dans le peu d'instans que vous venez -de m'accorder pour m'expliquer vos projets, j'ai cru remarquer un -changement avantageux dans votre langage et même dans votre style. Vous -ne vous exprimez plus comme à bord, avec cette exaltation romantique que -j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en vous. Votre circulaire -même me paraît écrite en termes simples, intelligibles et convenables, -du moins quant à la forme à donner à ces sortes de lettres banales -employées dans le commerce. Ce progrès prouve, selon moi, plus de -maturité dans les manières, plus de rectitude dans les idées... - ---Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution totale chez moi. A -bord vous ne m'avez connu que quand j'étais petit garçon, imbu des idées -que j'avais puisées dans la vie de Paris, et tourmenté par les vexations -inouïes d'un féroce et farouche autocrate de navire... Mais une année de -colonie m'a pesé sur la tête depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au -positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n'aime -pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littérature... La -science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des mots, et le -calcul des bénéfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je -ne me passionne pour rien... Voilà pourquoi maintenant vous me trouvez -précis dans mes discours, réservé dans mes manières... Mais vous partez -demain, m'avez-vous dit? - ---Oui, demain et demain matin même, toutes mes dispositions sont faites -pour cela. - ---En ce cas, c'est vous qui serez chargé de porter mes premières -circulaires en France. Toutes les adresses sont déjà mises sur elles. -L'almanach du commerce m'a fourni les noms des maisons respectables -auxquelles il convient de faire part de l'établissement que je viens -d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de lettres à la poste du -Hâvre, et j'espère bien que, sur le grand nombre de négocians à qui -j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera quelques-uns desquels je -finirai par obtenir de bonnes petites consignations... La nouveauté a -encore tant de charmes, même dans les affaires!... - ---Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, comme vous le dites... Je -me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais -n'oubliez pas que le navire part demain. - ---Ce soir le paquet que je confie à votre obligeance et à ma bonne -étoile sera à bord... Comment déjà se nomme le navire sur lequel vous -avez pris passage? - ---Je vous l'ai déjà dit: _le Toujours-le-même!_ - ---Ah! c'est vrai, _le Toujours-le-même_, le fatal _Toujours-le-même_! Je -devrais bien me défier de ce nom infernal, car je suis payé pour cela... -Mais le capitaine n'étant plus _le même_ heureusement, et vous étant là -_toujours_, je m'abandonne entièrement à vous... Adieu, mon cher ami... -Je vous remercie des bons conseils que vous m'avez toujours prodigués, -et j'espère un jour pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance. -Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous -serrer cordialement la main en vous quittant!» - -Le soir même, le ballot des circulaires _Baniani Létameur et compagnie_ -était à bord, et nous appareillâmes le lendemain pour retourner en -France. - - - - -XII - - Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être - attaché jour et nuit sur le banc du char avec lequel on - éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les - basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la - poussière, vous me plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de - mon opulence et de mes voluptés asiatiques. - - (Page 230.) - -Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatuité. - - -«Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd'hui des choses -tellement communes, que c'est à peine si une campagne au long cours peut -compter comme un événement dans la vie d'un homme. Il faut que quelque -circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mêmes, vienne -varier la monotonie accoutumée des courses à travers les deux Océans, -pour qu'un passager s'expose au ridicule de dire dans le monde: _J'étais -là quand cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de tout -l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre sur les îles de la Sonde._ -Les poétiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus -maintenant que des rochers méprisés par les plus pauvres pêcheurs -eux-mêmes. Les îles Fortunées, peuplées, pour les antiques navigateurs, -de tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent plus à la longue-vue -des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus à -régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté des Abrolhos a cessé, -depuis trois siècles, de vomir sa volcanique écume: c'est à peine -aujourd'hui un écueil marqué sur les cartes marines... Plus de peur, -plus de mythologie, partant plus de poésie sur le vaste sein des -mers!... Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne -serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a -tué jusqu'à l'histoire.» - -Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et mon retour du Hâvre à la -Martinique se firent, à peu près, comme des voyages en diligence. Une -casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir ma tête de ces grands -cahots du navire, oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel -spectacle des marins, et cette mer que la quille d'un bâtiment laboure -si nonchalamment d'un sillon de quinze cents à deux mille lieues. Pas le -plus petit événement pour moi sur les flots, dans cette navigation où -jadis j'avais placé de si vives espérances d'aventures, un si romanesque -avenir de plaisirs et d'émotions... Mais c'est qu'aussi entre mon -premier départ de France et mon retour aux Antilles, toute une vie -spéculative était venue séparer les rêves de ma jeunesse, des -préoccupations d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs de ce -bâtiment qui me ramenait sur le théâtre de mes premiers succès -commerciaux, n'avais-je pas à songer à des intérêts plus sérieux que -ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute ma riche pacotille acquise -au prix de mes travaux passés, et augmentée des nouveaux sacrifices -faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon -intelligence!... Oh! que j'aurais redouté, en revenant aux îles, la -rencontre d'un de ces pirates qu'une année auparavant j'aurais tant -désirée, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupée! -_Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait beaucoup de prises, -pour bien se battre_, disent les corsaires. Ne me parlez pas, -ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas -des gens qui ont gagné quelque chose, pour avoir de l'imagination. - -En revoyant la ville de Saint-Pierre, et après y avoir opéré le -débarquement de mes nouvelles marchandises, je m'informai, avec -distraction et par désoeuvrement, du sort de M. Baniani Létameur que -j'avais laissé, à mon départ, il y avait à peu près six mois, fondant -une grande maison de commerce sur une circulaire. «M. Baniani! me -répondit-on; mais c'est une des premières maisons de la place, une des -meilleures signatures de l'île! Tenez, il habite non loin d'ici les -anciens bureaux de la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, un -personnel immense; et des maîtresses donc, oh! des maîtresses... Ah! -l'heureux coquin!» - -«Diable! pensai-je en apprenant la destinée brillante de notre Banian, -comme les premières maisons poussent vite sur ce sol que j'ai à peine -quitté quelques semaines!... Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur -et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu'il en est temps -encore: ce sont de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais -remettre au lendemain.» - -Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, vers les anciens bureaux -de la Douane. Je remarquai d'abord, qu'en changeant de maître, le local -avait aussi tout-à-fait changé d'aspect. A l'extérieur austère et même -un peu négligé qui annonçait auparavant un des établissemens du fisc -colonial, avait succédé un air d'opulence et de recherche qui me frappa. -J'entrai dans des comptoirs riches et spacieux d'où semblait s'exhaler -une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilité -commerciale. Je demandai M. Létameur, et les domestiques mulâtres à qui -je m'adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d'une -entrevue avec le chef suprême avait été la chose la plus ridicule du -monde.--«Avez-vous écrit à monsieur? me dit alors un des commis.--Écrit -à monsieur? et pourquoi? - ---Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue? - ---Comment, _monsieur_ donne donc des audiences maintenant?... Oh! -faites-lui dire tout bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire -quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en -passant, et rien de plus...» - -Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attiré une très -mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne, -attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout -son personnel indigné de mon inconvenance... «Laissez entrer monsieur, -s'écria-t-il du premier étage: j'y suis pour lui;» et à la faveur de -cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des -bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité. - -Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture -qu'il n'avait sans doute quittée un instant que pour m'arracher au péril -qui m'avait menacé dans son comptoir... Enveloppé d'une robe de chambre -soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de -crin noir arabesqué d'or. Deux négresses, un large éventail à la main, -agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l'air parfumé -qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile -de la grandeur et de la mollesse... Le sybarite lisait, la tête -renversée avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume élevé sur -ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l'excessive chaleur -du jour. - -Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c'est-à-dire avec -rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour -laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de -reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à -notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases: - -«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé... -Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a -tout-à-fait changé de face, tout-à-fait... Des affaires capitales; oh! -oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fécondée... -Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l'exigence -de ma situation... Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un -peu dispendieux... Que voulez-vous!... le monde aime à être ébloui par -ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société... Ici l'on a -dû vous dire déjà quel était le rang que j'avais conquis... le premier -rang de l'île... C'était une nécessité, une impérieuse nécessité de -position... Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout -écraser, par le choix et la variété des jouissances. J'ai reçu tant de -marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de -toutes ces bonnes gens... Tenez, au moment où vous êtes entré, et où -j'ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux, -j'étais à feuilleter le _Siècle de Louis XIV_, par M. de Voltaire; vous -le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais -ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l'art, de -l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en étais à la fête que donna le -surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis -XIV... Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne -réussissaient, à ce qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement à -quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes -chinoises... Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner aussi -ma fête... Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination -dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence -dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit à -tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme -la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où -l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose... N'est-ce pas, mon -bon ami?... Vous connaissez sans doute le _Siècle de Louis XIV_, par M. -de Voltaire? - ---Ainsi donc, je vous revois enchanté de l'état florissant de vos -affaires? - ---Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais c'était là, comme je vous -l'avais prédit d'avance, un fait inévitable, une chose convenue à la -répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je -vous avoue que si je m'étais trouvé à sa place, je n'eusse été nullement -embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un -roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est -bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que -voulez-vous qu'on fasse, même avec des millions et beaucoup -d'imagination? - ---Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet? - ---Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par -ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de -délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous -les genres... Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est là de l'histoire et de -la politique, et tout ceci est totalement étranger à l'objet important -qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour -cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait -venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j'aie -mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets -les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus -haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-même -qui a eu l'extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon -orchestre, composé de cinquante exécutans d'élite, sera conduit non pas -à l'archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez -bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce -pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique -et plein de mouvement... Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût -tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la gigantesque salle en bois -que j'ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir -de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal... Ogives, arceaux, -créneaux, niches, tourelles, fossés à l'entour, pont-levis même, rien -n'y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal, -qui bientôt, grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, sera -transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n'ai pas besoin -de vous le dire, c'est mon imagination... Oh! le féodal, moi, m'a -toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous -récrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais -vous ne devineriez l'idée qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une -pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez -somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en -préviens d'avance, est toute à moi: c'est la nuit dernière, au sein de -mes rêves, qu'elle m'est arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou -peut-être bien même sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar. - -»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine -de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération -de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de -cargaison, et plutôt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon -négociant j'ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores -africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations où je -les ai mis _à la forme_. La nuit dernière, songeant à mes négrillons -invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver -le moyen d'appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence -de ma fête!... Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une -surprise que je veux ménager à toutes nos dames. - -»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau -fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux -valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle -danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a ordonné -de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce -nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?... N'est-ce pas là une -idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère -enfin? - ---C'est, à mon avis du moins, une idée très folle, et je me permettrai -d'ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames -que vous recevrez à votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre -soirée et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes -d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau de vous, et surtout le -cadeau d'un petit nègre, qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents -francs? Autant vaudrait envoyer à chacune d'elles un billet de banque! - ---Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois -d'amour et d'ivresse! C'est que je leur en dois tant à ces aimables -femmes, à ces célestes créatures... Et à leurs maris donc, à -quelques-uns de leurs maris surtout!... Je vous promets bien en bonne -conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est pas trop qu'un -négrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le -prix matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous -exprimer en ce moment? - ---Taisez-vous donc... Oubliez-vous que d'autres que moi vous entendent, -et que les deux épousseteuses que vous avez à côté de vous, pourraient -rapporter la conversation que vous tenez devant elles? - ---Quoi! ces deux négresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la -maison... D'ailleurs cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand la -négraille saurait un peu ce que personne n'ignore ici, quel mal y -aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets -que de posséder un maître à bonnes fortunes?... Déjà, j'en suis certain, -toute la colonie en vous parlant de moi a dû vous dire... - ---Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonné la -femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à mon -départ, et que... - ---Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce qu'il est bien convenable, -croyez-vous, de parler de ces choses-là devant toute cette domesticité? - ---Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticité n'avait ni -oreilles ni langue? Et quand bien même la négraille viendrait à savoir -que vous avez possédé les charmes de la marchande de cigarres, quel mal -si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes -amoureuses de leur patron? - ---De grâce, mon bon ami, de grâce, un peu plus de respect pour les -convenances... Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous -entendez, négresses!» - -Les deux négresses sortirent avec leurs éventails. - -Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de passer pour un séducteur de -bonne compagnie, même aux yeux de ses négresses, venait de trembler à -l'idée de passer pour l'ancien amant d'une malheureuse marchande de -cigarres... Tout ému encore du péril que mon observation lui avait fait -courir, il ne reprit l'entretien qu'avec un embarras visible. Ce fut à -moi alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par une feinte bonhomie, -j'avais consenti à perdre dans les premiers momens de notre entrevue. - -«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui demandai-je après le départ -des deux négresses, qu'en avez-vous fait? - ---Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! je n'en ai même plus -entendu parler; et moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser... -Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir -de Cumana pour la sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice...; -cela eût fait une maîtresse piquante pendant deux ou trois semaines, et -c'est toujours autant de gagné en variété sur la monotonie qui résulte -le plus souvent de la nécessité de n'avoir que les mêmes femmes... chose -accablante, même au sein du bonheur que les femmes faciles nous -procurent!... Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être -attaché nuit et jour sur le banc du char avec lequel on éclabousse -toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui -barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me -plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes -voluptés asiatiques.» - -Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais jusqu'à ce moment -conservé, en présence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire -quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines folies; mais le ton -avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernières paroles m'avait -semblé tellement intolérable, que je perdis alors moi-même toute -retenue, pour lui dire en le quittant: - -«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire passer un peu d'or entre vos -mains, parce que vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; mais je -vous prédis que vous mourrez sur la paille, parce que vous êtes prodigue -et imprudent, et qu'au moment où la fortune, qui vous trompe, vous aura -tourné le dos, la pitié se sera déjà éloignée de vous pour n'y plus -revenir. Je ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse; mais si -elle se réalise, et elle se réalisera, je pourrai peut-être encore vous -commanditer une seconde fois d'une balle de 200 francs; mais je vous -préviens qu'alors je n'aurai plus une parole pour vous consoler dans -votre misère, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies. -Adieu!» - -Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait reconduit pour fermer à jamais -sa porte sur moi: la première idée qui lui vint fut de me rappeler, en -criant du haut de son escalier: - -«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain bourru? Et ma fête!... Vous -voyez bien que je ne me fâche pas, moi... Voilà bien nos moralistes, -donnant avec humeur des conseils qu'on ne leur demande pas, et se -fâchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!... -Vous y viendrez toujours, n'est-ce pas, à ma fête?... Allons, il ne -répond rien... Quel homme!» - - - - -XIII - - Prenez-vous du tabac?... Comme nous le disions il n'y a qu'un - instant, ces folles brises du matin dans les colonies, - renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu'un - édifice de bois, de charmantes contre-danses et des tables - somptueuses de trois cents couverts... Et les raz-de-marée - donc!... Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable - du rivage... Une lame vient, poussée et gonflée par la brise - impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent, - chavirent! pst! Les voilà réduites en poussière, et l'ouragan - emporte au loin leur cendre imperceptible dans l'air - bouleversé!... Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous - n'en usiez pas!... La fête est encore magnifique!... - - (Page 243.) - -Une fête;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune. - - -Le jour de la fête arriva, et ce fut beaucoup plus au ton railleur avec -lequel on en parlait dans toute la ville, qu'au bruit des préparatifs -qu'elle nécessitait, que je me ressouvins de l'époque marquée pour cette -solennité dansante et mangeante. Le matin même, un billet tracé de la -main du héros de la folle journée m'aurait, au reste, rappelé la date de -l'événement annoncé, si j'avais pu oublier un seul instant l'heure qui -devait donner le signal à ces scandaleuses réjouissances. M. Baniani -Létameur m'écrivait: - - «Monsieur, - - »On a partout répété, en les exagérant, les représentations sévères - que vous m'avez faites. Comme il m'importe pour mon crédit, pour ma - réputation et pour la _sûreté de mes affaires_, que votre présence - vienne démentir les calomnies qui n'ont trouvé que trop d'écho dans la - foule de mes envieux ou de mes ennemis, je vous prie de vouloir bien - assister ou paraître ce soir à mon bal: c'est une nouvelle preuve de - bienveillance, je n'ose dire d'amitié, que j'attends de vous. Des - conseils comme ceux que j'ai déjà reçus de votre expérience, peuvent - paraître quelquefois fort durs; mais le sentiment qui les dicte - toujours, ne pourrait être méconnu que par un fou ou un ingrat, et je - ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espère encore, sans oser - toutefois trop me flatter. - - »Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de la - haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.» - - BANIANI LÉTAMEUR. - - _P. S._ «Réponse de suite, s'il vous plaît. - - »J'attends un _oui_ de vous, pour être tranquille.» - -Je répondis immédiatement à M. Létameur: - - «_Oui._ Je ferai acte de présence à votre bal, comme on fait un acte - d'humanité. - - »Votre serviteur.» - -En pénétrant, avec la cohue des invités de toute l'île, dans la salle -immense construite pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat -soudain d'un millier de bougies, inondant de leurs vives clartés le -feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs -fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frêle et gracieux édifice -dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de -branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de -pierreries, l'air embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait, -dans l'enceinte de ce palais enchanté, la fraîcheur épurée que la brise -du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; car, -par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salle ne se trouvait -recouvert que d'une tente fort légère, élevée de quelques pieds -seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. Une musique ravissante -s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre était caché, donnait à -cette réunion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de -féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point -sur les riches tapis qu'ils foulaient: la vive clarté des lumières, se -projetant partout sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, donnait -aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi -d'insaisissable et d'aérien... C'était enfin de la magie. Chacun, en -entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse -fête annoncée par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on -ne riait plus: on souriait de la plus agréable surprise... Lui -triomphait! Jamais je n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée -de la volupté d'un songe de grandeur et de gloire... Un mot seul, un -seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un -distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l'espèce de -satisfaction qu'on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire -autour du diadème dont le front du héros semblait environné: _Enfin je -règne!_ - -Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie et de danse, suffirent à -peine pour épuiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit -cependant, il fallut s'arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces -rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au -milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui -protégeait tant de plaisirs et d'enivrement... La lueur vacillante des -lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de -cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les -cris aigus de la folle brise... Les femmes furent un peu effrayées: une -légère confusion régna dans tous les groupes... Le Banian ne demandait -pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui... Il traverse -rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre... Bientôt un -nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des -lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion -tumultueuse jetée tout-à-coup dans l'obscurité, et les dames sentent, -avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que -laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'était crue -à l'abri des intempéries de l'air: on s'inquiète, on s'agite, on crie; -on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la -faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches, -d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inouï! -pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses -couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des -sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre -produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l'odorat, étaient -sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, et que la -baguette d'un enchanteur avait frappé... Cet enchanteur, c'était M. -Baniani! - -Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que -fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne -puis aujourd'hui en donner une idée qu'en rappelant l'effet que -produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et -inconcevable surprise: il s'évanouit dans les bras de son triomphe!... -C'était dans cet instant qu'il aurait dû mourir, le malheureux! - -Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient -envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire -sur les débris du trône de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres -termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé -l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir -un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de -baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les -tapis de la salle du bal. - -Les froides imaginations qui n'ont admiré que les solennités dansantes -de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle -qu'offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n'était plus un -terrestre amusement, c'était un enchantement divin, un assemblage -vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums, -aux sons d'un céleste concert... - -Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds, -détruisait seul, à mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble -ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqué, se promenant sans -parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une -sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il s'était approché de moi -avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais évité son contact -glacial et maussade...; la troisième fois enfin, il m'adressa la parole -pour me dire: - -«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici...; on s'y réjouit même très fort... - ---Oui, la fête est magnifique, répondis-je en m'éloignant encore de -lui.» - -Le grand homme noir me poursuivit en répétant mes derniers mots, et en -ajoutant: - -«Oui, la fête est délicieuse... Mais penser que le souffle de la brise -du matin peut enlever tout cela!... car enfin vous l'avez vu à minuit -déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion et de voluptés, a -manqué d'être enlevé par un souffle!» - -Et il prit, en prononçant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le -temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l'impression que -sa remarque venait de produire sur moi. - -Au risque d'engager une conversation ennuyeuse avec cet étrange -personnage, je me hasardai à répondre des choses indifférentes aux -observations banales qu'il m'avait adressées... Il continua, après -quelques phrases préliminaires échangées entre nous. - -«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de l'Amphitryon? - ---Je le connais depuis quelque temps. - ---Oui, quand je dis un des _amis_, c'est une des connaissances que je -voulais dire; car on m'a même assuré que vous aviez blâmé les fous -préparatifs de cette fête, qui du reste est d'un luxe inouï, d'un faste -tout-à-fait royal... - ---Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée à celui que mes conseils -pouvaient intéresser. - ---Vous avez eu raison; mais il n'était et il n'est même plus temps: la -brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure, -enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à la place de tant -d'indicibles joies.» - -Mon grand fantôme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il -eut fini de donner quelques chiquenaudes à son jabot et aux rebords de -son long gilet de soie, je lui demandai d'où pouvaient naître ses -inquiétudes sur les effets de _la brise du matin_? - -«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre -beaucoup de temps à nous parler sans bien nous comprendre... Je viens au -fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous -l'arrivée du navire de Bordeaux, qui, cette nuit même, est entré en -rade? - ---Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce côté-là, j'ignore -tout-à-fait... - ---Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore -dans la ville qui sachent... Éloignons-nous un instant de cette cohue... -j'ai quelque chose à vous demander... ce que j'ai à vous demander, c'est -votre parole d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne direz à qui -que ce soit le secret que je vais vous confier? - ---Et de quelle nature encore est ce secret? - ---Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que -l'on est bien aise de savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde. -Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole d'honneur? - ---Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère, je ne vois pas pourquoi, -au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d'honneur? - ---Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a plus que deux heures à rester -sous l'horizon. - ---Je vous la donne. - ---Votre parole d'honneur? - ---Oui, ma parole d'honneur. - ---Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille -francs d'effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et -confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le -héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu'à six -heures et demie du matin... Voici l'almanach contenant les heures du -lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal. - ---Comment, il se pourrait? - ---Cela se peut si bien, qu'indépendamment de l'almanach, voici les cent -dix mille francs d'effets protestés que je suis chargé de faire -rentrer... Prenez-vous du tabac?... Ah! comme nous le disions il n'y a -qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent -quelquefois des choses bien autrement solides qu'un édifice de bois, de -charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents -couverts... Et les raz-de-marée, donc!... Voyez ces lourdes embarcations -asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par -la brise impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent, -chavirent... Pst! les voilà réduites en poussière, et l'ouragan emporte -au loin leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!... Ah! c'est -vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en usiez pas... La fête est encore -magnifique!... Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit -d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes -transparentes... Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle -jeunesse!...» - -Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller -savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu'il continua à -fendre avec l'impassibilité extérieure qui me l'avait déjà fait -remarquer dans le tumulte du bal. - -J'étais à peine remis de l'étonnement que venait de me causer sa -nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment -n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul -moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en -se dérobant à tous les embarras... «Eh bien, monsieur l'armateur, me -demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui même, que pensez-vous de -cela? - ---Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre -catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien -embarrassé de vous dire ce que je pense. - ---Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde, -ébloui, étonné, ravi: c'est ce que partout l'on me répète. Convenez que -vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que -quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez, -autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fête. - ---Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois -tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre, -aujourd'hui je vous plains plus que jamais... - ---Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez -plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous -jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez: -harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne -aux autres sont cruels... Mais si quelque chose a dû compenser un peu -mes tribulations, c'est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous -ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez -pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les -témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence qui m'ont été -prodigués dans cette soirée: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je -l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver -ces douces jouissances de société et cet accueil cordial... Pourquoi -donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du -reproche? - ---C'est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour -vous. - ---Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas, pour le reste de cette nuit où -je suis si heureux? Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux coups -de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout-à-l'heure, -en voyant tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche déjà à sa -fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux... Voyons, à -ma place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui? - ---Ce que je ferais à votre place, dites-vous? - ---Oui, ce que vous feriez après le bal?... - ---J'irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me -restât à prendre.» - -Mon secret avait failli m'échapper en faisant cette réponse à la -question que venait de m'adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais, -j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement, en trahissant la -parole que j'avais donnée au grand homme noir... Je sortis comme un -écervelé, après avoir prononcé ces derniers mots, et je courus bien loin -de peur d'être tenté d'en dire plus que je ne devais le faire pour -rester fidèle à mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant à -l'inflexibilité de mon opinion à son égard la cause de ma brusque -disparition, répétait avec complaisance, et en riant aux éclats: «Oh! -décidément le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, à -force de me croire insensé! Il a poussé si loin l'austérité de la -désapprobation, qu'il n'a pas voulu même danser une seule contredanse. - ---Oh! comme vous le dites, lui répétaient les derniers flatteurs qui -restaient sur les derniers débris de sa fête, il est fou, votre ancien -compagnon de voyage; il est incurablement fou.» - -En sortant de l'enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai -dans le vestibule, cinquante à soixante petits nègres déguisés en -grooms, armés chacun d'une immense lanterne, et attendant, pour les -reconduire, les dames qui commençaient à dégarnir la salle: c'était le -demi-cent de négrillons dont le traître voulait faire présent à ses plus -jolies danseuses. Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses folies... -Toutes les dames lui renvoyèrent le cadeau, en se moquant de sa -libéralité, et en rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance de -ce procédé à la Turcaret. - -La sinistre prédiction du mauvais génie dont j'avais reçu la confidence -au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop -tôt... A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient -envahi le domicile du Crésus de la ville... cent protêts étaient déjà -faits, quand les premières lettres de remercîment arrivèrent dans le -boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfumé, un homme, -réveillé en sursaut au sein des plus doux rêves, n'eut que le temps de -se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et -se soustraire à la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui -avaient préparés... - -Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant -sa maison, sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit, je trouvai les volets -du logis fermés par la main de la justice, et, sur la porte, le grand -fantôme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il me -vit: - -«Eh bien! le bal était magnifique, la fête délicieuse: notre homme est -_maron_: il vient de se sauver dans les Mornes. - - - - -XIV - - Je devins en un mot ce qu'on appelle MARON dans la langue - classique de ces barbares. - - (Page 259.) - -Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes;--embarras qui -succèdent au _maronage_ du Banian. - - -La catastrophe du Banian occupa la colonie pendant trois ou quatre -jours; le temps de démolir sa salle de bal. J'y pensai pendant une -semaine, et ensuite je n'y pensai plus du tout. Il y a des grandeurs -dont la chute n'a pas même le privilége de faire de l'éclat: elle ne -produit que du ridicule. - -J'aurais continué probablement à oublier long-temps mon homme, si -lui-même n'avait pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, à -mon souvenir. - -Un soir où les coups de tonnerre et les pluies de l'hivernage m'avaient -forcé de regagner mon logis de meilleure heure que de coutume, je crus -entendre quelqu'un frapper timidement à ma porte. J'ouvris, et je vis un -individu affublé d'un costume de nègre endimanché, s'avancer vers moi, -en me saluant cérémonieusement et avec un air de soumission que l'on -n'est pas habitué à rencontrer chez les blancs des colonies. Je regardai -attentivement mon homme, dès que sa tête, respectueusement inclinée, se -fut enfin relevée vers moi... Je reconnus mon Banian. - -«Et d'où venez-vous ainsi? m'écriai-je, en le revoyant fagoté de la -sorte. - ---De l'exil! me répondit-il d'une voix mélodramatique. - ---Et quel motif a pu vous forcer à courir le danger d'être reconnu par -tous ceux qui vous poursuivent encore? - ---La misère! - ---Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien ici: vous tremblez comme la -feuille... - ---Oui, je tremble d'indignation! - ---La pluie vous a traversé: voici du linge et des vêtemens. - ---Ce n'est pas la pluie... Ce sont les hommes, les orages du coeur... -Les vêtemens ne garantissent pas de ces orages-là, et le linge blanc ne -sèche rien... Pouvez-vous m'écouter un instant? - ---Toute la nuit, si bon vous semble... Mais asseyez-vous, reposez-vous, -que diable! vous n'êtes pas ici dans la main des huissiers... - ---Oh! non, non. Vous avez un coeur, vous! un esprit qui conseille, une -âme qui console... Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux qui -pleurent, une voix qui crie au fond de l'abîme, et qui n'est point -entendue des heureux qui dansent au bord, des insensés qui folâtrent sur -les fleurs du précipice!» - -L'exilé pleura, en achevant ces mots: je ne pus calmer son affliction, -qu'après avoir épuisé toutes les consolations que je pouvais lui -prodiguer... Il reprit au bout de quelques instans: - -«L'histoire de ma proscription sera longue: le ciel n'a pas donné la -phrase sèche et brève au malheur, et cette proscription a été féconde en -événemens bizarres qui sollicitent et commandent l'attention la plus -soutenue... Mais vous m'avez assuré que vous pouviez me consacrer -jusqu'à la nuit tout entière... Je n'irai pas si loin; je n'abuserai pas -de cette hospitalité d'attentions délicates... Le temps affreux qu'il -fait dehors ne réclame pas, d'ailleurs, les heures que vous pourriez -donner aux folles joies de ce monde, et le démon des élémens s'accorde -avec le démon de mes idées... Oui, je rends grâces au ciel qui m'envoie -cette soirée épouvantable, au moment où je vais vous raconter les -tempêtes de mon existence. C'est le seul bienfait qui, depuis trois -mois, me soit tombé de la main de Dieu. Je vais commencer, avec votre -permission; écoutez.» - -J'écoutai le récit que me promettait ce dramatique début. Mais avant -d'entrer dans les détails qu'il avait à me raconter, mon narrateur jugea -à propos de me demander: - -«Me trouvez-vous bien changé? - ---Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont paru d'abord un peu altérés. - ---Des traits de fer se seraient altérés à moins... Et maigri? ai-je -beaucoup maigri? - ---Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri... - ---Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bête -fauve dont j'ai vécu pendant trois mois!... Mais vous trouvez que j'ai -maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose que de maigrir... vous -allez tout apprendre. - -»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence heurtée, saccadée, -mêlée de pluie et de beau temps, d'or ciselé et de plomb brut: les -doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir prise par la main, mon -existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien -aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en un seul mot, une robe de soie -noire, que quelques paillettes ont parsemée, en scintillant, de leurs -étoiles vives, mais dont le fond est toujours resté noir. - ---De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me parler, avec votre robe de -soie noire? - ---Mais de mon existence; c'est une comparaison dont je me suis servi -pour rendre plus complète, plus saisissable corps à corps, l'idée que je -veux vous donner de mes malheurs. - ---Oh! de grâce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous -voulez que je comprenne bien ce que vous avez à m'apprendre, et ce que -vous avez besoin que je sache?» - -Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées mon Banian, je m'étais -aperçu que son langage avait toujours changé comme sa position, et -s'était travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances -ou de sa destinée. Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru s'exprimer -à peu près comme tout le monde, et devenir même simple et lucide dans -ses discours, à mesure qu'il devenait arrogant dans ses manières. Dans -l'adversité qui avait précédé et suivi le règne passager de son bonheur, -je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé dans ses expressions, et -cherchant à fleurir son jargon sentimental, de façon à se rendre -tout-à-fait inintelligible. C'était pour prévenir le flux de phrases -inutiles qu'il se disposait à me débiter sur un ton d'exaltation toute -romantique, qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos de -l'interrompre. - -Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, il reprit ainsi le -fil de son récit: - -«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez vu, n'eut qu'une face et -qu'un instant: ce fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la lueur -fantastique de l'étoile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activité -me l'avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les -flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m'aviez fait l'honneur -d'assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie, -devaient éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs que j'offrais -avec tant de libéralité à ces ingrats, que le poignard qu'ils appelaient -sur ma poitrine brillait dans l'ombre pour m'égorger au sortir de la -fête, au dénouement de ce drame de fleurs... Je n'ai pas besoin de vous -rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les -honnêtes gens, mouillée de vos larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et -ce sort a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin même, j'ose le -proclamer. Dès que la nouvelle de ma chute se fut répandue, et avant -même qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis immondes, que je -ne soupçonnais pas, se liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la boue -où ils étaient éclos, les indignes! J'avais eu cent amis dans la -prospérité; j'eus un million de vampires à se ruer sur ma chair, dès que -cette chair leur parut taillable à merci et cuite à point. Les lois sont -si humaines pour la lâcheté et la barbarie, et si cruelles pour la -probité malheureuse et la splendeur déchue du ciel où elle nageait!... -La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut -s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait sans elle; rien, oh non! -il fallait qu'elle assistât au festin dont mon cadavre était l'appât et -l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même en grande dame au haut de -la table... On m'accusa enfin de... Non, ma bouche se refuse, se -refusera sans cesse au service que mon âme voudrait exiger d'elle pour -tout vous révéler... On m'accusa de...; enfin je ne puis pas prononcer -le mot que le démon, dans sa rage, a articulé contre moi dans ma -misère... La fausse-monnaie est en effet une chose si facile à frapper, -dans cette colonie, que l'on peut, en vous crachant un titre satanique à -la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et -ajouter encore: Je suis content, je t'ai taché pour l'éternité, sans que -tu puisses laver cette tache, en criant même avec larmes à tes juges: -Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je -n'en ai pas. Tes juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un couteau -et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la -diviser qu'en quatre parties... Horreur, trois fois horreur! Mes -cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont dû, j'en suis sûr, -se dresser perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas vrai? - ---Non, je ne vois pas encore... Mais continuez pour que nous arrivions -vite au fait. - ---Il me fallut fuir: résister, c'eût été me faire briser les os; rester, -c'eût été donner une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure -sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois jours après avoir été attaché -sur cette pointe de rochers déchirans, j'errais tout meurtri; j'étais -dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux féroces qui habitent les -forêts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus féroces -encore que ces animaux affreux... je devins, en un mot, ce que l'on -appelle _maron_ dans la langue classique de ces barbares... oh! oui, -_maron_, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue à laquelle on -l'enchaîne, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses -muscles pendans sur ses reins... Deux mois je masquai ma honte à tous -les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux des bois. La terre -m'avait reçu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence: -il suffisait... Les fruits que m'offraient les arbres dont je chérissais -la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui -m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la nuit me prêtaient encore -leur dôme de feuillage pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, -harassé, brûlé... J'aurais même été heureux peut-être dans les bras de -cette vie sauvage, empreinte si fortement d'un parfum de proscription, -sans un désir inexplicable que j'avais emporté avec moi comme un ver, -chargé sans doute par l'arrêt du destin de me ronger le coeur pendant le -jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger -nuit et jour, soir et matin... J'avais laissé un fils courant, jouant -peut-être parmi les hommes: c'était le seul amour qui me fût resté de -l'humanité... La mère de cette chair de ma chair s'était endormie depuis -peu sur l'oreiller de la mort... Je voulus revoir mon fils, ne pouvant -revoir la mère et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher -enfant, comme je vous l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des -hommes à commettre un crime de plus, en me punissant comme un -forfaiteur... Mais comment parvenir à satisfaire le désir du père, sans -risquer la tête du condamné?... C'était la question toute débordante -d'avenir pour moi et pour le jeune enfant... - -»J'avais remarqué que les nègres marons qui s'enfuyaient à mon approche -et qui redoutaient le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du bois -et descendaient le soir à la ville pour aller vendre ce bois calciné et -réduit en charbon-franc... Je les avais vus revenir ensuite dans les -Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative si innocente, les -pauvres diables!... Leur exemple m'enhardit: je pouvais comme eux faire -du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux -jambes comme eux... mais comme eux je n'étais pas nègre... Malheur sur -moi! Une idée que repoussa d'abord la fierté que j'avais conservée sous -mes habits en lambeaux; une idée vint luire, scintillante à mon -esprit... L'idée frappa de nouveau à la porte du désir qui me rongeait: -elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans mon âme ouverte à un -millier d'angoisses paternelles... On parle en Europe de l'aristocratie -de la peau... Je songeai à acquérir, moi blanc, le privilége abject -attaché à la couleur de la caste opprimée... J'usurpai en un mot le -privilége exclusif dont jouissaient les nègres marons, mes compagnons -d'exil... Je devins nègre!... nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi -frémir, vous, quand je ne frémis pas moi-même à ce souvenir! - ---Et par quel miracle devîntes-vous donc nègre? - ---Par un miracle enfant du malheur, que me révéla l'adversité et que -m'aurait toujours caché la prospérité... Des jus d'herbes, des acides -que me fournirent encore les bons arbres qui m'avaient nourri et abrité, -firent l'affaire; et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres, -la blancheur importune de ma peau disparut entièrement, et grâce enfin à -la chevelure laineuse qui de tout temps a couronné mon front d'homme, je -pus, sans m'exposer à être dévoré par mes persécuteurs, descendre aussi -à la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chéris -m'avaient encore procuré, en tombant par nécessité dessous ma main dans -le feu. - ---Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin l'embrasser? - ---Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même pas; je ne vous en parle même -pas... Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu'il était devenu -pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement -parricide... Mort, oui mort, mort comme sa mère... Et non pas comme moi, -puisque je vis! Ah! - ---Je conçois votre affliction... Les malheurs que vous avez éprouvés -sont grands: ils ne sont peut-être pas encore finis; mais si je puis -vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions. - ---Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parlé de mes -malheurs: attendez, je n'en ai déroulé qu'une assez faible partie sous -vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! oui, vous m'écouterez, car des -artères d'homme battent dans votre poitrine à vous. - -»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir pour me rendre de mon -refuge à la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait -une petite case. Dans cette humble case existait une jeune négresse; et -dans cette jeune négresse un coeur!... Supplicia, Dieu! la plus belle -des filles de l'ange africain! La jeune négresse vit le pauvre homme -craintif, souffrant et humilié: elle engagea le pauvre homme à prendre -quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et -mangea. Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire -et pour ne pas manger!... - -»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant qui bégaie, déposa son -histoire dans mon sein débordant d'amertume: elle croyait se confier à -un nègre comme elle, j'étais si bien barbouillé. J'écoutai son histoire. - -»Le commandeur noir d'une habitation assise au pied du morne où j'allais -enfouir chaque soir mon front trempé de sueur, avait acheté la jeune -africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la -compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu'elle -habitait lui avait été donnée par le nègre commandeur: l'existence -paisible dont elle jouissait lui avait été assurée par son commandeur: -l'enfant qu'elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc, -devait être l'enfant, le sang de son commandeur. Dérision du destin! - -»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois, -Supplicia, tant qu'il me plut à moi, toujours en l'absence de son -commandeur. Sous cette peau factice dont j'avais emprunté la fatale -couleur, j'avais conservé l'astucieuse éloquence de l'homme blanc. -J'intéressai à mon sort la candeur de la confiante Supplicia... «Nègre -maron, me disait-elle, prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton -malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus pitié ni d'elle, ni de son -époux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la résistance de -l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en -voyant le nègre commandeur ou moi le nègre maron: Celui-ci ou celui-là -est le père de mon enfant? - -»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, amant adultère, dans les -halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de -son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune négresse -l'espoir si doux de sa prochaine paternité; si comme moi vous aviez pu -surtout lire sur les traits de l'épouse coupable, le mal dissimulé que -lui causaient ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que vous eussiez -dit, comme je me le disais à moi-même: Mort, mille fois mort et -damnation à l'amant adultère... - -»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu être soupçonné par l'époux de -Supplicia. Le mystère le plus profond avait favorisé la passion la plus -féroce... Le bon commandeur dont la joie naïve et pure augmentait à -mesure que la grossesse de l'élue de son coeur approchait de son terme, -le bon commandeur mettait toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à -préparer la blanche layette de l'enfant promis à sa prière. Il pleurait -d'ivresse au nom qu'il donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, à -cette couronne vivante de son amour paternel. - -»Il vint cet enfant si long-temps désiré par l'innocence, si long-temps -redouté par moi si criminel... Il devait porter avec orgueil, sur son -front d'ébène, la couleur non équivoque de l'auteur de ses petits -jours... Le commandeur ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un -rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il avait demandé au ciel -dans ses songes de nuits d'amour! - -»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise de Supplicia... Dans les -deux cas à ses yeux, c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher: -moi nègre pour elle, le commandeur nègre aussi pour elle: la différence -des traits aurait pu seule faire soupçonner, mais sans certitude -accablante, la vraisemblance de la paternité... mais la différence des -couleurs, comment l'expliquer? Juste Dieu!... - -»Supplicia fut anéantie, confondue... Le commandeur repoussa loin de lui -et la mère qu'avait souillée le contact d'un homme blanc, et l'enfant -maculé de sa teinte originaire... Le malheureux nègre devint la fable, -la risée des plus vils esclaves qui étaient bien aises de punir en lui -la confiance vertueuse avec laquelle il avait tressé le berceau, préparé -la blanche layette du petit noir qu'il croyait avoir... - -«Supplicia, esclave du bon nègre qu'elle avait trompé, fut vendue à la -ville par le commandeur redevenu son maître à elle; mon enfant fut aussi -vendu avec sa mère, attaché au sein flétri de sa mère... Je ne revis -plus ni l'un ni l'autre. La solitude m'était devenue pénible dans les -premiers mois de mon exil sauvage: elle me devint nécessaire après le -dernier de mes malheurs. Un mois encore je remplis les bois de mes -plaintes et de mes gémissemens, et j'aurais succombé, je crois, à tant -de douleurs, si un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore quel -nom donner à ce diable de hasard, ne m'avait pas fait retrouver et -l'enfant et la mère. - -»Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonnée par le Gouverneur, aux -chasseurs de montagne, pour inquiéter le grand nombre de nègres marons -qui s'étaient réfugiés dans le morne que j'habitais... Les cris barbares -et les coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, me -réveillèrent le matin sous l'arbre à l'abri duquel j'étais accoutumé à -demander à la nuit quelques restes éparpillés de sommeil... L'épouvante -me fit fuir, et j'étais tellement troublé que je me dirigeai, en -courant, du côté de la demeure des hommes. Une habitation se présenta -sur ma route, et près de cette habitation une négresse portant un -enfant, m'aperçut. Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai la tête -vers elle: c'était Supplicia et mon fils... La nature fut plus forte que -la peur, plus forte que l'amour de ma propre conservation... J'oubliai -le tonnerre qui grondait sur ma tête, et ma lèvre frémissante alla se -coller sur le front de mon fils!... - -»Le mystère jusqu'alors impénétrable, le mystère de la couleur réelle de -ma race et de mon origine naturelle, cessa pour Supplicia... Dans le -mois de vie errante qui avait suivi ma fuite de la petite case du -commandeur, j'avais négligé de me barbouiller le corps de ce liquide -ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable incognito et ma -criminelle séduction. La pluie délavante des mornes, le soleil -torréfiant de la cime des montagnes, la rosée des nuits et l'haleine -délétère des vents, avaient rendu à quelques parties de mon épiderme sa -nuance primitive... Supplicia, en attachant avec attention, avec -surprise, avec amour même encore, ses regards pénétrans sur moi, devina -le stratagème qu'il n'était plus temps, qu'il serait devenu inutile de -lui cacher... L'homme blanc, enfin, s'avoua à la négresse, à la brune -négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre dont le soleil ait pu -éclairer encore la jeune face. - ---Et qu'êtes-vous devenu après avoir retrouvé Supplicia et votre fils? - ---Supplicia, toujours la même, m'a caché à tous les yeux... Ces vêtemens -simples, mais propres, ce déguisement modeste, mais sûr, sous lequel je -me suis hasardé à me présenter à vous, c'est encore elle qui me l'a -trouvé... J'ai appris que vous veniez d'arriver à Saint-Pierre... J'ai -chargé Supplicia de s'informer de vous, de votre demeure, de l'heure à -laquelle, protégé par l'ombre du soir, je pourrais venir vous parler, et -c'est à Supplicia que je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous serez -encore mon ange sauveur. - ---Votre ange sauveur! sans doute je ne demande pas mieux que de vous -obliger et de vous être utile; mais je ne vois pas de quelle manière -nous pourrions nous y prendre pour... - ---Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous que je tiens à être sauvé, -et vous êtes le seul homme à qui je puisse faire l'honneur de réclamer -un service; car je croirais trop humilier le juste orgueil que l'on doit -conserver dans l'infortune, en m'adressant dans ma misère, à l'un de ces -misérables qui m'ont réduit à l'état dans lequel vous me voyez plongé. - ---Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure volonté du monde, le cas -est encore embarrassant! d'abord il est impossible que vous vous -exposiez à rester long-temps à la ville, votre présence ne pourrait -tarder à y être découverte... - ---Rester à la ville: j'aimerais cent fois mieux me jeter à l'eau: l'onde -qui noie et qui ensevelit, est encore plus hospitalière que la tourbe -insensée qui flétrit le coeur d'un mot ou qui le transperce d'un -sarcasme. - ---Ensuite vous ne pouvez guère espérer, même en gagnant du temps, de -pouvoir vous montrer un jour sans danger aux créanciers qui vous -poursuivront jusqu'à ce que vous les satisfaisiez. - ---Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais de l'or plein tout -l'univers, et que je les verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient -les infâmes, ils mourraient tous, c'est moi qui vous en donne ma parole -de proscrit, et la parole d'un proscrit est sainte et sacrée... - ---Et comment donc faire? Tâchez de votre côté de trouver un parti que -nous puissions adopter... - ---Oh! c'est vous qui en trouverez un: à vous en reviendra la gloire. Je -vous en supplie, cherchez, cherchez bien... La bienfaisance est -ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la voix du malheur demande, -quand la larme suppliante du persécuté inonde ses mains: Oh! oui, vous -trouverez. Mais si ce n'était pas encore assez pour votre noble coeur, -d'un père qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis bien sûr que -vous ne pourriez pas résister à la vue de l'enfant pour qui il implore -et de la mère infortunée qui vient aussi crier grâce et merci pour -l'enfant, grâce et merci pour le père et pour la femme qui a porté -l'enfant dans son sein!...» - -Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, fait un pas vers la -porte qui s'ouvre sous sa main agitée, et saisissant par le bras une -négresse qui tenait un jeune enfant sur sa hanche, il s'écrie: «Tenez, -les voilà les êtres pour qui j'implore votre humanité: Supplicia, tombez -avec mon fils aux genoux de notre libérateur...» - -Je n'eus que le temps de prévenir le mouvement que se disposait à faire -la négresse pour obéir à l'ordre de son amant, beaucoup plus sans doute -que pour m'attendrir en prenant une posture suppliante dont elle ne -paraissait pas trop bien deviner encore le motif... Je fus obligé de me -donner toutes les peines du monde et d'employer presque l'autorité que -me donnait ma position à l'égard de mon protégé, pour lui faire renoncer -à l'envie qu'il avait de faire tomber Supplicia à mes pieds... - -Mon homme ayant pris probablement les observations que je venais de lui -faire sur la difficulté de sa position, pour un indice du peu de bonne -volonté que je pouvais avoir de l'obliger, avait jugé à propos de faire -jouer les grands moyens pour vaincre mon indifférence supposée à son -égard, et comme, selon toute apparence, en entrant chez moi il avait eu -le soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire au besoin l'effet -théâtral sur lequel il avait fondé peut-être le dernier espoir de sa -démarche, il venait d'employer sa ressource extrême, de jeter son ancre -de miséricorde. - -Le coup de théâtre ne réussit au reste que fort imparfaitement, soit -qu'il eût été mal préparé, soit que Supplicia ne fût pas assez bien -pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage dont elle avait été -chargée... Cette pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré et -d'élever vers moi un regard suppliant en se prosternant à mes pieds, -comme l'aurait voulu Baniani, se mit tout bonnement à me saluer avec -assez de gaieté en entrant dans ma chambre, et à me dire avec cet accent -dolent et ce ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes négresses: - -«_Bon soué, moushé! Comment ça ous qu'allé, maître?_» - -(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, comment vous portez-vous, -maître?...) - -Le Banian dissimula fort adroitement le dépit que devait lui causer -l'air d'insouciance de sa négresse... Il parut même promener sur elle et -sur son petit mulâtre, des regards à la fois attendris et affligés... - -Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus occupée des objets nouveaux -qu'elle voyait dans l'appartement que de la cause qui avait amené son -amant chez moi, elle n'eut rien de plus pressé, après m'avoir salué, que -de faire le tour de la chambre en élevant son enfant sur ses bras pour -lui montrer les _petits mondes_ (les figures) qu'elle remarquait sur -deux ou trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie... - -Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait pas au reste trompé dans -le tableau presque séduisant qu'il m'avait fait des charmes de sa -conquête. Supplicia était une des plus jolies négresses que l'on puisse -voir, et s'il m'avait paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une -esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à mon Banian la -tendresse qu'il me disait éprouver pour la mère de son fils. - -Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel je contemplais -l'insouciance ingénue de Supplicia et les innocens cris de joie que -jetait son enfant dans le moment même où le sort du père pouvait -inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de -cet instant pour redoubler de sollicitations... - -«Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes persécuteurs, me -répétait-il: c'est toute une famille qui a mis ses destinées sous la -sauve-garde de votre humanité. Songez aux trois heureux que vous pouvez -faire, et rassurez le coeur d'un père, car il a besoin d'être rassuré -son coeur! - ---Écoutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de réflexion: il faut -que vous quittiez la colonie: c'est là une des nécessités de votre -position. - ---Je ne demande pas mieux. - ---Mais que vous la quittiez seul, si c'est possible... - ---C'est toujours ce que j'ai pensé. - ---Je dis si c'est possible; car aujourd'hui vous savez combien il est -difficile de sortir du pays en bravant la sévérité des arrêts du -gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l'autorité et des -créanciers intéressés à se saisir de la personne de leurs débiteurs. - ---Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y a long-temps que -j'aurais été chercher ailleurs un refuge contre l'avidité carnivore de -mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, vous, car les -ressources de votre imagination égalent la générosité de votre coeur... -Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chère -Supplicia... Vous l'aurez sauvée aussi, elle et son enfant ne partiront -pas. - ---Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils... - ---C'est bien comme cela que je l'entends: je partirai seul pour plus de -prudence et de facilité. - ---Et comment alors pensez-vous que j'aurais sauvé Supplicia et son -enfant en vous offrant les moyens d'échapper à vos créanciers? Je -conçois bien l'intérêt que vous avez à partir au plus vite d'ici; mais -je ne m'explique pas aussi bien le désir que peut avoir votre négresse à -se séparer de vous? - ---Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez toute la famille en me -facilitant les moyens de partir seul, j'ai voulu exprimer la -satisfaction morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle me saurait -hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son -fils, j'ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-même, la -sauver moralement enfin en même temps que moi. Vous entendez bien, -n'est-ce pas? - ---Oui, j'entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tôt -possible vous d'abord... J'y songerai du reste... Mais comme il est déjà -tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure qu'il est il me serait -impossible de voir les gens à qui probablement il me faudra parler pour -trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, allons nous reposer -jusqu'à demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre -négresse et son fils, car je serais bien embarrassé de vous trouver un -lit dans la maison sans risquer d'éveiller quelques dangereux soupçons. -Il y a au surplus un canapé et des nattes ici: cela vous suffira pour -une nuit... Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque chose que nous -puissions entreprendre pour votre évasion. Moi, de mon côté, je vais -chercher dans ma tête le meilleur moyen que mon imagination m'offrira -pour vous tirer d'embarras... Reposez-vous en attendant; ici, vous le -savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de toute violence, si ce -n'est à l'abri de toute indiscrétion au milieu des bavardes de -mulâtresses que vous avez dû rencontrer en entrant, sur le seuil de la -porte. - ---Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne en venant chez vous; et -c'est là encore un présage que j'ai accepté comme un gage de succès! - ---Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le désire de tout mon -coeur... Bonsoir!... - ---Ah! ce coeur est si bon qu'il ne désire jamais que le soulagement de -l'infortune, et le ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il -souhaite. - ---C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia! - ---Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne nuit ba ous. - ---Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas. -Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai dans l'idée -que cela portera bonheur à mon fils.» - -Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui dormait déjà. Supplicia, en -me présentant le front de son marmot pour me le donner à baiser, ne put -s'empêcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus -blanches entre ses lèvres de jais... Le Banian dissimula encore le dépit -que devait lui causer l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse. - -Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre dans des dispositions -d'humeurs aussi différentes, et j'allai me coucher. - - - - -XV - - D'où est-il venu? où était-il caché? par où a-t-il passé? - - (Page 295.) - -Le capitaine Invisible;--un camarade de lycée;--une évasion. - - -Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour réfléchir, tout seul, -au moyen le plus prompt et le plus sûr de faire partir mon homme de la -colonie: c'était là le meilleur parti que j'eusse à prendre dans son -intérêt et pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on -visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l'île, -rendait l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine, -aucun patron n'aurait voulu, j'en étais bien sûr, engager la -responsabilité qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre le -service d'embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l'espèce de mon -Banian. Le jeter du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, aurait -été peut-être une tentative praticable; mais quels reproches n'eût-on -pas été en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion si naturelle -à mon protégé, m'avait exposé quelque jour à la dangereuse révélation du -mystère de son évasion! Diable d'homme, me disais-je, en me promenant -tout préoccupé sur les quais du port: il faut justement qu'il soit venu -à moi pour m'embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que -j'ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas! - -Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m'arracher à mes -méditations sur les embarras de ma position et la facilité de mon -caractère trop obligeant. - -Ce coup de canon venait d'être tiré par un corsaire Buenos-Ayrien qui, -depuis quelques jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi, -sur rade. Il rappelait son équipage à bord depuis quarante-huit heures, -pour rallier tout son monde afin d'appareiller le lendemain ou le -surlendemain pour aller on ne savait encore où. - -Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec les autres curieux de l'île, -était un grand brick de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné, -épinglé comme un bâtiment de l'État, et commandé, disait-on, par un -jeune et vaillant marin français, que l'on ne désignait que sous la -dénomination assez étrange du _capitaine Invisible_. Le nom du navire -lui-même n'était guère moins singulier que celui de son commandant: il -s'appelait _l'Oiseau-de-Nuit_! - -Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des idées que venait de -faire jaillir dans ma tête la lueur du coup de canon de partance, si le -_capitaine Invisible_ consentait à recevoir à son bord un bandit de -plus, il me rendrait là un bien bon service! Il lui serait si facile, à -lui, d'enlever sans inconvénient de la colonie, l'homme que je me suis -mis sur les bras, qu'il ne demanderait peut-être pas mieux que de se -charger de la corvée, moyennant une honnête rétribution... Allons de ce -pas même trouver le _capitaine Invisible_, et nous verrons ce qu'il nous -dira. - -Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du -capitaine. Son nom avait déjà acquis une telle popularité dans la ville -depuis les quelques jours de son arrivée, que les nègres avaient fait -une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connaître probablement -beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. Il ne me fut donc pas -très difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine. - -_L'Invisible_ était descendu dans une des plus jolies maisons de la -place de Mouillage, maison qu'il avait louée pour lui seul pendant le -temps de sa relâche à Saint-Pierre. - -A la porte du logis qui m'avait été montré du bout du doigt, je vis deux -très beaux chevaux de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, et -que tenait roide par la bride, un petit nègre fort gentil, vêtu en -jockey anglais. - -Un homme à la taille élancée, au maintien élégant et en costume de -cavalier fashionable, s'était montré de loin à moi, la cravache à la -main; et après avoir jeté un coup d'oeil de maître sur les coursiers, -était rentré dans la maison avant que je fusse assez près de lui pour -bien voir sa figure. - -Je demandai le _capitaine Invisible_ à une grande fille de couleur, -placée debout sur le seuil de la porte... - -«Le voilà qui va partir pour la promenade, me répondit la grande fille. - ---Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du fond de l'allée, une voix -dont la vibration produisit sur moi l'effet le plus extraordinaire. - ---C'est un monsieur qui désire parler à M. le capitaine, dit la jeune -habituée du logis. - ---J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer dans le salon.» - -J'entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me fît la -faveur de m'entendre, car c'était lui qui venait de parler. Le temps qui -s'écoula avant son arrivée me permit, au reste, d'examiner un peu -l'appartement dans lequel je me trouvais pour la première fois. Des -persiennes chinoises descendant sur quatre larges fenêtres empêchaient -le soleil de pénétrer entre leurs réseaux, en laissant la brise du matin -seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles dessins de fleurs. -Deux ottomanes de crin, des fauteuils de très bon goût, des glaces et un -piano à queue, complétaient l'ameublement élégant de cette salle -d'attente. - -Quand le capitaine parut à mes yeux, je le reconnus, malgré -l'incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans -l'appartement, pour l'homme que j'avais aperçu de loin, jetant un -coup-d'oeil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en -s'excusant, en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait de bonne -compagnie, de m'avoir fait attendre si long-temps. «Donnez-vous donc la -peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de -l'objet qui me procure l'avantage de vous recevoir... Mérilla! Mérilla! - ---Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit en se présentant encore la -belle et grande fille. - ---Faites lever un peu ces persiennes du côté du jardin, là, du côté où -le soleil ne donne pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit salon. -Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout disposé à vous entendre -et à vous... Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant tout-à-coup -_l'Invisible_, dès que l'élévation des persiennes lui eut permis de voir -mes traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le plaisir de nous -connaître? - ---Mais effectivement, il me semble!... m'écriai-je à mon tour, en -examinant de plus près la figure de mon interlocuteur. - ---Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade de classes et de -fredaines. Le coeur ne se trompe jamais dans ces sortes de -reconnaissances-là: c'est toi... embrassons-nous provisoirement... - ---Comment, il serait possible que ce fût... Mais oui! c'est bien toi, -mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.» - -A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu'elle -entraîna, arrivèrent les épanchemens de l'amitié, les questions et les -confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c'était le nom qu'il -portait au lycée, me demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique. -Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou -quinze ans, nous nous étions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce -fut à lui de parler, et je me disposai à l'écouter avec d'autant plus de -plaisir, que je m'attendais au récit de quelques-unes de ces bonnes -aventures dont une existence comme la sienne avait dû être semée. Mais -avant de satisfaire ma curiosité, mon ami jugea à propos de donner -quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!... -Mérilla parut. - -«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez en conséquence... Dites -à mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n'irai pas -à la promenade aujourd'hui; n'oubliez pas aussi que, pour le moment, je -n'y suis pour personne.» - -La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu'il avait un -instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi -au commencement de son histoire: - -«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un bon élève, assez soumis, -passablement exact, mais d'un caractère un peu fantasque, plus enclin -aux amusemens et aux plaisirs périlleux, qu'aux jeux paisibles et aux -récréations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire; -et moi, pour ne pas trop contrarier le goût de ma chère famille, et pour -en faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage du métier, -presque toujours si pénible pour les autres, ne fut pas très rude pour -moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne volonté dans un noviciat qui -satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en -course déjà comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine -de corsaire, à vingt-et-un ans. - -»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là: mais le goût que, -même dans l'exercice de ma rude passion, j'ai toujours eu pour un -certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccupé... La -marine marchande m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir -tranquillement, mais quand on a tâté de la course, les voyages à la papa -sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais -parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout exprès recommencer la -guerre pour moi, afin de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me -convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait pas, dans quelque coin -du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et -j'appris bientôt que les colonies espagnoles insurgées, livraient encore -quelques escarmouches sur l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient -rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne métropole. - -»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain et fidèle, ou Espagnol -colonial et révolté. J'avais le choix. Mais la révolte m'alla mieux que -la fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le corps déjà organisé -de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-être fallu des -titres ou des protections. Chez les colons insurgés, il y avait une -marine à former, et l'on est moins difficile sur le choix, quand on -manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire à -personne, sans même, je crois, en informer la nation dont il m'avait -pris fantaisie de devenir le sujet et le très humble serviteur. - -»Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou -plutôt qui me portait elle-même en arrivant dans la Plata, était assez -propre à me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans -autre forme de procès. - -»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, avec une goëlette de -quatorze canons, que j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant -dans l'opération qui m'était venue dans l'idée, tous ceux de mes amis -qui avaient de l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros -intérêts. - -»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes espérances et de celles des -actionnaires qui m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai fait -la guerre aux Espagnols, et peut-être bien même, par erreur, à quelques -autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais -presque dire que depuis trois ans enfin, j'ai navigué en bas de soie et -en pantoufles, car la mer n'a encore été couverte pour moi que de -fleurs, de parfums et d'or. La terre au reste, avec ses délices, ne m'a -jamais endormi sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, par un -accord heureux, mes goûts pour le luxe et les plaisirs recherchés, avec -l'activité et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui, comme tu -le vois, je commande le plus beau corsaire de la république, et je -pourrais même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, résumée dans mon -seul navire. Je fais ce que je veux; je m'arrête où je me trouve bien; -je pars quand bon me semble pour aller où il me plaît, et avec cela, ma -foi, j'ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et -de vivre content. - ---Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir dû être si -aventureuse, s'est bornée à ces événemens si simples et si naturels? - ---Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce -que l'on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans -se donner la peine de les éplucher de leurs vêtemens... Mais tiens, tu -viens de m'appeler là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais -croire le plaisir que tu m'as fait! Il y a si long-temps que ce nom si -rempli de tant de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à mes -oreilles! - ---Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que sous la dénomination du -_capitaine Invisible_. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes -sur ce chapitre, la signification énigmatique attachée à ce nom -singulier? - ---Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C'est un conte populaire, une -superstition même que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais -venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose, -n'est-ce pas? - ---Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t'avouerai -sans détour que je serais bien aise d'apprendre pour quelle raison on -t'a surnommé _l'Invisible_. - ---Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier à tout le monde, et personne -ne m'a cru; on a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui tendait à me -faire passer pour un être extraordinaire, qu'à une farce qui expliquait -tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes! -est-ce donc imbécile, les hommes!... N'est-il pas vrai? Mais ton -affaire, voyons un peu? - ---Après la confidence que j'attends de ton amitié, tiens, je suis -peut-être en ce moment aussi imbécile que les autres, et plus indiscret -encore sans doute; mais j'attends... - ---Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centième fois! Tu -vas voir combien est vulgaire l'origine des plus beaux surnoms en -général, et de celui de ton ami en particulier. - -»Imagine-toi que, commandant un corsaire mouillé aux îles -Sainte-Catherine, je me trouvais à terre au moment où tout annonçait un -coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l'apparence soudaine -du mauvais temps m'engagea à retourner tout de suite à mon bord, et que -je ne rencontrais personne, pas même un nègre sur le rivage pour m'y -conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misérable rafiau -que je détachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d'une -demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins à -me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient à bord -en prenant les dispositions nécessaires contre la tempête qui se -préparait, les avait empêchés d'entendre le clapotement de mon rafiau et -de remarquer mon arrivée. Je profitai de ce moment de confusion pour -grimper par l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup de pied mon -rafiau en dérive, et une fois sur le pont en descendant, d'un autre coup -de pied, tranquillement dans ma chambre. - -»La tempête se déclare et devient si furieuse, que mon corsaire est -enlevé au large par l'ouragan, qui vient de casser ses câbles. Le second -du navire, chargé de la responsabilité des événemens en mon absence, se -lamentait de me savoir à terre. - -»Si encore, dans notre malheur, le capitaine était là, disait-il, eh -bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous -perdre.--Oui, répétaient tous mes matelots rassemblés sur le pont, si le -capitaine, au moins, était avec nous!... Ah! pourquoi n'y est-il pas, -lui!...--Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en sortant de ma chambre, où -je m'étais tenu caché, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la -nuit et de la tourmente, c'est moi que vous demandez; mais ne suis-je -donc pas avec vous? - -»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante et dans un pareil moment, -produisirent sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. Il -semblait que je fusse descendu des nues enflammées, au milieu d'eux, -pour les secourir dans la tempête... D'où est-il venu? Où était-il? par -où est-il passé? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie -d'abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur -superstitieuse. Mon second, tout ébahi, osait à peine en croire ses -yeux; mes officiers ne m'approchaient presque plus que comme un miracle. -Je donnai pendant l'ouragan les ordres nécessaires; ma manoeuvre -réussit, le navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de deux mois de -croisière, je revins à Buenos-Ayres, chargé d'un peu de butin espagnol, -tout mon équipage s'empressa de proclamer mon invisibilité, fondée sur -mon apparition subite à bord pendant le coup de vent de -Sainte-Catherine. De là, les contes, fables et romans que le _siècle_, -que les _contemporains_ ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein! -quand je te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête les hommes? - -»L'envie de m'amuser un peu de la surprise de mes gens, m'engagea à leur -cacher quelque temps le mystère de mon arrivée à bord. Mais eux -s'avisèrent de prendre la plaisanterie au sérieux, et quand je voulus -leur expliquer mon prodige, il n'était plus temps. La crédulité s'était -emparée de l'aventure pour lui faire peut-être courir un jour les quatre -parties du globe. - -»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l'autre; et le hasard -se chargea d'ajouter encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait -fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit, -étant en cape sur un autre bâtiment, avec un temps épouvantable, un coup -de mer tombe à bord, balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages et -m'enlève, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se -noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de -me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du -gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont, où le -coup de mer venait de jeter le désordre... Tout autre, peut-être, se -serait empressé de répondre: _me voilà!_ aux cris de l'équipage qui -hurlait: _le capitaine est à l'eau, sauvons le capitaine!_ Plus calme, -plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre, à pas de -loup, dans ma chambre, de me coucher et de m'endormir, pendant que mon -second faisait mettre à la mer une embarcation, qui manqua de se perdre, -en me cherchant au milieu des lames furieuses. - -»Le lendemain matin, au moment où tous mes officiers et mes matelots -encore consternés réparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit, -je monte, j'apparais frais et reposé sur mon gaillard d'arrière, pour -demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres -souverains. - -»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, produit plus d'effet -aux yeux ébahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient -mis volontiers mes habits en pièces pour en faire des reliques, si -j'avais été d'humeur à me laisser traiter comme un saint... Oh! dès -lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte -que j'avais passé avec le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être -surnaturel, une espèce de démon des eaux, un bienheureux, ou un damné, -que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux -attribuer mes deux aventures à un miracle, et ton ami de collége est -devenu, en dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, le _Capitaine -Invisible_, prêt à te servir en toute occasion, s'il en était capable. - -»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l'acharnement -stupide que l'on a mis à faire de moi un être mystérieux, un personnage -cabalistique. Les contes absurdes dont j'ai été l'objet m'ont rendu au -moins ce service, que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent presque -à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou du ciel. Tu ne saurais -t'imaginer même le respect fanatique avec lequel ils m'approchent, -parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien -t'assurer qu'aucun capitaine n'a jamais navigué avec plus d'agrément et -d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui s'embarquera avec moi; à -la mer, c'est à qui m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais -sauter tout mon monde dans une fournaise; d'un coup d'oeil, j'enverrais -mes cent cinquante drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts, -persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu qu'ils trouvent le moyen -de me contenter, il n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage à -redouter, et que je suis toujours là pour parer à tous les événemens de -ce bas-monde... Mais c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries... -Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t'amenait vers -moi. Parle, est-ce de l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là. -Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à te plaindre? Parle -encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c'est -moi en personne, et non mon secrétaire qui y sera, et trop heureux -encore de pouvoir être agréable en quelque chose à l'un de mes plus -chers camarades d'enfance.» - -L'accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de -lycée, me parut, ma foi, d'assez bon augure pour le service que j'avais -à lui demander, et j'entrai de suite en matière avec _l'Invisible_, en -le priant de prendre à son bord le Banian dont je voulais me défaire. -Mais afin d'intéresser plus sûrement, en faveur de mon protégé, le -commandant de _l'Oiseau-de-Nuit_, je jugeai à propos de donner quelques -petits détails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que -ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse -jusqu'à lui raconter en peu de mots, l'exil du Banian dans les bois, et -l'histoire de ses amours avec la négresse Supplicia. Tout ce que je -savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n'était guère avec un -homme comme _l'Invisible_, que les petits ménagemens et les pudiques -réticences pouvaient être de saison. Il avait dû voir des choses si -extraordinaires et des individus de tant de façons dans le cours de son -existence de marin!... - -Après m'avoir écouté avec attention, et je pourrais même dire avec une -bienveillance marquée, pendant près d'une demi-heure, il me demanda: - -«Que sait faire monsieur ton favori? - ---Mais, mon cher camarade, pour ne pas m'exposer à trop le flatter ni à -te tromper, je t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire grand' -chose. Peut-être bien cependant pourrait-il hasarder un peu de -cuisine... - ---Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major même ne font de cuisine. -Ils la trouvent toute faite à bord des navires dont je m'empare. C'est -plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande salée -tant qu'ils en veulent, à la bonne heure; mais une nourriture -recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à l'abordage d'un bâtiment -où ils sentent seulement la fumée d'une chaudière, il faut voir -l'héroïque ardeur et la voracité de ces lurons-là... Ce sont des lions -que j'affame pour les jeux du cirque. - ---Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m'embarrasser -sur le compte du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste, pourvu -que tu le prennes pour l'éloigner d'ici seulement et sans lui trouver -d'emploi à ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d'avoir -obtenu cette faveur de ton amitié. - ---Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il me faut autre chose à moi. -Il suffit que tu m'aies recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne à -faire mieux que de le prendre ici pour le jeter là-bas, comme une mannée -de lest... Dis-moi un peu... a-t-il quelques vices essentiels? lui -connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple? - ---Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle même pas -l'avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre à la bouche. - ---A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais... c'est la règle. -Mais est-ce bien un de ces hommes que l'on peut appeler _carrés_, ayant -bon pied, bon oeil, belle mine et fort échantillon? - ---Sous ce rapport je suis certain qu'il te conviendra. C'est ce qu'on -peut nommer même un fort beau garçon. - ---Oh! sans doute, d'après toutes les folies que tu m'as racontées de -lui, il n'en peut guère être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis -garçons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi, -encore, mon ami, crois-tu qu'il soit en état de nettoyer passablement -une batterie de fusil? - ---Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine, -quelque mauvais cuisinier qu'il soit ou qu'il ait été. - ---Je m'informe de cela, vois-tu, parce que j'ai un projet qui pourrait -s'accorder avec le bien que je veux déjà à ton jeune homme. Forcé de me -débarrasser à la mer, dans ma dernière traversée, d'un capitaine d'armes -incapable et mutin, la place vacante qu'a laissée cet infortuné, en -payant son tribut à l'inexorable discipline du bord, me permettrait de -faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup -d'intelligence; et si ta créature pouvait seulement... Mais au fait, je -me trouve bien bon de t'accabler ainsi de questions, pour ne te rendre, -au bout du compte, qu'un aussi léger service, et quand surtout je puis -faire d'un mot cent fois plus que ce qu'un ami me demande!... -Écoute-moi: va me chercher ton homme; amène-le ici toi-même, entends-tu, -pour qu'il ne soit pas exposé à être saisi en route, comme un paquet de -contrebande. Ta demeure, m'as-tu dit, n'est pas éloignée de la mienne. -Va, cours et reviens, je t'attends. Mille pardons de la peine que je te -donne pour une pareille bagatelle.» - -Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir -vers ma demeure et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions -du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu -pendant le déjeûner et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter chez lui. -Le temps qui s'était écoulé entre les momens où j'avais trouvé moyen de -lui parler de mon affaire, avait été employé en petites causeries sur -nos fredaines de collége, sur mille délicieuses petites aventures qui ne -sont jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous apparaissent à travers -le prisme enchanteur de nos souvenirs... Les deux repas servis depuis le -matin m'avaient semblé exquis, et la conversation de _l'Invisible_ avait -fini par me captiver de manière à me faire paraître la journée tellement -courte, piquante et variée, que je me trouvai tout étonné, en sortant de -la maison, d'entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant -mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favorisé par les ombres de -la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu'au logis -où sa nouvelle destinée va se régler entre le capitaine et moi!... -Pauvre garçon qui n'aura échappé aux calamités de son maronage dans les -Mornes, que pour tomber inopinément à bord d'un corsaire, et peut-être -même à bord d'un forban! - -Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune -négresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corvée devint -pénible! Que de larmes, de cris et de sanglots j'eus à étouffer ou à -subir pour l'entraîner si loin de ces objets si chers à son coeur -déchiré!... Jamais encore le malheureux ne m'avait autant ému... A bord -du capitaine Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil et -d'exaltation pour qu'il méritât d'être plaint. En arrivant à la -Guadeloupe, je l'avais vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir et -assez heureux de ses espérances pour n'avoir pas encore besoin de pitié. -Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de -l'aplomb et même avoir acquis un certain degré d'insolence. Quelques -mois après son état passager de splendeur et de folie, je n'avais eu à -plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s'étaient -détournés de lui avec plus de dégoût encore que de colère. A son retour -inattendu des Mornes, où pendant si long-temps il avait si cruellement -expié ses désordres et son bonheur d'un jour, je n'avais encore vu en -lui qu'un être plutôt souffrant des maux de la vie physique que des -émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais, ma foi, au moment de se -séparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les -signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre -conjugal, et je me sentis alors réellement attendri... Ce ne fut enfin -qu'après avoir vaincu mes propres sentimens et la résistance qu'il -opposait à mes instances, que je parvins à l'entraîner loin de sa petite -famille, et non encore sans promettre à la pauvre et confiante -Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramènerais celui -qu'elle regardait comme son époux et comme le seul appui que le ciel eût -donné à son petit mulâtre. - -Nous marchâmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais -sans entrer dans aucun détail bien précis sur mes intentions et le plan -que j'avais arrêté. Rendu à la porte du salon où nous attendait -_l'Invisible_, je crus devoir inviter le Banian à me laisser parler en -particulier à celui qui voulait bien se charger de son sort et de son -avenir. J'entrai donc seul dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai -assis près du piano, écrivant une lettre, et je remarquai que, pendant -ma courte absence, il avait changé de costume. Un long et léger manteau -d'étoffe bleu de ciel descendait de ses larges épaules jusqu'à ses -talons encore garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau de paille -soyeuse ombrageait son front et cachait à moitié son cou décolleté... - -A mon arrivée il se leva, et me montrant le mot qu'il venait de -tracer... «Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce -pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra à -bord dans le canot que nous allons appeler à terre pour l'enlever au -rivage, où la banqueroute, les créanciers, les jolies femmes -et les chasseurs de nègres marons l'ont si joliment et si -singulièrement houspillé. Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre de -recommandation...» Je lus: - - «M. le second de _l'Oiseau-de-Nuit_ fera reconnaître le porteur de la - présente en qualité de _capitaine d'armes_. Des effets lui seront - remis à bord, où il restera consigné jusqu'au départ. - - _Moi!_» - -«Pour mener la chose promptement, comme j'en ai l'habitude, ajouta -_l'Invisible_, partons de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta pièce -d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer les gens avec ponctualité, -sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidèles. -Appareillons.» - -Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit -cortége nocturne s'achemina de la maison du capitaine vers le rivage de -la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus rapproché du mouillage où -flottait silencieusement _l'Oiseau-de-Nuit_. - -Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi quart d'heure au plus, nous -échangeâmes à peine quelques mots entre nous trois, sur la beauté de la -soirée, l'apparence de la nuit, et la clarté de la lune, qui -blanchissait déjà la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous -enfoncer pour arriver à portée de voix du navire. J'aurais, je l'avoue, -donné quelque chose de bon coeur pour savoir ce que pensait notre -Banian, en suivant à mes côtés ce grand inconnu enveloppé d'un manteau, -et cachant sa mâle figure sous les énormes rebords de son chapeau -espagnol. A la démarche et à la mine du pauvre fugitif, on l'eût plutôt -pris pour un condamné que l'on ramène en prison, que pour le futur -capitaine d'armes d'un corsaire indépendant. Jamais encore, je le parie -bien, il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité d'âme. - -Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres qui bordent le rivage -où nous avions affaire, _l'Invisible_ s'arrêta le premier pour crier: -«_Oiseau-de-Nuit! Oh!_» - -Une grosse voix sinistre, partie du bord, répondit presqu'aussitôt -_hola!_ à la voix retentissante que l'équipage venait de reconnaître -pour celle de son capitaine. - -En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu à nos -pieds, avec deux fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière. - -«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant à _notre protégé_: vous -remettrez ce billet au second... Bonne nuit!» - -A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la -serrer avec une expression de reconnaissance et d'effroi que je ne -compris que trop bien. Le canot venait de l'emporter tout tremblant, -tout bouleversé, à bord du mystérieux corsaire. - -Je ne savais en vérité pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami -_l'Invisible_, du service qu'il venait de me rendre, tant la position de -l'infortuné Banian me faisait encore pitié... - -Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que me causait ce brusque -départ, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me -dire: - -«Maintenant que notre petite expédition est faite, retournons en ville. -J'ai là certaine chose qui doit occuper le reste de ma soirée... Tu ne -saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en tombant ce matin chez -moi comme une bonne fortune... Oui, c'est le mot: et plus d'une bonne -fortune, je te le jure, ne vaut pas cela... Mais je me doutais bien que -j'avais encore quelques questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement, -tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?... - ---Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais je n'aurais osé l'espérer. - ---A la bonne heure au moins; car s'il en était autrement et que tu me -cachasses, par une gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques -billets difficiles à payer, quelques pénibles embarras de commerce, je -ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voilà mon genre de -susceptibilité à moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon -état me condamne quelquefois à faire des malheureux sur l'eau, je veux -me faire pardonner les torts de mon métier, en faisant passer l'or des -infortunés que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je -connais et que j'estime.» - -Jamais quelque chose d'aussi étrange que mon ami Ramont, ne s'était -offert encore à ma vue! - -Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement et presque -d'admiration. Il parlait avec tant d'autorité et d'éloquence à la fois, -ce diable d'homme, que je craignais en lui répondant de faire évanouir -le charme que j'éprouvais à l'entendre. Et je crois que si notre -entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par ajouter foi, comme tous -les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un être -surnaturel. - -Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre pour retourner à la -ville, vinrent nous rappeler que ce jour-là était dimanche. L'air tiède -et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des -tamtams et du bruit confus des chansons improvisées par les danseurs et -les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du -brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir -entendu le nom de _l'Invisible_ s'élever du centre d'une troupe -délirante de nègres Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade -de nations sauvages, transplantées de la Côte, sur le sol civilisé de -nos îles. Nous écoutâmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques -chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin: - - Ous ça di pas possible, - Et moi di ous, moi vu, - Cap'taine _l'Invisible_, - Qu'à terre li descendu. - Ah, Kalinda! - Dansez chica! - Cap'taine _l'Invisible_, - Oui _l'Invisible_ y est là. - - Quand vent chasser navire, - Mat'lots crié: «_Ah! ah!_ - »V'là grand brick qui chavire, - »Et cap'taine pas là.» - Ah, Kalinda! - Dansez chica! - Grand cap'taine li dire: - Quoi ça ça y est? _Moi là!_ - - Ous l'as vu, _l'Invisible_, - Li yètes bien fanfaron. - Mat'lots dient li terrible, - Tites filles a dient: non, non! - Ah, Kalinda! - Dansez chica! - _L'Invisible_ pas terrible, - Quand tite fille dit: _Moi là!_ - - Voix à li pas trop dire (dure) - Quand chanté tite chanson; - Mais quand gros canon tire, - Voix li qu'a faire boun, boun! - Ah, Kalinda! - Dansez chica! - C'est quand gros canon tire, - _L'Invisible_ dit: _Moi là_. - -J'observais attentivement la contenance de mon ami, pendant que les -poètes nègres célébraient ainsi ses faits et gestes en sa présence. Il -haussait les épaules en souriant de dédain et en m'engageant à nous -éloigner de cette cohue au milieu de laquelle il aurait pu finir par -être reconnu, malgré l'ampleur du manteau et de la coiffure qui le -cachaient à tous les yeux. Au moment où nous faisions quelques pas pour -nous écarter des danses, un noir tout suant, tout haletant, vint -l'aborder en le saluant par son titre de commandant. - -«Ah! c'est toi que j'ai envoyé hier avec une commission au Fort-Royal, -lui dit _l'Invisible_ dès qu'il l'eut reconnu à la lueur des torches -qu'agitaient les nègres danseurs. - ---Oui, commandant, lui répondit le messager nocturne. J'ai couru tant -que j'ai pu, et me voilà avec la nouvelle... - ---Eh bien! parle, tu peux tout dire devant monsieur. - ---En ce cas, commandant, je vous annonce que le brick _le Scorpion_ ne -partira du Fort-Royal pour la Côte-Ferme, que dans trois jours au plus -tôt... - ---Dans trois jours au plus tôt, répéta _l'Invisible_ d'un air -méditatif... Dans trois jours... C'est justement ce qu'il me fallait... -Tiens, nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes... Et si tu dis -un mot avant demain soir... eh, bien! ma foi... tu n'en diras pas -deux... Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et laisse-nous -tranquilles.» - -A peine venait-il de terminer avec son émissaire, qu'une petite -négresse, qui me semblait nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira -mystérieusement mon homme par le pan de son manteau. Surpris de se -sentir abordé aussi familièrement, le capitaine se retourne -brusquement... _Maîtresse moué_, lui bégaie tout bas la discrète -messagère, _qu'a voulé parler ba ous_... - -«Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc, répond _l'Invisible_, je -t'attendais depuis une heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant -la main. Demain au soir j'appareille, et je ne te reverrai peut-être -plus. Mais compte bien que je ferai pour le jeune homme que tu m'as -confié, tout ce que tu dois attendre de moi... Je te quitte un peu -subitement; mais, vois-tu, après avoir consacré la journée à l'amitié, -il faut bien sacrifier quelques instans de la nuit aux humaines -faiblesses... adieu donc, adieu!... C'est maintenant que ma prétendue -qualité d'_Invisible_ me serait nécessaire... Adieu, mon brave camarade, -adieu!» - -Et en prononçant ces derniers mots, je vis disparaître mon fantôme, -guidé par la petite négresse, dans l'obscurité que jetaient le long des -maisons, les grands arbres de la promenade sur laquelle il venait de me -laisser, tout ébahi de lui, tout étonné du rêve qu'il me semblait avoir -fait ce jour-là... - -Je ne sortis de ma longue préoccupation, que lorsque le manteau et le -chapeau du capitaine se furent tout-à-fait effacés dans l'ombre où -s'étaient perdus mes derniers regards. - - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -TABLE DU TOME PREMIER. - - - Préface. Pag. 5 - - I. Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine; - --pacotille;--le départ pour le Hâvre;--politesses - commerciales. 9 - - II. Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire, - le _Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon - passage est arrêté;--réflexion sur l'invasion de la - gastronomie dans le domaine maritime;--embarras pour le - choix d'un cuisinier. 21 - - III. Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon - de voyage à table;--l'air de la _Molinara_ interrompu; - --élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts - le _Toujours-le-même_. 47 - - IV. Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois; - --incrédulité de notre capitaine;--adieux à la France; - --réhabilitation du nom du navire;--notre cuisinier à - l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du capitaine; - --notre premier repas en mer. 63 - - V. Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine - continue à être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe - disciplinaire;--le châtiment gastronomique. 85 - - VI. Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de - poète sur le gaillard d'avant;--vague résolution. 101 - - VII. Syllogisme du capitaine;--les vivres coupés;--mutinerie; - --punition;--l'équipage pris par la famine. 113 - - VIII. Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de - cape;--il faut laisser arriver;--soumission de l'équipage - mutiné;--le voeu à la Sainte-Vierge;--un passager de moins. 131 - - IX. Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère - a fait un choix;--demi-aveu. 147 - - X. Saint-Pierre-Martinique;--aspect des colonies;--le Banian; - --début du Banian dans les affaires de place. 173 - - XI. Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de - pacotille;--une circulaire commerciale. 195 - - XII. Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatalité. 215 - - XIII. Une fête;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune. 233 - - XIV. Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes; - --embarras qui succèdent au _maronage_ du Banian. 251 - - XV. Le capitaine Invisible:--un camarade de lycée;--une évasion. 281 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - -PUBLICATIONS NOUVELLES. - - -IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18. - -UN ÉTÉ A MEUDON, par _Frédéric Soulié_. 2 vol. in-18. - -LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1 -vol. in-18. - -MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18. - -LA FOLLE D'ORLÉANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18. - -LE DOUBLE RÈGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18. - -ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18. - -HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le _baron Jules de -St.-Genois_. 3 vol. in-18. - -FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scènes de la vie -privée_. - -LA BÉDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18. - -DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand -in-8º, imprimés en caractères neufs, papier vélin. - -JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par _Barbé Marbois_. 2 vol. in-18. - -SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18. - -VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18. - -ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par -_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18. - -CHANTS DU CRÉPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18. - -CORISANDE DE MAULÉON ou LE BÉARN AU XVe SIÈCLE, par l'auteur de -_Natalie_. 2 vol. in-18. - -NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18. - -COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18. - -SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (1/2), by -Édouard Corbière - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) *** - -***** This file should be named 63220-8.txt or 63220-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/2/63220/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63220-8.zip b/old/63220-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9821e23..0000000 --- a/old/63220-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63220-h.zip b/old/63220-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 99d70c3..0000000 --- a/old/63220-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63220-h/63220-h.htm b/old/63220-h/63220-h.htm deleted file mode 100644 index 65c56eb..0000000 --- a/old/63220-h/63220-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9079 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le Banian, tome 1, by Édouard Corbière. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small, small { font-size: 90%; } - -i .roman { font-style: normal; } - -i sup { margin-left: .25em; } - -em.small { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -i .sc { font-style: normal; } - -p.d { margin: 1em 0 2em 0; padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; } - -blockquote.epi { font-size: 85%; margin: 1em 0 1em 40%; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i1 { margin-left: 5%; } - - -p.attr { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; text-indent: 0; } -p.