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-Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (1/2), by Édouard Corbière
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Le Banian, roman maritime (1/2)
-
-Author: Édouard Corbière
-
-Release Date: September 17, 2020 [EBook #63220]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
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-
- LE BANIAN,
- Roman Maritime,
-
- PAR
- ÉDOUARD CORBIÈRE.
-
- TOME PREMIER.
-
- _BRUXELLES._
- J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
- 1836
-
-
-
-
-Imprimerie de J. Stienon.
-
-
-
-
-La caste idolâtre des _Banians_ dont les pratiques et les scrupules
-religieux rappellent un peu la rigidité des premiers israélites, se
-livre, dans tout l'Hindoustan, à cette sorte de commerce nomade et de
-modestes spéculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans
-quelques parties de l'Europe. Les marins qui ont long-temps fréquenté
-l'Inde, et qui nous ont peu à peu familiarisés avec les expressions
-qu'ils avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des nations de
-l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom de _Banians_ aux petits
-marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activité
-pour le trafic subalterne, l'avidité de la race commerçante de la
-péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos matelots désignent
-sous la qualification de _Banians_, les Européens qui vont s'établir
-dans les îles pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce
-abandonne aux _petits blancs_ et aux coureurs d'habitations. Le
-vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs
-observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu'ils ont
-recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus
-riche et plus instructif qu'on ne le pense généralement.
-
-(Résumé de tous les dictionnaires, au mot BANIAN.)
-
-
-
-
-LE BANIAN.
-
-
-
-
-I
-
- C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner
- dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je
- connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la
- savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse
- d'images qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui ne
- se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million.
- C'est l'histoire de Fanchon: «Une vielle et l'espérance.» Tachez
- d'abord d'avoir une vielle.
-
- (Page 15.)
-
-Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine;
-pacotille;--départ pour le Hâvre;--politesses commerciales.
-
-
-La paix s'était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu'avaient
-si long-temps ensanglantées les querelles de l'Empire français et de
-l'Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant
-aux spéculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux
-jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes,
-cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs
-souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies
-de l'Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient
-bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé
-semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes
-acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et
-le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à
-peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon
-blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation
-que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du
-globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une bannière plus glorieuse
-avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations
-conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté
-que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment
-assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs.
-
-Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque
-désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai,
-une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que
-je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il
-m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager
-n'était pas chose très facile à trouver. La profession de marin,
-cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et
-mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec
-quelque chose, malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances de
-s'imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat
-continuel qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C'est
-le seul métier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du coeur:
-c'est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui
-espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous
-marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu'il y ait
-encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du
-canon s'est éteint pour si long-temps peut-être!
-
-J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d'avoir
-navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens
-convoyeurs: c'était là sans doute peu de chose, mais c'était néanmoins
-quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins
-gauchement que si je n'avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine
-ou à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs,
-je réussissais à trouver l'homme qu'il me fallait.
-
-J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à
-l'un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui
-disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de
-l'armée, j'ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens
-vous demander un emploi, quel qu'il soit, à bord de l'un de vos
-navires!... Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la
-plus faible portion d'un mauvais petit brick!
-
-Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton
-d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six
-fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de
-gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander:
-
---Quel âge avez-vous?
-
---Bientôt vingt-trois ans, monsieur.
-
---C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à
-l'armement pour votre apprentissage?
-
---Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en
-cherchant à continuer un métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner
-quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon
-temps à ceux qui consentiraient à m'employer.
-
---M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l'armateur du brickaillon,
-en s'adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en
-juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents
-tonneaux _d'esprit_ que j'expédie à Rio-Janeiro.
-
-Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté en tout, j'en suis plus que
-sûr, cent bons tonneaux bien jaugés!
-
-Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de _M. de
-Seigneley_ ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime
-et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre,
-pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur
-approximative de ses deux yeux, usés probablement par _le travail
-excessif de ses bureaux_.
-
-Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le
-moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement,
-réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont
-leurs commis qui s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui
-portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire
-principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les
-lunettes des armateurs français.
-
-Le résultat de cette première démarche ne m'engagea que fort
-médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès
-des autres expéditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en
-désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m'avoir écouté
-avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise:
-
---Commencer un noviciat pénible à l'âge que vous avez, pour courir vers
-un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de
-mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que
-vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs
-pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché,
-une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d'aller vendre le
-plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore
-quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait
-vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la
-Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul
-peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti
-que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l'avantage de voir du
-pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous
-apportiez autant d'activité dans le commerce, que vous paraissez avoir
-d'envie de courir les aventures. C'est là, je crois, le meilleur conseil
-que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que
-vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France
-traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et
-d'images à deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper
-les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon:
-_une vielle et l'espérance_. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.
-
-Le conseil du capitaine me parut digne d'être médité, j'en fis part à
-mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce
-temps, les notables de la famille s'étant rassemblés solennellement pour
-prendre une résolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire,
-décidèrent à l'unanimité, moins une voix d'arrière-cousin, que l'on me
-ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille
-avec laquelle j'irais tenter fortune à la Martinique.
-
-Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à
-chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me
-parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner
-les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à
-quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Océan Atlantique. Les noms
-de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de
-Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment
-sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus
-ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais
-beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de
-vingt ans pour embellir ce qu'elles désirent! Les palais enchantés des
-fées et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement,
-été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'âge que
-j'avais, rien n'est aussi séduisant que tout ce qui n'est pas la
-réalité. C'est la satiété et l'expérience qui tuent ce que l'on a nommé
-si bien _le beau idéal_.
-
-Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je
-me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur
-l'île française de la Martinique et ses dépendances.
-
-Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne,
-cinq à six malles d'effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de
-parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec
-gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour
-cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre
-et sans _renflement_ du total de mes factures, la bénédiction de deux
-vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris
-où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, au port du Hâvre
-pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les
-contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins.
-
-Le négociant à qui j'étais recommandé dans ce port du Hâvre que je
-voyais pour la première fois, me reçut d'abord avec politesse, mais avec
-une de ces politesses calculées aussi exactement qu'aurait pu l'être une
-balance de grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction ne
-parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais
-m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir à qui mes
-deux vieux oncles m'avaient adressé, eut appris, par les notes de
-roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit
-la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m'inviter à vouloir
-bien lui faire l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était une
-honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la
-lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et
-jamais le commerce.
-
-Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d'une
-commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je
-débutai dans les affaires; par une privation pour une économie.
-
-Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour
-m'engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l'aînée de ses
-demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de
-l'italien... toujours pour ma commission... Je ne parvins à me dégager
-de l'importunité de tant de politesses, qu'en annonçant à mon honnête
-persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine
-avec lequel je devais partir... Ce petit mensonge me réussit: la soirée
-n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.
-
-
-
-
-II
-
- La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur
- toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se
- dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire
- est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et
- bien élevé; la première chose et la seule chose même qu'il
- demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?
-
-Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire, le
-_Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon passage est arrêté;
-réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine
-maritime;--embarras pour le choix d'un cuisinier.
-
-
-Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de
-belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une
-société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de
-curiosités et de ressources à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les
-jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le
-Hâvre est un des ports les plus intéressans qu'on puisse trouver.
-Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs
-maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre
-doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays,
-des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens
-si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs moeurs si disparates!
-Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de
-mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l'on a
-signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port,
-glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs
-délicieuses répandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange
-par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes
-couvertes d'hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum
-oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms
-harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et
-de Pondichéry!
-
-On va chercher bien loin, dans les mystères de l'enseignement, les
-moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premières notions de la
-science géographique. Que n'envoyez-vous vos élèves au Hâvre ou à
-Liverpool! leurs yeux sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui
-s'attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur
-apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d'une semaine
-d'amusement, que tous les traités du monde et une longue et fastidieuse
-année d'études!
-
-Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots qui renfermaient ma fortune
-présente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les
-bassins du Hâvre. C'était là, du matin au soir, ma promenade habituelle
-et mon passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, avoir
-tout-à-fait perdu ma journée, si je l'avais employée à tout autre chose
-qu'à passer en revue, un à un, les bâtimens agglomérés dans ce dédale de
-mâtures et de gréemens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination
-s'égaraient avec tant de rêverie et de délices.
-
-Les navires qui se préparaient à faire voile pour la Martinique avaient
-eu, comme on le pense bien, le privilége d'exciter avant tous les autres
-mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j'avais
-plusieurs fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, qui, sur
-l'affiche que l'on suspend ordinairement aux enfléchures des bâtimens en
-partance, m'avait laissé lire ces mots:
-
-_Le TOUJOURS-LE-MÊME, Capitaine Lanclume, en charge pour
-Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers,
-jusqu'au vendredi 13 du courant, fixe._
-
-Cette indication assez précise pour tout autre que moi, piqua ma
-curiosité d'amateur. Un petit chapeau napoléonien qui servait de figure
-au navire le _Toujours-le-même_, ne m'ayant offert qu'un très faible
-secours pour découvrir le mot de l'énigme que ce nom semblait donner à
-deviner, je m'adressai aux hommes qui travaillaient à bord, afin
-d'obtenir d'eux quelques renseignemens complets sur la singularité de
-l'appellation de leur trois-mâts.
-
-Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur
-besogne, répondirent à ma question:
-
---Le _Toujours-le-même_, ça veut dire _l'empereur_, pardieu!
-
-Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire davantage.
-
-Le trois-mâts au nom emblématique, avec ses jolies formes, sa guibre
-finement élancée, son gréement noir et bien peigné, et son petit chapeau
-à trois cornes posé comme un héroïque souvenir sur sa proue que l'on eût
-dite impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup plu; et très peu
-satisfait encore des éclaircissemens que j'avais obtenus des gens peu
-causeurs de l'équipage, je me décidai à aller trouver le capitaine
-Lanclume lui-même, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s'il
-était possible, et aussi, il faut bien l'avouer, pour connaître le sens
-attaché à l'étrangeté du nom qu'il avait donné à son bâtiment.
-
-Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine... Rue de la Crique,
-numéro dix.
-
-J'entrai dans un appartement dont la porte était ouverte et que je
-trouvai encombré de malles, de grosses cartes marines roulées fort
-négligemment à côté de cinq ou six paquets de linge à blanchir. Je
-m'enfonçai sans plus de façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.
-
-Un homme d'une trentaine d'années, de moyenne taille, bien pris, bien
-posé sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en
-essuyant son rasoir sur l'épaule d'un mousse qui tenait en face de lui
-un large miroir, avec la plus complète impassibilité.
-
-Je demandai le capitaine Lanclume.
-
-A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que
-j'eusse vues de ma vie, se tourna de mon côté, à moitié barbouillée
-d'écume de savon.
-
---C'est moi, me répondit cette jolie figure. Qu'y a-t-il pour votre
-service?
-
---Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de me rendre à la Martinique,
-et je suis venu vous trouver.
-
---Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le
-coeur vous en dit... Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te
-tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d'un
-bord quand je me rase de l'autre!... tu me ferais un sensible plaisir,
-entends-tu!... Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empêche pas de
-causer ensemble. C'est une petite leçon de manoeuvre que je donnais à ce
-maladroit.
-
---Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la liberté de vous
-demander quel serait le prix du passage?
-
---Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire pour chaque personne... Eh
-bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller à ton
-miroir!
-
---J'aurais aussi quelques tonneaux de fret à vous donner dans le cas où
-nous nous arrangerions sur les conditions du voyage.
-
---Ah! diable, du fret... Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera
-cinquante francs du tonneau... Mais comme, voyez-vous... comme c'est une
-considération... que du... que du fret, nous pourrons vous faire, eu
-égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le
-prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous
-beaucoup de fret à embarquer?
-
---Cinq à six tonneaux, je présume.
-
---En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne
-s'entend... Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et en se
-retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement
-le diapason de sa voix, pour ajouter:
-
---Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous
-m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons
-assez facilement ensemble sur l'article des espèces. Mousse, avance-nous
-deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire
-l'amitié d'accepter quelque chose.
-
-Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi,
-et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire
-autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu'à moitié,
-recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre jusqu'à
-son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la
-chambre que je pourrais occuper pendant la traversée.
-
-Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce,
-dans lequel était placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au
-milieu des incidens qu'avait fait naître la conversation, de demander à
-mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager à donner à son
-bâtiment le nom sous lequel il naviguait.
-
---Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de
-nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les _Cent jours_, il me
-prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce bâtiment que
-j'avais baptisé du nom de _Grand Napoléon_. A mon retour en France, des
-événemens que j'avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer
-toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en
-rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon
-navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du
-port où je venais d'arriver, ayant cessé de penser comme moi sur
-l'article en discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, et bien
-vite, sur l'arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége
-après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d'abord. La
-populace s'ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta
-à force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le
-large, on refusa de réexpédier _le Grand Napoléon_, et il fallut bien
-céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon... Oh!
-les coquins, si jamais je les rattrape!
-
---Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment?
-
---Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou
-l'inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous
-ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du...
-je n'ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour
-désigner l'empereur, l'homme à qui il devait tout, l'homme qui l'avait
-tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et
-d'élevé.
-
-»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on exerçait à mon égard à
-propos d'une simple appellation, n'ayant même pas encore choisi un nom à
-ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je
-m'écriai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la liberté de
-choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention
-est de l'appeler le _TOUJOURS-LE-MÊME_! Écrivez, verbalisez, criez,
-beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai
-pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plaît d'avoir
-peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier.
-
-»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent conseil pendant trois ou
-quatre jours pour décider jusqu'à quel point les mots _Toujours-le-même_
-pouvaient être considérés comme séditieux ou non séditieux?
-
-»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer en dernier ressort
-sur ce grand débat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bête
-qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer ce qu'il appelait la
-fantaisie de mon entêtement, et je me crus délivré de toutes ces
-tracasseries absurdes, moyennant la concession que j'avais faite à leur
-stupidité.
-
-»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre
-tort: celui de porter pour figure le buste de l'homme dont il avait reçu
-le nom au berceau. On alla jusqu'à exiger que le buste factieux disparût
-de la guibre où je l'avais glorieusement intronisé. La hache des
-charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le
-buste, le petit chapeau resta. C'était un présage, moi j'acceptai ce
-présage précieux, en gardant mon petit chapeau! C'est lui que vous voyez
-encore posé fièrement sur mon avant, comme sur le tombeau qu'a peint
-Vernet sur l'apothéose de Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous
-une branche d'un des vrais saules de cette gueuse d'île. Tenez, d'ici on
-aperçoit déjà ce cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase et mieux
-que toutes les histoires à deux sous, toute notre glorieuse époque
-militaire, parce qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, et
-non pas une perruque. C'était le diadème du monde entier, enfin, avant
-que la couronne de France ne devînt, par une suite trop constante
-d'humiliations et de malheurs, la calotte du jésuitisme.--
-
-Nous nous étions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de
-monter à bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long
-du quai, en regardant son bâtiment avec des yeux de père; car il
-paraissait le contempler, en vérité, avec une admiration toute
-paternelle et une jouissance ineffable qu'il semblait vouloir me faire
-partager. Un homme qui travaillait à la poulaine nous masquait la vue du
-petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te
-nommes-tu déjà?
-
---Je m'appelle Malennec, cap'taine!
-
---Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de là en double,
-et veille une autre fois à ne jamais passer si près de la figure du
-navire. C'est l'image du saint de mon église à moi.
-
-Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder pendant près d'un
-demi-quart d'heure, la figure de son _Toujours-le-même_, le capitaine
-s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation, et avec l'air qu'il
-eût pris pour continuer un entretien qui n'aurait pas été interrompu:
-
---Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu rabattre un peu de mes
-prétentions et demander à ne nommer mon _Grand-Napoléon_ que le
-_Saint-Napoléon_, ces gaillards-là auraient peut-être bien consenti à me
-passer le _Napoléon_ qui leur donnait la fièvre, en faveur du _saint_
-qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité de bienheureux; mais la
-docilité qu'il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se
-trouvait pas dans mon caractère... et quand je dis encore qu'ils
-m'eussent peut-être passé le _Saint-Napoléon_, je suis loin d'en être
-bien sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à _décanoniser le
-saint_ même, en haine de l'homme qui portait le nom du bienheureux élu!
-Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures
-de rétroactivité jusque sur le paradis! Et des dévots encore! Il y
-aurait de quoi, le diable m'emporte, envoyer cent fois par jour cette
-boutique qu'on appelle _une restauration_ au cinq cent mille tonnerre de
-Dieu... Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate?
-
-Lafumate était le maître de l'équipage du bord.
-
---Plaît-il, capitaine? répondit le maître en mettant son chapeau à la
-main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse...
-
---Pourquoi cet étai de grand perroquet, est-il mou aujourd'hui comme une
-chiffe?
-
---C'est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine!
-
---Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonné de le
-roidir, et cela à l'instant même.
-
-Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux fois, et je vis que le
-capitaine aimait à commander et à être obéi chez lui.
-
---Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il en s'adressant à moi
-avec le ton d'un homme qui poursuit la même conversation, n'allez pas
-vous imaginer que les _débaptiseurs_ de mon navire aient gagné plus de
-la moitié de leur procès avec votre serviteur... Quand je suis à terre
-et qu'ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dépendance, le
-navire que vous voyez là ne se nomme que le _Toujours-le-même_ et se
-trouve forcé, comme toutes les autres pauvres barques, de s'humilier
-sous les _battans_ d'un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances
-solennelles. Mais une fois à la mer, bonsoir, et c'est là que je
-retrouve toute mon autorité et mes droits; sur mon arrière, je fais
-rétablir mon nom primitif: au bout de mon pic d'artimon flotte de
-nouveau, à l'occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les
-capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer
-dans les journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont croisés avec le
-navire français le _Grand-Napoléon_. Les peureux qui m'aperçoivent à la
-mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu'une autre révolution
-a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout à la
-raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gâchis à ne
-plus s'y reconnaître, et ces _quiproquo_ m'amusent moi au-delà de toute
-expression. C'est une petite distraction que je suis bien aise de me
-donner de temps à autre pour varier la monotonie de l'existence du bord.
-
---Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par être
-découverte et par vous attirer une méchante affaire ou une répression
-très sérieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une
-chose agréable au pouvoir, en persécutant plus que ne le voudrait le
-pouvoir lui-même?
-
---Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, excepté les faits
-qui tiennent à l'honneur et à la probité.
-
---Et cependant, si quelqu'un de vos gens ou de vos passagers allait
-lâchement révéler...
-
---Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutôt tous au
-feu que de me trahir, et quant à mes passagers, ils finissent tous par
-m'adorer, c'est la règle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par
-m'adorer, vous tout comme un autre... Mais sautons à bord: il est bon,
-avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance
-de la petite chambre ou plutôt du boudoir que je vous réserve dans mon
-_ship_.
-
-A l'arrivée du capitaine sur son pont, les hommes de l'équipage se
-découvrirent respectueusement et se rangèrent de côté pour le laisser
-passer.
-
-Nous descendîmes tous deux dans la grand' chambre.
-
-Cette grand' chambre, peinte nouvellement, et décorée avec un certain
-luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant à
-coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une
-armoire.
-
-Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette avec ces mots:
-_Retenue par la comtesse de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de
-Cumana_.
-
---C'est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le
-capitaine. Elle va à la Martinique pour se rendre de là dans son pays,
-accompagnée de deux grosses négresses. Trois personnes en tout. Cela
-fait toujours du personnel.
-
-Sur une autre porte, je lus: _M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique_.
-
---Celui-là, c'est un jeune et riche créole qui, après avoir fait filer
-pour son éducation en France les récoltes accumulées de ses habitations,
-a pris le parti d'aller lui-même gérer ses affaires à la Dominique, pour
-économiser sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous assure, se
-ressent furieusement des profusions de sa bourse.
-
-Une troisième cabane était retenue par un _M. Larynchini, artiste_, qui,
-pour assurer son droit de possession sur l'appartement qu'il avait
-choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la porte une espèce de
-carte de visite ou de prospectus, gravé en taille-douce et portant une
-lyre pour emblême.
-
---El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur
-italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite
-voix à faire danser les chèvres. C'est sa pacotille à lui; tous les deux
-ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafraîchir sa
-pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu'il appelle de
-nouvelles fioritures; un vrai farceur, sérieux comme un archevêque de
-Cantorbéry. Il vous amusera.
-
-Enfin la quatrième chambre réservée portait cette seule indication:
-_L'ordonnateur en chef de toutes les Antilles_.
-
---Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est
-long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: il
-a un grand titre et pas un seul domestique pour l'accompagner. Aussi,
-comme a dit notre italien chaponné, en le voyant: _Petite mousique,
-petite mousique et grand poupitre!_ Mais peu m'importe, ce sont là ses
-affaires et non pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, et tous
-les passagers qui se confient à moi se trouvent sur le même pied à mon
-bord et à ma table.
-
-Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes
-de mon passage à bord du _Toujours-le-même_. Avec des hommes comme le
-capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du
-tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents
-francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma
-pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros
-italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au _premier
-vent favorable qu'il plairait à Dieu de nous envoyer_, style de
-connaissement.
-
-Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la première vue le capitaine
-avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui
-touchait à la sienne, et dont il s'était réservé le privilége de
-disposer en faveur de qui bon lui semblerait.
-
-Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me
-rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée de
-mes marchandises, que le roulage _accéléré_ venait de m'apporter de
-Paris au Hâvre, en vingt jours.
-
-Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j'avais quitté la veille si
-gai et si insouciant.
-
---Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que
-son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais
-ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?...
-
---Quelqu'une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des
-tracasseries d'un armement et d'un départ prochain?
-
---Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même jamais si je ne vous
-l'expliquais pas... La gastronomie a fait depuis quelques années des
-progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe,
-qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne
-s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine
-est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu'il
-demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les
-bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles,
-pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une
-bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là l'heureux
-phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers,
-que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus
-sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied à bord d'un bâtiment dont le
-_chef_ n'a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes,
-quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton,
-exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré
-d'abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher
-monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui réussit à
-mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent
-francs par mois. Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est le
-mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de
-bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c'est le chef de cuisine,
-qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre
-de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses,
-et c'est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur.
-
---Et c'est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous
-ai abordé?
-
---Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le fait en lui-même qui me
-taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se
-sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j'ai été obligé
-d'assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme
-vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que
-celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous
-veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d'une
-physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais très
-propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de
-cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre
-deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages,
-l'un à Buenos-Ayres et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et
-qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité.
-
-»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'oeil m'a
-trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai
-acquise en fait de physiognomonie, m'a inspiré une telle confiance dans
-l'infaillibilité de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout en vous
-voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j'aurais répondu sur
-ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme
-je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites
-choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr.
-
---Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez...
-
---Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutôt moi, ou, pour mieux
-dire, le tact que je possède... Eh bien donc, pour finir mon histoire,
-je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit être quelque chose
-de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j'en suis d'avance
-convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen
-certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment
-je m'y suis pris pour cela?
-
---Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d'un cuisinier
-émérite, d'un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu?
-
---Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres
-passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui,
-pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d'être reçu
-chevalier de l'écumoire. Si le dîner est bon, je prends l'homme; s'il
-n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le
-laisse là; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce
-qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque
-distraction de pied, ailleurs qu'à la tête... La comtesse de
-l'Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser,
-m'a fait répondre qu'elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon
-invitation. C'est par forme que je l'avais invitée: c'est par convenance
-qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre.
-
-»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle nº 3,
-c'est là que je traite, et qu'assis tous à table, le moins gravement que
-nous pourrons, nous procéderons à l'examen du candidat au poste de
-cuisinier, à bord du navire le _Grand-Napoléon_. Ah! pardon! non, je me
-trompe: à bord du navire le _Toujours-le-même_. _Vive lui! morbleu!_» me
-dit ensuite à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la
-main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu'une
-heure auparavant je l'avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier
-sur le capitaine.
-
-
-
-
-III
-
- C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions
- physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se
- trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. On ne prend
- jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de
- dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de
- rendre un salut.
-
- (Page 53.)
-
-Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon de voyage à
-table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;--élection et couronnement du
-cuisinier du trois-mâts le _Toujours-le-même_.
-
-
-Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner,
-sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement
-animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation.
-Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec
-appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un
-cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé,
-malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces
-festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives
-s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible
-que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été
-quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans
-une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez
-nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au
-contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à
-coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac
-à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa
-tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée.
-
-On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a
-de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que
-l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour
-engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de
-l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le
-prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but... Oui,
-mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui
-accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle
-ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les
-délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à
-leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites
-alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et
-l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent... Voyez, pour peu
-qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions
-hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la
-jouissance d'un besoin physique qui se satisfait... Oh! sans doute
-qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de
-viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront,
-babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons
-mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés... Mais
-avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout
-ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les
-vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos
-sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte
-à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après
-boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement
-intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le
-plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés
-une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.
-
-En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon nº 3 du Grand-Hôtel du
-Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à
-cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait
-lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de
-deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec
-lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour
-la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds,
-était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans
-l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était
-ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des
-figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour
-l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec,
-grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses
-longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air
-de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne
-connaissait pas.
-
-Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses
-amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la
-tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques
-de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M.
-l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre
-à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces
-individualités-là par coeur.
-
-Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités
-grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je
-remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent
-exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour
-assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas.
-La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur;
-le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies
-épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à
-une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il
-fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le
-capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses
-invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine
-et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de
-combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite
-commence à paraître possible...
-
-On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent
-crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le
-capitaine que _ces messieurs étaient servis_!
-
-Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande
-le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout
-cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des
-assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier
-service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession
-de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table
-on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité
-gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières
-observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre.
-
-Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage
-que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et
-les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la
-spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos
-penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur.
-Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou
-un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de
-rendre un salut.
-
-M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec
-volubilité; mais il parla peu.
-
-M. Desgros-Ruisseaux _officia_, comme disent quelques gastronomes, avec
-distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de
-spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des
-phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son
-avenir.
-
-M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de
-choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant
-quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à
-toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus
-l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du
-repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais
-pour dire un mot agréable, pas une seule fois.
-
-Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour
-nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts
-d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que
-je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le
-mérite de ce dîner d'épreuve.
-
-Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l'ordonnateur, à qui le
-capitaine s'adressa par déférence pour avoir son avis particulier,
-laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance
-administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu
-communs; mais l'ensemble m'a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un
-peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant
-passable.»
-
-Notre malheureux hôte s'était donné tout le mal possible pour nous
-inspirer de la gaieté, et n'avait réussi jusque-là qu'à produire
-beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui
-doit régner à table. Le dessert venait d'être servi, et le capitaine
-voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d'éclatant,
-invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue
-si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de
-profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde,
-l'occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles
-ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire
-sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité,
-reprié, resollicité pendant un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il
-allait nous chanter un air de la _Molinara_, avec une voix de femme.
-Mais avant de procéder à l'exécution de son ariette, il eut soin de se
-turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, et de s'attacher sous le
-menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu.
-
-Le plus criard des faussets auquel on pût s'attendre sortit de la
-bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir
-nous percer les oreilles et porter l'étonnement et l'alarme dans toute
-la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort
-embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la
-crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis
-montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon.
-Cette brusque apparition n'empêcha pas le chanteur de continuer, et nous
-n'aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer
-cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'hôtel, qui,
-errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre
-virtuose, s'avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de
-miauler à l'unisson avec lui.
-
-La froide promptitude que mit l'Italien à rentrer son foulard dans sa
-poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua
-assez qu'il n'y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous.
-Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal,
-commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine,
-qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux
-attaché à son rôle, lorsqu'il vint fort à propos à ce brave homme l'idée
-de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s'écriant:
-
-«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez
-bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune
-auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c'est un jugement
-consciencieux que j'attends de votre expérience et de votre
-impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le
-candidat que vous venez d'examiner soit digne d'être employé comme
-cuisinier en chef à bord du trois-mâts le _Toujours-le-même_?
-
---Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, tous les convives,
-à l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de
-nouveau sa voix, même pour n'exprimer qu'un vote.
-
---Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garçons de l'hôtel,
-allez me chercher le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu
-solennellement dans le grade qu'il vient de conquérir à la pointe du
-couteau et de nos fourchettes.»
-
-Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier
-retroussé d'un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu
-encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa
-corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main,
-cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien
-se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très
-embarrassante pour lui.
-
-Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots:
-
-«Comment vous nommez-vous?
-
---Gustave Létameur.
-
---Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence
-pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous
-sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous
-proclamer chef de cuisine à bord du navire le _Toujours-le-même_, et
-pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction
-générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir
-la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au
-feu.»
-
-C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de
-détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne.
-
-Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse,
-répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait
-l'infériorité de sa position.
-
-«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que
-je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.»
-
-Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le
-capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche,
-pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de
-paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts
-et l'exécution de son dîner.
-
-Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun
-des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était
-tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une
-porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune
-chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de
-cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à
-soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la
-préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du
-fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier
-les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi,
-dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du
-pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts... Sotte
-réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de
-misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent!
-
-Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise
-de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du
-mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord
-pour ce jour-là: c'était le jour du départ...
-
-Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour
-rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de
-Barbarie qui nasillait l'air de la _Molinara_.
-
-
-
-
-IV
-
- Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému,
- cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur
- cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque
- attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil
- couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte
- aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses
- derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du
- pavillon factieux que nous venions d'arborer.
-
- (Page 75.)
-
-Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;--incrédulité
-de notre capitaine;--adieux à la France;--réhabilitation du nom du
-navire;--notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du
-capitaine;--notre premier repas en mer.
-
-
-Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes
-friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a
-dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il
-abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée!
-Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour
-l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si
-grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au
-moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à
-livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!... Et voyez
-pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du
-départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais
-le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son
-jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles
-vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont
-été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en
-manoeuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à
-la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de
-leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de
-roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et
-qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de
-mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans
-limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme
-l'espérance.
-
-Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide
-soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se
-gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de
-vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos
-oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de
-partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir
-en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se
-pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je
-demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi
-ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors
-des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes
-de spectacles maritimes.
-
-«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine,
-une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui
-aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?
-
---Et quelle chose si extraordinaire donc?
-
---Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui
-_vendredi_ et le _13 du mois_, par-dessus le marché, deux raisons pour
-que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout
-exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces
-_philosophes_-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui
-connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs
-travaux et leurs _cassines_ pour venir voir mon bâtiment se jeter à la
-côte ou chavirer en larguant ses huniers!...»
-
-Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les
-épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et
-de mépris, puis il continua à commander la manoeuvre qu'il y avait à
-faire pour mettre le navire dehors.
-
-La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je
-n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui
-nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche
-gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous
-pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie
-et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être
-même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque
-toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille
-et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne
-s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous
-tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je
-répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: _elle a de la
-grâce_. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain
-monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du
-côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut
-appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre
-d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme
-dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je
-l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse
-eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien
-peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie
-pouvait aisément se passer de beauté.
-
-Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu
-brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien
-prise, et que sa bouche, moins grande que son bel oeil noir, était
-recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû
-comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un
-jeune adolescent.
-
-Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ,
-rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et
-le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras
-créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle
-faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir
-entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement
-ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre
-lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir
-de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne
-saurait dire.
-
-Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie,
-aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une
-passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion
-qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle
-ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses
-larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses
-pieds.
-
-Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose
-d'elle-même là... sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il
-nous faut quitter...
-
-Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait
-déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser
-partir seuls.
-
-«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous
-arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que
-j'avais raison de partir le _vendredi 13 du mois_! Le temps est
-magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit noeuds et
-demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous--le diable
-m'emporte!--que ce temps a été fait par le père éternel.»
-
-Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert,
-bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de _vendredi_.
-L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une
-nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être
-pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot
-de _vendredi_. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait
-songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du
-mois!
-
-Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse
-avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse
-atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai
-reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!»
-
-Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt
-ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir
-parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les
-autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à
-peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on
-les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir
-couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé
-le berceau et les jeux.
-
-Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.
-
-Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée,
-me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait
-encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être,
-avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération
-profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il
-paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de
-l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que
-j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne
-peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air
-du tropique qu'il faut à mon affection... mais quand le respirerai-je
-cet air là!...
-
---Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, du ton dont on
-prononce un arrêt de mort. Jamais!...» Et parlant ensuite à ses
-matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l'écoute de misaine.»
-
-Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien
-vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger.
-Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour
-mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que
-c'est à peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques
-côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à
-la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans
-que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la
-science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre.
-
-La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour
-la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont,
-après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne
-montrait plus à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous
-de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si
-vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus
-sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la
-côte de France, inondait de pourpre et d'or étincelant cette scène
-immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d'un
-côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui,
-disparaître de l'autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous
-restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le
-navire voguait silencieusement.
-
-Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher à mes
-méditations.
-
-«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous
-reste autre chose à faire au coucher du soleil!
-
---Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?
-
---Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie
-docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me
-redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je
-redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus
-vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!
-
---Plaît-il, capitaine?
-
---Viens ici. Prends-moi cette paire de gants... mets-les... Voyons,
-as-tu bientôt fini?
-
---M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits.
-
---Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher
-si tu peux, le nom du navire... Charpentier, voyons, un marteau et des
-clous! et sautons en dehors du couronnement... Maître Lafumate, attrape
-à hisser le pavillon français... Et vous, messieurs, si vous savez jouer
-de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit
-air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des
-braves.»
-
-M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond
-de ma malle.
-
-Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur
-le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à
-fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: _Le
-Grand-Napoléon_.
-
-Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le
-charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître
-Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le
-guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la
-_Marseillaise_.
-
-L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène
-moitié bouffonne et moitié pieuse.
-
-Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette
-singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont
-nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte
-rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros
-dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil
-qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs
-chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le
-burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux,
-pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie...
-«C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je
-ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use.
-Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en
-détale! Le voilà qui file deux ou trois noeuds de plus qu'auparavant!
-Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!...
-Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!...
-Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!... Mais
-chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent
-que des regrets inutiles... Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les
-bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous
-comme le _balan_ des boulines de revers!»
-
-Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots
-doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le
-capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis
-deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on
-voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le
-chef qui s'exerçait et qui _étudiait_ son fourneau et ses marmites.
-
---Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au
-cuisinier de nous faire du thé... Puis s'adressant à moi: Voisin, vous
-ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai
-besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou
-plutôt sur le coeur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien
-étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle
-veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela
-une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de coeur m'abat
-comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout
-des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en
-suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force...
-
-Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne
-quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:
-
-«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?
-
---Oui, il va être bientôt _paré_, répondit un petit mousse; mais,
-voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!
-
---Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc
-un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici!
-
---Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s'écria le capitaine
-après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu'on lui avait
-apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans
-cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans
-une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait
-de thé?
-
---Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!
-
---Mais il paraît que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous
-seriez aperçu sans doute... Est-il possible d'avoir mis deux livres de
-thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au
-monde des gens qui soient absurdes!... Mousse, prends-moi ces feuilles
-délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une
-serviette... Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage...
-Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde!
-Faire une compote de thé, comme une compote d'oseille ou de chicorée!
-
-»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que,
-pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science
-lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son
-dîner d'essai, et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a jamais
-navigué. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le
-pied à bord d'un navire.
-
---Bah! vous croyez, capitaine?
-
---Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez!
-
---Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?
-
---Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu
-mouillé, sur les haubans de misaine!
-
---Sur les haubans de misaine?
-
---Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au
-sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les _haubans de misaine du
-bord du vent_.
-
---Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.»
-
-Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission
-dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant à
-voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: «Pourriez-vous me
-dire où se trouvent... les... les... les comment donc...? les machins
-_de misère_, les..., comment déjà appelez-vous donc ça?»
-
-Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse
-voix: _Les choses de misère!_ De quelles _choses_ voulez-vous parler?
-c'est qu'il y a tant de _choses de misère_ à bord!»
-
-«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que
-le malheureux n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, et qu'il
-m'avait trompé en me montrant les certificats d'un autre marmiton!...
-Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à avaler! Le pauvre
-bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de
-_choses de misère_, comme il disait tout-à-l'heure! Pourvu qu'il ait un
-peu d'intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui
-pardonner celle-là!»
-
-Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur
-la pénible recherche des haubans de _misère_, venait d'être amarré et
-mis au sec sur l'avant.
-
-Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait
-encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le
-lendemain matin, je lui vis mettre la main à l'oeuvre pour allumer son
-feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses
-mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus
-mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait pitié. Je crois même que,
-sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre,
-j'aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le
-manche du couteau de cuisine.
-
-A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée
-et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d'annoncer
-au capitaine que le repas était servi.
-
-Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette
-ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air
-d'avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de
-sauce. Comme je m'attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous
-mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à
-l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce
-détestable déjeûner.
-
-L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes,
-et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les
-décoctions de haricots.
-
-L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois
-côtelettes qu'il s'obstinait à ronger.
-
-La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner,
-fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais,
-mais fort heureusement je n'ai pas faim.
-
-Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à
-six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la
-traversée.
-
-Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun
-signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son
-second de l'apparence du temps... Mais au moment où tout le monde avait
-déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il
-s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette
-_saloperie_ et servez à déjeûner...»
-
-L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était
-habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les
-chefs-d'oeuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats
-maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les
-autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et
-disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont
-substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de
-cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se
-ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit... Tout se passa à
-merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et
-l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir
-proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant
-tremblé, en me disant à l'oreille: _Il n'y a pas tant de mal que nous le
-supposions: le capitaine sait vivre!..._
-
-Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même
-pas faire cuire des oeufs durs.
-
-Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque
-matin deux oeufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour
-une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des oeufs comme
-elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au
-lieu de lui servir les oeufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna,
-pour la première fois, des oeufs à la coque.
-
-C'était un être à prendre décidément à rebours.
-
-
-
-
-V
-
- En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.
-
- (Pag. 93.)
-
-Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue à
-être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le
-châtiment gastronomique.
-
-
-Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que
-cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que
-tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour
-obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la
-déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment
-où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front
-de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les
-prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de
-laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au
-triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les
-femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez,
-depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute
-minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans
-ont pu faire sur le pauvre coeur dont la défaite leur est assurée! On
-s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la
-cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait... Il
-semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa
-destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute
-inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit
-de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est
-engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement... Une
-traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a
-de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur
-mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les
-voyageurs.
-
-Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre
-à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait
-plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa
-préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon
-imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne
-d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et
-tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes
-compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste
-envie de plaire... Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire,
-les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en
-revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de
-la vive et coquette Américaine!... L'ordonnateur, me disais-je souvent,
-est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il
-prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies
-Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde... Les
-langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la
-journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront
-jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant
-un quart d'heure et non pas un homme à aimer... Moi, je suis trop peu
-galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me
-flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache
-pas d'ailleurs assez de prix... Notre créole est joli garçon; il a même
-une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune
-personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental... J'ai
-cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une
-expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si
-doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté... Oui, mais les
-regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là... Quel
-dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!...
-Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis
-sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et
-une affection de poitrine...
-
-Et le capitaine?... Le capitaine est un fort joli homme, qui a de
-l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut
-s'en donner la peine... mais c'est un de ces jolis garçons qui
-conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et
-romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de
-leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de
-plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin
-il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!...
-
-Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus
-désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.
-
-Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou
-un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres
-quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table.
-Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme
-une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui
-n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux
-autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier,
-les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que
-tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur
-laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous
-dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps,
-la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord
-d'un navire.
-
-Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière
-dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que
-nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la
-nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant
-lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son
-ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement
-qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs
-fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis
-l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise
-chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même,
-la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui
-prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la
-répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son
-goût et de ses habitudes... Lanclume, pour tempérer autant que possible,
-par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la
-cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les
-bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait
-fait ample provision... Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne
-lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop
-difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que
-nous avions le malheur de posséder... Plus le capitaine faisait
-d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir
-l'inutilité de ses efforts... Et je prévis le moment où il allait
-éclater... Il n'y tenait plus...
-
-Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait
-plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le
-monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux
-qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir
-pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un
-mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait
-une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont
-quelque chose de terrible...
-
-«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au
-chef de descendre...»
-
-Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un
-arrêt ou une exécution que l'on attend...
-
-Le chef coupable paraît au bas de l'escalier de la chambre, la casquette
-à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie.
-
-«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi
-ce potage.»
-
-L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant,
-sorti de ses mains et de son officine.
-
-«Comment le trouvez-vous?
-
---Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je
-répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui présentait:
-Il n'est pas bon, mais il est mangeable.
-
---En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons,
-faites comme Charles XII.
-
---Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien.
-
---Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira
-pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière...
-
---Comment, tout cela, capitaine...
-
---Oui, tout cela, M. le cuisinier.
-
---Mais vous me permettrez de vous faire observer...»
-
-Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans
-qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du
-bord...
-
-Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la
-soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et
-les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre;
-ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir
-à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour
-reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La
-comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée,
-la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se
-peignait plutôt la commisération que l'envie de rire...
-
-La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon
-gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce.
-
-«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le
-même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez
-tout seul... Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité
-humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un
-imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme
-comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en
-venger un jour... Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue
-en action.»
-
-Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les
-convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la
-figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du
-poids qui l'oppressait depuis si long-temps...
-
-Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions
-l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la
-promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes
-compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des
-petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la
-parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que
-nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu
-trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions
-d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet
-égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde
-désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de
-soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les
-conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très
-bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au
-dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à
-son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation
-hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle,
-quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter
-dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une
-contenance. Mais chez lui le coeur dominait, s'il est possible de
-s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et
-marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa
-profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou
-cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle
-compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou
-qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est
-forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu
-qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des
-contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne
-deviennent pas désagréables.
-
-Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il
-reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M.
-Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du
-poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait,
-plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir
-quelque chose de factice et de sardonique... Un bâtiment faisant route
-pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à
-portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu
-assez près de nous pour pouvoir nous parler...
-
-«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le
-pavillon tricolore.
-
---Le pavillon tricolore!... répéta l'officier.
-
---Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un
-autre à bord?»
-
-L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en
-apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre
-travers pour s'informer des événemens qu'une telle couleur devait lui
-annoncer. Le capitaine du navire, entouré d'une foule de passagers, nous
-fit entendre alors ces mots, d'une voix émue, dont la longueur de son
-porte-voix semblait encore augmenter le tremblement...
-
-«Oh! du trois-mâts, oh!
-
---Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.
-
---D'où venez-vous?
-
---De Bordeaux... Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et
-en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de
-l'eau!
-
---Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.
-
---Dix jours.
-
---Que s'est-il donc passé de nouveau en France?
-
---Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du
-bout de son porte-voix.
-
---Mais que signifie ce pavillon?
-
---Il signifie que l'empereur Napoléon est revenu.
-
---Comment revenu! Mais il est mort!
-
---C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un
-homme comme cela meurt jamais!
-
---Comment! il n'était donc pas mort?
-
---Quelle farce, mort!
-
---Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plaît?
-
---Tué dans une charge de cavalerie!
-
---Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?
-
---Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N'est-ce
-pas la vérité?...
-
---Merci, capitaine, merci!
-
---Oui, mais à mon tour maintenant. D'où venez-vous?
-
---De Bourbon!
-
---Où allez-vous?
-
---Au Hâvre-de-Grâce.
-
---Justement il va d'où nous venons avec la nouvelle. (Haut au
-capitaine.) Comment se nomme votre navire?
-
---_Le Royal-Louis!_
-
---Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer
-votre pavillon. Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici.
-
---Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!
-
---Il n'y a pas de quoi!... Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de
-mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami,
-avec ton _Royal-Louis_, et ton Louis royal tué dans une charge de
-cavalerie à la tête de ses dragons!... Faites avancer le pavillon
-national à présent; il a fait son jeu encore une fois.»
-
-Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui
-s'en montrait heureux comme un prince.
-
-Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la
-résurrection miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait
-silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter
-la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait
-fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque
-l'air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de
-lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être
-utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de
-commettre une indiscrétion en l'arrachant à la préoccupation dans
-laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la
-nuit.
-
-
-
-
-VI
-
- L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de
- l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise
- des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en
- automne.
-
- (Page 102.)
-
-Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de poète sur le
-gaillard d'avant;--vague résolution.
-
-
-Curieux cependant de connaître l'histoire de ce pauvre diable, et
-désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons
-conseils, un soir où tout était calme à bord, je m'approchai de
-l'endroit où il s'était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée
-parut l'arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d'abord
-un bond en m'apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir;
-après quoi il sembla disposé à m'écouter.
-
-«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu
-être conduit à vous charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez pas
-fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous
-n'avez pas été accoutumé?
-
---Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l'existence de l'homme est
-un champ en friche que la charrue de l'adversité doit labourer avec son
-soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en
-été et des fruits en automne.
-
---Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de
-concevoir l'idée de vous embarquer comme chef à bord d'un navire?
-
---Je faisais de l'art.
-
---De l'art, dites-vous?
-
---Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas à sa manière, et selon
-les moyens qu'il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!
-
---Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?
-
---De l'art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier
-des poètes dans les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et
-de toute poésie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit
-l'univers!
-
---Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète
-Wilson dont vous vouliez me parler.
-
---Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux
-parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui
-commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient
-au spectacle, en attendant qu'il devînt un jour la trinité symbolique du
-beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement
-tout... rien dans les autres, pas même rien!»
-
-Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire
-à un fou. Je continuai cependant.
-
-«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte
-des spectacles, en attendant que...
-
---Pas tout-à-fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais
-établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres;
-et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même
-être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher
-la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l'âme
-de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand
-je disais tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commencé à
-faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'étais
-parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans
-les mots.
-
---Ah! votre premier drame ne put être joué?
-
---L'enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien
-littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il le
-trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France
-de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il le
-devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et
-les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par
-conséquent que j'avais là deux fameuses autorités... Mais la police, la
-police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli
-sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le
-doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la cuisine qu'il
-faut faire maintenant jusqu'à la Martinique. Malédiction!
-
---C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon avis vous puissiez
-prendre. Le capitaine, un peu irrité d'avoir été abusé par les
-certificats d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est montré depuis
-deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et
-du zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le désarmer. C'est un
-brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'être inflexible.
-
---Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette
-société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu
-d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au
-besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine,
-ronge-la; tiens, voilà mon coeur de vingt ans, mange-le, il est tout
-bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les
-os de ta mère. Damnation de l'homme, exécration de la justice des
-vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera;
-anathème général enfin sur Jéhova lui-même!...
-
---Quelque idée que l'on puisse s'être formée sur les règles et les lois
-de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant
-de la bonne foi du capitaine.
-
---J'étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau
-déguenillé de ma vie...
-
---Vous n'avez pas déjà trop mal commencé comme cela!
-
---Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me
-faut de l'art, à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je veux vivre
-d'émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir
-poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l'âme, se
-redressera sous sa botte insolente, et j'écraserai la tête du moucheron.
-Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il
-vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se
-soulève là sous ma peau et entre mes côtes.»
-
-Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne
-l'entendît, et, pour ôter un prétexte à l'exaltation de ses paroles
-imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau,
-le trop plein de son indignation.
-
-Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excéda pas, au reste, la
-durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après
-l'avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus
-reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la
-conversation ou de la narration.
-
-Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la
-chaloupe pour me diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour écouter
-tout à mon aise, sans être vu.
-
-M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard d'avant, au milieu du
-cercle qu'avaient formé autour de lui les matelots de quart, se
-disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations.
-
-«C'est le départ du navire _Le Grand-Napoléon_ que je vais vous
-retracer, s'écriait-il d'un ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes
-poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et enfle tant que tu
-pourras!»
-
-L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration d'air, commença
-ainsi:
-
-«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin son corselet de cuivre; ses
-trois lances de bois se balancent et s'appuient sur sa large poitrine de
-chêne, et l'on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent
-sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents...
-Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de
-rencontrer le géant des tempêtes: car si ses pieds sont légers, la mer
-qu'il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme
-le champ inculte de l'infini, où l'alouette de la pensée n'a pas de nid,
-où l'arbre de science pousse sans racine.
-
-»N'importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des
-eaux; sous l'aube qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, sous
-le soleil qui brûle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grêle qui
-meurtrit la chair, sous la gelée qui... qui gèle...
-
-»Mais un guide perfide s'est présenté au chevalier pour égarer ses pas
-dans les sentiers du domaine qu'il ne connaît pas encore... Il ne le
-mènera point au tournoi des tempêtes, ce guide félon, parce qu'il sait
-trop que la tempête épure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu'elle
-frappe...
-
-»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne peut être long-temps mal
-conduit... Son but brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime à se
-couronner et à s'environner du démon des ténèbres, car les ténèbres sont
-aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime à couronner son
-front brûlant, en se mirant, la coquette qu'elle est, dans le miroir
-mystérieux de la face du ciel noir!
-
-»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d'abuser le chevalier
-au corselet de cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste poitrine de
-chêne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians,
-enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses
-efforts, un sourire de femme au bout de la carrière, et l'oeil béant de
-la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime
-gaminerie des eaux de la mer!»
-
-Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là avait écouté fort
-patiemment, avec les autres auditeurs, l'improvisation inintelligible du
-chef, prit alors la parole pour adresser cette question au poète:
-
-«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez
-par l'oeil de la nuit?
-
---Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, je pense, reprit le poète,
-d'avoir suivi un cours de littérature à l'Athénée pour deviner que
-l'oeil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que _la
-lune_.
-
---En ce cas, répondit maître Lafumate, permettez-moi de vous dire que
-tout ce que vous venez de dire là, est bête comme _l'oeil de la nuit_.»
-
-Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l'intelligence et le
-goût des auditeurs, que le pathos dont venait de les étourdir M.
-Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le poète
-déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire autre chose, tant son trouble
-était grand, que d'abandonner le champ de bataille, poursuivi par les
-huées de tous les gens de quart.
-
-En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me
-heurter; et, après m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de son
-premier trouble:
-
-«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc de l'art avec des gaillards
-de cette espèce?...
-
---Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la
-cuisine.
-
---De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni
-cuisine, ni art! C'est un coup de tête qu'il faut que je fasse pour
-réhabiliter sur le front de l'opprimé le symbole de ce qu'il vaut par
-l'intelligence et par le coeur. Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un
-fameux encore; demain vous frémirez...»
-
-Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, pour méditer sans doute
-son coup de tête, et affermir son courroux dans la résolution qu'il
-paraissait avoir arrêtée.
-
-Mais dès ce moment, comme on doit bien s'en douter, le chef, que
-jusque-là les matelots du bord avaient laissé paisible dans les
-fonctions qu'il remplissait si mal, devint la risée de tout l'équipage.
-La pesante épigramme de maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et
-le surnom d'_OEil de la Nuit_, donné à l'infortuné improvisateur, alla
-plus d'une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.
-
-
-
-
-VII
-
- Quand le chef se trouva amarré dans la hune, les matelots assis
- devant sur le guindeau, se mirent à causer avec une indifférence
- apparente, de tout autre chose que de l'événement qui seul
- aurait dû les occuper, comme ils font presque toujours
- lorsqu'ils sont mécontens de quelque chose et disposés à se
- mutiner pour ce qui ne les regarde pas.
-
- (Page 124.)
-
-Syllogisme du capitaine;--les vivres
-coupés;--mutinerie;--punition;--l'équipage pris par la famine.
-
-
-«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, en me voyant monter sur
-le pont le lendemain matin à huit heures, eh bien; en voilà bien d'une
-autre maintenant!
-
---Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, sans penser encore
-au coup de tête que m'avait annoncé, la veille, notre cuisinier
-littérateur?
-
---Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre chef ne veut plus
-travailler, et qu'il vient de me donner sa démission... Concevez-vous
-celle-là?
-
---Bah! c'est un fou qu'on peut ramener à la raison avec quelques
-représentations décisives.
-
---Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami?
-
---Ma foi! à votre place, je le ferais venir pour lui rappeler son
-devoir, et l'engager à reprendre tranquillement sa besogne, en lui
-parlant avec douceur et avec calme.
-
---C'est aussi ce que j'avais envie de faire, et je suis bien aise de me
-rencontrer avec vous dans une circonstance où je suis disposé à me
-montrer plutôt bon diable que juge inexorable. Vous allez voir comment
-je vais m'y prendre, et ensuite vous me direz franchement si vous êtes
-content de moi... Mousse, va-t'en m'appeler le chef, et dis-lui de venir
-me parler.»
-
-Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le
-capitaine.
-
-Celui-ci commença par donner d'abord ce qu'il appelait _un poil_, au
-chef récalcitrant qui l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait
-pour maintenir son supérieur dans les bornes de la modération qu'il
-s'était prescrite; puis après n'avoir obtenu aucune réponse
-satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: «Voulez-vous
-travailler décidément, ou aimez-vous mieux ne rien faire à bord?
-
---Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime mieux ne rien faire.
-
---Comme il vous plaira, mais écoutez bien le raisonnement que je vais
-vous poser:
-
-»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, et moyennant cette
-condition, je me suis engagé à vous nourrir et à vous payer. C'est donc
-pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, dès
-l'instant où vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous
-dois plus ni rétribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous
-me forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, qu'il serait injuste
-que je vous contraignisse à travailler sans vous nourrir et sans vous
-payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez plus travailler, je cesse
-de vous devoir des vivres, et en conséquence, dès aujourd'hui, vous
-cesserez de recevoir votre nourriture à bord, jusqu'au jour où il vous
-plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier... Ce
-raisonnement est logique, n'est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle?
-
---Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais
-mourir logiquement de faim... O tyrannie maritime!
-
---Un moment, j'ai une autre chose à vous dire. Tous mes gens sont
-embarqués ici à la condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils
-travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en
-vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous
-rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu'il ne
-vous suffira pas d'être dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il
-faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorité...
-Ce raisonnement vous va-t-il encore?...
-
---Aussi bien que l'autre, capitaine... Je jeûnerai et je ne parlerai
-pas.
-
---C'est ce que vous aurez de mieux à faire; car il serait imprudent de
-vous exposer à me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le
-logement, et qu'avec cette _poigne-là_ et l'eau qui passe le long du
-bord, je puis économiser les frais du domicile que je vous accorde
-encore par pitié... Allez! j'aime les gens qui ont de la résolution, et
-je vous reconnais pour un bon _bigre_, si pendant quatre jours seulement
-vous observez le régime que vous m'avez forcé à vous prescrire...
-
---Eh bien, voisin, me dit Lanclume après avoir expédié l'insurgé sur
-l'avant avec sa logique diététique, êtes-vous satisfait de ma manière de
-raisonner et de la modération de ma conduite?
-
---Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine?
-
---Et par cent dieux! les deux grosses négresses de notre passagère qui,
-hier, m'a paru s'apitoyer si sentimentalement sur la correction
-gastronomique que j'ai été obligé d'infliger à ce jeûneur. Convenez que
-je suis doué d'une fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une
-marmite de soupe, la veille du jour où il lui prend fantaisie de rester
-toute la traversée sans manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept
-jours de vivres dans l'estomac.»
-
-La démission de notre chef fut bien loin d'avoir sur notre table
-l'influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers.
-Dès que la cuisine se trouva privée des services de M. Gustave, et que
-toutes les mains purent en quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire
-devint meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ. Toutes les
-provisions étaient excellentes, et la gaucherie du maladroit était
-parvenue à nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer
-entre ses doigts. Les deux négresses de la comtesse s'employaient au
-déjeûner et au dîner, avec un zèle que soutenaient sans doute les ordres
-de leur maîtresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et
-galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir leur aide à nos noires
-_cordons-bleus_. Jamais nous n'avions mieux mangé enfin que depuis qu'il
-avait pris fantaisie à notre cuisinier en chef de jeûner pour son propre
-compte, après nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour
-s'exercer la main.
-
-Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer
-sévèrement au jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine, ne tarda
-pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. Bien que le chef n'eût plus de
-ration à la cambuse, il trouvait dans la commisération des matelots qui,
-jusque-là, s'étaient le plus moqués de lui, un moyen d'échapper à la
-rigueur du régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout semblait
-verser sur lui la manne céleste dont, pendant le jour, il se voyait
-condamné à être privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que les deux
-négresses, interprétant ou devinant sans doute les intentions de leur
-maîtresse, avaient fait passer des vivres dans la place assiégée par le
-capitaine. Cette circonstance ne put long-temps échapper à la
-surveillance de Lanclume.
-
-«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en s'adressant à son équipage,
-et si je connaissais les insubordonnés qui osent manquer à la discipline
-en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire à moi.»
-
-Personne ne répondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit
-en se pinçant les lèvres et en jetant un regard de dépit sur le
-capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempête.
-
-«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait déjà
-avoir deviné l'impression qu'avait dû faire sur son maître le regard
-dédaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et
-mon fusil à deux coups!»
-
-Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d'une minute, revient sur
-le pont avec la bouteille vide, le fusil à deux coups et une poire à
-poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui être donné.
-
-«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer cette bouteille sur le
-bout de la vergue de misaine au vent.»
-
-Le mousse s'élance comme un écureuil sur les enfléchures de l'avant,
-grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille
-à l'extrémité du boute-hors de bonnette basse de misaine.
-
-Pendant ce temps, le capitaine a chargé son fusil à deux coups, en
-laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons.
-
-Nous nous demandons tous, avec une certaine anxiété, ce qu'il va faire,
-et ce que nous allons voir.
-
-La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant autant peut-être la
-détonation du fusil que l'aspect de la figure que faisait en ce moment
-le capitaine, était descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la
-voyant disparaître, se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait
-dire: Encore une nouvelle bégueulerie!...
-
-M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant, en se mêlant, pour faire
-la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant
-et venant du milieu du navire au mât de misaine, et du mât de misaine au
-milieu du navire. Le drôle, même en ce moment, me paraissait haranguer
-l'équipage avec assez d'insolence et de bravacherie.
-
-Le capitaine, que je n'avais pas perdu un seul instant de vue depuis
-l'arrivée de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont,
-ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit après
-cette petite expérience: «La poudre est bonne, et le coup-d'oeil n'est
-pas encore trop mauvais.»
-
-Il restait un autre coup à tirer; c'était ce coup-là qui m'inquiétait.
-Notre tireur en avait trouvé l'emploi...
-
-Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se
-dirige sur le groupe des matelots de l'avant, et dans cette position,
-sans quitter l'oeil de dessus le point de mire, le chasseur s'écrie:
-
-«Cuisinier, attention, c'est vous que je vise; si vous faites un pas
-pour aller ailleurs qu'ici, je tire... Ici, à moi, coquin; ici, ou je te
-casse aussi le gouleau!»
-
-Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l'auditoire
-du jeune harangueur, s'éloignent à l'instant de lui pour échapper au
-danger des éclaboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier,
-redoutant, s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu'il a vu
-voler en éclats, tremble, grelotte de peur; c'est tout ce qu'il ose
-faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à
-l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse...»
-
-Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule
-béante, fixant ses yeux étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer,
-voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu'elle convoite se
-roidir, se contorsionner en cédant à la puissance magnétique qui
-l'entraîne sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre
-c'était le fusil du capitaine, et le crapaud magnétisé l'infortuné
-cuisinier... Il avançait par peur, s'arrêtait un instant après en
-baissant la tête et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le
-redoutable canon, s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions...
-enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas de son redoutable
-magnétiseur.
-
-«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi? capitaine, s'écrie-t-il
-alors de ce ton piteux que donne la frayeur.
-
---Montez dans la grand' hune, lui répond Lanclume, dans un instant j'y
-serai avec vous...»
-
-Le patient grimpe sans se faire prier, et grimpe même cette fois avec
-l'agilité d'un gabier. Il s'éloignait du terrible fusil qui venait de
-lui faire faire si vite le si pénible trajet de l'avant à l'arrière du
-navire.
-
-Lanclume se disposait à tenir parole à Gustave; mais avant de le
-rejoindre là-haut, comme il le lui avait promis, il avait jugé à propos
-de se munir de deux ou de trois brasses d'une forte ligne de lock. Il
-grimpe à son tour dans la hune; le condamné y était déjà rendu, tout
-résigné à subir le sort qu'on lui préparait et qu'il ignorait encore. Le
-capitaine, maître de son homme sur un théâtre qui lui était aussi
-familier qu'il était nouveau pour le patient, s'empare du jeune mutin
-qui se tient à peine sur ses jambes ébranlées par le roulis, et il vous
-l'amarre dans les haubans du grand perroquet, le nez au vent et le dos
-tourné du côté du mât de hune.
-
-«Maintenant, dit le capitaine en descendant, ceux qui voudront lui
-donner à manger et à boire, auront la complaisance de s'adresser
-auparavant à moi ou à l'officier de quart.»
-
-L'équipage, pendant toute cette scène, avait gardé l'attitude la plus
-passive, ne riant pas, ne jasant pas, ayant l'air enfin de n'approuver
-ni de blâmer ce qui venait de se passer sous ses yeux. Quand le chef se
-trouva garrotté dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau,
-se mirent à causer entre eux, avec une indifférence apparente, de tout
-autre chose que de l'événement qui seul aurait dû les occuper, comme ils
-font presque toujours lorsqu'ils sont mécontens de quelque chose, et
-disposés à se mutiner pour ce qui ne les regarde pas.
-
-Quelque peu habitué que je fusse encore à lire sur la physionomie de ces
-hommes si nouveaux pour moi, je ne pus m'empêcher de voir dans leur
-contenance et leurs manières, certain indice de mécontentement et de
-taquinerie qui m'inquiéta un peu, avec la connaissance que je commençais
-à avoir du caractère de notre capitaine. Tous les marins, qui jusque-là
-s'étaient si impitoyablement moqués du maladroit et imprudent cuisinier,
-se mirent à le plaindre et à prendre son parti contre la première
-autorité du bord, du moment où ils virent la victime du capitaine, dans
-ce même cuisinier qu'ils avaient sacrifié si long-temps et si souvent à
-leurs grossières plaisanteries et à leurs mauvais traitemens; c'était
-enfin par eux, par eux seuls qu'ils auraient voulu que le malheureux
-souffrît; mais dès l'instant où le capitaine se mettait en tête de punir
-l'individu dont il leur avait plu de se faire un jouet et un
-souffre-douleur, ils croyaient probablement leur honneur engagé à
-prendre la défense de l'opprimé et de leur bouffon. C'était un de leurs
-droits exclusifs que le capitaine avait usurpé; c'était sur un de leurs
-passe-temps enfin qu'il avait osé porter la main.
-
-Lanclume, malgré le tact si sûr qu'il croyait toujours posséder, même
-après son aventure avec Gustave, en fait de divination physiognomonique,
-ne sut pas démêler sur la figure de ses gens, les mauvaises intentions
-qu'ils se disposaient à faire éclater à la première occasion... Ce fut
-le second du bâtiment qui fut obligé de lui révéler la résistance
-inattendue qu'il avait rencontrée dans l'équipage, vers la fin du soir,
-à propos d'une manoeuvre qu'il avait ordonnée.
-
-«Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois vous prévenir que
-l'équipage montre la plus mauvaise volonté pour le travail du bord.
-
---Et comment savez-vous cela?
-
---Tout-à-l'heure, ayant commandé de brasser tribord devant, les gens de
-quart m'ont répondu qu'ils n'obéiraient pas tant que cet animal-là, le
-cuisinier, serait amarré dans la grand' hune.
-
---Et le maître, qu'a-t-il dit?
-
---Pas le mot: il est d'accord avec les cabaleurs.
-
---Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu quel parti prendre... On pourrait
-bien provisoirement faire sauter une ou deux cervelles pour mettre le
-reste à la raison... Mais ce serait là un moyen un peu violent, et
-aujourd'hui je ne me sens pas d'humeur à faire le crâne. Si c'étaient
-cependant de vaillans matelots comme j'en ai connus, je ne dis pas... on
-pourrait bien peut-être s'escrimer contre eux; mais en vérité les
-canaillons que nous avons là, à commencer par leur failli-gars de maître
-d'équipage, n'en valent pas la peine... Oh! non, plus je les regarde et
-plus je cherche parmi eux, il n'y en a pas un, dans toute cette
-_canaillasse_-là, qui vaille décidément le coup de fusil...
-
---Ce n'est pas l'embarras, capitaine, si vous le désiriez, vous, moi et
-le lieutenant, à grands coups de trique, nous leur donnerions de la
-bonne volonté que de reste... Et si je n'en ai pas déjà rossé deux ou
-trois, quand ils m'ont refusé la manoeuvre, c'est que je craignais
-d'interrompre la société d'arrière: vous étiez alors à causer avec les
-passagers.
-
---Des coups de trique! non pas, il nous faut quelque chose de plus
-risible, un châtiment plus grotesque pour des révoltés de cette
-espèce... Attendez, ils mangent beaucoup, n'est-ce pas?
-
---Comme des ogres, et paresseux comme des filles de joie! une heure et
-demie tous les jours à avaler leur soupe et une livre de biscuit.
-
---En ce cas: oui, c'est cela! Avertissez-les que dès aujourd'hui ils ne
-mangeront plus.
-
---Ça suffit, capitaine.»
-
-Le second se mit à crier aussitôt, en s'adressant à l'équipage:
-
-«Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre porte que personne ne
-mangera plus à bord, et qu'il faudra, par conséquent, se brosser le
-ventre. La boisson est aussi comprise dans l'ordre que j'ai l'honneur de
-vous donner.»
-
-L'équipage reçut cet avis sans bouger, sans prononcer un seul mot. On
-aurait pu penser, à son air de résignation, qu'il s'attendait depuis
-long-temps à être mis à ce régime sévère que déjà, au surplus, il avait
-vu imposer au cuisinier.
-
-«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il n'y aura pas moyen de
-frauder la marchandise et de me mettre dedans, en faisant passer des
-vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse dans mes mains, et
-s'ils veulent manger sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me
-passent préalablement sur le corps, et je leur donnerai assez d'ouvrage
-à faire pour y parvenir... Attendons tranquillement la fin de tout
-ceci... Je ne suis pas fâché, au reste, pendant qu'il fait beau temps et
-que le navire se manoeuvre et se gouverne tout seul, de savoir jusqu'où
-peut aller leur résolution, et combien de temps des carognes d'hommes de
-cette espèce pourront vivre sans manger... C'est une expérience que je
-suis bien aise de faire sur ces lurons-là particulièrement... Mais ils
-sont bien heureux de m'avoir pris dans un de mes bons momens... Sans
-cela, il y aurait eu déjà plus d'une vilaine figure de cassée à bord, et
-plus d'une laide grimace de faite... Vous, second, prenez la barre; le
-lieutenant vous remplacera à la roue du gouvernail quand vous serez
-fatigué, et moi je succéderai au lieutenant... Les deux officiers qui ne
-seront pas de barre d'après ce nouveau règlement de service,
-manoeuvreront le navire quand il faudra... Trois hommes d'équipage pour
-un bâtiment de trois cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espère:
-c'est un homme pour cent tonneaux...»
-
-Lanclume était, en effet, dans un de ses bons momens, comme il le
-disait: il continuait à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous,
-comme à l'ordinaire, laissant bouder et jeûner son équipage, sans
-paraître attacher la moindre importance à la mutinerie de tout ce
-monde... La soirée était assez belle; la brise qui nous poussait, vent
-arrière, était douce et régulière, et la nuit que nos trois officiers se
-disposaient à passer sur le pont, s'annonçait enfin sous de favorables
-auspices... C'est le dénouement de cette affaire que je redoutais le
-plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, se faire attendre
-long-temps.
-
-
-
-
-VIII
-
- Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents
- diables?
-
- (Page 141.)
-
-Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de cape;--il faut
-laisser arriver;--soumission de l'équipage mutiné;--le voeu à la
-Sainte-Vierge;--un passager de moins.
-
-
-Le baromètre placé dans la grand' chambre variait cependant depuis
-quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile
-et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la
-tendance qu'il avait à atteindre les points les plus bas de son échelle
-circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres qui venaient
-d'éclater à bord, ne put voir, sans une inquiétude nouvelle, cet indice
-d'un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là n'avait cessé de
-favoriser notre route sur la mer la plus belle qu'on pût désirer, nous
-abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au
-calme plat le plus profond. Bientôt à l'immobilité complète que nous
-éprouvions, succéda un léger roulis occasionné par une lame sourde qui
-venait de s'élever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur
-leurs vergues devenues immobiles, commencèrent alors à battre, par
-intervalles égaux, la mâture fatiguée, mais à la battre avec un bruit
-pareil à celui d'une détonation lointaine, régulière, sinistre. Le ciel,
-encore assez dégagé à notre zénith, s'était chargé peu à peu sur toutes
-les parties de l'horizon, de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient
-progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles
-une voûte de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le
-bâtiment dans le petit espace qu'il occupait sur l'immensité de l'onde.
-La mer émue, troublée et se soulevant sous le poids de la longue houle
-qui la laissait encore lisse à sa surface, ne déferlait pas sur les
-flancs du navire; mais les chaudes bouffées que nous envoyait, de temps
-en temps, un vent dont il nous était impossible de deviner ou de saisir
-la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se
-gonflaient autour de nous, et alors ces folles risées, en sifflant sur
-la crête des lames naissantes, nous couvraient de _poudrin_, de ces
-innombrables molécules d'eau qu'elles enlevaient en frôlant la cime des
-flots.
-
-Ces présages de mauvais temps étaient trop certains, pour que nous
-pussions nous abuser sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les
-intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion soudaine et fugitive
-des risées, étaient accompagnés d'une sensation si pénible pour nous; ce
-repos momentané était d'ailleurs si lourd, si difficile à supporter;
-l'air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre état de
-malaise et d'irritation seul, nous eussions pu deviner la tempête qui
-couvait dans l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà soulevée contre
-le navire. Les animaux même que nous avions à bord, soumis à l'influence
-de la cause physique dont nous éprouvions l'effet, laissaient échapper
-des gémissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu
-pousser depuis notre départ. Cette circonstance nouvelle pour moi me
-fut, du reste, révélée comme un fait assez ordinaire à bord, par le
-petit mousse qui, chargé de la nourriture des volailles et des moutons,
-vint me dire: «Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; les moutons
-_parlent_, et les poules ne veulent plus manger.»
-
-Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent restés dociles
-à la voix du capitaine, étaient tous deux sur le pont: l'un même tenait
-la roue du gouvernail; l'autre se promenait avec moi, attendant
-l'événement. Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient couchés,
-emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur
-inspirait déjà le mauvais temps qui se préparait... Le plus morne
-silence régnait partout, entre les passagers effrayés, entre les
-matelots réfugiés dans leur logement, et entre nous qui étions restés
-sur le gaillard d'arrière.
-
-Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après avoir pendant une minute levé
-la tête, examiné, flairé l'apparence du temps et promené ses regards
-soucieux sur le ciel qu'il maudissait peut-être intérieurement,
-tout-à-coup le capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux officiers:
-
-«Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est
-bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand
-hunier seulement... Allons, messieurs, à nous trois. Amenons et carguons
-tout ce fatras-là: nous monterons le serrer après.
-
---Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous être bon à quelque chose,
-disposez de moi: je connais un peu les manoeuvres, et...
-
---Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon, vous. Vous resterez sur le
-pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui ne _s'est
-pas encore révolté_, nous donnera la main. Allons, messieurs, à la
-besogne et en double. A la guerre comme à la guerre!»
-
-En montant dans la grand' hune, le capitaine jeta un oeil de dédain sur
-le cuisinier, qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air de lui
-accorder grâce, il le détacha lui-même des haubans contre lesquels il
-était encore si fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu peux à
-présent rejoindre les autres, sans que j'aie à craindre qu'ils te
-fassent passer des vivres: ils commencent eux-mêmes à crever de faim.»
-
-En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et
-d'efforts, neuf à dix grosses voiles furent amenées, carguées et serrées
-par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement de la nuit
-que son grand hunier, avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait
-déjà.
-
-Cette nuit devait être terrible: le vent hurla jusqu'à dix heures avec
-une violence telle que nous pouvions à peine nous entendre sur le pont à
-deux pas les uns des autres. La lame à chaque instant balayait le milieu
-du bâtiment, en entrant par la joue et en sortant par l'arrière, avec un
-fracas épouvantable.
-
-Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce n'était plus du vent qui
-tombait sur notre pauvre navire à demi-submergé, mais bien plutôt de
-l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la
-tempête avait été monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande
-force des grains dont nous étions assaillis, d'être aussi grosse qu'elle
-nous l'avait paru d'abord: la pression incalculable de l'ouragan, en
-comprimant la surface blanchissante des eaux, empêchait la moindre vague
-de se former, et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui nous
-environnaient, un désert de neige s'abaissant avec nous sous le poids
-immense des élémens confondus et de toute la nature bouleversée... Au
-milieu de cette scène d'effroi et de destruction, un homme seul
-m'apparaissait comme un être surnaturel, luttant contre le ciel irrité
-et contre la tempête déchaînée sur sa tête: cet homme, c'était le
-capitaine, se tenant nu-pieds, le front découvert, sur le gaillard
-d'arrière. Le second et le lieutenant s'étaient amarrés sur les haubans
-de l'arrière, pour ne pas être enlevés par les coups de mer, l'ouragan
-ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l'intervalle des grains, les
-lames, venant à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, notre
-drôme et nos embarcations, lui seul était resté encore sur le débris de
-son pont ainsi rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la tempête qui
-menaçait de l'engloutir avec les restes de son malheureux navire.
-
-Notre trois-mâts, quoique très solide et doué de bonnes qualités, était
-un peu faible de côté: à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord de
-dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu'à la moitié des
-panneaux. Le second m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant ses
-deux mains sur mon oreille: «Nous ne pourrons pas tenir long-temps en
-cape; la mer nous mange et la barque s'ouvrira...» A minuit, le grand
-hunier, sous lequel nous capéyions, fut enlevé... «Capitaine, capitaine,
-hurlèrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut
-fuir devant le temps, ou nous sommes perdus!
-
---Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine:
-sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre.
-
---Je cours appeler l'équipage, répondit le second.
-
---Non, non, nous seuls, cria l'inflexible capitaine; l'équipage ne
-travaillera que lorsqu'il m'aura demandé pardon... A la drisse du petit
-foc!
-
---Mais nous risquons de sombrer si nous n'arrivons pas et si nous
-manquons de monde...
-
---Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là... Hissez le petit foc!
-hissez le petit foc!»
-
-Au moment où ces trois hommes seuls allaient tenter cette dangereuse
-arrivée, cette manoeuvre d'où dépendait le salut du bâtiment, notre
-salut à tous, une lame épouvantable se dressa par le travers du navire,
-comme pour l'engloutir: je crus toucher à mon dernier instant; mais en
-ce moment même une femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée à
-l'entrée du capot, avait tout entendu en palpitant de terreur,
-s'échappe, court sur le pont et sous la lame qui va déferler, se
-précipite devant, et disparaît dans le logement de l'équipage. Cette
-femme supplie, au nom du ciel, au nom de leurs familles, au nom
-d'eux-mêmes, les matelots interdits, de monter, d'aider leur capitaine
-et de sauver le bâtiment. Ces hommes mutinés et pusillanimes, que
-l'indiscipline ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus fort du
-péril, se sentent ébranlés à la voix d'une faible femme: l'obéissance
-qu'ils ont refusée à leur chef, ils l'accordent à cette femme. Tous
-remontent sur le pont; la passagère les guide vers leur capitaine,
-encore indigné de leur conduite; et le maître d'équipage, interprète du
-repentir de tous les autres, implore le pardon de leur chef, qui se
-contente de leur crier:
-
-«A vos postes, mateluches; je vous méprise comme la boue de mes souliers
-et je vous absous.»
-
-Les matelots courent devant; mais ils n'exécutent pas encore la
-manoeuvre que le second et le lieutenant ont commencée.
-
-«Que font-ils donc devant?» se demande le capitaine.
-
-Le second passe derrière, et vient prévenir Lanclume que l'équipage,
-avant de hisser le petit foc, demande le temps de faire un voeu à la
-sainte Vierge.
-
-«Un voeu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, ça, un voeu? demande Lanclume,
-en braillant comme un possédé dans son porte-voix.
-
---Ils disent, répond le second en prolongeant ses deux mains en
-porte-voix sur sa bouche, ils disent qu'ils font un voeu parce que nous
-sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.»
-
-Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l'âme, en voyant le
-navire venir en travers à la lame furieuse qui menaçait de nous
-engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes de l'avant de hisser le
-petit foc pour nous faire abattre tout-à-fait et nous permettre de fuir
-enfin devant le temps... Transporté de rage au bout de ces longues
-minutes d'impatience et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix,
-et d'une voix qui domine un instant le bruit de la tempête, il se met à
-crier:
-
-«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton voeu des cinq cents
-diables?
-
---Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant tous à la fois, les gens
-de l'équipage.
-
---Hisse donc le petit foc! hisse!... La barre au vent! la barre au
-vent!...»
-
-Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables montagnes d'eau, roulent
-l'une sur l'autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de
-la foudre; elles se dressent en voûte, par notre travers, à la hauteur
-de nos hunes: elles vont fondre sur nous... Elles tombent,
-s'écroulent... Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien... et me
-crus au fond de la mer... Et, un instant après ce terrible vertige de
-peur, je crus sentir sous mes pieds le bâtiment lancé vers le ciel, et
-glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade...
-Les deux lames menaçantes venaient de passer sous notre quille, au lieu
-de déferler sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à cette effroyable
-impulsion, avait fait une abattée pour faire vent arrière avec la
-tempête.
-
-Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné nous poursuivit en
-hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire, à moitié submergé, les
-lames tourmentées, qui, à chaque instant, semblaient vouloir tomber sur
-nous de toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, filant dix à onze
-noeuds à sec de voiles, ne se relevait de l'abîme que nous présentait
-l'entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement
-dans un autre abîme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarré dans
-les haubans, la tête du côté du vent, cria aux timoniers attentifs:
-_Tribord la barre, bâbord la barre; la barre droite; défie tribord,
-défie bâbord toute!_ Un faux coup de barre aurait suffi peut-être pour
-faire sombrer le navire: c'était l'arrière qu'il fallait présenter à
-chaque lame pour éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de la
-surveillance du capitaine et de l'adresse des timoniers. Situation
-cruelle, mortelle anxiété à laquelle nulle autre torture morale ne peut
-être comparée!
-
-La direction du vent, pendant cet accès de délire des élémens, avait
-constamment varié, et la tempête, comme disent les marins, avait fait le
-tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan nous poussait dans le
-sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de
-notre destination. A trois heures du matin nous passâmes le Tropique, la
-tempête en poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour nous par la fête
-à laquelle ce passage donne lieu à bord de tous les bâtimens qui se
-rendent aux Antilles, nous avait été signalé la veille par une révolte;
-la nuit un ouragan s'était déclaré, et le matin on trouva notre jeune
-créole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, où il avait
-été oublié pendant l'horreur du danger commun... Le coup de vent venait
-de le tuer...
-
-Cet événement n'étonna pas le capitaine: il l'avait dès long-temps
-prévu; mais il parut l'affliger, car cet homme avait un bon coeur qui
-perçait à travers les défauts de son caractère, et jusque dans la
-brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Dès que l'apparence moins
-menaçante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit
-à la cabine du mort; et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva un
-billet que sa main défaillante s'était efforcée de tracer au crayon...
-Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive émotion les
-derniers adieux que son malheureux passager avait fait à la vie!...
-
- «Capitaine,
-
- »Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé... je ne devais pas passer
- le Tropique... Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps
- repose, s'il est possible, sous la terre natale... Partagez mes
- petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tâchez de voir
- ma famille et de la consoler... Adieu, mille fois adieu pour
- toujours!...»
-
-Lanclume, après avoir lu, remonta sur le pont sans proférer un seul mot;
-et quand la tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres que pour
-dire au charpentier:
-
-«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable à
-bord, vous mettrez son corps dans le sable... On l'arrosera chaque jour
-avec de l'eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de
-liquide devrait y passer...»
-
-Puis, se retournant vers moi, il ajouta:
-
-«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi à son dernier moment; sa
-confiance ne sera pas trompée... Il reposera sous la terre de la
-Dominique: j'en donne ici ma parole d'honneur, et cela est sacré comme
-la dernière volonté d'un mourant...»
-
-Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le
-capitaine. A notre arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il fit,
-ce fut de s'acquitter lui-même du devoir qu'il s'était publiquement
-imposé, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol
-natal.
-
-
-
-
-IX
-
- Je le tuerai en arrivant à terre.
-
- (Page 152.)
-
-Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère a fait un
-choix;--demi-aveu.
-
-
-Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est comme sur le champ de
-bataille, quand la cavalerie et les caissons ont passé sur les cadavres
-des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs
-déchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir
-de l'événement. A la mer, c'est l'eau que l'on entend couler le long du
-bord, et le vent que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent au
-loin le souvenir des absens... Un passager était là hier près de vous à
-table; il causait le soir à vos côtés... la nuit, il dormait la tête
-appuyée sur la cloison qui vous séparait de lui: avec le premier souffle
-du matin l'âme de votre compagnon de route s'est envolée, et n'a laissé,
-dans son lit, qu'un corps inanimé dont il faut bien vite vous
-débarrasser. Le capitaine a dit: _Jetez le mort à la mer._ La mer a reçu
-le mort, et le navire s'est éloigné, sans s'arrêter un seul instant,
-dans sa rapide course, au point où les flots ont recouvert, en
-murmurant, la trace si fugitive du cercueil... Vos yeux rêveurs, en se
-fixant sur le point où vous avez vu disparaître pour toujours votre
-frère, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientôt dans
-l'immensité de l'onde... Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce
-vaste champ de tant de sépultures... Ah! n'est-ce pas là l'image la plus
-désolante du néant et de l'oubli de toutes choses?... Les ruisseaux de
-sang qui coulent, dans les combats les plus mémorables, des dallots du
-vaisseau vainqueur, ne laissent pas même plus d'une ou de deux minutes,
-une trace glorieuse sur la surface du muet Océan qu'ils ont rougi, et
-les trophées de la victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui
-engloutissent tout et ne rendent plus rien.
-
-Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, et que le ciel sembla
-sourire de nouveau à la mer apaisée, on commença par réparer aussi bien
-que possible les avaries que nous avions éprouvées. Les matelots se
-mirent à l'ouvrage, avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas
-encore montrés, et je fus tout étonné de voir régner la plus parfaite
-intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient été
-sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division
-me parurent avoir été emportés par le dernier souffle de l'ouragan, et
-la tempête de la révolte avait disparu avec cette autre tempête qui ne
-l'avait suivie que de trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre
-bâtiment était ravissant. Tous les effets qui s'étaient trouvés mouillés
-par l'eau de la mer, furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil et à
-l'haleine de la brise caressante. On aurait dit, à la bigarrure des
-objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dôme de la
-chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes.
-Le navire lui-même, paré de ses voiles humides livrées au premier
-souffle des vents alisés, semblait, à chaque petit coup de tangage,
-secouer ses ailes encore mouillées de pluie, et se préparer à fendre de
-nouveau les airs plus purs et plus doux... Tout le bâtiment était
-content, ravi, heureux... C'est après une tempête effroyable qu'il est
-doux de se sentir vivre, et de respirer avec sécurité le premier moment
-de repos et de calme que le ciel nous envoie...
-
-Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde
-jetée parmi nous au milieu de la tempête, paraissait avoir accepté avec
-reconnaissance les bienfaits de l'amnistie générale accordée si
-généreusement par le capitaine... Dès le matin, il s'était mis à réparer
-les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée par un coup de mer. A
-trois ou quatre heures du soir, grâce à son activité et à son
-intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dîner passable pour la
-première fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espèce d'amende
-honorable et d'acte de contrition, envoya le petit mousse porter une
-bouteille de vin à Gustave. C'était la coupe de la réconciliation...
-Tout paraissait désormais oublié, pacifié à bord. Vers cinq heures du
-soir, on fit dîner l'équipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours
-il n'avait pas mangé... Aussi fallait-il voir l'avidité avec laquelle
-les jeûneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait
-ordonné de leur distribuer! Des naufragés affamés tombant tout-à-coup
-sur un splendide repas de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés.
-Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures de rébellion, d'hostilité
-et de diète, rien ne devait être aussi bon pour notre équipage amnistié,
-qu'un festin de biscuit et de viande salée, assaisonné par un
-raccommodement général.
-
-A la suite de tous ces événemens, je brûlais du désir d'entretenir un
-peu notre cuisinier insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de
-savoir ce qu'il pensait du petit drame que son entêtement avait trouvé
-moyen de ménager à son imagination romanesque, et je lui demandai, dès
-que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des
-émotions par lesquelles il venait de passer.
-
-Il ne me répondit d'abord que par ces seuls mots: «Je le tuerai, en
-arrivant à terre!
-
---Mais qui tuerez-vous donc?
-
---Lui, lui et toujours lui; il me faut son coeur de tigre, palpitant
-dans ma main ricaneuse... Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le coeur de
-l'infâme qui se promène là, souriant à ses forfaits.
-
---Le capitaine?
-
---Et qui donc, si ce n'est lui?
-
---Et comment encore le tuerez-vous?
-
---En l'appelant au jugement de Dieu, sur le terrain où les pistolets
-sont de même calibre et ont la même portée, sur le terrain où les épées
-sont de la même longueur, et où tous les hommes sont de même taille
-sociale, avec des pistolets égaux et des épées égales.
-
---Vous le tuerez donc au pistolet ou à l'épée?
-
---Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si l'épée transperce?
-
---Oui, mais vous avez vu comment il ajustait une balle, ce luron-là!
-
---En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, et non du plomb dans
-la tête.
-
---Je ne vous conseille pas d'avoir recours à ce dernier moyen; il
-passait, dans la marine militaire où il a servi, pour une des meilleures
-et des plus redoutables lames.
-
---Alors on prend deux pistolets; on en charge un et on lui crie: Pair ou
-non; ta vie ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères rouges
-de sang, sur le nombre que tu vas compter!
-
---Belle chance! avec un diable comme lui, qui gagne toujours à tous les
-jeux de hasard.
-
---Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible de le combattre à chances
-égales avec les armes connues, je l'assassinerai; oui, je
-l'assassinerai, moi!
-
---Et l'on vous pendra ensuite.
-
---Et quel mal y aurait-il donc pour la victime, à être pendue après
-avoir vengé son honneur dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais bien
-savoir où serait le déshonneur, et vous m'obligeriez sensiblement si
-vous pouviez vous-même me le dire?
-
---Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance, mais dans l'assassinat,
-et l'opprobre de la mort dans la lâcheté du crime.
-
---Oui, la société, votre société de 1824, nous radote encore cela dans
-toutes les petites écoles; mais le lâche, selon moi, est celui qui
-opprime le faible ou l'innocent.
-
---Le lâche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer
-satisfaction de l'insulte de l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par
-derrière, que d'exposer sa vie contre lui pour chercher à se venger
-loyalement!
-
---Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir
-l'infâme qui vous a foulé sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me
-dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l'épée, ou
-en jouant même ma vie à pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec
-ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à l'existence qu'à une paire
-de savates usées... La preuve, c'est que sans une circonstance, oh oui,
-une circonstance venue toute bénite du ciel pour moi, je me serais jeté
-à l'eau quand le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais l'idée de
-la vengeance et une autre idée plus douce encore me sont venues, et je
-me suis raccroché de nouveau à la vie, non par peur de la mort, mais par
-besoin de haine, de sang... et d'amour aussi...
-
---Ah! diable!... d'amour!... Amour et haine en même temps; il paraît que
-vous connaissez l'art de concilier les contrastes...
-
---Oui, je vous le dis et vous le répète: haine éternelle pour lui et
-amour indéfini pour elle!
-
---Les poètes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les
-consoler dans leurs plus grandes contrariétés, une _Elle_ à adorer ou à
-chanter, et un _Lui_ à détester pour exalter leurs passions et leur
-aider à passer le temps.
-
---_Elle_, mon _Elle_ à moi, a secouru le malheureux dans sa misère, et
-le malheureux lui restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien
-tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est désormais son domaine, sa
-propriété: mon _futur_ enfin est son esclave...
-
---C'est donc une enchanteresse qui vous a assisté dans votre malheur?
-
---Vous avez pu en juger vous-même, et dire si c'est une enchanteresse ou
-non?
-
---De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?
-
---D'Elle, d'Elle, à moi!
-
---Et qui est-elle donc enfin votre Elle à vous?
-
---Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse, puisqu'il faut décliner
-les titres, pour vous faire comprendre les mots.
-
---Pas possible!
-
---Ah! pas possible!... Et qui donc m'a fait passer des vivres pendant
-mes quatre ou cinq jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main m'a
-empêché un soir de me flanquer à l'eau, de désespoir, si ce n'est sa
-main? Et quel sourire de femme m'a fait aimer la vie sur le bord de
-l'abîme, au milieu de toutes les tortures de l'existence, si ce n'est
-son sourire? Oui, vivres réconfortans, main secourable, sourire d'ange,
-je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en
-hommages, en respect, en ivresse, en constance et en poésie surtout, oh!
-en poésie... J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle!
-
---Peste, comme vous y allez! Vous avez déjà lâché le madrigal pour la
-comtesse?
-
---Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chanté, si ce n'est pour
-la comtesse? pour le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! je
-n'aurais pu contre lui employer que le blasphème et l'anathème... Il me
-faut d'autres sujets, à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour:
-c'est mon lot dans ce monde d'illusion... Mais vous m'avez demandé si
-c'était un madrigal que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai que le
-terme de _madrigal_ est tout-à-fait impropre; il n'y a plus de ça
-aujourd'hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou
-foudroie; le vers nature, le chant du poète, la langue du barde aussi;
-oui, du barde: car j'ai été barde pour la femme qui console... Tenez,
-vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment où j'ai fait
-mes vers est celui qui a suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de
-m'attacher si ignominieusement dans la grand' hune... J'aurais dû alors
-faire tomber sur sa tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur le
-pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma poitrine... Eh bien, non; je
-n'ai su chanter, la tête tournée au vent du nord et les bras brisés par
-de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, reconnaissance, et que
-reconnaissance et amour...
-
---Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez pas, dans le fait, trop mal
-placé: à cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et
-à cette hauteur, un poète ne se sent pas inspiré, c'est qu'il ne le sera
-jamais. Je gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir furieusement
-de votre situation...
-
---Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur du soir m'a ensuite
-empêché de continuer. Quatre couplets, c'est peu de chose; mais vu la
-position...
-
---C'est donc une chanson que vous avez faite?
-
---Eh non, mille fois non... Nous disons couplets, dans la nouvelle
-école, pour toute espèce de coupures dans les vers. Un couplet, c'est ce
-que vous appeliez, avant la connaissance de toute poésie, morceau,
-strophes, je crois; stances, huitains, que sais-je même!
-
---Je serais curieux de voir vos couplets.
-
---Vous les verrez.
-
---Quand ils seront écrits?
-
---Ils sont écrits.
-
---Ah, pardieu! vous devriez bien me faire le plaisir...
-
---Le plaisir est fait; les voilà... Allez les lire, sans faire semblant
-de rien, à la chandelle; c'est à la lueur des flambeaux ou de la foudre
-qu'il faudrait que cela fût lu... Et quand vous aurez vu, lu et pensé ce
-que vous aurez à penser, vous me remettrez le papier, en me disant
-comment vous les aurez trouvés, ces vers... Je vous attends, vous et le
-jugement que vous en aurez porté.»
-
-Je pris le brouillon du chef pour aller le lire à la lueur de
-l'habitacle, le seul feu qui fût allumé à bord à cette heure, mais je
-n'avais pas fait deux pas pour me rendre derrière, que l'auteur, me
-saisissant par le bras, m'arrêta tout court pour me faire observer,
-avant que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter de l'inattendu
-et du pittoresque dans ses couplets, en entremêlant des allusions
-maritimes aux images de la plus haute inspiration.
-
-«La poésie et la marine sont soeurs, ajoute-t-il, depuis que nous avons
-remis les choses à leur place dans la littérature: la mer et les cieux,
-d'où découle toute harmonie, se touchent; je ne les ai pas séparés: mais
-au surplus, comme les termes de marine ne vous sont guère plus familiers
-qu'à moi, qui les ai employés pour la première fois, je vous préviens
-que vous les reconnaîtrez à la raie que j'ai eu la précaution de faire
-sous chacun d'eux, en couchant mes idées sur le papier: tous les mots du
-métier vous les trouverez soulignés...
-
---Très bien; je tiendrai compte des commentaires et de la note...
-
---Et puis je vous ferai observer aussi qu'il ne faut pas vous effrayer
-de l'expression _neigeux de sable_, que j'ai employée pour peindre la
-blancheur du sable du désert; ceux en Arabie, m'a-t-on assuré...
-
---Mais permettez-moi donc de lire d'abord, après vous m'expliquerez ce
-que je n'aurai pas bien compris... Tenez, voilà justement le timonier
-qui est seul devant l'habitacle; tous les importuns et les curieux sont
-allés se coucher; c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'oeil
-sur vos vers.»
-
-Je courus tout de suite à l'habitacle, et aussi vite que je le pus cette
-fois, pour ne pas être arrêté de nouveau par les observations
-préparatoires du poète. J'ouvris, à la clarté vacillante de la lumière
-qui éclairait la boussole, le mystérieux papier, et je lus, en me tenant
-du mieux possible au roulis, accroupi auprès du timonier, qui me
-regardait avec indifférence en continuant à faire tourner sa zone:
-
-
-A Elle! A Elle! A Elle!
-
- O! qui pourra dans ton coeur, femme,
- _Mouiller l'ancre_ des passions,
- Et _crocher_ son âme à ton âme
- Du _grappin_ des tentations!
- Dans le _calme plat_ de l'orage
- Ton oeil seul guide mon esquif;
- C'est vers toi que ma _barque nage_,
- En _gouvernant_ sur ton oeil vif!
-
- Sur ton front Dieu jeta l'étoile
- De poésie, et déjà j'ai
- A tes yeux _déferlé_ la voile
- Dont mon amour s'est ombragé.
- Ange, myte, gnome ou sylphide
- Qu'importe! Voici venir l'ins-
- tant où ta paupière limpide
- Comprendra mon regard de Linx.
-
- Au désert blanc, neigeux de sable,
- Où la tente se plante, moi,
- Je voyage, chameau minable,
- Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi.
- Je boirai dans ton puits de grâces;
- Oui, je boirai, je boirai tant,
- Que mes pas laisseront leurs traces
- Sur tes appas, sable mouvant.
-
- Souris, oasis de ma vie,
- Souris au chameau malheureux,
- Le mirage, c'est sa patrie,
- Et sa patrie est dans tes yeux.