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; text-indent: 0; } -p.ind { margin: 1em 0 1em 10%; text-indent: 0; } -p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } - -.epi { margin-left: 50%; font-size: 90%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } -img.w15em { width: 15em; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (1/2), by Édouard Corbière - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Banian, roman maritime (1/2) - -Author: Édouard Corbière - -Release Date: September 17, 2020 [EBook #63220] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - -</pre> - -<h1>LE BANIAN,</h1> - -<p class="c"><b>Roman Maritime,</b></p> - -<p class="c"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">ÉDOUARD CORBIÈRE.</span></p> - -<p class="c small">TOME PREMIER.</p> - -<div class="c"><img class="w15em" src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<p class="c"><i class="large">BRUXELLES.</i><br /> -<span class="small">J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span></p> - -<p class="c">1836</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Imprimerie de J. Stienon.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top4em" id="preface">La caste idolâtre des <i>Banians</i> dont les pratiques et -les scrupules religieux rappellent un peu la rigidité -des premiers israélites, se livre, dans tout l'Hindoustan, -à cette sorte de commerce nomade et de modestes -spéculations mercantiles que les Juifs exercent -encore dans quelques parties de l'Europe. Les marins -qui ont long-temps fréquenté l'Inde, et qui nous ont -peu à peu familiarisés avec les expressions qu'ils -avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des -nations de l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom -de <i>Banians</i> aux petits marchands qui, dans nos colonies, -leur rappelaient, par leur activité pour le trafic -subalterne, l'avidité de la race commerçante de la -péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos -matelots désignent sous la qualification de <i>Banians</i>, -les Européens qui vont s'établir dans les îles pour y -pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce abandonne -aux <i>petits blancs</i> et aux coureurs d'habitations. -Le vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi -du fruit de leurs observations vulgaires, mais justes, -et des mots nouveaux qu'ils ont recueillis dans leur -contact avec tous les peuples, est beaucoup plus riche -et plus instructif qu'on ne le pense généralement.</p> - -<p class="attr">(<i>Résumé de tous les dictionnaires, au mot</i> <span class="sc">Banian</span>.)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">LE BANIAN.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse -vous donner dans votre situation et avec les goûts -que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui -sont partis de France traînant la savate et portant -sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d'images -qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui -ne se laisseraient pas couper les oreilles pour -un demi-million. C'est l'histoire de Fanchon: «Une -vielle et l'espérance.» Tachez d'abord d'avoir une -vielle.</p> - -<p class="attr">(Page 15.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Projet de voyage outre-mer;—un armateur et un capitaine; -pacotille;—départ pour le Hâvre;—politesses -commerciales.</p> - - -<p>La paix s'était étendue, depuis quelques années, -sur ces mers qu'avaient si long-temps -ensanglantées les querelles de l'Empire français -et de l'Angleterre. La tranquille carrière du -commerce venait, en se rouvrant aux spéculations -lointaines, d'offrir une ressource ou un -refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté -à regret la profession des armes, cherchaient -à user la bouillante activité de leur âge et de -leurs souvenirs, dans des emplois utiles et -paisibles. Les anciennes colonies de l'Espagne -brisant violemment le joug de leur métropole, -troublaient bien encore de temps à autre le -repos universel que le monde épuisé semblait -vouloir goûter après tant de secousses terribles -et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné -de ces petits combats que le Pérou et le -Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles -se faisait à peine entendre au sein du -calme de la paix générale; et le pavillon blanc -pouvait, en attestant aux yeux des autres nations -l'humiliation que nous avions consenti -à subir, se promener sur toutes les mers du -globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une -bannière plus glorieuse avait naguère suscités -à la France. Il est des époques où les nations -conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, -pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs -daignent abandonner aux peuples qu'ils -estiment assez peu pour les traiter en alliés -soumis ou en vaincus inoffensifs.</p> - -<p>Après avoir essayé quelques mois de la vie -des camps, à cette époque désastreuse où chaque -homme en France était devenu soldat, je -cherchai, une fois la paix venue si mal à propos -pour moi, à trouver un métier que je pusse -faire, et qui se rapprochât le plus possible -de celui auquel il m'avait fallu renoncer. La -transition morale que je voulais me ménager -n'était pas chose très facile à trouver. La -profession de marin, cependant, me parut -pouvoir concilier assez passablement mes penchans -et mes prétentions. Un marin, me disais-je, -est toujours en guerre avec quelque chose, -malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances -de s'imposer par défiance ou par jalousie. -Son existence n'est qu'un combat continuel -qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés -contre lui. C'est le seul métier aujourd'hui -pour lequel il faille encore avoir du cœur: -c'est là aussi le seul état que puisse prendre -un jeune soldat qui espérait mourir un jour -de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous -marin, après avoir déposé les armes, et en -priant Dieu qu'il y ait encore pour nous de la -foudre et des tempêtes sur cet Océan où le -feu du canon s'est éteint pour si long-temps -peut-être!</p> - -<p>J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez -confusément d'avoir navigué quelques mois -dans mon enfance à bord de deux ou trois -bâtimens convoyeurs: c'était là sans doute -peu de chose, mais c'était néanmoins quelque -chose, ou, en définitive, un prétexte pour me -présenter moins gauchement que si je n'avais -jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou -à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, -parmi les armateurs, je réussissais à trouver -l'homme qu'il me fallait.</p> - -<p>J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur -peut-être, me présenter à l'un des spéculateurs -maritimes les plus en renom dans mon -pays, en lui disant, comme je le répétais à tout -le monde: Je suis jeune, je sors de l'armée, j'ai -déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. -Je viens vous demander un emploi, quel qu'il -soit, à bord de l'un de vos navires!… Le pauvre -diable n'avait tout au plus qu'une part dans la -plus faible portion d'un mauvais petit brick!</p> - -<p>Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, -en devinant le ton d'impertinence qu'il -pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six -fois tourner bruyamment sa clef de montre -entre ses doigts chargés de gros anneaux -creux, après quoi il daigna me demander:</p> - -<p>—Quel âge avez-vous?</p> - -<p>—Bientôt vingt-trois ans, monsieur.</p> - -<p>—C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous -en état de payer à l'armement pour votre -apprentissage?</p> - -<p>—Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, -je croyais, en cherchant à continuer un -métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner quelque -chose et ne pas être obligé de payer la -faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient -à m'employer.</p> - -<p>—M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier -l'armateur du brickaillon, en s'adressant à un -de ses commis noble et très noble apparemment, -à en juger par son nom: n'oubliez pas de -faire le compte aux deux cents tonneaux <i>d'esprit</i> -que j'expédie à Rio-Janeiro.</p> - -<p>Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté -en tout, j'en suis plus que sûr, cent bons tonneaux -bien jaugés!</p> - -<p>Tout fut dit dès lors entre mon armateur et -moi. Le patron de <i>M. de Seigneley</i> ne daigna -plus seulement abaisser ses regards sur mon -infime et vulgaire individu. Il venait de laisser -en repos sa clef de montre, pour élever ses -lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur -approximative de ses deux yeux, usés -probablement par <i>le travail excessif de ses bureaux</i>.</p> - -<p>Les yeux des armateurs, comme on le sait, -sont ceux qui travaillent le moins à la lumière, -et qui, en France, mais en France seulement, -réclament le plus volontiers le secours artificiel -des lunettes. Ce sont leurs commis qui -s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux -qui portent des bésicles pour leurs commis. -Revenons à notre affaire principale, après cette -trop longue digression sur les yeux et les lunettes -des armateurs français.</p> - -<p>Le résultat de cette première démarche ne -m'engagea que fort médiocrement, comme on -le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès -des autres expéditeurs du petit port que -j'habitais. Je m'adressai, en désespoir de cause, -à un capitaine de navire, qui, après m'avoir -écouté avec attention et bienveillance, me répondit -avec franchise:</p> - -<p>—Commencer un noviciat pénible à l'âge -que vous avez, pour courir vers un but encore -fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que -vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer -est chez vous aussi impérieux que vous -le dites, et que vous puissiez disposer de quelques -mille francs pour vous créer un état, -faites une chose: achetez-moi, à bon marché, -une jolie petite pacotille, que vous tâcherez -ensuite d'aller vendre le plus cher que vous -pourrez, dans les colonies qui offrent encore -quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, -par exemple, après avoir fait vos emplettes, -et profitez du premier navire qui appareillera -pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu -fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire -tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant -le parti que je vous indique, vous aurez -au moins à la fois l'avantage de voir du pays et -de faire probablement vos petites affaires, pour -peu que vous apportiez autant d'activité dans -le commerce, que vous paraissez avoir d'envie -de courir les aventures. C'est là, je crois, le -meilleur conseil que l'on puisse vous donner -dans votre situation et avec les goûts que vous -annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont -partis de France traînant la savate et portant -sur le dos une caisse de joujoux et d'images à -deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient -pas couper les oreilles pour un demi-million. -C'est toujours l'histoire de Fanchon: <i>une vielle -et l'espérance</i>. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.</p> - -<p>Le conseil du capitaine me parut digne d'être -médité, j'en fis part à mes parens, qui y songèrent -pendant quinze jours, et, au bout de ce -temps, les notables de la famille s'étant rassemblés -solennellement pour prendre une résolution -sur ce qu'il convenait de me laisser -faire, décidèrent à l'unanimité, moins une voix -d'arrière-cousin, que l'on me ramasserait une -dixaine de mille francs pour me composer une -pacotille avec laquelle j'irais tenter fortune à la -Martinique.</p> - -<p>Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès -lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire -toutes les relations de voyage qui pouvaient -me parler de cette île célèbre. Je passai des -heures entières à examiner les cartes de cette -terre jetée comme par un caprice de la Providence -à quinze cents lieues de l'Europe, au -bout de l'Océan Atlantique. Les noms de Marigot, -de Macouba, de Case-Pilote, de grand et -petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres -lieux, que je retrouvais à tout moment sous -mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme -inexprimable; et plus ils étaient barbares ou -nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais -beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. -Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir -ce qu'elles désirent! Les palais enchantés -des fées et les magiques jardins de l'Orient -n'ont pas, bien certainement, été inventés par -des hommes qui avaient parcouru le monde. -A l'âge que j'avais, rien n'est aussi séduisant -que tout ce qui n'est pas la réalité. C'est la satiété -et l'expérience qui tuent ce que l'on a -nommé si bien <i>le beau idéal</i>.</p> - -<p>Ma pacotille se faisait cependant et presque -à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur -et avec délices à mon cours de topographie -sur l'île française de la Martinique et ses -dépendances.</p> - -<p>Quelques ballots de rouennerie, force petites -caisses d'eau de Cologne, cinq à six malles -d'effets confectionnés, une demi-douzaine de -boîtes de parfumerie et de cartonnage, un -demi-tonneau de livres égrillards avec gravures -et gravelures, et un sac de factures enflées de -25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage -de campagne commerciale. Je reçus en outre -et sans <i>renflement</i> du total de mes factures, -la bénédiction de deux vieux oncles, dont je -devais hériter un jour, et je me rendis de Paris -où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, -au port du Hâvre pour choisir le -navire qui devait emporter César et sa fortune -vers les contrées aurifères de la fièvre jaune -et des Maringouins.</p> - -<p>Le négociant à qui j'étais recommandé dans -ce port du Hâvre que je voyais pour la première -fois, me reçut d'abord avec politesse, -mais avec une de ces politesses calculées aussi -exactement qu'aurait pu l'être une balance de -grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction -ne parlait que de moi et non de la -pacotille avec laquelle je devais m'embarquer. -Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir -à qui mes deux vieux oncles m'avaient adressé, -eut appris, par les notes de roulage, que j'allais -recevoir plusieurs colis de marchandises, il -prit la peine de se transporter lui-même à mon -hôtel pour m'inviter à vouloir bien lui faire -l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était -une honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de -mes marchandises, sur la lettre de recommandation. -Mes deux oncles n'avaient fait que -l'usure et jamais le commerce.</p> - -<p>Je commençai par refuser le dîner de spéculation, -qui aurait grevé d'une commission de -passage ma modeste et maigre pacotille. C'est -ainsi que je débutai dans les affaires; par une -privation pour une économie.</p> - -<p>Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur -toute marchande, pour m'engager à assister -au moins à une soirée dans laquelle l'aînée -de ses demoiselles devait, disait-il, toucher -du piano et chanter de l'italien… toujours -pour ma commission… Je ne parvins à me dégager -de l'importunité de tant de politesses, -qu'en annonçant à mon honnête persécuteur -que je venais de consigner mes marchandises -au capitaine avec lequel je devais partir… Ce -petit mensonge me réussit: la soirée n'eut pas -lieu et je ne revis plus mon homme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>La gastronomie a fait des progrès si rapides, si -effrayans, sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui -quand un passager se dispose à traverser les -mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et -bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien -élevé; la première chose et la seule chose même -qu'il demande est celle-ci: <span class="small">LE NAVIRE A-T-IL UN -BON CUISINIER?</span></p> - -</blockquote> -<p class="d">Le port du Hâvre;—le capitaine Lanclume et son navire, le -<i>Toujours-le-même</i>;—ma première visite à bord;—mon -passage est arrêté; réflexion sur l'invasion de la gastronomie -dans le domaine maritime;—embarras pour le -choix d'un cuisinier.</p> - - -<p>Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent -dans une ville que de belles maisons, -des rues bien alignées, des habitans affables et -une société choisie, est à coup sûr un des pays -qui offrent le moins de curiosités et de ressources -à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes -imaginations qui rêvent la mer et les courses -aventureuses, le Hâvre est un des ports les -plus intéressans qu'on puisse trouver. Parcourez -les quais qui bordent ses bassins, ses vastes -réservoirs maritimes, et à deux pas de vous, -sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous -admirez une innombrable foule de navires de -tous les pays, des marins de toutes les nations, -entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si -divers, leurs costumes si pittoresques et leurs -mœurs si disparates! Quel plaisir de chercher -et de découvrir au sein de cette confusion de -mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment -étranger que l'on a signalé à votre curiosité, ou -celui qui vient de rentrer au port, glorieusement -meurtri par la dernière tempête! Quelles -odeurs délicieuses répandent ces caisses d'aromates, -ravies aux bords du Gange par ces robustes -matelots qui les débarquent, et ces précieuses -boîtes couvertes d'hiéroglyphes chinois -et tout empreintes encore du parfum oriental -que semblent exhaler, quand on les prononce, -les noms harmonieux et sonores de Bombay, -de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!</p> - -<p>On va chercher bien loin, dans les mystères -de l'enseignement, les moyens de rendre faciles -aux jeunes gens les premières notions de -la science géographique. Que n'envoyez-vous -vos élèves au Hâvre ou à Liverpool! leurs yeux -sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui -s'attache aux choses pittoresques et aux incidens -frappans, leur apprendront cent fois plus -de topographie maritime au bout d'une semaine -d'amusement, que tous les traités du -monde et une longue et fastidieuse année d'études!</p> - -<p>Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots -qui renfermaient ma fortune présente et mon -opulence future, je ne pouvais me lasser de -visiter les bassins du Hâvre. C'était là, du matin -au soir, ma promenade habituelle et mon -passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, -avoir tout-à-fait perdu ma journée, si -je l'avais employée à tout autre chose qu'à passer -en revue, un à un, les bâtimens agglomérés -dans ce dédale de mâtures et de gréemens, au -milieu duquel mes yeux et mon imagination -s'égaraient avec tant de rêverie et de délices.</p> - -<p>Les navires qui se préparaient à faire voile -pour la Martinique avaient eu, comme on le -pense bien, le privilége d'exciter avant tous -les autres mon active et vagabonde sollicitude, -et, au nombre de ceux-ci, j'avais plusieurs -fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, -qui, sur l'affiche que l'on suspend ordinairement -aux enfléchures des bâtimens en partance, -m'avait laissé lire ces mots:</p> - -<p><i>Le <span class="sc">Toujours-le-même</span>, Capitaine Lanclume, en -charge pour Saint-Pierre-Martinique, prendra -encore du fret et des passagers, jusqu'au vendredi -13 du courant, fixe.</i></p> - -<p>Cette indication assez précise pour tout autre -que moi, piqua ma curiosité d'amateur. Un -petit chapeau napoléonien qui servait de figure -au navire le <i>Toujours-le-même</i>, ne m'ayant -offert qu'un très faible secours pour découvrir -le mot de l'énigme que ce nom semblait donner -à deviner, je m'adressai aux hommes qui -travaillaient à bord, afin d'obtenir d'eux quelques -renseignemens complets sur la singularité -de l'appellation de leur trois-mâts.</p> - -<p>Les matelots, sans daigner lever les yeux sur -moi, en continuant leur besogne, répondirent -à ma question:</p> - -<p>—Le <i>Toujours-le-même</i>, ça veut dire <i>l'empereur</i>, -pardieu!</p> - -<p>Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire -davantage.</p> - -<p>Le trois-mâts au nom emblématique, avec -ses jolies formes, sa guibre finement élancée, -son gréement noir et bien peigné, et son petit -chapeau à trois cornes posé comme un héroïque -souvenir sur sa proue que l'on eût dite -impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup -plu; et très peu satisfait encore des éclaircissemens -que j'avais obtenus des gens peu -causeurs de l'équipage, je me décidai à aller -trouver le capitaine Lanclume lui-même, pour -faire le voyage de la Martinique avec lui s'il -était possible, et aussi, il faut bien l'avouer, -pour connaître le sens attaché à l'étrangeté du -nom qu'il avait donné à son bâtiment.</p> - -<p>Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine… -Rue de la Crique, numéro dix.</p> - -<p>J'entrai dans un appartement dont la porte -était ouverte et que je trouvai encombré de -malles, de grosses cartes marines roulées fort -négligemment à côté de cinq ou six paquets -de linge à blanchir. Je m'enfonçai sans plus de -façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.</p> - -<p>Un homme d'une trentaine d'années, de -moyenne taille, bien pris, bien posé sur ses -robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, -et en essuyant son rasoir sur l'épaule -d'un mousse qui tenait en face de lui un large -miroir, avec la plus complète impassibilité.</p> - -<p>Je demandai le capitaine Lanclume.</p> - -<p>A ce mot, une des figures les plus belles et -les plus franches que j'eusse vues de ma vie, -se tourna de mon côté, à moitié barbouillée -d'écume de savon.</p> - -<p>—C'est moi, me répondit cette jolie figure. -Qu'y a-t-il pour votre service?</p> - -<p>—Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de -me rendre à la Martinique, et je suis venu -vous trouver.</p> - -<p>—Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y -aussi avec nous, si le cœur vous en dit… -Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te -tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire -tanguer ton miroir d'un bord quand je me -rase de l'autre!… tu me ferais un sensible -plaisir, entends-tu!… Mais continuez, monsieur; -que cela ne nous empêche pas de causer -ensemble. C'est une petite leçon de manœuvre -que je donnais à ce maladroit.</p> - -<p>—Puisque vous le permettez, capitaine, je -prendrai la liberté de vous demander quel serait -le prix du passage?</p> - -<p>—Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire -pour chaque personne… Eh bien donc! mousse -de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller -à ton miroir!</p> - -<p>—J'aurais aussi quelques tonneaux de fret -à vous donner dans le cas où nous nous arrangerions -sur les conditions du voyage.</p> - -<p>—Ah! diable, du fret… Eh bien! c'est bon: -j'en prends encore, ce sera cinquante francs -du tonneau… Mais comme, voyez-vous… -comme c'est une considération… que du… -que du fret, nous pourrons vous faire, eu -égard à la quantité de vos marchandises, une -petite réduction sur le prix de la traversée -pour vous, pour vous personnellement. Et -avez-vous beaucoup de fret à embarquer?</p> - -<p>—Cinq à six tonneaux, je présume.</p> - -<p>—En ce cas, ce sera quatre cents francs -pour vous, pour votre personne s'entend… -Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et -en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine -Lanclume éleva subitement le diapason -de sa voix, pour ajouter:</p> - -<p>—Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir -de vous voir en face, vous m'avez l'air d'un -bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons -assez facilement ensemble sur l'article des -espèces. Mousse, avance-nous deux verres et -tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me -faire l'amitié d'accepter quelque chose.</p> - -<p>Le capitaine, après ce rapide colloque, changea -de chemise devant moi, et en me demandant -pardon de la liberté, se roula une cravate -noire autour du cou, se passa un gilet blanc -qu'il ne boutonna qu'à moitié, recouvrit tout -cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre -jusqu'à son bord pour prendre connaissance -des emménagemens du navire et de la chambre -que je pourrais occuper pendant la traversée.</p> - -<p>Dans le trajet assez court de la rue de la Crique -au bassin du commerce, dans lequel était -placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, -au milieu des incidens qu'avait fait naître la -conversation, de demander à mon interlocuteur -la raison qui avait pu l'engager à donner -à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.</p> - -<p>—Oh! c'est une histoire toute politique que -celle de ce diable de nom-là, me répondit-il. -Figurez-vous que pendant les <i>Cent jours</i>, il me -prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde -sur ce bâtiment que j'avais baptisé du nom -de <i>Grand Napoléon</i>. A mon retour en France, -des événemens que j'avais totalement ignorés -à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions, -sans avoir, comme vous le pensez bien, -altéré en rien l'admiration que j'ai toujours -eue pour le grand homme dont mon navire -portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les -autorités du port où je venais d'arriver, ayant -cessé de penser comme moi sur l'article en -discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, -et bien vite, sur l'arrière de mon bâtiment, -le nom du héros devenu sacrilége après -la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai -d'abord. La populace s'ameuta contre moi: -je résistai alors bien mieux. Le nom resta à -force d'obstination de ma part. Mais quand je -voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier -<i>le Grand Napoléon</i>, et il fallut bien -céder à la force et changer de nom après avoir -changé de pavillon… Oh! les coquins, si jamais -je les rattrape!</p> - -<p>—Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser -votre bâtiment?</p> - -<p>—Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, -le directeur ou l'inspecteur de la douane, car je -ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là, -me demanda quel nom je voulais substituer -à celui du… je n'ose pas vous répéter -le nom dont se servait le renégat pour désigner -l'empereur, l'homme à qui il devait tout, -l'homme qui l'avait tiré de la poussière peut-être, -pour en faire quelque chose de riche et -d'élevé.</p> - -<p>»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on -exerçait à mon égard à propos d'une simple -appellation, n'ayant même pas encore choisi -un nom à ma fantaisie pour remplacer celui -que j'avais cru pouvoir conserver, je m'écriai: -Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore -la liberté de choisir un autre nom pour mon -navire, je vous déclare que mon intention est -de l'appeler le <em class="small">TOUJOURS-LE-MÊME</em>! Écrivez, verbalisez, -criez, beuglez tant qu'il vous plaira; -je suis dans mon droit, je ne céderai pas d'un -pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous -plaît d'avoir peur aujourd'hui de ce que vous -adoriez encore hier.</p> - -<p>»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent -conseil pendant trois ou quatre jours pour décider -jusqu'à quel point les mots <i>Toujours-le-même</i> -pouvaient être considérés comme séditieux -ou non séditieux?</p> - -<p>»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer -en dernier ressort sur ce grand débat, -se montra, chose extraordinaire, un peu moins -bête qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer -ce qu'il appelait la fantaisie de mon entêtement, -et je me crus délivré de toutes ces tracasseries -absurdes, moyennant la concession -que j'avais faite à leur stupidité.</p> - -<p>»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon -navire avait bien un autre tort: celui de porter -pour figure le buste de l'homme dont il -avait reçu le nom au berceau. On alla jusqu'à -exiger que le buste factieux disparût de la -guibre où je l'avais glorieusement intronisé. -La hache des charpentiers consomma cet holocauste -politique. Mais en abattant le buste, le -petit chapeau resta. C'était un présage, moi -j'acceptai ce présage précieux, en gardant mon -petit chapeau! C'est lui que vous voyez encore -posé fièrement sur mon avant, comme sur le -tombeau qu'a peint Vernet sur l'apothéose de -Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous -une branche d'un des vrais saules de cette -gueuse d'île. Tenez, d'ici on aperçoit déjà ce -cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase -et mieux que toutes les histoires à deux sous, -toute notre glorieuse époque militaire, parce -qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, -et non pas une perruque. C'était le diadème -du monde entier, enfin, avant que la couronne -de France ne devînt, par une suite trop -constante d'humiliations et de malheurs, la -calotte du jésuitisme.—</p> - -<p>Nous nous étions rendus, en causant ainsi, -devant le navire. Avant de monter à bord, le -capitaine se promena pendant quelques minutes -le long du quai, en regardant son bâtiment -avec des yeux de père; car il paraissait le contempler, -en vérité, avec une admiration toute -paternelle et une jouissance ineffable qu'il -semblait vouloir me faire partager. Un homme -qui travaillait à la poulaine nous masquait la -vue du petit chapeau; le capitaine lui cria: -Dis donc toi, chose! comment te nommes-tu -déjà?</p> - -<p>—Je m'appelle Malennec, cap'taine!</p> - -<p>—Eh bien, Malennec, puisque Malennec il -y a, tire-toi de là en double, et veille une autre -fois à ne jamais passer si près de la figure du -navire. C'est l'image du saint de mon église à -moi.</p> - -<p>Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder -pendant près d'un demi-quart d'heure, -la figure de son <i>Toujours-le-même</i>, le capitaine -s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation, -et avec l'air qu'il eût pris pour continuer -un entretien qui n'aurait pas été interrompu:</p> - -<p>—Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu -rabattre un peu de mes prétentions et demander -à ne nommer mon <i>Grand-Napoléon</i> que -le <i>Saint-Napoléon</i>, ces gaillards-là auraient -peut-être bien consenti à me passer le <i>Napoléon</i> -qui leur donnait la fièvre, en faveur du -<i>saint</i> qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité -de bienheureux; mais la docilité qu'il aurait -fallu pour leur faire cette concession ne -se trouvait pas dans mon caractère… et quand -je dis encore qu'ils m'eussent peut-être passé -le <i>Saint-Napoléon</i>, je suis loin d'en être bien -sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à -<i>décanoniser le saint</i> même, en haine de l'homme -qui portait le nom du bienheureux élu! Rayer -par ordonnance un saint du martyrologe et -faire peser des mesures de rétroactivité jusque -sur le paradis! Et des dévots encore! Il y aurait -de quoi, le diable m'emporte, envoyer -cent fois par jour cette boutique qu'on appelle -<i>une restauration</i> au cinq cent mille tonnerre -de Dieu… Ah! dites donc, vous, un -peu, Lafumate?</p> - -<p>Lafumate était le maître de l'équipage du -bord.</p> - -<p>—Plaît-il, capitaine? répondit le maître en -mettant son chapeau à la main et le laissant -descendre lentement le long de sa cuisse…</p> - -<p>—Pourquoi cet étai de grand perroquet, -est-il mou aujourd'hui comme une chiffe?</p> - -<p>—C'est parce que le second a dit de le mollir -un peu, capitaine!</p> - -<p>—Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, -je vous ai ordonné de le roidir, et cela à l'instant -même.</p> - -<p>Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux -fois, et je vis que le capitaine aimait à commander -et à être obéi chez lui.</p> - -<p>—Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il -en s'adressant à moi avec le ton d'un -homme qui poursuit la même conversation, -n'allez pas vous imaginer que les <i>débaptiseurs</i> -de mon navire aient gagné plus de la moitié -de leur procès avec votre serviteur… Quand -je suis à terre et qu'ils me tiennent dans leur -sotte et tyrannique dépendance, le navire que -vous voyez là ne se nomme que le <i>Toujours-le-même</i> -et se trouve forcé, comme toutes les -autres pauvres barques, de s'humilier sous les -<i>battans</i> d'un mouchoir de poche blanc, dans -les circonstances solennelles. Mais une fois à la -mer, bonsoir, et c'est là que je retrouve toute -mon autorité et mes droits; sur mon arrière, -je fais rétablir mon nom primitif: au bout de -mon pic d'artimon flotte de nouveau, à l'occasion, -le noble et brillant pavillon tricolore. -Tous les capitaines que je rencontre ne manquent -pas de dire et de faire annoncer dans les -journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont -croisés avec le navire français le <i>Grand-Napoléon</i>. -Les peureux qui m'aperçoivent à la -mer avec le pavillon proscrit, croient de suite -qu'une autre révolution a eu lieu en France, -et que le petit caporal est venu remettre tout -à la raison. Tout cela produit, comme vous le -pensez bien, un gâchis à ne plus s'y reconnaître, -et ces <i>quiproquo</i> m'amusent moi au-delà -de toute expression. C'est une petite distraction -que je suis bien aise de me donner de -temps à autre pour varier la monotonie de -l'existence du bord.</p> - -<p>—Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie -ne finisse par être découverte et par -vous attirer une méchante affaire ou une -répression très sérieuse de la part de ces hommes -serviles qui croient faire une chose agréable -au pouvoir, en persécutant plus que ne le -voudrait le pouvoir lui-même?</p> - -<p>—Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, -excepté les faits qui tiennent à l'honneur -et à la probité.</p> - -<p>—Et cependant, si quelqu'un de vos gens -ou de vos passagers allait lâchement révéler…</p> - -<p>—Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils -se jetteraient plutôt tous au feu que de me -trahir, et quant à mes passagers, ils finissent -tous par m'adorer, c'est la règle. Oui vous -verrez, vous finirez aussi par m'adorer, vous -tout comme un autre… Mais sautons à bord: -il est bon, avant que la nuit vienne nous surprendre, -que vous preniez connaissance de la -petite chambre ou plutôt du boudoir que je -vous réserve dans mon <i lang="en" xml:lang="en">ship</i>.</p> - -<p>A l'arrivée du capitaine sur son pont, les -hommes de l'équipage se découvrirent respectueusement -et se rangèrent de côté pour le -laisser passer.</p> - -<p>Nous descendîmes tous deux dans la grand' -chambre.</p> - -<p>Cette grand' chambre, peinte nouvellement, -et décorée avec un certain luxe, avait sur ses -deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant -à coulisses et contenant chacune une -cabane, un petit bureau et une armoire.</p> - -<p>Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette -avec ces mots: <i>Retenue par la comtesse -de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de Cumana</i>.</p> - -<p>—C'est une jeune Espagnole, jolie comme -les amours, me dit le capitaine. Elle va à la -Martinique pour se rendre de là dans son -pays, accompagnée de deux grosses négresses. -Trois personnes en tout. Cela fait toujours du -personnel.</p> - -<p>Sur une autre porte, je lus: <i>M. Desgros-Ruisseaux, -de la Dominique</i>.</p> - -<p>—Celui-là, c'est un jeune et riche créole -qui, après avoir fait filer pour son éducation -en France les récoltes accumulées de ses habitations, -a pris le parti d'aller lui-même gérer -ses affaires à la Dominique, pour économiser -sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous -assure, se ressent furieusement des profusions -de sa bourse.</p> - -<p>Une troisième cabane était retenue par un -<i>M. Larynchini, artiste</i>, qui, pour assurer son -droit de possession sur l'appartement qu'il avait -choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la -porte une espèce de carte de visite ou de prospectus, -gravé en taille-douce et portant une -lyre pour emblême.</p> - -<p>—El signor Larynchini, me dit le capitaine, -est un gros chanteur italien qui retourne -promener dans toutes les Iles-du-vent une -petite voix à faire danser les chèvres. C'est sa -pacotille à lui; tous les deux ou trois ans il -vient se refaire le gosier en France, rafraîchir -sa pacotille de voix, et faire enfin acquisition -de ce qu'il appelle de nouvelles fioritures; un -vrai farceur, sérieux comme un archevêque de -Cantorbéry. Il vous amusera.</p> - -<p>Enfin la quatrième chambre réservée portait -cette seule indication: <i>L'ordonnateur en chef -de toutes les Antilles</i>.</p> - -<p>—Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous -en dire, c'est qu'il est long, sec et jaune; et -jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: -il a un grand titre et pas un seul domestique -pour l'accompagner. Aussi, comme a dit notre -italien chaponné, en le voyant: <i>Petite mousique, -petite mousique et grand poupitre!</i> Mais -peu m'importe, ce sont là ses affaires et non -pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, -et tous les passagers qui se confient à moi se -trouvent sur le même pied à mon bord et à ma -table.</p> - -<p>Une fois ce petit examen biographique et -critique achevé, nous parlâmes de mon passage -à bord du <i>Toujours-le-même</i>. Avec des hommes -comme le capitaine Lanclume, les choses s'arrangent -vite ou ne s'arrangent pas du tout. Il -fut convenu en quelques paroles, que, moyennant -quatre cents francs pour ma personne et -quarante francs par tonneau pour ma pacotille, -je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune -créole, le gros italien et le grand ordonnateur, -pour aller à la Martinique au <i>premier vent favorable -qu'il plairait à Dieu de nous envoyer</i>, -style de connaissement.</p> - -<p>Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la -première vue le capitaine avait conçue de moi, -il eut la bienveillance de me donner la chambre -qui touchait à la sienne, et dont il s'était -réservé le privilége de disposer en faveur de -qui bon lui semblerait.</p> - -<p>Le lendemain de notre première entrevue et -de notre arrangement, je me rendis à bord dès -le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée -de mes marchandises, que le roulage <i>accéléré</i> -venait de m'apporter de Paris au Hâvre, -en vingt jours.</p> - -<p>Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui -que j'avais quitté la veille si gai et si insouciant.</p> - -<p>—Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en -remarquant l'impression que son air méditatif -venait de produire sur moi, vous ne devineriez -jamais ce qui me barbouille les idées depuis -ce matin?…</p> - -<p>—Quelqu'une sans doute de ces contrariétés -si fréquentes au milieu des tracasseries d'un -armement et d'un départ prochain?</p> - -<p>—Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même -jamais si je ne vous l'expliquais pas… La gastronomie -a fait depuis quelques années des -progrès si rapides et si effrayans sur toute la -surface du globe, qu'aujourd'hui quand un -passager se dispose à traverser les mers, il ne -s'informe plus si le navire est solide et bon -voilier, si le capitaine est expérimenté et bien -élevé. La première chose et la seule qu'il demande -est celle-ci: le navire a-t-il un bon -cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours -assez solides, tous les capitaines assez habiles, -pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite -que de bien conduire une bonne barque à -sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là -l'heureux phénix à trouver; et la chose paraît -si rare à messieurs les passagers, que ce n'est -que sur les attestations et les informations les -plus sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied -à bord d'un bâtiment dont le <i>chef</i> n'a pas été -éprouvé par une suite de trois cents omelettes, -quatre cents capilotades de volaille et autant -de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou -quatre voyages bien constatés. Voilà le degré -d'abaissement auquel notre profession de marin -est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur -capitaine aujourd'hui est celui qui réussit -à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce -qui daigne naviguer à cent francs par mois. -Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est -le mécanicien qui est devenu la première personne -à bord de ces sortes de bâtimens; et à -bord de nos navires à voiles, c'est le chef de -cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a -ravi en quelque sorte le sceptre de la considération. -Telle est, de nos jours, la décadence -des choses, et c'est cette décadence-là qui me -fiche un peu malheur.</p> - -<p>—Et c'est là la seule idée pénible qui vous -chagrinait lorsque je vous ai abordé?</p> - -<p>—Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le -fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit -marmitons, plus sales les uns que les autres, se -sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef -que j'ai été obligé d'assommer dans la dernière -traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous -le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres -informations que celles qu'ils portaient sur -leur figure. Hier au soir, au moment où vous -veniez de me quitter, un jeune homme, très -gentil ma foi, d'une physionomie ouverte et -intelligente, d'une mise simple, mais très propre, -se présente à moi. Il se propose pour remplir -les fonctions de cuisinier à mon bord. Je -lui demande ses certificats, et il me montre -deux attestations de capitaines qui prouvent -qu'il a fait deux voyages, l'un à Buenos-Ayres -et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, -et qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle -et capacité.</p> - -<p>»Il est bon que vous sachiez que rarement -mon premier coup-d'œil m'a trompé sur le -compte des individus, et que la finesse de tact -que j'ai acquise en fait de physiognomonie, m'a -inspiré une telle confiance dans l'infaillibilité -de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout -en vous voyant pour la première fois, sans aller -plus loin, j'aurais répondu sur ma tête que vous -êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez -vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise -et confié un tas de petites choses, -comme on le fait à une personne dont on est sûr.</p> - -<p>—Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et -vous me flattez…</p> - -<p>—Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est -plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que -je possède… Eh bien donc, pour finir mon -histoire, je vous avouerai que ce jeune homme -m'a plu: ce doit être quelque chose de bon, -de distingué même dans le genre gargotier, -j'en suis d'avance convaincu. Mais, pour mieux -m'assurer du fait, j'ai pris un moyen certain -de mettre sa science à une rude épreuve, et -savez-vous comment je m'y suis pris pour cela?</p> - -<p>—Vous lui avez fait mettre la main à la -pâte en présence d'un cuisinier émérite, d'un -Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes -du lieu?</p> - -<p>—Pas du tout; je vous ai invité à dîner, -ainsi que tous mes autres passagers et quelques -amis qui savent manger. C'est le jeune chef -qui, pour sa première nuit des armes, fera la -tambouille avant d'être reçu chevalier de l'écumoire. -Si le dîner est bon, je prends l'homme; -s'il n'est que passable, je lui paie seulement -le prix de la course et je le laisse là; s'il est -mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce -qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant -de quelque distraction de pied, ailleurs -qu'à la tête… La comtesse de l'Annonciade, notre -aimable passagère, comme bien vous pouvez -le penser, m'a fait répondre qu'elle était -fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation. -C'est par forme que je l'avais invitée: -c'est par convenance qu'elle refuse. Tout cela -est dans l'ordre.</p> - -<p>»A ce soir donc, à six heures précises, au -Grand-Hôtel, salle n<sup>o</sup> 3, c'est là que je traite, -et qu'assis tous à table, le moins gravement que -nous pourrons, nous procéderons à l'examen -du candidat au poste de cuisinier, à bord du -navire le <i>Grand-Napoléon</i>. Ah! pardon! non, -je me trompe: à bord du navire le <i>Toujours-le-même</i>. -<i>Vive lui! morbleu!</i>» me dit ensuite -à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement -la main. Il me quitta une minute après, -bien plus content que lorsqu'une heure auparavant -je l'avais trouvé rêvant à la prééminence -du cuisinier sur le capitaine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>C'est presque toujours dans la spontanéité -de nos fonctions physiques les plus impérieuses, -que nos penchans moraux se trahissent -ou se révèlent à l'œil de l'observateur. On ne -prend jamais autant de calcul dans un coup -de fourchette ou un coup de dent, que dans -la manière de donner une poignée de main ou -de rendre un salut.</p> - -<p class="attr">(Page 53.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Le cuisinier à l'essai;—dîner d'épreuve;—un compagnon -de voyage à table;—l'air de la <i>Molinara</i> interrompu;—élection -et couronnement du cuisinier du trois-mâts le -<i>Toujours-le-même</i>.</p> - - -<p>Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes -s'apprêter à bien dîner, sans m'être senti -frappé agréablement de tout ce qu'il y a de -purement animal dans les plaisirs même les -plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze -personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant -avec appétit, dans un beau salon, l'instant -de dévorer le copieux repas qu'un cuisinier -tout suant va jeter à leur voracité, m'ont -toujours rappelé, malgré toute la délicatesse -de leurs formes et de leurs manières, ces festins -de la côte d'Afrique, pour lesquels les -sauvages convives s'aiguisent les dents un jour -d'avance. Aussi la répugnance irrésistible que -m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, -a-t-elle été quelquefois poussée si -loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans -une société où, au lieu de se rassembler, comme -on le fait partout chez nous, pour absorber le -plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, -au contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire -un des appétits à coup sûr les moins -nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac -à des heures déterminées par le besoin, -qui fait sortir la brute de sa tanière et l'oiseau -de proie de son aire ensanglantée.</p> - -<p>On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte -de se réunir pour manger a de trop positivement -matériel aux yeux de notre orgueilleuse -espèce, que l'on se rassemble autour d'une -table bien servie, beaucoup moins pour engloutir -des alimens, que pour jouir, pendant quelques -heures, de l'agrément d'une société choisie; -que le dîner d'apparat n'est que le prétexte, -et que le plaisir de se trouver ensemble -est le but… Oui, mais pour vous convaincre -du contraire, observez le silence qui accompagne -le début d'un grand repas, remarquez -l'avidité avec laquelle ces convives, qui ne se -sont réunis chez vous que pour savourer les -délices de la bonne compagnie, vous font disparaître -les mets offerts à leur faim et vous -vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; -dites alors, dites-moi si le plaisir de manger -n'est pas le but caché, et l'attrait d'une société -choisie le prétexte apparent… Voyez, pour peu -qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit -soumis à des précautions hygiéniques, la figure -qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la -jouissance d'un besoin physique qui se satisfait… -Oh! sans doute qu'après s'être bien repus -et s'être plus que suffisamment gorgés de -viandes succulentes et de vins excitans, vos -convives causeront, babilleront même et que -la conversation s'enflammera au feu des bons -mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux -échauffés… Mais avisez-vous, s'il est -possible, de donner un grand repas sans vin à -tout ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez -ce que deviendront les vives saillies, la joie -et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos -sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut -faire manger à l'auge côte à côte, pour en tirer -quelque chose de sociable et d'aimable après -boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner -un acte purement intellectuel! Allons donc, -c'est le prix matériel dont on paie le plaisir -d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à -des êtres civilisés une fois qu'ils n'ont plus ni -faim ni soif.</p> - -<p>En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon -n<sup>o</sup> 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf -à dix des convives du capitaine, cherchant à -cacher du mieux possible l'appétit impatient, -inquiet, qu'on pouvait lire sur leurs physionomies -tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner, -sans le secours de notre amphitryon, les -passagers avec lesquels je devais d'abord dîner -ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique. -Le chanteur italien, vêtu de noir de -la tête aux pieds, était ce gros homme qui, -les mains derrière le dos, promenait dans -l'appartement son faux toupet frisé de frais. -M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme -pâle qui parlait à un étranger de la supériorité -des figurantes de l'Opéra sur les plus belles -filles de couleur même. Pour l'ordonnateur en -chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce -grand sec, grisonnant, assis dans le coin d'une -ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes -croisées, bâillant somptueusement pour -conserver un air de dignité administrative, au -milieu de tout ce monde qu'il ne connaissait -pas.</p> - -<p>Le capitaine, me prenant par le bras, me -présenta affectueusement à ses amis et à ses -passagers. L'Italien accueillit mon salut, en -baissant la tête sans déranger les poignets qu'il -s'était croisés sous les basques de son habit. Le -jeune créole me tendit cordialement la main, -et M. l'ordonnateur ne daigna pas se lever de -dessus son divan, pour répondre à ma courbette -d'introduction. En une minute enfin je sus -toutes ces individualités-là par cœur.</p> - -<p>Il fallut attendre une grande heure encore -le dîner que les invités grillaient de se mettre -sous la dent; et c'est pendant ce temps que je -remarquai surtout l'influence que les perplexités -de l'estomac peuvent exercer sur des gens -de bonne compagnie qui se sont donné le mot -pour assouvir ensemble leur faim excitée par -la perspective d'un grand repas. La conversation, -d'abord assez vive, était peu à peu tombée -en langueur; le sentiment d'espoir que j'avais -lu en entrant, sur les physionomies épanouies -des convives, s'était effacé par degrés, pour -faire place à une impression trop visible d'inquiétude -et de mauvaise humeur. Il fallait -enfin une pâture prompte, la pâture promise, -à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité -que l'exigence gastrique de ses -invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du -salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à -manger; il suait comme dans un jour de combat -quand la victoire est encore indécise ou quand -la défaite commence à paraître possible…</p> - -<p>On annonça enfin le succès de la journée, -les garçons de l'hôtel vinrent crier le bulletin -de la bataille, en informant officiellement le -capitaine que <i>ces messieurs étaient servis</i>!</p> - -<p>Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre -grosses pièces de viande le suivirent; les -vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent -sur tout cela, au milieu du silence qui n'était -interrompu que par le choc des assiettes et le -cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le -premier service y passa tout entier, et ce ne -fut qu'après avoir pris possession de la meilleure -partie du dîner, que l'on commença à -le goûter. A table on ne songe à faire de la -science qu'après avoir fait de la brutalité gastronomique; -cet aphorisme rentre encore dans -les premières observations que j'ai déjà faites -à la tête de ce chapitre.</p> - -<p>Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux -compagnons de voyage que le sort allait -me donner, j'observai particulièrement l'attitude -et les manières de mes trois collègues passagers. -C'est toujours dans la spontanéité de -nos fonctions physiques les plus impérieuses, -que nos penchans moraux se trahissent ou se -révèlent à l'œil de l'observateur. Il ne peut -jamais entrer autant de calcul dans un coup de -fourchette ou un coup de dent, que dans la -manière de donner une poignée de main ou -de rendre un salut.</p> - -<p>M. Larynchini mangea beaucoup, mangea -même, si on peut le dire, avec volubilité; mais -il parla peu.</p> - -<p>M. Desgros-Ruisseaux <i>officia</i>, comme disent -quelques gastronomes, avec distraction, -sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, -de spectacles, de femmes et de cannes à sucre, -en accompagnant chacune des phrases de sa -conversation d'une toux sèche qui me fit mal -pour son avenir.</p> - -<p>M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement -quelques mets de choix, mais d'un -air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant -quelquefois la grimace comme un dégustateur, -changeant son assiette à toute minute -et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus -l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées -s'entr'ouvrirent vers la fin du repas pour laisser -passer quelques légers hoquets d'assez bon -ton; mais pour dire un mot agréable, pas une -seule fois.</p> - -<p>Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, -suait, buvait beaucoup pour nous engager à -boire comme lui, en nous répétant tous les -quarts d'heure: mangez bien et goûtez tout, -messieurs; car c'est comme jury que je vous ai -réunis autour de cette table, pour rendre votre -arrêt sur le mérite de ce dîner d'épreuve.</p> - -<p>Le dîner fut trouvé bon, admissible, et -M. l'ordonnateur, à qui le capitaine s'adressa -par déférence pour avoir son avis particulier, -laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur -de son importance administrative: «Le -repas a péché peut-être par quelques détails -un peu communs; mais l'ensemble m'a paru -irréprochable. Cuisine méridionale, un peu exagérée, -haute en goût, faible dans la base, mais -cependant passable.»</p> - -<p>Notre malheureux hôte s'était donné tout le -mal possible pour nous inspirer de la gaieté, et -n'avait réussi jusque-là qu'à produire beaucoup -de bruit, la chose selon moi la plus opposée -à la gaieté qui doit régner à table. Le dessert -venait d'être servi, et le capitaine voulant -à toute force que son dîner finît par quelque -chose d'éclatant, invita, supplia M. Larynchini -de nous faire entendre cette voix devenue -si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart -des chanteurs de profession ne demandent -pas mieux que de saisir, dans le monde, l'occasion -de se faire écouter en silence des personnes -avec lesquelles ils ont craint long-temps -de compromettre leur infériorité ordinaire -sous le rapport de la conversation. M. Larynchini -prié, sollicité, reprié, resollicité pendant -un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il -allait nous chanter un air de la <i>Molinara</i>, avec -une voix de femme. Mais avant de procéder à -l'exécution de son ariette, il eut soin de se -turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, -et de s'attacher sous le menton une serviette -qui devait remplir les fonctions d'un fichu.</p> - -<p>Le plus criard des faussets auquel on pût -s'attendre sortit de la bouche, des narines, et -je crois même des yeux du virtuose, pour venir -nous percer les oreilles et porter l'étonnement -et l'alarme dans toute la maison. Notre -contenance ne laissa pas que de devenir fort -embarrassante, avec l'envie que nous avions de -rire de l'artiste, et la crainte que nous aurions -eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis -montèrent précipitamment pour savoir ce qui se -passait dans le salon. Cette brusque apparition -n'empêcha pas le chanteur de continuer, et -nous n'aurions pu trouver que très difficilement -un moyen honnête de terminer cette scène -burlesque, sans un ou deux maudits chats de -l'hôtel, qui, errant sans doute sur les gouttières -et entendant miauler notre virtuose, s'avisèrent -de prendre le diapason de sa haute-contre et -de miauler à l'unisson avec lui.</p> - -<p>La froide promptitude que mit l'Italien à -rentrer son foulard dans sa poche et à jeter dédaigneusement -sa serviette sur la table, nous -indiqua assez qu'il n'y avait plus de chant à -espérer ou à redouter pour nous. Les éclats de -rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien -que mal, commençaient à frapper désagréablement -les oreilles de notre capitaine, qui, -plus maître de lui que nous tous, avait su conserver -le sérieux attaché à son rôle, lorsqu'il -vint fort à propos à ce brave homme l'idée de -faire diversion à la mésaventure du maëstro, en -s'écriant:</p> - -<p>«Messieurs, vous avez pu vous former, je -pense, par ce que vous avez bien voulu manger, -une opinion assez exacte sur le savoir-faire -du jeune auteur du dîner dont voici les débris. -Maintenant c'est un jugement consciencieux -que j'attends de votre expérience et de votre impartialité. -Croyez-vous bien, en votre âme et -conscience, que le candidat que vous venez -d'examiner soit digne d'être employé comme -cuisinier en chef à bord du trois-mâts le <i>Toujours-le-même</i>?</p> - -<p>—Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, -tous les convives, à l'exception de l'Italien -qui probablement craignait de hasarder -de nouveau sa voix, même pour n'exprimer -qu'un vote.</p> - -<p>—Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant -aux garçons de l'hôtel, allez me chercher -le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu solennellement -dans le grade qu'il vient de conquérir -à la pointe du couteau et de nos fourchettes.»</p> - -<p>Le triomphateur parut, son bonnet de coton -à la main, le tablier retroussé d'un côté et le -couteau vainqueur glorieusement suspendu encore -à la ceinture. Le pauvre jeune homme, -tout moite encore de sa corvée, riait niaisement, -se frottait le nez du dos de la main, cherchait à -prendre une attitude convenable, et ne savait -quel maintien se donner au milieu de cette -scène toute grotesque pour nous et très embarrassante -pour lui.</p> - -<p>Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui -adressant ces mots:</p> - -<p>«Comment vous nommez-vous?</p> - -<p>—Gustave Létameur.</p> - -<p>—Gustave Létameur, le jury gastronomique -rassemblé sous ma présidence pour déguster -les titres que vous avez fait valoir à la place que -vous sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen -rigoureux, de vous proclamer chef de -cuisine à bord du navire le <i>Toujours-le-même</i>, -et pour vous offrir un témoignage plus éclatant -encore de la satisfaction générale, permettez-moi -de déposer sur votre front que vous -allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce -laurier que vous avez conquis au feu.»