- Que nous fait que le désert roule
- Du sable plein tout l'univers;
- Le vent en un instant s'écoule,
- Mais le sable garde les vers.
-
-Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout à mon aise de la sublime épître
-qui venait de m'être confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais
-laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon jugement avec une
-anxiété visible et comme un auteur attend l'arrêt du parterre: car
-j'étais le parterre de Gustave à bord de notre navire... En me voyant
-revenir à lui, il me demanda:
-
-«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là?
-
---Mais je n'en pense rien encore.
-
---Avez-vous remarqué les idées neuves que j'ai réussi à jeter, à semer
-dans la langue poétique que je me suis créée?
-
---Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions un peu hasardées.
-
---Lesquelles?
-
---Vous vous comparez à un _chameau_, par exemple, et vous faites des
-charmes de votre belle, un _sable mouvant_...
-
---C'est justement là le sublime: images orientales!... Et mon _désert
-neigeux de sable_, et _mon puits de grâces dans le désert où la tente se
-plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes_! Et puis, que
-dites-vous de l'adresse avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à
-tout ce fracas de sentimens passionnés, le _mouillage de l'ancre des
-passions sur le fond de l'âme, le grappin des tentations crochant_ nos
-deux _âmes à l'abordage_. Voilà du frappé, j'espère, et de l'actualité
-palpitante...
-
---Oui! et votre comtesse comprendra joliment tous ces termes de marine;
-une femme qui ne s'est jamais occupée de tout ce qu'elle entendait à
-bord!
-
---Taisez-vous donc, elle a plus navigué que vous et que moi.
-
---Et vous aurez l'audace de lui faire remettre cette épître?
-
---Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi, s'il vous plaît, l'ai-je
-faite, si ce n'est pour elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le
-demande?
-
---A votre place, à vous parler franchement, je m'en servirais pour
-allumer demain matin le feu de ma cuisine?
-
---Allumer le feu de ma cuisine avec mon épître? Ah! je me doutais bien
-que vous étiez un _raciniste_, un des moutons routiniers de Despréaux,
-et un admirateur-momie du marquis Arouet de Voltaire... Allumer le
-feu!... Oui, elle allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante,
-qui a déjà su comprendre l'âme du poète malheureux... Ah! mon cher
-monsieur, si jamais vous trouvez une femme qui vous jette un charme
-fascinant sur la vue, une hallucination dans le coeur, faites-moi un
-plaisir, et rendez-vous un service à vous-même: c'est de ne jamais lui
-adresser de vers; hein, vous me ferez ce plaisir-là, n'est-ce pas?
-
---La recommandation est inutile; l'exemple m'a déjà corrigé.
-
---Et en attendant que le feu de la cuisine s'allume, je vais m'assurer
-les moyens de faire parvenir mes couplets à leur adresse...; et ensuite
-on vous dira le succès qu'ils auront obtenu, en dépit de votre
-prédiction et malgré vos charitables conseils.»
-
-Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a des gens que leur mauvaise
-éducation, et l'audace qu'ils puisent dans l'ignorance où ils sont de
-tous les usages reçus dans le monde, servent admirablement auprès des
-femmes, et des femmes même assez bien élevées. Je vis notre cuisinier
-élégiaque se glisser dans l'ombre après m'avoir quitté, et aborder
-mystérieusement les deux négresses de notre passagère, que l'on
-apercevait à peine au pied du grand mât, tant leurs noires figures se
-confondaient pour ainsi dire avec l'obscurité de la nuit. Il baragouina,
-aussi bien qu'il put, quelques mots créoles à l'oreille de l'une
-d'elles, lui remit l'épître qui venait de passer de mes mains dans les
-siennes; et la négresse, un moment après avoir reçu la discrète ou
-indiscrète missive du chef audacieux, descendit en riant dans la chambre
-de sa jeune maîtresse... M. Gustave, tout glorieux par avance du succès
-qu'il se promettait, et du bon train qu'il venait de donner à son
-affaire, passa devant moi avec un air de triomphe, et en répétant, pour
-me narguer peut-être, les quatre derniers vers d'une des stances de son
-épître amoureuse...
-
- «Je boirai dans ton puits de grâces,
- »Oui je boirai, je boirai tant,
- »Que mes pas laisseront leurs traces
- »Sur tes appas, sable mouvant!»
-
-Il alla ensuite se coucher tranquillement, enchanté de lui et affligé
-pour moi peut-être de la critique que j'avais osé faire de sa manière de
-versifier.
-
-Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé que d'observer, au déjeûner,
-l'expression de physionomie de la comtesse au moment où l'auteur du
-poulet qu'elle avait dû recevoir la veille descendait dans la chambre,
-pour promener un coup-d'oeil sur la table qu'il avait servie: la figure
-de notre passagère n'exprimait ni satisfaction, ni dédain: elle me parut
-être ce qu'elle avait été les autres jours... J'attendis.
-
-Pour m'assurer jusqu'à quel point cependant je devais ajouter foi au
-succès que M. Gustave s'était flatté d'obtenir auprès de notre unique
-beauté, je cherchai bientôt à me ménager une conversation avec celle-ci,
-une de ces conversations où, sans aborder brusquement le point de la
-question que l'on veut résoudre, on peut cependant acquérir une
-conviction, et s'en aller avec une idée arrêtée sur certaines choses que
-l'on tient à éclaircir. J'eus donc un entretien avec la comtesse, et,
-malgré mon inexpérience auprès du sexe, je fis si bien que je parvins à
-donner à cette sorte d'enquête morale une direction favorable à mon
-petit projet d'investigation sentimentale. Je commençai d'abord par
-parler des femmes en général, et ensuite par m'étendre sur la bizarrerie
-qui semble présider quelquefois, dans le monde, aux choix qui
-déterminent leurs préférences les plus marquées.
-
-La comtesse répondit, avec une naïveté charmante, à cette accusation si
-banale contre son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur, qu'il entre
-toujours dans le sentiment qui détermine nos préférences, autant de
-légèreté et de bizarrerie qu'on le suppose généralement dans la société?
-Pour critiquer, avec un peu de justice, les choix qui paraissent les
-plus bizarres aux yeux de certaines personnes, ne devrait-on pas
-chercher, avant tout, à pénétrer les motifs qui ont pu nous guider dans
-ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices? si, n'est-ce pas? Eh
-bien! je suis sûre que si l'on voulait se donner la peine d'apprécier
-les causes qui décident le plus souvent de nos inclinations, on finirait
-par trouver que nous nous laissons beaucoup moins conduire par ce
-vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination, que par un instinct
-plus noble et plus généreux que le caprice que l'on nous reproche, avec
-tant de persistance et d'amertume.
-
-»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne puis répondre avec certitude
-que de ce qui m'est personnel, moi, je pense pouvoir me flatter de
-n'avoir été dirigée, dans mes inclinations, que par des goûts très bien
-raisonnés, et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles, pour mon
-propre compte, je vous préviens que je n'ai jamais cru. J'ai pu me
-tromper sans doute; mais mon erreur avait au moins une excuse dans la
-cause même qui l'avait produite... Jamais l'homme le plus séduisant et
-le plus heureux n'aurait eu dans la société l'avantage, si c'en est un
-toutefois, d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt m'a laissée
-entièrement maîtresse... Pour parvenir à me plaire, il aurait fallu que
-mon prétendant eût autre chose que de l'amabilité, des titres et de la
-fortune...
-
---Et qu'eussiez-vous exigé de plus de votre heureux prétendant? Une de
-ces qualités chevaleresques qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.
-
---Oh non! ce n'est pas une qualité extraordinaire ou introuvable que
-j'aurais cherchée en lui... Bien loin de là: c'est un défaut au
-contraire.
-
---Un défaut! La chose aurait été au moins nouvelle!
-
---Oui, un défaut aux yeux des autres; mais une vertu à mes yeux.
-J'aurais voulu, pour l'aimer, qu'il fût malheureux, et plus je l'aurais
-vu opprimé par le sort ou l'injustice, et plus je me serais sentie
-entraînée à le venger des torts de la fortune ou de la puissance... Ah!
-dame, oui; c'est comme cela qu'est faite mon âme encore tout espagnole!
-Et direz-vous que c'est encore là de la déraison, du caprice ou de
-l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit sans noblesse?
-
---Non certes, et je suis, au contraire, tout disposé à y applaudir du
-plus profond de mon coeur. Mais cet entraînement sympathique pour
-l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu'il
-soit d'ailleurs, dans de certaines bornes commandées par la raison. Car
-je ne suppose pas qu'il eût suffi au premier homme venu d'être très
-malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la
-simple compassion.
-
---Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux avec de certaines conditions
-de malheur!
-
---Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple!
-
---Non, je crois vous avoir déjà dit que la fortune, au contraire, a eu
-toujours le privilége de m'inspirer plutôt de l'éloignement que du goût.
-
---Avec de la jeunesse et de la physionomie?
-
---Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je n'ai que vingt-et-un ans.
-
---Avec une éducation distinguée, des manières, un rang.
-
---Avec de l'éducation! oui; avec un rang! peu m'aurait importé; car
-l'éducation tient lieu de rang, et il est même des hommes chez qui elle
-fait oublier ou même ressortir avec avantage l'infériorité de
-position... Vous voyez que je ne suis pas difficile.
-
---Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt assez malheureux, comme vous
-l'avez dit, pour fixer votre attention, avait été réduit par sa faute à
-lutter contre l'adversité?
-
---A mes yeux, c'est bien rarement par sa faute qu'un homme bien élevé,
-qu'un homme né avec un bon coeur, soit tout-à-fait malheureux, c'est
-presque toujours de la faute des autres, du moins dans la _théorie_ de
-mes sentimens...
-
---Ah diable!... cette théorie pourrait conduire très loin... dans ses
-conséquences ou son application du moins.
-
---Que signifie cette exclamation! Vous avez l'air de réfléchir
-sérieusement à cela!... Oh! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à
-l'application... J'ai du temps devant moi... Eh bien, vous voilà encore
-à réfléchir...
-
---Oui, je réfléchissais, effectivement...
-
---A notre plaisanterie?... Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme
-je m'amuse à le faire, la rapidité avec laquelle nous allons
-maintenant... Je suis sûre que notre bâtiment fait au moins trois lieues
-à l'heure... Ah! c'est qu'aussi je suis devenu _marin_ dans mes deux
-traversées; car c'est la seconde fois que je fais le trajet.»
-
-Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m'en
-avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait
-trompé en me parlant de l'intérêt qu'il était parvenu à inspirer à notre
-aimable passagère. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte
-fatuité, n'était qu'une belle et bonne réalité. C'était au plus
-malheureux, parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; et les vers
-extravagans du poète cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu.
-
-Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et
-assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la
-cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre
-Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son
-épître quotidienne pour la comtesse, car il s'était mis dans la tête de
-rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il
-nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s'exposer à
-sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant
-à-propos qu'il s'était habitué à lui servir aux heures marquées par les
-Muses. C'étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient
-les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse.
-
-Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre
-Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage
-d'autres contrariétés qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une
-révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à
-terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le
-sang-froid d'un vieil habitué de l'Océan:
-
-«Voilà une des plus jolies traversées que j'aie faites depuis que je
-navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.»
-
-
-
-
-X
-
- J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de
- la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène,
- ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du
- grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était
- l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la Cène des
- apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à
- Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il
- n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à
- faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques
- pour le calendrier militaire d'_UNE VICTOIRE PAR JOUR_. Vous
- faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de
- mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes
- et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l'armée française?
-
- (Page 187.)
-
-Saint-Pierre;--Martinique;--aspect des colonies;--Le Banian;--début du
-Banian dans les affaires de place.
-
-
-Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de
-maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les
-contours d'une baie à moitié formée; une double haie de navires,
-présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de
-palissades flottantes que l'on dirait destinées à défendre les approches
-de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse
-autour de ses fondemens; des nuages d'albâtre et de feu, descendant,
-avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des
-montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation
-des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de
-ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête
-vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le
-ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle
-qu'à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale
-de la Martinique.
-
-La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si
-nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en
-Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus
-surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si
-loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre,
-je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie.
-Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me
-répondit qu'il n'y avait dans l'île aucun de ces établissemens, connus
-en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger
-provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume
-eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit
-magasin pour y déballer ma mince pacotille.
-
-Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai,
-rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui
-venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du
-capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s'en
-débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son
-indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien
-que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de
-l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l'on ne laisse
-même pas les nègres mourir de faim.
-
-Je lui observai que c'était justement parce que les nègres étaient
-esclaves qu'ils étaient toujours sûrs d'être nourris, et que
-l'indépendance n'était souvent qu'une assez triste condition pour se
-procurer des moyens assurés d'existence dans le pays où nous nous
-trouvions.
-
-«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule
-de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos
-images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos
-calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez
-bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de décorum à
-garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma
-boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital
-vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous
-m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable
-de m'accorder... Songez que c'est la faim qui demande grâce et merci à
-l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.»
-
-Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup plus que l'espoir de tirer un
-parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea à subdiviser
-ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la _faim_ et du _zèle_ qui me
-demandaient _merci_ et qui me rendaient _hommage lige_. Je composai,
-pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux
-cents francs environ.
-
-Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie,
-et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance.
-Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de
-l'infortune, une planche de salut.
-
-Je lui demandai, à la suite de cette effusion de coeur et de belles
-paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus
-depuis mon débarquement.
-
-«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave,
-c'est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l'Italien, toujours
-gras, blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant;
-la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin... O
-Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'où cette sylphide
-mexicaine, ce symbole d'amour a poussé, à mon égard, la faculté
-angélique qu'elle a reçue du ciel?
-
---Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour
-vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?
-
---Quelle preuve? cela se renferme dans un coeur dont Dieu seul a la
-clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la
-bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion... Qu'il vous
-suffise de savoir qu'avant son départ, la comtesse de l'Annonciade
-elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du
-rossignol, et à la face pâle de l'étoile qui brille dans la nuit, et
-enfin entre ses deux négresses et un autre témoin.
-
---Et pourquoi, vous voir?
-
---Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul peut-être... Mais enfin
-que puis-je y faire? Oh! c'était de l'amour à pleines mains, et du
-drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu'il fallait
-dans le vague de la vie du jeune exilé!
-
---C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse
-pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de
-l'avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d'affaires, et
-faites-moi l'amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes
-que j'ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses,
-voyez-vous, doivent passer avant le drame.»
-
-Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai
-plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi
-fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la
-coquetterie qu'on pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous
-nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien
-inexplicables dans le coeur des femmes; mais n'est-ce pas trop
-calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire
-susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!...
-
-Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la
-présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin
-nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des
-chiffres, la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, errèrent
-pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier,
-que je barbouillais d'encre rouge et noire.
-
-Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami
-Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d'un succès qui me
-donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes
-et sûres. Le brave capitaine m'avait répété cent fois au moins: «Vendez
-à bon marché, vendez même à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais
-rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce de cent sous, que l'on
-reçoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit
-toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le
-métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi
-ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des
-_petits-blancs_. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le
-verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journée, et gare à
-vous si je trouve du crédit sur vos livres!
-
-L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires
-naissantes, les idées de fortune que je m'étais formées en venant à la
-Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop
-échauffé, le développement d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut,
-fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat
-nouveau qu'ils viennent affronter dans ces régions brûlantes... Lanclume
-me confia au talent médical d'une vieille sybille de couleur, qui me
-soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me
-tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d'un miracle
-du ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle ils n'avaient pas été
-appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels;
-mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité créole, que je
-n'avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les
-attentions les plus touchantes et l'empressement le plus délicat. De
-tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des
-bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l'on ait soin
-d'envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c'est un prêtre.
-Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et
-des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut.
-C'est là qu'il faut encore aller chercher les dernières traces de cette
-hospitalité qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinité dont
-l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels.
-
-Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, j'appris que le brave
-Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant
-des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où
-je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste
-lui-même, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les
-affaires que la fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort de la
-vente.
-
-Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes
-affaiblies, on me conseilla d'aller à la campagne achever mon
-rétablissement. Deux noirs m'enlevèrent dans un hamac, pour me
-transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de
-Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'île. Là, me
-traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume
-salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave,
-vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons
-criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il
-m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me
-complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté,
-sur l'air de prospérité toujours croissante que m'annonçait sa bonne
-mine, et sur l'élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur
-de dents. Nous causâmes d'abord d'affaires.
-
-«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon _dernier appel au peuple des
-campagnes_. Mes magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce des
-denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l'impossibilité
-où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même effleuré
-quelques petites transactions en café.
-
---Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés?
-
---Avec le produit de mes nouveautés; c'est tout simple. Je puis même
-vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a
-été assez passable... grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en
-toutes choses.
-
---Expliquez-moi donc comment vous vous y êtes pris; car moi aussi j'ai
-besoin de marcher dans la voie du progrès, en toutes choses!
-
---Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques sacs de café à des nègres,
-ou à de misérables petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces cafés
-avaient un poids; bien! Comme c'était sur la qualité et le susdit poids
-que je les avais achetés, c'était aussi sur cette même qualité et ce
-même poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai
-revendus aussi; mais après leur avoir fait subir, pendant deux ou trois
-jours, l'influence d'une salutaire humidité... Le poids avait progressé
-dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai
-compris l'influence que l'admirable invention de la vapeur devait avoir
-sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales!
-
---Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal pour vous!
-
---J'ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car,
-voyez-vous, nous sommes entourés ici de si malhonnêtes gens!... J'avais
-entendu dire, en flânant dans les bourgs et les villages, qu'il se
-faisait une fraude assez capitale sur les côtes de l'île, et que presque
-tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fièvre
-jaune, la surveillance de l'autorité était devenue presque impossible à
-exercer. Un habit de gendarme n'est pas chose difficile à se procurer,
-vous entendez parfaitement, quand la fièvre donne sur la gendarmerie...
-Dans les bons petits recoins où se débarquait plus particulièrement la
-fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme
-impassible comme la loi, roide comme sa consigne... Dans la main de ce
-gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent quelques doublons pour
-acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant
-qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, n'en a encore parlé à
-personne...; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parlé à
-quelqu'un pour la première fois de sa vie, et ce quelqu'un c'est vous,
-parce qu'il sait que vous êtes un bon enfant.
-
---C'est donc vous qui vous déguisiez en gendarme pour tirer parti de la
-fraude? Beau stratagème pour aller...
-
---C'est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!...
-Tenez, voilà encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme
-moi se déguiser en gendarme! il fallait bien une compensation à ce
-sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez.
-
---Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer à
-vendre vos images, et vivre médiocrement d'un travail irréprochable, que
-de chercher à gueusailler quelques onces d'or, en vous exposant aux
-reproches les plus graves, ou même aux châtimens les plus sévères; car
-savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l'habit d'un
-agent de la force publique pour extorquer de l'argent à des fraudeurs?
-
---Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord, faire de l'art, et j'en ai
-fait: je suis content. Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: c'est
-moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre ces estampes du diable
-pour ce qu'elles étaient! J'avais toujours entendu raconter que les
-nègres n'avaient de goût, en fait de gravures, que pour les sujets
-religieux représentant notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge et
-tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en âme et conscience;
-mais on vous en donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer mes sujets
-religieux, ne voilà-t-il pas que j'ai trouvé toute la négraille tournée
-à Napoléon! Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux saint du
-capitaine Lanclume qui a remplacé notre saint Rédempteur dans la
-vénération des nègres. O le grand et populaire nom!
-
---Et qu'avez-vous fait de vos estampes?
-
---Je les ai écoulées comme sujets d'histoire militaire. J'ai persuadé à
-tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix représentait le
-supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet
-anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à
-Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la
-cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à
-Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas
-jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose
-d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire
-d'une victoire par jour. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres,
-célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe
-sur les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue par l'armée
-française!
-
---A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne
-compromettant qu'un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins
-d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres
-veulent du _Napoléon_ et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien,
-ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous
-pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en
-même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant
-votre marchandise?
-
---Comme un bossu; c'est au point même que mes pratiques, voyant les
-dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m'ont donné
-un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel
-je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la
-Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle
-dans tous les endroits que j'ai explorés commercialement et
-industriellement?
-
---On vous appelle peut-être bien le _Juif_?
-
---Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que cela.
-
---Le _charlatan_?
-
---Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus épicé
-que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et
-l'autre... Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus
-long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le _Banian_.
-
---Diable, le _Banian_! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que
-cette qualification signifie dans les colonies?
-
---Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m'en informer. Il
-suffit que l'on me crie: «_Banian_, voyons votre marchandise; _Banian_,
-combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu'à l'instant
-je me rende où l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un
-autre.
-
---Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l'on donne
-ici le nom de _Banian_ à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne
-réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, se livrent avec
-avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse
-des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les
-matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu
-flétrissante, l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient
-descendre à terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour ne
-plus s'arrêter en chemin... Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à
-présent que vous savez le sens qu'on y attache?
-
---Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donné, car
-je vous réponds bien que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je
-ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à
-présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite
-dans toute l'île de m'appeler à l'avenir le _Banian_?
-
---Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que
-par un arrêté du gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce vilain
-sobriquet.
-
---Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez déjà fait observer dans votre
-magasin, il y a deux mois, que ce n'était pas avec de l'indépendance
-qu'on pouvait éviter ici de mourir de faim. Moi je commence aujourd'hui
-à croire que ce n'est pas avec de la probité qu'on peut réussir à y
-faire fortune... En fait de sentiment, voyez-vous, chacun ses idées...
-Mais à présent, j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne m'avez pas
-encore demandé des nouvelles de la petite comtesse?
-
---C'est vrai, vous m'y faites songer; et qu'avez-vous fait de notre
-vertueuse passagère?
-
---Vous feriez mieux peut-être de me demander ce que je n'ai pas voulu en
-faire, et je vous répondrais que j'ai répugné à en faire ma maîtresse.
-
---Oh! pour le coup voilà qui est trop fort. Je vous ai passé jusqu'ici
-vos petits airs avantageux, et votre ton de forfanterie amoureuse, mais,
-mon cher ami, vous venez de combler la mesure permise!
-
---Vous me parliez tout-à-l'heure de délicatesse et de probité; eh bien,
-dites-moi s'il ne faut pas en avoir eu furieusement, pour résister, en
-honnête jeune homme, à des avances de cette force-là?...
-Reconnaissez-vous cette bague?»
-
-C'était une des bagues que j'avais vues aux doigts de la comtesse
-pendant toute la traversée!
-
-«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette boucle inimitable de beaux
-et longs cheveux noirs?»
-
-C'était une mèche des cheveux de la comtesse!
-
-«Reconnaissez-vous bien encore l'écriture de cette main divine?»
-
-C'était un tendre billet de l'écriture de la comtesse, adressé à
-Monsieur Gustave Létameur!
-
-«Ah! il vous faut des preuves irrécusables pour vous convaincre de la
-vivacité de la passion qu'on est parvenu à inspirer!... Eh bien, en
-voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule?
-
---Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes.
-
---Et si je voulais encore vous raconter ses larmes à son départ, ses
-protestations et ses sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots
-entrecoupés, ses baisers de flamme et ses... Mais non, ce serait trahir
-l'ardeur la plus pure et la plus irréprochable. Il vous suffira de
-savoir que, surmontant mon propre entraînement, et ménageant son extrême
-faiblesse, j'ai laissé partir la tourterelle Colombienne pour Cumana,
-avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses
-négresses.»
-
-Je demeurai confondu. Le traître Banian, jouissant de l'étonnement qu'il
-venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en
-plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me
-répéter encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah! il vous fallait
-des preuves; eh bien! en voilà des preuves, et joliment timbrées encore
-au coin de la bonne monnaie.»
-
-Le drôle, tout en me causant pendant deux heures de ses bénéfices, de
-ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié de
-me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais
-confiées deux mois auparavant pour favoriser son noble début dans les
-affaires.
-
-
-
-
-XI
-
- Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme
- on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à
- regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours
- de peine, l'air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse
- énervante de leur existence épuisée?
-
- (Page 197.)
-
-Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de pacotille;--une
-circulaire commerciale.
-
-
-Sauter du hamac où vous dormez, où vous fumez, où la main nonchalante
-d'un nègre berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, pour courir,
-avec la brise vivifiante du soir, à vos affaires, ou dans une pirogue
-qui vous emporte au loin vers d'autres tracasseries; passer de
-l'affaissement physique dont vous frappe un climat de feu, à l'activité
-d'esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi
-dire, à ce ciel qui pèse sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds,
-leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour
-pouvoir respirer sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes vapeurs
-qu'ils exhalent autour de vous; étouffer les passions qui s'allument
-dans votre sang appauvri, pour tempérer cette fougue de la faiblesse
-même par les raffinemens d'une mollesse étudiée; chercher à masquer, par
-le luxe des folles dépenses, l'absence trop réelle des plaisirs simples
-qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une
-jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excès
-qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui
-peut occasionner la mort; recueillir avec délices les souvenirs du pays
-natal que l'on a quitté, pour oublier dans de longues causeries les
-privations présentes du pays que l'on est forcé d'habiter; soupirer
-pendant tout le jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit manquer
-d'air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la
-nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigués; telle est la
-vie des Européens aux Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs
-non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse
-renaissantes, et d'espérances presque toujours illusoires.
-
-Et pourtant, contradiction indéfinissable! comment se fait-il que les
-Européens qui ont habité long-temps ces contrées que le ciel avait été
-si éloigné de faire pour eux, ne se détachent qu'avec un reste d'amour
-de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se
-fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse
-long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur
-long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs
-nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée? Y
-aurait-il, dans la vie des Européens aux Antilles, un de ces charmes
-secrets que l'on éprouve et que l'on ignore; un de ces charmes que l'on
-subit par instinct de volupté, et que toute la pénétration de l'homme ne
-saurait deviner ou expliquer?
-
-Toute une année je courus les îles du vent, les îles de dessous le vent,
-les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, échangeant d'abord le
-produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et
-rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour échanger
-encore ces marchandises européennes contre des denrées du pays. Avec les
-petits crédits que j'obtenais des capitaines, et avec l'argent comptant
-que j'avais soin d'exiger de mes pratiques, je parvins à tripler à peu
-près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais, en partant de France,
-pour les courses lointaines et les événemens inattendus, s'était
-évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je respirais. La
-préoccupation de mes affaires avait chassé bien loin de moi les rêves de
-mon imagination, et le petit succès de mes premières tentatives m'avait
-heureusement préservé des séductions de mon âge, et des dangers de mon
-existence précaire. Malheureux dans mon début, je me fusse follement
-jeté peut-être dans les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà de
-mes espérances, le désir d'augmenter et de conserver le bien-être que
-j'avais acquis m'attacha au positif de ma nouvelle situation.
-
-D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus, avec les goûts aventureux
-qui m'avaient d'abord conduit à la Martinique? mon petit commerce
-n'exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traversées
-périlleuses dans des ports éloignés!... Mais pour cela même peut-être
-que ces déplacemens m'étaient devenus nécessaires, j'avais fini par les
-trouver pénibles. Rien ne guérit plus promptement les jeunes
-imaginations de la manie des événemens romanesques, que la vulgarité des
-formes que le besoin ou l'amour du gain donnent à ces événemens.
-
-Mon année d'épreuve aux colonies s'était écoulée comme un mois en
-Europe. C'est une remarque à faire que dans les pays où les jours sont
-presque égaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidité qui
-ne s'explique peut-être que par l'absence totale des points de l'appel
-dans la durée. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des
-saisons, vous annonce à chaque instant, vous donne en quelques mots aux
-oreilles, l'heure où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous
-l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni la végétation qui est
-toujours la même, ni le soleil qui se couche et se lève toujours aux
-mêmes heures. Là enfin des jours toujours égaux se suivent et se
-ressemblent toujours, pour séparer, avec leur éternelle régularité, des
-nuits sans cesse toujours égales aux jours semblables qui leur
-succèdent.
-
-Un désir de jeune négociant, une idée de grand spéculateur s'empara de
-moi, dès que je pus m'appuyer sur une certaine somme, comme sur un
-trophée conquis par ma valeur. Je résolus d'aller en France _remonter
-une autre opération_, c'est-à-dire renouveler ma pacotille, et remplacer
-mes caisses d'eau de Cologne, et mes malles d'habits confectionnés,
-restées si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma première
-campagne.
-
-Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut
-arrêté soudainement dans ma tête, et je me rendis à Pointe à Pitre avec
-l'intention de profiter du premier navire à _passagers_, qui partirait
-pour le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence au capitaine
-Lanclume, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi.
-
-Le trois-mâts _le Toujours-le-même_, ainsi que je l'avais espéré, était
-bien arrivé à la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long
-du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme,
-l'officier qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume avait été suspendu
-pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la faculté de
-commander, pour avoir arboré à la mer le pavillon tricolore, et donné le
-nom du _Grand Napoléon_ au _Toujours-le-même_.
-
-L'attachement que j'avais pour ce pauvre martyr du napoléonisme,
-m'engagea à retenir mon passage sur son trois-mâts, et à payer ainsi du
-moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu'il avait laissé pour
-moi à bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans
-dix jours. Aucun autre passager ne s'était encore présenté, selon toute
-apparence je devais faire tout seul cette seconde traversée.
-
-En passant, la veille de mon départ, dans la rue de la Martinique, je
-crus remarquer dans le fond de la boutique d'un petit fabricant de
-cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. Je saluai d'abord,
-et j'approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je
-reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d'une inclination
-de tête, M. Gustave le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis
-long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant dans la rue, M.
-Gustave se serait empressé de venir à moi, mais il me laissa venir à lui
-sans bouger de place, et je jugeai que c'était bon signe pour ses
-affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je
-fus rendu sur le seuil de sa porte.
-
-«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle que nous ne nous sommes
-vus!»
-
-En prononçant ces paroles, il avait à moitié risqué sa main droite vers
-moi. Je m'appuyai les poignets sur la hanche, et sa main droite se
-réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu le jabot qu'il portait.
-
-Nous entrâmes en conversation après ce court échange de politesses. Il
-s'excusa de me recevoir en négligé et dans son magasin. Ce drôle avait
-un bel habit, puis une plume fichée à l'oreille droite, et les doigts
-légèrement tachés d'encre.
-
-«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, pour entrer incidemment en
-matière.
-
---Des affaires sur place.
-
---J'aurais plutôt pensé que tous faisiez des cigarres.
-
---Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur que vous voyez... Mais je
-vais vous expliquer tout cela en faisant un tour avec vous dans la rue.»
-
-Il se lava délicatement l'extrémité des doigts, prit son chapeau, passa
-son bras assez timidement sous le mien, et m'entraîna à quelque distance
-de son échoppe, et en se dandinant avec complaisance sur ses hanches, il
-me dit:
-
-«Je n'ai pas voulu m'étendre avec vous devant ces gens, sur le genre
-d'affaires que j'ai entrepris. J'ai été forcé de m'établir
-provisoirement dans ce magasin dont je n'occupe encore qu'une partie: le
-fabricant de cigarres, que vous avez vu, m'en a cédé la moitié... Mais
-je vous confierai, de vous à moi, que mes relations ont pris un
-développement qui va m'obliger à tenir un train de maison considérable.
-Je fais maintenant la commission du dehors, et les denrées américaines
-pour le dedans.
-
---Et avec quel argent faites-vous cela?
-
---Mais avec mon argent, parbleu! comment, vous ne savez pas les
-bénéfices que j'ai réalisés sur ma dernière opération de traite? trois
-capitaux pour un; c'est connu de toute l'île.
-
---J'ignorais même que vous eussiez des intérêts dans les opérations de
-traite.
-
---Ce sont des actions désespérées que j'ai achetées dans le temps, et
-qui sont venues à bon port. Oh! je suis maintenant en première ligne sur
-la place.
-
---Et en première ligne sur la rue, pensai-je en moi-même.»
-
-Le Banian reprit:
-
-«Vous pensez bien que, dans la position élevée que je me suis créée,
-j'aurais pu me donner, comme tant d'autres, des jouissances recherchées,
-des plaisirs variés; me loger dans des appartemens somptueux, avec une
-maîtresse titrée; mais j'ai pensé que les plus sûrs bénéfices à réaliser
-dans les affaires, sont les dépenses que l'on épargne. Ainsi, au lieu
-d'avoir une maison montée, je n'occupe que la moitié d'un magasin assez
-modeste, et, au lieu d'entretenir une maîtresse, je me contente de la
-femme du fabricant de cigarres qui m'a cédé une partie de son logement:
-c'est plus économique, et, avec cela, plus moral, plus respectable dans
-les affaires... Vous verrez enfin, pourvu que le hasard favorise le
-projet que j'ai en tête... Mais, dites-moi, on m'a appris que vous
-partiez pour la France; est-il vrai?
-
---Demain même nous appareillons.
-
---Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé service, mais un service
-qui, cette fois au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous dire que
-j'ai déjà fait des circulaires pour ma maison.
-
---Entendons-nous un peu; car je vous demanderai d'abord si vous avez une
-maison? On ne fait ordinairement de circulaires dans le commerce, que
-quand les actes de société ont été dressés, ou les dispositions bien
-prises et bien établies.
-
---Dans le pays que nous habitons, la chose n'est pas aussi nécessaire,
-et l'on peut se passer ici, sans le moindre inconvénient, de la
-régularité que l'on apporte en France dans tous les petits détails de ce
-genre. D'ailleurs, il ne serait plus temps de revenir sur ce qui est
-fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lancée hier dans le monde, et
-déjà elle est en bon chemin. En voici, au reste, un exemplaire; lisez:»
-
-Je lus:
-
- _Monsieur_,
-
- _Des capitaux suffisans, une longue expérience acquise dans les
- affaires, une confiance méritée par une probité généralement reconnue,
- nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder sur cette place une
- maison de banque et de commission, sous la raison _BANIANI LÉTAMEUR et
- COMPAGNIE_. Nous n'avons pas besoin de vous assurer que l'activité la
- plus soutenue et l'économie la plus scrupuleuse présideront sans cesse
- au genre d'affaires auquel nous nous sommes consacrés, et nous osons
- nous flatter que les intérêts que vous voudrez bien nous confier,
- seront soignés de manière à mériter votre bienveillance, et à étendre
- les relations qu'il nous serait si agréable de nouer avec vous._
-
- _Nous avons l'honneur d'être, avec le plus sincère dévouement et la
- plus parfaite considération,_
-
- _Vos très humbles et très obéissans serviteurs,_
-
- BANIANI LÉTAMEUR ET COMPAGNIE.
-
- P. S. _Notre sieur Baniani Létameur se trouve seul chargé de la
- signature sociale._
-
-«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au chef de la nouvelle
-maison, après avoir lu sa circulaire, voilà une chose qui me paraît
-furieusement hasardée.
-
-«Il faut bien qu'elle soit hasardée cette chose, puisque je la hasarde.
-
---Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? voilà la question. Tenez,
-discutons un peu les termes principaux de votre circulaire et les faits
-que vous annoncez. D'abord, vous commencez par dire: _Des capitaux
-suffisans_?
-
---Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que je prends me suffisent,
-pourquoi ne dirais-je pas que j'ai des capitaux suffisans?
-
---Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous, est-ce une raison pour
-qu'ils vous suffisent pour faire les affaires des autres, les affaires
-dont vous vous chargerez? Et puis _une longue expérience dans les
-affaires_?
-
---Eh bien! qu'y a-t-il de si étonnant à cela? j'espère que, depuis le
-temps où j'ai établi à Paris un bureau central de contremarques,
-jusqu'au moment où je me suis avisé d'acheter ici des actions de nègres,
-il s'est écoulé plus d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus le
-marché, me compter l'année que je viens de passer à courir tous les
-bourgs de la colonie, le magasin sur le ventre!
-
---_Une confiance méritée par une probité généralement reconnue..._ Je
-veux bien croire à votre probité, mais qui la reconnaît généralement?
-
---Qui? mais vous tout le premier!
-
---Oui, depuis notre conversation du Galion, n'est-ce pas?... Pauvre
-garçon! Et quelle diable d'idée encore avez-vous eue de vous nommer de
-votre plein gré _Baniani_, comme pour rappeler tout justement le surnom
-de _Banian_, que l'on vous a donné, au vu et au su de tout le monde,
-dans l'île? N'était-il pas de votre intérêt de chercher plutôt à cacher
-ce sobriquet à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous exposer à
-mettre sur la voie les personnes qui ne vous connaissent pas encore?
-
---Que vous êtes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur!
-Comment, vous n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma circulaire,
-que c'était précisément là le coup de maître? Donnez-vous seulement la
-peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce
-raisonnement-ci: Premièrement, n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi
-d'empêcher toute la colonie de m'appeler le _Banian_? C'est un nom qui
-me restera en dépit de tous mes efforts, et il y aurait même folie de ma
-part à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner la difficulté
-qu'il a fallu m'appliquer, dans l'impossibilité totale où j'étais de la
-vaincre et d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes
-étrangères qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de
-s'informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non
-plus de leur apprendre que l'on t'appelle ici le _Banian_. Mais comme
-ces personnes étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le nom de
-_Baniani_, elles attribueront tout de suite le surnom de _Banian_, que
-l'on t'a donné ici, au nom de _Baniani_, que tu portes dans ta nouvelle
-raison de commerce, et dont on aura fait l'abréviatif _Banian_. Tout
-ainsi s'expliquera donc à mon avantage, pour les étrangers. A la
-Martinique même, avec le temps, on finira par confondre les deux noms
-ensemble, et, dans quelques années, les nouveaux venus, la population
-régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi on m'appelle plutôt
-_Banian_ que _Baniani_, ou _Baniani_ que _Banian_. Vous voyez bien, par
-conséquent, qu'en jetant une utile confusion sur ces deux dénominations,
-de manière à dérouter la piste de la malveillance et à tromper les
-conjectures de l'ignorance, j'ai fait un vrai coup de maître. Et
-qu'importe, au surplus, le nom qu'on se donne! c'est la manière dont on
-le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu
-la maison _Baniani Létameur et Compagnie_, que je viens de fonder, et à
-laquelle mon génie commercial a su déjà ouvrir la carrière de la
-fortune!
-
---A cela je n'ai rien à répondre: vous avez prévu les inconvéniens à
-éviter et les avantages à assurer. C'est au mieux, et je commence à
-croire que vous pourriez être né, comme vous le dites, pour les grandes
-affaires... Je dois même avouer que dans le peu d'instans que vous venez
-de m'accorder pour m'expliquer vos projets, j'ai cru remarquer un
-changement avantageux dans votre langage et même dans votre style. Vous
-ne vous exprimez plus comme à bord, avec cette exaltation romantique que
-j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en vous. Votre circulaire
-même me paraît écrite en termes simples, intelligibles et convenables,
-du moins quant à la forme à donner à ces sortes de lettres banales
-employées dans le commerce. Ce progrès prouve, selon moi, plus de
-maturité dans les manières, plus de rectitude dans les idées...
-
---Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution totale chez moi. A
-bord vous ne m'avez connu que quand j'étais petit garçon, imbu des idées
-que j'avais puisées dans la vie de Paris, et tourmenté par les vexations
-inouïes d'un féroce et farouche autocrate de navire... Mais une année de
-colonie m'a pesé sur la tête depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au
-positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n'aime
-pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littérature... La
-science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des mots, et le
-calcul des bénéfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je
-ne me passionne pour rien... Voilà pourquoi maintenant vous me trouvez
-précis dans mes discours, réservé dans mes manières... Mais vous partez
-demain, m'avez-vous dit?
-
---Oui, demain et demain matin même, toutes mes dispositions sont faites
-pour cela.
-
---En ce cas, c'est vous qui serez chargé de porter mes premières
-circulaires en France. Toutes les adresses sont déjà mises sur elles.
-L'almanach du commerce m'a fourni les noms des maisons respectables
-auxquelles il convient de faire part de l'établissement que je viens
-d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de lettres à la poste du
-Hâvre, et j'espère bien que, sur le grand nombre de négocians à qui
-j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera quelques-uns desquels je
-finirai par obtenir de bonnes petites consignations... La nouveauté a
-encore tant de charmes, même dans les affaires!...
-
---Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, comme vous le dites... Je
-me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais
-n'oubliez pas que le navire part demain.
-
---Ce soir le paquet que je confie à votre obligeance et à ma bonne
-étoile sera à bord... Comment déjà se nomme le navire sur lequel vous
-avez pris passage?
-
---Je vous l'ai déjà dit: _le Toujours-le-même!_
-
---Ah! c'est vrai, _le Toujours-le-même_, le fatal _Toujours-le-même_! Je
-devrais bien me défier de ce nom infernal, car je suis payé pour cela...
-Mais le capitaine n'étant plus _le même_ heureusement, et vous étant là
-_toujours_, je m'abandonne entièrement à vous... Adieu, mon cher ami...
-Je vous remercie des bons conseils que vous m'avez toujours prodigués,
-et j'espère un jour pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance.
-Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous
-serrer cordialement la main en vous quittant!»
-
-Le soir même, le ballot des circulaires _Baniani Létameur et compagnie_
-était à bord, et nous appareillâmes le lendemain pour retourner en
-France.
-
-
-
-
-XII
-
- Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être
- attaché jour et nuit sur le banc du char avec lequel on
- éclabousse toutes les petites renommées de rien, toutes les
- basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la
- poussière, vous me plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de
- mon opulence et de mes voluptés asiatiques.
-
- (Page 230.)
-
-Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatuité.
-
-
-«Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd'hui des choses
-tellement communes, que c'est à peine si une campagne au long cours peut
-compter comme un événement dans la vie d'un homme. Il faut que quelque
-circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mêmes, vienne
-varier la monotonie accoutumée des courses à travers les deux Océans,
-pour qu'un passager s'expose au ridicule de dire dans le monde: _J'étais
-là quand cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de tout
-l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre sur les îles de la Sonde._
-Les poétiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus
-maintenant que des rochers méprisés par les plus pauvres pêcheurs
-eux-mêmes. Les îles Fortunées, peuplées, pour les antiques navigateurs,
-de tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent plus à la longue-vue
-des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus à
-régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté des Abrolhos a cessé,
-depuis trois siècles, de vomir sa volcanique écume: c'est à peine
-aujourd'hui un écueil marqué sur les cartes marines... Plus de peur,
-plus de mythologie, partant plus de poésie sur le vaste sein des
-mers!... Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne
-serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a
-tué jusqu'à l'histoire.»
-
-Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et mon retour du Hâvre à la
-Martinique se firent, à peu près, comme des voyages en diligence. Une
-casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir ma tête de ces grands
-cahots du navire, oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel
-spectacle des marins, et cette mer que la quille d'un bâtiment laboure
-si nonchalamment d'un sillon de quinze cents à deux mille lieues. Pas le
-plus petit événement pour moi sur les flots, dans cette navigation où
-jadis j'avais placé de si vives espérances d'aventures, un si romanesque
-avenir de plaisirs et d'émotions... Mais c'est qu'aussi entre mon
-premier départ de France et mon retour aux Antilles, toute une vie
-spéculative était venue séparer les rêves de ma jeunesse, des
-préoccupations d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs de ce
-bâtiment qui me ramenait sur le théâtre de mes premiers succès
-commerciaux, n'avais-je pas à songer à des intérêts plus sérieux que
-ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute ma riche pacotille acquise
-au prix de mes travaux passés, et augmentée des nouveaux sacrifices
-faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon
-intelligence!... Oh! que j'aurais redouté, en revenant aux îles, la
-rencontre d'un de ces pirates qu'une année auparavant j'aurais tant
-désirée, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupée!
-_Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait beaucoup de prises,
-pour bien se battre_, disent les corsaires. Ne me parlez pas,
-ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas
-des gens qui ont gagné quelque chose, pour avoir de l'imagination.
-
-En revoyant la ville de Saint-Pierre, et après y avoir opéré le
-débarquement de mes nouvelles marchandises, je m'informai, avec
-distraction et par désoeuvrement, du sort de M. Baniani Létameur que
-j'avais laissé, à mon départ, il y avait à peu près six mois, fondant
-une grande maison de commerce sur une circulaire. «M. Baniani! me
-répondit-on; mais c'est une des premières maisons de la place, une des
-meilleures signatures de l'île! Tenez, il habite non loin d'ici les
-anciens bureaux de la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis, un
-personnel immense; et des maîtresses donc, oh! des maîtresses... Ah!
-l'heureux coquin!»
-
-«Diable! pensai-je en apprenant la destinée brillante de notre Banian,
-comme les premières maisons poussent vite sur ce sol que j'ai à peine
-quitté quelques semaines!... Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur
-et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu'il en est temps
-encore: ce sont de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais
-remettre au lendemain.»
-
-Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions, vers les anciens bureaux
-de la Douane. Je remarquai d'abord, qu'en changeant de maître, le local
-avait aussi tout-à-fait changé d'aspect. A l'extérieur austère et même
-un peu négligé qui annonçait auparavant un des établissemens du fisc
-colonial, avait succédé un air d'opulence et de recherche qui me frappa.
-J'entrai dans des comptoirs riches et spacieux d'où semblait s'exhaler
-une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilité
-commerciale. Je demandai M. Létameur, et les domestiques mulâtres à qui
-je m'adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d'une
-entrevue avec le chef suprême avait été la chose la plus ridicule du
-monde.--«Avez-vous écrit à monsieur? me dit alors un des commis.--Écrit
-à monsieur? et pourquoi?
-
---Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?
-
---Comment, _monsieur_ donne donc des audiences maintenant?... Oh!
-faites-lui dire tout bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire
-quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en
-passant, et rien de plus...»
-
-Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attiré une très
-mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne,
-attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout
-son personnel indigné de mon inconvenance... «Laissez entrer monsieur,
-s'écria-t-il du premier étage: j'y suis pour lui;» et à la faveur de
-cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des
-bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité.
-
-Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture
-qu'il n'avait sans doute quittée un instant que pour m'arracher au péril
-qui m'avait menacé dans son comptoir... Enveloppé d'une robe de chambre
-soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de
-crin noir arabesqué d'or. Deux négresses, un large éventail à la main,
-agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l'air parfumé
-qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile
-de la grandeur et de la mollesse... Le sybarite lisait, la tête
-renversée avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume élevé sur
-ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l'excessive chaleur
-du jour.
-
-Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c'est-à-dire avec
-rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour
-laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de
-reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à
-notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:
-
-«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé...
-Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a
-tout-à-fait changé de face, tout-à-fait... Des affaires capitales; oh!
-oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fécondée...
-Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l'exigence
-de ma situation... Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un
-peu dispendieux... Que voulez-vous!... le monde aime à être ébloui par
-ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société... Ici l'on a
-dû vous dire déjà quel était le rang que j'avais conquis... le premier
-rang de l'île... C'était une nécessité, une impérieuse nécessité de
-position... Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout
-écraser, par le choix et la variété des jouissances. J'ai reçu tant de
-marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de
-toutes ces bonnes gens... Tenez, au moment où vous êtes entré, et où
-j'ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux,
-j'étais à feuilleter le _Siècle de Louis XIV_, par M. de Voltaire; vous
-le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais
-ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l'art, de
-l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en étais à la fête que donna le
-surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis
-XIV... Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne
-réussissaient, à ce qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement à
-quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes
-chinoises... Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner aussi
-ma fête... Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination
-dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence
-dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit à
-tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme
-la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où
-l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose... N'est-ce pas, mon
-bon ami?... Vous connaissez sans doute le _Siècle de Louis XIV_, par M.
-de Voltaire?
-
---Ainsi donc, je vous revois enchanté de l'état florissant de vos
-affaires?
-
---Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais c'était là, comme je vous
-l'avais prédit d'avance, un fait inévitable, une chose convenue à la
-répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je
-vous avoue que si je m'étais trouvé à sa place, je n'eusse été nullement
-embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un
-roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est
-bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que
-voulez-vous qu'on fasse, même avec des millions et beaucoup
-d'imagination?
-
---Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet?
-
---Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par
-ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de
-délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous
-les genres... Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est là de l'histoire et de
-la politique, et tout ceci est totalement étranger à l'objet important
-qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour
-cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait
-venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j'aie
-mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets
-les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus
-haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-même
-qui a eu l'extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon
-orchestre, composé de cinquante exécutans d'élite, sera conduit non pas
-à l'archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez
-bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce
-pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique
-et plein de mouvement... Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût
-tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la gigantesque salle en bois
-que j'ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir
-de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal... Ogives, arceaux,
-créneaux, niches, tourelles, fossés à l'entour, pont-levis même, rien
-n'y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal,
-qui bientôt, grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, sera
-transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n'ai pas besoin
-de vous le dire, c'est mon imagination... Oh! le féodal, moi, m'a
-toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous
-récrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais
-vous ne devineriez l'idée qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une
-pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez
-somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en
-préviens d'avance, est toute à moi: c'est la nuit dernière, au sein de
-mes rêves, qu'elle m'est arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou
-peut-être bien même sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar.
-
-»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine
-de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération
-de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de
-cargaison, et plutôt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon
-négociant j'ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores
-africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations où je
-les ai mis _à la forme_. La nuit dernière, songeant à mes négrillons
-invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver
-le moyen d'appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence
-de ma fête!... Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une
-surprise que je veux ménager à toutes nos dames.
-
-»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau
-fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux
-valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle
-danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a ordonné
-de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce
-nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?... N'est-ce pas là une
-idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère
-enfin?
-
---C'est, à mon avis du moins, une idée très folle, et je me permettrai
-d'ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames
-que vous recevrez à votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre
-soirée et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes
-d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau de vous, et surtout le
-cadeau d'un petit nègre, qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents
-francs? Autant vaudrait envoyer à chacune d'elles un billet de banque!
-
---Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois
-d'amour et d'ivresse! C'est que je leur en dois tant à ces aimables
-femmes, à ces célestes créatures... Et à leurs maris donc, à
-quelques-uns de leurs maris surtout!... Je vous promets bien en bonne
-conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est pas trop qu'un
-négrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le
-prix matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous
-exprimer en ce moment?
-
---Taisez-vous donc... Oubliez-vous que d'autres que moi vous entendent,
-et que les deux épousseteuses que vous avez à côté de vous, pourraient
-rapporter la conversation que vous tenez devant elles?
-
---Quoi! ces deux négresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la
-maison... D'ailleurs cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand la
-négraille saurait un peu ce que personne n'ignore ici, quel mal y
-aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets
-que de posséder un maître à bonnes fortunes?... Déjà, j'en suis certain,
-toute la colonie en vous parlant de moi a dû vous dire...
-
---Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonné la
-femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à mon
-départ, et que...
-
---Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce qu'il est bien convenable,
-croyez-vous, de parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?
-
---Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticité n'avait ni
-oreilles ni langue? Et quand bien même la négraille viendrait à savoir
-que vous avez possédé les charmes de la marchande de cigarres, quel mal
-si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes
-amoureuses de leur patron?
-
---De grâce, mon bon ami, de grâce, un peu plus de respect pour les
-convenances... Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous
-entendez, négresses!»
-
-Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.
-
-Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de passer pour un séducteur de
-bonne compagnie, même aux yeux de ses négresses, venait de trembler à
-l'idée de passer pour l'ancien amant d'une malheureuse marchande de
-cigarres... Tout ému encore du péril que mon observation lui avait fait
-courir, il ne reprit l'entretien qu'avec un embarras visible. Ce fut à
-moi alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par une feinte bonhomie,
-j'avais consenti à perdre dans les premiers momens de notre entrevue.
-
-«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui demandai-je après le départ
-des deux négresses, qu'en avez-vous fait?
-
---Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! je n'en ai même plus
-entendu parler; et moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser...
-Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir
-de Cumana pour la sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice...;
-cela eût fait une maîtresse piquante pendant deux ou trois semaines, et
-c'est toujours autant de gagné en variété sur la monotonie qui résulte
-le plus souvent de la nécessité de n'avoir que les mêmes femmes... chose
-accablante, même au sein du bonheur que les femmes faciles nous
-procurent!... Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être
-attaché nuit et jour sur le banc du char avec lequel on éclabousse
-toutes les petites renommées de rien, toutes les basses envies qui
-barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussière, vous me
-plaindriez, j'en suis sûr, même au sein de mon opulence et de mes
-voluptés asiatiques.»
-
-Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais jusqu'à ce moment
-conservé, en présence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire
-quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines folies; mais le ton
-avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernières paroles m'avait
-semblé tellement intolérable, que je perdis alors moi-même toute
-retenue, pour lui dire en le quittant:
-
-«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire passer un peu d'or entre vos
-mains, parce que vous êtes actif, intrigant et sans scrupule; mais je
-vous prédis que vous mourrez sur la paille, parce que vous êtes prodigue
-et imprudent, et qu'au moment où la fortune, qui vous trompe, vous aura
-tourné le dos, la pitié se sera déjà éloignée de vous pour n'y plus
-revenir. Je ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse; mais si
-elle se réalise, et elle se réalisera, je pourrai peut-être encore vous
-commanditer une seconde fois d'une balle de 200 francs; mais je vous
-préviens qu'alors je n'aurai plus une parole pour vous consoler dans
-votre misère, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies.
-Adieu!»
-
-Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait reconduit pour fermer à jamais
-sa porte sur moi: la première idée qui lui vint fut de me rappeler, en
-criant du haut de son escalier:
-
-«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain bourru? Et ma fête!... Vous
-voyez bien que je ne me fâche pas, moi... Voilà bien nos moralistes,
-donnant avec humeur des conseils qu'on ne leur demande pas, et se
-fâchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!...
-Vous y viendrez toujours, n'est-ce pas, à ma fête?... Allons, il ne
-répond rien... Quel homme!»
-
-
-
-
-XIII
-
- Prenez-vous du tabac?... Comme nous le disions il n'y a qu'un
- instant, ces folles brises du matin dans les colonies,
- renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu'un
- édifice de bois, de charmantes contre-danses et des tables
- somptueuses de trois cents couverts... Et les raz-de-marée
- donc!... Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable
- du rivage... Une lame vient, poussée et gonflée par la brise
- impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent,
- chavirent! pst! Les voilà réduites en poussière, et l'ouragan
- emporte au loin leur cendre imperceptible dans l'air
- bouleversé!... Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous
- n'en usiez pas!... La fête est encore magnifique!...
-
- (Page 243.)
-
-Une fête;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune.
-
-
-Le jour de la fête arriva, et ce fut beaucoup plus au ton railleur avec
-lequel on en parlait dans toute la ville, qu'au bruit des préparatifs
-qu'elle nécessitait, que je me ressouvins de l'époque marquée pour cette
-solennité dansante et mangeante. Le matin même, un billet tracé de la
-main du héros de la folle journée m'aurait, au reste, rappelé la date de
-l'événement annoncé, si j'avais pu oublier un seul instant l'heure qui
-devait donner le signal à ces scandaleuses réjouissances. M. Baniani
-Létameur m'écrivait:
-
- «Monsieur,
-
- »On a partout répété, en les exagérant, les représentations sévères
- que vous m'avez faites. Comme il m'importe pour mon crédit, pour ma
- réputation et pour la _sûreté de mes affaires_, que votre présence
- vienne démentir les calomnies qui n'ont trouvé que trop d'écho dans la
- foule de mes envieux ou de mes ennemis, je vous prie de vouloir bien
- assister ou paraître ce soir à mon bal: c'est une nouvelle preuve de
- bienveillance, je n'ose dire d'amitié, que j'attends de vous. Des
- conseils comme ceux que j'ai déjà reçus de votre expérience, peuvent
- paraître quelquefois fort durs; mais le sentiment qui les dicte
- toujours, ne pourrait être méconnu que par un fou ou un ingrat, et je
- ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espère encore, sans oser
- toutefois trop me flatter.
-
- »Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de la
- haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.»
-
- BANIANI LÉTAMEUR.
-
- _P. S._ «Réponse de suite, s'il vous plaît.
-
- »J'attends un _oui_ de vous, pour être tranquille.»
-
-Je répondis immédiatement à M. Létameur:
-
- «_Oui._ Je ferai acte de présence à votre bal, comme on fait un acte
- d'humanité.
-
- »Votre serviteur.»
-
-En pénétrant, avec la cohue des invités de toute l'île, dans la salle
-immense construite pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat
-soudain d'un millier de bougies, inondant de leurs vives clartés le
-feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs
-fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frêle et gracieux édifice
-dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de
-branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de
-pierreries, l'air embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait,
-dans l'enceinte de ce palais enchanté, la fraîcheur épurée que la brise
-du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; car,
-par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salle ne se trouvait
-recouvert que d'une tente fort légère, élevée de quelques pieds
-seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. Une musique ravissante
-s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre était caché, donnait à
-cette réunion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de
-féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point
-sur les riches tapis qu'ils foulaient: la vive clarté des lumières, se
-projetant partout sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, donnait
-aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi
-d'insaisissable et d'aérien... C'était enfin de la magie. Chacun, en
-entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse
-fête annoncée par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on
-ne riait plus: on souriait de la plus agréable surprise... Lui
-triomphait! Jamais je n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée
-de la volupté d'un songe de grandeur et de gloire... Un mot seul, un
-seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un
-distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l'espèce de
-satisfaction qu'on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire
-autour du diadème dont le front du héros semblait environné: _Enfin je
-règne!_
-
-Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie et de danse, suffirent à
-peine pour épuiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit
-cependant, il fallut s'arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces
-rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au
-milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui
-protégeait tant de plaisirs et d'enivrement... La lueur vacillante des
-lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de
-cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les
-cris aigus de la folle brise... Les femmes furent un peu effrayées: une
-légère confusion régna dans tous les groupes... Le Banian ne demandait
-pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui... Il traverse
-rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre... Bientôt un
-nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des
-lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion
-tumultueuse jetée tout-à-coup dans l'obscurité, et les dames sentent,
-avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que
-laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'était crue
-à l'abri des intempéries de l'air: on s'inquiète, on s'agite, on crie;
-on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la
-faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches,
-d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inouï!
-pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses
-couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des
-sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre
-produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l'odorat, étaient
-sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, et que la
-baguette d'un enchanteur avait frappé... Cet enchanteur, c'était M.
-Baniani!
-
-Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que
-fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne
-puis aujourd'hui en donner une idée qu'en rappelant l'effet que
-produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et
-inconcevable surprise: il s'évanouit dans les bras de son triomphe!...
-C'était dans cet instant qu'il aurait dû mourir, le malheureux!
-
-Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient
-envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire
-sur les débris du trône de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres
-termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé
-l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir
-un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de
-baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les
-tapis de la salle du bal.
-
-Les froides imaginations qui n'ont admiré que les solennités dansantes
-de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle
-qu'offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n'était plus un
-terrestre amusement, c'était un enchantement divin, un assemblage
-vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums,
-aux sons d'un céleste concert...
-
-Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds,
-détruisait seul, à mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble
-ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqué, se promenant sans
-parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une
-sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il s'était approché de moi
-avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais évité son contact
-glacial et maussade...; la troisième fois enfin, il m'adressa la parole
-pour me dire:
-
-«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici...; on s'y réjouit même très fort...
-
---Oui, la fête est magnifique, répondis-je en m'éloignant encore de
-lui.»
-
-Le grand homme noir me poursuivit en répétant mes derniers mots, et en
-ajoutant:
-
-«Oui, la fête est délicieuse... Mais penser que le souffle de la brise
-du matin peut enlever tout cela!... car enfin vous l'avez vu à minuit
-déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion et de voluptés, a
-manqué d'être enlevé par un souffle!»
-
-Et il prit, en prononçant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le
-temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l'impression que
-sa remarque venait de produire sur moi.
-
-Au risque d'engager une conversation ennuyeuse avec cet étrange
-personnage, je me hasardai à répondre des choses indifférentes aux
-observations banales qu'il m'avait adressées... Il continua, après
-quelques phrases préliminaires échangées entre nous.
-
-«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de l'Amphitryon?
-
---Je le connais depuis quelque temps.
-
---Oui, quand je dis un des _amis_, c'est une des connaissances que je
-voulais dire; car on m'a même assuré que vous aviez blâmé les fous
-préparatifs de cette fête, qui du reste est d'un luxe inouï, d'un faste
-tout-à-fait royal...
-
---Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée à celui que mes conseils
-pouvaient intéresser.
-
---Vous avez eu raison; mais il n'était et il n'est même plus temps: la
-brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure,
-enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à la place de tant
-d'indicibles joies.»
-
-Mon grand fantôme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il
-eut fini de donner quelques chiquenaudes à son jabot et aux rebords de
-son long gilet de soie, je lui demandai d'où pouvaient naître ses
-inquiétudes sur les effets de _la brise du matin_?
-
-«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre
-beaucoup de temps à nous parler sans bien nous comprendre... Je viens au
-fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous
-l'arrivée du navire de Bordeaux, qui, cette nuit même, est entré en
-rade?
-
---Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce côté-là, j'ignore
-tout-à-fait...
-
---Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore
-dans la ville qui sachent... Éloignons-nous un instant de cette cohue...
-j'ai quelque chose à vous demander... ce que j'ai à vous demander, c'est
-votre parole d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne direz à qui
-que ce soit le secret que je vais vous confier?
-
---Et de quelle nature encore est ce secret?
-
---Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que
-l'on est bien aise de savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde.
-Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole d'honneur?
-
---Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère, je ne vois pas pourquoi,
-au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d'honneur?
-
---Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a plus que deux heures à rester
-sous l'horizon.
-
---Je vous la donne.
-
---Votre parole d'honneur?
-
---Oui, ma parole d'honneur.
-
---Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille
-francs d'effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et
-confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le
-héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu'à six
-heures et demie du matin... Voici l'almanach contenant les heures du
-lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal.
-
---Comment, il se pourrait?
-
---Cela se peut si bien, qu'indépendamment de l'almanach, voici les cent
-dix mille francs d'effets protestés que je suis chargé de faire
-rentrer... Prenez-vous du tabac?... Ah! comme nous le disions il n'y a
-qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent
-quelquefois des choses bien autrement solides qu'un édifice de bois, de
-charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents
-couverts... Et les raz-de-marée, donc!... Voyez ces lourdes embarcations
-asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par
-la brise impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent,
-chavirent... Pst! les voilà réduites en poussière, et l'ouragan emporte
-au loin leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!... Ah! c'est
-vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en usiez pas... La fête est encore
-magnifique!... Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit
-d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes
-transparentes... Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle
-jeunesse!...»
-
-Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller
-savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu'il continua à
-fendre avec l'impassibilité extérieure qui me l'avait déjà fait
-remarquer dans le tumulte du bal.
-
-J'étais à peine remis de l'étonnement que venait de me causer sa
-nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment
-n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul
-moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en
-se dérobant à tous les embarras... «Eh bien, monsieur l'armateur, me
-demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui même, que pensez-vous de
-cela?
-
---Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre
-catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien
-embarrassé de vous dire ce que je pense.
-
---Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde,
-ébloui, étonné, ravi: c'est ce que partout l'on me répète. Convenez que
-vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que
-quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez,
-autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fête.
-
---Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois
-tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre,
-aujourd'hui je vous plains plus que jamais...
-
---Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez
-plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous
-jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez:
-harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne
-aux autres sont cruels... Mais si quelque chose a dû compenser un peu
-mes tribulations, c'est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous
-ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez
-pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les
-témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence qui m'ont été
-prodigués dans cette soirée: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je
-l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver
-ces douces jouissances de société et cet accueil cordial... Pourquoi
-donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du
-reproche?
-
---C'est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour
-vous.
-
---Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas, pour le reste de cette nuit où
-je suis si heureux? Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux coups
-de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout-à-l'heure,
-en voyant tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche déjà à sa
-fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux... Voyons, à
-ma place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui?
-
---Ce que je ferais à votre place, dites-vous?
-
---Oui, ce que vous feriez après le bal?...
-
---J'irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me
-restât à prendre.»
-
-Mon secret avait failli m'échapper en faisant cette réponse à la
-question que venait de m'adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais,
-j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement, en trahissant la
-parole que j'avais donnée au grand homme noir... Je sortis comme un
-écervelé, après avoir prononcé ces derniers mots, et je courus bien loin
-de peur d'être tenté d'en dire plus que je ne devais le faire pour
-rester fidèle à mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant à
-l'inflexibilité de mon opinion à son égard la cause de ma brusque
-disparition, répétait avec complaisance, et en riant aux éclats: «Oh!
-décidément le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, à
-force de me croire insensé! Il a poussé si loin l'austérité de la
-désapprobation, qu'il n'a pas voulu même danser une seule contredanse.
-
---Oh! comme vous le dites, lui répétaient les derniers flatteurs qui
-restaient sur les derniers débris de sa fête, il est fou, votre ancien
-compagnon de voyage; il est incurablement fou.»
-
-En sortant de l'enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai
-dans le vestibule, cinquante à soixante petits nègres déguisés en
-grooms, armés chacun d'une immense lanterne, et attendant, pour les
-reconduire, les dames qui commençaient à dégarnir la salle: c'était le
-demi-cent de négrillons dont le traître voulait faire présent à ses plus
-jolies danseuses. Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses folies...
-Toutes les dames lui renvoyèrent le cadeau, en se moquant de sa
-libéralité, et en rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance de
-ce procédé à la Turcaret.
-
-La sinistre prédiction du mauvais génie dont j'avais reçu la confidence
-au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop
-tôt... A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient
-envahi le domicile du Crésus de la ville... cent protêts étaient déjà
-faits, quand les premières lettres de remercîment arrivèrent dans le
-boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfumé, un homme,
-réveillé en sursaut au sein des plus doux rêves, n'eut que le temps de
-se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et
-se soustraire à la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui
-avaient préparés...
-
-Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant
-sa maison, sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit, je trouvai les volets
-du logis fermés par la main de la justice, et, sur la porte, le grand
-fantôme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il me
-vit:
-
-«Eh bien! le bal était magnifique, la fête délicieuse: notre homme est
-_maron_: il vient de se sauver dans les Mornes.
-
-
-
-
-XIV
-
- Je devins en un mot ce qu'on appelle MARON dans la langue
- classique de ces barbares.
-
- (Page 259.)
-
-Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes;--embarras qui
-succèdent au _maronage_ du Banian.
-
-
-La catastrophe du Banian occupa la colonie pendant trois ou quatre
-jours; le temps de démolir sa salle de bal. J'y pensai pendant une
-semaine, et ensuite je n'y pensai plus du tout. Il y a des grandeurs
-dont la chute n'a pas même le privilége de faire de l'éclat: elle ne
-produit que du ridicule.
-
-J'aurais continué probablement à oublier long-temps mon homme, si
-lui-même n'avait pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, à
-mon souvenir.
-
-Un soir où les coups de tonnerre et les pluies de l'hivernage m'avaient
-forcé de regagner mon logis de meilleure heure que de coutume, je crus
-entendre quelqu'un frapper timidement à ma porte. J'ouvris, et je vis un
-individu affublé d'un costume de nègre endimanché, s'avancer vers moi,
-en me saluant cérémonieusement et avec un air de soumission que l'on
-n'est pas habitué à rencontrer chez les blancs des colonies. Je regardai
-attentivement mon homme, dès que sa tête, respectueusement inclinée, se
-fut enfin relevée vers moi... Je reconnus mon Banian.
-
-«Et d'où venez-vous ainsi? m'écriai-je, en le revoyant fagoté de la
-sorte.
-
---De l'exil! me répondit-il d'une voix mélodramatique.
-
---Et quel motif a pu vous forcer à courir le danger d'être reconnu par
-tous ceux qui vous poursuivent encore?
-
---La misère!
-
---Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien ici: vous tremblez comme la
-feuille...
-
---Oui, je tremble d'indignation!
-
---La pluie vous a traversé: voici du linge et des vêtemens.
-
---Ce n'est pas la pluie... Ce sont les hommes, les orages du coeur...
-Les vêtemens ne garantissent pas de ces orages-là, et le linge blanc ne
-sèche rien... Pouvez-vous m'écouter un instant?
-
---Toute la nuit, si bon vous semble... Mais asseyez-vous, reposez-vous,
-que diable! vous n'êtes pas ici dans la main des huissiers...
-
---Oh! non, non. Vous avez un coeur, vous! un esprit qui conseille, une
-âme qui console... Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux qui
-pleurent, une voix qui crie au fond de l'abîme, et qui n'est point
-entendue des heureux qui dansent au bord, des insensés qui folâtrent sur
-les fleurs du précipice!»
-
-L'exilé pleura, en achevant ces mots: je ne pus calmer son affliction,
-qu'après avoir épuisé toutes les consolations que je pouvais lui
-prodiguer... Il reprit au bout de quelques instans:
-
-«L'histoire de ma proscription sera longue: le ciel n'a pas donné la
-phrase sèche et brève au malheur, et cette proscription a été féconde en
-événemens bizarres qui sollicitent et commandent l'attention la plus
-soutenue... Mais vous m'avez assuré que vous pouviez me consacrer
-jusqu'à la nuit tout entière... Je n'irai pas si loin; je n'abuserai pas
-de cette hospitalité d'attentions délicates... Le temps affreux qu'il
-fait dehors ne réclame pas, d'ailleurs, les heures que vous pourriez
-donner aux folles joies de ce monde, et le démon des élémens s'accorde
-avec le démon de mes idées... Oui, je rends grâces au ciel qui m'envoie
-cette soirée épouvantable, au moment où je vais vous raconter les
-tempêtes de mon existence. C'est le seul bienfait qui, depuis trois
-mois, me soit tombé de la main de Dieu. Je vais commencer, avec votre
-permission; écoutez.»
-
-J'écoutai le récit que me promettait ce dramatique début. Mais avant
-d'entrer dans les détails qu'il avait à me raconter, mon narrateur jugea
-à propos de me demander:
-
-«Me trouvez-vous bien changé?
-
---Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont paru d'abord un peu altérés.
-
---Des traits de fer se seraient altérés à moins... Et maigri? ai-je
-beaucoup maigri?
-
---Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri...
-
---Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bête
-fauve dont j'ai vécu pendant trois mois!... Mais vous trouvez que j'ai
-maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose que de maigrir... vous
-allez tout apprendre.
-
-»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence heurtée, saccadée,
-mêlée de pluie et de beau temps, d'or ciselé et de plomb brut: les
-doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir prise par la main, mon
-existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien
-aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en un seul mot, une robe de soie
-noire, que quelques paillettes ont parsemée, en scintillant, de leurs
-étoiles vives, mais dont le fond est toujours resté noir.
-
---De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me parler, avec votre robe de
-soie noire?
-
---Mais de mon existence; c'est une comparaison dont je me suis servi
-pour rendre plus complète, plus saisissable corps à corps, l'idée que je
-veux vous donner de mes malheurs.
-
---Oh! de grâce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous
-voulez que je comprenne bien ce que vous avez à m'apprendre, et ce que
-vous avez besoin que je sache?»
-
-Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées mon Banian, je m'étais
-aperçu que son langage avait toujours changé comme sa position, et
-s'était travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances
-ou de sa destinée. Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru s'exprimer
-à peu près comme tout le monde, et devenir même simple et lucide dans
-ses discours, à mesure qu'il devenait arrogant dans ses manières. Dans
-l'adversité qui avait précédé et suivi le règne passager de son bonheur,
-je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé dans ses expressions, et
-cherchant à fleurir son jargon sentimental, de façon à se rendre
-tout-à-fait inintelligible. C'était pour prévenir le flux de phrases
-inutiles qu'il se disposait à me débiter sur un ton d'exaltation toute
-romantique, qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos de
-l'interrompre.
-
-Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, il reprit ainsi le
-fil de son récit:
-
-«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez vu, n'eut qu'une face et
-qu'un instant: ce fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la lueur
-fantastique de l'étoile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activité
-me l'avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les
-flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m'aviez fait l'honneur
-d'assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie,
-devaient éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs que j'offrais
-avec tant de libéralité à ces ingrats, que le poignard qu'ils appelaient
-sur ma poitrine brillait dans l'ombre pour m'égorger au sortir de la
-fête, au dénouement de ce drame de fleurs... Je n'ai pas besoin de vous
-rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les
-honnêtes gens, mouillée de vos larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et
-ce sort a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin même, j'ose le
-proclamer. Dès que la nouvelle de ma chute se fut répandue, et avant
-même qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis immondes, que je
-ne soupçonnais pas, se liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la boue
-où ils étaient éclos, les indignes! J'avais eu cent amis dans la
-prospérité; j'eus un million de vampires à se ruer sur ma chair, dès que
-cette chair leur parut taillable à merci et cuite à point. Les lois sont
-si humaines pour la lâcheté et la barbarie, et si cruelles pour la
-probité malheureuse et la splendeur déchue du ciel où elle nageait!...
-La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut
-s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait sans elle; rien, oh non!
-il fallait qu'elle assistât au festin dont mon cadavre était l'appât et
-l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même en grande dame au haut de
-la table... On m'accusa enfin de... Non, ma bouche se refuse, se
-refusera sans cesse au service que mon âme voudrait exiger d'elle pour
-tout vous révéler... On m'accusa de...; enfin je ne puis pas prononcer
-le mot que le démon, dans sa rage, a articulé contre moi dans ma
-misère... La fausse-monnaie est en effet une chose si facile à frapper,
-dans cette colonie, que l'on peut, en vous crachant un titre satanique à
-la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et
-ajouter encore: Je suis content, je t'ai taché pour l'éternité, sans que
-tu puisses laver cette tache, en criant même avec larmes à tes juges:
-Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je
-n'en ai pas. Tes juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un couteau
-et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la
-diviser qu'en quatre parties... Horreur, trois fois horreur! Mes
-cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont dû, j'en suis sûr,
-se dresser perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas vrai?
-
---Non, je ne vois pas encore... Mais continuez pour que nous arrivions
-vite au fait.
-
---Il me fallut fuir: résister, c'eût été me faire briser les os; rester,
-c'eût été donner une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure
-sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois jours après avoir été attaché
-sur cette pointe de rochers déchirans, j'errais tout meurtri; j'étais
-dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux féroces qui habitent les
-forêts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus féroces
-encore que ces animaux affreux... je devins, en un mot, ce que l'on
-appelle _maron_ dans la langue classique de ces barbares... oh! oui,
-_maron_, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue à laquelle on
-l'enchaîne, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses
-muscles pendans sur ses reins... Deux mois je masquai ma honte à tous
-les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux des bois. La terre
-m'avait reçu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence:
-il suffisait... Les fruits que m'offraient les arbres dont je chérissais
-la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui
-m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la nuit me prêtaient encore
-leur dôme de feuillage pour offrir le sommeil à mon corps épuisé,
-harassé, brûlé... J'aurais même été heureux peut-être dans les bras de
-cette vie sauvage, empreinte si fortement d'un parfum de proscription,
-sans un désir inexplicable que j'avais emporté avec moi comme un ver,
-chargé sans doute par l'arrêt du destin de me ronger le coeur pendant le
-jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger
-nuit et jour, soir et matin... J'avais laissé un fils courant, jouant
-peut-être parmi les hommes: c'était le seul amour qui me fût resté de
-l'humanité... La mère de cette chair de ma chair s'était endormie depuis
-peu sur l'oreiller de la mort... Je voulus revoir mon fils, ne pouvant
-revoir la mère et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher
-enfant, comme je vous l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des
-hommes à commettre un crime de plus, en me punissant comme un
-forfaiteur... Mais comment parvenir à satisfaire le désir du père, sans
-risquer la tête du condamné?... C'était la question toute débordante
-d'avenir pour moi et pour le jeune enfant...
-
-»J'avais remarqué que les nègres marons qui s'enfuyaient à mon approche
-et qui redoutaient le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du bois
-et descendaient le soir à la ville pour aller vendre ce bois calciné et
-réduit en charbon-franc... Je les avais vus revenir ensuite dans les
-Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative si innocente, les
-pauvres diables!... Leur exemple m'enhardit: je pouvais comme eux faire
-du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux
-jambes comme eux... mais comme eux je n'étais pas nègre... Malheur sur
-moi! Une idée que repoussa d'abord la fierté que j'avais conservée sous
-mes habits en lambeaux; une idée vint luire, scintillante à mon
-esprit... L'idée frappa de nouveau à la porte du désir qui me rongeait:
-elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans mon âme ouverte à un
-millier d'angoisses paternelles... On parle en Europe de l'aristocratie
-de la peau... Je songeai à acquérir, moi blanc, le privilége abject
-attaché à la couleur de la caste opprimée... J'usurpai en un mot le
-privilége exclusif dont jouissaient les nègres marons, mes compagnons
-d'exil... Je devins nègre!... nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi
-frémir, vous, quand je ne frémis pas moi-même à ce souvenir!
-
---Et par quel miracle devîntes-vous donc nègre?
-
---Par un miracle enfant du malheur, que me révéla l'adversité et que
-m'aurait toujours caché la prospérité... Des jus d'herbes, des acides
-que me fournirent encore les bons arbres qui m'avaient nourri et abrité,
-firent l'affaire; et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres,
-la blancheur importune de ma peau disparut entièrement, et grâce enfin à
-la chevelure laineuse qui de tout temps a couronné mon front d'homme, je
-pus, sans m'exposer à être dévoré par mes persécuteurs, descendre aussi
-à la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chéris
-m'avaient encore procuré, en tombant par nécessité dessous ma main dans
-le feu.
-
---Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin l'embrasser?
-
---Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même pas; je ne vous en parle même
-pas... Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu'il était devenu
-pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement
-parricide... Mort, oui mort, mort comme sa mère... Et non pas comme moi,
-puisque je vis! Ah!
-
---Je conçois votre affliction... Les malheurs que vous avez éprouvés
-sont grands: ils ne sont peut-être pas encore finis; mais si je puis
-vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions.
-
---Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parlé de mes
-malheurs: attendez, je n'en ai déroulé qu'une assez faible partie sous
-vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! oui, vous m'écouterez, car des
-artères d'homme battent dans votre poitrine à vous.
-
-»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir pour me rendre de mon
-refuge à la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait
-une petite case. Dans cette humble case existait une jeune négresse; et
-dans cette jeune négresse un coeur!... Supplicia, Dieu! la plus belle
-des filles de l'ange africain! La jeune négresse vit le pauvre homme
-craintif, souffrant et humilié: elle engagea le pauvre homme à prendre
-quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et
-mangea. Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire
-et pour ne pas manger!...
-
-»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant qui bégaie, déposa son
-histoire dans mon sein débordant d'amertume: elle croyait se confier à
-un nègre comme elle, j'étais si bien barbouillé. J'écoutai son histoire.
-
-»Le commandeur noir d'une habitation assise au pied du morne où j'allais
-enfouir chaque soir mon front trempé de sueur, avait acheté la jeune
-africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la
-compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu'elle
-habitait lui avait été donnée par le nègre commandeur: l'existence
-paisible dont elle jouissait lui avait été assurée par son commandeur:
-l'enfant qu'elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc,
-devait être l'enfant, le sang de son commandeur. Dérision du destin!
-
-»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois,
-Supplicia, tant qu'il me plut à moi, toujours en l'absence de son
-commandeur. Sous cette peau factice dont j'avais emprunté la fatale
-couleur, j'avais conservé l'astucieuse éloquence de l'homme blanc.
-J'intéressai à mon sort la candeur de la confiante Supplicia... «Nègre
-maron, me disait-elle, prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton
-malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus pitié ni d'elle, ni de son
-époux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la résistance de
-l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en
-voyant le nègre commandeur ou moi le nègre maron: Celui-ci ou celui-là
-est le père de mon enfant?
-
-»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, amant adultère, dans les
-halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de
-son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune négresse
-l'espoir si doux de sa prochaine paternité; si comme moi vous aviez pu
-surtout lire sur les traits de l'épouse coupable, le mal dissimulé que
-lui causaient ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que vous eussiez
-dit, comme je me le disais à moi-même: Mort, mille fois mort et
-damnation à l'amant adultère...
-
-»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu être soupçonné par l'époux de
-Supplicia. Le mystère le plus profond avait favorisé la passion la plus
-féroce... Le bon commandeur dont la joie naïve et pure augmentait à
-mesure que la grossesse de l'élue de son coeur approchait de son terme,
-le bon commandeur mettait toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à
-préparer la blanche layette de l'enfant promis à sa prière. Il pleurait
-d'ivresse au nom qu'il donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, à
-cette couronne vivante de son amour paternel.
-
-»Il vint cet enfant si long-temps désiré par l'innocence, si long-temps
-redouté par moi si criminel... Il devait porter avec orgueil, sur son
-front d'ébène, la couleur non équivoque de l'auteur de ses petits
-jours... Le commandeur ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un
-rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il avait demandé au ciel
-dans ses songes de nuits d'amour!
-
-»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise de Supplicia... Dans les
-deux cas à ses yeux, c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher:
-moi nègre pour elle, le commandeur nègre aussi pour elle: la différence
-des traits aurait pu seule faire soupçonner, mais sans certitude
-accablante, la vraisemblance de la paternité... mais la différence des
-couleurs, comment l'expliquer? Juste Dieu!...
-
-»Supplicia fut anéantie, confondue... Le commandeur repoussa loin de lui
-et la mère qu'avait souillée le contact d'un homme blanc, et l'enfant
-maculé de sa teinte originaire... Le malheureux nègre devint la fable,
-la risée des plus vils esclaves qui étaient bien aises de punir en lui
-la confiance vertueuse avec laquelle il avait tressé le berceau, préparé
-la blanche layette du petit noir qu'il croyait avoir...
-
-«Supplicia, esclave du bon nègre qu'elle avait trompé, fut vendue à la
-ville par le commandeur redevenu son maître à elle; mon enfant fut aussi
-vendu avec sa mère, attaché au sein flétri de sa mère... Je ne revis
-plus ni l'un ni l'autre. La solitude m'était devenue pénible dans les
-premiers mois de mon exil sauvage: elle me devint nécessaire après le
-dernier de mes malheurs. Un mois encore je remplis les bois de mes
-plaintes et de mes gémissemens, et j'aurais succombé, je crois, à tant
-de douleurs, si un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore quel
-nom donner à ce diable de hasard, ne m'avait pas fait retrouver et
-l'enfant et la mère.
-
-»Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonnée par le Gouverneur, aux
-chasseurs de montagne, pour inquiéter le grand nombre de nègres marons
-qui s'étaient réfugiés dans le morne que j'habitais... Les cris barbares
-et les coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, me
-réveillèrent le matin sous l'arbre à l'abri duquel j'étais accoutumé à
-demander à la nuit quelques restes éparpillés de sommeil... L'épouvante
-me fit fuir, et j'étais tellement troublé que je me dirigeai, en
-courant, du côté de la demeure des hommes. Une habitation se présenta
-sur ma route, et près de cette habitation une négresse portant un
-enfant, m'aperçut. Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai la tête
-vers elle: c'était Supplicia et mon fils... La nature fut plus forte que
-la peur, plus forte que l'amour de ma propre conservation... J'oubliai
-le tonnerre qui grondait sur ma tête, et ma lèvre frémissante alla se
-coller sur le front de mon fils!...
-
-»Le mystère jusqu'alors impénétrable, le mystère de la couleur réelle de
-ma race et de mon origine naturelle, cessa pour Supplicia... Dans le
-mois de vie errante qui avait suivi ma fuite de la petite case du
-commandeur, j'avais négligé de me barbouiller le corps de ce liquide
-ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable incognito et ma
-criminelle séduction. La pluie délavante des mornes, le soleil
-torréfiant de la cime des montagnes, la rosée des nuits et l'haleine
-délétère des vents, avaient rendu à quelques parties de mon épiderme sa
-nuance primitive... Supplicia, en attachant avec attention, avec
-surprise, avec amour même encore, ses regards pénétrans sur moi, devina
-le stratagème qu'il n'était plus temps, qu'il serait devenu inutile de
-lui cacher... L'homme blanc, enfin, s'avoua à la négresse, à la brune
-négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre dont le soleil ait pu
-éclairer encore la jeune face.
-
---Et qu'êtes-vous devenu après avoir retrouvé Supplicia et votre fils?
-
---Supplicia, toujours la même, m'a caché à tous les yeux... Ces vêtemens
-simples, mais propres, ce déguisement modeste, mais sûr, sous lequel je
-me suis hasardé à me présenter à vous, c'est encore elle qui me l'a
-trouvé... J'ai appris que vous veniez d'arriver à Saint-Pierre... J'ai
-chargé Supplicia de s'informer de vous, de votre demeure, de l'heure à
-laquelle, protégé par l'ombre du soir, je pourrais venir vous parler, et
-c'est à Supplicia que je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous serez
-encore mon ange sauveur.
-
---Votre ange sauveur! sans doute je ne demande pas mieux que de vous
-obliger et de vous être utile; mais je ne vois pas de quelle manière
-nous pourrions nous y prendre pour...
-
---Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous que je tiens à être sauvé,
-et vous êtes le seul homme à qui je puisse faire l'honneur de réclamer
-un service; car je croirais trop humilier le juste orgueil que l'on doit
-conserver dans l'infortune, en m'adressant dans ma misère, à l'un de ces
-misérables qui m'ont réduit à l'état dans lequel vous me voyez plongé.
-
---Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure volonté du monde, le cas
-est encore embarrassant! d'abord il est impossible que vous vous
-exposiez à rester long-temps à la ville, votre présence ne pourrait
-tarder à y être découverte...
-
---Rester à la ville: j'aimerais cent fois mieux me jeter à l'eau: l'onde
-qui noie et qui ensevelit, est encore plus hospitalière que la tourbe
-insensée qui flétrit le coeur d'un mot ou qui le transperce d'un
-sarcasme.
-
---Ensuite vous ne pouvez guère espérer, même en gagnant du temps, de
-pouvoir vous montrer un jour sans danger aux créanciers qui vous
-poursuivront jusqu'à ce que vous les satisfaisiez.
-
---Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais de l'or plein tout
-l'univers, et que je les verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient
-les infâmes, ils mourraient tous, c'est moi qui vous en donne ma parole
-de proscrit, et la parole d'un proscrit est sainte et sacrée...
-
---Et comment donc faire? Tâchez de votre côté de trouver un parti que
-nous puissions adopter...
-
---Oh! c'est vous qui en trouverez un: à vous en reviendra la gloire. Je
-vous en supplie, cherchez, cherchez bien... La bienfaisance est
-ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la voix du malheur demande,
-quand la larme suppliante du persécuté inonde ses mains: Oh! oui, vous
-trouverez. Mais si ce n'était pas encore assez pour votre noble coeur,
-d'un père qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis bien sûr que
-vous ne pourriez pas résister à la vue de l'enfant pour qui il implore
-et de la mère infortunée qui vient aussi crier grâce et merci pour
-l'enfant, grâce et merci pour le père et pour la femme qui a porté
-l'enfant dans son sein!...»
-
-Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, fait un pas vers la
-porte qui s'ouvre sous sa main agitée, et saisissant par le bras une
-négresse qui tenait un jeune enfant sur sa hanche, il s'écrie: «Tenez,
-les voilà les êtres pour qui j'implore votre humanité: Supplicia, tombez
-avec mon fils aux genoux de notre libérateur...»
-
-Je n'eus que le temps de prévenir le mouvement que se disposait à faire
-la négresse pour obéir à l'ordre de son amant, beaucoup plus sans doute
-que pour m'attendrir en prenant une posture suppliante dont elle ne
-paraissait pas trop bien deviner encore le motif... Je fus obligé de me
-donner toutes les peines du monde et d'employer presque l'autorité que
-me donnait ma position à l'égard de mon protégé, pour lui faire renoncer
-à l'envie qu'il avait de faire tomber Supplicia à mes pieds...
-
-Mon homme ayant pris probablement les observations que je venais de lui
-faire sur la difficulté de sa position, pour un indice du peu de bonne
-volonté que je pouvais avoir de l'obliger, avait jugé à propos de faire
-jouer les grands moyens pour vaincre mon indifférence supposée à son
-égard, et comme, selon toute apparence, en entrant chez moi il avait eu
-le soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire au besoin l'effet
-théâtral sur lequel il avait fondé peut-être le dernier espoir de sa
-démarche, il venait d'employer sa ressource extrême, de jeter son ancre
-de miséricorde.
-
-Le coup de théâtre ne réussit au reste que fort imparfaitement, soit
-qu'il eût été mal préparé, soit que Supplicia ne fût pas assez bien
-pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage dont elle avait été
-chargée... Cette pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré et
-d'élever vers moi un regard suppliant en se prosternant à mes pieds,
-comme l'aurait voulu Baniani, se mit tout bonnement à me saluer avec
-assez de gaieté en entrant dans ma chambre, et à me dire avec cet accent
-dolent et ce ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes négresses:
-
-«_Bon soué, moushé! Comment ça ous qu'allé, maître?_»
-
-(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, comment vous portez-vous,
-maître?...)
-
-Le Banian dissimula fort adroitement le dépit que devait lui causer
-l'air d'insouciance de sa négresse... Il parut même promener sur elle et
-sur son petit mulâtre, des regards à la fois attendris et affligés...
-
-Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus occupée des objets nouveaux
-qu'elle voyait dans l'appartement que de la cause qui avait amené son
-amant chez moi, elle n'eut rien de plus pressé, après m'avoir salué, que
-de faire le tour de la chambre en élevant son enfant sur ses bras pour
-lui montrer les _petits mondes_ (les figures) qu'elle remarquait sur
-deux ou trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie...
-
-Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait pas au reste trompé dans
-le tableau presque séduisant qu'il m'avait fait des charmes de sa
-conquête. Supplicia était une des plus jolies négresses que l'on puisse
-voir, et s'il m'avait paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une
-esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à mon Banian la
-tendresse qu'il me disait éprouver pour la mère de son fils.
-
-Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel je contemplais
-l'insouciance ingénue de Supplicia et les innocens cris de joie que
-jetait son enfant dans le moment même où le sort du père pouvait
-inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de
-cet instant pour redoubler de sollicitations...
-
-«Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes persécuteurs, me
-répétait-il: c'est toute une famille qui a mis ses destinées sous la
-sauve-garde de votre humanité. Songez aux trois heureux que vous pouvez
-faire, et rassurez le coeur d'un père, car il a besoin d'être rassuré
-son coeur!
-
---Écoutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de réflexion: il faut
-que vous quittiez la colonie: c'est là une des nécessités de votre
-position.
-
---Je ne demande pas mieux.
-
---Mais que vous la quittiez seul, si c'est possible...
-
---C'est toujours ce que j'ai pensé.
-
---Je dis si c'est possible; car aujourd'hui vous savez combien il est
-difficile de sortir du pays en bravant la sévérité des arrêts du
-gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l'autorité et des
-créanciers intéressés à se saisir de la personne de leurs débiteurs.
-
---Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y a long-temps que
-j'aurais été chercher ailleurs un refuge contre l'avidité carnivore de
-mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, vous, car les
-ressources de votre imagination égalent la générosité de votre coeur...
-Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chère
-Supplicia... Vous l'aurez sauvée aussi, elle et son enfant ne partiront
-pas.
-
---Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils...
-
---C'est bien comme cela que je l'entends: je partirai seul pour plus de
-prudence et de facilité.
-
---Et comment alors pensez-vous que j'aurais sauvé Supplicia et son
-enfant en vous offrant les moyens d'échapper à vos créanciers? Je
-conçois bien l'intérêt que vous avez à partir au plus vite d'ici; mais
-je ne m'explique pas aussi bien le désir que peut avoir votre négresse à
-se séparer de vous?
-
---Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez toute la famille en me
-facilitant les moyens de partir seul, j'ai voulu exprimer la
-satisfaction morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle me saurait
-hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son
-fils, j'ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-même, la
-sauver moralement enfin en même temps que moi. Vous entendez bien,
-n'est-ce pas?
-
---Oui, j'entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tôt
-possible vous d'abord... J'y songerai du reste... Mais comme il est déjà
-tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure qu'il est il me serait
-impossible de voir les gens à qui probablement il me faudra parler pour
-trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, allons nous reposer
-jusqu'à demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre
-négresse et son fils, car je serais bien embarrassé de vous trouver un
-lit dans la maison sans risquer d'éveiller quelques dangereux soupçons.
-Il y a au surplus un canapé et des nattes ici: cela vous suffira pour
-une nuit... Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque chose que nous
-puissions entreprendre pour votre évasion. Moi, de mon côté, je vais
-chercher dans ma tête le meilleur moyen que mon imagination m'offrira
-pour vous tirer d'embarras... Reposez-vous en attendant; ici, vous le
-savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de toute violence, si ce
-n'est à l'abri de toute indiscrétion au milieu des bavardes de
-mulâtresses que vous avez dû rencontrer en entrant, sur le seuil de la
-porte.
-
---Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne en venant chez vous; et
-c'est là encore un présage que j'ai accepté comme un gage de succès!
-
---Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le désire de tout mon
-coeur... Bonsoir!...
-
---Ah! ce coeur est si bon qu'il ne désire jamais que le soulagement de
-l'infortune, et le ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il
-souhaite.
-
---C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia!
-
---Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne nuit ba ous.
-
---Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas.
-Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai dans l'idée
-que cela portera bonheur à mon fils.»
-
-Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui dormait déjà. Supplicia, en
-me présentant le front de son marmot pour me le donner à baiser, ne put
-s'empêcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus
-blanches entre ses lèvres de jais... Le Banian dissimula encore le dépit
-que devait lui causer l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse.
-
-Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre dans des dispositions
-d'humeurs aussi différentes, et j'allai me coucher.
-
-
-
-
-XV
-
- D'où est-il venu? où était-il caché? par où a-t-il passé?
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- (Page 295.)
-
-Le capitaine Invisible;--un camarade de lycée;--une évasion.
-
-
-Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour réfléchir, tout seul,
-au moyen le plus prompt et le plus sûr de faire partir mon homme de la
-colonie: c'était là le meilleur parti que j'eusse à prendre dans son
-intérêt et pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on
-visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l'île,
-rendait l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine,
-aucun patron n'aurait voulu, j'en étais bien sûr, engager la
-responsabilité qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre le
-service d'embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l'espèce de mon
-Banian. Le jeter du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, aurait
-été peut-être une tentative praticable; mais quels reproches n'eût-on
-pas été en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion si naturelle
-à mon protégé, m'avait exposé quelque jour à la dangereuse révélation du
-mystère de son évasion! Diable d'homme, me disais-je, en me promenant
-tout préoccupé sur les quais du port: il faut justement qu'il soit venu
-à moi pour m'embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que
-j'ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas!
-
-Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m'arracher à mes
-méditations sur les embarras de ma position et la facilité de mon
-caractère trop obligeant.
-
-Ce coup de canon venait d'être tiré par un corsaire Buenos-Ayrien qui,
-depuis quelques jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi,
-sur rade. Il rappelait son équipage à bord depuis quarante-huit heures,
-pour rallier tout son monde afin d'appareiller le lendemain ou le
-surlendemain pour aller on ne savait encore où.