</p> - -<p>C'était une couronne de laurier-sauce que le -capitaine venait de détacher de la croûte d'un -énorme jambon de Bayonne.</p> - -<p>Le nouveau chef dont la physionomie était, -ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie, -sans sortir des limites que lui imposait -l'infériorité de sa position.</p> - -<p>«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant -le laurier à ragoût, que je m'efforcerai -toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du -service.»</p> - -<p>Des applaudissemens unanimes accueillirent -cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira -quelques pièces de cinq francs de sa poche, -pour que le chef triomphant gratifiât lui-même -d'un petit supplément de paie, un marmiton -dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts -et l'exécution de son dîner.</p> - -<p>Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire -intime, auquel aucun des convives ni -le capitaine lui-même n'avaient fait attention, -s'était tenu, pendant toute la scène d'installation, -dans l'ouverture d'une porte entrebâillée, -pour jouir des honneurs que l'on accordait au -jeune chef. Je crus remarquer dans l'air de -satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l'indice -d'un sentiment d'amour-propre qui me -porta d'abord à soupçonner certain stratagème -de la part de M. Gustave Létameur, dans -la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr -encore de la réalité du fait, et trop peu familier -surtout avec le capitaine pour lui confier les -doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon -observation pour moi, dans la crainte de nuire, -sur de simples conjectures, à la carrière du -pauvre jeune homme dont nous venions de -couronner les efforts… Sotte réserve, qui -m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, -de misère et d'abjection, à ce malheureux -imprudent!</p> - -<p>Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la -cordialité et de la franchise de notre capitaine, -en nous promettant bien de ne pas manquer, -le 13 du mois, au rendez-vous que nous -autres passagers nous étions donnés à bord -pour ce jour-là: c'était le jour du départ…</p> - -<p>Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant -de la salle à manger, pour rentrer chez lui, -le chanteur italien alla se heurter contre un -orgue de Barbarie qui nasillait l'air de la <i>Molinara</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir -sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation -d'un nom partout proscrit sur cette -terre dont nous étions encore si près; je fus -même presque attendri de ce culte rendu en -pleine mer, en face du soleil couchant, à la -mémoire du héros dont la vie s'était éteinte -aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui -jetait ses derniers rayons sur notre navire et -sur les couleurs chéries du pavillon factieux -que nous venions d'arborer.</p> - -<p class="attr">(Page 75.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;—incrédulité -de notre capitaine;—adieux à la France;—réhabilitation -du nom du navire;—notre cuisinier -à l'épreuve n'a jamais navigué;—longanimité du capitaine;—notre -premier repas en mer.</p> - - -<p>Un navire qui part sera un spectacle toujours -beau pour les personnes friandes de tristes -et douces émotions, comme dirait Montaigne. -Il y a dans cette soudaine séparation d'un -faible bâtiment et de la terre qu'il abandonne, -quelque chose de si imposant et de si vague -pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste -mer qui l'attend en mugissant pour l'enlever -au rivage, une telle immensité de périls à affronter, -une si grande disproportion de forces -entre les combattans! car ce sera, au moins, un -long, pénible et bien terrible combat que le -navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la -tempête et à la foudre!… Et voyez pourtant -quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque -du départ, et l'avenir que vous redoutez -tant pour ce pauvre navire! Jamais le -bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, -mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui. -Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles -vergues, livrent les voiles frémissantes au -souffle de la brise, n'ont été aussi gais, plus -alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter -en manœuvrant? ils courent, grimpent, -volent plutôt qu'ils ne marchent, à la voix retentissante -de leur capitaine; et si quelquefois, -du haut de leurs hunes ou de leurs barres, -balancés par les premiers coups de roulis, ils -jettent encore un regard d'amour sur le rivage -qui fuit et qu'ils ne reverront peut-être plus, -bien vite leurs yeux d'oiseaux de mer se reportent -sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, -sans bords, sans limites, comme l'avenir, -comme le néant peut-être, mais aussi comme -l'espérance.</p> - -<p>Il était midi quand nous appareillâmes du -port du Hâvre; un splendide soleil d'été dardait -ses rayons étincelans sur les flots qui se -gonflaient devant nous, sur la ville que nous -allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit, -tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos -oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, -en notre qualité de partans, les frais du spectacle -dont la foule des curieux venait jouir en -accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre -de personnes qui se pressaient sur les quais -et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai -au capitaine comment il pouvait se faire -qu'une chose aussi ordinaire que l'appareillage -d'un navire attirât autant de monde hors -des maisons, dans une ville depuis si long-temps -accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.</p> - -<p>«Ah! c'est que vous ne savez pas une -chose, me répondit le capitaine, une chose qui -vous intéresse cependant, vous le premier, et -qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?</p> - -<p>—Et quelle chose si extraordinaire donc?</p> - -<p>—Comment, vous n'avez pas encore remarqué -que c'est aujourd'hui <i>vendredi</i> et le <i>13 du -mois</i>, par-dessus le marché, deux raisons pour -que le navire coule en mer, et deux raisons que -j'ai choisies tout exprès pour donner un démenti -palpable à la superstition de ces <i>philosophes</i>-là. -Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces -oisifs qui connaissent mon goût pour les départs -du vendredi, ont quitté leurs travaux et -leurs <i>cassines</i> pour venir voir mon bâtiment se -jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!…»</p> - -<p>Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné -cette explication, haussa les épaules de pitié, -en jetant sur la foule curieuse un regard de -colère et de mépris, puis il continua à commander -la manœuvre qu'il y avait à faire pour -mettre le navire dehors.</p> - -<p>La comtesse de l'Annonciade, la seule de -nos camarades de voyage que je n'eusse pas -encore vue, se montra sur le pont au moment -où le pilote qui nous avait mis en rade allait -prendre congé de nous, la bouche gargarisée -de rhum et les poches pleines de cigarres, et -alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire -connaissance avec la physionomie et l'extérieur -de notre unique passagère. Sans être belle, -sans être même jolie, la comtesse nous parut -avoir ce qui remplace presque toujours avec -avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance -de la taille et l'éclat même de la figure: -ce quelque chose d'indéfinissable qui ne s'exprime -encore que par un mot fort incomplet, -nous frappa tous tellement, à l'aspect de la -comtesse, que l'Italien me dit, que je répétai -au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: -<i>elle a de la grâce</i>. Il est bien rare que -chez les femmes élevées dans un certain monde, -on ne trouve pas, quelque mal partagées même -qu'elles soient du côté des dons extérieurs, un -charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir, -s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au -genre d'imperfection que l'on remarque dans -chacune d'elles. Le charme dominant dans la -personne de notre passagère était la grâce, -comme je l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous -dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus -jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que -bien peu de chose à l'agrément de sa physionomie, -tant cette physionomie pouvait aisément -se passer de beauté.</p> - -<p>Je ne remarquai que long-temps après l'avoir -vue, qu'elle était un peu brune quoique assez -fraîche, que sa taille était petite quoique bien -prise, et que sa bouche, moins grande que son -bel œil noir, était recouverte d'un léger duvet -d'ébène que dans le monde on avait dû comparer -quelquefois, j'en suis bien sûr, aux -moustaches timides d'un jeune adolescent.</p> - -<p>Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de -prendre avant son départ, rehaussait du reste, -fort coquettement, les avantages de sa tournure -et le caractère particulier de son teint un -peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait -à moitié sa chevelure de jais; une robe -gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment -sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux -jolies petites mains; et quelques anneaux finement -ciselés couvraient presqu'à moitié ses -longs doigts délicats, entre lesquels elle s'amusait, -en regardant la terre, à déchirer un mouchoir -de poche de batiste, avec une expression -de préoccupation que l'on ne saurait dire.</p> - -<p>Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, -une seule fois dans leur vie, aient été regardés -par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une -passagère attache sur la terre qui fuit à ses -yeux? c'est la réflexion qui me vint en voyant -la comtesse dire adieu à la côte de France. -Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle -s'efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses -qu'elle ramenait avec elle, priaient à -ses pieds.</p> - -<p>Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, -cette femme laisse quelque chose d'elle-même -là… sur ce rivage si doux ou sur cette terre -d'amour qu'il nous faut quitter…</p> - -<p>Et moi aussi je regardais la France, toute la -France qui disparaissait déjà sous des nuages -qui semblaient s'attacher à elle, pour nous -laisser partir seuls.</p> - -<p>«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le -capitaine Lanclume, pour nous arracher au -sentiment que nous éprouvions tous, quand je -vous disais que j'avais raison de partir le <i>vendredi -13 du mois</i>! Le temps est magnifique, la -brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit -nœuds et demi sans nos bonnettes. C'est exprès -pour nous—le diable m'emporte!—que -ce temps a été fait par le père éternel.»</p> - -<p>Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une -casquette de velours vert, bariolée de filets -d'or, s'arrêta tout court à ce mot de <i>vendredi</i>. -L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton -comme pour passer une nuit en diligence, -et la comtesse descendit dans sa chambre, -peut-être pour trembler ou pour prier plus à -l'aise en pensant à ce terrible mot de <i>vendredi</i>. -Personne à bord, excepté le diable de capitaine, -n'avait songé à ce jour-là, à cette fatale -coïncidence du vendredi et du 13 du mois!</p> - -<p>Quant à mon pauvre créole, il nous dit de -la plus douce voix que puisse avoir un homme: -«Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que -je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé. -C'est sous son influence que j'ai reçu le jour, -et c'est lui qui me redonnera la vie!»</p> - -<p>Il est des hommes qui naissent organisés -tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au -terme de cette courte carrière, se trouvent avoir -parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. -Adolescens quand les autres sont encore enfans, -hommes faits à l'âge où les enfans entrent -à peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge -marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de -caducité au moment où le printemps vient de -s'ouvrir couvert de fleurs et rempli d'espérances -pour ceux dont ils ont partagé le berceau -et les jeux.</p> - -<p>Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.</p> - -<p>Les paroles mélancoliques qui venaient de -sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer -avec plus d'attention que je ne l'avais -fait encore. Les émotions du départ, l'incertitude -de son sort peut-être, avaient, ce jour-là, -jeté sur ses traits les traces d'une altération -profonde. Je cherchai à le rassurer de mon -mieux, sur les craintes qu'il paraissait concevoir, -et, en lui parlant, je m'en voulais presque -de l'état de force et de santé qu'il pouvait -m'envier. Je sentais que j'étais dans la position -d'un riche qui console un pauvre à qui il ne -peut rien donner que des conseils. Le malade -me répétait: «C'est l'air du tropique qu'il faut -à mon affection… mais quand le respirerai-je -cet air là!…</p> - -<p>—Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, -du ton dont on prononce un arrêt de -mort. Jamais!…» Et parlant ensuite à ses matelots: -«Hé! dites donc, devant: File un peu -l'écoute de misaine.»</p> - -<p>Le dîner du jour de départ est ordinairement -bien vite préparé et bien vite mangé, -quand toutefois les passagers sont disposés à -le manger. Tout est encore si mal installé à -bord, les préparatifs nécessaires pour mettre -la cuisine en train sont si difficiles et si longs à -faire, que c'est à peine si l'on peut compter -sur un potage mangeable et quelques côtelettes -passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, -un poulet à la gélatine et de beaux fruits -nous furent servis à cinq heures, sans que le -cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord -une partie de la science qu'il nous avait fait admirer -au Grand-Hôtel du Hâvre.</p> - -<p>La comtesse ne parut pas à table, malgré les -instances du capitaine pour la décider à accepter -quelque chose. Quand nous remontâmes -sur le pont, après avoir fait honneur à notre -premier dîner de bord, la terre ne montrait plus -à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous -de ces nuances bleuâtres qui ont quelque -chose de si vague et de si vaporeux, et qui -couronnent si admirablement la teinte plus -mâle et plus sévère de la mer. Le soleil, versant -ses derniers feux en face de la côte de -France, inondait de pourpre et d'or étincelant -cette scène immense et magnifique, et au moment -même où il allait disparaître d'un côté à -nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme -lui, disparaître de l'autre côté au-dessous des -flots. La mer seule nous restait entre le soleil -et la France, et sur cette mer paisible le navire -voguait silencieusement.</p> - -<p>Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine -pour m'arracher à mes méditations.</p> - -<p>«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute -fort beau; mais il nous reste autre chose à faire -au coucher du soleil!</p> - -<p>—Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?</p> - -<p>—Pardieu! il y a le nom de mon navire à -réhabiliter. A terre, je plie docilement sous le -joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je -me redresse de toute la force de la contrainte -que je me suis imposée, je redeviens roi de ma -barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus -vaste que les bicoques de tous ces gueux de la -Sainte-Alliance. Mousse!</p> - -<p>—Plaît-il, capitaine?</p> - -<p>—Viens ici. Prends-moi cette paire de -gants… mets-les… Voyons, as-tu bientôt -fini?</p> - -<p>—M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un -peu petits.</p> - -<p>—Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et -apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom -du navire… Charpentier, voyons, un marteau -et des clous! et sautons en dehors du couronnement… -Maître Lafumate, attrape à hisser le -pavillon français… Et vous, messieurs, si vous -savez jouer de quelque instrument, vous ne me -refuserez pas d'accompagner d'un petit air de -circonstance, l'inauguration de mon ancien -nom et du pavillon des braves.»</p> - -<p>M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis -une flûte dans le fond de ma malle.</p> - -<p>Le petit mousse envoyé en expédition dans -la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant -religieusement dans ses mains gantées, une enseigne -à fond bleu, portant en grosses lettres -d'or, ces mots: <i>Le Grand-Napoléon</i>.</p> - -<p>Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage -se découvrit, le charpentier alla clouer -l'enseigne sur l'arrière du navire, maître Lafumate -hissa et amena par trois fois le pavillon -tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes -de notre mieux l'air de la <i>Marseillaise</i>.</p> - -<p>L'ordonnateur en chef n'y était plus; le -créole souriait à cette scène moitié bouffonne -et moitié pieuse.</p> - -<p>Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans -me sentir ému, cette singulière réhabilitation -d'un nom partout proscrit sur cette terre dont -nous étions encore si près; je fus même presque -attendri de ce culte rendu en pleine mer, -en face du soleil couchant, à la mémoire du -héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu -des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers -rayons sur notre navire et sur les couleurs -chéries du pavillon factieux que nous -venions d'arborer. Tout le burlesque de cette -espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes -yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental -de la cérémonie… «C'est ici, c'est à la -mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis -toute mon indépendance d'homme et de -Français et que j'en use. Voyez comme depuis -qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire -en détale! Le voilà qui file deux ou trois nœuds -de plus qu'auparavant! Ah! c'est qu'aussi, avec -ce nom-là, il était si facile d'aller vite!… Pourquoi -donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes -comme moi!… Aujourd'hui il ne serait pas -mort, et nous ne serions pas ici!… Mais chassons -toutes ces mauvaises idées-là qui font mal -et qui ne produisent que des regrets inutiles… -Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les -bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos -bras qui sont mous comme le <i>balan</i> des boulines -de revers!»</p> - -<p>Quand la nuit fut descendue sur nous, autour -de nous et sur les flots doux et tranquilles -qui clapotaient harmonieusement au loin, -le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle -il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda -à son second à quoi servait le feu qu'on -voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit -que c'était le chef qui s'exerçait et qui -<i>étudiait</i> son fourneau et ses marmites.</p> - -<p>—Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le -capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire -du thé… Puis s'adressant à moi: Voisin, vous -ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce -pas? Je sens que j'ai besoin de prendre quelque -chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou -plutôt sur le cœur, un poids qui m'oppresse. -C'est une chose bien étrange, allez, que mon -organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle -veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. -J'ai contre tout cela une complexion de fer. -Mais la moindre petite émotion de cœur m'abat -comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, -et il est surtout des souvenirs contre -la puissance desquels je ne retrouverais pas, -j'en suis sûr, dans tout mon être, pour deux -liards de force…</p> - -<p>Une longue méditation succéda encore à ces -paroles, et le capitaine ne quitta l'immobilité -de la posture qu'il avait reprise, que pour -crier:</p> - -<p>«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?</p> - -<p>—Oui, il va être bientôt <i>paré</i>, répondit un -petit mousse; mais, voyez-vous, capitaine, c'est -qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!</p> - -<p>—Il ne peut pas couler de la bouilloire? -reprit Lanclume. Voyons donc un peu cette -bouilloire; apporte-moi ça ici!</p> - -<p>—Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, -s'écria le capitaine après avoir examiné -et découvert le vase brûlant qu'on lui avait apporté. -Comment, vous avez fourré toute notre -provision de thé dans cette bouilloire, comme -vous auriez mis un plein panier d'oseille dans -une casserole, pour en faire une compote? Vous -n'avez donc jamais fait de thé?</p> - -<p>—Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!</p> - -<p>—Mais il paraît que vous n'en avez jamais -bu non plus, car vous vous seriez aperçu sans -doute… Est-il possible d'avoir mis deux livres -de thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! -Faut-il qu'il y ait au monde des gens qui soient -absurdes!… Mousse, prends-moi ces feuilles -délavées, et mets-les à sécher en les étalant -bien proprement sur une serviette… Ce thé -nous servira en seconde édition pendant le -voyage… Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il -y ait des gens absurdes au monde! Faire une -compote de thé, comme une compote d'oseille -ou de chicorée!</p> - -<p>»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant -par le bras, je crois que, pour la première -fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma -science lavatérique. Le cuisinier que nous avons -enrôlé sur sa bonne mine et son dîner d'essai, -et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a -jamais navigué. Je viens de me convaincre qu'il -n'a mis que depuis ce matin le pied à bord d'un -navire.</p> - -<p>—Bah! vous croyez, capitaine?</p> - -<p>—Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! -cuisinier! Avancez!</p> - -<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?</p> - -<p>—Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce -foulard qui est un peu mouillé, sur les haubans -de misaine!</p> - -<p>—Sur les haubans de misaine?</p> - -<p>—Oui, sur les haubans de misaine du bord -du vent, pour le mettre au sec. Vous entendez -bien, n'est-ce pas? sur les <i>haubans de misaine -du bord du vent</i>.</p> - -<p>—Oui, sans doute, capitaine, je comprends -parfaitement.»</p> - -<p>Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son -foulard et de la mission dont le capitaine venait -de le charger, s'en alla devant, demandant -à voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: -«Pourriez-vous me dire où se trouvent… -les… les… les comment donc…? les machins -<i>de misère</i>, les…, comment déjà appelez-vous -donc ça?»</p> - -<p>Et les matelots, comme vous pensez bien, -de hurler de leur plus grosse voix: <i>Les choses -de misère!</i> De quelles <i>choses</i> voulez-vous parler? -c'est qu'il y a tant de <i>choses de misère</i> à -bord!»</p> - -<p>«Quand je vous disais, me répétait Lanclume -pendant cette épreuve, que le malheureux -n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, -et qu'il m'avait trompé en me montrant -les certificats d'un autre marmiton!… Mais que -diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à -avaler! Le pauvre bigre avait peut-être faim, -et cette considération répond à tant de <i>choses -de misère</i>, comme il disait tout-à-l'heure! -Pourvu qu'il ait un peu d'intelligence et beaucoup -de bonne volonté, il faudra bien lui pardonner -celle-là!»</p> - -<p>Le foulard, après bien des explications, des -sarcasmes de matelots sur la pénible recherche -des haubans de <i>misère</i>, venait d'être amarré -et mis au sec sur l'avant.</p> - -<p>Une épreuve plus longue, plus décisive et -plus difficile attendait encore notre cuisinier, -et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le -lendemain matin, je lui vis mettre la main à -l'œuvre pour allumer son feu et préparer notre -déjeûner. Le malheureux était, dans tous -ses mouvemens, d'une gaucherie qui aurait -donné des impatiences au plus mauvais fricoteur, -si elle n'avait pas fait pitié. Je crois -même que, sans la réserve que me prescrivait -ma qualité de passager à la chambre, j'aurais -volontiers pris à sa place la queue de la casserole -et le manche du couteau de cuisine.</p> - -<p>A dix heures et demie enfin, le maladroit, -les yeux tout rouges de fumée et les joues -toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse -d'annoncer au capitaine que le repas était -servi.</p> - -<p>Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites -en charbon, une omelette ramassée dans -les cendres, et des haricots verts qui avaient -l'air d'avoir été mis à infuser dans le bouillon -clair qui leur servait de sauce. Comme je m'attendais -à la surprise que le chef avait ménagée -sous mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, -je pus examiner tout à l'aise l'effet -que produirait sur leurs physionomies la vue -de ce détestable déjeûner.</p> - -<p>L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer -un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt -son assiette en disant qu'il n'aimait pas les -décoctions de haricots.</p> - -<p>L'artiste italien continua à se charbonner les -lèvres, de deux ou trois côtelettes qu'il s'obstinait -à ronger.</p> - -<p>La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien -voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite -moue qui semblait dire: Tout cela est bien -mauvais, mais fort heureusement je n'ai pas -faim.</p> - -<p>Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir -aussitôt sur la table cinq à six compotes de -confitures excellentes qu'il avait emportées -pour la traversée.</p> - -<p>Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait -laissé même échapper aucun signe d'impatience. -Seulement il avait pâli un peu en causant -avec son second de l'apparence du temps… -Mais au moment où tout le monde avait déjà -pris son parti sur le désappointement gastronomique -du matin, il s'écria en s'adressant au -petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette -<i>saloperie</i> et servez à déjeûner…»</p> - -<p>L'enfant intelligent qui épiait le regard de -son capitaine et qui était habitué à deviner toutes -ses intentions, escamote en un tour de main -les chefs-d'œuvre culinaires de M. Gustave, et -remplace tous ces plats maussades, par le large -pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les -autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient -fait que paraître et disparaître sur la -table. De longues fioles de vieux vins cachetés -sont substituées aux bouteilles de Bordeaux -ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans, -aux verres de tous les jours. L'ordonnateur -se ravise, l'Italien remange et la comtesse -sourit… Tout se passa à merveille ensuite: on -but même, je crois, du Champagne, et l'ordonnateur, -en montant sur le pont après le -déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la -bataille pour laquelle il avait un instant tremblé, -en me disant à l'oreille: <i>Il n'y a pas tant -de mal que nous le supposions: le capitaine sait -vivre!…</i></p> - -<p>Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, -en revanche, ne sait même pas faire cuire des -œufs durs.</p> - -<p>Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse -faisait demander chaque matin deux œufs -à la coque, ne les lui servait que durcis comme -pour une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant -d'obtenir des œufs comme elle les -voulait, elle les lui demanda comme elle ne les -voulait pas, au lieu de lui servir les œufs durs -qu'elle lui commandait, il lui donna, pour la -première fois, des œufs à la coque.</p> - -<p>C'était un être à prendre décidément à rebours.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>En ce cas, puisqu'il est mangeable, -vous allez le manger.</p> - -<p class="attr">(Pag. 93.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Notre passagère ne fait pas encore un choix;—notre cuisine -continue à être détestable;—dépit du capitaine;—la -soupe disciplinaire;—le châtiment gastronomique.</p> - - -<p>Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à -bord d'un navire, et que cette passagère vaut -la peine d'être courtisée, rien de plus curieux -que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes -du logis ambulant, pour obtenir le prix -des petits soins et des hommages dont ils entourent -la déité voyageuse, et rien de plus -piquant surtout que d'épier le moment où la -beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne -sur le front de son heureux vainqueur. -C'est une arène ouverte à toutes les prétentions -et souvent même à tous les ridicules; arène -au bout de laquelle on place la passagère comme -le prix réservé d'avance au triomphateur. Les -usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis -que les femmes ont pour la première fois osé -s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, depuis le -moment du départ, avec quelle anxiété, à toute -heure, à toute minute, on cherche à savoir ou -à pénétrer les progrès que les assaillans ont -pu faire sur le pauvre cœur dont la défaite -leur est assurée! On s'informe, en montant sur -le pont, de l'état de la victime promise à la -cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou -du temps qu'il fait… Il semble que chaque -lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre -à sa destination, doive rapprocher cette victime -du moment de la chute inévitable, que -tout le monde attend, sur laquelle tout le monde -a droit de compter, et qui est pour ainsi dire -une chose que le capitaine s'est engagé à offrir -à ses passagers, avec la table et le logement… -Une traversée sans intrigue, ou tout au moins -sans galanterie, quand il y a de jolies femmes -à bord! mais ce serait un scandale épouvantable -sur mer, une honte ineffaçable pour le -navire, le capitaine et tous les voyageurs.</p> - -<p>Trop imbu peut-être de ces idées que l'on -avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience, -je m'imaginai qu'une fois au large, il ne -resterait plus à la comtesse qu'à faire un choix -entre nous et à avouer sa préférence, et dans -cette prévision assez irritante pour mon imagination, -je m'étais mis à surveiller, avec une -sollicitude digne d'un plus grand succès, tous -les mouvemens de la jeune Colombienne et -tous les indices qui pourraient me révéler, -dans la conduite de mes compagnons de voyage, -quelque projet de séduction ou quelque -modeste envie de plaire… Je ne puis même me -rappeler aujourd'hui sans rire, les calculs de -probabilité que j'établissais à cet égard, en -passant en revue les chances que chacun de -nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive -et coquette Américaine!… L'ordonnateur, me -disais-je souvent, est hors d'âge et par conséquent -hors de combat, malgré le soin qu'il -prend chaque jour de se faire raser de frais et -de parler des jolies Parisiennes près desquelles -il a réussi dans le monde… Les langoureuses -romances que notre soprano florentin roucoule -toute la journée sur sa mandoline, sans avoir -l'air d'y toucher, n'en feront jamais un concurrent -bien redoutable: c'est un homme à entendre -pendant un quart d'heure et non pas un -homme à aimer… Moi, je suis trop peu galant, -trop peu façonné au joug que veulent imposer -les femmes, pour me flatter de remporter -une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache -pas d'ailleurs assez de prix… Notre créole est -joli garçon; il a même une de ces figures tendres -et souffrantes sur lesquelles une jeune -personne comme la comtesse pourrait placer -un amour sentimental… J'ai cru remarquer -aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, -avec une expression de douleur et d'intérêt, -sur ces traits si touchans et si doux où -se peignent à la fois la souffrance et la bonté… -Oui, mais les regards de la comtesse semblaient -dire dans ces momens-là… Quel dommage de -ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence -si frêle!… Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, -cette femme qui cherche, j'en suis sûr, un attachement -qui promette autre chose que des -liens d'un jour et une affection de poitrine…</p> - -<p>Et le capitaine?… Le capitaine est un fort -joli homme, qui a de l'esprit sans jamais s'en -être douté, et des manières même quand il -veut s'en donner la peine… mais c'est un de ces -jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination -passionnée qu'à une âme rêveuse et -romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils -sont dans l'exercice de leurs fonctions, que -messieurs les marins doivent avoir le privilége -de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la -comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien -qu'elle finisse par aimer quelqu'un!…</p> - -<p>Je m'y perdais, et sans me conduire encore -jusqu'au scepticisme, la plus désespérante incertitude -succédait à toutes mes conjectures.</p> - -<p>Les momens où notre petite colonie nomade, -condamnée à errer un mois ou un mois -et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter -parmi ses membres quelques liens de sociabilité, -étaient ceux que nous passions à table. -Les heures du déjeûner et du dîner, en nous -réunissant chaque jour comme une famille, auraient -dû favoriser les communications un peu -intimes qui n'avaient pu jusque-là exister entre -des gens étrangers les uns aux autres. Mais -par l'effet de l'incapacité de notre maladroit -cuisinier, les repas qu'on nous servait deux -fois par jour étaient si mauvais, que tous nous -quittions aussitôt qu'il nous était possible, la -table sur laquelle nous n'avions trouvé que -des mets plutôt faits pour nous dégoûter que -pour nous faire savourer le plaisir de manger -long-temps, la seule peut-être des jouissances -que l'on puisse se promettre à bord d'un navire.</p> - -<p>Le capitaine qui nous entendait nous plaindre -avec raison de la manière dont nous étions -traités, souffrait dix fois plus de la contrariété -que nous éprouvions, que nous-mêmes des -privations que nous imposait la nullité désespérante -de notre chef. Mais ce brave capitaine, -redoutant lui-même la vivacité de son caractère, -s'était contenté de dévorer son ressentiment -en silence, pour ne pas laisser éclater un -emportement qu'il n'aurait peut-être pas eu -ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois, -en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient -commis l'imprudence de se prononcer avec un -peu d'aigreur contre la mauvaise chère qu'ils -faisaient depuis le départ, et notre passagère -elle-même, la douce et timide comtesse de -l'Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient -son sexe et les convenances, avait -laissé percer la répugnance que les repas du -bord inspiraient à la délicatesse de son goût et -de ses habitudes… Lanclume, pour tempérer -autant que possible, par la profusion des objets -dont il pouvait disposer, l'indigence de la -cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait -les conserves, les bouteilles de Champagne, -les liqueurs et les fruits secs dont il -avait fait ample provision… Mais cette louable -libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon -moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement -à satisfaire l'exigence des deux gourmands -ou gourmets que nous avions le malheur -de posséder… Plus le capitaine faisait -d'efforts pour contenter son monde, et plus il -enrageait ensuite de voir l'inutilité de ses efforts… -Et je prévis le moment où il allait éclater… -Il n'y tenait plus…</p> - -<p>Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; -mais ce jour-là il avait plu, il avait fait -un de ces temps de bord qui prédisposent tout -le monde à l'irritation, un de ces temps enfin -qu'ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et -qui font que l'on est inquiet, hargneux sans -savoir pourquoi. Le potage descend sur la table; -on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable. -Les premiers servis font la mine; -Lanclume fait une grimace, mais une de ces -grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque -chose de terrible…</p> - -<p>«Mousse, dit froidement le capitaine en -pâlissant un peu, va dire au chef de descendre…»</p> - -<p>Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, -ni pour parler; c'est un arrêt ou une exécution -que l'on attend…</p> - -<p>Le chef coupable paraît au bas de l'escalier -de la chambre, la casquette à la main, les -yeux rouges de fumée et les joues barbouillées -de suie.</p> - -<p>«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous -donne le mousse, et goûtez-moi ce potage.»</p> - -<p>L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier -déguste le potage fumant, sorti de ses mains et -de son officine.</p> - -<p>«Comment le trouvez-vous?</p> - -<p>—Mais, capitaine, dans la situation où -vous venez de me placer, je répondrai comme -Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui -présentait: Il n'est pas bon, mais il est mangeable.</p> - -<p>—En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, -vous allez le manger. Voyons, faites comme -Charles XII.</p> - -<p>—Pourvu qu'on me donne une assiette, je -le veux bien.</p> - -<p>—Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. -Cette cuiller vous suffira pour avaler tout ce -qui se trouve dans la soupière…</p> - -<p>—Comment, tout cela, capitaine…</p> - -<p>—Oui, tout cela, M. le cuisinier.</p> - -<p>—Mais vous me permettrez de vous faire -observer…»</p> - -<p>Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre -chef, lui enjoignit, sans qu'il fût besoin de le -répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du -bord…</p> - -<p>Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par -peur, par subordination, la soupe qu'il avait -préparée pour sept à huit personnes. Les passagers -et les officiers se taisaient pendant cette -exécution d'un nouveau genre; ni les efforts -pourtant bien comiques que faisait le mangeur -pour venir à bout de son potage disciplinaire, -ni les pauses qu'il marquait pour reprendre haleine, -ne purent arracher un sourire à l'assistance. -La comtesse même qui avait provoqué, -par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité -du capitaine, jetait sur le jeune condamné -des regards où se peignait plutôt la commisération -que l'envie de rire…</p> - -<p>La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls -mots à la leçon gastronomique qu'il venait de -donner à son gâte-sauce.</p> - -<p>«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses -seront punies par le même châtiment; -ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le -mangerez tout seul… Il y a trop long-temps -que je supporte la responsabilité humiliante -de vos sottises, pour ne pas chercher à faire -peser sur un imbécile comme vous les reproches -qu'il mérite seul, et qu'un homme -comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir -de s'en disculper ou de s'en venger un jour… -Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit -apologue en action.»</p> - -<p>Le reste du repas fut aussi pitoyable que le -potage; mais tous les convives mangèrent sans -se plaindre et sans oser lever les yeux sur la -figure imposante du capitaine qui venait de -soulager sa mâle poitrine du poids qui l'oppressait -depuis si long-temps…</p> - -<p>Je m'attendais, en remontant sur le pont, -comme nous en avions l'habitude à la fin de -chaque repas, pour faire ce que nous appelions -la promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, -à entendre mes compagnons de voyage condamner -la sévérité du capitaine, au milieu des -petits conciliabules que nous formions entre -nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer, -en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse -que nous avions en quelque sorte provoquée -nous-mêmes, en faisant un peu trop -souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que -nous ne cessions d'élever sur l'impéritie de son -marmiton. Chacun se tint même à cet égard -dans la plus grande réserve, quoique intérieurement -tout le monde désapprouvât peut-être -la nature du châtiment imposé à notre avaleur -de soupe. Mais le capitaine était un homme -avec lequel on pressentait les conséquences -qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à -bord. Très bon humain au fond, mais jaloux -de son autorité et susceptible au dernier point -sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme -et de chef à son bord, il n'eût pas manqué de -repousser probablement une observation hasardée, -par quelque acte d'emportement ou une -provocation personnelle, quoique avec l'esprit -qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter -dans la violence pour faire prévaloir ses opinions -ou se donner une contenance. Mais chez -lui le cœur dominait, s'il est possible de s'exprimer -ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il -était marin et marin avec tous les défauts et -les qualités des individus de sa profession, -avant d'être homme du monde avec cette froide -retenue ou cette dissimulation de bon goût -que l'on acquiert dans la belle compagnie. -L'homme du monde enfin ne se montrait chez -lui qu'avant ou qu'après le marin; et, ma foi, -avec ces diables de gens dont on est forcé d'estimer -jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, -pour peu qu'on ait du savoir-vivre ou de la -pénétration, c'est d'éviter des contestations qui -deviennent tout au moins inutiles, quand elles -ne deviennent pas désagréables.</p> - -<p>Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume -aussi gai que lorsqu'il reparut sur le -pont après avoir fait manger le potage de correction -à M. Gustave. On aurait dit à son air -dégagé qu'il venait de se décharger du poids -d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. -Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais -sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de -factice et de sardonique… Un bâtiment faisant -route pour l'Europe à contre-bord de nous, -vint en ce moment à nous ranger à portée de -voix; il avait arboré le pavillon blanc avant -d'être rendu assez près de nous pour pouvoir -nous parler…</p> - -<p>«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son -second; faites hisser le pavillon tricolore.</p> - -<p>—Le pavillon tricolore!… répéta l'officier.</p> - -<p>—Oui, sans doute, le pavillon tricolore. -Est-ce que nous en avons un autre à bord?»</p> - -<p>L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le -bâtiment rencontré, en apercevant ce signe -inattendu, s'empressa de mettre en panne par -notre travers pour s'informer des événemens -qu'une telle couleur devait lui annoncer. Le -capitaine du navire, entouré d'une foule de -passagers, nous fit entendre alors ces mots, -d'une voix émue, dont la longueur de son porte-voix -semblait encore augmenter le tremblement…</p> - -<p>«Oh! du trois-mâts, oh!</p> - -<p>—Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.</p> - -<p>—D'où venez-vous?</p> - -<p>—De Bordeaux… Et notre capitaine ajouta, -mais pour nous seulement et en détachant ses -lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et -bois de l'eau!</p> - -<p>—Combien de jours de mer? reprit le capitaine -inconnu.</p> - -<p>—Dix jours.</p> - -<p>—Que s'est-il donc passé de nouveau en -France?</p> - -<p>—Vous le voyez! répondit Lanclume en -montrant le pavillon séditieux, du bout de son -porte-voix.</p> - -<p>—Mais que signifie ce pavillon?</p> - -<p>—Il signifie que l'empereur Napoléon est -revenu.</p> - -<p>—Comment revenu! Mais il est mort!</p> - -<p>—C'est bien pour cela que je vous dis qu'il -est revenu! Est-ce qu'un homme comme cela -meurt jamais!</p> - -<p>—Comment! il n'était donc pas mort?</p> - -<p>—Quelle farce, mort!</p> - -<p>—Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, -s'il vous plaît?</p> - -<p>—Tué dans une charge de cavalerie!</p> - -<p>—Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?</p> - -<p>—Oui, dans une charge! (A part.) Dans une -charge de ma façon. N'est-ce pas la vérité?…</p> - -<p>—Merci, capitaine, merci!</p> - -<p>—Oui, mais à mon tour maintenant. D'où -venez-vous?</p> - -<p>—De Bourbon!</p> - -<p>—Où allez-vous?</p> - -<p>—Au Hâvre-de-Grâce.</p> - -<p>—Justement il va d'où nous venons avec la -nouvelle. (Haut au capitaine.) Comment se -nomme votre navire?</p> - -<p>—<i>Le Royal-Louis!</i></p> - -<p>—Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez -pas non plus de changer votre pavillon. -Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie -comme ici.</p> - -<p>—Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! -merci!</p> - -<p>—Il n'y a pas de quoi!… Ah! ils m'ont -fait changer une fois le nom de mon navire; je -viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, -mon ami, avec ton <i>Royal-Louis</i>, et ton -Louis royal tué dans une charge de cavalerie à -la tête de ses dragons!… Faites avancer le -pavillon national à présent; il a fait son jeu -encore une fois.»</p> - -<p>Cette plaisanterie de notre capitaine nous -amusa toute la soirée. Lui s'en montrait heureux -comme un prince.</p> - -<p>Quant à M. Gustave Létameur, que nous -avons un instant oublié pour la résurrection -miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait -silencieusement à grands pas pendant -toute cette scène, comme pour hâter la pénible -digestion du potage exorbitant que le -capitaine lui avait fait manger contre toute -espèce de règle hygiénique. Il avait presque -l'air de méditer un projet ou un crime; et -quelque envie que j'eusse de lui parler ce -jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût -lui être utile, je sentis, à son air troublé et -agité, que je risquerais de commettre une indiscrétion -en l'arrachant à la préoccupation -dans laquelle il semblait prendre plaisir à se -plonger aux approches de la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>L'existence de l'homme est un champ -en friche, que la charrue de l'adversité -doit labourer avec son soc aigu, pour -qu'il produise des feuilles au printemps, -des fleurs en été et des fruits en automne.</p> - -<p class="attr">(Page 102.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Notre cuisinier est romantique;—improvisation;—chute -de poète sur le gaillard d'avant;—vague résolution.</p> - - -<p>Curieux cependant de connaître l'histoire -de ce pauvre diable, et désirant lui offrir quelques -consolations, ou au moins quelques bons -conseils, un soir où tout était calme à bord, je -m'approchai de l'endroit où il s'était assis, pour -lui adresser la parole. Mon arrivée parut l'arracher -soudainement comme à un songe pénible: -il fit d'abord un bond en m'apercevant, et -ensuite laissa échapper un long soupir; après -quoi il sembla disposé à m'écouter.</p> - -<p>«Par quelle circonstance malheureuse, lui -dis-je alors, avez-vous pu être conduit à vous -charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez -pas fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens -auxquels sans doute vous n'avez pas été -accoutumé?</p> - -<p>—Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, -l'existence de l'homme est un champ en -friche que la charrue de l'adversité doit labourer -avec son soc aigu, pour qu'il produise des -feuilles au printemps, des fleurs en été et des -fruits en automne.</p> - -<p>—Mais que faisiez-vous, quelle était votre -profession avant de concevoir l'idée de vous -embarquer comme chef à bord d'un navire?</p> - -<p>—Je faisais de l'art.</p> - -<p>—De l'art, dites-vous?</p> - -<p>—Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il -pas à sa manière, et selon les moyens qu'il a -reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!</p> - -<p>—Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?</p> - -<p>—De l'art à la façon de ce pauvre Will, -notre maître à tous, le premier des poètes dans -les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion -et de toute poésie vraie enfin! De l'art, -de l'art, de l'art, ce mot dit l'univers!</p> - -<p>—Le poète Will? je ne le connais pas, à -moins que ce ne soit le poète Wilson dont vous -vouliez me parler.</p> - -<p>—Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en -cassera à celui-là! Je veux parler de notre -William Shakespeare, de ce bon et immortel -William qui commença par tenir la bride des -chevaux des rustres dorés qui allaient au spectacle, -en attendant qu'il devînt un jour la trinité -symbolique du beau: mouvement, sublimité -et passion; tout, tout dans lui, exactement -tout… rien dans les autres, pas même -rien!»</p> - -<p>Je crus, en entendant mon interlocuteur -s'exprimer ainsi, avoir affaire à un fou. Je continuai -cependant.</p> - -<p>«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux -des équipages à la porte des spectacles, -en attendant que…</p> - -<p>—Pas tout-à-fait; c'est une allusion que -j'ai voulu faire. J'avais établi un commerce de -contremarques à la porte de nos premiers -théâtres; et l'un de mes drames, le premier -enfant de ma jeunesse, allait même être représenté, -quand le spectre de fer des événemens -est venu arracher la couronne de poésie -qui verdoyait pour le front du jeune homme -à l'âme de feu, aux ailes bleues de flamme. -Ainsi vous voyez donc bien que quand je disais -tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, -j'avais commencé à faire de l'art, je ne disais -qu'une chose fort juste, et que j'étais parfaitement -dans le vrai du mot, si tant est qu'il y -ait un vrai dans les mots.</p> - -<p>—Ah! votre premier drame ne put être -joué?</p> - -<p>—L'enfant de mon cerveau était trop supérieur -pour cela. Un ancien littérateur de la -vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il -le trouvait assez mauvais pour lui prédire un -succès fou. Un poète-France de la renaissance, -qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il -le devinait assez sublime pour que le public se -battît, cassât le lustre et les banquettes à la -première représentation. Vous voyez bien par -conséquent que j'avais là deux fameuses autorités… -Mais la police, la police! Enfin c'est -fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de -l'oubli sur cette page à peine commencée de -ma vie, barbouillée à la hâte par le doigt mort -de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la -cuisine qu'il faut faire maintenant jusqu'à la -Martinique. Malédiction!</p> - -<p>—C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon -avis vous puissiez prendre. Le capitaine, un -peu irrité d'avoir été abusé par les certificats -d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est -montré depuis deux jours un peu rigoureux -envers vous; mais avec de l'intelligence et du -zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le -désarmer. C'est un brave homme, et qui ne se -fait pas une vertu d'être inflexible.</p> - -<p>—Oui, j'en conviens, c'est une faute que -j'ai commise envers cette société qui nous force -à la tromper pour ne pas mourir de faim au -milieu d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de -ces certificats, et dire au besoin qui me tordait -les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, ronge-la; -tiens, voilà mon cœur de vingt ans, mange-le, -il est tout bouillant encore, et fais-moi mourir -bien vite, je te le demande par les os de ta -mère. Damnation de l'homme, exécration de la -justice des vampires civilisés, et anathème sur -tout ce qui fut, est et sera; anathème général -enfin sur Jéhova lui-même!…</p> - -<p>—Quelque idée que l'on puisse s'être formée -sur les règles et les lois de la société, personne -ne vous dira que vous avez bien fait en -abusant de la bonne foi du capitaine.</p> - -<p>—J'étais las de végéter, je voulais jeter du -drame sur le manteau déguenillé de ma vie…</p> - -<p>—Vous n'avez pas déjà trop mal commencé -comme cela!</p> - -<p>—Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore -rien vu, Dieu merci. Il me faut de l'art, -à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je -veux vivre d'émotions, ou ne pas vivre du tout. -Si le capitaine s'avise de vouloir poser encore -le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de -l'âme, se redressera sous sa botte insolente, et -j'écraserai la tête du moucheron. Ah! vous ne -concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh -bien! qu'il vienne le capitaine, je le défie au -nom de la muse et de Satan qui se soulève là -sous ma peau et entre mes côtes.»</p> - -<p>Le jeune fou criait si haut, que je craignis -que le capitaine ne l'entendît, et, pour ôter -un prétexte à l'exaltation de ses paroles imprudentes, -je le laissai seul refouler tout à -son aise sous sa peau, le trop plein de son indignation.</p> - -<p>Le paroxysme romantique du fougueux Gustave -n'excéda pas, au reste, la durée moyenne -des accès de fureur artificielle. Quelques minutes -après l'avoir abandonné à la véhémence -de sa passion criarde, je crus reconnaître la -voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire -de la conversation ou de la narration.</p> - -<p>Cette voix se faisait entendre seule devant. -Je me glissai le long de la chaloupe pour me -diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour -écouter tout à mon aise, sans être vu.</p> - -<p>M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard -d'avant, au milieu du cercle qu'avaient -formé autour de lui les matelots de quart, se -disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations.</p> - -<p>«C'est le départ du navire <i>Le Grand-Napoléon</i> -que je vais vous retracer, s'écriait-il d'un -ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes -poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et -enfle tant que tu pourras!»</p> - -<p>L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration -d'air, commença ainsi:</p> - -<p>«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin -son corselet de cuivre; ses trois lances de -bois se balancent et s'appuient sur sa large -poitrine de chêne, et l'on dirait, en voyant -sur la mer les panaches qui flottent sur son -casque, de dix ou douze voiles blanches se -jouant aux vents… Il marchera long-temps -sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant -de rencontrer le géant des tempêtes: car si -ses pieds sont légers, la mer qu'il foule est -grande, oui, elle est bien grande la mer, -grande comme le champ inculte de l'infini, -où l'alouette de la pensée n'a pas de nid, où -l'arbre de science pousse sans racine.</p> - -<p>»N'importe, il marchera nuit et jour, soir -et matin, le chevalier des eaux; sous l'aube -qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, -sous le soleil qui brûle, sous la pluie qui -mouille les os, sous la grêle qui meurtrit la -chair, sous la gelée qui… qui gèle…</p> - -<p>»Mais un guide perfide s'est présenté au -chevalier pour égarer ses pas dans les sentiers -du domaine qu'il ne connaît pas encore… Il -ne le mènera point au tournoi des tempêtes, -ce guide félon, parce qu'il sait trop que la -tempête épure, et que la foudre ne noircit -pas ceux qu'elle frappe…</p> - -<p>»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne -peut être long-temps mal conduit… Son but -brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime -à se couronner et à s'environner du démon -des ténèbres, car les ténèbres sont aussi la -parure invisible dont la pyramide de feu aime -à couronner son front brûlant, en se mirant, -la coquette qu'elle est, dans le miroir mystérieux -de la face du ciel noir!</p> - -<p>»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps -d'abuser le chevalier au corselet de -cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste -poitrine de chêne, quand lui, le loyal chevalier, -a pour conduire ses pas confians, -enflammer son courage de lion et payer la -magnanime monnaie de ses efforts, un sourire -de femme au bout de la carrière, et l'œil -béant de la nuit qui fait chatoyer son armure -aux reflets enfantins de la sublime gaminerie -des eaux de la mer!»</p> - -<p>Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là -avait écouté fort patiemment, avec les -autres auditeurs, l'improvisation inintelligible -du chef, prit alors la parole pour adresser -cette question au poète:</p> - -<p>«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on -savoir ce que vous entendez par l'œil de la -nuit?</p> - -<p>—Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, -je pense, reprit le poète, d'avoir suivi un cours -de littérature à l'Athénée pour deviner que -l'œil de la nuit signifie et ne peut signifier -autre chose que <i>la lune</i>.</p> - -<p>—En ce cas, répondit maître Lafumate, -permettez-moi de vous dire que tout ce que -vous venez de dire là, est bête comme <i>l'œil de -la nuit</i>.»</p> - -<p>Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec -l'intelligence et le goût des auditeurs, que le -pathos dont venait de les étourdir M. Gustave, -provoqua un rire si lourd, si accablant pour le -poète déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire -autre chose, tant son trouble était grand, que -d'abandonner le champ de bataille, poursuivi -par les huées de tous les gens de quart.</p> - -<p>En se glissant, en se sauvant le long de la -chaloupe, le fuyard vint me heurter; et, après -m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de -son premier trouble:</p> - -<p>«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc -de l'art avec des gaillards de cette espèce?…</p> - -<p>—Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait -encore mieux faire de la cuisine.</p> - -<p>—De la cuisine! reprit-il brusquement, de -la cuisine, jamais! Ni cuisine, ni art! C'est un -coup de tête qu'il faut que je fasse pour réhabiliter -sur le front de l'opprimé le symbole de -ce qu'il vaut par l'intelligence et par le cœur. -Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un fameux -encore; demain vous frémirez…»</p> - -<p>Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, -pour méditer sans doute son coup de -tête, et affermir son courroux dans la résolution -qu'il paraissait avoir arrêtée.</p> - -<p>Mais dès ce moment, comme on doit bien -s'en douter, le chef, que jusque-là les matelots -du bord avaient laissé paisible dans les fonctions -qu'il remplissait si mal, devint la risée -de tout l'équipage. La pesante épigramme de -maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et -le surnom d'<i>Œil de la Nuit</i>, donné à l'infortuné -improvisateur, alla plus d'une fois lui -rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Quand le chef se trouva amarré dans la -hune, les matelots assis devant sur le guindeau, -se mirent à causer avec une indifférence -apparente, de tout autre chose que -de l'événement qui seul aurait dû les occuper, -comme ils font presque toujours lorsqu'ils -sont mécontens de quelque chose et -disposés à se mutiner pour ce qui ne les -regarde pas.</p> - -<p class="attr">(Page 124.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Syllogisme du capitaine;—les vivres coupés;—mutinerie;—punition;—l'équipage -pris par la famine.