-
-Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec les autres curieux de l'île,
-était un grand brick de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné,
-épinglé comme un bâtiment de l'État, et commandé, disait-on, par un
-jeune et vaillant marin français, que l'on ne désignait que sous la
-dénomination assez étrange du _capitaine Invisible_. Le nom du navire
-lui-même n'était guère moins singulier que celui de son commandant: il
-s'appelait _l'Oiseau-de-Nuit_!
-
-Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des idées que venait de
-faire jaillir dans ma tête la lueur du coup de canon de partance, si le
-_capitaine Invisible_ consentait à recevoir à son bord un bandit de
-plus, il me rendrait là un bien bon service! Il lui serait si facile, à
-lui, d'enlever sans inconvénient de la colonie, l'homme que je me suis
-mis sur les bras, qu'il ne demanderait peut-être pas mieux que de se
-charger de la corvée, moyennant une honnête rétribution... Allons de ce
-pas même trouver le _capitaine Invisible_, et nous verrons ce qu'il nous
-dira.
-
-Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du
-capitaine. Son nom avait déjà acquis une telle popularité dans la ville
-depuis les quelques jours de son arrivée, que les nègres avaient fait
-une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connaître probablement
-beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. Il ne me fut donc pas
-très difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine.
-
-_L'Invisible_ était descendu dans une des plus jolies maisons de la
-place de Mouillage, maison qu'il avait louée pour lui seul pendant le
-temps de sa relâche à Saint-Pierre.
-
-A la porte du logis qui m'avait été montré du bout du doigt, je vis deux
-très beaux chevaux de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, et
-que tenait roide par la bride, un petit nègre fort gentil, vêtu en
-jockey anglais.
-
-Un homme à la taille élancée, au maintien élégant et en costume de
-cavalier fashionable, s'était montré de loin à moi, la cravache à la
-main; et après avoir jeté un coup d'oeil de maître sur les coursiers,
-était rentré dans la maison avant que je fusse assez près de lui pour
-bien voir sa figure.
-
-Je demandai le _capitaine Invisible_ à une grande fille de couleur,
-placée debout sur le seuil de la porte...
-
-«Le voilà qui va partir pour la promenade, me répondit la grande fille.
-
---Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du fond de l'allée, une voix
-dont la vibration produisit sur moi l'effet le plus extraordinaire.
-
---C'est un monsieur qui désire parler à M. le capitaine, dit la jeune
-habituée du logis.
-
---J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer dans le salon.»
-
-J'entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me fît la
-faveur de m'entendre, car c'était lui qui venait de parler. Le temps qui
-s'écoula avant son arrivée me permit, au reste, d'examiner un peu
-l'appartement dans lequel je me trouvais pour la première fois. Des
-persiennes chinoises descendant sur quatre larges fenêtres empêchaient
-le soleil de pénétrer entre leurs réseaux, en laissant la brise du matin
-seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles dessins de fleurs.
-Deux ottomanes de crin, des fauteuils de très bon goût, des glaces et un
-piano à queue, complétaient l'ameublement élégant de cette salle
-d'attente.
-
-Quand le capitaine parut à mes yeux, je le reconnus, malgré
-l'incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans
-l'appartement, pour l'homme que j'avais aperçu de loin, jetant un
-coup-d'oeil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en
-s'excusant, en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait de bonne
-compagnie, de m'avoir fait attendre si long-temps. «Donnez-vous donc la
-peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de
-l'objet qui me procure l'avantage de vous recevoir... Mérilla! Mérilla!
-
---Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit en se présentant encore la
-belle et grande fille.
-
---Faites lever un peu ces persiennes du côté du jardin, là, du côté où
-le soleil ne donne pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit salon.
-Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout disposé à vous entendre
-et à vous... Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant tout-à-coup
-_l'Invisible_, dès que l'élévation des persiennes lui eut permis de voir
-mes traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le plaisir de nous
-connaître?
-
---Mais effectivement, il me semble!... m'écriai-je à mon tour, en
-examinant de plus près la figure de mon interlocuteur.
-
---Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade de classes et de
-fredaines. Le coeur ne se trompe jamais dans ces sortes de
-reconnaissances-là: c'est toi... embrassons-nous provisoirement...
-
---Comment, il serait possible que ce fût... Mais oui! c'est bien toi,
-mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.»
-
-A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu'elle
-entraîna, arrivèrent les épanchemens de l'amitié, les questions et les
-confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c'était le nom qu'il
-portait au lycée, me demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique.
-Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou
-quinze ans, nous nous étions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce
-fut à lui de parler, et je me disposai à l'écouter avec d'autant plus de
-plaisir, que je m'attendais au récit de quelques-unes de ces bonnes
-aventures dont une existence comme la sienne avait dû être semée. Mais
-avant de satisfaire ma curiosité, mon ami jugea à propos de donner
-quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!...
-Mérilla parut.
-
-«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez en conséquence... Dites
-à mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n'irai pas
-à la promenade aujourd'hui; n'oubliez pas aussi que, pour le moment, je
-n'y suis pour personne.»
-
-La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu'il avait un
-instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi
-au commencement de son histoire:
-
-«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un bon élève, assez soumis,
-passablement exact, mais d'un caractère un peu fantasque, plus enclin
-aux amusemens et aux plaisirs périlleux, qu'aux jeux paisibles et aux
-récréations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire;
-et moi, pour ne pas trop contrarier le goût de ma chère famille, et pour
-en faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage du métier,
-presque toujours si pénible pour les autres, ne fut pas très rude pour
-moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne volonté dans un noviciat qui
-satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en
-course déjà comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine
-de corsaire, à vingt-et-un ans.
-
-»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là: mais le goût que,
-même dans l'exercice de ma rude passion, j'ai toujours eu pour un
-certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccupé... La
-marine marchande m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir
-tranquillement, mais quand on a tâté de la course, les voyages à la papa
-sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais
-parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout exprès recommencer la
-guerre pour moi, afin de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me
-convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait pas, dans quelque coin
-du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et
-j'appris bientôt que les colonies espagnoles insurgées, livraient encore
-quelques escarmouches sur l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient
-rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne métropole.
-
-»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain et fidèle, ou Espagnol
-colonial et révolté. J'avais le choix. Mais la révolte m'alla mieux que
-la fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le corps déjà organisé
-de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-être fallu des
-titres ou des protections. Chez les colons insurgés, il y avait une
-marine à former, et l'on est moins difficile sur le choix, quand on
-manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire à
-personne, sans même, je crois, en informer la nation dont il m'avait
-pris fantaisie de devenir le sujet et le très humble serviteur.
-
-»Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou
-plutôt qui me portait elle-même en arrivant dans la Plata, était assez
-propre à me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans
-autre forme de procès.
-
-»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, avec une goëlette de
-quatorze canons, que j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant
-dans l'opération qui m'était venue dans l'idée, tous ceux de mes amis
-qui avaient de l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros
-intérêts.
-
-»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes espérances et de celles des
-actionnaires qui m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai fait
-la guerre aux Espagnols, et peut-être bien même, par erreur, à quelques
-autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais
-presque dire que depuis trois ans enfin, j'ai navigué en bas de soie et
-en pantoufles, car la mer n'a encore été couverte pour moi que de
-fleurs, de parfums et d'or. La terre au reste, avec ses délices, ne m'a
-jamais endormi sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, par un
-accord heureux, mes goûts pour le luxe et les plaisirs recherchés, avec
-l'activité et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui, comme tu
-le vois, je commande le plus beau corsaire de la république, et je
-pourrais même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, résumée dans mon
-seul navire. Je fais ce que je veux; je m'arrête où je me trouve bien;
-je pars quand bon me semble pour aller où il me plaît, et avec cela, ma
-foi, j'ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et
-de vivre content.
-
---Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir dû être si
-aventureuse, s'est bornée à ces événemens si simples et si naturels?
-
---Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce
-que l'on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans
-se donner la peine de les éplucher de leurs vêtemens... Mais tiens, tu
-viens de m'appeler là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais
-croire le plaisir que tu m'as fait! Il y a si long-temps que ce nom si
-rempli de tant de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à mes
-oreilles!
-
---Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que sous la dénomination du
-_capitaine Invisible_. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes
-sur ce chapitre, la signification énigmatique attachée à ce nom
-singulier?
-
---Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C'est un conte populaire, une
-superstition même que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais
-venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose,
-n'est-ce pas?
-
---Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t'avouerai
-sans détour que je serais bien aise d'apprendre pour quelle raison on
-t'a surnommé _l'Invisible_.
-
---Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier à tout le monde, et personne
-ne m'a cru; on a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui tendait à me
-faire passer pour un être extraordinaire, qu'à une farce qui expliquait
-tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes!
-est-ce donc imbécile, les hommes!... N'est-il pas vrai? Mais ton
-affaire, voyons un peu?
-
---Après la confidence que j'attends de ton amitié, tiens, je suis
-peut-être en ce moment aussi imbécile que les autres, et plus indiscret
-encore sans doute; mais j'attends...
-
---Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centième fois! Tu
-vas voir combien est vulgaire l'origine des plus beaux surnoms en
-général, et de celui de ton ami en particulier.
-
-»Imagine-toi que, commandant un corsaire mouillé aux îles
-Sainte-Catherine, je me trouvais à terre au moment où tout annonçait un
-coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l'apparence soudaine
-du mauvais temps m'engagea à retourner tout de suite à mon bord, et que
-je ne rencontrais personne, pas même un nègre sur le rivage pour m'y
-conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misérable rafiau
-que je détachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d'une
-demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins à
-me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient à bord
-en prenant les dispositions nécessaires contre la tempête qui se
-préparait, les avait empêchés d'entendre le clapotement de mon rafiau et
-de remarquer mon arrivée. Je profitai de ce moment de confusion pour
-grimper par l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup de pied mon
-rafiau en dérive, et une fois sur le pont en descendant, d'un autre coup
-de pied, tranquillement dans ma chambre.
-
-»La tempête se déclare et devient si furieuse, que mon corsaire est
-enlevé au large par l'ouragan, qui vient de casser ses câbles. Le second
-du navire, chargé de la responsabilité des événemens en mon absence, se
-lamentait de me savoir à terre.
-
-»Si encore, dans notre malheur, le capitaine était là, disait-il, eh
-bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous
-perdre.--Oui, répétaient tous mes matelots rassemblés sur le pont, si le
-capitaine, au moins, était avec nous!... Ah! pourquoi n'y est-il pas,
-lui!...--Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en sortant de ma chambre, où
-je m'étais tenu caché, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la
-nuit et de la tourmente, c'est moi que vous demandez; mais ne suis-je
-donc pas avec vous?
-
-»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante et dans un pareil moment,
-produisirent sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. Il
-semblait que je fusse descendu des nues enflammées, au milieu d'eux,
-pour les secourir dans la tempête... D'où est-il venu? Où était-il? par
-où est-il passé? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie
-d'abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur
-superstitieuse. Mon second, tout ébahi, osait à peine en croire ses
-yeux; mes officiers ne m'approchaient presque plus que comme un miracle.
-Je donnai pendant l'ouragan les ordres nécessaires; ma manoeuvre
-réussit, le navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de deux mois de
-croisière, je revins à Buenos-Ayres, chargé d'un peu de butin espagnol,
-tout mon équipage s'empressa de proclamer mon invisibilité, fondée sur
-mon apparition subite à bord pendant le coup de vent de
-Sainte-Catherine. De là, les contes, fables et romans que le _siècle_,
-que les _contemporains_ ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein!
-quand je te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête les hommes?
-
-»L'envie de m'amuser un peu de la surprise de mes gens, m'engagea à leur
-cacher quelque temps le mystère de mon arrivée à bord. Mais eux
-s'avisèrent de prendre la plaisanterie au sérieux, et quand je voulus
-leur expliquer mon prodige, il n'était plus temps. La crédulité s'était
-emparée de l'aventure pour lui faire peut-être courir un jour les quatre
-parties du globe.
-
-»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l'autre; et le hasard
-se chargea d'ajouter encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait
-fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit,
-étant en cape sur un autre bâtiment, avec un temps épouvantable, un coup
-de mer tombe à bord, balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages et
-m'enlève, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se
-noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de
-me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du
-gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont, où le
-coup de mer venait de jeter le désordre... Tout autre, peut-être, se
-serait empressé de répondre: _me voilà!_ aux cris de l'équipage qui
-hurlait: _le capitaine est à l'eau, sauvons le capitaine!_ Plus calme,
-plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre, à pas de
-loup, dans ma chambre, de me coucher et de m'endormir, pendant que mon
-second faisait mettre à la mer une embarcation, qui manqua de se perdre,
-en me cherchant au milieu des lames furieuses.
-
-»Le lendemain matin, au moment où tous mes officiers et mes matelots
-encore consternés réparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit,
-je monte, j'apparais frais et reposé sur mon gaillard d'arrière, pour
-demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres
-souverains.
-
-»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, produit plus d'effet
-aux yeux ébahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient
-mis volontiers mes habits en pièces pour en faire des reliques, si
-j'avais été d'humeur à me laisser traiter comme un saint... Oh! dès
-lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte
-que j'avais passé avec le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être
-surnaturel, une espèce de démon des eaux, un bienheureux, ou un damné,
-que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux
-attribuer mes deux aventures à un miracle, et ton ami de collége est
-devenu, en dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, le _Capitaine
-Invisible_, prêt à te servir en toute occasion, s'il en était capable.
-
-»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l'acharnement
-stupide que l'on a mis à faire de moi un être mystérieux, un personnage
-cabalistique. Les contes absurdes dont j'ai été l'objet m'ont rendu au
-moins ce service, que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent presque
-à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou du ciel. Tu ne saurais
-t'imaginer même le respect fanatique avec lequel ils m'approchent,
-parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien
-t'assurer qu'aucun capitaine n'a jamais navigué avec plus d'agrément et
-d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui s'embarquera avec moi; à
-la mer, c'est à qui m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais
-sauter tout mon monde dans une fournaise; d'un coup d'oeil, j'enverrais
-mes cent cinquante drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts,
-persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu qu'ils trouvent le moyen
-de me contenter, il n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage à
-redouter, et que je suis toujours là pour parer à tous les événemens de
-ce bas-monde... Mais c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries...
-Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t'amenait vers
-moi. Parle, est-ce de l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là.
-Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à te plaindre? Parle
-encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c'est
-moi en personne, et non mon secrétaire qui y sera, et trop heureux
-encore de pouvoir être agréable en quelque chose à l'un de mes plus
-chers camarades d'enfance.»
-
-L'accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de
-lycée, me parut, ma foi, d'assez bon augure pour le service que j'avais
-à lui demander, et j'entrai de suite en matière avec _l'Invisible_, en
-le priant de prendre à son bord le Banian dont je voulais me défaire.
-Mais afin d'intéresser plus sûrement, en faveur de mon protégé, le
-commandant de _l'Oiseau-de-Nuit_, je jugeai à propos de donner quelques
-petits détails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que
-ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse
-jusqu'à lui raconter en peu de mots, l'exil du Banian dans les bois, et
-l'histoire de ses amours avec la négresse Supplicia. Tout ce que je
-savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n'était guère avec un
-homme comme _l'Invisible_, que les petits ménagemens et les pudiques
-réticences pouvaient être de saison. Il avait dû voir des choses si
-extraordinaires et des individus de tant de façons dans le cours de son
-existence de marin!...
-
-Après m'avoir écouté avec attention, et je pourrais même dire avec une
-bienveillance marquée, pendant près d'une demi-heure, il me demanda:
-
-«Que sait faire monsieur ton favori?
-
---Mais, mon cher camarade, pour ne pas m'exposer à trop le flatter ni à
-te tromper, je t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire grand'
-chose. Peut-être bien cependant pourrait-il hasarder un peu de
-cuisine...
-
---Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major même ne font de cuisine.
-Ils la trouvent toute faite à bord des navires dont je m'empare. C'est
-plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande salée
-tant qu'ils en veulent, à la bonne heure; mais une nourriture
-recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à l'abordage d'un bâtiment
-où ils sentent seulement la fumée d'une chaudière, il faut voir
-l'héroïque ardeur et la voracité de ces lurons-là... Ce sont des lions
-que j'affame pour les jeux du cirque.
-
---Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m'embarrasser
-sur le compte du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste, pourvu
-que tu le prennes pour l'éloigner d'ici seulement et sans lui trouver
-d'emploi à ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d'avoir
-obtenu cette faveur de ton amitié.
-
---Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il me faut autre chose à moi.
-Il suffit que tu m'aies recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne à
-faire mieux que de le prendre ici pour le jeter là-bas, comme une mannée
-de lest... Dis-moi un peu... a-t-il quelques vices essentiels? lui
-connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple?
-
---Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle même pas
-l'avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre à la bouche.
-
---A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais... c'est la règle.
-Mais est-ce bien un de ces hommes que l'on peut appeler _carrés_, ayant
-bon pied, bon oeil, belle mine et fort échantillon?
-
---Sous ce rapport je suis certain qu'il te conviendra. C'est ce qu'on
-peut nommer même un fort beau garçon.
-
---Oh! sans doute, d'après toutes les folies que tu m'as racontées de
-lui, il n'en peut guère être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis
-garçons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi,
-encore, mon ami, crois-tu qu'il soit en état de nettoyer passablement
-une batterie de fusil?
-
---Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine,
-quelque mauvais cuisinier qu'il soit ou qu'il ait été.
-
---Je m'informe de cela, vois-tu, parce que j'ai un projet qui pourrait
-s'accorder avec le bien que je veux déjà à ton jeune homme. Forcé de me
-débarrasser à la mer, dans ma dernière traversée, d'un capitaine d'armes
-incapable et mutin, la place vacante qu'a laissée cet infortuné, en
-payant son tribut à l'inexorable discipline du bord, me permettrait de
-faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup
-d'intelligence; et si ta créature pouvait seulement... Mais au fait, je
-me trouve bien bon de t'accabler ainsi de questions, pour ne te rendre,
-au bout du compte, qu'un aussi léger service, et quand surtout je puis
-faire d'un mot cent fois plus que ce qu'un ami me demande!...
-Écoute-moi: va me chercher ton homme; amène-le ici toi-même, entends-tu,
-pour qu'il ne soit pas exposé à être saisi en route, comme un paquet de
-contrebande. Ta demeure, m'as-tu dit, n'est pas éloignée de la mienne.
-Va, cours et reviens, je t'attends. Mille pardons de la peine que je te
-donne pour une pareille bagatelle.»
-
-Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir
-vers ma demeure et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions
-du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu
-pendant le déjeûner et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter chez lui.
-Le temps qui s'était écoulé entre les momens où j'avais trouvé moyen de
-lui parler de mon affaire, avait été employé en petites causeries sur
-nos fredaines de collége, sur mille délicieuses petites aventures qui ne
-sont jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous apparaissent à travers
-le prisme enchanteur de nos souvenirs... Les deux repas servis depuis le
-matin m'avaient semblé exquis, et la conversation de _l'Invisible_ avait
-fini par me captiver de manière à me faire paraître la journée tellement
-courte, piquante et variée, que je me trouvai tout étonné, en sortant de
-la maison, d'entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant
-mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favorisé par les ombres de
-la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu'au logis
-où sa nouvelle destinée va se régler entre le capitaine et moi!...
-Pauvre garçon qui n'aura échappé aux calamités de son maronage dans les
-Mornes, que pour tomber inopinément à bord d'un corsaire, et peut-être
-même à bord d'un forban!
-
-Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune
-négresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corvée devint
-pénible! Que de larmes, de cris et de sanglots j'eus à étouffer ou à
-subir pour l'entraîner si loin de ces objets si chers à son coeur
-déchiré!... Jamais encore le malheureux ne m'avait autant ému... A bord
-du capitaine Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil et
-d'exaltation pour qu'il méritât d'être plaint. En arrivant à la
-Guadeloupe, je l'avais vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir et
-assez heureux de ses espérances pour n'avoir pas encore besoin de pitié.
-Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de
-l'aplomb et même avoir acquis un certain degré d'insolence. Quelques
-mois après son état passager de splendeur et de folie, je n'avais eu à
-plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s'étaient
-détournés de lui avec plus de dégoût encore que de colère. A son retour
-inattendu des Mornes, où pendant si long-temps il avait si cruellement
-expié ses désordres et son bonheur d'un jour, je n'avais encore vu en
-lui qu'un être plutôt souffrant des maux de la vie physique que des
-émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais, ma foi, au moment de se
-séparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les
-signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre
-conjugal, et je me sentis alors réellement attendri... Ce ne fut enfin
-qu'après avoir vaincu mes propres sentimens et la résistance qu'il
-opposait à mes instances, que je parvins à l'entraîner loin de sa petite
-famille, et non encore sans promettre à la pauvre et confiante
-Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramènerais celui
-qu'elle regardait comme son époux et comme le seul appui que le ciel eût
-donné à son petit mulâtre.
-
-Nous marchâmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais
-sans entrer dans aucun détail bien précis sur mes intentions et le plan
-que j'avais arrêté. Rendu à la porte du salon où nous attendait
-_l'Invisible_, je crus devoir inviter le Banian à me laisser parler en
-particulier à celui qui voulait bien se charger de son sort et de son
-avenir. J'entrai donc seul dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai
-assis près du piano, écrivant une lettre, et je remarquai que, pendant
-ma courte absence, il avait changé de costume. Un long et léger manteau
-d'étoffe bleu de ciel descendait de ses larges épaules jusqu'à ses
-talons encore garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau de paille
-soyeuse ombrageait son front et cachait à moitié son cou décolleté...
-
-A mon arrivée il se leva, et me montrant le mot qu'il venait de
-tracer... «Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce
-pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra à
-bord dans le canot que nous allons appeler à terre pour l'enlever au
-rivage, où la banqueroute, les créanciers, les jolies femmes
-et les chasseurs de nègres marons l'ont si joliment et si
-singulièrement houspillé. Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre de
-recommandation...» Je lus:
-
- «M. le second de _l'Oiseau-de-Nuit_ fera reconnaître le porteur de la
- présente en qualité de _capitaine d'armes_. Des effets lui seront
- remis à bord, où il restera consigné jusqu'au départ.
-
- _Moi!_»
-
-«Pour mener la chose promptement, comme j'en ai l'habitude, ajouta
-_l'Invisible_, partons de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta pièce
-d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer les gens avec ponctualité,
-sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidèles.
-Appareillons.»
-
-Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit
-cortége nocturne s'achemina de la maison du capitaine vers le rivage de
-la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus rapproché du mouillage où
-flottait silencieusement _l'Oiseau-de-Nuit_.
-
-Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi quart d'heure au plus, nous
-échangeâmes à peine quelques mots entre nous trois, sur la beauté de la
-soirée, l'apparence de la nuit, et la clarté de la lune, qui
-blanchissait déjà la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous
-enfoncer pour arriver à portée de voix du navire. J'aurais, je l'avoue,
-donné quelque chose de bon coeur pour savoir ce que pensait notre
-Banian, en suivant à mes côtés ce grand inconnu enveloppé d'un manteau,
-et cachant sa mâle figure sous les énormes rebords de son chapeau
-espagnol. A la démarche et à la mine du pauvre fugitif, on l'eût plutôt
-pris pour un condamné que l'on ramène en prison, que pour le futur
-capitaine d'armes d'un corsaire indépendant. Jamais encore, je le parie
-bien, il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité d'âme.
-
-Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres qui bordent le rivage
-où nous avions affaire, _l'Invisible_ s'arrêta le premier pour crier:
-«_Oiseau-de-Nuit! Oh!_»
-
-Une grosse voix sinistre, partie du bord, répondit presqu'aussitôt
-_hola!_ à la voix retentissante que l'équipage venait de reconnaître
-pour celle de son capitaine.
-
-En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu à nos
-pieds, avec deux fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière.
-
-«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant à _notre protégé_: vous
-remettrez ce billet au second... Bonne nuit!»
-
-A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la
-serrer avec une expression de reconnaissance et d'effroi que je ne
-compris que trop bien. Le canot venait de l'emporter tout tremblant,
-tout bouleversé, à bord du mystérieux corsaire.
-
-Je ne savais en vérité pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami
-_l'Invisible_, du service qu'il venait de me rendre, tant la position de
-l'infortuné Banian me faisait encore pitié...
-
-Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que me causait ce brusque
-départ, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me
-dire:
-
-«Maintenant que notre petite expédition est faite, retournons en ville.
-J'ai là certaine chose qui doit occuper le reste de ma soirée... Tu ne
-saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en tombant ce matin chez
-moi comme une bonne fortune... Oui, c'est le mot: et plus d'une bonne
-fortune, je te le jure, ne vaut pas cela... Mais je me doutais bien que
-j'avais encore quelques questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement,
-tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?...
-
---Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais je n'aurais osé l'espérer.
-
---A la bonne heure au moins; car s'il en était autrement et que tu me
-cachasses, par une gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques
-billets difficiles à payer, quelques pénibles embarras de commerce, je
-ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voilà mon genre de
-susceptibilité à moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon
-état me condamne quelquefois à faire des malheureux sur l'eau, je veux
-me faire pardonner les torts de mon métier, en faisant passer l'or des
-infortunés que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je
-connais et que j'estime.»
-
-Jamais quelque chose d'aussi étrange que mon ami Ramont, ne s'était
-offert encore à ma vue!
-
-Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement et presque
-d'admiration. Il parlait avec tant d'autorité et d'éloquence à la fois,
-ce diable d'homme, que je craignais en lui répondant de faire évanouir
-le charme que j'éprouvais à l'entendre. Et je crois que si notre
-entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par ajouter foi, comme tous
-les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un être
-surnaturel.
-
-Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre pour retourner à la
-ville, vinrent nous rappeler que ce jour-là était dimanche. L'air tiède
-et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des
-tamtams et du bruit confus des chansons improvisées par les danseurs et
-les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du
-brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir
-entendu le nom de _l'Invisible_ s'élever du centre d'une troupe
-délirante de nègres Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade
-de nations sauvages, transplantées de la Côte, sur le sol civilisé de
-nos îles. Nous écoutâmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques
-chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin:
-
- Ous ça di pas possible,
- Et moi di ous, moi vu,
- Cap'taine _l'Invisible_,
- Qu'à terre li descendu.
- Ah, Kalinda!
- Dansez chica!
- Cap'taine _l'Invisible_,
- Oui _l'Invisible_ y est là.
-
- Quand vent chasser navire,
- Mat'lots crié: «_Ah! ah!_
- »V'là grand brick qui chavire,
- »Et cap'taine pas là.»
- Ah, Kalinda!
- Dansez chica!
- Grand cap'taine li dire:
- Quoi ça ça y est? _Moi là!_
-
- Ous l'as vu, _l'Invisible_,
- Li yètes bien fanfaron.
- Mat'lots dient li terrible,
- Tites filles a dient: non, non!
- Ah, Kalinda!
- Dansez chica!
- _L'Invisible_ pas terrible,
- Quand tite fille dit: _Moi là!_
-
- Voix à li pas trop dire (dure)
- Quand chanté tite chanson;
- Mais quand gros canon tire,
- Voix li qu'a faire boun, boun!
- Ah, Kalinda!
- Dansez chica!
- C'est quand gros canon tire,
- _L'Invisible_ dit: _Moi là_.
-
-J'observais attentivement la contenance de mon ami, pendant que les
-poètes nègres célébraient ainsi ses faits et gestes en sa présence. Il
-haussait les épaules en souriant de dédain et en m'engageant à nous
-éloigner de cette cohue au milieu de laquelle il aurait pu finir par
-être reconnu, malgré l'ampleur du manteau et de la coiffure qui le
-cachaient à tous les yeux. Au moment où nous faisions quelques pas pour
-nous écarter des danses, un noir tout suant, tout haletant, vint
-l'aborder en le saluant par son titre de commandant.
-
-«Ah! c'est toi que j'ai envoyé hier avec une commission au Fort-Royal,
-lui dit _l'Invisible_ dès qu'il l'eut reconnu à la lueur des torches
-qu'agitaient les nègres danseurs.
-
---Oui, commandant, lui répondit le messager nocturne. J'ai couru tant
-que j'ai pu, et me voilà avec la nouvelle...
-
---Eh bien! parle, tu peux tout dire devant monsieur.
-
---En ce cas, commandant, je vous annonce que le brick _le Scorpion_ ne
-partira du Fort-Royal pour la Côte-Ferme, que dans trois jours au plus
-tôt...
-
---Dans trois jours au plus tôt, répéta _l'Invisible_ d'un air
-méditatif... Dans trois jours... C'est justement ce qu'il me fallait...
-Tiens, nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes... Et si tu dis
-un mot avant demain soir... eh, bien! ma foi... tu n'en diras pas
-deux... Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et laisse-nous
-tranquilles.»
-
-A peine venait-il de terminer avec son émissaire, qu'une petite
-négresse, qui me semblait nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira
-mystérieusement mon homme par le pan de son manteau. Surpris de se
-sentir abordé aussi familièrement, le capitaine se retourne
-brusquement... _Maîtresse moué_, lui bégaie tout bas la discrète
-messagère, _qu'a voulé parler ba ous_...
-
-«Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc, répond _l'Invisible_, je
-t'attendais depuis une heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant
-la main. Demain au soir j'appareille, et je ne te reverrai peut-être
-plus. Mais compte bien que je ferai pour le jeune homme que tu m'as
-confié, tout ce que tu dois attendre de moi... Je te quitte un peu
-subitement; mais, vois-tu, après avoir consacré la journée à l'amitié,
-il faut bien sacrifier quelques instans de la nuit aux humaines
-faiblesses... adieu donc, adieu!... C'est maintenant que ma prétendue
-qualité d'_Invisible_ me serait nécessaire... Adieu, mon brave camarade,
-adieu!»
-
-Et en prononçant ces derniers mots, je vis disparaître mon fantôme,
-guidé par la petite négresse, dans l'obscurité que jetaient le long des
-maisons, les grands arbres de la promenade sur laquelle il venait de me
-laisser, tout ébahi de lui, tout étonné du rêve qu'il me semblait avoir
-fait ce jour-là...
-
-Je ne sortis de ma longue préoccupation, que lorsque le manteau et le
-chapeau du capitaine se furent tout-à-fait effacés dans l'ombre où
-s'étaient perdus mes derniers regards.
-
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DU TOME PREMIER.
-
-
- Préface. Pag. 5
-
- I. Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine;
- --pacotille;--le départ pour le Hâvre;--politesses
- commerciales. 9
-
- II. Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire,
- le _Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon
- passage est arrêté;--réflexion sur l'invasion de la
- gastronomie dans le domaine maritime;--embarras pour le
- choix d'un cuisinier. 21
-
- III. Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon
- de voyage à table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;
- --élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts
- le _Toujours-le-même_. 47
-
- IV. Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;
- --incrédulité de notre capitaine;--adieux à la France;
- --réhabilitation du nom du navire;--notre cuisinier à
- l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du capitaine;
- --notre premier repas en mer. 63
-
- V. Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine
- continue à être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe
- disciplinaire;--le châtiment gastronomique. 85
-
- VI. Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de
- poète sur le gaillard d'avant;--vague résolution. 101
-
- VII. Syllogisme du capitaine;--les vivres coupés;--mutinerie;
- --punition;--l'équipage pris par la famine. 113
-
- VIII. Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de
- cape;--il faut laisser arriver;--soumission de l'équipage
- mutiné;--le voeu à la Sainte-Vierge;--un passager de moins. 131
-
- IX. Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère
- a fait un choix;--demi-aveu. 147
-
- X. Saint-Pierre-Martinique;--aspect des colonies;--le Banian;
- --début du Banian dans les affaires de place. 173
-
- XI. Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de
- pacotille;--une circulaire commerciale. 195
-
- XII. Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatalité. 215
-
- XIII. Une fête;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune. 233
-
- XIV. Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes;
- --embarras qui succèdent au _maronage_ du Banian. 251
-
- XV. Le capitaine Invisible:--un camarade de lycée;--une évasion. 281
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-PUBLICATIONS NOUVELLES.
-
-
-IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18.
-
-UN ÉTÉ A MEUDON, par _Frédéric Soulié_. 2 vol. in-18.
-
-LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1
-vol. in-18.
-
-MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18.
-
-LA FOLLE D'ORLÉANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18.
-
-LE DOUBLE RÈGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18.
-
-ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18.
-
-HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le _baron Jules de
-St.-Genois_. 3 vol. in-18.
-
-FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scènes de la vie
-privée_.
-
-LA BÉDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18.
-
-DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand
-in-8º, imprimés en caractères neufs, papier vélin.
-
-JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par _Barbé Marbois_. 2 vol. in-18.
-
-SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18.
-
-VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18.
-
-ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par
-_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18.
-
-CHANTS DU CRÉPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18.
-
-CORISANDE DE MAULÉON ou LE BÉARN AU XVe SIÈCLE, par l'auteur de
-_Natalie_. 2 vol. in-18.
-
-NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18.
-
-COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18.
-
-SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (1/2), by
-Édouard Corbière
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Banian, tome 1, by Édouard Corbière.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (1/2), by Édouard Corbière
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le Banian, roman maritime (1/2)
-
-Author: Édouard Corbière
-
-Release Date: September 17, 2020 [EBook #63220]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>LE BANIAN,</h1>
-
-<p class="c"><b>Roman Maritime,</b></p>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">ÉDOUARD CORBIÈRE.</span></p>
-
-<p class="c small">TOME PREMIER.</p>
-
-<div class="c"><img class="w15em" src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c"><i class="large">BRUXELLES.</i><br />
-<span class="small">J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</span></p>
-
-<p class="c">1836</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Imprimerie de J. Stienon.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em" id="preface">La caste idolâtre des <i>Banians</i> dont les pratiques et
-les scrupules religieux rappellent un peu la rigidité
-des premiers israélites, se livre, dans tout l'Hindoustan,
-à cette sorte de commerce nomade et de modestes
-spéculations mercantiles que les Juifs exercent
-encore dans quelques parties de l'Europe. Les marins
-qui ont long-temps fréquenté l'Inde, et qui nous ont
-peu à peu familiarisés avec les expressions qu'ils
-avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des
-nations de l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom
-de <i>Banians</i> aux petits marchands qui, dans nos colonies,
-leur rappelaient, par leur activité pour le trafic
-subalterne, l'avidité de la race commerçante de la
-péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos
-matelots désignent sous la qualification de <i>Banians</i>,
-les Européens qui vont s'établir dans les îles pour y
-pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce abandonne
-aux <i>petits blancs</i> et aux coureurs d'habitations.
-Le vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi
-du fruit de leurs observations vulgaires, mais justes,
-et des mots nouveaux qu'ils ont recueillis dans leur
-contact avec tous les peuples, est beaucoup plus riche
-et plus instructif qu'on ne le pense généralement.</p>
-
-<p class="attr">(<i>Résumé de tous les dictionnaires, au mot</i> <span class="sc">Banian</span>.)</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">LE BANIAN.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse
-vous donner dans votre situation et avec les goûts
-que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui
-sont partis de France traînant la savate et portant
-sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d'images
-qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui
-ne se laisseraient pas couper les oreilles pour
-un demi-million. C'est l'histoire de Fanchon: «Une
-vielle et l'espérance.» Tachez d'abord d'avoir une
-vielle.</p>
-
-<p class="attr">(Page 15.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Projet de voyage outre-mer;&mdash;un armateur et un capitaine;
-pacotille;&mdash;départ pour le Hâvre;&mdash;politesses
-commerciales.</p>
-
-
-<p>La paix s'était étendue, depuis quelques années,
-sur ces mers qu'avaient si long-temps
-ensanglantées les querelles de l'Empire français
-et de l'Angleterre. La tranquille carrière du
-commerce venait, en se rouvrant aux spéculations
-lointaines, d'offrir une ressource ou un
-refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté
-à regret la profession des armes, cherchaient
-à user la bouillante activité de leur âge et de
-leurs souvenirs, dans des emplois utiles et
-paisibles. Les anciennes colonies de l'Espagne
-brisant violemment le joug de leur métropole,
-troublaient bien encore de temps à autre le
-repos universel que le monde épuisé semblait
-vouloir goûter après tant de secousses terribles
-et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné
-de ces petits combats que le Pérou et le
-Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles
-se faisait à peine entendre au sein du
-calme de la paix générale; et le pavillon blanc
-pouvait, en attestant aux yeux des autres nations
-l'humiliation que nous avions consenti
-à subir, se promener sur toutes les mers du
-globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une
-bannière plus glorieuse avait naguère suscités
-à la France. Il est des époques où les nations
-conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues,
-pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs
-daignent abandonner aux peuples qu'ils
-estiment assez peu pour les traiter en alliés
-soumis ou en vaincus inoffensifs.</p>
-
-<p>Après avoir essayé quelques mois de la vie
-des camps, à cette époque désastreuse où chaque
-homme en France était devenu soldat, je
-cherchai, une fois la paix venue si mal à propos
-pour moi, à trouver un métier que je pusse
-faire, et qui se rapprochât le plus possible
-de celui auquel il m'avait fallu renoncer. La
-transition morale que je voulais me ménager
-n'était pas chose très facile à trouver. La
-profession de marin, cependant, me parut
-pouvoir concilier assez passablement mes penchans
-et mes prétentions. Un marin, me disais-je,
-est toujours en guerre avec quelque chose,
-malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances
-de s'imposer par défiance ou par jalousie.
-Son existence n'est qu'un combat continuel
-qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés
-contre lui. C'est le seul métier aujourd'hui
-pour lequel il faille encore avoir du c&oelig;ur:
-c'est là aussi le seul état que puisse prendre
-un jeune soldat qui espérait mourir un jour
-de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous
-marin, après avoir déposé les armes, et en
-priant Dieu qu'il y ait encore pour nous de la
-foudre et des tempêtes sur cet Océan où le
-feu du canon s'est éteint pour si long-temps
-peut-être!</p>
-
-<p>J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez
-confusément d'avoir navigué quelques mois
-dans mon enfance à bord de deux ou trois
-bâtimens convoyeurs: c'était là sans doute
-peu de chose, mais c'était néanmoins quelque
-chose, ou, en définitive, un prétexte pour me
-présenter moins gauchement que si je n'avais
-jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou
-à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois,
-parmi les armateurs, je réussissais à trouver
-l'homme qu'il me fallait.</p>
-
-<p>J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur
-peut-être, me présenter à l'un des spéculateurs
-maritimes les plus en renom dans mon
-pays, en lui disant, comme je le répétais à tout
-le monde: Je suis jeune, je sors de l'armée, j'ai
-déjà navigué, et je voudrais naviguer encore.
-Je viens vous demander un emploi, quel qu'il
-soit, à bord de l'un de vos navires!&hellip; Le pauvre
-diable n'avait tout au plus qu'une part dans la
-plus faible portion d'un mauvais petit brick!</p>
-
-<p>Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord,
-en devinant le ton d'impertinence qu'il
-pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six
-fois tourner bruyamment sa clef de montre
-entre ses doigts chargés de gros anneaux
-creux, après quoi il daigna me demander:</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt vingt-trois ans, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous
-en état de payer à l'armement pour votre
-apprentissage?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant,
-je croyais, en cherchant à continuer un
-métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner quelque
-chose et ne pas être obligé de payer la
-faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient
-à m'employer.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier
-l'armateur du brickaillon, en s'adressant à un
-de ses commis noble et très noble apparemment,
-à en juger par son nom: n'oubliez pas de
-faire le compte aux deux cents tonneaux <i>d'esprit</i>
-que j'expédie à Rio-Janeiro.</p>
-
-<p>Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté
-en tout, j'en suis plus que sûr, cent bons tonneaux
-bien jaugés!</p>
-
-<p>Tout fut dit dès lors entre mon armateur et
-moi. Le patron de <i>M. de Seigneley</i> ne daigna
-plus seulement abaisser ses regards sur mon
-infime et vulgaire individu. Il venait de laisser
-en repos sa clef de montre, pour élever ses
-lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur
-approximative de ses deux yeux, usés
-probablement par <i>le travail excessif de ses bureaux</i>.</p>
-
-<p>Les yeux des armateurs, comme on le sait,
-sont ceux qui travaillent le moins à la lumière,
-et qui, en France, mais en France seulement,
-réclament le plus volontiers le secours artificiel
-des lunettes. Ce sont leurs commis qui
-s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux
-qui portent des bésicles pour leurs commis.
-Revenons à notre affaire principale, après cette
-trop longue digression sur les yeux et les lunettes
-des armateurs français.</p>
-
-<p>Le résultat de cette première démarche ne
-m'engagea que fort médiocrement, comme on
-le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès
-des autres expéditeurs du petit port que
-j'habitais. Je m'adressai, en désespoir de cause,
-à un capitaine de navire, qui, après m'avoir
-écouté avec attention et bienveillance, me répondit
-avec franchise:</p>
-
-<p>&mdash;Commencer un noviciat pénible à l'âge
-que vous avez, pour courir vers un but encore
-fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que
-vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer
-est chez vous aussi impérieux que vous
-le dites, et que vous puissiez disposer de quelques
-mille francs pour vous créer un état,
-faites une chose: achetez-moi, à bon marché,
-une jolie petite pacotille, que vous tâcherez
-ensuite d'aller vendre le plus cher que vous
-pourrez, dans les colonies qui offrent encore
-quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre,
-par exemple, après avoir fait vos emplettes,
-et profitez du premier navire qui appareillera
-pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu
-fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire
-tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant
-le parti que je vous indique, vous aurez
-au moins à la fois l'avantage de voir du pays et
-de faire probablement vos petites affaires, pour
-peu que vous apportiez autant d'activité dans
-le commerce, que vous paraissez avoir d'envie
-de courir les aventures. C'est là, je crois, le
-meilleur conseil que l'on puisse vous donner
-dans votre situation et avec les goûts que vous
-annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont
-partis de France traînant la savate et portant
-sur le dos une caisse de joujoux et d'images à
-deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient
-pas couper les oreilles pour un demi-million.
-C'est toujours l'histoire de Fanchon: <i>une vielle
-et l'espérance</i>. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.</p>
-
-<p>Le conseil du capitaine me parut digne d'être
-médité, j'en fis part à mes parens, qui y songèrent
-pendant quinze jours, et, au bout de ce
-temps, les notables de la famille s'étant rassemblés
-solennellement pour prendre une résolution
-sur ce qu'il convenait de me laisser
-faire, décidèrent à l'unanimité, moins une voix
-d'arrière-cousin, que l'on me ramasserait une
-dixaine de mille francs pour me composer une
-pacotille avec laquelle j'irais tenter fortune à la
-Martinique.</p>
-
-<p>Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès
-lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire
-toutes les relations de voyage qui pouvaient
-me parler de cette île célèbre. Je passai des
-heures entières à examiner les cartes de cette
-terre jetée comme par un caprice de la Providence
-à quinze cents lieues de l'Europe, au
-bout de l'Océan Atlantique. Les noms de Marigot,
-de Macouba, de Case-Pilote, de grand et
-petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres
-lieux, que je retrouvais à tout moment sous
-mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme
-inexprimable; et plus ils étaient barbares ou
-nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais
-beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée.
-Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir
-ce qu'elles désirent! Les palais enchantés
-des fées et les magiques jardins de l'Orient
-n'ont pas, bien certainement, été inventés par
-des hommes qui avaient parcouru le monde.
-A l'âge que j'avais, rien n'est aussi séduisant
-que tout ce qui n'est pas la réalité. C'est la satiété
-et l'expérience qui tuent ce que l'on a
-nommé si bien <i>le beau idéal</i>.</p>
-
-<p>Ma pacotille se faisait cependant et presque
-à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur
-et avec délices à mon cours de topographie
-sur l'île française de la Martinique et ses
-dépendances.</p>
-
-<p>Quelques ballots de rouennerie, force petites
-caisses d'eau de Cologne, cinq à six malles
-d'effets confectionnés, une demi-douzaine de
-boîtes de parfumerie et de cartonnage, un
-demi-tonneau de livres égrillards avec gravures
-et gravelures, et un sac de factures enflées de
-25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage
-de campagne commerciale. Je reçus en outre
-et sans <i>renflement</i> du total de mes factures,
-la bénédiction de deux vieux oncles, dont je
-devais hériter un jour, et je me rendis de Paris
-où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises,
-au port du Hâvre pour choisir le
-navire qui devait emporter César et sa fortune
-vers les contrées aurifères de la fièvre jaune
-et des Maringouins.</p>
-
-<p>Le négociant à qui j'étais recommandé dans
-ce port du Hâvre que je voyais pour la première
-fois, me reçut d'abord avec politesse,
-mais avec une de ces politesses calculées aussi
-exactement qu'aurait pu l'être une balance de
-grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction
-ne parlait que de moi et non de la
-pacotille avec laquelle je devais m'embarquer.
-Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir
-à qui mes deux vieux oncles m'avaient adressé,
-eut appris, par les notes de roulage, que j'allais
-recevoir plusieurs colis de marchandises, il
-prit la peine de se transporter lui-même à mon
-hôtel pour m'inviter à vouloir bien lui faire
-l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était
-une honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de
-mes marchandises, sur la lettre de recommandation.
-Mes deux oncles n'avaient fait que
-l'usure et jamais le commerce.</p>
-
-<p>Je commençai par refuser le dîner de spéculation,
-qui aurait grevé d'une commission de
-passage ma modeste et maigre pacotille. C'est
-ainsi que je débutai dans les affaires; par une
-privation pour une économie.</p>
-
-<p>Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur
-toute marchande, pour m'engager à assister
-au moins à une soirée dans laquelle l'aînée
-de ses demoiselles devait, disait-il, toucher
-du piano et chanter de l'italien&hellip; toujours
-pour ma commission&hellip; Je ne parvins à me dégager
-de l'importunité de tant de politesses,
-qu'en annonçant à mon honnête persécuteur
-que je venais de consigner mes marchandises
-au capitaine avec lequel je devais partir&hellip; Ce
-petit mensonge me réussit: la soirée n'eut pas
-lieu et je ne revis plus mon homme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>La gastronomie a fait des progrès si rapides, si
-effrayans, sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui
-quand un passager se dispose à traverser les
-mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et
-bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien
-élevé; la première chose et la seule chose même
-qu'il demande est celle-ci: <span class="small">LE NAVIRE A-T-IL UN
-BON CUISINIER?</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Le port du Hâvre;&mdash;le capitaine Lanclume et son navire, le
-<i>Toujours-le-même</i>;&mdash;ma première visite à bord;&mdash;mon
-passage est arrêté; réflexion sur l'invasion de la gastronomie
-dans le domaine maritime;&mdash;embarras pour le
-choix d'un cuisinier.</p>
-
-
-<p>Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent
-dans une ville que de belles maisons,
-des rues bien alignées, des habitans affables et
-une société choisie, est à coup sûr un des pays
-qui offrent le moins de curiosités et de ressources
-à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes
-imaginations qui rêvent la mer et les courses
-aventureuses, le Hâvre est un des ports les
-plus intéressans qu'on puisse trouver. Parcourez
-les quais qui bordent ses bassins, ses vastes
-réservoirs maritimes, et à deux pas de vous,
-sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous
-admirez une innombrable foule de navires de
-tous les pays, des marins de toutes les nations,
-entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si
-divers, leurs costumes si pittoresques et leurs
-m&oelig;urs si disparates! Quel plaisir de chercher
-et de découvrir au sein de cette confusion de
-mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment
-étranger que l'on a signalé à votre curiosité, ou
-celui qui vient de rentrer au port, glorieusement
-meurtri par la dernière tempête! Quelles
-odeurs délicieuses répandent ces caisses d'aromates,
-ravies aux bords du Gange par ces robustes
-matelots qui les débarquent, et ces précieuses
-boîtes couvertes d'hiéroglyphes chinois
-et tout empreintes encore du parfum oriental
-que semblent exhaler, quand on les prononce,
-les noms harmonieux et sonores de Bombay,
-de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!</p>
-
-<p>On va chercher bien loin, dans les mystères
-de l'enseignement, les moyens de rendre faciles
-aux jeunes gens les premières notions de
-la science géographique. Que n'envoyez-vous
-vos élèves au Hâvre ou à Liverpool! leurs yeux
-sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui
-s'attache aux choses pittoresques et aux incidens
-frappans, leur apprendront cent fois plus
-de topographie maritime au bout d'une semaine
-d'amusement, que tous les traités du
-monde et une longue et fastidieuse année d'études!</p>
-
-<p>Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots
-qui renfermaient ma fortune présente et mon
-opulence future, je ne pouvais me lasser de
-visiter les bassins du Hâvre. C'était là, du matin
-au soir, ma promenade habituelle et mon
-passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant,
-avoir tout-à-fait perdu ma journée, si
-je l'avais employée à tout autre chose qu'à passer
-en revue, un à un, les bâtimens agglomérés
-dans ce dédale de mâtures et de gréemens, au
-milieu duquel mes yeux et mon imagination
-s'égaraient avec tant de rêverie et de délices.</p>
-
-<p>Les navires qui se préparaient à faire voile
-pour la Martinique avaient eu, comme on le
-pense bien, le privilége d'exciter avant tous
-les autres mon active et vagabonde sollicitude,
-et, au nombre de ceux-ci, j'avais plusieurs
-fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu,
-qui, sur l'affiche que l'on suspend ordinairement
-aux enfléchures des bâtimens en partance,
-m'avait laissé lire ces mots:</p>
-
-<p><i>Le <span class="sc">Toujours-le-même</span>, Capitaine Lanclume, en
-charge pour Saint-Pierre-Martinique, prendra
-encore du fret et des passagers, jusqu'au vendredi
-13 du courant, fixe.</i></p>
-
-<p>Cette indication assez précise pour tout autre
-que moi, piqua ma curiosité d'amateur. Un
-petit chapeau napoléonien qui servait de figure
-au navire le <i>Toujours-le-même</i>, ne m'ayant
-offert qu'un très faible secours pour découvrir
-le mot de l'énigme que ce nom semblait donner
-à deviner, je m'adressai aux hommes qui
-travaillaient à bord, afin d'obtenir d'eux quelques
-renseignemens complets sur la singularité
-de l'appellation de leur trois-mâts.</p>
-
-<p>Les matelots, sans daigner lever les yeux sur
-moi, en continuant leur besogne, répondirent
-à ma question:</p>
-
-<p>&mdash;Le <i>Toujours-le-même</i>, ça veut dire <i>l'empereur</i>,
-pardieu!</p>
-
-<p>Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire
-davantage.</p>
-
-<p>Le trois-mâts au nom emblématique, avec
-ses jolies formes, sa guibre finement élancée,
-son gréement noir et bien peigné, et son petit
-chapeau à trois cornes posé comme un héroïque
-souvenir sur sa proue que l'on eût dite
-impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup
-plu; et très peu satisfait encore des éclaircissemens
-que j'avais obtenus des gens peu
-causeurs de l'équipage, je me décidai à aller
-trouver le capitaine Lanclume lui-même, pour
-faire le voyage de la Martinique avec lui s'il
-était possible, et aussi, il faut bien l'avouer,
-pour connaître le sens attaché à l'étrangeté du
-nom qu'il avait donné à son bâtiment.</p>
-
-<p>Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine&hellip;
-Rue de la Crique, numéro dix.</p>
-
-<p>J'entrai dans un appartement dont la porte
-était ouverte et que je trouvai encombré de
-malles, de grosses cartes marines roulées fort
-négligemment à côté de cinq ou six paquets
-de linge à blanchir. Je m'enfonçai sans plus de
-façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.</p>
-
-<p>Un homme d'une trentaine d'années, de
-moyenne taille, bien pris, bien posé sur ses
-robustes hanches, se faisait la barbe en chantant,
-et en essuyant son rasoir sur l'épaule
-d'un mousse qui tenait en face de lui un large
-miroir, avec la plus complète impassibilité.</p>
-
-<p>Je demandai le capitaine Lanclume.</p>
-
-<p>A ce mot, une des figures les plus belles et
-les plus franches que j'eusse vues de ma vie,
-se tourna de mon côté, à moitié barbouillée
-d'écume de savon.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, me répondit cette jolie figure.
-Qu'y a-t-il pour votre service?</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de
-me rendre à la Martinique, et je suis venu
-vous trouver.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y
-aussi avec nous, si le c&oelig;ur vous en dit&hellip;
-Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te
-tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire
-tanguer ton miroir d'un bord quand je me
-rase de l'autre!&hellip; tu me ferais un sensible
-plaisir, entends-tu!&hellip; Mais continuez, monsieur;
-que cela ne nous empêche pas de causer
-ensemble. C'est une petite leçon de man&oelig;uvre
-que je donnais à ce maladroit.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous le permettez, capitaine, je
-prendrai la liberté de vous demander quel serait
-le prix du passage?</p>
-
-<p>&mdash;Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire
-pour chaque personne&hellip; Eh bien donc! mousse
-de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller
-à ton miroir!</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais aussi quelques tonneaux de fret
-à vous donner dans le cas où nous nous arrangerions
-sur les conditions du voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! diable, du fret&hellip; Eh bien! c'est bon:
-j'en prends encore, ce sera cinquante francs
-du tonneau&hellip; Mais comme, voyez-vous&hellip;
-comme c'est une considération&hellip; que du&hellip;
-que du fret, nous pourrons vous faire, eu
-égard à la quantité de vos marchandises, une
-petite réduction sur le prix de la traversée
-pour vous, pour vous personnellement. Et
-avez-vous beaucoup de fret à embarquer?</p>
-
-<p>&mdash;Cinq à six tonneaux, je présume.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, ce sera quatre cents francs
-pour vous, pour votre personne s'entend&hellip;
-Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et
-en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine
-Lanclume éleva subitement le diapason
-de sa voix, pour ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir
-de vous voir en face, vous m'avez l'air d'un
-bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons
-assez facilement ensemble sur l'article des
-espèces. Mousse, avance-nous deux verres et
-tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me
-faire l'amitié d'accepter quelque chose.</p>
-
-<p>Le capitaine, après ce rapide colloque, changea
-de chemise devant moi, et en me demandant
-pardon de la liberté, se roula une cravate
-noire autour du cou, se passa un gilet blanc
-qu'il ne boutonna qu'à moitié, recouvrit tout
-cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre
-jusqu'à son bord pour prendre connaissance
-des emménagemens du navire et de la chambre
-que je pourrais occuper pendant la traversée.</p>
-
-<p>Dans le trajet assez court de la rue de la Crique
-au bassin du commerce, dans lequel était
-placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle,
-au milieu des incidens qu'avait fait naître la
-conversation, de demander à mon interlocuteur
-la raison qui avait pu l'engager à donner
-à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est une histoire toute politique que
-celle de ce diable de nom-là, me répondit-il.
-Figurez-vous que pendant les <i>Cent jours</i>, il me
-prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde
-sur ce bâtiment que j'avais baptisé du nom
-de <i>Grand Napoléon</i>. A mon retour en France,
-des événemens que j'avais totalement ignorés
-à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions,
-sans avoir, comme vous le pensez bien,
-altéré en rien l'admiration que j'ai toujours
-eue pour le grand homme dont mon navire
-portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les
-autorités du port où je venais d'arriver, ayant
-cessé de penser comme moi sur l'article en
-discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer,
-et bien vite, sur l'arrière de mon bâtiment,
-le nom du héros devenu sacrilége après
-la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai
-d'abord. La populace s'ameuta contre moi:
-je résistai alors bien mieux. Le nom resta à
-force d'obstination de ma part. Mais quand je
-voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier
-<i>le Grand Napoléon</i>, et il fallut bien
-céder à la force et changer de nom après avoir
-changé de pavillon&hellip; Oh! les coquins, si jamais
-je les rattrape!</p>
-
-<p>&mdash;Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser
-votre bâtiment?</p>
-
-<p>&mdash;Attendez un peu, vous allez voir. Le chef,
-le directeur ou l'inspecteur de la douane, car je
-ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là,
-me demanda quel nom je voulais substituer
-à celui du&hellip; je n'ose pas vous répéter
-le nom dont se servait le renégat pour désigner
-l'empereur, l'homme à qui il devait tout,
-l'homme qui l'avait tiré de la poussière peut-être,
-pour en faire quelque chose de riche et
-d'élevé.</p>
-
-<p>»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on
-exerçait à mon égard à propos d'une simple
-appellation, n'ayant même pas encore choisi
-un nom à ma fantaisie pour remplacer celui
-que j'avais cru pouvoir conserver, je m'écriai:
-Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore
-la liberté de choisir un autre nom pour mon
-navire, je vous déclare que mon intention est
-de l'appeler le <em class="small">TOUJOURS-LE-MÊME</em>! Écrivez, verbalisez,
-criez, beuglez tant qu'il vous plaira;
-je suis dans mon droit, je ne céderai pas d'un
-pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous
-plaît d'avoir peur aujourd'hui de ce que vous
-adoriez encore hier.</p>
-
-<p>»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent
-conseil pendant trois ou quatre jours pour décider
-jusqu'à quel point les mots <i>Toujours-le-même</i>
-pouvaient être considérés comme séditieux
-ou non séditieux?</p>
-
-<p>»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer
-en dernier ressort sur ce grand débat,
-se montra, chose extraordinaire, un peu moins
-bête qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer
-ce qu'il appelait la fantaisie de mon entêtement,
-et je me crus délivré de toutes ces tracasseries
-absurdes, moyennant la concession
-que j'avais faite à leur stupidité.</p>
-
-<p>»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon
-navire avait bien un autre tort: celui de porter
-pour figure le buste de l'homme dont il
-avait reçu le nom au berceau. On alla jusqu'à
-exiger que le buste factieux disparût de la
-guibre où je l'avais glorieusement intronisé.
-La hache des charpentiers consomma cet holocauste
-politique. Mais en abattant le buste, le
-petit chapeau resta. C'était un présage, moi
-j'acceptai ce présage précieux, en gardant mon
-petit chapeau! C'est lui que vous voyez encore
-posé fièrement sur mon avant, comme sur le
-tombeau qu'a peint Vernet sur l'apothéose de
-Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous
-une branche d'un des vrais saules de cette
-gueuse d'île. Tenez, d'ici on aperçoit déjà ce
-cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase
-et mieux que toutes les histoires à deux sous,
-toute notre glorieuse époque militaire, parce
-qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau,
-et non pas une perruque. C'était le diadème
-du monde entier, enfin, avant que la couronne
-de France ne devînt, par une suite trop
-constante d'humiliations et de malheurs, la
-calotte du jésuitisme.&mdash;</p>
-
-<p>Nous nous étions rendus, en causant ainsi,
-devant le navire. Avant de monter à bord, le
-capitaine se promena pendant quelques minutes
-le long du quai, en regardant son bâtiment
-avec des yeux de père; car il paraissait le contempler,
-en vérité, avec une admiration toute
-paternelle et une jouissance ineffable qu'il
-semblait vouloir me faire partager. Un homme
-qui travaillait à la poulaine nous masquait la
-vue du petit chapeau; le capitaine lui cria:
-Dis donc toi, chose! comment te nommes-tu
-déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'appelle Malennec, cap'taine!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Malennec, puisque Malennec il
-y a, tire-toi de là en double, et veille une autre
-fois à ne jamais passer si près de la figure du
-navire. C'est l'image du saint de mon église à
-moi.</p>
-
-<p>Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder
-pendant près d'un demi-quart d'heure,
-la figure de son <i>Toujours-le-même</i>, le capitaine
-s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation,
-et avec l'air qu'il eût pris pour continuer
-un entretien qui n'aurait pas été interrompu:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu
-rabattre un peu de mes prétentions et demander
-à ne nommer mon <i>Grand-Napoléon</i> que
-le <i>Saint-Napoléon</i>, ces gaillards-là auraient
-peut-être bien consenti à me passer le <i>Napoléon</i>
-qui leur donnait la fièvre, en faveur du
-<i>saint</i> qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité
-de bienheureux; mais la docilité qu'il aurait
-fallu pour leur faire cette concession ne
-se trouvait pas dans mon caractère&hellip; et quand
-je dis encore qu'ils m'eussent peut-être passé
-le <i>Saint-Napoléon</i>, je suis loin d'en être bien
-sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à
-<i>décanoniser le saint</i> même, en haine de l'homme
-qui portait le nom du bienheureux élu! Rayer
-par ordonnance un saint du martyrologe et
-faire peser des mesures de rétroactivité jusque
-sur le paradis! Et des dévots encore! Il y aurait
-de quoi, le diable m'emporte, envoyer
-cent fois par jour cette boutique qu'on appelle
-<i>une restauration</i> au cinq cent mille tonnerre
-de Dieu&hellip; Ah! dites donc, vous, un
-peu, Lafumate?</p>
-
-<p>Lafumate était le maître de l'équipage du
-bord.</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, capitaine? répondit le maître en
-mettant son chapeau à la main et le laissant
-descendre lentement le long de sa cuisse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cet étai de grand perroquet,
-est-il mou aujourd'hui comme une chiffe?</p>
-
-<p>&mdash;C'est parce que le second a dit de le mollir
-un peu, capitaine!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi,
-je vous ai ordonné de le roidir, et cela à l'instant
-même.</p>
-
-<p>Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux
-fois, et je vis que le capitaine aimait à commander
-et à être obéi chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il
-en s'adressant à moi avec le ton d'un
-homme qui poursuit la même conversation,
-n'allez pas vous imaginer que les <i>débaptiseurs</i>
-de mon navire aient gagné plus de la moitié
-de leur procès avec votre serviteur&hellip; Quand
-je suis à terre et qu'ils me tiennent dans leur
-sotte et tyrannique dépendance, le navire que
-vous voyez là ne se nomme que le <i>Toujours-le-même</i>
-et se trouve forcé, comme toutes les
-autres pauvres barques, de s'humilier sous les
-<i>battans</i> d'un mouchoir de poche blanc, dans
-les circonstances solennelles. Mais une fois à la
-mer, bonsoir, et c'est là que je retrouve toute
-mon autorité et mes droits; sur mon arrière,
-je fais rétablir mon nom primitif: au bout de
-mon pic d'artimon flotte de nouveau, à l'occasion,
-le noble et brillant pavillon tricolore.
-Tous les capitaines que je rencontre ne manquent
-pas de dire et de faire annoncer dans les
-journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont
-croisés avec le navire français le <i>Grand-Napoléon</i>.
-Les peureux qui m'aperçoivent à la
-mer avec le pavillon proscrit, croient de suite
-qu'une autre révolution a eu lieu en France,
-et que le petit caporal est venu remettre tout
-à la raison. Tout cela produit, comme vous le
-pensez bien, un gâchis à ne plus s'y reconnaître,
-et ces <i>quiproquo</i> m'amusent moi au-delà
-de toute expression. C'est une petite distraction
-que je suis bien aise de me donner de
-temps à autre pour varier la monotonie de
-l'existence du bord.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie
-ne finisse par être découverte et par
-vous attirer une méchante affaire ou une
-répression très sérieuse de la part de ces hommes
-serviles qui croient faire une chose agréable
-au pouvoir, en persécutant plus que ne le
-voudrait le pouvoir lui-même?</p>
-
-<p>&mdash;Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre,
-excepté les faits qui tiennent à l'honneur
-et à la probité.</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, si quelqu'un de vos gens
-ou de vos passagers allait lâchement révéler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils
-se jetteraient plutôt tous au feu que de me
-trahir, et quant à mes passagers, ils finissent
-tous par m'adorer, c'est la règle. Oui vous
-verrez, vous finirez aussi par m'adorer, vous
-tout comme un autre&hellip; Mais sautons à bord:
-il est bon, avant que la nuit vienne nous surprendre,
-que vous preniez connaissance de la
-petite chambre ou plutôt du boudoir que je
-vous réserve dans mon <i lang="en" xml:lang="en">ship</i>.</p>
-
-<p>A l'arrivée du capitaine sur son pont, les
-hommes de l'équipage se découvrirent respectueusement
-et se rangèrent de côté pour le
-laisser passer.</p>
-
-<p>Nous descendîmes tous deux dans la grand'
-chambre.</p>
-
-<p>Cette grand' chambre, peinte nouvellement,
-et décorée avec un certain luxe, avait sur ses
-deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant
-à coulisses et contenant chacune une
-cabane, un petit bureau et une armoire.</p>
-
-<p>Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette
-avec ces mots: <i>Retenue par la comtesse
-de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de Cumana</i>.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une jeune Espagnole, jolie comme
-les amours, me dit le capitaine. Elle va à la
-Martinique pour se rendre de là dans son
-pays, accompagnée de deux grosses négresses.
-Trois personnes en tout. Cela fait toujours du
-personnel.</p>
-
-<p>Sur une autre porte, je lus: <i>M. Desgros-Ruisseaux,
-de la Dominique</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-là, c'est un jeune et riche créole
-qui, après avoir fait filer pour son éducation
-en France les récoltes accumulées de ses habitations,
-a pris le parti d'aller lui-même gérer
-ses affaires à la Dominique, pour économiser
-sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous
-assure, se ressent furieusement des profusions
-de sa bourse.</p>
-
-<p>Une troisième cabane était retenue par un
-<i>M. Larynchini, artiste</i>, qui, pour assurer son
-droit de possession sur l'appartement qu'il avait
-choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la
-porte une espèce de carte de visite ou de prospectus,
-gravé en taille-douce et portant une
-lyre pour emblême.</p>
-
-<p>&mdash;El signor Larynchini, me dit le capitaine,
-est un gros chanteur italien qui retourne
-promener dans toutes les Iles-du-vent une
-petite voix à faire danser les chèvres. C'est sa
-pacotille à lui; tous les deux ou trois ans il
-vient se refaire le gosier en France, rafraîchir
-sa pacotille de voix, et faire enfin acquisition
-de ce qu'il appelle de nouvelles fioritures; un
-vrai farceur, sérieux comme un archevêque de
-Cantorbéry. Il vous amusera.</p>
-
-<p>Enfin la quatrième chambre réservée portait
-cette seule indication: <i>L'ordonnateur en chef
-de toutes les Antilles</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous
-en dire, c'est qu'il est long, sec et jaune; et
-jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée:
-il a un grand titre et pas un seul domestique
-pour l'accompagner. Aussi, comme a dit notre
-italien chaponné, en le voyant: <i>Petite mousique,
-petite mousique et grand poupitre!</i> Mais
-peu m'importe, ce sont là ses affaires et non
-pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager,
-et tous les passagers qui se confient à moi se
-trouvent sur le même pied à mon bord et à ma
-table.</p>
-
-<p>Une fois ce petit examen biographique et
-critique achevé, nous parlâmes de mon passage
-à bord du <i>Toujours-le-même</i>. Avec des hommes
-comme le capitaine Lanclume, les choses s'arrangent
-vite ou ne s'arrangent pas du tout. Il
-fut convenu en quelques paroles, que, moyennant
-quatre cents francs pour ma personne et
-quarante francs par tonneau pour ma pacotille,
-je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune
-créole, le gros italien et le grand ordonnateur,
-pour aller à la Martinique au <i>premier vent favorable
-qu'il plairait à Dieu de nous envoyer</i>,
-style de connaissement.</p>
-
-<p>Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la
-première vue le capitaine avait conçue de moi,
-il eut la bienveillance de me donner la chambre
-qui touchait à la sienne, et dont il s'était
-réservé le privilége de disposer en faveur de
-qui bon lui semblerait.</p>
-
-<p>Le lendemain de notre première entrevue et
-de notre arrangement, je me rendis à bord dès
-le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée
-de mes marchandises, que le roulage <i>accéléré</i>
-venait de m'apporter de Paris au Hâvre,
-en vingt jours.</p>
-
-<p>Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui
-que j'avais quitté la veille si gai et si insouciant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en
-remarquant l'impression que son air méditatif
-venait de produire sur moi, vous ne devineriez
-jamais ce qui me barbouille les idées depuis
-ce matin?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu'une sans doute de ces contrariétés
-si fréquentes au milieu des tracasseries d'un
-armement et d'un départ prochain?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même
-jamais si je ne vous l'expliquais pas&hellip; La gastronomie
-a fait depuis quelques années des
-progrès si rapides et si effrayans sur toute la
-surface du globe, qu'aujourd'hui quand un
-passager se dispose à traverser les mers, il ne
-s'informe plus si le navire est solide et bon
-voilier, si le capitaine est expérimenté et bien
-élevé. La première chose et la seule qu'il demande
-est celle-ci: le navire a-t-il un bon
-cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours
-assez solides, tous les capitaines assez habiles,
-pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite
-que de bien conduire une bonne barque à
-sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là
-l'heureux phénix à trouver; et la chose paraît
-si rare à messieurs les passagers, que ce n'est
-que sur les attestations et les informations les
-plus sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied
-à bord d'un bâtiment dont le <i>chef</i> n'a pas été
-éprouvé par une suite de trois cents omelettes,
-quatre cents capilotades de volaille et autant
-de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou
-quatre voyages bien constatés. Voilà le degré
-d'abaissement auquel notre profession de marin
-est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur
-capitaine aujourd'hui est celui qui réussit
-à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce
-qui daigne naviguer à cent francs par mois.
-Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est
-le mécanicien qui est devenu la première personne
-à bord de ces sortes de bâtimens; et à
-bord de nos navires à voiles, c'est le chef de
-cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a
-ravi en quelque sorte le sceptre de la considération.
-Telle est, de nos jours, la décadence
-des choses, et c'est cette décadence-là qui me
-fiche un peu malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est là la seule idée pénible qui vous
-chagrinait lorsque je vous ai abordé?</p>
-
-<p>&mdash;Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le
-fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit
-marmitons, plus sales les uns que les autres, se
-sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef
-que j'ai été obligé d'assommer dans la dernière
-traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous
-le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres
-informations que celles qu'ils portaient sur
-leur figure. Hier au soir, au moment où vous
-veniez de me quitter, un jeune homme, très
-gentil ma foi, d'une physionomie ouverte et
-intelligente, d'une mise simple, mais très propre,
-se présente à moi. Il se propose pour remplir
-les fonctions de cuisinier à mon bord. Je
-lui demande ses certificats, et il me montre
-deux attestations de capitaines qui prouvent
-qu'il a fait deux voyages, l'un à Buenos-Ayres
-et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef,
-et qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle
-et capacité.</p>
-
-<p>»Il est bon que vous sachiez que rarement
-mon premier coup-d'&oelig;il m'a trompé sur le
-compte des individus, et que la finesse de tact
-que j'ai acquise en fait de physiognomonie, m'a
-inspiré une telle confiance dans l'infaillibilité
-de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout
-en vous voyant pour la première fois, sans aller
-plus loin, j'aurais répondu sur ma tête que vous
-êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez
-vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise
-et confié un tas de petites choses,
-comme on le fait à une personne dont on est sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et
-vous me flattez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est
-plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que
-je possède&hellip; Eh bien donc, pour finir mon
-histoire, je vous avouerai que ce jeune homme
-m'a plu: ce doit être quelque chose de bon,
-de distingué même dans le genre gargotier,
-j'en suis d'avance convaincu. Mais, pour mieux
-m'assurer du fait, j'ai pris un moyen certain
-de mettre sa science à une rude épreuve, et
-savez-vous comment je m'y suis pris pour cela?</p>
-
-<p>&mdash;Vous lui avez fait mettre la main à la
-pâte en présence d'un cuisinier émérite, d'un
-Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes
-du lieu?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout; je vous ai invité à dîner,
-ainsi que tous mes autres passagers et quelques
-amis qui savent manger. C'est le jeune chef
-qui, pour sa première nuit des armes, fera la
-tambouille avant d'être reçu chevalier de l'écumoire.
-Si le dîner est bon, je prends l'homme;
-s'il n'est que passable, je lui paie seulement
-le prix de la course et je le laisse là; s'il est
-mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce
-qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant
-de quelque distraction de pied, ailleurs
-qu'à la tête&hellip; La comtesse de l'Annonciade, notre
-aimable passagère, comme bien vous pouvez
-le penser, m'a fait répondre qu'elle était
-fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation.
-C'est par forme que je l'avais invitée:
-c'est par convenance qu'elle refuse. Tout cela
-est dans l'ordre.</p>
-
-<p>»A ce soir donc, à six heures précises, au
-Grand-Hôtel, salle n<sup>o</sup> 3, c'est là que je traite,
-et qu'assis tous à table, le moins gravement que
-nous pourrons, nous procéderons à l'examen
-du candidat au poste de cuisinier, à bord du
-navire le <i>Grand-Napoléon</i>. Ah! pardon! non,
-je me trompe: à bord du navire le <i>Toujours-le-même</i>.
-<i>Vive lui! morbleu!</i>» me dit ensuite
-à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement
-la main. Il me quitta une minute après,
-bien plus content que lorsqu'une heure auparavant
-je l'avais trouvé rêvant à la prééminence
-du cuisinier sur le capitaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>C'est presque toujours dans la spontanéité
-de nos fonctions physiques les plus impérieuses,
-que nos penchans moraux se trahissent
-ou se révèlent à l'&oelig;il de l'observateur. On ne
-prend jamais autant de calcul dans un coup
-de fourchette ou un coup de dent, que dans
-la manière de donner une poignée de main ou
-de rendre un salut.</p>
-
-<p class="attr">(Page 53.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Le cuisinier à l'essai;&mdash;dîner d'épreuve;&mdash;un compagnon
-de voyage à table;&mdash;l'air de la <i>Molinara</i> interrompu;&mdash;élection
-et couronnement du cuisinier du trois-mâts le
-<i>Toujours-le-même</i>.</p>
-
-
-<p>Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes
-s'apprêter à bien dîner, sans m'être senti
-frappé agréablement de tout ce qu'il y a de
-purement animal dans les plaisirs même les
-plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze
-personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant
-avec appétit, dans un beau salon, l'instant
-de dévorer le copieux repas qu'un cuisinier
-tout suant va jeter à leur voracité, m'ont
-toujours rappelé, malgré toute la délicatesse
-de leurs formes et de leurs manières, ces festins
-de la côte d'Afrique, pour lesquels les
-sauvages convives s'aiguisent les dents un jour
-d'avance. Aussi la répugnance irrésistible que
-m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques,
-a-t-elle été quelquefois poussée si
-loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans
-une société où, au lieu de se rassembler, comme
-on le fait partout chez nous, pour absorber le
-plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché,
-au contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire
-un des appétits à coup sûr les moins
-nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac
-à des heures déterminées par le besoin,
-qui fait sortir la brute de sa tanière et l'oiseau
-de proie de son aire ensanglantée.</p>
-
-<p>On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte
-de se réunir pour manger a de trop positivement
-matériel aux yeux de notre orgueilleuse
-espèce, que l'on se rassemble autour d'une
-table bien servie, beaucoup moins pour engloutir
-des alimens, que pour jouir, pendant quelques
-heures, de l'agrément d'une société choisie;
-que le dîner d'apparat n'est que le prétexte,
-et que le plaisir de se trouver ensemble
-est le but&hellip; Oui, mais pour vous convaincre
-du contraire, observez le silence qui accompagne
-le début d'un grand repas, remarquez
-l'avidité avec laquelle ces convives, qui ne se
-sont réunis chez vous que pour savourer les
-délices de la bonne compagnie, vous font disparaître
-les mets offerts à leur faim et vous
-vident les bouteilles sacrifiées à leur soif;
-dites alors, dites-moi si le plaisir de manger
-n'est pas le but caché, et l'attrait d'une société
-choisie le prétexte apparent&hellip; Voyez, pour peu
-qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit
-soumis à des précautions hygiéniques, la figure
-qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la
-jouissance d'un besoin physique qui se satisfait&hellip;
-Oh! sans doute qu'après s'être bien repus
-et s'être plus que suffisamment gorgés de
-viandes succulentes et de vins excitans, vos
-convives causeront, babilleront même et que
-la conversation s'enflammera au feu des bons
-mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux
-échauffés&hellip; Mais avisez-vous, s'il est
-possible, de donner un grand repas sans vin à
-tout ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez
-ce que deviendront les vives saillies, la joie
-et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos
-sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut
-faire manger à l'auge côte à côte, pour en tirer
-quelque chose de sociable et d'aimable après
-boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner
-un acte purement intellectuel! Allons donc,
-c'est le prix matériel dont on paie le plaisir
-d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à
-des êtres civilisés une fois qu'ils n'ont plus ni
-faim ni soif.</p>
-
-<p>En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon
-n<sup>o</sup> 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf
-à dix des convives du capitaine, cherchant à
-cacher du mieux possible l'appétit impatient,
-inquiet, qu'on pouvait lire sur leurs physionomies
-tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner,
-sans le secours de notre amphitryon, les
-passagers avec lesquels je devais d'abord dîner
-ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique.
-Le chanteur italien, vêtu de noir de
-la tête aux pieds, était ce gros homme qui,
-les mains derrière le dos, promenait dans
-l'appartement son faux toupet frisé de frais.
-M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme
-pâle qui parlait à un étranger de la supériorité
-des figurantes de l'Opéra sur les plus belles
-filles de couleur même. Pour l'ordonnateur en
-chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce
-grand sec, grisonnant, assis dans le coin d'une
-ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes
-croisées, bâillant somptueusement pour
-conserver un air de dignité administrative, au
-milieu de tout ce monde qu'il ne connaissait
-pas.</p>
-
-<p>Le capitaine, me prenant par le bras, me
-présenta affectueusement à ses amis et à ses
-passagers. L'Italien accueillit mon salut, en
-baissant la tête sans déranger les poignets qu'il
-s'était croisés sous les basques de son habit. Le
-jeune créole me tendit cordialement la main,
-et M. l'ordonnateur ne daigna pas se lever de
-dessus son divan, pour répondre à ma courbette
-d'introduction. En une minute enfin je sus
-toutes ces individualités-là par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il fallut attendre une grande heure encore
-le dîner que les invités grillaient de se mettre
-sous la dent; et c'est pendant ce temps que je
-remarquai surtout l'influence que les perplexités
-de l'estomac peuvent exercer sur des gens
-de bonne compagnie qui se sont donné le mot
-pour assouvir ensemble leur faim excitée par
-la perspective d'un grand repas. La conversation,
-d'abord assez vive, était peu à peu tombée
-en langueur; le sentiment d'espoir que j'avais
-lu en entrant, sur les physionomies épanouies
-des convives, s'était effacé par degrés, pour
-faire place à une impression trop visible d'inquiétude
-et de mauvaise humeur. Il fallait
-enfin une pâture prompte, la pâture promise,
-à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité
-que l'exigence gastrique de ses
-invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du
-salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à
-manger; il suait comme dans un jour de combat
-quand la victoire est encore indécise ou quand
-la défaite commence à paraître possible&hellip;</p>
-
-<p>On annonça enfin le succès de la journée,
-les garçons de l'hôtel vinrent crier le bulletin
-de la bataille, en informant officiellement le
-capitaine que <i>ces messieurs étaient servis</i>!</p>
-
-<p>Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre
-grosses pièces de viande le suivirent; les
-vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent
-sur tout cela, au milieu du silence qui n'était
-interrompu que par le choc des assiettes et le
-cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le
-premier service y passa tout entier, et ce ne
-fut qu'après avoir pris possession de la meilleure
-partie du dîner, que l'on commença à
-le goûter. A table on ne songe à faire de la
-science qu'après avoir fait de la brutalité gastronomique;
-cet aphorisme rentre encore dans
-les premières observations que j'ai déjà faites
-à la tête de ce chapitre.</p>
-
-<p>Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux
-compagnons de voyage que le sort allait
-me donner, j'observai particulièrement l'attitude
-et les manières de mes trois collègues passagers.
-C'est toujours dans la spontanéité de
-nos fonctions physiques les plus impérieuses,
-que nos penchans moraux se trahissent ou se
-révèlent à l'&oelig;il de l'observateur. Il ne peut
-jamais entrer autant de calcul dans un coup de
-fourchette ou un coup de dent, que dans la
-manière de donner une poignée de main ou
-de rendre un salut.</p>
-
-<p>M. Larynchini mangea beaucoup, mangea
-même, si on peut le dire, avec volubilité; mais
-il parla peu.</p>
-
-<p>M. Desgros-Ruisseaux <i>officia</i>, comme disent
-quelques gastronomes, avec distraction,
-sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals,
-de spectacles, de femmes et de cannes à sucre,
-en accompagnant chacune des phrases de sa
-conversation d'une toux sèche qui me fit mal
-pour son avenir.</p>
-
-<p>M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement
-quelques mets de choix, mais d'un
-air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant
-quelquefois la grimace comme un dégustateur,
-changeant son assiette à toute minute
-et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus
-l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées
-s'entr'ouvrirent vers la fin du repas pour laisser
-passer quelques légers hoquets d'assez bon
-ton; mais pour dire un mot agréable, pas une
-seule fois.</p>
-
-<p>Le capitaine Lanclume coupait, tranchait,
-suait, buvait beaucoup pour nous engager à
-boire comme lui, en nous répétant tous les
-quarts d'heure: mangez bien et goûtez tout,
-messieurs; car c'est comme jury que je vous ai
-réunis autour de cette table, pour rendre votre
-arrêt sur le mérite de ce dîner d'épreuve.</p>
-
-<p>Le dîner fut trouvé bon, admissible, et
-M. l'ordonnateur, à qui le capitaine s'adressa
-par déférence pour avoir son avis particulier,
-laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur
-de son importance administrative: «Le
-repas a péché peut-être par quelques détails
-un peu communs; mais l'ensemble m'a paru
-irréprochable. Cuisine méridionale, un peu exagérée,
-haute en goût, faible dans la base, mais
-cependant passable.»</p>
-
-<p>Notre malheureux hôte s'était donné tout le
-mal possible pour nous inspirer de la gaieté, et
-n'avait réussi jusque-là qu'à produire beaucoup
-de bruit, la chose selon moi la plus opposée
-à la gaieté qui doit régner à table. Le dessert
-venait d'être servi, et le capitaine voulant
-à toute force que son dîner finît par quelque
-chose d'éclatant, invita, supplia M. Larynchini
-de nous faire entendre cette voix devenue
-si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart
-des chanteurs de profession ne demandent
-pas mieux que de saisir, dans le monde, l'occasion
-de se faire écouter en silence des personnes
-avec lesquelles ils ont craint long-temps
-de compromettre leur infériorité ordinaire
-sous le rapport de la conversation. M. Larynchini
-prié, sollicité, reprié, resollicité pendant
-un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il
-allait nous chanter un air de la <i>Molinara</i>, avec
-une voix de femme. Mais avant de procéder à
-l'exécution de son ariette, il eut soin de se
-turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune,
-et de s'attacher sous le menton une serviette
-qui devait remplir les fonctions d'un fichu.</p>
-
-<p>Le plus criard des faussets auquel on pût
-s'attendre sortit de la bouche, des narines, et
-je crois même des yeux du virtuose, pour venir
-nous percer les oreilles et porter l'étonnement
-et l'alarme dans toute la maison. Notre
-contenance ne laissa pas que de devenir fort
-embarrassante, avec l'envie que nous avions de
-rire de l'artiste, et la crainte que nous aurions
-eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis
-montèrent précipitamment pour savoir ce qui se
-passait dans le salon. Cette brusque apparition
-n'empêcha pas le chanteur de continuer, et
-nous n'aurions pu trouver que très difficilement
-un moyen honnête de terminer cette scène
-burlesque, sans un ou deux maudits chats de
-l'hôtel, qui, errant sans doute sur les gouttières
-et entendant miauler notre virtuose, s'avisèrent
-de prendre le diapason de sa haute-contre et
-de miauler à l'unisson avec lui.</p>
-
-<p>La froide promptitude que mit l'Italien à
-rentrer son foulard dans sa poche et à jeter dédaigneusement
-sa serviette sur la table, nous
-indiqua assez qu'il n'y avait plus de chant à
-espérer ou à redouter pour nous. Les éclats de
-rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien
-que mal, commençaient à frapper désagréablement
-les oreilles de notre capitaine, qui,
-plus maître de lui que nous tous, avait su conserver
-le sérieux attaché à son rôle, lorsqu'il
-vint fort à propos à ce brave homme l'idée de
-faire diversion à la mésaventure du maëstro, en
-s'écriant:</p>
-
-<p>«Messieurs, vous avez pu vous former, je
-pense, par ce que vous avez bien voulu manger,
-une opinion assez exacte sur le savoir-faire
-du jeune auteur du dîner dont voici les débris.
-Maintenant c'est un jugement consciencieux
-que j'attends de votre expérience et de votre impartialité.
-Croyez-vous bien, en votre âme et
-conscience, que le candidat que vous venez
-d'examiner soit digne d'être employé comme
-cuisinier en chef à bord du trois-mâts le <i>Toujours-le-même</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac,
-tous les convives, à l'exception de l'Italien
-qui probablement craignait de hasarder
-de nouveau sa voix, même pour n'exprimer
-qu'un vote.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant
-aux garçons de l'hôtel, allez me chercher
-le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu solennellement
-dans le grade qu'il vient de conquérir
-à la pointe du couteau et de nos fourchettes.»</p>
-
-<p>Le triomphateur parut, son bonnet de coton
-à la main, le tablier retroussé d'un côté et le
-couteau vainqueur glorieusement suspendu encore
-à la ceinture. Le pauvre jeune homme,
-tout moite encore de sa corvée, riait niaisement,
-se frottait le nez du dos de la main, cherchait à
-prendre une attitude convenable, et ne savait
-quel maintien se donner au milieu de cette
-scène toute grotesque pour nous et très embarrassante
-pour lui.</p>
-
-<p>Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui
-adressant ces mots:</p>
-
-<p>«Comment vous nommez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Gustave Létameur.</p>
-
-<p>&mdash;Gustave Létameur, le jury gastronomique
-rassemblé sous ma présidence pour déguster
-les titres que vous avez fait valoir à la place que
-vous sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen
-rigoureux, de vous proclamer chef de
-cuisine à bord du navire le <i>Toujours-le-même</i>,
-et pour vous offrir un témoignage plus éclatant
-encore de la satisfaction générale, permettez-moi
-de déposer sur votre front que vous
-allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce
-laurier que vous avez conquis au feu.»</p>
-
-<p>C'était une couronne de laurier-sauce que le
-capitaine venait de détacher de la croûte d'un
-énorme jambon de Bayonne.</p>
-
-<p>Le nouveau chef dont la physionomie était,
-ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie,
-sans sortir des limites que lui imposait
-l'infériorité de sa position.</p>
-
-<p>«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant
-le laurier à ragoût, que je m'efforcerai
-toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du
-service.»</p>
-
-<p>Des applaudissemens unanimes accueillirent
-cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira
-quelques pièces de cinq francs de sa poche,
-pour que le chef triomphant gratifiât lui-même
-d'un petit supplément de paie, un marmiton
-dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts
-et l'exécution de son dîner.</p>
-
-<p>Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire
-intime, auquel aucun des convives ni
-le capitaine lui-même n'avaient fait attention,
-s'était tenu, pendant toute la scène d'installation,
-dans l'ouverture d'une porte entrebâillée,
-pour jouir des honneurs que l'on accordait au
-jeune chef. Je crus remarquer dans l'air de
-satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l'indice
-d'un sentiment d'amour-propre qui me
-porta d'abord à soupçonner certain stratagème
-de la part de M. Gustave Létameur, dans
-la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr
-encore de la réalité du fait, et trop peu familier
-surtout avec le capitaine pour lui confier les
-doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon
-observation pour moi, dans la crainte de nuire,
-sur de simples conjectures, à la carrière du
-pauvre jeune homme dont nous venions de
-couronner les efforts&hellip; Sotte réserve, qui
-m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations,
-de misère et d'abjection, à ce malheureux
-imprudent!</p>
-
-<p>Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la
-cordialité et de la franchise de notre capitaine,
-en nous promettant bien de ne pas manquer,
-le 13 du mois, au rendez-vous que nous
-autres passagers nous étions donnés à bord
-pour ce jour-là: c'était le jour du départ&hellip;</p>
-
-<p>Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant
-de la salle à manger, pour rentrer chez lui,
-le chanteur italien alla se heurter contre un
-orgue de Barbarie qui nasillait l'air de la <i>Molinara</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir
-sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation
-d'un nom partout proscrit sur cette
-terre dont nous étions encore si près; je fus
-même presque attendri de ce culte rendu en
-pleine mer, en face du soleil couchant, à la
-mémoire du héros dont la vie s'était éteinte
-aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui
-jetait ses derniers rayons sur notre navire et
-sur les couleurs chéries du pavillon factieux
-que nous venions d'arborer.</p>
-
-<p class="attr">(Page 75.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;&mdash;incrédulité
-de notre capitaine;&mdash;adieux à la France;&mdash;réhabilitation
-du nom du navire;&mdash;notre cuisinier
-à l'épreuve n'a jamais navigué;&mdash;longanimité du capitaine;&mdash;notre
-premier repas en mer.</p>
-
-
-<p>Un navire qui part sera un spectacle toujours
-beau pour les personnes friandes de tristes
-et douces émotions, comme dirait Montaigne.
-Il y a dans cette soudaine séparation d'un
-faible bâtiment et de la terre qu'il abandonne,
-quelque chose de si imposant et de si vague
-pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste
-mer qui l'attend en mugissant pour l'enlever
-au rivage, une telle immensité de périls à affronter,
-une si grande disproportion de forces
-entre les combattans! car ce sera, au moins, un
-long, pénible et bien terrible combat que le
-navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la
-tempête et à la foudre!&hellip; Et voyez pourtant
-quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque
-du départ, et l'avenir que vous redoutez
-tant pour ce pauvre navire! Jamais le
-bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné,
-mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui.
-Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles
-vergues, livrent les voiles frémissantes au
-souffle de la brise, n'ont été aussi gais, plus
-alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter
-en man&oelig;uvrant? ils courent, grimpent,
-volent plutôt qu'ils ne marchent, à la voix retentissante
-de leur capitaine; et si quelquefois,
-du haut de leurs hunes ou de leurs barres,
-balancés par les premiers coups de roulis, ils
-jettent encore un regard d'amour sur le rivage
-qui fuit et qu'ils ne reverront peut-être plus,
-bien vite leurs yeux d'oiseaux de mer se reportent
-sur l'Océan qui s'ouvre devant eux,
-sans bords, sans limites, comme l'avenir,
-comme le néant peut-être, mais aussi comme
-l'espérance.</p>
-
-<p>Il était midi quand nous appareillâmes du
-port du Hâvre; un splendide soleil d'été dardait
-ses rayons étincelans sur les flots qui se
-gonflaient devant nous, sur la ville que nous
-allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit,
-tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos
-oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions,
-en notre qualité de partans, les frais du spectacle
-dont la foule des curieux venait jouir en
-accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre
-de personnes qui se pressaient sur les quais
-et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai
-au capitaine comment il pouvait se faire
-qu'une chose aussi ordinaire que l'appareillage
-d'un navire attirât autant de monde hors
-des maisons, dans une ville depuis si long-temps
-accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.</p>
-
-<p>«Ah! c'est que vous ne savez pas une
-chose, me répondit le capitaine, une chose qui
-vous intéresse cependant, vous le premier, et
-qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle chose si extraordinaire donc?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous n'avez pas encore remarqué
-que c'est aujourd'hui <i>vendredi</i> et le <i>13 du
-mois</i>, par-dessus le marché, deux raisons pour
-que le navire coule en mer, et deux raisons que
-j'ai choisies tout exprès pour donner un démenti
-palpable à la superstition de ces <i>philosophes</i>-là.
-Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces
-oisifs qui connaissent mon goût pour les départs
-du vendredi, ont quitté leurs travaux et
-leurs <i>cassines</i> pour venir voir mon bâtiment se
-jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!&hellip;»</p>
-
-<p>Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné
-cette explication, haussa les épaules de pitié,
-en jetant sur la foule curieuse un regard de
-colère et de mépris, puis il continua à commander
-la man&oelig;uvre qu'il y avait à faire pour
-mettre le navire dehors.</p>
-
-<p>La comtesse de l'Annonciade, la seule de
-nos camarades de voyage que je n'eusse pas
-encore vue, se montra sur le pont au moment
-où le pilote qui nous avait mis en rade allait
-prendre congé de nous, la bouche gargarisée
-de rhum et les poches pleines de cigarres, et
-alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire
-connaissance avec la physionomie et l'extérieur
-de notre unique passagère. Sans être belle,
-sans être même jolie, la comtesse nous parut
-avoir ce qui remplace presque toujours avec
-avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance
-de la taille et l'éclat même de la figure:
-ce quelque chose d'indéfinissable qui ne s'exprime
-encore que par un mot fort incomplet,
-nous frappa tous tellement, à l'aspect de la
-comtesse, que l'Italien me dit, que je répétai
-au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur:
-<i>elle a de la grâce</i>. Il est bien rare que
-chez les femmes élevées dans un certain monde,
-on ne trouve pas, quelque mal partagées même
-qu'elles soient du côté des dons extérieurs, un
-charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir,
-s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au
-genre d'imperfection que l'on remarque dans
-chacune d'elles. Le charme dominant dans la
-personne de notre passagère était la grâce,
-comme je l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous
-dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus
-jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que
-bien peu de chose à l'agrément de sa physionomie,
-tant cette physionomie pouvait aisément
-se passer de beauté.</p>
-
-<p>Je ne remarquai que long-temps après l'avoir
-vue, qu'elle était un peu brune quoique assez
-fraîche, que sa taille était petite quoique bien
-prise, et que sa bouche, moins grande que son
-bel &oelig;il noir, était recouverte d'un léger duvet
-d'ébène que dans le monde on avait dû comparer
-quelquefois, j'en suis bien sûr, aux
-moustaches timides d'un jeune adolescent.</p>
-
-<p>Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de
-prendre avant son départ, rehaussait du reste,
-fort coquettement, les avantages de sa tournure
-et le caractère particulier de son teint un
-peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait
-à moitié sa chevelure de jais; une robe
-gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment
-sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux
-jolies petites mains; et quelques anneaux finement
-ciselés couvraient presqu'à moitié ses
-longs doigts délicats, entre lesquels elle s'amusait,
-en regardant la terre, à déchirer un mouchoir
-de poche de batiste, avec une expression
-de préoccupation que l'on ne saurait dire.</p>
-
-<p>Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui,
-une seule fois dans leur vie, aient été regardés
-par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une
-passagère attache sur la terre qui fuit à ses
-yeux? c'est la réflexion qui me vint en voyant
-la comtesse dire adieu à la côte de France.
-Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle
-s'efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses
-qu'elle ramenait avec elle, priaient à
-ses pieds.</p>
-
-<p>Oh! sans doute, pensais-je en moi-même,
-cette femme laisse quelque chose d'elle-même
-là&hellip; sur ce rivage si doux ou sur cette terre
-d'amour qu'il nous faut quitter&hellip;</p>
-
-<p>Et moi aussi je regardais la France, toute la
-France qui disparaissait déjà sous des nuages
-qui semblaient s'attacher à elle, pour nous
-laisser partir seuls.</p>
-
-<p>«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le
-capitaine Lanclume, pour nous arracher au
-sentiment que nous éprouvions tous, quand je
-vous disais que j'avais raison de partir le <i>vendredi
-13 du mois</i>! Le temps est magnifique, la
-brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit
-n&oelig;uds et demi sans nos bonnettes. C'est exprès
-pour nous&mdash;le diable m'emporte!&mdash;que
-ce temps a été fait par le père éternel.»</p>
-
-<p>Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une
-casquette de velours vert, bariolée de filets
-d'or, s'arrêta tout court à ce mot de <i>vendredi</i>.