</p> - - -<p>«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, -en me voyant monter sur le pont le -lendemain matin à huit heures, eh bien; en -voilà bien d'une autre maintenant!</p> - -<p>—Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, -sans penser encore au coup de tête -que m'avait annoncé, la veille, notre cuisinier -littérateur?</p> - -<p>—Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre -chef ne veut plus travailler, et qu'il vient de me -donner sa démission… Concevez-vous celle-là?</p> - -<p>—Bah! c'est un fou qu'on peut ramener à -la raison avec quelques représentations décisives.</p> - -<p>—Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami?</p> - -<p>—Ma foi! à votre place, je le ferais venir -pour lui rappeler son devoir, et l'engager à -reprendre tranquillement sa besogne, en lui -parlant avec douceur et avec calme.</p> - -<p>—C'est aussi ce que j'avais envie de faire, -et je suis bien aise de me rencontrer avec vous -dans une circonstance où je suis disposé à me -montrer plutôt bon diable que juge inexorable. -Vous allez voir comment je vais m'y -prendre, et ensuite vous me direz franchement -si vous êtes content de moi… Mousse, va-t'en -m'appeler le chef, et dis-lui de venir me parler.»</p> - -<p>Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle -et le conduisit devant le capitaine.</p> - -<p>Celui-ci commença par donner d'abord ce -qu'il appelait <i>un poil</i>, au chef récalcitrant qui -l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait -pour maintenir son supérieur dans les bornes -de la modération qu'il s'était prescrite; puis -après n'avoir obtenu aucune réponse satisfaisante -de la part du coupable, il lui demanda: -«Voulez-vous travailler décidément, ou aimez-vous -mieux ne rien faire à bord?</p> - -<p>—Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime -mieux ne rien faire.</p> - -<p>—Comme il vous plaira, mais écoutez bien -le raisonnement que je vais vous poser:</p> - -<p>»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, -et moyennant cette condition, je me -suis engagé à vous nourrir et à vous payer. -C'est donc pour votre travail seul que je vous -nourris et que je vous paie: or, dès l'instant -où vous croyez ne me devoir plus aucun service, -je ne vous dois plus ni rétribution ni -vivres; car il serait aussi injuste que vous me -forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, -qu'il serait injuste que je vous contraignisse -à travailler sans vous nourrir et sans vous -payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez -plus travailler, je cesse de vous devoir des vivres, -et en conséquence, dès aujourd'hui, vous -cesserez de recevoir votre nourriture à bord, -jusqu'au jour où il vous plaira de reprendre -votre service de mauvais gargotier… Ce raisonnement -est logique, n'est-ce pas? Cette -logique vous va-t-elle?</p> - -<p>—Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le -syllogisme, et je vais mourir logiquement de -faim… O tyrannie maritime!</p> - -<p>—Un moment, j'ai une autre chose à vous -dire. Tous mes gens sont embarqués ici à la -condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils -travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. -Or, si tout en vous laissant mourir de -faim, vous jasez un peu trop haut, je vous rappellerai, -en vous frottant les oreilles un peu -durement, qu'il ne vous suffira pas d'être dans -votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il -faut encore que vous restiez dans le mien, en -respectant mon autorité… Ce raisonnement -vous va-t-il encore?…</p> - -<p>—Aussi bien que l'autre, capitaine… Je -jeûnerai et je ne parlerai pas.</p> - -<p>—C'est ce que vous aurez de mieux à faire; -car il serait imprudent de vous exposer à me -rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement -le logement, et qu'avec cette <i>poigne-là</i> -et l'eau qui passe le long du bord, je puis économiser -les frais du domicile que je vous accorde -encore par pitié… Allez! j'aime les gens -qui ont de la résolution, et je vous reconnais -pour un bon <i>bigre</i>, si pendant quatre jours seulement -vous observez le régime que vous m'avez -forcé à vous prescrire…</p> - -<p>—Eh bien, voisin, me dit Lanclume après -avoir expédié l'insurgé sur l'avant avec sa logique -diététique, êtes-vous satisfait de ma manière -de raisonner et de la modération de ma conduite?</p> - -<p>—Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera -maintenant notre cuisine?</p> - -<p>—Et par cent dieux! les deux grosses négresses -de notre passagère qui, hier, m'a paru -s'apitoyer si sentimentalement sur la correction -gastronomique que j'ai été obligé d'infliger -à ce jeûneur. Convenez que je suis doué d'une -fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une -marmite de soupe, la veille du jour où il lui -prend fantaisie de rester toute la traversée sans -manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept -jours de vivres dans l'estomac.»</p> - -<p>La démission de notre chef fut bien loin d'avoir -sur notre table l'influence nuisible que je -redoutais pour moi et les autres passagers. Dès -que la cuisine se trouva privée des services de -M. Gustave, et que toutes les mains purent en -quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire devint -meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ. -Toutes les provisions étaient excellentes, -et la gaucherie du maladroit était parvenue à -nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur -de passer entre ses doigts. Les deux négresses -de la comtesse s'employaient au déjeûner -et au dîner, avec un zèle que soutenaient -sans doute les ordres de leur maîtresse. Les -matelots qui tous sont un peu fricoteurs et -galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir -leur aide à nos noires <i>cordons-bleus</i>. Jamais -nous n'avions mieux mangé enfin que depuis -qu'il avait pris fantaisie à notre cuisinier en -chef de jeûner pour son propre compte, après -nous avoir fait faire abstinence si long-temps -pour s'exercer la main.</p> - -<p>Mais cette continence absolue, que le capitaine -avait cru faire observer sévèrement au -jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine, -ne tarda pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. -Bien que le chef n'eût plus de ration à la cambuse, -il trouvait dans la commisération des matelots -qui, jusque-là, s'étaient le plus moqués -de lui, un moyen d'échapper à la rigueur du -régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout -semblait verser sur lui la manne céleste dont, -pendant le jour, il se voyait condamné à être -privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que -les deux négresses, interprétant ou devinant -sans doute les intentions de leur maîtresse, -avaient fait passer des vivres dans la place assiégée -par le capitaine. Cette circonstance ne -put long-temps échapper à la surveillance de -Lanclume.</p> - -<p>«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en -s'adressant à son équipage, et si je connaissais -les insubordonnés qui osent manquer à la discipline -en lui faisant passer des munitions, ils -auraient affaire à moi.»</p> - -<p>Personne ne répondit. La comtesse, qui se -trouvait sur le pont, rougit en se pinçant les -lèvres et en jetant un regard de dépit sur le -capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit -une tempête.</p> - -<p>«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit -bonhomme qui semblait déjà avoir deviné -l'impression qu'avait dû faire sur son maître le -regard dédaigneux de la comtesse, va me chercher -en bas une bouteille vide et mon fusil à -deux coups!»</p> - -<p>Le mousse saute dans la chambre, et, au -bout d'une minute, revient sur le pont avec la -bouteille vide, le fusil à deux coups et une -poire à poudre. Il attend le nouvel ordre qui -doit lui être donné.</p> - -<p>«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer -cette bouteille sur le bout de la vergue -de misaine au vent.»</p> - -<p>Le mousse s'élance comme un écureuil sur -les enfléchures de l'avant, grimpe dans la -hune, court le long de la vergue, et amarre la -bouteille à l'extrémité du boute-hors de bonnette -basse de misaine.</p> - -<p>Pendant ce temps, le capitaine a chargé son -fusil à deux coups, en laissant tomber une petite -balle au fond de chacun des canons.</p> - -<p>Nous nous demandons tous, avec une certaine -anxiété, ce qu'il va faire, et ce que nous -allons voir.</p> - -<p>La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant -autant peut-être la détonation du fusil -que l'aspect de la figure que faisait en ce moment -le capitaine, était descendue se cacher dans sa -chambre. Lanclume, en la voyant disparaître, -se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait -dire: Encore une nouvelle bégueulerie!…</p> - -<p>M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant, -en se mêlant, pour faire la conversation, -au groupe ambulant que formaient les matelots -en allant et venant du milieu du navire au mât -de misaine, et du mât de misaine au milieu -du navire. Le drôle, même en ce moment, me -paraissait haranguer l'équipage avec assez d'insolence -et de bravacherie.</p> - -<p>Le capitaine, que je n'avais pas perdu un -seul instant de vue depuis l'arrivée de son artillerie -et de sa munition de guerre sur le pont, -ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, -et nous dit après cette petite expérience: -«La poudre est bonne, et le coup-d'œil n'est -pas encore trop mauvais.»</p> - -<p>Il restait un autre coup à tirer; c'était ce -coup-là qui m'inquiétait. Notre tireur en avait -trouvé l'emploi…</p> - -<p>Le fusil se couche de nouveau sur sa main -gauche, le bout du canon se dirige sur le -groupe des matelots de l'avant, et dans cette -position, sans quitter l'œil de dessus le point -de mire, le chasseur s'écrie:</p> - -<p>«Cuisinier, attention, c'est vous que je -vise; si vous faites un pas pour aller ailleurs -qu'ici, je tire… Ici, à moi, coquin; ici, ou je -te casse aussi le gouleau!»</p> - -<p>Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, -composaient l'auditoire du jeune harangueur, -s'éloignent à l'instant de lui pour échapper -au danger des éclaboussures du coup qui -le menace. Le malheureux cuisinier, redoutant, -s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille -qu'il a vu voler en éclats, tremble, grelotte de -peur; c'est tout ce qu'il ose faire, pendant que -son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à -l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse…»</p> - -<p>Vous avez entendu parler sans doute de la -couleuvre qui, la gueule béante, fixant ses yeux -étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer, -voit, sans faire un seul mouvement, le reptile -qu'elle convoite se roidir, se contorsionner en -cédant à la puissance magnétique qui l'entraîne -sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, -la couleuvre c'était le fusil du capitaine, et le -crapaud magnétisé l'infortuné cuisinier… Il -avançait par peur, s'arrêtait un instant après -en baissant la tête et en balbutiant, et puis -faisait un demi-pas vers le redoutable canon, -s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions… -enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas -de son redoutable magnétiseur.</p> - -<p>«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de -moi? capitaine, s'écrie-t-il alors de ce ton piteux -que donne la frayeur.</p> - -<p>—Montez dans la grand' hune, lui répond -Lanclume, dans un instant j'y serai avec vous…»</p> - -<p>Le patient grimpe sans se faire prier, et -grimpe même cette fois avec l'agilité d'un gabier. -Il s'éloignait du terrible fusil qui venait -de lui faire faire si vite le si pénible trajet de -l'avant à l'arrière du navire.</p> - -<p>Lanclume se disposait à tenir parole à Gustave; -mais avant de le rejoindre là-haut, comme -il le lui avait promis, il avait jugé à propos de -se munir de deux ou de trois brasses d'une forte -ligne de lock. Il grimpe à son tour dans la hune; -le condamné y était déjà rendu, tout résigné à -subir le sort qu'on lui préparait et qu'il ignorait -encore. Le capitaine, maître de son homme sur -un théâtre qui lui était aussi familier qu'il était -nouveau pour le patient, s'empare du jeune -mutin qui se tient à peine sur ses jambes ébranlées -par le roulis, et il vous l'amarre dans les -haubans du grand perroquet, le nez au vent -et le dos tourné du côté du mât de hune.</p> - -<p>«Maintenant, dit le capitaine en descendant, -ceux qui voudront lui donner à manger -et à boire, auront la complaisance de s'adresser -auparavant à moi ou à l'officier de quart.»</p> - -<p>L'équipage, pendant toute cette scène, avait -gardé l'attitude la plus passive, ne riant pas, -ne jasant pas, ayant l'air enfin de n'approuver -ni de blâmer ce qui venait de se passer sous ses -yeux. Quand le chef se trouva garrotté dans la -hune, les matelots assis devant sur le guindeau, -se mirent à causer entre eux, avec une indifférence -apparente, de tout autre chose que de -l'événement qui seul aurait dû les occuper, -comme ils font presque toujours lorsqu'ils sont -mécontens de quelque chose, et disposés à se -mutiner pour ce qui ne les regarde pas.</p> - -<p>Quelque peu habitué que je fusse encore à -lire sur la physionomie de ces hommes si nouveaux -pour moi, je ne pus m'empêcher de voir -dans leur contenance et leurs manières, certain -indice de mécontentement et de taquinerie qui -m'inquiéta un peu, avec la connaissance que -je commençais à avoir du caractère de notre -capitaine. Tous les marins, qui jusque-là s'étaient -si impitoyablement moqués du maladroit -et imprudent cuisinier, se mirent à le plaindre -et à prendre son parti contre la première autorité -du bord, du moment où ils virent la -victime du capitaine, dans ce même cuisinier -qu'ils avaient sacrifié si long-temps et si souvent -à leurs grossières plaisanteries et à leurs -mauvais traitemens; c'était enfin par eux, par -eux seuls qu'ils auraient voulu que le malheureux -souffrît; mais dès l'instant où le capitaine -se mettait en tête de punir l'individu dont il -leur avait plu de se faire un jouet et un souffre-douleur, -ils croyaient probablement leur honneur -engagé à prendre la défense de l'opprimé -et de leur bouffon. C'était un de leurs droits -exclusifs que le capitaine avait usurpé; c'était -sur un de leurs passe-temps enfin qu'il avait -osé porter la main.</p> - -<p>Lanclume, malgré le tact si sûr qu'il croyait -toujours posséder, même après son aventure -avec Gustave, en fait de divination physiognomonique, -ne sut pas démêler sur la figure de -ses gens, les mauvaises intentions qu'ils se disposaient -à faire éclater à la première occasion… -Ce fut le second du bâtiment qui fut obligé de -lui révéler la résistance inattendue qu'il avait -rencontrée dans l'équipage, vers la fin du soir, -à propos d'une manœuvre qu'il avait ordonnée.</p> - -<p>«Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois -vous prévenir que l'équipage montre la plus -mauvaise volonté pour le travail du bord.</p> - -<p>—Et comment savez-vous cela?</p> - -<p>—Tout-à-l'heure, ayant commandé de brasser -tribord devant, les gens de quart m'ont -répondu qu'ils n'obéiraient pas tant que cet -animal-là, le cuisinier, serait amarré dans la -grand' hune.</p> - -<p>—Et le maître, qu'a-t-il dit?</p> - -<p>—Pas le mot: il est d'accord avec les cabaleurs.</p> - -<p>—Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu -quel parti prendre… On pourrait bien provisoirement -faire sauter une ou deux cervelles -pour mettre le reste à la raison… Mais ce serait -là un moyen un peu violent, et aujourd'hui je -ne me sens pas d'humeur à faire le crâne. Si -c'étaient cependant de vaillans matelots comme -j'en ai connus, je ne dis pas… on pourrait -bien peut-être s'escrimer contre eux; mais -en vérité les canaillons que nous avons là, à -commencer par leur failli-gars de maître d'équipage, -n'en valent pas la peine… Oh! non, -plus je les regarde et plus je cherche parmi -eux, il n'y en a pas un, dans toute cette <i>canaillasse</i>-là, -qui vaille décidément le coup de fusil…</p> - -<p>—Ce n'est pas l'embarras, capitaine, si -vous le désiriez, vous, moi et le lieutenant, à -grands coups de trique, nous leur donnerions -de la bonne volonté que de reste… Et si je n'en -ai pas déjà rossé deux ou trois, quand ils m'ont -refusé la manœuvre, c'est que je craignais d'interrompre -la société d'arrière: vous étiez alors -à causer avec les passagers.</p> - -<p>—Des coups de trique! non pas, il nous -faut quelque chose de plus risible, un châtiment -plus grotesque pour des révoltés de cette -espèce… Attendez, ils mangent beaucoup, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Comme des ogres, et paresseux comme -des filles de joie! une heure et demie tous -les jours à avaler leur soupe et une livre de -biscuit.</p> - -<p>—En ce cas: oui, c'est cela! Avertissez-les -que dès aujourd'hui ils ne mangeront plus.</p> - -<p>—Ça suffit, capitaine.»</p> - -<p>Le second se mit à crier aussitôt, en s'adressant -à l'équipage:</p> - -<p>«Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre -porte que personne ne mangera plus à -bord, et qu'il faudra, par conséquent, se brosser -le ventre. La boisson est aussi comprise -dans l'ordre que j'ai l'honneur de vous donner.»</p> - -<p>L'équipage reçut cet avis sans bouger, sans -prononcer un seul mot. On aurait pu penser, -à son air de résignation, qu'il s'attendait depuis -long-temps à être mis à ce régime sévère -que déjà, au surplus, il avait vu imposer au -cuisinier.</p> - -<p>«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il -n'y aura pas moyen de frauder la marchandise -et de me mettre dedans, en faisant passer des -vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse -dans mes mains, et s'ils veulent manger -sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me -passent préalablement sur le corps, et je leur -donnerai assez d'ouvrage à faire pour y parvenir… -Attendons tranquillement la fin de -tout ceci… Je ne suis pas fâché, au reste, pendant -qu'il fait beau temps et que le navire se -manœuvre et se gouverne tout seul, de savoir -jusqu'où peut aller leur résolution, et combien -de temps des carognes d'hommes de cette espèce -pourront vivre sans manger… C'est une expérience -que je suis bien aise de faire sur ces -lurons-là particulièrement… Mais ils sont bien -heureux de m'avoir pris dans un de mes bons -momens… Sans cela, il y aurait eu déjà plus -d'une vilaine figure de cassée à bord, et plus -d'une laide grimace de faite… Vous, second, -prenez la barre; le lieutenant vous remplacera -à la roue du gouvernail quand vous serez fatigué, -et moi je succéderai au lieutenant… Les -deux officiers qui ne seront pas de barre d'après -ce nouveau règlement de service, manœuvreront -le navire quand il faudra… Trois hommes -d'équipage pour un bâtiment de trois -cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espère: -c'est un homme pour cent tonneaux…»</p> - -<p>Lanclume était, en effet, dans un de ses -bons momens, comme il le disait: il continuait -à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous, -comme à l'ordinaire, laissant bouder et jeûner -son équipage, sans paraître attacher la moindre -importance à la mutinerie de tout ce -monde… La soirée était assez belle; la brise -qui nous poussait, vent arrière, était douce et -régulière, et la nuit que nos trois officiers se -disposaient à passer sur le pont, s'annonçait -enfin sous de favorables auspices… C'est le dénouement -de cette affaire que je redoutais le -plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, -se faire attendre long-temps.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton vœu -des cinq cents diables?</p> - -<p class="attr">(Page 141.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Apparences de mauvais temps;—l'ouragan;—le coup de -cape;—il faut laisser arriver;—soumission de l'équipage -mutiné;—le vœu à la Sainte-Vierge;—un passager -de moins.</p> - - -<p>Le baromètre placé dans la grand' chambre -variait cependant depuis quelques heures, en -nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile -et les secousses pour ainsi dire intermittentes -de son aiguille, la tendance qu'il avait à -atteindre les points les plus bas de son échelle -circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres -qui venaient d'éclater à bord, ne put voir, -sans une inquiétude nouvelle, cet indice d'un -coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là -n'avait cessé de favoriser notre route sur la -mer la plus belle qu'on pût désirer, nous abandonna -subitement, pour livrer pendant quelque -temps le navire au calme plat le plus -profond. Bientôt à l'immobilité complète que -nous éprouvions, succéda un léger roulis occasionné -par une lame sourde qui venait de s'élever -dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant -mollement sur leurs vergues devenues immobiles, -commencèrent alors à battre, par intervalles -égaux, la mâture fatiguée, mais à la -battre avec un bruit pareil à celui d'une détonation -lointaine, régulière, sinistre. Le ciel, -encore assez dégagé à notre zénith, s'était -chargé peu à peu sur toutes les parties de l'horizon, -de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient -progressivement, en se rapprochant de -nous, et en formant entre elles une voûte de -brume sous laquelle elles semblaient vouloir -emprisonner le bâtiment dans le petit espace -qu'il occupait sur l'immensité de l'onde. La -mer émue, troublée et se soulevant sous le poids -de la longue houle qui la laissait encore lisse -à sa surface, ne déferlait pas sur les flancs du -navire; mais les chaudes bouffées que nous -envoyait, de temps en temps, un vent dont il -nous était impossible de deviner ou de saisir la -direction, venaient rider, par momens, le dos -des vagues qui se gonflaient autour de nous, et -alors ces folles risées, en sifflant sur la crête des -lames naissantes, nous couvraient de <i>poudrin</i>, -de ces innombrables molécules d'eau qu'elles -enlevaient en frôlant la cime des flots.</p> - -<p>Ces présages de mauvais temps étaient trop -certains, pour que nous pussions nous abuser -sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les -intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion -soudaine et fugitive des risées, étaient -accompagnés d'une sensation si pénible pour -nous; ce repos momentané était d'ailleurs si -lourd, si difficile à supporter; l'air que nous -respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre -état de malaise et d'irritation seul, nous eussions -pu deviner la tempête qui couvait dans -l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà -soulevée contre le navire. Les animaux même -que nous avions à bord, soumis à l'influence -de la cause physique dont nous éprouvions l'effet, -laissaient échapper des gémissemens plaintifs -que jamais encore je ne leur avais entendu -pousser depuis notre départ. Cette circonstance -nouvelle pour moi me fut, du reste, révélée -comme un fait assez ordinaire à bord, par -le petit mousse qui, chargé de la nourriture -des volailles et des moutons, vint me dire: -«Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; -les moutons <i>parlent</i>, et les poules ne veulent -plus manger.»</p> - -<p>Le second et le lieutenant, les seuls hommes -qui fussent restés dociles à la voix du capitaine, -étaient tous deux sur le pont: l'un -même tenait la roue du gouvernail; l'autre se -promenait avec moi, attendant l'événement. -Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient -couchés, emportant sans doute avec -eux, dans leur cabane, la peur que leur inspirait -déjà le mauvais temps qui se préparait… -Le plus morne silence régnait partout, entre -les passagers effrayés, entre les matelots réfugiés -dans leur logement, et entre nous qui -étions restés sur le gaillard d'arrière.</p> - -<p>Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après -avoir pendant une minute levé la tête, examiné, -flairé l'apparence du temps et promené -ses regards soucieux sur le ciel qu'il maudissait -peut-être intérieurement, tout-à-coup le -capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux -officiers:</p> - -<p>«Le navire ne gouverne plus, amarrons -la barre. Le temps menace; il est bon de serrer -nos voiles avant la nuit, pour nous tenir -sous le grand hunier seulement… Allons, messieurs, -à nous trois. Amenons et carguons tout -ce fatras-là: nous monterons le serrer après.</p> - -<p>—Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous -être bon à quelque chose, disposez de moi: -je connais un peu les manœuvres, et…</p> - -<p>—Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon, -vous. Vous resterez sur le pont pour nous -larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui -ne <i>s'est pas encore révolté</i>, nous donnera la -main. Allons, messieurs, à la besogne et en -double. A la guerre comme à la guerre!»</p> - -<p>En montant dans la grand' hune, le capitaine -jeta un œil de dédain sur le cuisinier, -qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air -de lui accorder grâce, il le détacha lui-même -des haubans contre lesquels il était encore si -fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu -peux à présent rejoindre les autres, sans que -j'aie à craindre qu'ils te fassent passer des vivres: -ils commencent eux-mêmes à crever de -faim.»</p> - -<p>En une heure et demie ou deux heures tout -au plus de travail et d'efforts, neuf à dix grosses -voiles furent amenées, carguées et serrées -par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement -de la nuit que son grand hunier, -avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait -déjà.</p> - -<p>Cette nuit devait être terrible: le vent hurla -jusqu'à dix heures avec une violence telle que -nous pouvions à peine nous entendre sur le -pont à deux pas les uns des autres. La lame à -chaque instant balayait le milieu du bâtiment, -en entrant par la joue et en sortant par l'arrière, -avec un fracas épouvantable.</p> - -<p>Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce -n'était plus du vent qui tombait sur notre pauvre -navire à demi-submergé, mais bien plutôt -de l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans -le commencement de la tempête avait été monstrueuse, -effroyable, cessa, dans la plus grande -force des grains dont nous étions assaillis, d'être -aussi grosse qu'elle nous l'avait paru d'abord: -la pression incalculable de l'ouragan, -en comprimant la surface blanchissante des -eaux, empêchait la moindre vague de se former, -et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui -nous environnaient, un désert de neige s'abaissant -avec nous sous le poids immense des -élémens confondus et de toute la nature bouleversée… -Au milieu de cette scène d'effroi et -de destruction, un homme seul m'apparaissait -comme un être surnaturel, luttant contre le -ciel irrité et contre la tempête déchaînée sur -sa tête: cet homme, c'était le capitaine, se -tenant nu-pieds, le front découvert, sur le -gaillard d'arrière. Le second et le lieutenant -s'étaient amarrés sur les haubans de l'arrière, -pour ne pas être enlevés par les coups de mer, -l'ouragan ou la foudre; et lorsque, plus tard, -dans l'intervalle des grains, les lames, venant -à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, -notre drôme et nos embarcations, lui seul était -resté encore sur le débris de son pont ainsi -rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la -tempête qui menaçait de l'engloutir avec les -restes de son malheureux navire.</p> - -<p>Notre trois-mâts, quoique très solide et doué -de bonnes qualités, était un peu faible de côté: -à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord -de dessous le vent disparaissait dans la lame -jusqu'à la moitié des panneaux. Le second -m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant -ses deux mains sur mon oreille: «Nous ne -pourrons pas tenir long-temps en cape; la mer -nous mange et la barque s'ouvrira…» A minuit, -le grand hunier, sous lequel nous capéyions, -fut enlevé… «Capitaine, capitaine, hurlèrent -alors les deux officiers, il faut laisser arriver; -il faut fuir devant le temps, ou nous sommes -perdus!</p> - -<p>—Eh bien, nous allons laisser arriver, dit -froidement le capitaine: sautez sur la drisse -du petit foc; moi je vais prendre la barre.</p> - -<p>—Je cours appeler l'équipage, répondit le -second.</p> - -<p>—Non, non, nous seuls, cria l'inflexible -capitaine; l'équipage ne travaillera que lorsqu'il -m'aura demandé pardon… A la drisse du -petit foc!</p> - -<p>—Mais nous risquons de sombrer si nous -n'arrivons pas et si nous manquons de monde…</p> - -<p>—Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là… -Hissez le petit foc! hissez le petit foc!»</p> - -<p>Au moment où ces trois hommes seuls allaient -tenter cette dangereuse arrivée, cette -manœuvre d'où dépendait le salut du bâtiment, -notre salut à tous, une lame épouvantable -se dressa par le travers du navire, comme -pour l'engloutir: je crus toucher à mon dernier -instant; mais en ce moment même une -femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée -à l'entrée du capot, avait tout entendu en palpitant -de terreur, s'échappe, court sur le pont -et sous la lame qui va déferler, se précipite -devant, et disparaît dans le logement de l'équipage. -Cette femme supplie, au nom du ciel, -au nom de leurs familles, au nom d'eux-mêmes, -les matelots interdits, de monter, d'aider leur -capitaine et de sauver le bâtiment. Ces hommes -mutinés et pusillanimes, que l'indiscipline -ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus -fort du péril, se sentent ébranlés à la voix -d'une faible femme: l'obéissance qu'ils ont refusée -à leur chef, ils l'accordent à cette femme. -Tous remontent sur le pont; la passagère les -guide vers leur capitaine, encore indigné de -leur conduite; et le maître d'équipage, interprète -du repentir de tous les autres, implore -le pardon de leur chef, qui se contente de leur -crier:</p> - -<p>«A vos postes, mateluches; je vous méprise -comme la boue de mes souliers et je vous -absous.»</p> - -<p>Les matelots courent devant; mais ils n'exécutent -pas encore la manœuvre que le second -et le lieutenant ont commencée.</p> - -<p>«Que font-ils donc devant?» se demande le -capitaine.</p> - -<p>Le second passe derrière, et vient prévenir -Lanclume que l'équipage, avant de hisser le -petit foc, demande le temps de faire un vœu à -la sainte Vierge.</p> - -<p>«Un vœu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, -ça, un vœu? demande Lanclume, en braillant -comme un possédé dans son porte-voix.</p> - -<p>—Ils disent, répond le second en prolongeant -ses deux mains en porte-voix sur sa bouche, -ils disent qu'ils font un vœu parce que -nous sommes partis un vendredi, et que le -navire se trouve en danger.»</p> - -<p>Pendant deux ou trois minutes le capitaine -se mangea l'âme, en voyant le navire venir en -travers à la lame furieuse qui menaçait de nous -engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes -de l'avant de hisser le petit foc pour nous -faire abattre tout-à-fait et nous permettre de -fuir enfin devant le temps… Transporté de rage -au bout de ces longues minutes d'impatience -et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix, -et d'une voix qui domine un instant le -bruit de la tempête, il se met à crier:</p> - -<p>«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton -vœu des cinq cents diables?</p> - -<p>—Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant -tous à la fois, les gens de l'équipage.</p> - -<p>—Hisse donc le petit foc! hisse!… La barre -au vent! la barre au vent!…»</p> - -<p>Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables -montagnes d'eau, roulent l'une sur l'autre -en ce moment, avec un mugissement pareil -au bruit de la foudre; elles se dressent en -voûte, par notre travers, à la hauteur de nos -hunes: elles vont fondre sur nous… Elles tombent, -s'écroulent… Je ne vis plus rien, je n'entendis -plus rien… et me crus au fond de -la mer… Et, un instant après ce terrible -vertige de peur, je crus sentir sous mes pieds -le bâtiment lancé vers le ciel, et glisser, avec la -vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade… -Les deux lames menaçantes venaient -de passer sous notre quille, au lieu de déferler -sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à -cette effroyable impulsion, avait fait une abattée -pour faire vent arrière avec la tempête.</p> - -<p>Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné -nous poursuivit en hurlant, en amoncelant -sur notre pauvre navire, à moitié submergé, -les lames tourmentées, qui, à chaque -instant, semblaient vouloir tomber sur nous de -toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, -filant dix à onze nœuds à sec de voiles, ne se -relevait de l'abîme que nous présentait l'entre-deux -des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement -dans un autre abîme. Quinze -heures de suite, le capitaine, amarré dans les -haubans, la tête du côté du vent, cria aux -timoniers attentifs: <i>Tribord la barre, bâbord la -barre; la barre droite; défie tribord, défie bâbord -toute!</i> Un faux coup de barre aurait suffi peut-être -pour faire sombrer le navire: c'était l'arrière -qu'il fallait présenter à chaque lame pour -éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de -la surveillance du capitaine et de l'adresse des -timoniers. Situation cruelle, mortelle anxiété -à laquelle nulle autre torture morale ne peut -être comparée!</p> - -<p>La direction du vent, pendant cet accès de -délire des élémens, avait constamment varié, -et la tempête, comme disent les marins, avait -fait le tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan -nous poussait dans le sens de la route que -nous devions parcourir pour nous rapprocher -de notre destination. A trois heures du matin -nous passâmes le Tropique, la tempête en -poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour -nous par la fête à laquelle ce passage donne -lieu à bord de tous les bâtimens qui se rendent -aux Antilles, nous avait été signalé la veille par -une révolte; la nuit un ouragan s'était déclaré, -et le matin on trouva notre jeune créole, notre -bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, -où il avait été oublié pendant l'horreur -du danger commun… Le coup de vent venait -de le tuer…</p> - -<p>Cet événement n'étonna pas le capitaine: il -l'avait dès long-temps prévu; mais il parut l'affliger, -car cet homme avait un bon cœur qui -perçait à travers les défauts de son caractère, -et jusque dans la brusquerie de ses paroles ou -de ses actions. Dès que l'apparence moins menaçante -du temps lui permit de descendre dans -la chambre, il se rendit à la cabine du mort; -et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva -un billet que sa main défaillante s'était efforcée -de tracer au crayon… Lanclume, les larmes -aux yeux, lut avec la plus vive émotion les derniers -adieux que son malheureux passager avait -fait à la vie!…</p> - -<blockquote> -<p>«Capitaine,</p> - -<p>»Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé… -je ne devais pas passer le Tropique… -Je compte, en mourant, sur vous, pour que -mon corps repose, s'il est possible, sous la -terre natale… Partagez mes petites provisions -entre mes bons compagnons de voyage. -Tâchez de voir ma famille et de la consoler… -Adieu, mille fois adieu pour toujours!…»</p> -</blockquote> - -<p>Lanclume, après avoir lu, remonta sur le -pont sans proférer un seul mot; et quand la -tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres -que pour dire au charpentier:</p> - -<p>«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. -Il y a du sable à bord, vous mettrez son -corps dans le sable… On l'arrosera chaque -jour avec de l'eau-de-vie pour le conserver, -quand toute notre provision de liquide devrait -y passer…»</p> - -<p>Puis, se retournant vers moi, il ajouta:</p> - -<p>«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi -à son dernier moment; sa confiance ne sera pas -trompée… Il reposera sous la terre de la Dominique: -j'en donne ici ma parole d'honneur, et -cela est sacré comme la dernière volonté d'un -mourant…»</p> - -<p>Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement -rempli par le capitaine. A notre -arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il -fit, ce fut de s'acquitter lui-même du devoir -qu'il s'était publiquement imposé, en nous donnant -sa parole que notre ami reposerait sous le -sol natal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Je le tuerai en arrivant à terre.</p> - -<p class="attr">(Page 152.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Projet de vengeance;—confidence;—poésie;—la passagère -a fait un choix;—demi-aveu.</p> - - -<p>Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est -comme sur le champ de bataille, quand la cavalerie -et les caissons ont passé sur les cadavres -des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte -tous les souvenirs déchirans avec elle, et -ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir -de l'événement. A la mer, c'est l'eau que -l'on entend couler le long du bord, et le vent -que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent -au loin le souvenir des absens… Un -passager était là hier près de vous à table; il -causait le soir à vos côtés… la nuit, il dormait -la tête appuyée sur la cloison qui vous séparait -de lui: avec le premier souffle du matin l'âme -de votre compagnon de route s'est envolée, et -n'a laissé, dans son lit, qu'un corps inanimé -dont il faut bien vite vous débarrasser. Le capitaine -a dit: <i>Jetez le mort à la mer.</i> La mer a -reçu le mort, et le navire s'est éloigné, sans -s'arrêter un seul instant, dans sa rapide course, -au point où les flots ont recouvert, en murmurant, -la trace si fugitive du cercueil… Vos -yeux rêveurs, en se fixant sur le point où vous -avez vu disparaître pour toujours votre frère, -votre ami, votre compagnon, se sont perdus -bientôt dans l'immensité de l'onde… Et plus -rien, plus de vestiges du mort sur ce vaste -champ de tant de sépultures… Ah! n'est-ce pas -là l'image la plus désolante du néant et de l'oubli -de toutes choses?… Les ruisseaux de sang -qui coulent, dans les combats les plus mémorables, -des dallots du vaisseau vainqueur, ne -laissent pas même plus d'une ou de deux minutes, -une trace glorieuse sur la surface du muet -Océan qu'ils ont rougi, et les trophées de la -victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui -engloutissent tout et ne rendent plus rien.</p> - -<p>Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, -et que le ciel sembla sourire de nouveau à la -mer apaisée, on commença par réparer aussi -bien que possible les avaries que nous avions -éprouvées. Les matelots se mirent à l'ouvrage, -avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas -encore montrés, et je fus tout étonné de voir -régner la plus parfaite intelligence entre des -gens qui, quelques heures auparavant, avaient -été sur le point de se massacrer. Tous les sujets -de querelle et de division me parurent avoir -été emportés par le dernier souffle de l'ouragan, -et la tempête de la révolte avait disparu avec -cette autre tempête qui ne l'avait suivie que de -trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre -bâtiment était ravissant. Tous les effets qui -s'étaient trouvés mouillés par l'eau de la mer, -furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil -et à l'haleine de la brise caressante. On aurait -dit, à la bigarrure des objets et des effets dont -nous tapissions les bastingages, le dôme de la -chambre et le couronnement, un vaste bazar -de costumes et de toilettes. Le navire lui-même, -paré de ses voiles humides livrées au -premier souffle des vents alisés, semblait, à -chaque petit coup de tangage, secouer ses -ailes encore mouillées de pluie, et se préparer -à fendre de nouveau les airs plus purs et plus -doux… Tout le bâtiment était content, ravi, -heureux… C'est après une tempête effroyable -qu'il est doux de se sentir vivre, et de respirer -avec sécurité le premier moment de repos et -de calme que le ciel nous envoie…</p> - -<p>Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, -cette pomme de discorde jetée parmi nous au -milieu de la tempête, paraissait avoir accepté -avec reconnaissance les bienfaits de l'amnistie -générale accordée si généreusement par le capitaine… -Dès le matin, il s'était mis à réparer -les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée -par un coup de mer. A trois ou quatre heures -du soir, grâce à son activité et à son intelligence -toutes nouvelles, il nous servit un dîner -passable pour la première fois de sa vie. Lanclume, -satisfait de cette espèce d'amende honorable -et d'acte de contrition, envoya le petit -mousse porter une bouteille de vin à Gustave. -C'était la coupe de la réconciliation… Tout -paraissait désormais oublié, pacifié à bord. -Vers cinq heures du soir, on fit dîner l'équipage, -et il en avait besoin. Depuis deux jours -il n'avait pas mangé… Aussi fallait-il voir l'avidité -avec laquelle les jeûneurs se jetaient sur -les doubles rations que le capitaine avait ordonné -de leur distribuer! Des naufragés affamés -tombant tout-à-coup sur un splendide repas -de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés. -Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures -de rébellion, d'hostilité et de diète, rien ne -devait être aussi bon pour notre équipage amnistié, -qu'un festin de biscuit et de viande -salée, assaisonné par un raccommodement général.</p> - -<p>A la suite de tous ces événemens, je brûlais -du désir d'entretenir un peu notre cuisinier -insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de -savoir ce qu'il pensait du petit drame que son -entêtement avait trouvé moyen de ménager à -son imagination romanesque, et je lui demandai, -dès que je pus causer librement avec lui, -comment il se trouvait des émotions par lesquelles -il venait de passer.</p> - -<p>Il ne me répondit d'abord que par ces seuls -mots: «Je le tuerai, en arrivant à terre!</p> - -<p>—Mais qui tuerez-vous donc?</p> - -<p>—Lui, lui et toujours lui; il me faut son -cœur de tigre, palpitant dans ma main ricaneuse… -Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le cœur -de l'infâme qui se promène là, souriant à ses -forfaits.</p> - -<p>—Le capitaine?</p> - -<p>—Et qui donc, si ce n'est lui?</p> - -<p>—Et comment encore le tuerez-vous?</p> - -<p>—En l'appelant au jugement de Dieu, sur -le terrain où les pistolets sont de même calibre -et ont la même portée, sur le terrain où les -épées sont de la même longueur, et où tous les -hommes sont de même taille sociale, avec des -pistolets égaux et des épées égales.</p> - -<p>—Vous le tuerez donc au pistolet ou à -l'épée?</p> - -<p>—Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si -l'épée transperce?</p> - -<p>—Oui, mais vous avez vu comment il ajustait -une balle, ce luron-là!</p> - -<p>—En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, -et non du plomb dans la tête.</p> - -<p>—Je ne vous conseille pas d'avoir recours -à ce dernier moyen; il passait, dans la marine -militaire où il a servi, pour une des meilleures -et des plus redoutables lames.</p> - -<p>—Alors on prend deux pistolets; on en -charge un et on lui crie: Pair ou non; ta vie -ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères -rouges de sang, sur le nombre que tu -vas compter!</p> - -<p>—Belle chance! avec un diable comme -lui, qui gagne toujours à tous les jeux de hasard.</p> - -<p>—Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible -de le combattre à chances égales avec les armes -connues, je l'assassinerai; oui, je l'assassinerai, -moi!</p> - -<p>—Et l'on vous pendra ensuite.</p> - -<p>—Et quel mal y aurait-il donc pour la victime, -à être pendue après avoir vengé son honneur -dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais -bien savoir où serait le déshonneur, et vous -m'obligeriez sensiblement si vous pouviez vous-même -me le dire?</p> - -<p>—Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance, -mais dans l'assassinat, et l'opprobre -de la mort dans la lâcheté du crime.</p> - -<p>—Oui, la société, votre société de 1824, nous -radote encore cela dans toutes les petites écoles; -mais le lâche, selon moi, est celui qui opprime -le faible ou l'innocent.</p> - -<p>—Le lâche, selon tout le monde, est celui -qui, pouvant tirer satisfaction de l'insulte de -l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par derrière, -que d'exposer sa vie contre lui pour -chercher à se venger loyalement!</p> - -<p>—Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se -faire tuer pour punir l'infâme qui vous a foulé -sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me -dire que je me ferais tuer par lui en prenant le -pistolet ou l'épée, ou en jouant même ma vie à -pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec -ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à -l'existence qu'à une paire de savates usées… -La preuve, c'est que sans une circonstance, -oh oui, une circonstance venue toute bénite du -ciel pour moi, je me serais jeté à l'eau quand -le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais -l'idée de la vengeance et une autre idée plus -douce encore me sont venues, et je me suis -raccroché de nouveau à la vie, non par peur de -la mort, mais par besoin de haine, de sang… -et d'amour aussi…</p> - -<p>—Ah! diable!… d'amour!… Amour et -haine en même temps; il paraît que vous connaissez -l'art de concilier les contrastes…</p> - -<p>—Oui, je vous le dis et vous le répète: -haine éternelle pour lui et amour indéfini pour -elle!</p> - -<p>—Les poètes comme vous sont fort heureux; -ils ont toujours, pour les consoler dans leurs -plus grandes contrariétés, une <i>Elle</i> à adorer -ou à chanter, et un <i>Lui</i> à détester pour exalter -leurs passions et leur aider à passer le temps.</p> - -<p>—<i>Elle</i>, mon <i>Elle</i> à moi, a secouru le malheureux -dans sa misère, et le malheureux lui -restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien -tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est -désormais son domaine, sa propriété: mon -<i>futur</i> enfin est son esclave…</p> - -<p>—C'est donc une enchanteresse qui vous a -assisté dans votre malheur?</p> - -<p>—Vous avez pu en juger vous-même, et -dire si c'est une enchanteresse ou non?</p> - -<p>—De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?</p> - -<p>—D'Elle, d'Elle, à moi!</p> - -<p>—Et qui est-elle donc enfin votre Elle à -vous?</p> - -<p>—Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse, -puisqu'il faut décliner les titres, pour -vous faire comprendre les mots.</p> - -<p>—Pas possible!</p> - -<p>—Ah! pas possible!… Et qui donc m'a fait -passer des vivres pendant mes quatre ou cinq -jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main -m'a empêché un soir de me flanquer à l'eau, -de désespoir, si ce n'est sa main? Et quel sourire -de femme m'a fait aimer la vie sur le bord -de l'abîme, au milieu de toutes les tortures de -l'existence, si ce n'est son sourire? Oui, vivres -réconfortans, main secourable, sourire d'ange, -je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je -lui dois, en hommages, en respect, en ivresse, -en constance et en poésie surtout, oh! en poésie… -J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle!</p> - -<p>—Peste, comme vous y allez! Vous avez -déjà lâché le madrigal pour la comtesse?</p> - -<p>—Et pour qui donc voulez-vous que la muse -ait chanté, si ce n'est pour la comtesse? pour -le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! -je n'aurais pu contre lui employer que le blasphème -et l'anathème… Il me faut d'autres sujets, -à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour: -c'est mon lot dans ce monde d'illusion… -Mais vous m'avez demandé si c'était un madrigal -que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai -que le terme de <i>madrigal</i> est tout-à-fait impropre; -il n'y a plus de ça aujourd'hui; nous ne -connaissons que le vers qui pleure, caresse ou -foudroie; le vers nature, le chant du poète, la -langue du barde aussi; oui, du barde: car j'ai -été barde pour la femme qui console… Tenez, -vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: -le moment où j'ai fait mes vers est celui qui a -suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de -m'attacher si ignominieusement dans la grand' -hune… J'aurais dû alors faire tomber sur sa -tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur -le pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma -poitrine… Eh bien, non; je n'ai su chanter, la -tête tournée au vent du nord et les bras brisés -par de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, -reconnaissance, et que reconnaissance -et amour…</p> - -<p>—Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez -pas, dans le fait, trop mal placé: à cinquante -pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, -et à cette hauteur, un poète ne se sent -pas inspiré, c'est qu'il ne le sera jamais. Je -gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir -furieusement de votre situation…</p> - -<p>—Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur -du soir m'a ensuite empêché de continuer. -Quatre couplets, c'est peu de chose; mais -vu la position…</p> - -<p>—C'est donc une chanson que vous avez -faite?</p> - -<p>—Eh non, mille fois non… Nous disons -couplets, dans la nouvelle école, pour toute -espèce de coupures dans les vers. Un couplet, -c'est ce que vous appeliez, avant la connaissance -de toute poésie, morceau, strophes, je -crois; stances, huitains, que sais-je même!</p> - -<p>—Je serais curieux de voir vos couplets.</p> - -<p>—Vous les verrez.</p> - -<p>—Quand ils seront écrits?</p> - -<p>—Ils sont écrits.</p> - -<p>—Ah, pardieu! vous devriez bien me faire -le plaisir…</p> - -<p>—Le plaisir est fait; les voilà… Allez les -lire, sans faire semblant de rien, à la chandelle; -c'est à la lueur des flambeaux ou de la foudre -qu'il faudrait que cela fût lu… Et quand vous -aurez vu, lu et pensé ce que vous aurez à penser, -vous me remettrez le papier, en me disant -comment vous les aurez trouvés, ces vers… Je -vous attends, vous et le jugement que vous en -aurez porté.»</p> - -<p>Je pris le brouillon du chef pour aller le -lire à la lueur de l'habitacle, le seul feu qui -fût allumé à bord à cette heure, mais je n'avais -pas fait deux pas pour me rendre derrière, -que l'auteur, me saisissant par le bras, m'arrêta -tout court pour me faire observer, avant -que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter -de l'inattendu et du pittoresque dans ses couplets, -en entremêlant des allusions maritimes -aux images de la plus haute inspiration.</p> - -<p>«La poésie et la marine sont sœurs, ajoute-t-il, -depuis que nous avons remis les choses à -leur place dans la littérature: la mer et les -cieux, d'où découle toute harmonie, se touchent; -je ne les ai pas séparés: mais au surplus, -comme les termes de marine ne vous sont -guère plus familiers qu'à moi, qui les ai employés -pour la première fois, je vous préviens -que vous les reconnaîtrez à la raie que j'ai eu -la précaution de faire sous chacun d'eux, en -couchant mes idées sur le papier: tous les -mots du métier vous les trouverez soulignés…</p> - -<p>—Très bien; je tiendrai compte des commentaires -et de la note…</p> - -<p>—Et puis je vous ferai observer aussi qu'il -ne faut pas vous effrayer de l'expression <i>neigeux -de sable</i>, que j'ai employée pour peindre -la blancheur du sable du désert; ceux en Arabie, -m'a-t-on assuré…</p> - -<p>—Mais permettez-moi donc de lire d'abord, -après vous m'expliquerez ce que je n'aurai pas -bien compris… Tenez, voilà justement le timonier -qui est seul devant l'habitacle; tous les -importuns et les curieux sont allés se coucher; -c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'œil -sur vos vers.»</p> - -<p>Je courus tout de suite à l'habitacle, et aussi -vite que je le pus cette fois, pour ne pas être -arrêté de nouveau par les observations préparatoires -du poète. J'ouvris, à la clarté vacillante -de la lumière qui éclairait la boussole, le -mystérieux papier, et je lus, en me tenant du -mieux possible au roulis, accroupi auprès du -timonier, qui me regardait avec indifférence -en continuant à faire tourner sa zone:</p> - - -<p class="c gap">A Elle! A Elle! A Elle!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O! qui pourra dans ton cœur, femme,</div> -<div class="verse"><i>Mouiller l'ancre</i> des passions,</div> -<div class="verse">Et <i>crocher</i> son âme à ton âme</div> -<div class="verse">Du <i>grappin</i> des tentations!</div> -<div class="verse">Dans le <i>calme plat</i> de l'orage</div> -<div class="verse">Ton œil seul guide mon esquif;</div> -<div class="verse">C'est vers toi que ma <i>barque nage</i>,</div> -<div class="verse">En <i>gouvernant</i> sur ton œil vif!</div> - -<div class="verse stanza">Sur ton front Dieu jeta l'étoile</div> -<div class="verse">De poésie, et déjà j'ai</div> -<div class="verse">A tes yeux <i>déferlé</i> la voile</div> -<div class="verse">Dont mon amour s'est ombragé.</div> -<div class="verse">Ange, myte, gnome ou sylphide</div> -<div class="verse">Qu'importe! Voici venir l'ins-</div> -<div class="verse">tant où ta paupière limpide</div> -<div class="verse">Comprendra mon regard de Linx.</div> - -<div class="verse stanza">Au désert blanc, neigeux de sable,</div> -<div class="verse">Où la tente se plante, moi,</div> -<div class="verse">Je voyage, chameau minable,</div> -<div class="verse">Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi.</div> -<div class="verse">Je boirai dans ton puits de grâces;</div> -<div class="verse">Oui, je boirai, je boirai tant,</div> -<div class="verse">Que mes pas laisseront leurs traces</div> -<div class="verse">Sur tes appas, sable mouvant.</div> - -<div class="verse stanza">Souris, oasis de ma vie,</div> -<div class="verse">Souris au chameau malheureux,</div> -<div class="verse">Le mirage, c'est sa patrie,</div> -<div class="verse">Et sa patrie est dans tes yeux.</div> -<div class="verse">Que nous fait que le désert roule</div> -<div class="verse">Du sable plein tout l'univers;</div> -<div class="verse">Le vent en un instant s'écoule,</div> -<div class="verse">Mais le sable garde les vers.</div> -</div> - -<p>Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout à mon -aise de la sublime épître qui venait de m'être -confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais -laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon -jugement avec une anxiété visible et comme -un auteur attend l'arrêt du parterre: car j'étais -le parterre de Gustave à bord de notre -navire… En me voyant revenir à lui, il me -demanda:</p> - -<p>«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là?</p> - -<p>—Mais je n'en pense rien encore.</p> - -<p>—Avez-vous remarqué les idées neuves que -j'ai réussi à jeter, à semer dans la langue poétique -que je me suis créée?</p> - -<p>—Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions -un peu hasardées.</p> - -<p>—Lesquelles?</p> - -<p>—Vous vous comparez à un <i>chameau</i>, par -exemple, et vous faites des charmes de votre -belle, un <i>sable mouvant</i>…</p> - -<p>—C'est justement là le sublime: images -orientales!… Et mon <i>désert neigeux de sable</i>, -et <i>mon puits de grâces dans le désert où la tente -se plante, la tente arabique, la vraie tente des -caravanes</i>! Et puis, que dites-vous de l'adresse -avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à -tout ce fracas de sentimens passionnés, le -<i>mouillage de l'ancre des passions sur le fond de -l'âme, le grappin des tentations crochant</i> nos -deux <i>âmes à l'abordage</i>. Voilà du frappé, j'espère, -et de l'actualité palpitante…</p> - -<p>—Oui! et votre comtesse comprendra joliment -tous ces termes de marine; une femme qui -ne s'est jamais occupée de tout ce qu'elle entendait -à bord!</p> - -<p>—Taisez-vous donc, elle a plus navigué que -vous et que moi.</p> - -<p>—Et vous aurez l'audace de lui faire remettre -cette épître?</p> - -<p>—Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi, -s'il vous plaît, l'ai-je faite, si ce n'est pour -elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le -demande?</p> - -<p>—A votre place, à vous parler franchement, -je m'en servirais pour allumer demain matin -le feu de ma cuisine?</p> - -<p>—Allumer le feu de ma cuisine avec mon -épître? Ah! je me doutais bien que vous étiez -un <i>raciniste</i>, un des moutons routiniers de Despréaux, -et un admirateur-momie du marquis -Arouet de Voltaire… Allumer le feu!… Oui, elle -allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante, -qui a déjà su comprendre l'âme du poète -malheureux… Ah! mon cher monsieur, si jamais -vous trouvez une femme qui vous jette un -charme fascinant sur la vue, une hallucination -dans le cœur, faites-moi un plaisir, et rendez-vous -un service à vous-même: c'est de ne jamais -lui adresser de vers; hein, vous me ferez -ce plaisir-là, n'est-ce pas?</p> - -<p>—La recommandation est inutile; l'exemple -m'a déjà corrigé.</p> - -<p>—Et en attendant que le feu de la cuisine -s'allume, je vais m'assurer les moyens de faire -parvenir mes couplets à leur adresse…; et ensuite -on vous dira le succès qu'ils auront obtenu, -en dépit de votre prédiction et malgré -vos charitables conseils.»</p> - -<p>Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a -des gens que leur mauvaise éducation, et l'audace -qu'ils puisent dans l'ignorance où ils sont -de tous les usages reçus dans le monde, servent -admirablement auprès des femmes, et des -femmes même assez bien élevées. Je vis notre -cuisinier élégiaque se glisser dans l'ombre -après m'avoir quitté, et aborder mystérieusement -les deux négresses de notre passagère, -que l'on apercevait à peine au pied du grand -mât, tant leurs noires figures se confondaient -pour ainsi dire avec l'obscurité de la nuit. Il -baragouina, aussi bien qu'il put, quelques -mots créoles à l'oreille de l'une d'elles, lui remit -l'épître qui venait de passer de mes mains -dans les siennes; et la négresse, un moment -après avoir reçu la discrète ou indiscrète missive -du chef audacieux, descendit en riant -dans la chambre de sa jeune maîtresse… -M. Gustave, tout glorieux par avance du succès -qu'il se promettait, et du bon train qu'il -venait de donner à son affaire, passa devant -moi avec un air de triomphe, et en répétant, -pour me narguer peut-être, les quatre derniers -vers d'une des stances de son épître amoureuse…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">«Je boirai dans ton puits de grâces,</div> -<div class="verse">»Oui je boirai, je boirai tant,</div> -<div class="verse">»Que mes pas laisseront leurs traces</div> -<div class="verse">»Sur tes appas, sable mouvant!»</div> -</div> - -<p>Il alla ensuite se coucher tranquillement, -enchanté de lui et affligé pour moi peut-être -de la critique que j'avais osé faire de sa manière -de versifier.</p> - -<p>Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé -que d'observer, au déjeûner, l'expression de -physionomie de la comtesse au moment où l'auteur -du poulet qu'elle avait dû recevoir la veille -descendait dans la chambre, pour promener -un coup-d'œil sur la table qu'il avait servie: la -figure de notre passagère n'exprimait ni satisfaction, -ni dédain: elle me parut être ce -qu'elle avait été les autres jours… J'attendis.</p> - -<p>Pour m'assurer jusqu'à quel point cependant -je devais ajouter foi au succès que M. Gustave -s'était flatté d'obtenir auprès de notre -unique beauté, je cherchai bientôt à me ménager -une conversation avec celle-ci, une de -ces conversations où, sans aborder brusquement -le point de la question que l'on veut -résoudre, on peut cependant acquérir une conviction, -et s'en aller avec une idée arrêtée sur -certaines choses que l'on tient à éclaircir. -J'eus donc un entretien avec la comtesse, et, -malgré mon inexpérience auprès du sexe, je -fis si bien que je parvins à donner à cette sorte -d'enquête morale une direction favorable à -mon petit projet d'investigation sentimentale. -Je commençai d'abord par parler des femmes -en général, et ensuite par m'étendre sur la -bizarrerie qui semble présider quelquefois, -dans le monde, aux choix qui déterminent leurs -préférences les plus marquées.</p> - -<p>La comtesse répondit, avec une naïveté -charmante, à cette accusation si banale contre -son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur, -qu'il entre toujours dans le sentiment -qui détermine nos préférences, autant de légèreté -et de bizarrerie qu'on le suppose généralement -dans la société? Pour critiquer, avec -un peu de justice, les choix qui paraissent les -plus bizarres aux yeux de certaines personnes, -ne devrait-on pas chercher, avant tout, à pénétrer -les motifs qui ont pu nous guider dans -ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices? -si, n'est-ce pas? Eh bien! je suis sûre que si -l'on voulait se donner la peine d'apprécier les -causes qui décident le plus souvent de nos inclinations, -on finirait par trouver que nous -nous laissons beaucoup moins conduire par ce -vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination, -que par un instinct plus noble et plus -généreux que le caprice que l'on nous reproche, -avec tant de persistance et d'amertume.</p> - -<p>»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne -puis répondre avec certitude que de ce qui -m'est personnel, moi, je pense pouvoir me -flatter de n'avoir été dirigée, dans mes inclinations, -que par des goûts très bien raisonnés, -et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles, -pour mon propre compte, je vous préviens -que je n'ai jamais cru. J'ai pu me tromper -sans doute; mais mon erreur avait au -moins une excuse dans la cause même qui l'avait -produite… Jamais l'homme le plus séduisant -et le plus heureux n'aurait eu dans la -société l'avantage, si c'en est un toutefois, -d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt -m'a laissée entièrement maîtresse… Pour parvenir -à me plaire, il aurait fallu que mon prétendant -eût autre chose que de l'amabilité, -des titres et de la fortune…</p> - -<p>—Et qu'eussiez-vous exigé de plus de votre -heureux prétendant? Une de ces qualités chevaleresques -qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.</p> - -<p>—Oh non! ce n'est pas une qualité extraordinaire -ou introuvable que j'aurais cherchée -en lui… Bien loin de là: c'est un défaut au -contraire.</p> - -<p>—Un défaut! La chose aurait été au moins -nouvelle!</p> - -<p>—Oui, un défaut aux yeux des autres; mais -une vertu à mes yeux. J'aurais voulu, pour -l'aimer, qu'il fût malheureux, et plus je l'aurais -vu opprimé par le sort ou l'injustice, et -plus je me serais sentie entraînée à le venger -des torts de la fortune ou de la puissance… -Ah! dame, oui; c'est comme cela qu'est faite -mon âme encore tout espagnole! Et direz-vous -que c'est encore là de la déraison, du caprice -ou de l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit -sans noblesse?</p> - -<p>—Non certes, et je suis, au contraire, tout -disposé à y applaudir du plus profond de -mon cœur. Mais cet entraînement sympathique -pour l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit, -quelque louable qu'il soit d'ailleurs, -dans de certaines bornes commandées par la -raison. Car je ne suppose pas qu'il eût suffi -au premier homme venu d'être très malheureux, -pour exciter chez vous un sentiment plus -tendre que de la simple compassion.</p> - -<p>—Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux -avec de certaines conditions de malheur!</p> - -<p>—Oui, malheureux avec une grande fortune, -par exemple!</p> - -<p>—Non, je crois vous avoir déjà dit que la -fortune, au contraire, a eu toujours le privilége -de m'inspirer plutôt de l'éloignement que -du goût.</p> - -<p>—Avec de la jeunesse et de la physionomie?</p> - -<p>—Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je -n'ai que vingt-et-un ans.</p> - -<p>—Avec une éducation distinguée, des manières, -un rang.</p> - -<p>—Avec de l'éducation! oui; avec un rang! -peu m'aurait importé; car l'éducation tient -lieu de rang, et il est même des hommes chez -qui elle fait oublier ou même ressortir avec -avantage l'infériorité de position… Vous voyez -que je ne suis pas difficile.</p> - -<p>—Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt -assez malheureux, comme vous l'avez dit, pour -fixer votre attention, avait été réduit par sa -faute à lutter contre l'adversité?</p> - -<p>—A mes yeux, c'est bien rarement par sa -faute qu'un homme bien élevé, qu'un homme -né avec un bon cœur, soit tout-à-fait malheureux, -c'est presque toujours de la faute des -autres, du moins dans la <i>théorie</i> de mes sentimens…</p> - -<p>—Ah diable!… cette théorie pourrait conduire -très loin… dans ses conséquences ou son -application du moins.</p> - -<p>—Que signifie cette exclamation! Vous avez -l'air de réfléchir sérieusement à cela!… Oh! -Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à -l'application… J'ai du temps devant moi… Eh -bien, vous voilà encore à réfléchir…</p> - -<p>—Oui, je réfléchissais, effectivement…</p> - -<p>—A notre plaisanterie?… Tenez, vous feriez -mieux de regarder, comme je m'amuse à -le faire, la rapidité avec laquelle nous allons -maintenant… Je suis sûre que notre bâtiment -fait au moins trois lieues à l'heure… Ah! c'est -qu'aussi je suis devenu <i>marin</i> dans mes deux -traversées; car c'est la seconde fois que je fais -le trajet.»</p> - -<p>Notre conversation sentimentale se termina -là; mais la comtesse m'en avait assez dit pour -me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait -trompé en me parlant de l'intérêt qu'il -était parvenu à inspirer à notre aimable passagère. -Ce que j'avais d'abord pris chez lui -pour une sotte fatuité, n'était qu'une belle et -bonne réalité. C'était au plus malheureux, -parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; -et les vers extravagans du poète cuisinier n'avaient -que trop bien fait leur jeu.</p> - -<p>Pendant tout le reste de la traversée, qui fut -au surplus très courte et assez agréable depuis -notre terrible passage du Tropique, les vers -et la cuisine allèrent ensemble leur train. Je -riais de voir ce pauvre Gustave, allumant chaque -matin son feu, et pensant en même temps -à son épître quotidienne pour la comtesse, car -il s'était mis dans la tête de rimer tous les jours -quelque chose de nouveau pour sa protectrice, -et il nous eût plutôt fait manquer de déjeûner -et de dîner, que de s'exposer à sevrer, pendant -vingt-quatre heures seulement, notre passagère -du galant à-propos qu'il s'était habitué à lui -servir aux heures marquées par les Muses. -C'étaient les négresses de la déité mexicaine -qui remplissaient les fonctions de messagères -entre le poète et leur maîtresse.</p> - -<p>Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de -mer, à Saint-Pierre Martinique, notre destination, -sans avoir éprouvé dans notre voyage d'autres -contrariétés qu'un coup de vent, la perte -d'un passager et une révolte. Aussi notre flegmatique -ordonnateur, en se disposant à aller -à terre le soir même de notre entrée en rade, -me dit-il, avec le sang-froid d'un vieil habitué -de l'Océan:</p> - -<p>«Voilà une des plus jolies traversées que -j'aie faites depuis que je navigue pour mon -plaisir, ou par ordre du gouvernement.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que -le sublime martyre de la croix représentait le -supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné -par la cruauté du cabinet anglais sur la personne -du grand homme; que l'entrée de notre -Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse -de l'empereur à Vienne, et que la Cène des -apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains -à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, -bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach -ordinaire dont je n'aie réussi à faire -quelque chose d'impérial, en le vendant à mes -pratiques pour le calendrier militaire d'<em class="small">UNE -VICTOIRE PAR JOUR</em>. Vous faites-vous une idée -de ces bons nègres célébrant, sur la foi de mes -calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur -les Russes et la défaite de Sainte-Gertrude, -battue par l'armée française?</p> - -<p class="attr">(Page 187.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Saint-Pierre;—Martinique;—aspect des colonies;—Le -Banian;—début du Banian dans les affaires de place.</p> - - -<p>Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement -comme un ruban de maisons, au pied -des mornes inégaux dont la masse aérienne -couronne les contours d'une baie à moitié formée; -une double haie de navires, présentant -du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, -une ligne de palissades flottantes que l'on dirait -destinées à défendre les approches de cette -ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit -sans cesse autour de ses fondemens; des -nuages d'albâtre et de feu, descendant, avec la -brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines -des montagnes, de la cime des pics, pour venir -caresser la riche végétation des collines, et s'enfuir -ensuite au large en mugissant; et au-dessus -de ces nuages, toujours la pointe des pics -immobiles, toujours la crête vaporeuse des mornes, -se dessinant avec leurs formes fantastiques -sur le ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque -panorama: tel fut le spectacle qu'à notre -arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, -capitale de la Martinique.</p> - -<p>La première impression produite sur moi par -la vue de ces objets si nouveaux, fut loin de -s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en -Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, -il faut le dire, plus surpris que satisfait de tout -ce que je voyais pour la première fois, si loin -de mes amis, de mes parens et de mon pays. -En descendant à terre, je cherchai une auberge, -et il n'en existait pas encore dans la colonie. -Je demandai alors un café, pour déjeûner et -lire les journaux; et on me répondit qu'il n'y -avait dans l'île aucun de ces établissemens, -connus en France sous le nom de cafés. Je fus -réduit à aller me loger provisoirement chez des -mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume -eut soin de me recommander, en attendant que -je pusse trouver un petit magasin pour y déballer -ma mince pacotille.</p> - -<p>Quelques jours après mon installation dans -une boutique que je louai, rue du Mouillage, -je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui -venait me proposer ses services. Affranchi, me -dit-il, de la tyrannie du capitaine, qui avait consenti -à le vomir sur le rivage pour s'en débarrasser -tout-à-fait, il se trouvait entièrement -rendu à son indépendance naturelle; mais, -ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien que ma -liberté et des bras, je ne serais pas fâché de -trouver de l'emploi, et de vivre comme tout le -monde dans un pays où l'on ne laisse même pas -les nègres mourir de faim.</p> - -<p>Je lui observai que c'était justement parce -que les nègres étaient esclaves qu'ils étaient -toujours sûrs d'être nourris, et que l'indépendance -n'était souvent qu'une assez triste condition -pour se procurer des moyens assurés d'existence -dans le pays où nous nous trouvions.</p> - -<p>«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez -dans votre magasin une foule de bagatelles -que vous ne daignerez pas sans doute vendre -vous-même; vos images à deux sous, par exemple; -vos livres un peu érotiques, vos calendriers, -et vos jouets d'enfans les plus communs? -Si vous vouliez bien me confier cette bimbeloterie, -moi qui n'ai pas de décorum à garder, -je m'en irais tout bonnement, la balle sur le -dos, promener ma boutique dans les bourgs et -les habitations des environs. Le capital vous -serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient -aussi, et vous m'alloueriez, ma foi, -pour commission, ce que vous jugeriez convenable -de m'accorder… Songez que c'est la -faim qui demande grâce et merci à l'opulence, -et le malheur qui rend hommage libre et lige -à la bonté.»</p> - -<p>Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup -plus que l'espoir de tirer un parti avantageux -de mes images et de mes joujoux, m'engagea -à subdiviser ma pacotille, déjà si faible, en faveur -de la <i>faim</i> et du <i>zèle</i> qui me demandaient -<i>merci</i> et qui me rendaient <i>hommage lige</i>. Je -composai, pour notre ancien chef, un petit -magasin ambulant de la valeur de deux cents -francs environ.</p> - -<p>Le négociant que je venais de faire à si bon -compte, nagea dans la joie, et il me sauta au -cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance. -Je venais de lui sauver la vie, et de -lui offrir, sur la mer de l'infortune, une planche -de salut.</p> - -<p>Je lui demandai, à la suite de cette effusion -de cœur et de belles paroles, des nouvelles -des autres passagers, que je n'avais plus vus -depuis mon débarquement.</p> - -<p>«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me -répondit Gustave, c'est-à-dire tels que vous les -avez connus à bord: l'Italien, toujours gras, -blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté -et dégoûtant; la comtesse, toujours jolie, -toujours bonne, toujours ange enfin… O Dieu -des perfections de la femme! si vous saviez -jusqu'où cette sylphide mexicaine, ce symbole -d'amour a poussé, à mon égard, la faculté angélique -qu'elle a reçue du ciel?</p> - -<p>—Et quelle preuve de bienveillance avez-vous -donc obtenue d'elle, pour vous exprimer -sur son compte avec cette exaltation de sentiment?</p> - -<p>—Quelle preuve? cela se renferme dans un -cœur dont Dieu seul a la clef, et cela ne doit -pas sortir comme une balle meurtrière, de la -bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion… -Qu'il vous suffise de savoir qu'avant -son départ, la comtesse de l'Annonciade -elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, -avant le chant du rossignol, et à la face pâle -de l'étoile qui brille dans la nuit, et enfin entre -ses deux négresses et un autre témoin.</p> - -<p>—Et pourquoi, vous voir?</p> - -<p>—Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul -peut-être… Mais enfin que puis-je y faire? Oh! -c'était de l'amour à pleines mains, et du drame, -avec des cris rauques et des sanglots étouffés, -qu'il fallait dans le vague de la vie du jeune -exilé!</p> - -<p>—C'est fort bien, puisque cela vous arrange: -cependant cela ne laisse pas que de -me paraître bien drôle; mais, en attendant le -drame de l'avenir, prenez vos marchandises, -tâchez de vous tirer d'affaires, et faites-moi -l'amitié, pour le moment, de me laisser achever -les comptes que j'ai commencés là; car le -travail et les occupations sérieuses, voyez-vous, -doivent passer avant le drame.»</p> - -<p>Le cuisinier partit avec son léger bazar, content -comme un prince, gai plus qu'on ne pourrait -le dire. Je le crus fou pour être devenu -aussi fat. Quelle apparence que la comtesse se -fût oubliée, malgré toute la coquetterie qu'on -pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous -nocturne à Gustave Létameur! Il y a -sans doute des bizarreries bien inexplicables -dans le cœur des femmes; mais n'est-ce pas -trop calomnier, même leurs penchans les plus -mauvais, que de les croire susceptibles des dernières -faiblesses pour certains hommes!…</p> - -<p>Je me mis à dresser quelques comptes de -vente, une fois débarrassé de la présence du -sous-pacotilleur que je venais de commanditer -d'un magasin nomade de deux cents francs. -Mais tout en traçant des lignes et des chiffres, -la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, -errèrent pendant plus d'une heure, avec -mon imagination distraite, sur le papier, que -je barbouillais d'encre rouge et noire.</p> - -<p>Mes débuts dans le commerce, grâce aux -sages conseils de mon ami Lanclume, vieil -expert en colonies, furent couronnés d'un succès -qui me donna du goût pour les affaires, et -surtout pour les affaires modestes et sûres. Le -brave capitaine m'avait répété cent fois au -moins: «Vendez à bon marché, vendez même -à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais -rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce -de cent sous, que l'on reçoit, vaut cent fois -mieux qu'un billet de cent francs que l'on -doit toucher le lendemain: le vent des colonies -emporte le papier; mais le métal résiste à -toutes les brises du large et aux ouragans. -Forcez-moi ferme sur le métal, et allumez -votre cigarre avec le papier des <i>petits-blancs</i>. -Chaque soir, au reste, en venant prendre avec -vous le verre de grog froid, j'examinerai vos -comptes de la journée, et gare à vous si je -trouve du crédit sur vos livres!</p> - -<p>L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans -mes petites affaires naissantes, les idées de fortune -que je m'étais formées en venant à la Martinique, -hâta dans mon sang un peu trop riche, -ou tout au moins trop échauffé, le développement -d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut, -fatale redevance que les Européens paient -ordinairement au climat nouveau qu'ils viennent -affronter dans ces régions brûlantes… -Lanclume me confia au talent médical d'une -vieille sybille de couleur, qui me soigna beaucoup, -me traita fort mal, et parvint cependant -à ne pas me tuer tout-à-fait. Tous les médecins -me félicitèrent, comme d'un miracle du -ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle -ils n'avaient pas été appelés. Je respirai enfin -au bout de quinze jours de délais continuels; -mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité -créole, que je n'avais pas rencontrée à -mon arrivée, se manifesta en ma faveur par -les attentions les plus touchantes et l'empressement -le plus délicat. De tous les coins et -recoins de la ville, je reçus des visites, des bouillons -et des remèdes. En France, la seule chose -que l'on ait soin d'envoyer à un pauvre malade, -ou à un malade pauvre, c'est un prêtre. Aux -colonies, on commence par lui prodiguer des -secours, des soins et des consolations, et le -prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut. -C'est là qu'il faut encore aller chercher les -dernières traces de cette hospitalité qui, pour -le monde d'autrefois, devint une divinité dont -l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps -les antiques autels.</p> - -<p>Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, -j'appris que le brave Lanclume était reparti -pour la France pendant ma maladie, en laissant -des instructions précises pour mon enterrement, -dans le cas probable où je viendrais, -comme il disait, à filer mes amarres par le bout. -Du reste lui-même, avant d'appareiller, avait -mis le plus grand ordre dans les affaires que la -fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort -de la vente.</p> - -<p>Aussitôt que je me sentis en état de faire un -peu usage de mes jambes affaiblies, on me conseilla -d'aller à la campagne achever mon rétablissement. -Deux noirs m'enlevèrent dans un -hamac, pour me transporter au Galion, gros -bourg situé à quelques lieues de Saint-Pierre, -dans la partie la plus salubre du vent de l'île. -Là, me traînant une après-dînée sous des tamariniers -pour respirer le baume salutaire de la -brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave, -vendant le reste de son magasin assorti -à des nègres, que les sons criards de sa voix -avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il -m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux -chalands pour venir me complimenter -sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon -côté, sur l'air de prospérité toujours croissante -que m'annonçait sa bonne mine, et sur l'élégance -de sa toilette: il était mis comme un -arracheur de dents. Nous causâmes d'abord -d'affaires.</p> - -<p>«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon -<i>dernier appel au peuple des campagnes</i>. Mes -magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce -des denrées coloniales que je vais être -réduit à faire, dans l'impossibilité où je me -trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même -effleuré quelques petites transactions en café.</p> - -<p>—Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous -acheté des cafés?</p> - -<p>—Avec le produit de mes nouveautés; c'est -tout simple. Je puis même vous confier, entre -nous, que le bénéfice de mes premières opérations -a été assez passable… grâce, voyez-vous, -à mon amour pour le progrès en toutes -choses.</p> - -<p>—Expliquez-moi donc comment vous vous -y êtes pris; car moi aussi j'ai besoin de marcher -dans la voie du progrès, en toutes choses!</p> - -<p>—Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques -sacs de café à des nègres, ou à de misérables -petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces -cafés avaient un poids; bien! Comme c'était -sur la qualité et le susdit poids que je les avais -achetés, c'était aussi sur cette même qualité et -ce même poids que je devais les revendre; ceci -est mieux! Je les ai revendus aussi; mais après -leur avoir fait subir, pendant deux ou trois -jours, l'influence d'une salutaire humidité… -Le poids avait progressé dans une proportion -des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai -compris l'influence que l'admirable invention -de la vapeur devait avoir sur la civilisation universelle -et sur les affaires commerciales!</p> - -<p>—Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal -pour vous!</p> - -<p>—J'ai fait mieux encore: mais ceci entre -nous au moins; car, voyez-vous, nous sommes -entourés ici de si malhonnêtes gens!… J'avais -entendu dire, en flânant dans les bourgs et -les villages, qu'il se faisait une fraude assez -capitale sur les côtes de l'île, et que presque -tous les douaniers et les gendarmes se trouvant -malades de la fièvre jaune, la surveillance -de l'autorité était devenue presque impossible -à exercer. Un habit de gendarme n'est pas -chose difficile à se procurer, vous entendez -parfaitement, quand la fièvre donne sur la -gendarmerie… Dans les bons petits recoins où -se débarquait plus particulièrement la fraude, -on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, -mais un gendarme impassible comme la loi, -roide comme sa consigne… Dans la main de -ce gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent -quelques doublons pour acheter son silence; -la main du gendarme se ferma et se rouvrit -tant qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, -n'en a encore parlé à personne…; si, cependant, -il ne faut pas mentir, il en a parlé à quelqu'un -pour la première fois de sa vie, et ce -quelqu'un c'est vous, parce qu'il sait que vous -êtes un bon enfant.</p> - -<p>—C'est donc vous qui vous déguisiez en -gendarme pour tirer parti de la fraude? Beau -stratagème pour aller…</p> - -<p>—C'est une chose si immorale que la fraude, -un abus si anti-social!… Tenez, voilà encore -des doublons conquis par ma valeur. Un homme -comme moi se déguiser en gendarme! il fallait -bien une compensation à ce sacrifice, avec les -principes larges que vous me connaissez.</p> - -<p>—Mauvais moyen que tout cela, mon cher -ami; il valait mieux continuer à vendre vos -images, et vivre médiocrement d'un travail -irréprochable, que de chercher à gueusailler -quelques onces d'or, en vous exposant aux reproches -les plus graves, ou même aux châtimens -les plus sévères; car savez-vous bien ce -que vous risquiez, en vous emparant de l'habit -d'un agent de la force publique pour extorquer -de l'argent à des fraudeurs?</p> - -<p>—Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord, -faire de l'art, et j'en ai fait: je suis content. -Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: -c'est moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre -ces estampes du diable pour ce qu'elles -étaient! J'avais toujours entendu raconter que -les nègres n'avaient de goût, en fait de gravures, -que pour les sujets religieux représentant -notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge -et tous les saints du paradis: je le croyais, -oui, en âme et conscience; mais on vous en -donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer -mes sujets religieux, ne voilà-t-il pas que -j'ai trouvé toute la négraille tournée à Napoléon! -Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux -saint du capitaine Lanclume qui a remplacé -notre saint Rédempteur dans la vénération des -nègres. O le grand et populaire nom!</p> - -<p>—Et qu'avez-vous fait de vos estampes?</p> - -<p>—Je les ai écoulées comme sujets d'histoire -militaire. J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, -que le martyre de la croix représentait -le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné -par la cruauté du cabinet anglais sur la -personne du grand homme; que l'entrée de -notre Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse -de l'empereur à Vienne, et que la cène -des apôtres figurait l'entrevue et le repas des -souverains à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, -bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach -ordinaire dont je n'aie réussi à faire -quelque chose d'impérial, en le vendant à mes -pratiques pour le calendrier militaire d'une -victoire par jour. Vous faites-vous une idée de -ces bons nègres, célébrant, sur la foi de mes -calendriers, la victoire de saint Polycarpe sur -les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue -par l'armée française!</p> - -<p>—A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, -qui, en ne compromettant qu'un peu -votre délicatesse, ne risquent pas du moins -d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. -Les nègres veulent du <i>Napoléon</i> et -ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien, -ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le -Napoléon tant que vous pourrez, et comme -vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus -gai en même temps, car vous aurez dû rire -beaucoup, sans doute, en leur vendant votre -marchandise?</p> - -<p>—Comme un bossu; c'est au point même que -mes pratiques, voyant les dispositions étonnantes -que je leur montrais pour le négoce, m'ont -donné un surnom, un sobriquet, un nom de -guerre, si vous voulez, sous lequel je suis maintenant -connu, dans tout le pays, comme Barrabas -dans la Passion. Je gagerais que vous ne -devineriez jamais comment on m'appelle dans -tous les endroits que j'ai explorés commercialement -et industriellement?</p> - -<p>—On vous appelle peut-être bien le <i>Juif</i>?</p> - -<p>—Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que -cela.</p> - -<p>—Le <i>charlatan</i>?</p> - -<p>—Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, -quelque chose de plus épicé que ceci: c'est -entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et -l'autre… Tenez, pour ne pas vous donner la -peine de chercher plus long-temps mon nouveau -nom de guerre, on m'appelle partout le -<i>Banian</i>.</p> - -<p>—Diable, le <i>Banian</i>! mais savez-vous ce -que cela veut dire, et ce que cette qualification -signifie dans les colonies?</p> - -<p>—Ma foi non! je ne me suis même pas mis -en peine de m'en informer. Il suffit que l'on me -crie: «<i>Banian</i>, voyons votre marchandise; -<i>Banian</i>, combien achèteriez-vous bien ce petit -lot de café?» pour qu'à l'instant je me rende où -l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là -comme à un autre.</p> - -<p>—Eh bien! pour votre instruction particulière, -apprenez que l'on donne ici le nom de -<i>Banian</i> à tous les nouveaux débarqués qui, -pour ne réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, -se livrent avec avidité au petit -trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse -des autres Européens et des gens comme -il faut du pays. Ce sont les matelots des navires -français qui ont marqué de cette épithète -un peu flétrissante, l'épaule des malheureux -passagers qu'ils voyaient descendre à terre le -ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour -ne plus s'arrêter en chemin… Ce nom-là, dites-moi, -vous arrange-t-il, à présent que vous savez -le sens qu'on y attache?</p> - -<p>—Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus -qui me le suis donné, car je vous réponds bien -que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je -ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, -puis-je à présent solliciter un arrêté du -gouverneur pour que défense soit faite dans -toute l'île de m'appeler à l'avenir le <i>Banian</i>?</p> - -<p>—Non, mais vous pourriez faire en sorte par -votre conduite, mieux que par un arrêté du -gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce -vilain sobriquet.</p> - -<p>—Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez -déjà fait observer dans votre magasin, il y a -deux mois, que ce n'était pas avec de l'indépendance -qu'on pouvait éviter ici de mourir -de faim. Moi je commence aujourd'hui à croire -que ce n'est pas avec de la probité qu'on peut -réussir à y faire fortune… En fait de sentiment, -voyez-vous, chacun ses idées… Mais à présent, -j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne -m'avez pas encore demandé des nouvelles de -la petite comtesse?</p> - -<p>—C'est vrai, vous m'y faites songer; et -qu'avez-vous fait de notre vertueuse passagère?</p> - -<p>—Vous feriez mieux peut-être de me demander -ce que je n'ai pas voulu en faire, et je -vous répondrais que j'ai répugné à en faire ma -maîtresse.</p> - -<p>—Oh! pour le coup voilà qui est trop fort. -Je vous ai passé jusqu'ici vos petits airs avantageux, -et votre ton de forfanterie amoureuse, -mais, mon cher ami, vous venez de combler la -mesure permise!</p> - -<p>—Vous me parliez tout-à-l'heure de délicatesse -et de probité; eh bien, dites-moi s'il ne -faut pas en avoir eu furieusement, pour résister, -en honnête jeune homme, à des avances -de cette force-là?… Reconnaissez-vous cette -bague?»</p> - -<p>C'était une des bagues que j'avais vues aux -doigts de la comtesse pendant toute la traversée!</p> - -<p>«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette -boucle inimitable de beaux et longs cheveux -noirs?»</p> - -<p>C'était une mèche des cheveux de la comtesse!</p> - -<p>«Reconnaissez-vous bien encore l'écriture -de cette main divine?»</p> - -<p>C'était un tendre billet de l'écriture de la -comtesse, adressé à Monsieur Gustave Létameur!</p> - -<p>«Ah! il vous faut des preuves irrécusables -pour vous convaincre de la vivacité de la passion -qu'on est parvenu à inspirer!… Eh bien, -en voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule?</p> - -<p>—Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes.</p> - -<p>—Et si je voulais encore vous raconter ses -larmes à son départ, ses protestations et ses -sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots -entrecoupés, ses baisers de flamme et ses… -Mais non, ce serait trahir l'ardeur la plus pure -et la plus irréprochable. Il vous suffira de savoir -que, surmontant mon propre entraînement, -et ménageant son extrême faiblesse, j'ai -laissé partir la tourterelle Colombienne pour -Cumana, avec toute sa blanche vertu, tous ses -joyaux et ses deux grosses négresses.»</p> - -<p>Je demeurai confondu. Le traître Banian, -jouissant de l'étonnement qu'il venait de jeter -dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa -boutique en plein vent, et aller avant la nuit -porter son camp ailleurs, non sans me répéter -encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah! -il vous fallait des preuves; eh bien! en voilà -des preuves, et joliment timbrées encore au -coin de la bonne monnaie.»</p> - -<p>Le drôle, tout en me causant pendant deux -heures de ses bénéfices, de ses friponneries et -de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié -de me parler des deux cents francs de marchandises -que je lui avais confiées deux mois -auparavant pour favoriser son noble début -dans les affaires.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Comment surtout se fait-il qu'après avoir -revu leur patrie comme on revoit une maîtresse -long-temps absente, ils se surprennent -à regretter les lieux de leur long exil, le -soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé -de leurs nuits sans sommeil, la mollesse -énervante de leur existence épuisée?</p> - -<p class="attr">(Page 197.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Vie des Européens aux Antilles;—nouveau projet de pacotille;—une -circulaire commerciale.</p> - - -<p>Sauter du hamac où vous dormez, où vous -fumez, où la main nonchalante d'un nègre -berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, -pour courir, avec la brise vivifiante du soir, à -vos affaires, ou dans une pirogue qui vous -emporte au loin vers d'autres tracasseries; -passer de l'affaissement physique dont vous -frappe un climat de feu, à l'activité d'esprit -que vous impose le soin de votre fortune; -emprunter, pour ainsi dire, à ce ciel qui pèse -sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds, -leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement -et leurs caprices, pour pouvoir respirer -sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes -vapeurs qu'ils exhalent autour de vous; étouffer -les passions qui s'allument dans votre sang -appauvri, pour tempérer cette fougue de la -faiblesse même par les raffinemens d'une mollesse -étudiée; chercher à masquer, par le luxe -des folles dépenses, l'absence trop réelle des -plaisirs simples qui vous manquent; se donner -une table dispendieuse comme une jouissance, -et redouter en face de cette jouissance -le plus petit excès qui peut causer le moindre -malaise, et trembler au moindre malaise qui -peut occasionner la mort; recueillir avec délices -les souvenirs du pays natal que l'on a -quitté, pour oublier dans de longues causeries -les privations présentes du pays que l'on -est forcé d'habiter; soupirer pendant tout le -jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit -manquer d'air, manquer de sommeil, manquer -de calme au milieu du silence de la nature, -qui semble se reposer seule sous vos yeux -fatigués; telle est la vie des Européens aux -Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs -non satisfaits, de souvenirs douloureux, -de peines sans cesse renaissantes, et d'espérances -presque toujours illusoires.</p> - -<p>Et pourtant, contradiction indéfinissable! -comment se fait-il que les Européens qui ont -habité long-temps ces contrées que le ciel -avait été si éloigné de faire pour eux, ne se -détachent qu'avec un reste d'amour de cette -existence que tant de fois ils ont maudite! -Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu -leur patrie comme on revoit une maîtresse -long-temps absente, ils se surprennent à regretter -les lieux de leur long exil, le soleil de -leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs -nuits sans sommeil, la mollesse énervante de -leur existence épuisée? Y aurait-il, dans la vie -des Européens aux Antilles, un de ces charmes -secrets que l'on éprouve et que l'on ignore; -un de ces charmes que l'on subit par instinct -de volupté, et que toute la pénétration de -l'homme ne saurait deviner ou expliquer?</p> - -<p>Toute une année je courus les îles du vent, -les îles de dessous le vent, les mornes, les -bourgs, les villages, les carbets, échangeant -d'abord le produit de ma pacotille primitive -contre des marchandises du pays, et rachetant -avec ces marchandises une pacotille nouvelle, -pour échanger encore ces marchandises européennes -contre des denrées du pays. Avec les -petits crédits que j'obtenais des capitaines, et -avec l'argent comptant que j'avais soin d'exiger -de mes pratiques, je parvins à tripler à peu -près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais, -en partant de France, pour les courses -lointaines et les événemens inattendus, s'était -évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je -respirais. La préoccupation de mes affaires -avait chassé bien loin de moi les rêves de mon -imagination, et le petit succès de mes premières -tentatives m'avait heureusement préservé -des séductions de mon âge, et des dangers de -mon existence précaire. Malheureux dans mon -début, je me fusse follement jeté peut-être dans -les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà -de mes espérances, le désir d'augmenter et de -conserver le bien-être que j'avais acquis m'attacha -au positif de ma nouvelle situation.</p> - -<p>D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus, -avec les goûts aventureux qui m'avaient d'abord -conduit à la Martinique? mon petit commerce -n'exigeait-il pas sans cesse de longues -absences, des traversées périlleuses dans des -ports éloignés!… Mais pour cela même peut-être -que ces déplacemens m'étaient devenus -nécessaires, j'avais fini par les trouver pénibles. -Rien ne guérit plus promptement les jeunes -imaginations de la manie des événemens -romanesques, que la vulgarité des formes que -le besoin ou l'amour du gain donnent à ces -événemens.</p> - -<p>Mon année d'épreuve aux colonies s'était -écoulée comme un mois en Europe. C'est une -remarque à faire que dans les pays où les jours -sont presque égaux aux nuits, la vie passe, -se consume, avec une rapidité qui ne s'explique -peut-être que par l'absence totale des -points de l'appel dans la durée. En Europe, -le changement si brusque, si remarquable des -saisons, vous annonce à chaque instant, vous -donne en quelques mots aux oreilles, l'heure -où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous -l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni -la végétation qui est toujours la même, ni le -soleil qui se couche et se lève toujours aux -mêmes heures. Là enfin des jours toujours -égaux se suivent et se ressemblent toujours, -pour séparer, avec leur éternelle régularité, -des nuits sans cesse toujours égales aux jours -semblables qui leur succèdent.</p> - -<p>Un désir de jeune négociant, une idée de -grand spéculateur s'empara de moi, dès que -je pus m'appuyer sur une certaine somme, -comme sur un trophée conquis par ma valeur. -Je résolus d'aller en France <i>remonter une autre -opération</i>, c'est-à-dire renouveler ma pacotille, -et remplacer mes caisses d'eau de Cologne, -et mes malles d'habits confectionnés, -restées si glorieusement sur le champ de bataille, -dans ma première campagne.</p> - -<p>Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, -quand ce beau projet fut arrêté soudainement -dans ma tête, et je me rendis à -Pointe à Pitre avec l'intention de profiter du -premier navire à <i>passagers</i>, qui partirait pour -le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence -au capitaine Lanclume, si j'avais le -bonheur de le rencontrer sur Ladi.</p> - -<p>Le trois-mâts <i>le Toujours-le-même</i>, ainsi que -je l'avais espéré, était bien arrivé à la Pointe, -mais sans mon ami Lanclume. En passant le -long du bord dans ma pirogue pour demander -des nouvelles de ce brave homme, l'officier -qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume -avait été suspendu pendant un an, par -ordre du ministre de la marine, de la faculté -de commander, pour avoir arboré à la mer le -pavillon tricolore, et donné le nom du <i>Grand -Napoléon</i> au <i>Toujours-le-même</i>.</p> - -<p>L'attachement que j'avais pour ce pauvre -martyr du napoléonisme, m'engagea à retenir -mon passage sur son trois-mâts, et à payer -ainsi du moins cette dette de reconnaissance -au souvenir qu'il avait laissé pour moi à bord -de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions -dans dix jours. Aucun autre passager -ne s'était encore présenté, selon toute apparence -je devais faire tout seul cette seconde -traversée.</p> - -<p>En passant, la veille de mon départ, dans la -rue de la Martinique, je crus remarquer dans -le fond de la boutique d'un petit fabricant de -cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. -Je saluai d'abord, et j'approchai ensuite, -et ce ne fut pas sans quelque surprise que je -reconnus dans la personne qui venait de me -gratifier d'une inclination de tête, M. Gustave -le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis -long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant -dans la rue, M. Gustave se serait empressé -de venir à moi, mais il me laissa venir -à lui sans bouger de place, et je jugeai que c'était -bon signe pour ses affaires. Il daigna cependant -se lever et quitter son comptoir quand -je fus rendu sur le seuil de sa porte.</p> - -<p>«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle -que nous ne nous sommes vus!»</p> - -<p>En prononçant ces paroles, il avait à moitié -risqué sa main droite vers moi. Je m'appuyai -les poignets sur la hanche, et sa main droite se -réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu -le jabot qu'il portait.</p> - -<p>Nous entrâmes en conversation après ce court -échange de politesses. Il s'excusa de me recevoir -en négligé et dans son magasin. Ce drôle -avait un bel habit, puis une plume fichée à l'oreille -droite, et les doigts légèrement tachés -d'encre.</p> - -<p>«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, -pour entrer incidemment en matière.</p> - -<p>—Des affaires sur place.</p> - -<p>—J'aurais plutôt pensé que tous faisiez des -cigarres.</p> - -<p>—Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur -que vous voyez… Mais je vais vous expliquer -tout cela en faisant un tour avec vous dans la -rue.»</p> - -<p>Il se lava délicatement l'extrémité des doigts, -prit son chapeau, passa son bras assez timidement -sous le mien, et m'entraîna à quelque -distance de son échoppe, et en se dandinant -avec complaisance sur ses hanches, il me dit:</p> - -<p>«Je n'ai pas voulu m'étendre avec vous devant -ces gens, sur le genre d'affaires que j'ai -entrepris. J'ai été forcé de m'établir provisoirement -dans ce magasin dont je n'occupe encore -qu'une partie: le fabricant de cigarres, -que vous avez vu, m'en a cédé la moitié… Mais -je vous confierai, de vous à moi, que mes relations -ont pris un développement qui va m'obliger -à tenir un train de maison considérable. -Je fais maintenant la commission du dehors, -et les denrées américaines pour le dedans.</p> - -<p>—Et avec quel argent faites-vous cela?</p> - -<p>—Mais avec mon argent, parbleu! comment, -vous ne savez pas les bénéfices que j'ai réalisés -sur ma dernière opération de traite? trois -capitaux pour un; c'est connu de toute l'île.</p> - -<p>—J'ignorais même que vous eussiez des -intérêts dans les opérations de traite.</p> - -<p>—Ce sont des actions désespérées que j'ai -achetées dans le temps, et qui sont venues à -bon port. Oh! je suis maintenant en première -ligne sur la place.</p> - -<p>—Et en première ligne sur la rue, pensai-je -en moi-même.»</p> - -<p>Le Banian reprit:</p> - -<p>«Vous pensez bien que, dans la position -élevée que je me suis créée, j'aurais pu me -donner, comme tant d'autres, des jouissances -recherchées, des plaisirs variés; me loger dans -des appartemens somptueux, avec une maîtresse -titrée; mais j'ai pensé que les plus sûrs -bénéfices à réaliser dans les affaires, sont les -dépenses que l'on épargne. Ainsi, au lieu d'avoir -une maison montée, je n'occupe que la -moitié d'un magasin assez modeste, et, au lieu -d'entretenir une maîtresse, je me contente de -la femme du fabricant de cigarres qui m'a cédé -une partie de son logement: c'est plus économique, -et, avec cela, plus moral, plus respectable -dans les affaires… Vous verrez enfin, -pourvu que le hasard favorise le projet que j'ai -en tête… Mais, dites-moi, on m'a appris que -vous partiez pour la France; est-il vrai?</p> - -<p>—Demain même nous appareillons.</p> - -<p>—Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé -service, mais un service qui, cette fois -au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous -dire que j'ai déjà fait des circulaires pour ma -maison.</p> - -<p>—Entendons-nous un peu; car je vous demanderai -d'abord si vous avez une maison? -On ne fait ordinairement de circulaires dans le -commerce, que quand les actes de société ont -été dressés, ou les dispositions bien prises et -bien établies.</p> - -<p>—Dans le pays que nous habitons, la chose -n'est pas aussi nécessaire, et l'on peut se passer -ici, sans le moindre inconvénient, de la -régularité que l'on apporte en France dans -tous les petits détails de ce genre. D'ailleurs, -il ne serait plus temps de revenir sur ce qui -est fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lancée -hier dans le monde, et déjà elle est en bon -chemin. En voici, au reste, un exemplaire; -lisez:»</p> - -<p>Je lus:</p> - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Monsieur</i>,</p> - -<p><i>Des capitaux suffisans, une longue expérience -acquise dans les affaires, une confiance -méritée par une probité généralement reconnue, -nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder -sur cette place une maison de banque et de -commission, sous la raison <span class="roman"><span class="sc">Baniani Létameur</span> -et <span class="sc">Compagnie</span></span>. Nous n'avons pas besoin de vous -assurer que l'activité la plus soutenue et l'économie -la plus scrupuleuse présideront sans cesse -au genre d'affaires auquel nous nous sommes -consacrés, et nous osons nous flatter que les intérêts -que vous voudrez bien nous confier, seront -soignés de manière à mériter votre bienveillance, -et à étendre les relations qu'il nous serait si -agréable de nouer avec vous.</i></p> - -<p><i>Nous avons l'honneur d'être, avec le plus -sincère dévouement et la plus parfaite considération,</i></p> - -<p><i>Vos très humbles et très obéissans serviteurs,</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Baniani Létameur et Compagnie</span>.</p> - -<p>P. S. <i>Notre sieur Baniani Létameur se trouve -seul chargé de la signature sociale.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au -chef de la nouvelle maison, après avoir lu sa -circulaire, voilà une chose qui me paraît furieusement -hasardée.</p> - -<p>«Il faut bien qu'elle soit hasardée cette chose, -puisque je la hasarde.</p> - -<p>—Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? -voilà la question. Tenez, discutons -un peu les termes principaux de votre circulaire -et les faits que vous annoncez. D'abord, -vous commencez par dire: <i>Des capitaux suffisans</i>?</p> - -<p>—Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que -je prends me suffisent, pourquoi ne dirais-je -pas que j'ai des capitaux suffisans?</p> - -<p>—Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous, -est-ce une raison pour qu'ils vous suffisent pour -faire les affaires des autres, les affaires dont -vous vous chargerez? Et puis <i>une longue expérience -dans les affaires</i>?</p> - -<p>—Eh bien! qu'y a-t-il de si étonnant à cela? -j'espère que, depuis le temps où j'ai établi à -Paris un bureau central de contremarques, -jusqu'au moment où je me suis avisé d'acheter -ici des actions de nègres, il s'est écoulé plus -d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus -le marché, me compter l'année que je viens de -passer à courir tous les bourgs de la colonie, -le magasin sur le ventre!</p> - -<p>—<i>Une confiance méritée par une probité généralement -reconnue…</i> Je veux bien croire à -votre probité, mais qui la reconnaît généralement?</p> - -<p>—Qui? mais vous tout le premier!</p> - -<p>—Oui, depuis notre conversation du Galion, -n'est-ce pas?… Pauvre garçon! Et quelle diable -d'idée encore avez-vous eue de vous nommer -de votre plein gré <i>Baniani</i>, comme pour -rappeler tout justement le surnom de <i>Banian</i>, -que l'on vous a donné, au vu et au su de tout -le monde, dans l'île? N'était-il pas de votre -intérêt de chercher plutôt à cacher ce sobriquet -à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous -exposer à mettre sur la voie les personnes qui -ne vous connaissent pas encore?</p> - -<p>—Que vous êtes neuf en affaires encore, -mon pauvre cher monsieur! Comment, vous -n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma -circulaire, que c'était précisément là le coup -de maître? Donnez-vous seulement la peine de -raisonner un instant avec moi, et suivez bien -le fil de ce raisonnement-ci: Premièrement, -n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi d'empêcher -toute la colonie de m'appeler le <i>Banian</i>? -C'est un nom qui me restera en dépit de tous -mes efforts, et il y aurait même folie de ma part -à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner -la difficulté qu'il a fallu m'appliquer, dans -l'impossibilité totale où j'étais de la vaincre et -d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les -personnes étrangères qui recevront tes circulaires, -ne manqueront pas de s'informer de toi, -et les gens qui te connaissent ne manqueront -pas non plus de leur apprendre que l'on t'appelle -ici le <i>Banian</i>. Mais comme ces personnes -étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le -nom de <i>Baniani</i>, elles attribueront tout de suite -le surnom de <i>Banian</i>, que l'on t'a donné ici, -au nom de <i>Baniani</i>, que tu portes dans ta nouvelle -raison de commerce, et dont on aura fait -l'abréviatif <i>Banian</i>. Tout ainsi s'expliquera donc -à mon avantage, pour les étrangers. A la Martinique -même, avec le temps, on finira par confondre -les deux noms ensemble, et, dans quelques -années, les nouveaux venus, la population -régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi -on m'appelle plutôt <i>Banian</i> que <i>Baniani</i>, -ou <i>Baniani</i> que <i>Banian</i>. Vous voyez bien, -par conséquent, qu'en jetant une utile confusion -sur ces deux dénominations, de manière -à dérouter la piste de la malveillance et à tromper -les conjectures de l'ignorance, j'ai fait un -vrai coup de maître. Et qu'importe, au surplus, -le nom qu'on se donne! c'est la manière dont -on le porte qui seule en fait la valeur! Vous -verrez quelle sera dans peu la maison <i>Baniani -Létameur et Compagnie</i>, que je viens de fonder, -et à laquelle mon génie commercial a su déjà -ouvrir la carrière de la fortune!</p> - -<p>—A cela je n'ai rien à répondre: vous avez -prévu les inconvéniens à éviter et les avantages -à assurer. C'est au mieux, et je commence -à croire que vous pourriez être né, comme vous -le dites, pour les grandes affaires… Je dois -même avouer que dans le peu d'instans que -vous venez de m'accorder pour m'expliquer -vos projets, j'ai cru remarquer un changement -avantageux dans votre langage et même dans -votre style. Vous ne vous exprimez plus comme -à bord, avec cette exaltation romantique que -j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en -vous. Votre circulaire même me paraît écrite -en termes simples, intelligibles et convenables, -du moins quant à la forme à donner à ces sortes -de lettres banales employées dans le commerce. -Ce progrès prouve, selon moi, plus de -maturité dans les manières, plus de rectitude -dans les idées…</p> - -<p>—Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution -totale chez moi. A bord vous ne m'avez -connu que quand j'étais petit garçon, -imbu des idées que j'avais puisées dans la vie -de Paris, et tourmenté par les vexations inouïes -d'un féroce et farouche autocrate de navire… -Mais une année de colonie m'a pesé sur la tête -depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au positif -que je vais par toutes les routes du positif. Le -commerce n'aime pas les phrases, et il ne se fait -pas avec de la littérature… La science des -chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des -mots, et le calcul des bénéfices, le sombre -drame des passions: je compte tout et je ne -me passionne pour rien… Voilà pourquoi maintenant -vous me trouvez précis dans mes discours, -réservé dans mes manières… Mais vous -partez demain, m'avez-vous dit?</p> - -<p>—Oui, demain et demain matin même, toutes -mes dispositions sont faites pour cela.</p> - -<p>—En ce cas, c'est vous qui serez chargé de -porter mes premières circulaires en France. -Toutes les adresses sont déjà mises sur elles. -L'almanach du commerce m'a fourni les noms -des maisons respectables auxquelles il convient -de faire part de l'établissement que je viens -d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de -lettres à la poste du Hâvre, et j'espère bien -que, sur le grand nombre de négocians à qui -j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera -quelques-uns desquels je finirai par obtenir de -bonnes petites consignations… La nouveauté -a encore tant de charmes, même dans les affaires!…</p> - -<p>—Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, -comme vous le dites… Je me chargerai -volontiers, au reste, de votre ballot de -circulaires; mais n'oubliez pas que le navire -part demain.</p> - -<p>—Ce soir le paquet que je confie à votre -obligeance et à ma bonne étoile sera à bord… -Comment déjà se nomme le navire sur lequel -vous avez pris passage?</p> - -<p>—Je vous l'ai déjà dit: <i>le Toujours-le-même!</i></p> - -<p>—Ah! c'est vrai, <i>le Toujours-le-même</i>, le -fatal <i>Toujours-le-même</i>! Je devrais bien me -défier de ce nom infernal, car je suis payé -pour cela… Mais le capitaine n'étant plus <i>le -même</i> heureusement, et vous étant là <i>toujours</i>, -je m'abandonne entièrement à vous… Adieu, -mon cher ami… Je vous remercie des bons -conseils que vous m'avez toujours prodigués, -et j'espère un jour pouvoir vous témoigner -toute ma reconnaissance. Adieu, le ciel vous -accorde un bon passage, et permettez-moi -de vous serrer cordialement la main en vous -quittant!»</p> - -<p>Le soir même, le ballot des circulaires <i>Baniani -Létameur et compagnie</i> était à bord, et -nous appareillâmes le lendemain pour retourner -en France.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que -c'est que d'être attaché jour et nuit sur le -banc du char avec lequel on éclabousse toutes -les petites renommées de rien, toutes les -basses envies qui barbottent sur vos traces -dans la fange ou la poussière, vous me plaindriez, -j'en suis sûr, même au sein de mon -opulence et de mes voluptés asiatiques.</p> - -<p class="attr">(Page 230.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Une fortune bâtie sur le sable;—un jour de fatuité.</p> - - -<p>«Presque tous les voyages de mer sont devenus -aujourd'hui des choses tellement communes, -que c'est à peine si une campagne au -long cours peut compter comme un événement -dans la vie d'un homme. Il faut que quelque -circonstance bien extraordinaire pour les marins -eux-mêmes, vienne varier la monotonie -accoutumée des courses à travers les deux -Océans, pour qu'un passager s'expose au ridicule -de dire dans le monde: <i>J'étais là quand -cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de -tout l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre -sur les îles de la Sonde.</i> Les poétiques monstres -marins de Carybde et Scylla ne sont plus maintenant -que des rochers méprisés par les plus pauvres -pêcheurs eux-mêmes. Les îles Fortunées, -peuplées, pour les antiques navigateurs, de -tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent -plus à la longue-vue des capitaines, que comme -des points de longitude, bons tout au plus à -régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté -des Abrolhos a cessé, depuis trois siècles, de -vomir sa volcanique écume: c'est à peine aujourd'hui -un écueil marqué sur les cartes marines… -Plus de peur, plus de mythologie, partant -plus de poésie sur le vaste sein des mers!… -Le merveilleux dont se composaient nos anciens -voyages, ne serait plus digne de figurer -dans nos plus fades romans. Le positif a tué -jusqu'à l'histoire.»</p> - -<p>Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et -mon retour du Hâvre à la Martinique se firent, -à peu près, comme des voyages en diligence. -Une casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir -ma tête de ces grands cahots du navire, -oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel -spectacle des marins, et cette mer que la -quille d'un bâtiment laboure si nonchalamment -d'un sillon de quinze cents à deux mille -lieues. Pas le plus petit événement pour moi -sur les flots, dans cette navigation où jadis j'avais -placé de si vives espérances d'aventures, -un si romanesque avenir de plaisirs et d'émotions… -Mais c'est qu'aussi entre mon premier -départ de France et mon retour aux Antilles, -toute une vie spéculative était venue séparer -les rêves de ma jeunesse, des préoccupations -d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs -de ce bâtiment qui me ramenait sur le théâtre -de mes premiers succès commerciaux, n'avais-je -pas à songer à des intérêts plus sérieux que -ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute -ma riche pacotille acquise au prix de mes travaux -passés, et augmentée des nouveaux sacrifices -faits par ma famille en faveur de ma bonne -conduite et de mon intelligence!… Oh! que -j'aurais redouté, en revenant aux îles, la rencontre -d'un de ces pirates qu'une année auparavant -j'aurais tant désirée, pour jeter un peu -de merveilleux dans mon existence inoccupée! -<i>Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait -beaucoup de prises, pour bien se battre</i>, disent -les corsaires. Ne me parlez pas, ajouterai-je, -pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne -me parlez pas des gens qui ont gagné quelque -chose, pour avoir de l'imagination.</p> - -<p>En revoyant la ville de Saint-Pierre, et -après y avoir opéré le débarquement de mes -nouvelles marchandises, je m'informai, avec -distraction et par désœuvrement, du sort de -M. Baniani Létameur que j'avais laissé, à mon -départ, il y avait à peu près six mois, fondant -une grande maison de commerce sur une circulaire. -«M. Baniani! me répondit-on; mais -c'est une des premières maisons de la place, -une des meilleures signatures de l'île! Tenez, il -habite non loin d'ici les anciens bureaux de -la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, -un personnel immense; et des maîtresses -donc, oh! des maîtresses… Ah! l'heureux -coquin!»</p> - -<p>«Diable! pensai-je en apprenant la destinée -brillante de notre Banian, comme les -premières maisons poussent vite sur ce sol que -j'ai à peine quitté quelques semaines!… -Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur -et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, -pendant qu'il en est temps encore: ce sont -de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais -remettre au lendemain.»