-L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton
-comme pour passer une nuit en diligence,
-et la comtesse descendit dans sa chambre,
-peut-être pour trembler ou pour prier plus à
-l'aise en pensant à ce terrible mot de <i>vendredi</i>.
-Personne à bord, excepté le diable de capitaine,
-n'avait songé à ce jour-là, à cette fatale
-coïncidence du vendredi et du 13 du mois!</p>
-
-<p>Quant à mon pauvre créole, il nous dit de
-la plus douce voix que puisse avoir un homme:
-«Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que
-je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé.
-C'est sous son influence que j'ai reçu le jour,
-et c'est lui qui me redonnera la vie!»</p>
-
-<p>Il est des hommes qui naissent organisés
-tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au
-terme de cette courte carrière, se trouvent avoir
-parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire.
-Adolescens quand les autres sont encore enfans,
-hommes faits à l'âge où les enfans entrent
-à peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge
-marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de
-caducité au moment où le printemps vient de
-s'ouvrir couvert de fleurs et rempli d'espérances
-pour ceux dont ils ont partagé le berceau
-et les jeux.</p>
-
-<p>Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.</p>
-
-<p>Les paroles mélancoliques qui venaient de
-sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer
-avec plus d'attention que je ne l'avais
-fait encore. Les émotions du départ, l'incertitude
-de son sort peut-être, avaient, ce jour-là,
-jeté sur ses traits les traces d'une altération
-profonde. Je cherchai à le rassurer de mon
-mieux, sur les craintes qu'il paraissait concevoir,
-et, en lui parlant, je m'en voulais presque
-de l'état de force et de santé qu'il pouvait
-m'envier. Je sentais que j'étais dans la position
-d'un riche qui console un pauvre à qui il ne
-peut rien donner que des conseils. Le malade
-me répétait: «C'est l'air du tropique qu'il faut
-à mon affection&hellip; mais quand le respirerai-je
-cet air là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine,
-du ton dont on prononce un arrêt de
-mort. Jamais!&hellip;» Et parlant ensuite à ses matelots:
-«Hé! dites donc, devant: File un peu
-l'écoute de misaine.»</p>
-
-<p>Le dîner du jour de départ est ordinairement
-bien vite préparé et bien vite mangé,
-quand toutefois les passagers sont disposés à
-le manger. Tout est encore si mal installé à
-bord, les préparatifs nécessaires pour mettre
-la cuisine en train sont si difficiles et si longs à
-faire, que c'est à peine si l'on peut compter
-sur un potage mangeable et quelques côtelettes
-passablement grillées. Un pâté froid, du jambon,
-un poulet à la gélatine et de beaux fruits
-nous furent servis à cinq heures, sans que le
-cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord
-une partie de la science qu'il nous avait fait admirer
-au Grand-Hôtel du Hâvre.</p>
-
-<p>La comtesse ne parut pas à table, malgré les
-instances du capitaine pour la décider à accepter
-quelque chose. Quand nous remontâmes
-sur le pont, après avoir fait honneur à notre
-premier dîner de bord, la terre ne montrait plus
-à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous
-de ces nuances bleuâtres qui ont quelque
-chose de si vague et de si vaporeux, et qui
-couronnent si admirablement la teinte plus
-mâle et plus sévère de la mer. Le soleil, versant
-ses derniers feux en face de la côte de
-France, inondait de pourpre et d'or étincelant
-cette scène immense et magnifique, et au moment
-même où il allait disparaître d'un côté à
-nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme
-lui, disparaître de l'autre côté au-dessous des
-flots. La mer seule nous restait entre le soleil
-et la France, et sur cette mer paisible le navire
-voguait silencieusement.</p>
-
-<p>Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine
-pour m'arracher à mes méditations.</p>
-
-<p>«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute
-fort beau; mais il nous reste autre chose à faire
-au coucher du soleil!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! il y a le nom de mon navire à
-réhabiliter. A terre, je plie docilement sous le
-joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je
-me redresse de toute la force de la contrainte
-que je me suis imposée, je redeviens roi de ma
-barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus
-vaste que les bicoques de tous ces gueux de la
-Sainte-Alliance. Mousse!</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici. Prends-moi cette paire de
-gants&hellip; mets-les&hellip; Voyons, as-tu bientôt
-fini?</p>
-
-<p>&mdash;M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un
-peu petits.</p>
-
-<p>&mdash;Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et
-apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom
-du navire&hellip; Charpentier, voyons, un marteau
-et des clous! et sautons en dehors du couronnement&hellip;
-Maître Lafumate, attrape à hisser le
-pavillon français&hellip; Et vous, messieurs, si vous
-savez jouer de quelque instrument, vous ne me
-refuserez pas d'accompagner d'un petit air de
-circonstance, l'inauguration de mon ancien
-nom et du pavillon des braves.»</p>
-
-<p>M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis
-une flûte dans le fond de ma malle.</p>
-
-<p>Le petit mousse envoyé en expédition dans
-la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant
-religieusement dans ses mains gantées, une enseigne
-à fond bleu, portant en grosses lettres
-d'or, ces mots: <i>Le Grand-Napoléon</i>.</p>
-
-<p>Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage
-se découvrit, le charpentier alla clouer
-l'enseigne sur l'arrière du navire, maître Lafumate
-hissa et amena par trois fois le pavillon
-tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes
-de notre mieux l'air de la <i>Marseillaise</i>.</p>
-
-<p>L'ordonnateur en chef n'y était plus; le
-créole souriait à cette scène moitié bouffonne
-et moitié pieuse.</p>
-
-<p>Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans
-me sentir ému, cette singulière réhabilitation
-d'un nom partout proscrit sur cette terre dont
-nous étions encore si près; je fus même presque
-attendri de ce culte rendu en pleine mer,
-en face du soleil couchant, à la mémoire du
-héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu
-des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers
-rayons sur notre navire et sur les couleurs
-chéries du pavillon factieux que nous
-venions d'arborer. Tout le burlesque de cette
-espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes
-yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental
-de la cérémonie&hellip; «C'est ici, c'est à la
-mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis
-toute mon indépendance d'homme et de
-Français et que j'en use. Voyez comme depuis
-qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire
-en détale! Le voilà qui file deux ou trois n&oelig;uds
-de plus qu'auparavant! Ah! c'est qu'aussi, avec
-ce nom-là, il était si facile d'aller vite!&hellip; Pourquoi
-donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes
-comme moi!&hellip; Aujourd'hui il ne serait pas
-mort, et nous ne serions pas ici!&hellip; Mais chassons
-toutes ces mauvaises idées-là qui font mal
-et qui ne produisent que des regrets inutiles&hellip;
-Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les
-bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos
-bras qui sont mous comme le <i>balan</i> des boulines
-de revers!»</p>
-
-<p>Quand la nuit fut descendue sur nous, autour
-de nous et sur les flots doux et tranquilles
-qui clapotaient harmonieusement au loin,
-le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle
-il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda
-à son second à quoi servait le feu qu'on
-voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit
-que c'était le chef qui s'exerçait et qui
-<i>étudiait</i> son fourneau et ses marmites.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le
-capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire
-du thé&hellip; Puis s'adressant à moi: Voisin, vous
-ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce
-pas? Je sens que j'ai besoin de prendre quelque
-chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou
-plutôt sur le c&oelig;ur, un poids qui m'oppresse.
-C'est une chose bien étrange, allez, que mon
-organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle
-veille, nulle privation ne peut altérer ma santé.
-J'ai contre tout cela une complexion de fer.
-Mais la moindre petite émotion de c&oelig;ur m'abat
-comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette,
-et il est surtout des souvenirs contre
-la puissance desquels je ne retrouverais pas,
-j'en suis sûr, dans tout mon être, pour deux
-liards de force&hellip;</p>
-
-<p>Une longue méditation succéda encore à ces
-paroles, et le capitaine ne quitta l'immobilité
-de la posture qu'il avait reprise, que pour
-crier:</p>
-
-<p>«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il va être bientôt <i>paré</i>, répondit un
-petit mousse; mais, voyez-vous, capitaine, c'est
-qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut pas couler de la bouilloire?
-reprit Lanclume. Voyons donc un peu cette
-bouilloire; apporte-moi ça ici!</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier,
-s'écria le capitaine après avoir examiné
-et découvert le vase brûlant qu'on lui avait apporté.
-Comment, vous avez fourré toute notre
-provision de thé dans cette bouilloire, comme
-vous auriez mis un plein panier d'oseille dans
-une casserole, pour en faire une compote? Vous
-n'avez donc jamais fait de thé?</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!</p>
-
-<p>&mdash;Mais il paraît que vous n'en avez jamais
-bu non plus, car vous vous seriez aperçu sans
-doute&hellip; Est-il possible d'avoir mis deux livres
-de thé à bouillir, pour en faire quatre tasses!
-Faut-il qu'il y ait au monde des gens qui soient
-absurdes!&hellip; Mousse, prends-moi ces feuilles
-délavées, et mets-les à sécher en les étalant
-bien proprement sur une serviette&hellip; Ce thé
-nous servira en seconde édition pendant le
-voyage&hellip; Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il
-y ait des gens absurdes au monde! Faire une
-compote de thé, comme une compote d'oseille
-ou de chicorée!</p>
-
-<p>»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant
-par le bras, je crois que, pour la première
-fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma
-science lavatérique. Le cuisinier que nous avons
-enrôlé sur sa bonne mine et son dîner d'essai,
-et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a
-jamais navigué. Je viens de me convaincre qu'il
-n'a mis que depuis ce matin le pied à bord d'un
-navire.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! vous croyez, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier!
-cuisinier! Avancez!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce
-foulard qui est un peu mouillé, sur les haubans
-de misaine!</p>
-
-<p>&mdash;Sur les haubans de misaine?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sur les haubans de misaine du bord
-du vent, pour le mettre au sec. Vous entendez
-bien, n'est-ce pas? sur les <i>haubans de misaine
-du bord du vent</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sans doute, capitaine, je comprends
-parfaitement.»</p>
-
-<p>Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son
-foulard et de la mission dont le capitaine venait
-de le charger, s'en alla devant, demandant
-à voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait:
-«Pourriez-vous me dire où se trouvent&hellip;
-les&hellip; les&hellip; les comment donc&hellip;? les machins
-<i>de misère</i>, les&hellip;, comment déjà appelez-vous
-donc ça?»</p>
-
-<p>Et les matelots, comme vous pensez bien,
-de hurler de leur plus grosse voix: <i>Les choses
-de misère!</i> De quelles <i>choses</i> voulez-vous parler?
-c'est qu'il y a tant de <i>choses de misère</i> à
-bord!»</p>
-
-<p>«Quand je vous disais, me répétait Lanclume
-pendant cette épreuve, que le malheureux
-n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire,
-et qu'il m'avait trompé en me montrant
-les certificats d'un autre marmiton!&hellip; Mais que
-diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à
-avaler! Le pauvre bigre avait peut-être faim,
-et cette considération répond à tant de <i>choses
-de misère</i>, comme il disait tout-à-l'heure!
-Pourvu qu'il ait un peu d'intelligence et beaucoup
-de bonne volonté, il faudra bien lui pardonner
-celle-là!»</p>
-
-<p>Le foulard, après bien des explications, des
-sarcasmes de matelots sur la pénible recherche
-des haubans de <i>misère</i>, venait d'être amarré
-et mis au sec sur l'avant.</p>
-
-<p>Une épreuve plus longue, plus décisive et
-plus difficile attendait encore notre cuisinier,
-et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le
-lendemain matin, je lui vis mettre la main à
-l'&oelig;uvre pour allumer son feu et préparer notre
-déjeûner. Le malheureux était, dans tous
-ses mouvemens, d'une gaucherie qui aurait
-donné des impatiences au plus mauvais fricoteur,
-si elle n'avait pas fait pitié. Je crois
-même que, sans la réserve que me prescrivait
-ma qualité de passager à la chambre, j'aurais
-volontiers pris à sa place la queue de la casserole
-et le manche du couteau de cuisine.</p>
-
-<p>A dix heures et demie enfin, le maladroit,
-les yeux tout rouges de fumée et les joues
-toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse
-d'annoncer au capitaine que le repas était
-servi.</p>
-
-<p>Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites
-en charbon, une omelette ramassée dans
-les cendres, et des haricots verts qui avaient
-l'air d'avoir été mis à infuser dans le bouillon
-clair qui leur servait de sauce. Comme je m'attendais
-à la surprise que le chef avait ménagée
-sous mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux,
-je pus examiner tout à l'aise l'effet
-que produirait sur leurs physionomies la vue
-de ce détestable déjeûner.</p>
-
-<p>L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer
-un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt
-son assiette en disant qu'il n'aimait pas les
-décoctions de haricots.</p>
-
-<p>L'artiste italien continua à se charbonner les
-lèvres, de deux ou trois côtelettes qu'il s'obstinait
-à ronger.</p>
-
-<p>La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien
-voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite
-moue qui semblait dire: Tout cela est bien
-mauvais, mais fort heureusement je n'ai pas
-faim.</p>
-
-<p>Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir
-aussitôt sur la table cinq à six compotes de
-confitures excellentes qu'il avait emportées
-pour la traversée.</p>
-
-<p>Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait
-laissé même échapper aucun signe d'impatience.
-Seulement il avait pâli un peu en causant
-avec son second de l'apparence du temps&hellip;
-Mais au moment où tout le monde avait déjà
-pris son parti sur le désappointement gastronomique
-du matin, il s'écria en s'adressant au
-petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette
-<i>saloperie</i> et servez à déjeûner&hellip;»</p>
-
-<p>L'enfant intelligent qui épiait le regard de
-son capitaine et qui était habitué à deviner toutes
-ses intentions, escamote en un tour de main
-les chefs-d'&oelig;uvre culinaires de M. Gustave, et
-remplace tous ces plats maussades, par le large
-pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les
-autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient
-fait que paraître et disparaître sur la
-table. De longues fioles de vieux vins cachetés
-sont substituées aux bouteilles de Bordeaux
-ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans,
-aux verres de tous les jours. L'ordonnateur
-se ravise, l'Italien remange et la comtesse
-sourit&hellip; Tout se passa à merveille ensuite: on
-but même, je crois, du Champagne, et l'ordonnateur,
-en montant sur le pont après le
-déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la
-bataille pour laquelle il avait un instant tremblé,
-en me disant à l'oreille: <i>Il n'y a pas tant
-de mal que nous le supposions: le capitaine sait
-vivre!&hellip;</i></p>
-
-<p>Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier,
-en revanche, ne sait même pas faire cuire des
-&oelig;ufs durs.</p>
-
-<p>Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse
-faisait demander chaque matin deux &oelig;ufs
-à la coque, ne les lui servait que durcis comme
-pour une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant
-d'obtenir des &oelig;ufs comme elle les
-voulait, elle les lui demanda comme elle ne les
-voulait pas, au lieu de lui servir les &oelig;ufs durs
-qu'elle lui commandait, il lui donna, pour la
-première fois, des &oelig;ufs à la coque.</p>
-
-<p>C'était un être à prendre décidément à rebours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>En ce cas, puisqu'il est mangeable,
-vous allez le manger.</p>
-
-<p class="attr">(Pag. 93.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Notre passagère ne fait pas encore un choix;&mdash;notre cuisine
-continue à être détestable;&mdash;dépit du capitaine;&mdash;la
-soupe disciplinaire;&mdash;le châtiment gastronomique.</p>
-
-
-<p>Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à
-bord d'un navire, et que cette passagère vaut
-la peine d'être courtisée, rien de plus curieux
-que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes
-du logis ambulant, pour obtenir le prix
-des petits soins et des hommages dont ils entourent
-la déité voyageuse, et rien de plus
-piquant surtout que d'épier le moment où la
-beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne
-sur le front de son heureux vainqueur.
-C'est une arène ouverte à toutes les prétentions
-et souvent même à tous les ridicules; arène
-au bout de laquelle on place la passagère comme
-le prix réservé d'avance au triomphateur. Les
-usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis
-que les femmes ont pour la première fois osé
-s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, depuis le
-moment du départ, avec quelle anxiété, à toute
-heure, à toute minute, on cherche à savoir ou
-à pénétrer les progrès que les assaillans ont
-pu faire sur le pauvre c&oelig;ur dont la défaite
-leur est assurée! On s'informe, en montant sur
-le pont, de l'état de la victime promise à la
-cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou
-du temps qu'il fait&hellip; Il semble que chaque
-lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre
-à sa destination, doive rapprocher cette victime
-du moment de la chute inévitable, que
-tout le monde attend, sur laquelle tout le monde
-a droit de compter, et qui est pour ainsi dire
-une chose que le capitaine s'est engagé à offrir
-à ses passagers, avec la table et le logement&hellip;
-Une traversée sans intrigue, ou tout au moins
-sans galanterie, quand il y a de jolies femmes
-à bord! mais ce serait un scandale épouvantable
-sur mer, une honte ineffaçable pour le
-navire, le capitaine et tous les voyageurs.</p>
-
-<p>Trop imbu peut-être de ces idées que l'on
-avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience,
-je m'imaginai qu'une fois au large, il ne
-resterait plus à la comtesse qu'à faire un choix
-entre nous et à avouer sa préférence, et dans
-cette prévision assez irritante pour mon imagination,
-je m'étais mis à surveiller, avec une
-sollicitude digne d'un plus grand succès, tous
-les mouvemens de la jeune Colombienne et
-tous les indices qui pourraient me révéler,
-dans la conduite de mes compagnons de voyage,
-quelque projet de séduction ou quelque
-modeste envie de plaire&hellip; Je ne puis même me
-rappeler aujourd'hui sans rire, les calculs de
-probabilité que j'établissais à cet égard, en
-passant en revue les chances que chacun de
-nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive
-et coquette Américaine!&hellip; L'ordonnateur, me
-disais-je souvent, est hors d'âge et par conséquent
-hors de combat, malgré le soin qu'il
-prend chaque jour de se faire raser de frais et
-de parler des jolies Parisiennes près desquelles
-il a réussi dans le monde&hellip; Les langoureuses
-romances que notre soprano florentin roucoule
-toute la journée sur sa mandoline, sans avoir
-l'air d'y toucher, n'en feront jamais un concurrent
-bien redoutable: c'est un homme à entendre
-pendant un quart d'heure et non pas un
-homme à aimer&hellip; Moi, je suis trop peu galant,
-trop peu façonné au joug que veulent imposer
-les femmes, pour me flatter de remporter
-une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache
-pas d'ailleurs assez de prix&hellip; Notre créole est
-joli garçon; il a même une de ces figures tendres
-et souffrantes sur lesquelles une jeune
-personne comme la comtesse pourrait placer
-un amour sentimental&hellip; J'ai cru remarquer
-aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient,
-avec une expression de douleur et d'intérêt,
-sur ces traits si touchans et si doux où
-se peignent à la fois la souffrance et la bonté&hellip;
-Oui, mais les regards de la comtesse semblaient
-dire dans ces momens-là&hellip; Quel dommage de
-ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence
-si frêle!&hellip; Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira,
-cette femme qui cherche, j'en suis sûr, un attachement
-qui promette autre chose que des
-liens d'un jour et une affection de poitrine&hellip;</p>
-
-<p>Et le capitaine?&hellip; Le capitaine est un fort
-joli homme, qui a de l'esprit sans jamais s'en
-être douté, et des manières même quand il
-veut s'en donner la peine&hellip; mais c'est un de ces
-jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination
-passionnée qu'à une âme rêveuse et
-romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils
-sont dans l'exercice de leurs fonctions, que
-messieurs les marins doivent avoir le privilége
-de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la
-comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien
-qu'elle finisse par aimer quelqu'un!&hellip;</p>
-
-<p>Je m'y perdais, et sans me conduire encore
-jusqu'au scepticisme, la plus désespérante incertitude
-succédait à toutes mes conjectures.</p>
-
-<p>Les momens où notre petite colonie nomade,
-condamnée à errer un mois ou un mois
-et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter
-parmi ses membres quelques liens de sociabilité,
-étaient ceux que nous passions à table.
-Les heures du déjeûner et du dîner, en nous
-réunissant chaque jour comme une famille, auraient
-dû favoriser les communications un peu
-intimes qui n'avaient pu jusque-là exister entre
-des gens étrangers les uns aux autres. Mais
-par l'effet de l'incapacité de notre maladroit
-cuisinier, les repas qu'on nous servait deux
-fois par jour étaient si mauvais, que tous nous
-quittions aussitôt qu'il nous était possible, la
-table sur laquelle nous n'avions trouvé que
-des mets plutôt faits pour nous dégoûter que
-pour nous faire savourer le plaisir de manger
-long-temps, la seule peut-être des jouissances
-que l'on puisse se promettre à bord d'un navire.</p>
-
-<p>Le capitaine qui nous entendait nous plaindre
-avec raison de la manière dont nous étions
-traités, souffrait dix fois plus de la contrariété
-que nous éprouvions, que nous-mêmes des
-privations que nous imposait la nullité désespérante
-de notre chef. Mais ce brave capitaine,
-redoutant lui-même la vivacité de son caractère,
-s'était contenté de dévorer son ressentiment
-en silence, pour ne pas laisser éclater un
-emportement qu'il n'aurait peut-être pas eu
-ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois,
-en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient
-commis l'imprudence de se prononcer avec un
-peu d'aigreur contre la mauvaise chère qu'ils
-faisaient depuis le départ, et notre passagère
-elle-même, la douce et timide comtesse de
-l'Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient
-son sexe et les convenances, avait
-laissé percer la répugnance que les repas du
-bord inspiraient à la délicatesse de son goût et
-de ses habitudes&hellip; Lanclume, pour tempérer
-autant que possible, par la profusion des objets
-dont il pouvait disposer, l'indigence de la
-cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait
-les conserves, les bouteilles de Champagne,
-les liqueurs et les fruits secs dont il
-avait fait ample provision&hellip; Mais cette louable
-libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon
-moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement
-à satisfaire l'exigence des deux gourmands
-ou gourmets que nous avions le malheur
-de posséder&hellip; Plus le capitaine faisait
-d'efforts pour contenter son monde, et plus il
-enrageait ensuite de voir l'inutilité de ses efforts&hellip;
-Et je prévis le moment où il allait éclater&hellip;
-Il n'y tenait plus&hellip;</p>
-
-<p>Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire;
-mais ce jour-là il avait plu, il avait fait
-un de ces temps de bord qui prédisposent tout
-le monde à l'irritation, un de ces temps enfin
-qu'ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et
-qui font que l'on est inquiet, hargneux sans
-savoir pourquoi. Le potage descend sur la table;
-on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable.
-Les premiers servis font la mine;
-Lanclume fait une grimace, mais une de ces
-grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque
-chose de terrible&hellip;</p>
-
-<p>«Mousse, dit froidement le capitaine en
-pâlissant un peu, va dire au chef de descendre&hellip;»</p>
-
-<p>Personne n'ouvre la bouche ni pour manger,
-ni pour parler; c'est un arrêt ou une exécution
-que l'on attend&hellip;</p>
-
-<p>Le chef coupable paraît au bas de l'escalier
-de la chambre, la casquette à la main, les
-yeux rouges de fumée et les joues barbouillées
-de suie.</p>
-
-<p>«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous
-donne le mousse, et goûtez-moi ce potage.»</p>
-
-<p>L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier
-déguste le potage fumant, sorti de ses mains et
-de son officine.</p>
-
-<p>«Comment le trouvez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, capitaine, dans la situation où
-vous venez de me placer, je répondrai comme
-Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui
-présentait: Il n'est pas bon, mais il est mangeable.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas-là, puisqu'il est mangeable,
-vous allez le manger. Voyons, faites comme
-Charles XII.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'on me donne une assiette, je
-le veux bien.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela.
-Cette cuiller vous suffira pour avaler tout ce
-qui se trouve dans la soupière&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment, tout cela, capitaine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tout cela, M. le cuisinier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous me permettrez de vous faire
-observer&hellip;»</p>
-
-<p>Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre
-chef, lui enjoignit, sans qu'il fût besoin de le
-répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du
-bord&hellip;</p>
-
-<p>Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par
-peur, par subordination, la soupe qu'il avait
-préparée pour sept à huit personnes. Les passagers
-et les officiers se taisaient pendant cette
-exécution d'un nouveau genre; ni les efforts
-pourtant bien comiques que faisait le mangeur
-pour venir à bout de son potage disciplinaire,
-ni les pauses qu'il marquait pour reprendre haleine,
-ne purent arracher un sourire à l'assistance.
-La comtesse même qui avait provoqué,
-par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité
-du capitaine, jetait sur le jeune condamné
-des regards où se peignait plutôt la commisération
-que l'envie de rire&hellip;</p>
-
-<p>La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls
-mots à la leçon gastronomique qu'il venait de
-donner à son gâte-sauce.</p>
-
-<p>«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses
-seront punies par le même châtiment;
-ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le
-mangerez tout seul&hellip; Il y a trop long-temps
-que je supporte la responsabilité humiliante
-de vos sottises, pour ne pas chercher à faire
-peser sur un imbécile comme vous les reproches
-qu'il mérite seul, et qu'un homme
-comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir
-de s'en disculper ou de s'en venger un jour&hellip;
-Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit
-apologue en action.»</p>
-
-<p>Le reste du repas fut aussi pitoyable que le
-potage; mais tous les convives mangèrent sans
-se plaindre et sans oser lever les yeux sur la
-figure imposante du capitaine qui venait de
-soulager sa mâle poitrine du poids qui l'oppressait
-depuis si long-temps&hellip;</p>
-
-<p>Je m'attendais, en remontant sur le pont,
-comme nous en avions l'habitude à la fin de
-chaque repas, pour faire ce que nous appelions
-la promenade de digestion, je m'attendais, dis-je,
-à entendre mes compagnons de voyage condamner
-la sévérité du capitaine, au milieu des
-petits conciliabules que nous formions entre
-nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer,
-en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse
-que nous avions en quelque sorte provoquée
-nous-mêmes, en faisant un peu trop
-souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que
-nous ne cessions d'élever sur l'impéritie de son
-marmiton. Chacun se tint même à cet égard
-dans la plus grande réserve, quoique intérieurement
-tout le monde désapprouvât peut-être
-la nature du châtiment imposé à notre avaleur
-de soupe. Mais le capitaine était un homme
-avec lequel on pressentait les conséquences
-qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à
-bord. Très bon humain au fond, mais jaloux
-de son autorité et susceptible au dernier point
-sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme
-et de chef à son bord, il n'eût pas manqué de
-repousser probablement une observation hasardée,
-par quelque acte d'emportement ou une
-provocation personnelle, quoique avec l'esprit
-qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter
-dans la violence pour faire prévaloir ses opinions
-ou se donner une contenance. Mais chez
-lui le c&oelig;ur dominait, s'il est possible de s'exprimer
-ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il
-était marin et marin avec tous les défauts et
-les qualités des individus de sa profession,
-avant d'être homme du monde avec cette froide
-retenue ou cette dissimulation de bon goût
-que l'on acquiert dans la belle compagnie.
-L'homme du monde enfin ne se montrait chez
-lui qu'avant ou qu'après le marin; et, ma foi,
-avec ces diables de gens dont on est forcé d'estimer
-jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent,
-pour peu qu'on ait du savoir-vivre ou de la
-pénétration, c'est d'éviter des contestations qui
-deviennent tout au moins inutiles, quand elles
-ne deviennent pas désagréables.</p>
-
-<p>Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume
-aussi gai que lorsqu'il reparut sur le
-pont après avoir fait manger le potage de correction
-à M. Gustave. On aurait dit à son air
-dégagé qu'il venait de se décharger du poids
-d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre.
-Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais
-sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de
-factice et de sardonique&hellip; Un bâtiment faisant
-route pour l'Europe à contre-bord de nous,
-vint en ce moment à nous ranger à portée de
-voix; il avait arboré le pavillon blanc avant
-d'être rendu assez près de nous pour pouvoir
-nous parler&hellip;</p>
-
-<p>«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son
-second; faites hisser le pavillon tricolore.</p>
-
-<p>&mdash;Le pavillon tricolore!&hellip; répéta l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sans doute, le pavillon tricolore.
-Est-ce que nous en avons un autre à bord?»</p>
-
-<p>L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le
-bâtiment rencontré, en apercevant ce signe
-inattendu, s'empressa de mettre en panne par
-notre travers pour s'informer des événemens
-qu'une telle couleur devait lui annoncer. Le
-capitaine du navire, entouré d'une foule de
-passagers, nous fit entendre alors ces mots,
-d'une voix émue, dont la longueur de son porte-voix
-semblait encore augmenter le tremblement&hellip;</p>
-
-<p>«Oh! du trois-mâts, oh!</p>
-
-<p>&mdash;Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.</p>
-
-<p>&mdash;D'où venez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;De Bordeaux&hellip; Et notre capitaine ajouta,
-mais pour nous seulement et en détachant ses
-lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et
-bois de l'eau!</p>
-
-<p>&mdash;Combien de jours de mer? reprit le capitaine
-inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Dix jours.</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il donc passé de nouveau en
-France?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez! répondit Lanclume en
-montrant le pavillon séditieux, du bout de son
-porte-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que signifie ce pavillon?</p>
-
-<p>&mdash;Il signifie que l'empereur Napoléon est
-revenu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment revenu! Mais il est mort!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien pour cela que je vous dis qu'il
-est revenu! Est-ce qu'un homme comme cela
-meurt jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! il n'était donc pas mort?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle farce, mort!</p>
-
-<p>&mdash;Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu,
-s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Tué dans une charge de cavalerie!</p>
-
-<p>&mdash;Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dans une charge! (A part.) Dans une
-charge de ma façon. N'est-ce pas la vérité?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Merci, capitaine, merci!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais à mon tour maintenant. D'où
-venez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;De Bourbon!</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Au Hâvre-de-Grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Justement il va d'où nous venons avec la
-nouvelle. (Haut au capitaine.) Comment se
-nomme votre navire?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Le Royal-Louis!</i></p>
-
-<p>&mdash;Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez
-pas non plus de changer votre pavillon.
-Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie
-comme ici.</p>
-
-<p>&mdash;Je verrai! Merci capitaine; bon voyage!
-merci!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi!&hellip; Ah! ils m'ont
-fait changer une fois le nom de mon navire; je
-viens de prendre ma revanche. Va, va toujours,
-mon ami, avec ton <i>Royal-Louis</i>, et ton
-Louis royal tué dans une charge de cavalerie à
-la tête de ses dragons!&hellip; Faites avancer le
-pavillon national à présent; il a fait son jeu
-encore une fois.»</p>
-
-<p>Cette plaisanterie de notre capitaine nous
-amusa toute la soirée. Lui s'en montrait heureux
-comme un prince.</p>
-
-<p>Quant à M. Gustave Létameur, que nous
-avons un instant oublié pour la résurrection
-miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait
-silencieusement à grands pas pendant
-toute cette scène, comme pour hâter la pénible
-digestion du potage exorbitant que le
-capitaine lui avait fait manger contre toute
-espèce de règle hygiénique. Il avait presque
-l'air de méditer un projet ou un crime; et
-quelque envie que j'eusse de lui parler ce
-jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût
-lui être utile, je sentis, à son air troublé et
-agité, que je risquerais de commettre une indiscrétion
-en l'arrachant à la préoccupation
-dans laquelle il semblait prendre plaisir à se
-plonger aux approches de la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>L'existence de l'homme est un champ
-en friche, que la charrue de l'adversité
-doit labourer avec son soc aigu, pour
-qu'il produise des feuilles au printemps,
-des fleurs en été et des fruits en automne.</p>
-
-<p class="attr">(Page 102.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Notre cuisinier est romantique;&mdash;improvisation;&mdash;chute
-de poète sur le gaillard d'avant;&mdash;vague résolution.</p>
-
-
-<p>Curieux cependant de connaître l'histoire
-de ce pauvre diable, et désirant lui offrir quelques
-consolations, ou au moins quelques bons
-conseils, un soir où tout était calme à bord, je
-m'approchai de l'endroit où il s'était assis, pour
-lui adresser la parole. Mon arrivée parut l'arracher
-soudainement comme à un songe pénible:
-il fit d'abord un bond en m'apercevant, et
-ensuite laissa échapper un long soupir; après
-quoi il sembla disposé à m'écouter.</p>
-
-<p>«Par quelle circonstance malheureuse, lui
-dis-je alors, avez-vous pu être conduit à vous
-charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez
-pas fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens
-auxquels sans doute vous n'avez pas été
-accoutumé?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il,
-l'existence de l'homme est un champ en
-friche que la charrue de l'adversité doit labourer
-avec son soc aigu, pour qu'il produise des
-feuilles au printemps, des fleurs en été et des
-fruits en automne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que faisiez-vous, quelle était votre
-profession avant de concevoir l'idée de vous
-embarquer comme chef à bord d'un navire?</p>
-
-<p>&mdash;Je faisais de l'art.</p>
-
-<p>&mdash;De l'art, dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il
-pas à sa manière, et selon les moyens qu'il a
-reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;De l'art à la façon de ce pauvre Will,
-notre maître à tous, le premier des poètes dans
-les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion
-et de toute poésie vraie enfin! De l'art,
-de l'art, de l'art, ce mot dit l'univers!</p>
-
-<p>&mdash;Le poète Will? je ne le connais pas, à
-moins que ce ne soit le poète Wilson dont vous
-vouliez me parler.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en
-cassera à celui-là! Je veux parler de notre
-William Shakespeare, de ce bon et immortel
-William qui commença par tenir la bride des
-chevaux des rustres dorés qui allaient au spectacle,
-en attendant qu'il devînt un jour la trinité
-symbolique du beau: mouvement, sublimité
-et passion; tout, tout dans lui, exactement
-tout&hellip; rien dans les autres, pas même
-rien!»</p>
-
-<p>Je crus, en entendant mon interlocuteur
-s'exprimer ainsi, avoir affaire à un fou. Je continuai
-cependant.</p>
-
-<p>«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux
-des équipages à la porte des spectacles,
-en attendant que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pas tout-à-fait; c'est une allusion que
-j'ai voulu faire. J'avais établi un commerce de
-contremarques à la porte de nos premiers
-théâtres; et l'un de mes drames, le premier
-enfant de ma jeunesse, allait même être représenté,
-quand le spectre de fer des événemens
-est venu arracher la couronne de poésie
-qui verdoyait pour le front du jeune homme
-à l'âme de feu, aux ailes bleues de flamme.
-Ainsi vous voyez donc bien que quand je disais
-tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will,
-j'avais commencé à faire de l'art, je ne disais
-qu'une chose fort juste, et que j'étais parfaitement
-dans le vrai du mot, si tant est qu'il y
-ait un vrai dans les mots.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! votre premier drame ne put être
-joué?</p>
-
-<p>&mdash;L'enfant de mon cerveau était trop supérieur
-pour cela. Un ancien littérateur de la
-vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il
-le trouvait assez mauvais pour lui prédire un
-succès fou. Un poète-France de la renaissance,
-qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il
-le devinait assez sublime pour que le public se
-battît, cassât le lustre et les banquettes à la
-première représentation. Vous voyez bien par
-conséquent que j'avais là deux fameuses autorités&hellip;
-Mais la police, la police! Enfin c'est
-fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de
-l'oubli sur cette page à peine commencée de
-ma vie, barbouillée à la hâte par le doigt mort
-de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la
-cuisine qu'il faut faire maintenant jusqu'à la
-Martinique. Malédiction!</p>
-
-<p>&mdash;C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon
-avis vous puissiez prendre. Le capitaine, un
-peu irrité d'avoir été abusé par les certificats
-d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est
-montré depuis deux jours un peu rigoureux
-envers vous; mais avec de l'intelligence et du
-zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le
-désarmer. C'est un brave homme, et qui ne se
-fait pas une vertu d'être inflexible.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en conviens, c'est une faute que
-j'ai commise envers cette société qui nous force
-à la tromper pour ne pas mourir de faim au
-milieu d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de
-ces certificats, et dire au besoin qui me tordait
-les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, ronge-la;
-tiens, voilà mon c&oelig;ur de vingt ans, mange-le,
-il est tout bouillant encore, et fais-moi mourir
-bien vite, je te le demande par les os de ta
-mère. Damnation de l'homme, exécration de la
-justice des vampires civilisés, et anathème sur
-tout ce qui fut, est et sera; anathème général
-enfin sur Jéhova lui-même!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelque idée que l'on puisse s'être formée
-sur les règles et les lois de la société, personne
-ne vous dira que vous avez bien fait en
-abusant de la bonne foi du capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;J'étais las de végéter, je voulais jeter du
-drame sur le manteau déguenillé de ma vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas déjà trop mal commencé
-comme cela!</p>
-
-<p>&mdash;Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore
-rien vu, Dieu merci. Il me faut de l'art,
-à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je
-veux vivre d'émotions, ou ne pas vivre du tout.
-Si le capitaine s'avise de vouloir poser encore
-le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de
-l'âme, se redressera sous sa botte insolente, et
-j'écraserai la tête du moucheron. Ah! vous ne
-concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh
-bien! qu'il vienne le capitaine, je le défie au
-nom de la muse et de Satan qui se soulève là
-sous ma peau et entre mes côtes.»</p>
-
-<p>Le jeune fou criait si haut, que je craignis
-que le capitaine ne l'entendît, et, pour ôter
-un prétexte à l'exaltation de ses paroles imprudentes,
-je le laissai seul refouler tout à
-son aise sous sa peau, le trop plein de son indignation.</p>
-
-<p>Le paroxysme romantique du fougueux Gustave
-n'excéda pas, au reste, la durée moyenne
-des accès de fureur artificielle. Quelques minutes
-après l'avoir abandonné à la véhémence
-de sa passion criarde, je crus reconnaître la
-voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire
-de la conversation ou de la narration.</p>
-
-<p>Cette voix se faisait entendre seule devant.
-Je me glissai le long de la chaloupe pour me
-diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour
-écouter tout à mon aise, sans être vu.</p>
-
-<p>M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard
-d'avant, au milieu du cercle qu'avaient
-formé autour de lui les matelots de quart, se
-disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations.</p>
-
-<p>«C'est le départ du navire <i>Le Grand-Napoléon</i>
-que je vais vous retracer, s'écriait-il d'un
-ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes
-poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et
-enfle tant que tu pourras!»</p>
-
-<p>L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration
-d'air, commença ainsi:</p>
-
-<p>«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin
-son corselet de cuivre; ses trois lances de
-bois se balancent et s'appuient sur sa large
-poitrine de chêne, et l'on dirait, en voyant
-sur la mer les panaches qui flottent sur son
-casque, de dix ou douze voiles blanches se
-jouant aux vents&hellip; Il marchera long-temps
-sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant
-de rencontrer le géant des tempêtes: car si
-ses pieds sont légers, la mer qu'il foule est
-grande, oui, elle est bien grande la mer,
-grande comme le champ inculte de l'infini,
-où l'alouette de la pensée n'a pas de nid, où
-l'arbre de science pousse sans racine.</p>
-
-<p>»N'importe, il marchera nuit et jour, soir
-et matin, le chevalier des eaux; sous l'aube
-qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit,
-sous le soleil qui brûle, sous la pluie qui
-mouille les os, sous la grêle qui meurtrit la
-chair, sous la gelée qui&hellip; qui gèle&hellip;</p>
-
-<p>»Mais un guide perfide s'est présenté au
-chevalier pour égarer ses pas dans les sentiers
-du domaine qu'il ne connaît pas encore&hellip; Il
-ne le mènera point au tournoi des tempêtes,
-ce guide félon, parce qu'il sait trop que la
-tempête épure, et que la foudre ne noircit
-pas ceux qu'elle frappe&hellip;</p>
-
-<p>»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne
-peut être long-temps mal conduit&hellip; Son but
-brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime
-à se couronner et à s'environner du démon
-des ténèbres, car les ténèbres sont aussi la
-parure invisible dont la pyramide de feu aime
-à couronner son front brûlant, en se mirant,
-la coquette qu'elle est, dans le miroir mystérieux
-de la face du ciel noir!</p>
-
-<p>»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps
-d'abuser le chevalier au corselet de
-cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste
-poitrine de chêne, quand lui, le loyal chevalier,
-a pour conduire ses pas confians,
-enflammer son courage de lion et payer la
-magnanime monnaie de ses efforts, un sourire
-de femme au bout de la carrière, et l'&oelig;il
-béant de la nuit qui fait chatoyer son armure
-aux reflets enfantins de la sublime gaminerie
-des eaux de la mer!»</p>
-
-<p>Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là
-avait écouté fort patiemment, avec les
-autres auditeurs, l'improvisation inintelligible
-du chef, prit alors la parole pour adresser
-cette question au poète:</p>
-
-<p>«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on
-savoir ce que vous entendez par l'&oelig;il de la
-nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin,
-je pense, reprit le poète, d'avoir suivi un cours
-de littérature à l'Athénée pour deviner que
-l'&oelig;il de la nuit signifie et ne peut signifier
-autre chose que <i>la lune</i>.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, répondit maître Lafumate,
-permettez-moi de vous dire que tout ce que
-vous venez de dire là, est bête comme <i>l'&oelig;il de
-la nuit</i>.»</p>
-
-<p>Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec
-l'intelligence et le goût des auditeurs, que le
-pathos dont venait de les étourdir M. Gustave,
-provoqua un rire si lourd, si accablant pour le
-poète déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire
-autre chose, tant son trouble était grand, que
-d'abandonner le champ de bataille, poursuivi
-par les huées de tous les gens de quart.</p>
-
-<p>En se glissant, en se sauvant le long de la
-chaloupe, le fuyard vint me heurter; et, après
-m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de
-son premier trouble:</p>
-
-<p>«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc
-de l'art avec des gaillards de cette espèce?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait
-encore mieux faire de la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;De la cuisine! reprit-il brusquement, de
-la cuisine, jamais! Ni cuisine, ni art! C'est un
-coup de tête qu'il faut que je fasse pour réhabiliter
-sur le front de l'opprimé le symbole de
-ce qu'il vaut par l'intelligence et par le c&oelig;ur.
-Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un fameux
-encore; demain vous frémirez&hellip;»</p>
-
-<p>Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher,
-pour méditer sans doute son coup de
-tête, et affermir son courroux dans la résolution
-qu'il paraissait avoir arrêtée.</p>
-
-<p>Mais dès ce moment, comme on doit bien
-s'en douter, le chef, que jusque-là les matelots
-du bord avaient laissé paisible dans les fonctions
-qu'il remplissait si mal, devint la risée
-de tout l'équipage. La pesante épigramme de
-maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et
-le surnom d'<i>&OElig;il de la Nuit</i>, donné à l'infortuné
-improvisateur, alla plus d'une fois lui
-rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Quand le chef se trouva amarré dans la
-hune, les matelots assis devant sur le guindeau,
-se mirent à causer avec une indifférence
-apparente, de tout autre chose que
-de l'événement qui seul aurait dû les occuper,
-comme ils font presque toujours lorsqu'ils
-sont mécontens de quelque chose et
-disposés à se mutiner pour ce qui ne les
-regarde pas.</p>
-
-<p class="attr">(Page 124.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Syllogisme du capitaine;&mdash;les vivres coupés;&mdash;mutinerie;&mdash;punition;&mdash;l'équipage
-pris par la famine.</p>
-
-
-<p>«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume,
-en me voyant monter sur le pont le
-lendemain matin à huit heures, eh bien; en
-voilà bien d'une autre maintenant!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je,
-sans penser encore au coup de tête
-que m'avait annoncé, la veille, notre cuisinier
-littérateur?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre
-chef ne veut plus travailler, et qu'il vient de me
-donner sa démission&hellip; Concevez-vous celle-là?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est un fou qu'on peut ramener à
-la raison avec quelques représentations décisives.</p>
-
-<p>&mdash;Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! à votre place, je le ferais venir
-pour lui rappeler son devoir, et l'engager à
-reprendre tranquillement sa besogne, en lui
-parlant avec douceur et avec calme.</p>
-
-<p>&mdash;C'est aussi ce que j'avais envie de faire,
-et je suis bien aise de me rencontrer avec vous
-dans une circonstance où je suis disposé à me
-montrer plutôt bon diable que juge inexorable.
-Vous allez voir comment je vais m'y
-prendre, et ensuite vous me direz franchement
-si vous êtes content de moi&hellip; Mousse, va-t'en
-m'appeler le chef, et dis-lui de venir me parler.»</p>
-
-<p>Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle
-et le conduisit devant le capitaine.</p>
-
-<p>Celui-ci commença par donner d'abord ce
-qu'il appelait <i>un poil</i>, au chef récalcitrant qui
-l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait
-pour maintenir son supérieur dans les bornes
-de la modération qu'il s'était prescrite; puis
-après n'avoir obtenu aucune réponse satisfaisante
-de la part du coupable, il lui demanda:
-«Voulez-vous travailler décidément, ou aimez-vous
-mieux ne rien faire à bord?</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime
-mieux ne rien faire.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il vous plaira, mais écoutez bien
-le raisonnement que je vais vous poser:</p>
-
-<p>»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler,
-et moyennant cette condition, je me
-suis engagé à vous nourrir et à vous payer.
-C'est donc pour votre travail seul que je vous
-nourris et que je vous paie: or, dès l'instant
-où vous croyez ne me devoir plus aucun service,
-je ne vous dois plus ni rétribution ni
-vivres; car il serait aussi injuste que vous me
-forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire,
-qu'il serait injuste que je vous contraignisse
-à travailler sans vous nourrir et sans vous
-payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez
-plus travailler, je cesse de vous devoir des vivres,
-et en conséquence, dès aujourd'hui, vous
-cesserez de recevoir votre nourriture à bord,
-jusqu'au jour où il vous plaira de reprendre
-votre service de mauvais gargotier&hellip; Ce raisonnement
-est logique, n'est-ce pas? Cette
-logique vous va-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le
-syllogisme, et je vais mourir logiquement de
-faim&hellip; O tyrannie maritime!</p>
-
-<p>&mdash;Un moment, j'ai une autre chose à vous
-dire. Tous mes gens sont embarqués ici à la
-condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils
-travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens.
-Or, si tout en vous laissant mourir de
-faim, vous jasez un peu trop haut, je vous rappellerai,
-en vous frottant les oreilles un peu
-durement, qu'il ne vous suffira pas d'être dans
-votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il
-faut encore que vous restiez dans le mien, en
-respectant mon autorité&hellip; Ce raisonnement
-vous va-t-il encore?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Aussi bien que l'autre, capitaine&hellip; Je
-jeûnerai et je ne parlerai pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que vous aurez de mieux à faire;
-car il serait imprudent de vous exposer à me
-rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement
-le logement, et qu'avec cette <i>poigne-là</i>
-et l'eau qui passe le long du bord, je puis économiser
-les frais du domicile que je vous accorde
-encore par pitié&hellip; Allez! j'aime les gens
-qui ont de la résolution, et je vous reconnais
-pour un bon <i>bigre</i>, si pendant quatre jours seulement
-vous observez le régime que vous m'avez
-forcé à vous prescrire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voisin, me dit Lanclume après
-avoir expédié l'insurgé sur l'avant avec sa logique
-diététique, êtes-vous satisfait de ma manière
-de raisonner et de la modération de ma conduite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera
-maintenant notre cuisine?</p>
-
-<p>&mdash;Et par cent dieux! les deux grosses négresses
-de notre passagère qui, hier, m'a paru
-s'apitoyer si sentimentalement sur la correction
-gastronomique que j'ai été obligé d'infliger
-à ce jeûneur. Convenez que je suis doué d'une
-fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une
-marmite de soupe, la veille du jour où il lui
-prend fantaisie de rester toute la traversée sans
-manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept
-jours de vivres dans l'estomac.»</p>
-
-<p>La démission de notre chef fut bien loin d'avoir
-sur notre table l'influence nuisible que je
-redoutais pour moi et les autres passagers. Dès
-que la cuisine se trouva privée des services de
-M. Gustave, et que toutes les mains purent en
-quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire devint
-meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ.