</p> - -<p>Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, -vers les anciens bureaux de la Douane. Je remarquai -d'abord, qu'en changeant de maître, -le local avait aussi tout-à-fait changé d'aspect. -A l'extérieur austère et même un peu négligé -qui annonçait auparavant un des établissemens -du fisc colonial, avait succédé un air d'opulence -et de recherche qui me frappa. J'entrai -dans des comptoirs riches et spacieux d'où -semblait s'exhaler une sorte de parfum de -grandes affaires et de haute notabilité commerciale. -Je demandai M. Létameur, et les domestiques -mulâtres à qui je m'adressai, faillirent -me rire au nez, comme si la demande -d'une entrevue avec le chef suprême avait été -la chose la plus ridicule du monde.—«Avez-vous -écrit à monsieur? me dit alors un des -commis.—Écrit à monsieur? et pourquoi?</p> - -<p>—Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?</p> - -<p>—Comment, <i>monsieur</i> donne donc des audiences -maintenant?… Oh! faites-lui dire tout -bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire -quand il portait la balle, qui voulais -lui demander de ses nouvelles, en passant, -et rien de plus…»</p> - -<p>Le scandale de cette sortie m'aurait probablement -attiré une très mauvaise affaire avec les -gens de la maison, si M. Baniani en personne, -attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme -aux clameurs de tout son personnel indigné -de mon inconvenance… «Laissez entrer monsieur, -s'écria-t-il du premier étage: j'y suis -pour lui;» et à la faveur de cette bienveillante -exception, je passai triomphant au beau milieu -des bureaux consternés, humiliés de mon insolence -et de mon impunité.</p> - -<p>Baniani avait repris, pour me recevoir dans -ses appartemens, la posture qu'il n'avait sans -doute quittée un instant que pour m'arracher -au péril qui m'avait menacé dans son comptoir… -Enveloppé d'une robe de chambre -soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement -sur un divan de crin noir arabesqué -d'or. Deux négresses, un large éventail à la -main, agitaient sur le front épanoui de ce sultan -efféminé, l'air parfumé qu'un riche moustiquaire -de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile de -la grandeur et de la mollesse… Le sybarite -lisait, la tête renversée avec abandon sur le -coussin de l'ottomane, le volume élevé sur ses -yeux à demi-fermés par le doux affaissement de -l'excessive chaleur du jour.</p> - -<p>Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, -c'est-à-dire avec rondeur et familiarité. -Il se leva à moitié pour me répondre, et pour -laisser tomber sa main de mon côté; et, sans -me donner le temps de reprendre la conversation -au point peut-être où elle en était restée -à notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant -ses phrases:</p> - -<p>«Mon cher ami, je suis bien aise de vous -voir revenu en bonne santé… Depuis que nous -ne nous sommes vus, ma position commerciale -a tout-à-fait changé de face, tout-à-fait… Des -affaires capitales; oh! oui, capitales! J'envahis -la colonie que mes relations ont fécondée… -Ma maison, comme vous devez bien le penser, -a dû répondre à l'exigence de ma situation… -Un train honorable; oh! oui, très honorable; -mais un peu dispendieux… Que voulez-vous!… -le monde aime à être ébloui par ces heureux -que la fortune pousse à la tête de la société… -Ici l'on a dû vous dire déjà quel était le rang -que j'avais conquis… le premier rang de -l'île… C'était une nécessité, une impérieuse -nécessité de position… Dans quelques jours -je donne une fête, une fête à tout écraser, -par le choix et la variété des jouissances. J'ai -reçu tant de marques de bonté, un surcroît si -accablant de politesses de la part de toutes ces -bonnes gens… Tenez, au moment où vous -êtes entré, et où j'ai cru reconnaître votre -voix pénétrante retentir dans mes bureaux, -j'étais à feuilleter le <i>Siècle de Louis XIV</i>, -par M. de Voltaire; vous le connaissez? un -homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, -mais ignorant complétement, oh complétement, -la révélation de l'art, de l'art-nature, -comme nous l'appelons. J'en étais à -la fête que donna le surintendant Fouquet -au grand roi, ainsi qu'on appelait alors -Louis XIV… Cette fête devait effacer toutes -celles de Versailles, qui ne réussissaient, à ce -qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement -à quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, -la magnificence des fêtes chinoises… -Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner -aussi ma fête… Dieu! sont-ils heureux ces -Chinois, avec le peu d'imagination dont le ciel -les a doués, de pouvoir déployer une telle -magnificence dans leurs festins! Il est vrai que -le pays qu'ils habitent sourit à tous les caprices -des hautes fortunes; tandis que dans une -bicoque comme la Martinique on ne peut que -jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où l'on -voudrait faire tomber du sublime, du grandiose… -N'est-ce pas, mon bon ami?… Vous -connaissez sans doute le <i>Siècle de Louis XIV</i>, -par M. de Voltaire?</p> - -<p>—Ainsi donc, je vous revois enchanté de -l'état florissant de vos affaires?</p> - -<p>—Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais -c'était là, comme je vous l'avais prédit d'avance, -un fait inévitable, une chose convenue à la répétition. -Mais pour en revenir à la fête du surintendant -Fouquet, je vous avoue que si je m'étais -trouvé à sa place, je n'eusse été nullement -embarrassé de déployer autant de luxe et de -magnificence pour traiter un roi. Parbleu! en -France, avec des millions et un peu de goût, il -est bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! -Mais ici, que voulez-vous qu'on fasse, -même avec des millions et beaucoup d'imagination?</p> - -<p>—Avez-vous lu aussi comment se termina -la fête du surintendant Fouquet?</p> - -<p>—Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans -ce livre: il fut arrêté par ordre du roi, dit-on, -presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de -délices, de transparens de toutes les couleurs, et -de voluptés de tous les genres… Oui, oui, j'ai -vu cela; mais c'est là de l'histoire et de la politique, -et tout ceci est totalement étranger à -l'objet important qui m'occupe aujourd'hui. -Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour -cette fête, qui aura sans doute un retentissement -immense, j'aie fait venir de Baltimore, -un schooner américain chargé de glaces; que -j'aie mis à contribution tous les pays environnans -pour me fournir les mets les plus recherchés, -les fruits les plus rares? Un cuisinier de -la plus haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: -c'est le gouverneur lui-même qui a eu -l'extrême bonté de me le céder pour quelques -jours. Mon orchestre, composé de cinquante -exécutans d'élite, sera conduit non pas à l'archet, -mais au bâton de mesure, par un Italien; -ah! vous savez bien, ce chanteur qui a fait le -voyage avec nous. Je l'ai pris, ce pauvre diable, -par humanité et pour son talent, talent -réel, fantastique et plein de mouvement… -Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût -tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la -gigantesque salle en bois que j'ai fait construire -tout exprès sur une vaste savane, pour servir -de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de -bal… Ogives, arceaux, créneaux, niches, tourelles, -fossés à l'entour, pont-levis même, rien -n'y manque. Les invités entreront là comme -dans un vieux château féodal, qui bientôt, -grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, -sera transformé en un palais enchanté; -et cette bonne fée, je n'ai pas besoin de vous -le dire, c'est mon imagination… Oh! le féodal, -moi, m'a toujours séduit! Vous souriez, méchant, -et je vous vois déjà vous récrier sur -toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: -jamais vous ne devineriez l'idée qui -m'est venue d'inspiration, pour jeter une pensée -neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces -plaisirs assez somptueux peut-être, mais déjà -un peu communs. Cette idée, je vous en préviens -d'avance, est toute à moi: c'est la nuit -dernière, au sein de mes rêves, qu'elle m'est -arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou -peut-être bien même sur les cornes fantastiques -d'un lourd cauchemar.</p> - -<p>»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps -une cinquantaine de petits négrillons, -reste fort embarrassant de ma dernière opération -de traite. On me proposait un prix fort -médiocre de cette queue de cargaison, et plutôt -que d'avilir le cours de la marchandise, en -bon négociant j'ai préféré garder pendant deux -mois ces petits carnivores africains, qui me -mangent un argent fou dans l'une des habitations -où je les ai mis <i>à la forme</i>. La nuit dernière, -songeant à mes négrillons invendus et à -ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête -de trouver le moyen d'appliquer noblement -mon débris de cargaison à la magnificence de -ma fête!… Écoutez-bien ce que je vais vous -confier: c'est une surprise que je veux ménager -à toutes nos dames.</p> - -<p>»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes -petits esclaves d'un beau fanal; de faire reconduire -chaque Terpsychore par un de ces nouveaux -valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé -à la demeure de la belle danseuse, lui dira: -«Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a -ordonné de rester ici et de ne plus retourner -chez lui.» Comment trouvez-vous ce nouveau -genre de galanterie; là, sans flatterie?… N'est-ce -pas là une idée toute à moi, une idée neuve, -incréée; une idée modèle et mère enfin?</p> - -<p>—C'est, à mon avis du moins, une idée très -folle, et je me permettrai d'ajouter assez inconvenante; -car enfin comment supposer que les -dames que vous recevrez à votre bal, et qui auront -bien voulu accepter votre soirée et votre -fastueux ambigu comme on accepte ces sortes -d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau -de vous, et surtout le cadeau d'un petit nègre, -qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents -francs? Autant vaudrait envoyer à chacune -d'elles un billet de banque!</p> - -<p>—Si vous pouviez savoir comme moi, mon -cher ami, combien je leur dois d'amour et d'ivresse! -C'est que je leur en dois tant à ces aimables -femmes, à ces célestes créatures… Et à -leurs maris donc, à quelques-uns de leurs maris -surtout!… Je vous promets bien en bonne -conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est -pas trop qu'un négrillon; car, entre nous soit -dit, le service rendu surpasse encore le prix -matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien -ce que je veux vous exprimer en ce moment?</p> - -<p>—Taisez-vous donc… Oubliez-vous que -d'autres que moi vous entendent, et que les -deux épousseteuses que vous avez à côté de -vous, pourraient rapporter la conversation que -vous tenez devant elles?</p> - -<p>—Quoi! ces deux négresses? Allons donc; -ne sont-elles pas de la maison… D'ailleurs -cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand -la négraille saurait un peu ce que personne -n'ignore ici, quel mal y aurait-il, je vous le -demande? Est-ce un crime si grand pour des -valets que de posséder un maître à bonnes -fortunes?… Déjà, j'en suis certain, toute la -colonie en vous parlant de moi a dû vous -dire…</p> - -<p>—Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que -vous aviez abandonné la femme du marchand -de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à -mon départ, et que…</p> - -<p>—Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce -qu'il est bien convenable, croyez-vous, de -parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?</p> - -<p>—Bah! ne venez-vous pas de me dire que -cette domesticité n'avait ni oreilles ni langue? -Et quand bien même la négraille viendrait à -savoir que vous avez possédé les charmes de -la marchande de cigarres, quel mal si grand y -aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes -amoureuses de leur patron?</p> - -<p>—De grâce, mon bon ami, de grâce, un -peu plus de respect pour les convenances… -Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la -porte; vous entendez, négresses!»</p> - -<p>Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.</p> - -<p>Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de -passer pour un séducteur de bonne compagnie, -même aux yeux de ses négresses, venait de -trembler à l'idée de passer pour l'ancien amant -d'une malheureuse marchande de cigarres… -Tout ému encore du péril que mon observation -lui avait fait courir, il ne reprit l'entretien -qu'avec un embarras visible. Ce fut à moi -alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par -une feinte bonhomie, j'avais consenti à perdre -dans les premiers momens de notre entrevue.</p> - -<p>«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui -demandai-je après le départ des deux négresses, -qu'en avez-vous fait?</p> - -<p>—Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! -je n'en ai même plus entendu parler; et -moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser… -Cependant, il y a quelques mois, il me prit -fantaisie de la faire venir de Cumana pour la -sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice…; -cela eût fait une maîtresse piquante -pendant deux ou trois semaines, et c'est toujours -autant de gagné en variété sur la monotonie -qui résulte le plus souvent de la nécessité -de n'avoir que les mêmes femmes… chose -accablante, même au sein du bonheur que les -femmes faciles nous procurent!… Ah! si vous -saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être -attaché nuit et jour sur le banc du char avec -lequel on éclabousse toutes les petites renommées -de rien, toutes les basses envies qui barbottent -sur vos traces dans la fange ou la poussière, -vous me plaindriez, j'en suis sûr, même -au sein de mon opulence et de mes voluptés -asiatiques.»</p> - -<p>Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais -jusqu'à ce moment conservé, en présence -de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire -quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines -folies; mais le ton avec lequel M. Baniani -venait de prononcer ces dernières paroles -m'avait semblé tellement intolérable, que -je perdis alors moi-même toute retenue, pour -lui dire en le quittant:</p> - -<p>«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire -passer un peu d'or entre vos mains, parce que -vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; -mais je vous prédis que vous mourrez sur la -paille, parce que vous êtes prodigue et imprudent, -et qu'au moment où la fortune, qui vous -trompe, vous aura tourné le dos, la pitié se sera -déjà éloignée de vous pour n'y plus revenir. Je -ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse; -mais si elle se réalise, et elle se réalisera, -je pourrai peut-être encore vous commanditer -une seconde fois d'une balle de 200 francs; -mais je vous préviens qu'alors je n'aurai plus -une parole pour vous consoler dans votre misère, -ni un sentiment pour excuser vos insolentes -folies. Adieu!»</p> - -<p>Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait -reconduit pour fermer à jamais sa porte sur -moi: la première idée qui lui vint fut de me -rappeler, en criant du haut de son escalier:</p> - -<p>«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain -bourru? Et ma fête!… Vous voyez bien que je -ne me fâche pas, moi… Voilà bien nos moralistes, -donnant avec humeur des conseils qu'on -ne leur demande pas, et se fâchant contre -ceux qui ne demanderaient pas mieux que de -les suivre!… Vous y viendrez toujours, n'est-ce -pas, à ma fête?… Allons, il ne répond rien… -Quel homme!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Prenez-vous du tabac?… Comme nous le -disions il n'y a qu'un instant, ces folles -brises du matin dans les colonies, renversent -quelquefois des choses bien autrement solides -qu'un édifice de bois, de charmantes -contre-danses et des tables somptueuses de -trois cents couverts… Et les raz-de-marée -donc!… Voyez ces lourdes embarcations asséchées -sur le sable du rivage… Une lame -vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse… -Les lourdes embarcations flottent, -chassent, chavirent! pst! Les voilà réduites -en poussière, et l'ouragan emporte au loin -leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!… -Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà -dit que vous n'en usiez pas!… La fête est -encore magnifique!…</p> - -<p class="attr">(Page 243.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Une fête;—l'homme sinistre;—le dernier jour de fortune.</p> - - -<p>Le jour de la fête arriva, et ce fut beaucoup -plus au ton railleur avec lequel on en parlait -dans toute la ville, qu'au bruit des préparatifs -qu'elle nécessitait, que je me ressouvins de l'époque -marquée pour cette solennité dansante et -mangeante. Le matin même, un billet tracé de -la main du héros de la folle journée m'aurait, -au reste, rappelé la date de l'événement annoncé, -si j'avais pu oublier un seul instant -l'heure qui devait donner le signal à ces scandaleuses -réjouissances. M. Baniani Létameur -m'écrivait:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>»On a partout répété, en les exagérant, les représentations -sévères que vous m'avez faites. -Comme il m'importe pour mon crédit, pour -ma réputation et pour la <i>sûreté de mes affaires</i>, -que votre présence vienne démentir les calomnies -qui n'ont trouvé que trop d'écho dans la -foule de mes envieux ou de mes ennemis, je -vous prie de vouloir bien assister ou paraître -ce soir à mon bal: c'est une nouvelle preuve -de bienveillance, je n'ose dire d'amitié, que -j'attends de vous. Des conseils comme ceux -que j'ai déjà reçus de votre expérience, peuvent -paraître quelquefois fort durs; mais le -sentiment qui les dicte toujours, ne pourrait -être méconnu que par un fou ou un ingrat, -et je ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espère -encore, sans oser toutefois trop me -flatter.</p> - -<p>»Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance, -l'assurance de la haute considération -avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.»</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Baniani Létameur.</span></p> - -<p><i>P. S.</i> «Réponse de suite, s'il vous plaît.</p> - -<p>»J'attends un <i>oui</i> de vous, pour être tranquille.»</p> -</blockquote> - -<p>Je répondis immédiatement à M. Létameur:</p> - -<blockquote> -<p>«<i>Oui.</i> Je ferai acte de présence à votre bal, -comme on fait un acte d'humanité.</p> - -<p class="sign">»Votre serviteur.»</p> -</blockquote> - -<p>En pénétrant, avec la cohue des invités de -toute l'île, dans la salle immense construite -pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat -soudain d'un millier de bougies, inondant de -leurs vives clartés le feuillage vert des orangers -et des citronniers transplantés avec leurs -fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le -frêle et gracieux édifice dont ils couronnaient -le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et -de branches de palmier, en retenant sur la tête -des danseuses couvertes de pierreries, l'air -embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait, -dans l'enceinte de ce palais enchanté, -la fraîcheur épurée que la brise du soir parvenait -à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; -car, par une prévoyance fort ingénieuse, -le dessus de la salle ne se trouvait recouvert -que d'une tente fort légère, élevée de quelques -pieds seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. -Une musique ravissante s'exhalant du -feuillage dans lequel l'orchestre était caché, -donnait à cette réunion des plus jolies femmes -de la colonie, quelque chose de féerique et de -merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient -point sur les riches tapis qu'ils foulaient: -la vive clarté des lumières, se projetant partout -sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, -donnait aux formes fugitives des danses et des -valses, je ne sais quoi d'insaisissable et d'aérien… -C'était enfin de la magie. Chacun, en -entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait -un peu de la fastueuse fête annoncée par ce -nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, -on ne riait plus: on souriait de la plus -agréable surprise… Lui triomphait! Jamais je -n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée -de la volupté d'un songe de grandeur et -de gloire… Un mot seul, un seul mot, entre -tous les mots qui peignent un sentiment entier -dans un distique de quelques lettres, aurait -pu exprimer l'espèce de satisfaction qu'on lisait -sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire -autour du diadème dont le front du héros semblait -environné: <i>Enfin je règne!</i></p> - -<p>Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie -et de danse, suffirent à peine pour épuiser -l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit -cependant, il fallut s'arrêter: un vent -bruyant, soudain, comme ces rafales qui annoncent -et qui accompagnent une ondée, vint -ébranler, au milieu des airs agités, la toiture -si peu solide, la tente enfin qui protégeait tant -de plaisirs et d'enivrement… La lueur vacillante -des lustres et des candélabres s'obscurcit -même sur ses mille trônes de cristal et d'or, et -le son des instrumens se perdit un moment -dans les cris aigus de la folle brise… Les femmes -furent un peu effrayées: une légère confusion -régna dans tous les groupes… Le Banian -ne demandait pas mieux: les élémens, ce soir-là, -étaient avec lui… Il traverse rapidement le -théâtre de sa gloire, pour donner un ordre… -Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous -les yeux l'éclat déjà incertain des lumières: -un bruit pareil à celui de la foudre, gronde -sur la réunion tumultueuse jetée tout-à-coup -dans l'obscurité, et les dames sentent, avec -peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, -de la neige, que laisse descendre le feuillage -sous lequel la foule heureuse s'était crue à l'abri -des intempéries de l'air: on s'inquiète, on -s'agite, on crie; on va fuir, lorsque le nuage -de gaze se dissipe, et laisse voir, à la faveur de -la clarté renaissante, une pluie de pétales de -roses blanches, d'œillets blancs, une neige de -fleurs enfin… Et, prodige inouï! pendant ce -court moment de charmante frayeur, des tables -immenses couvertes des mets les plus -rares, des vins les plus limpides, des sorbets -les plus délicats, des tables chargées de tout -ce que la terre produit de plus exquis pour le -goût, les yeux et l'odorat, étaient sorties du -sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, -et que la baguette d'un enchanteur avait -frappé… Cet enchanteur, c'était M. Baniani!</p> - -<p>Peindre les bravos, les applaudissemens, les -exclamations délirantes que fit éclater ce coup -de théâtre si dramatique, serait impossible; je -ne puis aujourd'hui en donner une idée qu'en -rappelant l'effet que produisit cet enthousiasme -universel sur l'auteur de cette galante et inconcevable -surprise: il s'évanouit dans les bras -de son triomphe!… C'était dans cet instant -qu'il aurait dû mourir, le malheureux!</p> - -<p>Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. -Les tables avaient envahi le domaine de -Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son -empire sur les débris du trône de Comus, ou, -pour m'exprimer en d'autres termes, on recommença -à danser et à valser, après avoir -épuisé l'enivrante ambroisie du banquet. Un -coup de baguette avait fait sortir un festin splendide -des entrailles de la terre; un autre coup -de baguette du maître fit rentrer les restes -somptueux du festin sous les tapis de la salle -du bal.</p> - -<p>Les froides imaginations qui n'ont admiré -que les solennités dansantes de notre méthodique -Europe, ne pourraient se figurer le spectacle -qu'offrait à trois heures du matin la fête -du Banian: ce n'était plus un terrestre amusement, -c'était un enchantement divin, un assemblage -vaporeux de sylphes et de sylphides -emportés dans un nuage de parfums, aux sons -d'un céleste concert…</p> - -<p>Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de -la tête aux pieds, détruisait seul, à mes yeux, -le charme et l'harmonie de cet ensemble ravissant. -Depuis une heure je l'avais remarqué, -se promenant sans parler à personne, au milieu -des groupes, et jetant autour de lui une -sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il -s'était approché de moi avec un sourire sardonique, -et deux fois j'avais évité son contact glacial -et maussade…; la troisième fois enfin, il -m'adressa la parole pour me dire:</p> - -<p>«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici…; on -s'y réjouit même très fort…</p> - -<p>—Oui, la fête est magnifique, répondis-je -en m'éloignant encore de lui.»</p> - -<p>Le grand homme noir me poursuivit en répétant -mes derniers mots, et en ajoutant:</p> - -<p>«Oui, la fête est délicieuse… Mais penser -que le souffle de la brise du matin peut enlever -tout cela!… car enfin vous l'avez vu à minuit -déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion -et de voluptés, a manqué d'être enlevé -par un souffle!»</p> - -<p>Et il prit, en prononçant ces mots, une prise -de tabac, pour avoir le temps de fixer ses yeux -sur les miens, et de remarquer l'impression -que sa remarque venait de produire sur moi.</p> - -<p>Au risque d'engager une conversation ennuyeuse -avec cet étrange personnage, je me -hasardai à répondre des choses indifférentes -aux observations banales qu'il m'avait adressées… -Il continua, après quelques phrases préliminaires -échangées entre nous.</p> - -<p>«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de -l'Amphitryon?</p> - -<p>—Je le connais depuis quelque temps.</p> - -<p>—Oui, quand je dis un des <i>amis</i>, c'est une -des connaissances que je voulais dire; car on -m'a même assuré que vous aviez blâmé les -fous préparatifs de cette fête, qui du reste -est d'un luxe inouï, d'un faste tout-à-fait -royal…</p> - -<p>—Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée -à celui que mes conseils pouvaient intéresser.</p> - -<p>—Vous avez eu raison; mais il n'était et il -n'est même plus temps: la brise du matin, -cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure, -enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à -la place de tant d'indicibles joies.»</p> - -<p>Mon grand fantôme noir prit encore une -autre prise de tabac; et quand il eut fini de -donner quelques chiquenaudes à son jabot et -aux rebords de son long gilet de soie, je lui -demandai d'où pouvaient naître ses inquiétudes -sur les effets de <i>la brise du matin</i>?</p> - -<p>«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire -des allusions et de perdre beaucoup de temps -à nous parler sans bien nous comprendre… -Je viens au fait avec vous, qui me paraissez -un brave jeune homme. Connaissez-vous l'arrivée -du navire de Bordeaux, qui, cette nuit -même, est entré en rade?</p> - -<p>—Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce -côté-là, j'ignore tout-à-fait…</p> - -<p>—Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y -a si peu de personnes encore dans la ville qui -sachent… Éloignons-nous un instant de cette -cohue… j'ai quelque chose à vous demander… -ce que j'ai à vous demander, c'est votre parole -d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne -direz à qui que ce soit le secret que je vais -vous confier?</p> - -<p>—Et de quelle nature encore est ce secret?</p> - -<p>—Mais, ma foi, de la nature ordinaire des -secrets, et des choses que l'on est bien aise de -savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde. -Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole -d'honneur?</p> - -<p>—Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère, -je ne vois pas pourquoi, au reste, je ne -vous donnerais pas ma parole d'honneur?</p> - -<p>—Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a -plus que deux heures à rester sous l'horizon.</p> - -<p>—Je vous la donne.</p> - -<p>—Votre parole d'honneur?</p> - -<p>—Oui, ma parole d'honneur.</p> - -<p>—Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte -pour cent dix mille francs d'effets protestés, -et ces billets sont signés tout au long, et -confectionnés par M. Baniani Létameur, notre -aimable Amphitryon, le héros de cette fête, qui -est encore réellement magnifique, jusqu'à six -heures et demie du matin… Voici l'almanach -contenant les heures du lever et du coucher -du soleil, à la Martinique, temps légal.</p> - -<p>—Comment, il se pourrait?</p> - -<p>—Cela se peut si bien, qu'indépendamment -de l'almanach, voici les cent dix mille francs -d'effets protestés que je suis chargé de faire -rentrer… Prenez-vous du tabac?… Ah! comme -nous le disions il n'y a qu'un instant, ces folles -brises du matin, dans les colonies, renversent -quelquefois des choses bien autrement -solides qu'un édifice de bois, de charmantes -contredanses, et des tables somptueuses de -trois cents couverts… Et les raz-de-marée, -donc!… Voyez ces lourdes embarcations asséchées -sur le sable du rivage: une lame vient, -poussée et gonflée par la brise impétueuse… -Les lourdes embarcations flottent, chassent, -chavirent… Pst! les voilà réduites en poussière, -et l'ouragan emporte au loin leur cendre -imperceptible dans l'air bouleversé!… Ah! -c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en -usiez pas… La fête est encore magnifique!… -Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit -d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux -de robes transparentes… Où sont donc -pour moi les plaisirs de ma folle jeunesse!…»</p> - -<p>Et le diable de vilain homme me laissa là -tout interdit, pour aller savourer sa quatrième -prise de tabac dans la foule, qu'il continua à -fendre avec l'impassibilité extérieure qui me -l'avait déjà fait remarquer dans le tumulte du -bal.</p> - -<p>J'étais à peine remis de l'étonnement que venait -de me causer sa nouvelle fort inattendue, -que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment -n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, -sans trouver un seul moment pour me dire un -mot, s'avisa tout justement de courir vers moi -en se dérobant à tous les embarras… «Eh bien, -monsieur l'armateur, me demanda-t-il, tout -content, tout enivré de lui~même, que pensez-vous -de cela?</p> - -<p>—Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant -répondre catégoriquement à votre question; -car en vérité je serais bien embarrassé -de vous dire ce que je pense.</p> - -<p>—Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous -êtes comme tout le monde, ébloui, étonné, ravi: -c'est ce que partout l'on me répète. Convenez -que vous étiez bien loin de vous douter de -cela, quand il n'y a encore que quelques jours -vous me faisiez de la morale sur ce que vous -appeliez, autant qu'il m'en souvient, l'extravagance -de mon projet de fête.</p> - -<p>—Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui -que je puisse être, je sois tenté de vous excuser: -peut-être même que loin de vous absoudre, -aujourd'hui je vous plains plus que jamais…</p> - -<p>—Toujours la même idée, une idée fixe chez -lui: mais vous croyez plaisanter peut-être, en -me disant que vous me plaignez; et moi je vous -jure que je suis plus réellement à plaindre que -vous ne le croyez: harassé, écrasé, rendu, mon -cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne aux -autres sont cruels… Mais si quelque chose a -dû compenser un peu mes tribulations, c'est la -bonté avec laquelle toutes ces dames et tous -ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, -vraiment, vous me voyez pénétré de reconnaissance -pour les marques de bienveillance, -les témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence -qui m'ont été prodigués dans cette -soirée: on n'est pas plus aimable que cela! -Ah! je l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici -qu'il faut venir pour trouver ces douces jouissances -de société et cet accueil cordial… Pourquoi -donc, censeur inflexible, me regardez-vous -toujours ainsi avec l'air du reproche?</p> - -<p>—C'est que, mon cher monsieur, votre -bonheur me fait de la peine pour vous.</p> - -<p>—Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas, -pour le reste de cette nuit où je suis si heureux? -Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux -coups de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, -je me demandais tout-à-l'heure, en voyant -tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche -déjà à sa fin, ce que je ferais de tant de -restes encore si somptueux… Voyons, à ma -place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui?</p> - -<p>—Ce que je ferais à votre place, dites-vous?</p> - -<p>—Oui, ce que vous feriez après le bal?…</p> - -<p>—J'irais bien vite me cacher dans les bois, -comme le seul parti qui me restât à prendre.»</p> - -<p>Mon secret avait failli m'échapper en faisant -cette réponse à la question que venait de m'adresser -le Banian. Un peu plus, je le sentais, -j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement, -en trahissant la parole que j'avais donnée -au grand homme noir… Je sortis comme un -écervelé, après avoir prononcé ces derniers -mots, et je courus bien loin de peur d'être -tenté d'en dire plus que je ne devais le faire -pour rester fidèle à mon engagement; et le -malheureux Baniani, attribuant à l'inflexibilité -de mon opinion à son égard la cause de ma -brusque disparition, répétait avec complaisance, -et en riant aux éclats: «Oh! décidément -le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre -misanthrope, à force de me croire insensé! Il a -poussé si loin l'austérité de la désapprobation, -qu'il n'a pas voulu même danser une seule -contredanse.</p> - -<p>—Oh! comme vous le dites, lui répétaient -les derniers flatteurs qui restaient sur les derniers -débris de sa fête, il est fou, votre ancien -compagnon de voyage; il est incurablement -fou.»</p> - -<p>En sortant de l'enceinte du bal, pour me -retirer chez moi, je rencontrai dans le vestibule, -cinquante à soixante petits nègres déguisés -en grooms, armés chacun d'une immense -lanterne, et attendant, pour les reconduire, les -dames qui commençaient à dégarnir la salle: -c'était le demi-cent de négrillons dont le traître -voulait faire présent à ses plus jolies danseuses. -Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses -folies… Toutes les dames lui renvoyèrent le -cadeau, en se moquant de sa libéralité, et en -rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance -de ce procédé à la Turcaret.</p> - -<p>La sinistre prédiction du mauvais génie dont -j'avais reçu la confidence au bruit des violons -et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop -tôt… A huit heures du matin, tous les huissiers -de la colonie avaient envahi le domicile -du Crésus de la ville… cent protêts étaient -déjà faits, quand les premières lettres de remercîment -arrivèrent dans le boudoir du voluptueux -Banian; et, de ce boudoir parfumé, -un homme, réveillé en sursaut au sein des plus -doux rêves, n'eut que le temps de se sauver en -robe de chambre, pour aller se cacher dans les -Mornes, et se soustraire à la honte et au ridicule -que ses sottes profusions lui avaient préparés…</p> - -<p>Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, -je passai le matin devant sa maison, sans avoir -pu fermer l'œil de la nuit, je trouvai les volets -du logis fermés par la main de la justice, et, -sur la porte, le grand fantôme qui, en prenant -sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il -me vit:</p> - -<p>«Eh bien! le bal était magnifique, la fête -délicieuse: notre homme est <i>maron</i>: il vient -de se sauver dans les Mornes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Je devins en un mot ce qu'on -appelle <span class="small">MARON</span> dans la langue -classique de ces barbares.</p> - -<p class="attr">(Page 259.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Supplicia la pauvre négresse;—exil dans les Mornes;—embarras -qui succèdent au <i>maronage</i> du Banian.</p> - - -<p>La catastrophe du Banian occupa la colonie -pendant trois ou quatre jours; le temps de -démolir sa salle de bal. J'y pensai pendant -une semaine, et ensuite je n'y pensai plus du -tout. Il y a des grandeurs dont la chute n'a -pas même le privilége de faire de l'éclat: elle -ne produit que du ridicule.</p> - -<p>J'aurais continué probablement à oublier -long-temps mon homme, si lui-même n'avait -pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, -à mon souvenir.</p> - -<p>Un soir où les coups de tonnerre et les pluies -de l'hivernage m'avaient forcé de regagner mon -logis de meilleure heure que de coutume, je -crus entendre quelqu'un frapper timidement -à ma porte. J'ouvris, et je vis un individu affublé -d'un costume de nègre endimanché, s'avancer -vers moi, en me saluant cérémonieusement -et avec un air de soumission que l'on -n'est pas habitué à rencontrer chez les blancs -des colonies. Je regardai attentivement mon -homme, dès que sa tête, respectueusement -inclinée, se fut enfin relevée vers moi… Je -reconnus mon Banian.</p> - -<p>«Et d'où venez-vous ainsi? m'écriai-je, en -le revoyant fagoté de la sorte.</p> - -<p>—De l'exil! me répondit-il d'une voix mélodramatique.</p> - -<p>—Et quel motif a pu vous forcer à courir -le danger d'être reconnu par tous ceux qui vous -poursuivent encore?</p> - -<p>—La misère!</p> - -<p>—Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien -ici: vous tremblez comme la feuille…</p> - -<p>—Oui, je tremble d'indignation!</p> - -<p>—La pluie vous a traversé: voici du linge -et des vêtemens.</p> - -<p>—Ce n'est pas la pluie… Ce sont les hommes, -les orages du cœur… Les vêtemens ne -garantissent pas de ces orages-là, et le linge -blanc ne sèche rien… Pouvez-vous m'écouter -un instant?</p> - -<p>—Toute la nuit, si bon vous semble… -Mais asseyez-vous, reposez-vous, que diable! -vous n'êtes pas ici dans la main des huissiers…</p> - -<p>—Oh! non, non. Vous avez un cœur, vous! -un esprit qui conseille, une âme qui console… -Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux -qui pleurent, une voix qui crie au fond de -l'abîme, et qui n'est point entendue des heureux -qui dansent au bord, des insensés qui -folâtrent sur les fleurs du précipice!»</p> - -<p>L'exilé pleura, en achevant ces mots: je ne -pus calmer son affliction, qu'après avoir épuisé -toutes les consolations que je pouvais lui prodiguer… -Il reprit au bout de quelques instans:</p> - -<p>«L'histoire de ma proscription sera longue: -le ciel n'a pas donné la phrase sèche et brève -au malheur, et cette proscription a été féconde -en événemens bizarres qui sollicitent et commandent -l'attention la plus soutenue… Mais -vous m'avez assuré que vous pouviez me consacrer -jusqu'à la nuit tout entière… Je n'irai pas -si loin; je n'abuserai pas de cette hospitalité -d'attentions délicates… Le temps affreux qu'il -fait dehors ne réclame pas, d'ailleurs, les heures -que vous pourriez donner aux folles joies -de ce monde, et le démon des élémens s'accorde -avec le démon de mes idées… Oui, je -rends grâces au ciel qui m'envoie cette soirée -épouvantable, au moment où je vais vous raconter -les tempêtes de mon existence. C'est le -seul bienfait qui, depuis trois mois, me soit -tombé de la main de Dieu. Je vais commencer, -avec votre permission; écoutez.»</p> - -<p>J'écoutai le récit que me promettait ce dramatique -début. Mais avant d'entrer dans les -détails qu'il avait à me raconter, mon narrateur -jugea à propos de me demander:</p> - -<p>«Me trouvez-vous bien changé?</p> - -<p>—Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont -paru d'abord un peu altérés.</p> - -<p>—Des traits de fer se seraient altérés à -moins… Et maigri? ai-je beaucoup maigri?</p> - -<p>—Oui, je trouve que vous avez aussi un -peu maigri…</p> - -<p>—Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! -au milieu de la vie de bête fauve dont j'ai vécu -pendant trois mois!… Mais vous trouvez que -j'ai maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose -que de maigrir… vous allez tout apprendre.</p> - -<p>»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence -heurtée, saccadée, mêlée de pluie et de -beau temps, d'or ciselé et de plomb brut: -les doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir -prise par la main, mon existence, pour la -conduire entre de rares fleurs et des rochers -bien aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en -un seul mot, une robe de soie noire, que quelques -paillettes ont parsemée, en scintillant, -de leurs étoiles vives, mais dont le fond est -toujours resté noir.</p> - -<p>—De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me -parler, avec votre robe de soie noire?</p> - -<p>—Mais de mon existence; c'est une comparaison -dont je me suis servi pour rendre -plus complète, plus saisissable corps à corps, -l'idée que je veux vous donner de mes malheurs.</p> - -<p>—Oh! de grâce, expliquez-vous le plus -clairement possible, si vous voulez que je comprenne -bien ce que vous avez à m'apprendre, -et ce que vous avez besoin que je sache?»</p> - -<p>Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées -mon Banian, je m'étais aperçu que son -langage avait toujours changé comme sa position, -et s'était travesti en quelque sorte selon -le bon plaisir des circonstances ou de sa destinée. -Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru -s'exprimer à peu près comme tout le monde, -et devenir même simple et lucide dans ses discours, -à mesure qu'il devenait arrogant dans -ses manières. Dans l'adversité qui avait précédé -et suivi le règne passager de son bonheur, -je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé -dans ses expressions, et cherchant à fleurir son -jargon sentimental, de façon à se rendre tout-à-fait -inintelligible. C'était pour prévenir le flux -de phrases inutiles qu'il se disposait à me débiter -sur un ton d'exaltation toute romantique, -qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos -de l'interrompre.</p> - -<p>Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, -il reprit ainsi le fil de son récit:</p> - -<p>«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez -vu, n'eut qu'une face et qu'un instant: ce -fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la -lueur fantastique de l'étoile sur le miroir des -eaux mouvantes. Mon activité me l'avait acquise, -cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les -flambeaux de ce malheureux bal auquel vous -m'aviez fait l'honneur d'assister, et dont je voulais -fasciner les yeux de toute la colonie, devaient -éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs -que j'offrais avec tant de libéralité à ces ingrats, -que le poignard qu'ils appelaient sur ma poitrine -brillait dans l'ombre pour m'égorger au -sortir de la fête, au dénouement de ce drame -de fleurs… Je n'ai pas besoin de vous rappeler -cette catastrophe, que vous avez sans doute, -comme tous les honnêtes gens, mouillée de vos -larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et ce sort -a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin -même, j'ose le proclamer. Dès que la nouvelle -de ma chute se fut répandue, et avant même -qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis -immondes, que je ne soupçonnais pas, se -liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la -boue où ils étaient éclos, les indignes! J'avais -eu cent amis dans la prospérité; j'eus un million -de vampires à se ruer sur ma chair, dès que -cette chair leur parut taillable à merci et cuite -à point. Les lois sont si humaines pour la lâcheté -et la barbarie, et si cruelles pour la probité -malheureuse et la splendeur déchue du -ciel où elle nageait!… La calomnie, ce monstre -de tous les pays et de tous les temps, voulut -s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait -sans elle; rien, oh non! il fallait qu'elle assistât -au festin dont mon cadavre était l'appât et -l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même -en grande dame au haut de la table… On m'accusa -enfin de… Non, ma bouche se refuse, se -refusera sans cesse au service que mon âme -voudrait exiger d'elle pour tout vous révéler… -On m'accusa de…; enfin je ne puis pas prononcer -le mot que le démon, dans sa rage, a -articulé contre moi dans ma misère… La fausse-monnaie -est en effet une chose si facile à frapper, -dans cette colonie, que l'on peut, en vous -crachant un titre satanique à la face, vous dire: -Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front -pur; et ajouter encore: Je suis content, je t'ai -taché pour l'éternité, sans que tu puisses laver -cette tache, en criant même avec larmes à tes -juges: Mais pour battre de la fausse-monnaie -il fallait des ustensiles, et je n'en ai pas. Tes -juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un -couteau et un marteau on peut ici diviser une -gourde en cinq, au lieu de ne la diviser qu'en -quatre parties… Horreur, trois fois horreur! -Mes cheveux, quand je vous raconte ces abominations, -ont dû, j'en suis sûr, se dresser -perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas -vrai?</p> - -<p>—Non, je ne vois pas encore… Mais continuez -pour que nous arrivions vite au fait.</p> - -<p>—Il me fallut fuir: résister, c'eût été me -faire briser les os; rester, c'eût été donner -une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure -sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois -jours après avoir été attaché sur cette pointe -de rochers déchirans, j'errais tout meurtri; -j'étais dans les Mornes, cachant, au milieu des -animaux féroces qui habitent les forêts inaccessibles, -la trace de mes pas aux hommes, -plus féroces encore que ces animaux affreux… -je devins, en un mot, ce que l'on appelle <i>maron</i> -dans la langue classique de ces barbares… -oh! oui, <i>maron</i>, maron comme le pauvre esclave -qui fuit la charrue à laquelle on l'enchaîne, -qui se sauve du fouet qui va boire son -sang et manger ses muscles pendans sur ses -reins… Deux mois je masquai ma honte à tous -les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux -des bois. La terre m'avait reçu sur son -sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence: -il suffisait… Les fruits que m'offraient -les arbres dont je chérissais la toiture verte, me -nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui -m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la -nuit me prêtaient encore leur dôme de feuillage -pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, harassé, -brûlé… J'aurais même été heureux peut-être -dans les bras de cette vie sauvage, empreinte -si fortement d'un parfum de proscription, -sans un désir inexplicable que j'avais -emporté avec moi comme un ver, chargé sans -doute par l'arrêt du destin de me ronger le -cœur pendant le jour, de me le ronger encore -pendant la nuit, et enfin de me le ronger -nuit et jour, soir et matin… J'avais laissé -un fils courant, jouant peut-être parmi les -hommes: c'était le seul amour qui me fût resté -de l'humanité… La mère de cette chair de ma -chair s'était endormie depuis peu sur l'oreiller -de la mort… Je voulus revoir mon fils, ne -pouvant revoir la mère et le fils ensemble: je -voulais le revoir, ce cher enfant, comme je vous -l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des -hommes à commettre un crime de plus, en me -punissant comme un forfaiteur… Mais comment -parvenir à satisfaire le désir du père, sans risquer -la tête du condamné?… C'était la question -toute débordante d'avenir pour moi et -pour le jeune enfant…</p> - -<p>»J'avais remarqué que les nègres marons qui -s'enfuyaient à mon approche et qui redoutaient -le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du -bois et descendaient le soir à la ville pour aller -vendre ce bois calciné et réduit en charbon-franc… -Je les avais vus revenir ensuite dans -les Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative -si innocente, les pauvres diables!… Leur -exemple m'enhardit: je pouvais comme eux -faire du charbon aussi, moi homme comme -eux, moi riche de deux bras et de deux jambes -comme eux… mais comme eux je n'étais pas nègre… -Malheur sur moi! Une idée que repoussa -d'abord la fierté que j'avais conservée sous -mes habits en lambeaux; une idée vint luire, -scintillante à mon esprit… L'idée frappa de -nouveau à la porte du désir qui me rongeait: -elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans -mon âme ouverte à un millier d'angoisses paternelles… -On parle en Europe de l'aristocratie -de la peau… Je songeai à acquérir, moi blanc, -le privilége abject attaché à la couleur de la caste -opprimée… J'usurpai en un mot le privilége -exclusif dont jouissaient les nègres marons, -mes compagnons d'exil… Je devins nègre!… -nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi frémir, -vous, quand je ne frémis pas moi-même à -ce souvenir!</p> - -<p>—Et par quel miracle devîntes-vous donc -nègre?</p> - -<p>—Par un miracle enfant du malheur, que -me révéla l'adversité et que m'aurait toujours -caché la prospérité… Des jus d'herbes, des acides -que me fournirent encore les bons arbres -qui m'avaient nourri et abrité, firent l'affaire; -et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres, -la blancheur importune de ma peau disparut -entièrement, et grâce enfin à la chevelure laineuse -qui de tout temps a couronné mon front -d'homme, je pus, sans m'exposer à être dévoré -par mes persécuteurs, descendre aussi à la ville -pour vendre le charbon que mes arbres toujours -chéris m'avaient encore procuré, en tombant -par nécessité dessous ma main dans le -feu.</p> - -<p>—Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin -l'embrasser?</p> - -<p>—Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même -pas; je ne vous en parle même pas… Mes larmes -doivent vous dire assez du reste ce qu'il était -devenu pendant mon absence cruelle, pendant -mon absence si involontairement parricide… -Mort, oui mort, mort comme sa mère… Et non -pas comme moi, puisque je vis! Ah!</p> - -<p>—Je conçois votre affliction… Les malheurs -que vous avez éprouvés sont grands: ils ne -sont peut-être pas encore finis; mais si je puis -vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos -intentions.</p> - -<p>—Vous venez de parler de mes malheurs! -Oui, vous en avez parlé de mes malheurs: attendez, -je n'en ai déroulé qu'une assez faible -partie sous vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! -oui, vous m'écouterez, car des artères d'homme -battent dans votre poitrine à vous.</p> - -<p>»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir -pour me rendre de mon refuge à la ville, -et retourner de la ville dans mon refuge, il -existait une petite case. Dans cette humble -case existait une jeune négresse; et dans cette -jeune négresse un cœur!… Supplicia, Dieu! -la plus belle des filles de l'ange africain! La -jeune négresse vit le pauvre homme craintif, -souffrant et humilié: elle engagea le pauvre -homme à prendre quelque nourriture dans sa -case, et le pauvre homme accepta, but et mangea. -Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, -pour ne pas boire et pour ne pas manger!…</p> - -<p>»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant -qui bégaie, déposa son histoire dans mon -sein débordant d'amertume: elle croyait se -confier à un nègre comme elle, j'étais si bien -barbouillé. J'écoutai son histoire.</p> - -<p>»Le commandeur noir d'une habitation assise -au pied du morne où j'allais enfouir chaque -soir mon front trempé de sueur, avait acheté -la jeune africaine, non pour en faire son esclave, -mais pour pouvoir la nommer la compagne -de sa vie, la femme de son amour. La -modeste case qu'elle habitait lui avait été donnée -par le nègre commandeur: l'existence paisible -dont elle jouissait lui avait été assurée -par son commandeur: l'enfant qu'elle devait -porter un jour, sentir remuer dans son flanc, -devait être l'enfant, le sang de son commandeur. -Dérision du destin!</p> - -<p>»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, -cinq fois, cent fois, Supplicia, tant qu'il me -plut à moi, toujours en l'absence de son commandeur. -Sous cette peau factice dont j'avais -emprunté la fatale couleur, j'avais conservé -l'astucieuse éloquence de l'homme blanc. J'intéressai -à mon sort la candeur de la confiante -Supplicia… «Nègre maron, me disait-elle, -prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton -malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus -pitié ni d'elle, ni de son époux, ni de moi! Je -triomphai de la vertu et de la résistance de -l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte -sans pouvoir dire en voyant le nègre commandeur -ou moi le nègre maron: Celui-ci ou -celui-là est le père de mon enfant?</p> - -<p>»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, -amant adultère, dans les halliers de la petite -case, vous eussiez pu voir aux heures de repos -de son habitation, le pauvre commandeur caresser -dans la jeune négresse l'espoir si doux -de sa prochaine paternité; si comme moi vous -aviez pu surtout lire sur les traits de l'épouse -coupable, le mal dissimulé que lui causaient -ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que -vous eussiez dit, comme je me le disais à moi-même: -Mort, mille fois mort et damnation à -l'amant adultère…</p> - -<p>»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu -être soupçonné par l'époux de Supplicia. Le -mystère le plus profond avait favorisé la passion -la plus féroce… Le bon commandeur dont -la joie naïve et pure augmentait à mesure que -la grossesse de l'élue de son cœur approchait -de son terme, le bon commandeur mettait -toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à -préparer la blanche layette de l'enfant promis -à sa prière. Il pleurait d'ivresse au nom qu'il -donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, -à cette couronne vivante de son amour paternel.</p> - -<p>»Il vint cet enfant si long-temps désiré par -l'innocence, si long-temps redouté par moi si -criminel… Il devait porter avec orgueil, sur -son front d'ébène, la couleur non équivoque -de l'auteur de ses petits jours… Le commandeur -ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un -rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il -avait demandé au ciel dans ses songes de nuits -d'amour!</p> - -<p>»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise -de Supplicia… Dans les deux cas à ses yeux, -c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher: -moi nègre pour elle, le commandeur -nègre aussi pour elle: la différence des traits -aurait pu seule faire soupçonner, mais sans -certitude accablante, la vraisemblance de la -paternité… mais la différence des couleurs, -comment l'expliquer? Juste Dieu!…</p> - -<p>»Supplicia fut anéantie, confondue… Le -commandeur repoussa loin de lui et la mère -qu'avait souillée le contact d'un homme blanc, -et l'enfant maculé de sa teinte originaire… -Le malheureux nègre devint la fable, la risée -des plus vils esclaves qui étaient bien aises de -punir en lui la confiance vertueuse avec laquelle -il avait tressé le berceau, préparé la -blanche layette du petit noir qu'il croyait -avoir…</p> - -<p>«Supplicia, esclave du bon nègre qu'elle avait -trompé, fut vendue à la ville par le commandeur -redevenu son maître à elle; mon enfant fut -aussi vendu avec sa mère, attaché au sein flétri -de sa mère… Je ne revis plus ni l'un ni l'autre. -La solitude m'était devenue pénible dans les -premiers mois de mon exil sauvage: elle me -devint nécessaire après le dernier de mes malheurs. -Un mois encore je remplis les bois de -mes plaintes et de mes gémissemens, et j'aurais -succombé, je crois, à tant de douleurs, si -un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore -quel nom donner à ce diable de hasard, ne -m'avait pas fait retrouver et l'enfant et la mère.</p> - -<p>»Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonnée -par le Gouverneur, aux chasseurs de -montagne, pour inquiéter le grand nombre de -nègres marons qui s'étaient réfugiés dans le -morne que j'habitais… Les cris barbares et les -coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, -me réveillèrent le matin sous l'arbre à -l'abri duquel j'étais accoutumé à demander à -la nuit quelques restes éparpillés de sommeil… -L'épouvante me fit fuir, et j'étais tellement -troublé que je me dirigeai, en courant, du côté -de la demeure des hommes. Une habitation se -présenta sur ma route, et près de cette habitation -une négresse portant un enfant, m'aperçut. -Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai -la tête vers elle: c'était Supplicia et mon -fils… La nature fut plus forte que la peur, plus -forte que l'amour de ma propre conservation… -J'oubliai le tonnerre qui grondait sur ma tête, -et ma lèvre frémissante alla se coller sur le -front de mon fils!…</p> - -<p>»Le mystère jusqu'alors impénétrable, le -mystère de la couleur réelle de ma race et de -mon origine naturelle, cessa pour Supplicia… -Dans le mois de vie errante qui avait suivi ma -fuite de la petite case du commandeur, j'avais -négligé de me barbouiller le corps de ce liquide -ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable -incognito et ma criminelle séduction. -La pluie délavante des mornes, le soleil torréfiant -de la cime des montagnes, la rosée des -nuits et l'haleine délétère des vents, avaient -rendu à quelques parties de mon épiderme sa -nuance primitive… Supplicia, en attachant -avec attention, avec surprise, avec amour même -encore, ses regards pénétrans sur moi, devina -le stratagème qu'il n'était plus temps, qu'il serait -devenu inutile de lui cacher… L'homme -blanc, enfin, s'avoua à la négresse, à la brune -négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre -dont le soleil ait pu éclairer encore la jeune -face.</p> - -<p>—Et qu'êtes-vous devenu après avoir retrouvé -Supplicia et votre fils?</p> - -<p>—Supplicia, toujours la même, m'a caché -à tous les yeux… Ces vêtemens simples, mais -propres, ce déguisement modeste, mais sûr, -sous lequel je me suis hasardé à me présenter -à vous, c'est encore elle qui me l'a trouvé… -J'ai appris que vous veniez d'arriver à Saint-Pierre… -J'ai chargé Supplicia de s'informer -de vous, de votre demeure, de l'heure à laquelle, -protégé par l'ombre du soir, je pourrais -venir vous parler, et c'est à Supplicia que -je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous -serez encore mon ange sauveur.</p> - -<p>—Votre ange sauveur! sans doute je ne -demande pas mieux que de vous obliger et -de vous être utile; mais je ne vois pas de -quelle manière nous pourrions nous y prendre -pour…</p> - -<p>—Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous -que je tiens à être sauvé, et vous êtes le seul -homme à qui je puisse faire l'honneur de réclamer -un service; car je croirais trop humilier -le juste orgueil que l'on doit conserver -dans l'infortune, en m'adressant dans ma misère, -à l'un de ces misérables qui m'ont réduit -à l'état dans lequel vous me voyez plongé.</p> - -<p>—Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure -volonté du monde, le cas est encore embarrassant! -d'abord il est impossible que vous -vous exposiez à rester long-temps à la ville, -votre présence ne pourrait tarder à y être découverte…</p> - -<p>—Rester à la ville: j'aimerais cent fois mieux -me jeter à l'eau: l'onde qui noie et qui ensevelit, -est encore plus hospitalière que la tourbe -insensée qui flétrit le cœur d'un mot ou qui le -transperce d'un sarcasme.</p> - -<p>—Ensuite vous ne pouvez guère espérer, -même en gagnant du temps, de pouvoir vous -montrer un jour sans danger aux créanciers -qui vous poursuivront jusqu'à ce que vous les -satisfaisiez.</p> - -<p>—Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais -de l'or plein tout l'univers, et que je les -verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient -les infâmes, ils mourraient tous, c'est moi qui -vous en donne ma parole de proscrit, et la parole -d'un proscrit est sainte et sacrée…</p> - -<p>—Et comment donc faire? Tâchez de votre -côté de trouver un parti que nous puissions -adopter…</p> - -<p>—Oh! c'est vous qui en trouverez un: à -vous en reviendra la gloire. Je vous en supplie, -cherchez, cherchez bien… La bienfaisance est -ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la -voix du malheur demande, quand la larme -suppliante du persécuté inonde ses mains: -Oh! oui, vous trouverez. Mais si ce n'était pas -encore assez pour votre noble cœur, d'un père -qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis -bien sûr que vous ne pourriez pas résister à la -vue de l'enfant pour qui il implore et de la -mère infortunée qui vient aussi crier grâce -et merci pour l'enfant, grâce et merci pour le -père et pour la femme qui a porté l'enfant dans -son sein!…»</p> - -<p>Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, -fait un pas vers la porte qui s'ouvre -sous sa main agitée, et saisissant par le bras -une négresse qui tenait un jeune enfant sur sa -hanche, il s'écrie: «Tenez, les voilà les êtres -pour qui j'implore votre humanité: Supplicia, -tombez avec mon fils aux genoux de notre libérateur…»</p> - -<p>Je n'eus que le temps de prévenir le mouvement -que se disposait à faire la négresse pour -obéir à l'ordre de son amant, beaucoup plus -sans doute que pour m'attendrir en prenant -une posture suppliante dont elle ne paraissait -pas trop bien deviner encore le motif… Je fus -obligé de me donner toutes les peines du monde -et d'employer presque l'autorité que me donnait -ma position à l'égard de mon protégé, pour -lui faire renoncer à l'envie qu'il avait de faire -tomber Supplicia à mes pieds…</p> - -<p>Mon homme ayant pris probablement les observations -que je venais de lui faire sur la difficulté -de sa position, pour un indice du peu -de bonne volonté que je pouvais avoir de l'obliger, -avait jugé à propos de faire jouer les -grands moyens pour vaincre mon indifférence -supposée à son égard, et comme, selon toute -apparence, en entrant chez moi il avait eu le -soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire -au besoin l'effet théâtral sur lequel il -avait fondé peut-être le dernier espoir de sa -démarche, il venait d'employer sa ressource -extrême, de jeter son ancre de miséricorde.</p> - -<p>Le coup de théâtre ne réussit au reste que -fort imparfaitement, soit qu'il eût été mal préparé, -soit que Supplicia ne fût pas assez bien -pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage -dont elle avait été chargée… Cette -pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré -et d'élever vers moi un regard suppliant en se -prosternant à mes pieds, comme l'aurait voulu -Baniani, se mit tout bonnement à me saluer -avec assez de gaieté en entrant dans ma chambre, -et à me dire avec cet accent dolent et ce -ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes négresses:</p> - -<p>«<i>Bon soué, moushé! Comment ça ous qu'allé, -maître?</i>»</p> - -<p>(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, -comment vous portez-vous, maître?…)</p> - -<p>Le Banian dissimula fort adroitement le dépit -que devait lui causer l'air d'insouciance de -sa négresse… Il parut même promener sur elle -et sur son petit mulâtre, des regards à la fois -attendris et affligés…</p> - -<p>Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus -occupée des objets nouveaux qu'elle voyait -dans l'appartement que de la cause qui avait -amené son amant chez moi, elle n'eut rien de -plus pressé, après m'avoir salué, que de faire -le tour de la chambre en élevant son enfant -sur ses bras pour lui montrer les <i>petits mondes</i> -(les figures) qu'elle remarquait sur deux ou -trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie…</p> - -<p>Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait -pas au reste trompé dans le tableau presque -séduisant qu'il m'avait fait des charmes de -sa conquête. Supplicia était une des plus jolies -négresses que l'on puisse voir, et s'il m'avait -paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une -esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à -mon Banian la tendresse qu'il me disait éprouver -pour la mère de son fils.</p> - -<p>Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel -je contemplais l'insouciance ingénue de Supplicia -et les innocens cris de joie que jetait son -enfant dans le moment même où le sort du -père pouvait inspirer de si vives craintes, le -luron, dis-je, crut devoir profiter de cet instant -pour redoubler de sollicitations…</p> - -<p>«Vous ne me laisserez pas tomber dans les -mains de mes persécuteurs, me répétait-il: -c'est toute une famille qui a mis ses destinées -sous la sauve-garde de votre humanité. Songez -aux trois heureux que vous pouvez faire, et -rassurez le cœur d'un père, car il a besoin d'être -rassuré son cœur!</p> - -<p>—Écoutez, lui dis-je au bout de quelques -minutes de réflexion: il faut que vous quittiez -la colonie: c'est là une des nécessités de votre -position.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Mais que vous la quittiez seul, si c'est -possible…</p> - -<p>—C'est toujours ce que j'ai pensé.</p> - -<p>—Je dis si c'est possible; car aujourd'hui -vous savez combien il est difficile de sortir du -pays en bravant la sévérité des arrêts du gouverneur -et en trompant la surveillance des -agens de l'autorité et des créanciers intéressés -à se saisir de la personne de leurs débiteurs.</p> - -<p>—Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y -a long-temps que j'aurais été chercher ailleurs -un refuge contre l'avidité carnivore de mes -vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, -vous, car les ressources de votre imagination -égalent la générosité de votre cœur… Et quelle -reconnaissance aura pour vous cette bonne et -chère Supplicia… Vous l'aurez sauvée aussi, -elle et son enfant ne partiront pas.</p> - -<p>—Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia -elle et son fils…</p> - -<p>—C'est bien comme cela que je l'entends: -je partirai seul pour plus de prudence et de -facilité.</p> - -<p>—Et comment alors pensez-vous que j'aurais -sauvé Supplicia et son enfant en vous offrant -les moyens d'échapper à vos créanciers? -Je conçois bien l'intérêt que vous avez à partir -au plus vite d'ici; mais je ne m'explique -pas aussi bien le désir que peut avoir votre -négresse à se séparer de vous?</p> - -<p>—Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez -toute la famille en me facilitant les moyens de -partir seul, j'ai voulu exprimer la satisfaction -morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle -me saurait hors de danger. Comme elle ne vit -en quelque sorte que pour moi et son fils, j'ai -cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver -elle-même, la sauver moralement enfin en -même temps que moi. Vous entendez bien, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, j'entends fort bien que vous voulez -vous sauver le plus tôt possible vous d'abord… -J'y songerai du reste… Mais comme il est déjà -tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure -qu'il est il me serait impossible de voir les gens -à qui probablement il me faudra parler pour -trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, -allons nous reposer jusqu'à demain. -Vous allez rester dans cet appartement avec -votre négresse et son fils, car je serais bien -embarrassé de vous trouver un lit dans la maison -sans risquer d'éveiller quelques dangereux -soupçons. Il y a au surplus un canapé et des -nattes ici: cela vous suffira pour une nuit… -Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque -chose que nous puissions entreprendre pour -votre évasion. Moi, de mon côté, je vais chercher -dans ma tête le meilleur moyen que mon -imagination m'offrira pour vous tirer d'embarras… -Reposez-vous en attendant; ici, vous le -savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de -toute violence, si ce n'est à l'abri de toute indiscrétion -au milieu des bavardes de mulâtresses -que vous avez dû rencontrer en entrant, -sur le seuil de la porte.</p> - -<p>—Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne -en venant chez vous; et c'est là encore -un présage que j'ai accepté comme un gage de -succès!</p> - -<p>—Puisse cette confiance ne pas vous tromper: -je le désire de tout mon cœur… Bonsoir!…</p> - -<p>—Ah! ce cœur est si bon qu'il ne désire jamais -que le soulagement de l'infortune, et le -ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il souhaite.</p> - -<p>—C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir -Supplicia!</p> - -<p>—Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne -nuit ba ous.</p> - -<p>—Une faveur encore, mon cher monsieur, -que vous ne me refuserez pas. Embrassez mon -enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai -dans l'idée que cela portera bonheur à mon -fils.»</p> - -<p>Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui -dormait déjà. Supplicia, en me présentant le -front de son marmot pour me le donner à baiser, -ne put s'empêcher de rire comme une -folle, en me montrant les dents les plus blanches -entre ses lèvres de jais… Le Banian dissimula -encore le dépit que devait lui causer -l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse.</p> - -<p>Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre -dans des dispositions d'humeurs aussi différentes, -et j'allai me coucher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>D'où est-il venu? où était-il caché? -par où a-t-il passé?</p> - -<p class="attr">(Page 295.)</p> - -</blockquote> -<p class="d">Le capitaine Invisible;—un camarade de lycée;—une -évasion.</p> - - -<p>Le lendemain je sortis avec le jour naissant, -pour réfléchir, tout seul, au moyen le plus -prompt et le plus sûr de faire partir mon -homme de la colonie: c'était là le meilleur -parti que j'eusse à prendre dans son intérêt et -pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur -avec laquelle on visitait tous les navires et les -caboteurs qui appareillaient de l'île, rendait -l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun -capitaine, aucun patron n'aurait voulu, -j'en étais bien sûr, engager la responsabilité -qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre -le service d'embarquer par-dessus le bord, -un fugitif de l'espèce de mon Banian. Le jeter -du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, -aurait été peut-être une tentative praticable; -mais quels reproches n'eût-on pas été -en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion -si naturelle à mon protégé, m'avait exposé -quelque jour à la dangereuse révélation du -mystère de son évasion! Diable d'homme, me -disais-je, en me promenant tout préoccupé -sur les quais du port: il faut justement qu'il -soit venu à moi pour m'embarrasser de son -malheur et de la folle complaisance que j'ai de -vouloir le tirer de ce mauvais pas!</p> - -<p>Un coup de canon de partance vint, au soleil -levant, m'arracher à mes méditations sur les -embarras de ma position et la facilité de mon -caractère trop obligeant.</p> - -<p>Ce coup de canon venait d'être tiré par un -corsaire Buenos-Ayrien qui, depuis quelques -jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi, -sur rade. Il rappelait son équipage à -bord depuis quarante-huit heures, pour rallier -tout son monde afin d'appareiller le lendemain -ou le surlendemain pour aller on ne savait encore -où.</p> - -<p>Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec -les autres curieux de l'île, était un grand brick -de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné, -épinglé comme un bâtiment de l'État, et -commandé, disait-on, par un jeune et vaillant -marin français, que l'on ne désignait que sous -la dénomination assez étrange du <i>capitaine Invisible</i>. -Le nom du navire lui-même n'était -guère moins singulier que celui de son commandant: -il s'appelait <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>!</p> - -<p>Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une -des idées que venait de faire jaillir dans ma tête -la lueur du coup de canon de partance, si le -<i>capitaine Invisible</i> consentait à recevoir à son -bord un bandit de plus, il me rendrait là un -bien bon service! Il lui serait si facile, à lui, -d'enlever sans inconvénient de la colonie, -l'homme que je me suis mis sur les bras, qu'il -ne demanderait peut-être pas mieux que de se -charger de la corvée, moyennant une honnête -rétribution… Allons de ce pas même trouver -le <i>capitaine Invisible</i>, et nous verrons ce qu'il -nous dira.</p> - -<p>Je demandai au premier passant que je rencontrai, -la demeure du capitaine. Son nom -avait déjà acquis une telle popularité dans la -ville depuis les quelques jours de son arrivée, -que les nègres avaient fait une chanson sur lui -et sur ses exploits, sans connaître probablement -beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. -Il ne me fut donc pas très difficile de me faire -indiquer la demeure du fameux capitaine.</p> - -<p><i>L'Invisible</i> était descendu dans une des plus -jolies maisons de la place de Mouillage, maison -qu'il avait louée pour lui seul pendant le -temps de sa relâche à Saint-Pierre.</p> - -<p>A la porte du logis qui m'avait été montré -du bout du doigt, je vis deux très beaux chevaux -de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, -et que tenait roide par la bride, un petit -nègre fort gentil, vêtu en jockey anglais.</p> - -<p>Un homme à la taille élancée, au maintien -élégant et en costume de cavalier <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>, -s'était montré de loin à moi, la cravache à la -main; et après avoir jeté un coup d'œil de -maître sur les coursiers, était rentré dans la -maison avant que je fusse assez près de lui pour -bien voir sa figure.</p> - -<p>Je demandai le <i>capitaine Invisible</i> à une -grande fille de couleur, placée debout sur le -seuil de la porte…</p> - -<p>«Le voilà qui va partir pour la promenade, -me répondit la grande fille.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du -fond de l'allée, une voix dont la vibration produisit -sur moi l'effet le plus extraordinaire.</p> - -<p>—C'est un monsieur qui désire parler à M. le -capitaine, dit la jeune habituée du logis.</p> - -<p>—J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer -dans le salon.»</p> - -<p>J'entrai donc dans le salon en attendant que -le capitaine me fît la faveur de m'entendre, car -c'était lui qui venait de parler. Le temps qui -s'écoula avant son arrivée me permit, au reste, -d'examiner un peu l'appartement dans lequel -je me trouvais pour la première fois. Des persiennes -chinoises descendant sur quatre larges -fenêtres empêchaient le soleil de pénétrer entre -leurs réseaux, en laissant la brise du matin -seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles -dessins de fleurs. Deux ottomanes de crin, -des fauteuils de très bon goût, des glaces et un -piano à queue, complétaient l'ameublement -élégant de cette salle d'attente.</p> - -<p>Quand le capitaine parut à mes yeux, je le -reconnus, malgré l'incertitude du demi-jour -vert que les persiennes jetaient dans l'appartement, -pour l'homme que j'avais aperçu de -loin, jetant un coup-d'œil sur ses chevaux de -course. Il me salua gracieusement en s'excusant, -en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait -de bonne compagnie, de m'avoir fait attendre -si long-temps. «Donnez-vous donc la peine -de vous asseoir, monsieur, pour que nous -puissions parler de l'objet qui me procure l'avantage -de vous recevoir… Mérilla! Mérilla!</p> - -<p>—Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit -en se présentant encore la belle et grande fille.</p> - -<p>—Faites lever un peu ces persiennes du -côté du jardin, là, du côté où le soleil ne donne -pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit -salon. Eh bien! monsieur, maintenant vous -me voyez tout disposé à vous entendre et à -vous… Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant -tout-à-coup <i>l'Invisible</i>, dès que l'élévation -des persiennes lui eut permis de voir mes -traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le -plaisir de nous connaître?</p> - -<p>—Mais effectivement, il me semble!… m'écriai-je -à mon tour, en examinant de plus près -la figure de mon interlocuteur.</p> - -<p>—Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade -de classes et de fredaines. Le cœur ne -se trompe jamais dans ces sortes de reconnaissances-là: -c'est toi… embrassons-nous provisoirement…</p> - -<p>—Comment, il serait possible que ce fût… -Mais oui! c'est bien toi, mon bon et vieil ami. -Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.»</p> - -<p>A la suite de cette reconnaissance et du double -embrassement qu'elle entraîna, arrivèrent -les épanchemens de l'amitié, les questions et -les confidences. Mon ancien camarade Ramont, -car c'était le nom qu'il portait au lycée, me -demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique. -Je lui racontai en quelques mots ma -vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou quinze -ans, nous nous étions perdus de vue tous les -deux. Ensuite, ce fut à lui de parler, et je me -disposai à l'écouter avec d'autant plus de plaisir, -que je m'attendais au récit de quelques-unes -de ces bonnes aventures dont une existence -comme la sienne avait dû être semée. -Mais avant de satisfaire ma curiosité, mon ami -jugea à propos de donner quelques ordres aux -gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!… -Mérilla parut.</p> - -<p>«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez -en conséquence… Dites à mon jockey, au -petit William, de desseller mes chevaux. Je -n'irai pas à la promenade aujourd'hui; n'oubliez -pas aussi que, pour le moment, je n'y suis -pour personne.»</p> - -<p>La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation -qu'il avait un instant interrompue -pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi -au commencement de son histoire:</p> - -<p>«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un -bon élève, assez soumis, passablement exact, -mais d'un caractère un peu fantasque, plus -enclin aux amusemens et aux plaisirs périlleux, -qu'aux jeux paisibles et aux récréations -paresseuses. Mes parens me destinaient au -service militaire; et moi, pour ne pas trop contrarier -le goût de ma chère famille, et pour en -faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage -du métier, presque toujours si pénible -pour les autres, ne fut pas très rude pour -moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne -volonté dans un noviciat qui satisfaisait mes -penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais -en course déjà comme second, et la paix -me trouva ou me surprit capitaine de corsaire, -à vingt-et-un ans.</p> - -<p>»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là: -mais le goût que, même dans l'exercice -de ma rude passion, j'ai toujours eu pour -un certain luxe, ne me permettait pas de rester -long-temps inoccupé… La marine marchande -m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir -tranquillement, mais quand on a tâté de -la course, les voyages à la papa sur mer me paraissaient -bien fades, bien insipides. Je sentais -parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout -exprès recommencer la guerre pour moi, afin -de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me -convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait -pas, dans quelque coin du monde, deux nations -qui se battissent entre elles sur mer, et j'appris -bientôt que les colonies espagnoles insurgées, -livraient encore quelques escarmouches sur -l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient rencontrer -naviguant sous le pavillon de leur ancienne -métropole.</p> - -<p>»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain -et fidèle, ou Espagnol colonial et révolté. J'avais -le choix. Mais la révolte m'alla mieux que la -fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le -corps déjà organisé de la noble et antique marine -espagnole, il aurait peut-être fallu des titres -ou des protections. Chez les colons insurgés, -il y avait une marine à former, et l'on est moins -difficile sur le choix, quand on manque de tout. -Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire -à personne, sans même, je crois, en informer -la nation dont il m'avait pris fantaisie de devenir -le sujet et le très humble serviteur.</p> - -<p>»Il faut te dire aussi que la recommandation -que je portais avec moi, ou plutôt qui me portait -elle-même en arrivant dans la Plata, était -assez propre à me faire accorder la naturalisation -de citoyen argentin, sans autre forme de -procès.</p> - -<p>»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, -avec une goëlette de quatorze canons, que -j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant -dans l'opération qui m'était venue dans -l'idée, tous ceux de mes amis qui avaient de -l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros -intérêts.</p> - -<p>»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes -espérances et de celles des actionnaires qui -m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai -fait la guerre aux Espagnols, et peut-être bien -même, par erreur, à quelques autres nations -maritimes, avec le bonheur le plus constant. -Je pourrais presque dire que depuis trois ans -enfin, j'ai navigué en bas de soie et en pantoufles, -car la mer n'a encore été couverte pour -moi que de fleurs, de parfums et d'or. La terre -au reste, avec ses délices, ne m'a jamais endormi -sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, -par un accord heureux, mes goûts pour -le luxe et les plaisirs recherchés, avec l'activité -et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui, -comme tu le vois, je commande le -plus beau corsaire de la république, et je pourrais -même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, -résumée dans mon seul navire. Je fais -ce que je veux; je m'arrête où je me trouve -bien; je pars quand bon me semble pour aller -où il me plaît, et avec cela, ma foi, j'ai le bon -esprit et la saine philosophie de me croire heureux -et de vivre content.</p> - -<p>—Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui -me paraissait avoir dû être si aventureuse, s'est -bornée à ces événemens si simples et si naturels?</p> - -<p>—Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas -toujours croire que, parce que l'on est corsaire, -on mange les hommes tout crus et les femmes -sans se donner la peine de les éplucher de leurs -vêtemens… Mais tiens, tu viens de m'appeler -là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne -saurais croire le plaisir que tu m'as fait! Il y -a si long-temps que ce nom si rempli de tant -de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à -mes oreilles!</p> - -<p>—Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que -sous la dénomination du <i>capitaine Invisible</i>. -Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en -sommes sur ce chapitre, la signification énigmatique -attachée à ce nom singulier?</p> - -<p>—Sottise que tout cela, sottise, mon ami! -C'est un conte populaire, une superstition même -que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais -venu, sans te douter que tu me connusses, me -trouver pour quelque chose, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais -maintenant, je t'avouerai sans détour que je -serais bien aise d'apprendre pour quelle raison -on t'a surnommé <i>l'Invisible</i>.</p> - -<p>—Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier -à tout le monde, et personne ne m'a cru; on -a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui -tendait à me faire passer pour un être extraordinaire, -qu'à une farce qui expliquait tout -naturellement une chose fort commune. O les -hommes! les hommes! est-ce donc imbécile, -les hommes!… N'est-il pas vrai? Mais ton -affaire, voyons un peu?</p> - -<p>—Après la confidence que j'attends de ton -amitié, tiens, je suis peut-être en ce moment -aussi imbécile que les autres, et plus indiscret -encore sans doute; mais j'attends…</p> - -<p>—Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse -pour la centième fois! Tu vas voir -combien est vulgaire l'origine des plus beaux -surnoms en général, et de celui de ton ami -en particulier.</p> - -<p>»Imagine-toi que, commandant un corsaire -mouillé aux îles Sainte-Catherine, je me trouvais -à terre au moment où tout annonçait un -coup de vent prochain. Comme il faisait nuit -quand l'apparence soudaine du mauvais temps -m'engagea à retourner tout de suite à mon bord, -et que je ne rencontrais personne, pas même -un nègre sur le rivage pour m'y conduire, je -pris le parti de sauter tout seul dans un misérable -rafiau que je détachai sans peine de la -plage, et avec lequel, au bout d'une demi-heure, -en tirant comme un perdu sur mes -deux pagaies, je parvins à me rendre le long -de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient -à bord en prenant les dispositions nécessaires -contre la tempête qui se préparait, les avait -empêchés d'entendre le clapotement de mon -rafiau et de remarquer mon arrivée. Je profitai -de ce moment de confusion pour grimper par -l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup -de pied mon rafiau en dérive, et une fois sur -le pont en descendant, d'un autre coup de -pied, tranquillement dans ma chambre.</p> - -<p>»La tempête se déclare et devient si furieuse, -que mon corsaire est enlevé au large par l'ouragan, -qui vient de casser ses câbles. Le second -du navire, chargé de la responsabilité -des événemens en mon absence, se lamentait -de me savoir à terre.</p> - -<p>»Si encore, dans notre malheur, le capitaine -était là, disait-il, eh bien, je me moquerais de -la perte du corsaire, si nous devons nous perdre.—Oui, -répétaient tous mes matelots rassemblés -sur le pont, si le capitaine, au moins, -était avec nous!… Ah! pourquoi n'y est-il pas, -lui!…—Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en -sortant de ma chambre, où je m'étais tenu -caché, et en leur faisant entendre ma voix au -sein de la nuit et de la tourmente, c'est moi -que vous demandez; mais ne suis-je donc pas -avec vous?</p> - -<p>»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante -et dans un pareil moment, produisirent -sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. -Il semblait que je fusse descendu des nues enflammées, -au milieu d'eux, pour les secourir -dans la tempête… D'où est-il venu? Où était-il? -par où est-il passé? se demandaient-ils les -uns aux autres, avec joie d'abord, avec surprise -ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur -superstitieuse. Mon second, tout ébahi, -osait à peine en croire ses yeux; mes officiers -ne m'approchaient presque plus que comme -un miracle. Je donnai pendant l'ouragan les -ordres nécessaires; ma manœuvre réussit, le -navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de -deux mois de croisière, je revins à Buenos-Ayres, -chargé d'un peu de butin espagnol, tout -mon équipage s'empressa de proclamer mon -invisibilité, fondée sur mon apparition subite -à bord pendant le coup de vent de Sainte-Catherine. -De là, les contes, fables et romans -que le <i>siècle</i>, que les <i>contemporains</i> ont faits -sur le compte de ton serviteur. Hein! quand je -te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête -les hommes?</p> - -<p>»L'envie de m'amuser un peu de la surprise -de mes gens, m'engagea à leur cacher quelque -temps le mystère de mon arrivée à bord. -Mais eux s'avisèrent de prendre la plaisanterie -au sérieux, et quand je voulus leur expliquer -mon prodige, il n'était plus temps. La -crédulité s'était emparée de l'aventure pour lui -faire peut-être courir un jour les quatre parties -du globe.</p> - -<p>»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais -sans l'autre; et le hasard se chargea d'ajouter -encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait -fait passer pour un homme fort raisonnablement -extraordinaire. Une nuit, étant en -cape sur un autre bâtiment, avec un temps -épouvantable, un coup de mer tombe à bord, -balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages -et m'enlève, moi qui te parle, avec cinq -ou six de mes hommes qui se noient. Plus heureux -ou plus adroit que ces pauvres diables, -au lieu de me laisser engloutir par la mer, je -saisis une des sauve-gardes du gouvernail, et -Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont, -où le coup de mer venait de jeter le désordre… -Tout autre, peut-être, se serait empressé -de répondre: <i>me voilà!</i> aux cris de l'équipage -qui hurlait: <i>le capitaine est à l'eau, -sauvons le capitaine!</i> Plus calme, plus philosophe -que cela, moi je me contentai de descendre, -à pas de loup, dans ma chambre, de -me coucher et de m'endormir, pendant que -mon second faisait mettre à la mer une embarcation, -qui manqua de se perdre, en me cherchant -au milieu des lames furieuses.</p> - -<p>»Le lendemain matin, au moment où tous -mes officiers et mes matelots encore consternés -réparaient, tant bien que mal, les avaries de la -nuit, je monte, j'apparais frais et reposé sur -mon gaillard d'arrière, pour demander des nouvelles -du coup de mer, et donner froidement -mes ordres souverains.</p> - -<p>»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, -produit plus d'effet aux yeux ébahis de mes -gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient -mis volontiers mes habits en pièces pour -en faire des reliques, si j'avais été d'humeur à -me laisser traiter comme un saint… Oh! dès -lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus -permis de nier le pacte que j'avais passé avec -le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être -surnaturel, une espèce de démon des eaux, un -bienheureux, ou un damné, que sais-je! Le -plus simple bon sens expliquait tout; on aima -mieux attribuer mes deux aventures à un miracle, -et ton ami de collége est devenu, en -dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, -le <i>Capitaine Invisible</i>, prêt à te servir -en toute occasion, s'il en était capable.</p> - -<p>»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne -trop de l'acharnement stupide que l'on a mis -à faire de moi un être mystérieux, un personnage -cabalistique. Les contes absurdes dont -j'ai été l'objet m'ont rendu au moins ce service, -que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent -presque à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou -du ciel. Tu ne saurais t'imaginer même le respect -fanatique avec lequel ils m'approchent, -parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. -Aussi je puis bien t'assurer qu'aucun capitaine -n'a jamais navigué avec plus d'agrément -et d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui -s'embarquera avec moi; à la mer, c'est à qui -m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais -sauter tout mon monde dans une fournaise; -d'un coup d'œil, j'enverrais mes cent cinquante -drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts, -persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu -qu'ils trouvent le moyen de me contenter, il -n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage -à redouter, et que je suis toujours là pour parer -à tous les événemens de ce bas-monde… Mais -c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries… -Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire -qui t'amenait vers moi. Parle, est-ce de -l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là. -Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à -te plaindre? Parle encore: il y a chez moi des -armes et de la poudre; et, cette fois, c'est moi -en personne, et non mon secrétaire qui y sera, -et trop heureux encore de pouvoir être agréable -en quelque chose à l'un de mes plus chers -camarades d'enfance.»</p> - -<p>L'accueil amical et franc que venait de me -faire mon ancien camarade de lycée, me parut, -ma foi, d'assez bon augure pour le service que -j'avais à lui demander, et j'entrai de suite en -matière avec <i>l'Invisible</i>, en le priant de prendre -à son bord le Banian dont je voulais me défaire. -Mais afin d'intéresser plus sûrement, en -faveur de mon protégé, le commandant de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>, -je jugeai à propos de donner -quelques petits détails biographiques sur le -compte du personnage, et voyant que ma narration -paraissait amuser mon ami Ramont, je -poussai la hardiesse jusqu'à lui raconter en peu -de mots, l'exil du Banian dans les bois, et l'histoire -de ses amours avec la négresse Supplicia. -Tout ce que je savais de la vie de mon fugitif y -passa, enfin. Ce n'était guère avec un homme -comme <i>l'Invisible</i>, que les petits ménagemens -et les pudiques réticences pouvaient être de -saison. Il avait dû voir des choses si extraordinaires -et des individus de tant de façons dans -le cours de son existence de marin!…</p> - -<p>Après m'avoir écouté avec attention, et je -pourrais même dire avec une bienveillance marquée, -pendant près d'une demi-heure, il me -demanda:</p> - -<p>«Que sait faire monsieur ton favori?</p> - -<p>—Mais, mon cher camarade, pour ne pas -m'exposer à trop le flatter ni à te tromper, je -t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire -grand' chose. Peut-être bien cependant pourrait-il -hasarder un peu de cuisine…</p> - -<p>—Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major -même ne font de cuisine. Ils la trouvent -toute faite à bord des navires dont je m'empare. -C'est plus court pour moi et plus encourageant -pour eux. De la viande salée tant qu'ils en veulent, -à la bonne heure; mais une nourriture -recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à -l'abordage d'un bâtiment où ils sentent seulement -la fumée d'une chaudière, il faut voir l'héroïque -ardeur et la voracité de ces lurons-là… -Ce sont des lions que j'affame pour les jeux du -cirque.</p> - -<p>—Peste! ce que tu viens de me dire ne -laisse pas que de m'embarrasser sur le compte -du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste, -pourvu que tu le prennes pour l'éloigner d'ici -seulement et sans lui trouver d'emploi à ton -bord, je me regarderai encore comme trop -heureux d'avoir obtenu cette faveur de ton -amitié.</p> - -<p>—Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il -me faut autre chose à moi. Il suffit que tu m'aies -recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne -à faire mieux que de le prendre ici pour le -jeter là-bas, comme une mannée de lest… Dis-moi -un peu… a-t-il quelques vices essentiels? -lui connais-tu quelques mauvaises habitudes? -Fume-t-il, par exemple?</p> - -<p>—Non; je ne le pense pas du moins; car je -ne me rappelle même pas l'avoir vu une seule -fois la pipe ou le cigarre à la bouche.</p> - -<p>—A la bonne heure, car chez moi on ne -fume jamais… c'est la règle. Mais est-ce bien -un de ces hommes que l'on peut appeler <i>carrés</i>, -ayant bon pied, bon œil, belle mine et -fort échantillon?</p> - -<p>—Sous ce rapport je suis certain qu'il te -conviendra. C'est ce qu'on peut nommer même -un fort beau garçon.</p> - -<p>—Oh! sans doute, d'après toutes les folies -que tu m'as racontées de lui, il n'en peut guère -être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis -garçons que de semblables aventures puissent -arriver. Mais dis-moi, encore, mon ami, crois-tu -qu'il soit en état de nettoyer passablement -une batterie de fusil?</p> - -<p>—Il nettoierait plus volontiers, je suppose, -une batterie de cuisine, quelque mauvais cuisinier -qu'il soit ou qu'il ait été.</p> - -<p>—Je m'informe de cela, vois-tu, parce que -j'ai un projet qui pourrait s'accorder avec le -bien que je veux déjà à ton jeune homme. -Forcé de me débarrasser à la mer, dans ma -dernière traversée, d'un capitaine d'armes incapable -et mutin, la place vacante qu'a laissée -cet infortuné, en payant son tribut à l'inexorable -discipline du bord, me permettrait de -faire quelque chose pour un nouveau venu -qui annoncerait beaucoup d'intelligence; et -si ta créature pouvait seulement… Mais au -fait, je me trouve bien bon de t'accabler ainsi -de questions, pour ne te rendre, au bout du -compte, qu'un aussi léger service, et quand -surtout je puis faire d'un mot cent fois plus -que ce qu'un ami me demande!… Écoute-moi: -va me chercher ton homme; amène-le -ici toi-même, entends-tu, pour qu'il ne soit -pas exposé à être saisi en route, comme un -paquet de contrebande. Ta demeure, m'as-tu -dit, n'est pas éloignée de la mienne. Va, cours -et reviens, je t'attends. Mille pardons de la -peine que je te donne pour une pareille bagatelle.»</p> - -<p>Je ne me fis pas prier deux fois, comme on -le pense bien, pour courir vers ma demeure -et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions -du capitaine. Mon entretien avec cet -homme singulier avait eu lieu pendant le déjeûner -et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter -chez lui. Le temps qui s'était écoulé entre les -momens où j'avais trouvé moyen de lui parler -de mon affaire, avait été employé en petites -causeries sur nos fredaines de collége, sur -mille délicieuses petites aventures qui ne sont -jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous -apparaissent à travers le prisme enchanteur -de nos souvenirs… Les deux repas servis depuis -le matin m'avaient semblé exquis, et la -conversation de <i>l'Invisible</i> avait fini par me -captiver de manière à me faire paraître la journée -tellement courte, piquante et variée, que -je me trouvai tout étonné, en sortant de la -maison, d'entendre les horloges de la ville -sonner huit heures. Tant mieux, me dis-je en -marchant vers ma demeure, favorisé par les -ombres de la nuit, le Banian pourra sans aucune -crainte me suivre jusqu'au logis où sa -nouvelle destinée va se régler entre le capitaine -et moi!… Pauvre garçon qui n'aura -échappé aux calamités de son maronage dans -les Mornes, que pour tomber inopinément à -bord d'un corsaire, et peut-être même à bord -d'un forban!</p> - -<p>Mais ce fut quand il fallut arracher mon -homme des bras de sa jeune négresse et aux -caresses de son petit enfant, que ma corvée -devint pénible! Que de larmes, de cris et de -sanglots j'eus à étouffer ou à subir pour l'entraîner -si loin de ces objets si chers à son cœur -déchiré!… Jamais encore le malheureux ne -m'avait autant ému… A bord du capitaine -Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil -et d'exaltation pour qu'il méritât d'être -plaint. En arrivant à la Guadeloupe, je l'avais -vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir -et assez heureux de ses espérances pour n'avoir -pas encore besoin de pitié. Plus tard, chez -son marchand de cigarres, il me semblait avoir -pris de l'aplomb et même avoir acquis un certain -degré d'insolence. Quelques mois après -son état passager de splendeur et de folie, je -n'avais eu à plaindre que son impertinence et -ses profusions, et mes yeux s'étaient détournés -de lui avec plus de dégoût encore que de colère. -A son retour inattendu des Mornes, où -pendant si long-temps il avait si cruellement -expié ses désordres et son bonheur d'un jour, -je n'avais encore vu en lui qu'un être plutôt -souffrant des maux de la vie physique que des -émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais, -ma foi, au moment de se séparer de Supplicia -et de son fils, je crus voir dans le Banian les -signes les plus touchans de la douleur paternelle -et du martyre conjugal, et je me sentis -alors réellement attendri… Ce ne fut enfin -qu'après avoir vaincu mes propres sentimens -et la résistance qu'il opposait à mes instances, -que je parvins à l'entraîner loin de sa petite -famille, et non encore sans promettre à la pauvre -et confiante Supplicia, que, dans une heure -au plus tard, je lui ramènerais celui qu'elle regardait -comme son époux et comme le seul -appui que le ciel eût donné à son petit mulâtre.</p> - -<p>Nous marchâmes tous deux en causant vers -la demeure du capitaine, mais sans entrer dans -aucun détail bien précis sur mes intentions et -le plan que j'avais arrêté. Rendu à la porte -du salon où nous attendait <i>l'Invisible</i>, je crus -devoir inviter le Banian à me laisser parler en -particulier à celui qui voulait bien se charger -de son sort et de son avenir. J'entrai donc seul -dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai -assis près du piano, écrivant une lettre, et je -remarquai que, pendant ma courte absence, -il avait changé de costume. Un long et léger -manteau d'étoffe bleu de ciel descendait de -ses larges épaules jusqu'à ses talons encore -garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau -de paille soyeuse ombrageait son front et -cachait à moitié son cou décolleté…</p> - -<p>A mon arrivée il se leva, et me montrant le -mot qu'il venait de tracer… «Tiens, me dit-il, -mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce -pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec -lequel il se rendra à bord dans le canot que -nous allons appeler à terre pour l'enlever au -rivage, où la banqueroute, les créanciers, les -jolies femmes et les chasseurs de nègres marons -l'ont si joliment et si singulièrement houspillé. -Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre -de recommandation…» Je lus:</p> - -<blockquote> -<p>«M. le second de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> fera -reconnaître le porteur de la présente en -qualité de <i>capitaine d'armes</i>. Des effets lui -seront remis à bord, où il restera consigné -jusqu'au départ.</p> - -<p class="sign"><i>Moi!</i>»</p> -</blockquote> - -<p>«Pour mener la chose promptement, comme -j'en ai l'habitude, ajouta <i>l'Invisible</i>, partons -de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta -pièce d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer -les gens avec ponctualité, sans faire de -bruit et sans provoquer surtout le scandale -des fidèles. Appareillons.»</p> - -<p>Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous -suivit, et notre petit cortége nocturne s'achemina -de la maison du capitaine vers le rivage -de la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus -rapproché du mouillage où flottait silencieusement -<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p> - -<p>Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi -quart d'heure au plus, nous échangeâmes à -peine quelques mots entre nous trois, sur la -beauté de la soirée, l'apparence de la nuit, et -la clarté de la lune, qui blanchissait déjà la -cime des cocotiers sous lesquels nous allions -nous enfoncer pour arriver à portée de voix -du navire. J'aurais, je l'avoue, donné quelque -chose de bon cœur pour savoir ce que pensait -notre Banian, en suivant à mes côtés ce grand -inconnu enveloppé d'un manteau, et cachant -sa mâle figure sous les énormes rebords de son -chapeau espagnol. A la démarche et à la mine -du pauvre fugitif, on l'eût plutôt pris pour un -condamné que l'on ramène en prison, que -pour le futur capitaine d'armes d'un corsaire -indépendant. Jamais encore, je le parie bien, -il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité -d'âme.</p> - -<p>Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres -qui bordent le rivage où nous avions affaire, -<i>l'Invisible</i> s'arrêta le premier pour crier: -«<i>Oiseau-de-Nuit! Oh!</i>»</p> - -<p>Une grosse voix sinistre, partie du bord, -répondit presqu'aussitôt <i>hola!</i> à la voix retentissante -que l'équipage venait de reconnaître -pour celle de son capitaine.</p> - -<p>En moins de cinq minutes, un des canots du -brick se trouva rendu à nos pieds, avec deux -fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière.</p> - -<p>«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant -à <i>notre protégé</i>: vous remettrez ce -billet au second… Bonne nuit!»</p> - -<p>A peine le Banian eut-il le temps de me -prendre la main et de me la serrer avec une -expression de reconnaissance et d'effroi que je -ne compris que trop bien. Le canot venait de -l'emporter tout tremblant, tout bouleversé, -à bord du mystérieux corsaire.</p> - -<p>Je ne savais en vérité pas, en ce moment, -si je devais remercier mon ami <i>l'Invisible</i>, du -service qu'il venait de me rendre, tant la position -de l'infortuné Banian me faisait encore -pitié…</p> - -<p>Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que -me causait ce brusque départ, que par la voix -du capitaine, qui rompit le silence pour me -dire:</p> - -<p>«Maintenant que notre petite expédition est -faite, retournons en ville. J'ai là certaine chose -qui doit occuper le reste de ma soirée… Tu ne -saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en -tombant ce matin chez moi comme une bonne -fortune… Oui, c'est le mot: et plus d'une -bonne fortune, je te le jure, ne vaut pas cela… -Mais je me doutais bien que j'avais encore quelques -questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement, -tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?…</p> - -<p>—Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais -je n'aurais osé l'espérer.</p> - -<p>—A la bonne heure au moins; car s'il en -était autrement et que tu me cachasses, par une -gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques -billets difficiles à payer, quelques pénibles -embarras de commerce, je ne te pardonnerais -jamais ce manque de confiance. Voilà mon -genre de susceptibilité à moi. Je cours les mers -pour moi et mes amis, et si mon état me condamne -quelquefois à faire des malheureux sur -l'eau, je veux me faire pardonner les torts de -mon métier, en faisant passer l'or des infortunés -que je ne connais pas, dans les mains -des bons enfans que je connais et que j'estime.»</p> - -<p>Jamais quelque chose d'aussi étrange que -mon ami Ramont, ne s'était offert encore à ma -vue!</p> - -<p>Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement -et presque d'admiration. Il parlait avec -tant d'autorité et d'éloquence à la fois, ce -diable d'homme, que je craignais en lui répondant -de faire évanouir le charme que j'éprouvais -à l'entendre. Et je crois que si notre -entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par -ajouter foi, comme tous les autres, aux contes -populaires qui en avaient fait un être surnaturel.</p> - -<p>Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre -pour retourner à la ville, vinrent nous rappeler -que ce jour-là était dimanche. L'air tiède -et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre -des tambours, des tamtams et du bruit -confus des chansons improvisées par les danseurs -et les danseuses de ces bals en pleine -savane; il me sembla, au milieu du brouhaha -infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, -avoir entendu le nom de <i>l'Invisible</i> s'élever -du centre d'une troupe délirante de nègres -Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade -de nations sauvages, transplantées de la Côte, -sur le sol civilisé de nos îles. Nous écoutâmes; -le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques -chantait avec accompagnement de grelots -et de tambourin:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ous ça di pas possible,</div> -<div class="verse">Et moi di ous, moi vu,</div> -<div class="verse">Cap'taine <i>l'Invisible</i>,</div> -<div class="verse">Qu'à terre li descendu.</div> -<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div> -<div class="verse i1">Dansez chica!</div> -<div class="verse">Cap'taine <i>l'Invisible</i>,</div> -<div class="verse">Oui <i>l'Invisible</i> y est là.</div> - -<div class="verse stanza">Quand vent chasser navire,</div> -<div class="verse">Mat'lots crié: «<i>Ah! ah!</i></div> -<div class="verse">»V'là grand brick qui chavire,</div> -<div class="verse">»Et cap'taine pas là.»</div> -<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div> -<div class="verse i1">Dansez chica!</div> -<div class="verse">Grand cap'taine li dire:</div> -<div class="verse">Quoi ça ça y est? <i>Moi là!</i></div> - -<div class="verse stanza">Ous l'as vu, <i>l'Invisible</i>,</div> -<div class="verse">Li yètes bien fanfaron.</div> -<div class="verse">Mat'lots dient li terrible,</div> -<div class="verse">Tites filles a dient: non, non!</div> -<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div> -<div class="verse i1">Dansez chica!</div> -<div class="verse"><i>L'Invisible</i> pas terrible,</div> -<div class="verse">Quand tite fille dit: <i>Moi là!</i></div> - -<div class="verse stanza">Voix à li pas trop dire (dure)</div> -<div class="verse">Quand chanté tite chanson;</div> -<div class="verse">Mais quand gros canon tire,</div> -<div class="verse">Voix li qu'a faire boun, boun!</div> -<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div> -<div class="verse i1">Dansez chica!</div> -<div class="verse">C'est quand gros canon tire,</div> -<div class="verse"><i>L'Invisible</i> dit: <i>Moi là</i>.</div> -</div> - -<p>J'observais attentivement la contenance de -mon ami, pendant que les poètes nègres célébraient -ainsi ses faits et gestes en sa présence. -Il haussait les épaules en souriant de dédain et -en m'engageant à nous éloigner de cette cohue -au milieu de laquelle il aurait pu finir par être -reconnu, malgré l'ampleur du manteau et de -la coiffure qui le cachaient à tous les yeux. Au -moment où nous faisions quelques pas pour -nous écarter des danses, un noir tout suant, -tout haletant, vint l'aborder en le saluant par -son titre de commandant.</p> - -<p>«Ah! c'est toi que j'ai envoyé hier avec une -commission au Fort-Royal, lui dit <i>l'Invisible</i> -dès qu'il l'eut reconnu à la lueur des torches -qu'agitaient les nègres danseurs.</p> - -<p>—Oui, commandant, lui répondit le messager -nocturne. J'ai couru tant que j'ai pu, et -me voilà avec la nouvelle…</p> - -<p>—Eh bien! parle, tu peux tout dire devant -monsieur.</p> - -<p>—En ce cas, commandant, je vous annonce -que le brick <i>le Scorpion</i> ne partira du Fort-Royal -pour la Côte-Ferme, que dans trois jours -au plus tôt…</p> - -<p>—Dans trois jours au plus tôt, répéta <i>l'Invisible</i> -d'un air méditatif… Dans trois jours… -C'est justement ce qu'il me fallait… Tiens, -nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes… -Et si tu dis un mot avant demain soir… -eh, bien! ma foi… tu n'en diras pas deux… -Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et -laisse-nous tranquilles.»</p> - -<p>A peine venait-il de terminer avec son émissaire, -qu'une petite négresse, qui me semblait -nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira -mystérieusement mon homme par le pan de -son manteau. Surpris de se sentir abordé aussi -familièrement, le capitaine se retourne brusquement… -<i>Maîtresse moué</i>, lui bégaie tout -bas la discrète messagère, <i>qu'a voulé parler ba -ous</i>…</p> - -<p>«Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc, -répond <i>l'Invisible</i>, je t'attendais depuis une -heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant -la main. Demain au soir j'appareille, et je -ne te reverrai peut-être plus. Mais compte -bien que je ferai pour le jeune homme que tu -m'as confié, tout ce que tu dois attendre de -moi… Je te quitte un peu subitement; mais, -vois-tu, après avoir consacré la journée à l'amitié, -il faut bien sacrifier quelques instans de -la nuit aux humaines faiblesses… adieu donc, -adieu!… C'est maintenant que ma prétendue -qualité d'<i>Invisible</i> me serait nécessaire… -Adieu, mon brave camarade, adieu!»</p> - -<p>Et en prononçant ces derniers mots, je vis -disparaître mon fantôme, guidé par la petite -négresse, dans l'obscurité que jetaient le long -des maisons, les grands arbres de la promenade -sur laquelle il venait de me laisser, tout ébahi -de lui, tout étonné du rêve qu'il me semblait -avoir fait ce jour-là…</p> - -<p>Je ne sortis de ma longue préoccupation, -que lorsque le manteau et le chapeau du capitaine -se furent tout-à-fait effacés dans l'ombre -où s'étaient perdus mes derniers regards.</p> - - -<p class="c gap">FIN DU PREMIER VOLUME.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DU TOME PREMIER.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Préface.</td> -<td class="num"><a href="#preface">Pag. 5</a></td></tr> -<tr><td class="drap">I. Projet de voyage outre-mer;—un armateur et un -capitaine;—pacotille;—le départ pour le Hâvre;—politesses -commerciales.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr> -<tr><td class="drap">II. Le port du Hâvre;—le capitaine Lanclume et son -navire, le <i>Toujours-le-même</i>;—ma première visite -à bord;—mon passage est arrêté;—réflexion sur -l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;—embarras -pour le choix d'un cuisinier.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">21</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Le cuisinier à l'essai;—dîner d'épreuve;—un -compagnon de voyage à table;—l'air de la <i>Molinara</i> -interrompu;—élection et couronnement du cuisinier -du trois-mâts le <i>Toujours-le-même</i>.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">47</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Un départ le vendredi de la semaine et le treize -du mois;—incrédulité de notre capitaine;—adieux -à la France;—réhabilitation du nom du navire;—notre -cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;—longanimité -du capitaine;—notre premier repas -en mer.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">63</a></td></tr> -<tr><td class="drap">V. Notre passagère ne fait pas encore un choix;—notre -cuisine continue à être détestable;—dépit -du capitaine;—la soupe disciplinaire;—le châtiment -gastronomique.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">85</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VI. Notre cuisinier est romantique;—improvisation;—chute -de poète sur le gaillard d'avant;—vague -résolution.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">101</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VII. Syllogisme du capitaine;—les vivres coupés;—mutinerie;—punition;—l'équipage -pris par la -famine.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">113</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VIII. Apparences de mauvais temps;—l'ouragan;—le -coup de cape;—il faut laisser arriver;—soumission -de l'équipage mutiné;—le vœu à la Sainte-Vierge;—un -passager de moins.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">131</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IX. Projet de vengeance;—confidence;—poésie;—la -passagère a fait un choix;—demi-aveu.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">147</a></td></tr> -<tr><td class="drap">X. Saint-Pierre-Martinique;—aspect des colonies;—le -Banian;—début du Banian dans les affaires -de place.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">173</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XI. Vie des Européens aux Antilles;—nouveau projet -de pacotille;—une circulaire commerciale.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">195</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XII. Une fortune bâtie sur le sable;—un jour de fatalité.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">215</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIII. Une fête;—l'homme sinistre;—le dernier jour -de fortune.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">233</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XIV. Supplicia la pauvre négresse;—exil dans les -Mornes;—embarras qui succèdent au <i>maronage</i> du -Banian.</td> -<td class="num"><a href="#ch14">251</a></td></tr> -<tr><td class="drap">XV. Le capitaine Invisible:—un camarade de lycée;—une -évasion.</td> -<td class="num"><a href="#ch15">281</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">PUBLICATIONS NOUVELLES.</p> - - -<p class="drap"><b class="small">IL VIVERE</b>, par <i>Samuel Bach</i>. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">UN ÉTÉ A MEUDON</b>, par <i>Frédéric Soulié</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LETTRES AUTOGRAPHES DE M<sup>me</sup> ROLAND</b>, adressées à -Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">MARCO VISCONTI</b>, traduit de l'italien, de <i>Thomas -Grossi</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LA FOLLE D'ORLÉANS</b>, par <i>le bibliophile Jacob</i>. 2 vol. -in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LE DOUBLE RÈGNE</b>, par le <i>vicomte d'Arlincourt</i>. 2 vol. -in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">ANNETTE ET LE CRIMINEL</b>, par <i>De Balzac</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">HEMBYSE</b>, Histoire gantoise du seizième siècle, par le -<i>baron Jules de S<sup>t</sup>.-Genois</i>. 3 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">FLEUR DES POIS</b>, par <i>De Balzac</i>, formant le t. VI des -<i>Scènes de la vie privée</i>.</p> - -<p class="drap"><b class="small">LA BÉDOUINE</b>, par <i>Poujoulat</i>. 1 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</b>, 6<sup>me</sup> édit., -2 beaux vol. très grand in-8<sup>o</sup>, imprimés en caractères -neufs, papier vélin.</p> - -<p class="drap"><b class="small">JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ</b>, par <i>Barbé Marbois</i>. -2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">SIMON LE BORGNE</b>, par <i>Michel Raymond</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">VIERGE ET MARTYRE</b>, par <i>Michel Masson</i>. 1 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">ROBERT LE MAGNIFIQUE</b>, Histoire de la Normandie au -onzième siècle, par <i>Lottin de Laval</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">CHANTS DU CRÉPUSCULE</b>, par <i>Victor Hugo</i>. 1 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">CORISANDE DE MAULÉON</b> ou <span class="sc">le Béarn au</span> <small>XV</small><sup>e</sup> <span class="sc">siècle</span>, par -l'auteur de <i>Natalie</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">NI JAMAIS NI TOUJOURS</b>, par <i>Paul de Kock</i>. 2 v. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">COQUETTERIE</b>, par l'auteur de <i>Tryvelyan</i>. 2 vol. in-18.</p> - -<p class="drap"><b class="small">SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES</b>, par <i>Alfred de -Vigny</i>. 1 vol. in-18.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (1/2), by -Édouard Corbière - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) *** - -***** This file should be named 63220-h.htm or 63220-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/2/63220/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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