-Toutes les provisions étaient excellentes,
-et la gaucherie du maladroit était parvenue à
-nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur
-de passer entre ses doigts. Les deux négresses
-de la comtesse s'employaient au déjeûner
-et au dîner, avec un zèle que soutenaient
-sans doute les ordres de leur maîtresse. Les
-matelots qui tous sont un peu fricoteurs et
-galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir
-leur aide à nos noires <i>cordons-bleus</i>. Jamais
-nous n'avions mieux mangé enfin que depuis
-qu'il avait pris fantaisie à notre cuisinier en
-chef de jeûner pour son propre compte, après
-nous avoir fait faire abstinence si long-temps
-pour s'exercer la main.</p>
-
-<p>Mais cette continence absolue, que le capitaine
-avait cru faire observer sévèrement au
-jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine,
-ne tarda pas à lui paraître tout-à-fait illusoire.
-Bien que le chef n'eût plus de ration à la cambuse,
-il trouvait dans la commisération des matelots
-qui, jusque-là, s'étaient le plus moqués
-de lui, un moyen d'échapper à la rigueur du
-régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout
-semblait verser sur lui la manne céleste dont,
-pendant le jour, il se voyait condamné à être
-privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que
-les deux négresses, interprétant ou devinant
-sans doute les intentions de leur maîtresse,
-avaient fait passer des vivres dans la place assiégée
-par le capitaine. Cette circonstance ne
-put long-temps échapper à la surveillance de
-Lanclume.</p>
-
-<p>«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en
-s'adressant à son équipage, et si je connaissais
-les insubordonnés qui osent manquer à la discipline
-en lui faisant passer des munitions, ils
-auraient affaire à moi.»</p>
-
-<p>Personne ne répondit. La comtesse, qui se
-trouvait sur le pont, rougit en se pinçant les
-lèvres et en jetant un regard de dépit sur le
-capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit
-une tempête.</p>
-
-<p>«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit
-bonhomme qui semblait déjà avoir deviné
-l'impression qu'avait dû faire sur son maître le
-regard dédaigneux de la comtesse, va me chercher
-en bas une bouteille vide et mon fusil à
-deux coups!»</p>
-
-<p>Le mousse saute dans la chambre, et, au
-bout d'une minute, revient sur le pont avec la
-bouteille vide, le fusil à deux coups et une
-poire à poudre. Il attend le nouvel ordre qui
-doit lui être donné.</p>
-
-<p>«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer
-cette bouteille sur le bout de la vergue
-de misaine au vent.»</p>
-
-<p>Le mousse s'élance comme un écureuil sur
-les enfléchures de l'avant, grimpe dans la
-hune, court le long de la vergue, et amarre la
-bouteille à l'extrémité du boute-hors de bonnette
-basse de misaine.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le capitaine a chargé son
-fusil à deux coups, en laissant tomber une petite
-balle au fond de chacun des canons.</p>
-
-<p>Nous nous demandons tous, avec une certaine
-anxiété, ce qu'il va faire, et ce que nous
-allons voir.</p>
-
-<p>La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant
-autant peut-être la détonation du fusil
-que l'aspect de la figure que faisait en ce moment
-le capitaine, était descendue se cacher dans sa
-chambre. Lanclume, en la voyant disparaître,
-se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait
-dire: Encore une nouvelle bégueulerie!&hellip;</p>
-
-<p>M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant,
-en se mêlant, pour faire la conversation,
-au groupe ambulant que formaient les matelots
-en allant et venant du milieu du navire au mât
-de misaine, et du mât de misaine au milieu
-du navire. Le drôle, même en ce moment, me
-paraissait haranguer l'équipage avec assez d'insolence
-et de bravacherie.</p>
-
-<p>Le capitaine, que je n'avais pas perdu un
-seul instant de vue depuis l'arrivée de son artillerie
-et de sa munition de guerre sur le pont,
-ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau,
-et nous dit après cette petite expérience:
-«La poudre est bonne, et le coup-d'&oelig;il n'est
-pas encore trop mauvais.»</p>
-
-<p>Il restait un autre coup à tirer; c'était ce
-coup-là qui m'inquiétait. Notre tireur en avait
-trouvé l'emploi&hellip;</p>
-
-<p>Le fusil se couche de nouveau sur sa main
-gauche, le bout du canon se dirige sur le
-groupe des matelots de l'avant, et dans cette
-position, sans quitter l'&oelig;il de dessus le point
-de mire, le chasseur s'écrie:</p>
-
-<p>«Cuisinier, attention, c'est vous que je
-vise; si vous faites un pas pour aller ailleurs
-qu'ici, je tire&hellip; Ici, à moi, coquin; ici, ou je
-te casse aussi le gouleau!»</p>
-
-<p>Tous les matelots, qui, une seconde auparavant,
-composaient l'auditoire du jeune harangueur,
-s'éloignent à l'instant de lui pour échapper
-au danger des éclaboussures du coup qui
-le menace. Le malheureux cuisinier, redoutant,
-s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille
-qu'il a vu voler en éclats, tremble, grelotte de
-peur; c'est tout ce qu'il ose faire, pendant que
-son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à
-l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse&hellip;»</p>
-
-<p>Vous avez entendu parler sans doute de la
-couleuvre qui, la gueule béante, fixant ses yeux
-étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer,
-voit, sans faire un seul mouvement, le reptile
-qu'elle convoite se roidir, se contorsionner en
-cédant à la puissance magnétique qui l'entraîne
-sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien,
-la couleuvre c'était le fusil du capitaine, et le
-crapaud magnétisé l'infortuné cuisinier&hellip; Il
-avançait par peur, s'arrêtait un instant après
-en baissant la tête et en balbutiant, et puis
-faisait un demi-pas vers le redoutable canon,
-s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions&hellip;
-enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas
-de son redoutable magnétiseur.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de
-moi? capitaine, s'écrie-t-il alors de ce ton piteux
-que donne la frayeur.</p>
-
-<p>&mdash;Montez dans la grand' hune, lui répond
-Lanclume, dans un instant j'y serai avec vous&hellip;»</p>
-
-<p>Le patient grimpe sans se faire prier, et
-grimpe même cette fois avec l'agilité d'un gabier.
-Il s'éloignait du terrible fusil qui venait
-de lui faire faire si vite le si pénible trajet de
-l'avant à l'arrière du navire.</p>
-
-<p>Lanclume se disposait à tenir parole à Gustave;
-mais avant de le rejoindre là-haut, comme
-il le lui avait promis, il avait jugé à propos de
-se munir de deux ou de trois brasses d'une forte
-ligne de lock. Il grimpe à son tour dans la hune;
-le condamné y était déjà rendu, tout résigné à
-subir le sort qu'on lui préparait et qu'il ignorait
-encore. Le capitaine, maître de son homme sur
-un théâtre qui lui était aussi familier qu'il était
-nouveau pour le patient, s'empare du jeune
-mutin qui se tient à peine sur ses jambes ébranlées
-par le roulis, et il vous l'amarre dans les
-haubans du grand perroquet, le nez au vent
-et le dos tourné du côté du mât de hune.</p>
-
-<p>«Maintenant, dit le capitaine en descendant,
-ceux qui voudront lui donner à manger
-et à boire, auront la complaisance de s'adresser
-auparavant à moi ou à l'officier de quart.»</p>
-
-<p>L'équipage, pendant toute cette scène, avait
-gardé l'attitude la plus passive, ne riant pas,
-ne jasant pas, ayant l'air enfin de n'approuver
-ni de blâmer ce qui venait de se passer sous ses
-yeux. Quand le chef se trouva garrotté dans la
-hune, les matelots assis devant sur le guindeau,
-se mirent à causer entre eux, avec une indifférence
-apparente, de tout autre chose que de
-l'événement qui seul aurait dû les occuper,
-comme ils font presque toujours lorsqu'ils sont
-mécontens de quelque chose, et disposés à se
-mutiner pour ce qui ne les regarde pas.</p>
-
-<p>Quelque peu habitué que je fusse encore à
-lire sur la physionomie de ces hommes si nouveaux
-pour moi, je ne pus m'empêcher de voir
-dans leur contenance et leurs manières, certain
-indice de mécontentement et de taquinerie qui
-m'inquiéta un peu, avec la connaissance que
-je commençais à avoir du caractère de notre
-capitaine. Tous les marins, qui jusque-là s'étaient
-si impitoyablement moqués du maladroit
-et imprudent cuisinier, se mirent à le plaindre
-et à prendre son parti contre la première autorité
-du bord, du moment où ils virent la
-victime du capitaine, dans ce même cuisinier
-qu'ils avaient sacrifié si long-temps et si souvent
-à leurs grossières plaisanteries et à leurs
-mauvais traitemens; c'était enfin par eux, par
-eux seuls qu'ils auraient voulu que le malheureux
-souffrît; mais dès l'instant où le capitaine
-se mettait en tête de punir l'individu dont il
-leur avait plu de se faire un jouet et un souffre-douleur,
-ils croyaient probablement leur honneur
-engagé à prendre la défense de l'opprimé
-et de leur bouffon. C'était un de leurs droits
-exclusifs que le capitaine avait usurpé; c'était
-sur un de leurs passe-temps enfin qu'il avait
-osé porter la main.</p>
-
-<p>Lanclume, malgré le tact si sûr qu'il croyait
-toujours posséder, même après son aventure
-avec Gustave, en fait de divination physiognomonique,
-ne sut pas démêler sur la figure de
-ses gens, les mauvaises intentions qu'ils se disposaient
-à faire éclater à la première occasion&hellip;
-Ce fut le second du bâtiment qui fut obligé de
-lui révéler la résistance inattendue qu'il avait
-rencontrée dans l'équipage, vers la fin du soir,
-à propos d'une man&oelig;uvre qu'il avait ordonnée.</p>
-
-<p>«Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois
-vous prévenir que l'équipage montre la plus
-mauvaise volonté pour le travail du bord.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment savez-vous cela?</p>
-
-<p>&mdash;Tout-à-l'heure, ayant commandé de brasser
-tribord devant, les gens de quart m'ont
-répondu qu'ils n'obéiraient pas tant que cet
-animal-là, le cuisinier, serait amarré dans la
-grand' hune.</p>
-
-<p>&mdash;Et le maître, qu'a-t-il dit?</p>
-
-<p>&mdash;Pas le mot: il est d'accord avec les cabaleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu
-quel parti prendre&hellip; On pourrait bien provisoirement
-faire sauter une ou deux cervelles
-pour mettre le reste à la raison&hellip; Mais ce serait
-là un moyen un peu violent, et aujourd'hui je
-ne me sens pas d'humeur à faire le crâne. Si
-c'étaient cependant de vaillans matelots comme
-j'en ai connus, je ne dis pas&hellip; on pourrait
-bien peut-être s'escrimer contre eux; mais
-en vérité les canaillons que nous avons là, à
-commencer par leur failli-gars de maître d'équipage,
-n'en valent pas la peine&hellip; Oh! non,
-plus je les regarde et plus je cherche parmi
-eux, il n'y en a pas un, dans toute cette <i>canaillasse</i>-là,
-qui vaille décidément le coup de fusil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas l'embarras, capitaine, si
-vous le désiriez, vous, moi et le lieutenant, à
-grands coups de trique, nous leur donnerions
-de la bonne volonté que de reste&hellip; Et si je n'en
-ai pas déjà rossé deux ou trois, quand ils m'ont
-refusé la man&oelig;uvre, c'est que je craignais d'interrompre
-la société d'arrière: vous étiez alors
-à causer avec les passagers.</p>
-
-<p>&mdash;Des coups de trique! non pas, il nous
-faut quelque chose de plus risible, un châtiment
-plus grotesque pour des révoltés de cette
-espèce&hellip; Attendez, ils mangent beaucoup,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Comme des ogres, et paresseux comme
-des filles de joie! une heure et demie tous
-les jours à avaler leur soupe et une livre de
-biscuit.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas: oui, c'est cela! Avertissez-les
-que dès aujourd'hui ils ne mangeront plus.</p>
-
-<p>&mdash;Ça suffit, capitaine.»</p>
-
-<p>Le second se mit à crier aussitôt, en s'adressant
-à l'équipage:</p>
-
-<p>«Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre
-porte que personne ne mangera plus à
-bord, et qu'il faudra, par conséquent, se brosser
-le ventre. La boisson est aussi comprise
-dans l'ordre que j'ai l'honneur de vous donner.»</p>
-
-<p>L'équipage reçut cet avis sans bouger, sans
-prononcer un seul mot. On aurait pu penser,
-à son air de résignation, qu'il s'attendait depuis
-long-temps à être mis à ce régime sévère
-que déjà, au surplus, il avait vu imposer au
-cuisinier.</p>
-
-<p>«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il
-n'y aura pas moyen de frauder la marchandise
-et de me mettre dedans, en faisant passer des
-vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse
-dans mes mains, et s'ils veulent manger
-sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me
-passent préalablement sur le corps, et je leur
-donnerai assez d'ouvrage à faire pour y parvenir&hellip;
-Attendons tranquillement la fin de
-tout ceci&hellip; Je ne suis pas fâché, au reste, pendant
-qu'il fait beau temps et que le navire se
-man&oelig;uvre et se gouverne tout seul, de savoir
-jusqu'où peut aller leur résolution, et combien
-de temps des carognes d'hommes de cette espèce
-pourront vivre sans manger&hellip; C'est une expérience
-que je suis bien aise de faire sur ces
-lurons-là particulièrement&hellip; Mais ils sont bien
-heureux de m'avoir pris dans un de mes bons
-momens&hellip; Sans cela, il y aurait eu déjà plus
-d'une vilaine figure de cassée à bord, et plus
-d'une laide grimace de faite&hellip; Vous, second,
-prenez la barre; le lieutenant vous remplacera
-à la roue du gouvernail quand vous serez fatigué,
-et moi je succéderai au lieutenant&hellip; Les
-deux officiers qui ne seront pas de barre d'après
-ce nouveau règlement de service, man&oelig;uvreront
-le navire quand il faudra&hellip; Trois hommes
-d'équipage pour un bâtiment de trois
-cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espère:
-c'est un homme pour cent tonneaux&hellip;»</p>
-
-<p>Lanclume était, en effet, dans un de ses
-bons momens, comme il le disait: il continuait
-à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous,
-comme à l'ordinaire, laissant bouder et jeûner
-son équipage, sans paraître attacher la moindre
-importance à la mutinerie de tout ce
-monde&hellip; La soirée était assez belle; la brise
-qui nous poussait, vent arrière, était douce et
-régulière, et la nuit que nos trois officiers se
-disposaient à passer sur le pont, s'annonçait
-enfin sous de favorables auspices&hellip; C'est le dénouement
-de cette affaire que je redoutais le
-plus; et il ne devait pas, selon toute apparence,
-se faire attendre long-temps.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton v&oelig;u
-des cinq cents diables?</p>
-
-<p class="attr">(Page 141.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Apparences de mauvais temps;&mdash;l'ouragan;&mdash;le coup de
-cape;&mdash;il faut laisser arriver;&mdash;soumission de l'équipage
-mutiné;&mdash;le v&oelig;u à la Sainte-Vierge;&mdash;un passager
-de moins.</p>
-
-
-<p>Le baromètre placé dans la grand' chambre
-variait cependant depuis quelques heures, en
-nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile
-et les secousses pour ainsi dire intermittentes
-de son aiguille, la tendance qu'il avait à
-atteindre les points les plus bas de son échelle
-circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres
-qui venaient d'éclater à bord, ne put voir,
-sans une inquiétude nouvelle, cet indice d'un
-coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là
-n'avait cessé de favoriser notre route sur la
-mer la plus belle qu'on pût désirer, nous abandonna
-subitement, pour livrer pendant quelque
-temps le navire au calme plat le plus
-profond. Bientôt à l'immobilité complète que
-nous éprouvions, succéda un léger roulis occasionné
-par une lame sourde qui venait de s'élever
-dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant
-mollement sur leurs vergues devenues immobiles,
-commencèrent alors à battre, par intervalles
-égaux, la mâture fatiguée, mais à la
-battre avec un bruit pareil à celui d'une détonation
-lointaine, régulière, sinistre. Le ciel,
-encore assez dégagé à notre zénith, s'était
-chargé peu à peu sur toutes les parties de l'horizon,
-de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient
-progressivement, en se rapprochant de
-nous, et en formant entre elles une voûte de
-brume sous laquelle elles semblaient vouloir
-emprisonner le bâtiment dans le petit espace
-qu'il occupait sur l'immensité de l'onde. La
-mer émue, troublée et se soulevant sous le poids
-de la longue houle qui la laissait encore lisse
-à sa surface, ne déferlait pas sur les flancs du
-navire; mais les chaudes bouffées que nous
-envoyait, de temps en temps, un vent dont il
-nous était impossible de deviner ou de saisir la
-direction, venaient rider, par momens, le dos
-des vagues qui se gonflaient autour de nous, et
-alors ces folles risées, en sifflant sur la crête des
-lames naissantes, nous couvraient de <i>poudrin</i>,
-de ces innombrables molécules d'eau qu'elles
-enlevaient en frôlant la cime des flots.</p>
-
-<p>Ces présages de mauvais temps étaient trop
-certains, pour que nous pussions nous abuser
-sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les
-intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion
-soudaine et fugitive des risées, étaient
-accompagnés d'une sensation si pénible pour
-nous; ce repos momentané était d'ailleurs si
-lourd, si difficile à supporter; l'air que nous
-respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre
-état de malaise et d'irritation seul, nous eussions
-pu deviner la tempête qui couvait dans
-l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà
-soulevée contre le navire. Les animaux même
-que nous avions à bord, soumis à l'influence
-de la cause physique dont nous éprouvions l'effet,
-laissaient échapper des gémissemens plaintifs
-que jamais encore je ne leur avais entendu
-pousser depuis notre départ. Cette circonstance
-nouvelle pour moi me fut, du reste, révélée
-comme un fait assez ordinaire à bord, par
-le petit mousse qui, chargé de la nourriture
-des volailles et des moutons, vint me dire:
-«Nous allons bientôt en avoir et du bon coin;
-les moutons <i>parlent</i>, et les poules ne veulent
-plus manger.»</p>
-
-<p>Le second et le lieutenant, les seuls hommes
-qui fussent restés dociles à la voix du capitaine,
-étaient tous deux sur le pont: l'un
-même tenait la roue du gouvernail; l'autre se
-promenait avec moi, attendant l'événement.
-Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient
-couchés, emportant sans doute avec
-eux, dans leur cabane, la peur que leur inspirait
-déjà le mauvais temps qui se préparait&hellip;
-Le plus morne silence régnait partout, entre
-les passagers effrayés, entre les matelots réfugiés
-dans leur logement, et entre nous qui
-étions restés sur le gaillard d'arrière.</p>
-
-<p>Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après
-avoir pendant une minute levé la tête, examiné,
-flairé l'apparence du temps et promené
-ses regards soucieux sur le ciel qu'il maudissait
-peut-être intérieurement, tout-à-coup le
-capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux
-officiers:</p>
-
-<p>«Le navire ne gouverne plus, amarrons
-la barre. Le temps menace; il est bon de serrer
-nos voiles avant la nuit, pour nous tenir
-sous le grand hunier seulement&hellip; Allons, messieurs,
-à nous trois. Amenons et carguons tout
-ce fatras-là: nous monterons le serrer après.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous
-être bon à quelque chose, disposez de moi:
-je connais un peu les man&oelig;uvres, et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon,
-vous. Vous resterez sur le pont pour nous
-larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui
-ne <i>s'est pas encore révolté</i>, nous donnera la
-main. Allons, messieurs, à la besogne et en
-double. A la guerre comme à la guerre!»</p>
-
-<p>En montant dans la grand' hune, le capitaine
-jeta un &oelig;il de dédain sur le cuisinier,
-qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air
-de lui accorder grâce, il le détacha lui-même
-des haubans contre lesquels il était encore si
-fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu
-peux à présent rejoindre les autres, sans que
-j'aie à craindre qu'ils te fassent passer des vivres:
-ils commencent eux-mêmes à crever de
-faim.»</p>
-
-<p>En une heure et demie ou deux heures tout
-au plus de travail et d'efforts, neuf à dix grosses
-voiles furent amenées, carguées et serrées
-par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement
-de la nuit que son grand hunier,
-avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait
-déjà.</p>
-
-<p>Cette nuit devait être terrible: le vent hurla
-jusqu'à dix heures avec une violence telle que
-nous pouvions à peine nous entendre sur le
-pont à deux pas les uns des autres. La lame à
-chaque instant balayait le milieu du bâtiment,
-en entrant par la joue et en sortant par l'arrière,
-avec un fracas épouvantable.</p>
-
-<p>Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce
-n'était plus du vent qui tombait sur notre pauvre
-navire à demi-submergé, mais bien plutôt
-de l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans
-le commencement de la tempête avait été monstrueuse,
-effroyable, cessa, dans la plus grande
-force des grains dont nous étions assaillis, d'être
-aussi grosse qu'elle nous l'avait paru d'abord:
-la pression incalculable de l'ouragan,
-en comprimant la surface blanchissante des
-eaux, empêchait la moindre vague de se former,
-et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui
-nous environnaient, un désert de neige s'abaissant
-avec nous sous le poids immense des
-élémens confondus et de toute la nature bouleversée&hellip;
-Au milieu de cette scène d'effroi et
-de destruction, un homme seul m'apparaissait
-comme un être surnaturel, luttant contre le
-ciel irrité et contre la tempête déchaînée sur
-sa tête: cet homme, c'était le capitaine, se
-tenant nu-pieds, le front découvert, sur le
-gaillard d'arrière. Le second et le lieutenant
-s'étaient amarrés sur les haubans de l'arrière,
-pour ne pas être enlevés par les coups de mer,
-l'ouragan ou la foudre; et lorsque, plus tard,
-dans l'intervalle des grains, les lames, venant
-à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois,
-notre drôme et nos embarcations, lui seul était
-resté encore sur le débris de son pont ainsi
-rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la
-tempête qui menaçait de l'engloutir avec les
-restes de son malheureux navire.</p>
-
-<p>Notre trois-mâts, quoique très solide et doué
-de bonnes qualités, était un peu faible de côté:
-à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord
-de dessous le vent disparaissait dans la lame
-jusqu'à la moitié des panneaux. Le second
-m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant
-ses deux mains sur mon oreille: «Nous ne
-pourrons pas tenir long-temps en cape; la mer
-nous mange et la barque s'ouvrira&hellip;» A minuit,
-le grand hunier, sous lequel nous capéyions,
-fut enlevé&hellip; «Capitaine, capitaine, hurlèrent
-alors les deux officiers, il faut laisser arriver;
-il faut fuir devant le temps, ou nous sommes
-perdus!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, nous allons laisser arriver, dit
-froidement le capitaine: sautez sur la drisse
-du petit foc; moi je vais prendre la barre.</p>
-
-<p>&mdash;Je cours appeler l'équipage, répondit le
-second.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, nous seuls, cria l'inflexible
-capitaine; l'équipage ne travaillera que lorsqu'il
-m'aura demandé pardon&hellip; A la drisse du
-petit foc!</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous risquons de sombrer si nous
-n'arrivons pas et si nous manquons de monde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je noierai du moins ces gueux-là&hellip;
-Hissez le petit foc! hissez le petit foc!»</p>
-
-<p>Au moment où ces trois hommes seuls allaient
-tenter cette dangereuse arrivée, cette
-man&oelig;uvre d'où dépendait le salut du bâtiment,
-notre salut à tous, une lame épouvantable
-se dressa par le travers du navire, comme
-pour l'engloutir: je crus toucher à mon dernier
-instant; mais en ce moment même une
-femme vêtue de blanc, une femme qui, cachée
-à l'entrée du capot, avait tout entendu en palpitant
-de terreur, s'échappe, court sur le pont
-et sous la lame qui va déferler, se précipite
-devant, et disparaît dans le logement de l'équipage.
-Cette femme supplie, au nom du ciel,
-au nom de leurs familles, au nom d'eux-mêmes,
-les matelots interdits, de monter, d'aider leur
-capitaine et de sauver le bâtiment. Ces hommes
-mutinés et pusillanimes, que l'indiscipline
-ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus
-fort du péril, se sentent ébranlés à la voix
-d'une faible femme: l'obéissance qu'ils ont refusée
-à leur chef, ils l'accordent à cette femme.
-Tous remontent sur le pont; la passagère les
-guide vers leur capitaine, encore indigné de
-leur conduite; et le maître d'équipage, interprète
-du repentir de tous les autres, implore
-le pardon de leur chef, qui se contente de leur
-crier:</p>
-
-<p>«A vos postes, mateluches; je vous méprise
-comme la boue de mes souliers et je vous
-absous.»</p>
-
-<p>Les matelots courent devant; mais ils n'exécutent
-pas encore la man&oelig;uvre que le second
-et le lieutenant ont commencée.</p>
-
-<p>«Que font-ils donc devant?» se demande le
-capitaine.</p>
-
-<p>Le second passe derrière, et vient prévenir
-Lanclume que l'équipage, avant de hisser le
-petit foc, demande le temps de faire un v&oelig;u à
-la sainte Vierge.</p>
-
-<p>«Un v&oelig;u! et pourquoi, tonnerre de Dieu,
-ça, un v&oelig;u? demande Lanclume, en braillant
-comme un possédé dans son porte-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Ils disent, répond le second en prolongeant
-ses deux mains en porte-voix sur sa bouche,
-ils disent qu'ils font un v&oelig;u parce que
-nous sommes partis un vendredi, et que le
-navire se trouve en danger.»</p>
-
-<p>Pendant deux ou trois minutes le capitaine
-se mangea l'âme, en voyant le navire venir en
-travers à la lame furieuse qui menaçait de nous
-engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes
-de l'avant de hisser le petit foc pour nous
-faire abattre tout-à-fait et nous permettre de
-fuir enfin devant le temps&hellip; Transporté de rage
-au bout de ces longues minutes d'impatience
-et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix,
-et d'une voix qui domine un instant le
-bruit de la tempête, il se met à crier:</p>
-
-<p>«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton
-v&oelig;u des cinq cents diables?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant
-tous à la fois, les gens de l'équipage.</p>
-
-<p>&mdash;Hisse donc le petit foc! hisse!&hellip; La barre
-au vent! la barre au vent!&hellip;»</p>
-
-<p>Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables
-montagnes d'eau, roulent l'une sur l'autre
-en ce moment, avec un mugissement pareil
-au bruit de la foudre; elles se dressent en
-voûte, par notre travers, à la hauteur de nos
-hunes: elles vont fondre sur nous&hellip; Elles tombent,
-s'écroulent&hellip; Je ne vis plus rien, je n'entendis
-plus rien&hellip; et me crus au fond de
-la mer&hellip; Et, un instant après ce terrible
-vertige de peur, je crus sentir sous mes pieds
-le bâtiment lancé vers le ciel, et glisser, avec la
-vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade&hellip;
-Les deux lames menaçantes venaient
-de passer sous notre quille, au lieu de déferler
-sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à
-cette effroyable impulsion, avait fait une abattée
-pour faire vent arrière avec la tempête.</p>
-
-<p>Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné
-nous poursuivit en hurlant, en amoncelant
-sur notre pauvre navire, à moitié submergé,
-les lames tourmentées, qui, à chaque
-instant, semblaient vouloir tomber sur nous de
-toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment,
-filant dix à onze n&oelig;uds à sec de voiles, ne se
-relevait de l'abîme que nous présentait l'entre-deux
-des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement
-dans un autre abîme. Quinze
-heures de suite, le capitaine, amarré dans les
-haubans, la tête du côté du vent, cria aux
-timoniers attentifs: <i>Tribord la barre, bâbord la
-barre; la barre droite; défie tribord, défie bâbord
-toute!</i> Un faux coup de barre aurait suffi peut-être
-pour faire sombrer le navire: c'était l'arrière
-qu'il fallait présenter à chaque lame pour
-éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de
-la surveillance du capitaine et de l'adresse des
-timoniers. Situation cruelle, mortelle anxiété
-à laquelle nulle autre torture morale ne peut
-être comparée!</p>
-
-<p>La direction du vent, pendant cet accès de
-délire des élémens, avait constamment varié,
-et la tempête, comme disent les marins, avait
-fait le tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan
-nous poussait dans le sens de la route que
-nous devions parcourir pour nous rapprocher
-de notre destination. A trois heures du matin
-nous passâmes le Tropique, la tempête en
-poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour
-nous par la fête à laquelle ce passage donne
-lieu à bord de tous les bâtimens qui se rendent
-aux Antilles, nous avait été signalé la veille par
-une révolte; la nuit un ouragan s'était déclaré,
-et le matin on trouva notre jeune créole, notre
-bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine,
-où il avait été oublié pendant l'horreur
-du danger commun&hellip; Le coup de vent venait
-de le tuer&hellip;</p>
-
-<p>Cet événement n'étonna pas le capitaine: il
-l'avait dès long-temps prévu; mais il parut l'affliger,
-car cet homme avait un bon c&oelig;ur qui
-perçait à travers les défauts de son caractère,
-et jusque dans la brusquerie de ses paroles ou
-de ses actions. Dès que l'apparence moins menaçante
-du temps lui permit de descendre dans
-la chambre, il se rendit à la cabine du mort;
-et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva
-un billet que sa main défaillante s'était efforcée
-de tracer au crayon&hellip; Lanclume, les larmes
-aux yeux, lut avec la plus vive émotion les derniers
-adieux que son malheureux passager avait
-fait à la vie!&hellip;</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Capitaine,</p>
-
-<p>»Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé&hellip;
-je ne devais pas passer le Tropique&hellip;
-Je compte, en mourant, sur vous, pour que
-mon corps repose, s'il est possible, sous la
-terre natale&hellip; Partagez mes petites provisions
-entre mes bons compagnons de voyage.
-Tâchez de voir ma famille et de la consoler&hellip;
-Adieu, mille fois adieu pour toujours!&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Lanclume, après avoir lu, remonta sur le
-pont sans proférer un seul mot; et quand la
-tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres
-que pour dire au charpentier:</p>
-
-<p>«Charpentier, faites un cercueil pour le passager.
-Il y a du sable à bord, vous mettrez son
-corps dans le sable&hellip; On l'arrosera chaque
-jour avec de l'eau-de-vie pour le conserver,
-quand toute notre provision de liquide devrait
-y passer&hellip;»</p>
-
-<p>Puis, se retournant vers moi, il ajouta:</p>
-
-<p>«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi
-à son dernier moment; sa confiance ne sera pas
-trompée&hellip; Il reposera sous la terre de la Dominique:
-j'en donne ici ma parole d'honneur, et
-cela est sacré comme la dernière volonté d'un
-mourant&hellip;»</p>
-
-<p>Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement
-rempli par le capitaine. A notre
-arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il
-fit, ce fut de s'acquitter lui-même du devoir
-qu'il s'était publiquement imposé, en nous donnant
-sa parole que notre ami reposerait sous le
-sol natal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Je le tuerai en arrivant à terre.</p>
-
-<p class="attr">(Page 152.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Projet de vengeance;&mdash;confidence;&mdash;poésie;&mdash;la passagère
-a fait un choix;&mdash;demi-aveu.</p>
-
-
-<p>Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est
-comme sur le champ de bataille, quand la cavalerie
-et les caissons ont passé sur les cadavres
-des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte
-tous les souvenirs déchirans avec elle, et
-ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir
-de l'événement. A la mer, c'est l'eau que
-l'on entend couler le long du bord, et le vent
-que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent
-au loin le souvenir des absens&hellip; Un
-passager était là hier près de vous à table; il
-causait le soir à vos côtés&hellip; la nuit, il dormait
-la tête appuyée sur la cloison qui vous séparait
-de lui: avec le premier souffle du matin l'âme
-de votre compagnon de route s'est envolée, et
-n'a laissé, dans son lit, qu'un corps inanimé
-dont il faut bien vite vous débarrasser. Le capitaine
-a dit: <i>Jetez le mort à la mer.</i> La mer a
-reçu le mort, et le navire s'est éloigné, sans
-s'arrêter un seul instant, dans sa rapide course,
-au point où les flots ont recouvert, en murmurant,
-la trace si fugitive du cercueil&hellip; Vos
-yeux rêveurs, en se fixant sur le point où vous
-avez vu disparaître pour toujours votre frère,
-votre ami, votre compagnon, se sont perdus
-bientôt dans l'immensité de l'onde&hellip; Et plus
-rien, plus de vestiges du mort sur ce vaste
-champ de tant de sépultures&hellip; Ah! n'est-ce pas
-là l'image la plus désolante du néant et de l'oubli
-de toutes choses?&hellip; Les ruisseaux de sang
-qui coulent, dans les combats les plus mémorables,
-des dallots du vaisseau vainqueur, ne
-laissent pas même plus d'une ou de deux minutes,
-une trace glorieuse sur la surface du muet
-Océan qu'ils ont rougi, et les trophées de la
-victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui
-engloutissent tout et ne rendent plus rien.</p>
-
-<p>Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu,
-et que le ciel sembla sourire de nouveau à la
-mer apaisée, on commença par réparer aussi
-bien que possible les avaries que nous avions
-éprouvées. Les matelots se mirent à l'ouvrage,
-avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas
-encore montrés, et je fus tout étonné de voir
-régner la plus parfaite intelligence entre des
-gens qui, quelques heures auparavant, avaient
-été sur le point de se massacrer. Tous les sujets
-de querelle et de division me parurent avoir
-été emportés par le dernier souffle de l'ouragan,
-et la tempête de la révolte avait disparu avec
-cette autre tempête qui ne l'avait suivie que de
-trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre
-bâtiment était ravissant. Tous les effets qui
-s'étaient trouvés mouillés par l'eau de la mer,
-furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil
-et à l'haleine de la brise caressante. On aurait
-dit, à la bigarrure des objets et des effets dont
-nous tapissions les bastingages, le dôme de la
-chambre et le couronnement, un vaste bazar
-de costumes et de toilettes. Le navire lui-même,
-paré de ses voiles humides livrées au
-premier souffle des vents alisés, semblait, à
-chaque petit coup de tangage, secouer ses
-ailes encore mouillées de pluie, et se préparer
-à fendre de nouveau les airs plus purs et plus
-doux&hellip; Tout le bâtiment était content, ravi,
-heureux&hellip; C'est après une tempête effroyable
-qu'il est doux de se sentir vivre, et de respirer
-avec sécurité le premier moment de repos et
-de calme que le ciel nous envoie&hellip;</p>
-
-<p>Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave,
-cette pomme de discorde jetée parmi nous au
-milieu de la tempête, paraissait avoir accepté
-avec reconnaissance les bienfaits de l'amnistie
-générale accordée si généreusement par le capitaine&hellip;
-Dès le matin, il s'était mis à réparer
-les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée
-par un coup de mer. A trois ou quatre heures
-du soir, grâce à son activité et à son intelligence
-toutes nouvelles, il nous servit un dîner
-passable pour la première fois de sa vie. Lanclume,
-satisfait de cette espèce d'amende honorable
-et d'acte de contrition, envoya le petit
-mousse porter une bouteille de vin à Gustave.
-C'était la coupe de la réconciliation&hellip; Tout
-paraissait désormais oublié, pacifié à bord.
-Vers cinq heures du soir, on fit dîner l'équipage,
-et il en avait besoin. Depuis deux jours
-il n'avait pas mangé&hellip; Aussi fallait-il voir l'avidité
-avec laquelle les jeûneurs se jetaient sur
-les doubles rations que le capitaine avait ordonné
-de leur distribuer! Des naufragés affamés
-tombant tout-à-coup sur un splendide repas
-de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés.
-Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures
-de rébellion, d'hostilité et de diète, rien ne
-devait être aussi bon pour notre équipage amnistié,
-qu'un festin de biscuit et de viande
-salée, assaisonné par un raccommodement général.</p>
-
-<p>A la suite de tous ces événemens, je brûlais
-du désir d'entretenir un peu notre cuisinier
-insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de
-savoir ce qu'il pensait du petit drame que son
-entêtement avait trouvé moyen de ménager à
-son imagination romanesque, et je lui demandai,
-dès que je pus causer librement avec lui,
-comment il se trouvait des émotions par lesquelles
-il venait de passer.</p>
-
-<p>Il ne me répondit d'abord que par ces seuls
-mots: «Je le tuerai, en arrivant à terre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui tuerez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;Lui, lui et toujours lui; il me faut son
-c&oelig;ur de tigre, palpitant dans ma main ricaneuse&hellip;
-Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le c&oelig;ur
-de l'infâme qui se promène là, souriant à ses
-forfaits.</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc, si ce n'est lui?</p>
-
-<p>&mdash;Et comment encore le tuerez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;En l'appelant au jugement de Dieu, sur
-le terrain où les pistolets sont de même calibre
-et ont la même portée, sur le terrain où les
-épées sont de la même longueur, et où tous les
-hommes sont de même taille sociale, avec des
-pistolets égaux et des épées égales.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le tuerez donc au pistolet ou à
-l'épée?</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si
-l'épée transperce?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous avez vu comment il ajustait
-une balle, ce luron-là!</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine,
-et non du plomb dans la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous conseille pas d'avoir recours
-à ce dernier moyen; il passait, dans la marine
-militaire où il a servi, pour une des meilleures
-et des plus redoutables lames.</p>
-
-<p>&mdash;Alors on prend deux pistolets; on en
-charge un et on lui crie: Pair ou non; ta vie
-ou la mienne est dans ma main, écrite en caractères
-rouges de sang, sur le nombre que tu
-vas compter!</p>
-
-<p>&mdash;Belle chance! avec un diable comme
-lui, qui gagne toujours à tous les jeux de hasard.</p>
-
-<p>&mdash;Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible
-de le combattre à chances égales avec les armes
-connues, je l'assassinerai; oui, je l'assassinerai,
-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Et l'on vous pendra ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel mal y aurait-il donc pour la victime,
-à être pendue après avoir vengé son honneur
-dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais
-bien savoir où serait le déshonneur, et vous
-m'obligeriez sensiblement si vous pouviez vous-même
-me le dire?</p>
-
-<p>&mdash;Le déshonneur ne serait pas dans la vengeance,
-mais dans l'assassinat, et l'opprobre
-de la mort dans la lâcheté du crime.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la société, votre société de 1824, nous
-radote encore cela dans toutes les petites écoles;
-mais le lâche, selon moi, est celui qui opprime
-le faible ou l'innocent.</p>
-
-<p>&mdash;Le lâche, selon tout le monde, est celui
-qui, pouvant tirer satisfaction de l'insulte de
-l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par derrière,
-que d'exposer sa vie contre lui pour
-chercher à se venger loyalement!</p>
-
-<p>&mdash;Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se
-faire tuer pour punir l'infâme qui vous a foulé
-sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me
-dire que je me ferais tuer par lui en prenant le
-pistolet ou l'épée, ou en jouant même ma vie à
-pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec
-ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à
-l'existence qu'à une paire de savates usées&hellip;
-La preuve, c'est que sans une circonstance,
-oh oui, une circonstance venue toute bénite du
-ciel pour moi, je me serais jeté à l'eau quand
-le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais
-l'idée de la vengeance et une autre idée plus
-douce encore me sont venues, et je me suis
-raccroché de nouveau à la vie, non par peur de
-la mort, mais par besoin de haine, de sang&hellip;
-et d'amour aussi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! diable!&hellip; d'amour!&hellip; Amour et
-haine en même temps; il paraît que vous connaissez
-l'art de concilier les contrastes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous le dis et vous le répète:
-haine éternelle pour lui et amour indéfini pour
-elle!</p>
-
-<p>&mdash;Les poètes comme vous sont fort heureux;
-ils ont toujours, pour les consoler dans leurs
-plus grandes contrariétés, une <i>Elle</i> à adorer
-ou à chanter, et un <i>Lui</i> à détester pour exalter
-leurs passions et leur aider à passer le temps.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Elle</i>, mon <i>Elle</i> à moi, a secouru le malheureux
-dans sa misère, et le malheureux lui
-restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien
-tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est
-désormais son domaine, sa propriété: mon
-<i>futur</i> enfin est son esclave&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc une enchanteresse qui vous a
-assisté dans votre malheur?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez pu en juger vous-même, et
-dire si c'est une enchanteresse ou non?</p>
-
-<p>&mdash;De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?</p>
-
-<p>&mdash;D'Elle, d'Elle, à moi!</p>
-
-<p>&mdash;Et qui est-elle donc enfin votre Elle à
-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse,
-puisqu'il faut décliner les titres, pour
-vous faire comprendre les mots.</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pas possible!&hellip; Et qui donc m'a fait
-passer des vivres pendant mes quatre ou cinq
-jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main
-m'a empêché un soir de me flanquer à l'eau,
-de désespoir, si ce n'est sa main? Et quel sourire
-de femme m'a fait aimer la vie sur le bord
-de l'abîme, au milieu de toutes les tortures de
-l'existence, si ce n'est son sourire? Oui, vivres
-réconfortans, main secourable, sourire d'ange,
-je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je
-lui dois, en hommages, en respect, en ivresse,
-en constance et en poésie surtout, oh! en poésie&hellip;
-J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle!</p>
-
-<p>&mdash;Peste, comme vous y allez! Vous avez
-déjà lâché le madrigal pour la comtesse?</p>
-
-<p>&mdash;Et pour qui donc voulez-vous que la muse
-ait chanté, si ce n'est pour la comtesse? pour
-le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale!
-je n'aurais pu contre lui employer que le blasphème
-et l'anathème&hellip; Il me faut d'autres sujets,
-à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour:
-c'est mon lot dans ce monde d'illusion&hellip;
-Mais vous m'avez demandé si c'était un madrigal
-que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai
-que le terme de <i>madrigal</i> est tout-à-fait impropre;
-il n'y a plus de ça aujourd'hui; nous ne
-connaissons que le vers qui pleure, caresse ou
-foudroie; le vers nature, le chant du poète, la
-langue du barde aussi; oui, du barde: car j'ai
-été barde pour la femme qui console&hellip; Tenez,
-vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire:
-le moment où j'ai fait mes vers est celui qui a
-suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de
-m'attacher si ignominieusement dans la grand'
-hune&hellip; J'aurais dû alors faire tomber sur sa
-tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur
-le pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma
-poitrine&hellip; Eh bien, non; je n'ai su chanter, la
-tête tournée au vent du nord et les bras brisés
-par de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour,
-reconnaissance, et que reconnaissance
-et amour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez
-pas, dans le fait, trop mal placé: à cinquante
-pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position,
-et à cette hauteur, un poète ne se sent
-pas inspiré, c'est qu'il ne le sera jamais. Je
-gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir
-furieusement de votre situation&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur
-du soir m'a ensuite empêché de continuer.
-Quatre couplets, c'est peu de chose; mais
-vu la position&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc une chanson que vous avez
-faite?</p>
-
-<p>&mdash;Eh non, mille fois non&hellip; Nous disons
-couplets, dans la nouvelle école, pour toute
-espèce de coupures dans les vers. Un couplet,
-c'est ce que vous appeliez, avant la connaissance
-de toute poésie, morceau, strophes, je
-crois; stances, huitains, que sais-je même!</p>
-
-<p>&mdash;Je serais curieux de voir vos couplets.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les verrez.</p>
-
-<p>&mdash;Quand ils seront écrits?</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont écrits.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, pardieu! vous devriez bien me faire
-le plaisir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le plaisir est fait; les voilà&hellip; Allez les
-lire, sans faire semblant de rien, à la chandelle;
-c'est à la lueur des flambeaux ou de la foudre
-qu'il faudrait que cela fût lu&hellip; Et quand vous
-aurez vu, lu et pensé ce que vous aurez à penser,
-vous me remettrez le papier, en me disant
-comment vous les aurez trouvés, ces vers&hellip; Je
-vous attends, vous et le jugement que vous en
-aurez porté.»</p>
-
-<p>Je pris le brouillon du chef pour aller le
-lire à la lueur de l'habitacle, le seul feu qui
-fût allumé à bord à cette heure, mais je n'avais
-pas fait deux pas pour me rendre derrière,
-que l'auteur, me saisissant par le bras, m'arrêta
-tout court pour me faire observer, avant
-que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter
-de l'inattendu et du pittoresque dans ses couplets,
-en entremêlant des allusions maritimes
-aux images de la plus haute inspiration.</p>
-
-<p>«La poésie et la marine sont s&oelig;urs, ajoute-t-il,
-depuis que nous avons remis les choses à
-leur place dans la littérature: la mer et les
-cieux, d'où découle toute harmonie, se touchent;
-je ne les ai pas séparés: mais au surplus,
-comme les termes de marine ne vous sont
-guère plus familiers qu'à moi, qui les ai employés
-pour la première fois, je vous préviens
-que vous les reconnaîtrez à la raie que j'ai eu
-la précaution de faire sous chacun d'eux, en
-couchant mes idées sur le papier: tous les
-mots du métier vous les trouverez soulignés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Très bien; je tiendrai compte des commentaires
-et de la note&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et puis je vous ferai observer aussi qu'il
-ne faut pas vous effrayer de l'expression <i>neigeux
-de sable</i>, que j'ai employée pour peindre
-la blancheur du sable du désert; ceux en Arabie,
-m'a-t-on assuré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais permettez-moi donc de lire d'abord,
-après vous m'expliquerez ce que je n'aurai pas
-bien compris&hellip; Tenez, voilà justement le timonier
-qui est seul devant l'habitacle; tous les
-importuns et les curieux sont allés se coucher;
-c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'&oelig;il
-sur vos vers.»</p>
-
-<p>Je courus tout de suite à l'habitacle, et aussi
-vite que je le pus cette fois, pour ne pas être
-arrêté de nouveau par les observations préparatoires
-du poète. J'ouvris, à la clarté vacillante
-de la lumière qui éclairait la boussole, le
-mystérieux papier, et je lus, en me tenant du
-mieux possible au roulis, accroupi auprès du
-timonier, qui me regardait avec indifférence
-en continuant à faire tourner sa zone:</p>
-
-
-<p class="c gap">A Elle! A Elle! A Elle!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O! qui pourra dans ton c&oelig;ur, femme,</div>
-<div class="verse"><i>Mouiller l'ancre</i> des passions,</div>
-<div class="verse">Et <i>crocher</i> son âme à ton âme</div>
-<div class="verse">Du <i>grappin</i> des tentations!</div>
-<div class="verse">Dans le <i>calme plat</i> de l'orage</div>
-<div class="verse">Ton &oelig;il seul guide mon esquif;</div>
-<div class="verse">C'est vers toi que ma <i>barque nage</i>,</div>
-<div class="verse">En <i>gouvernant</i> sur ton &oelig;il vif!</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur ton front Dieu jeta l'étoile</div>
-<div class="verse">De poésie, et déjà j'ai</div>
-<div class="verse">A tes yeux <i>déferlé</i> la voile</div>
-<div class="verse">Dont mon amour s'est ombragé.</div>
-<div class="verse">Ange, myte, gnome ou sylphide</div>
-<div class="verse">Qu'importe! Voici venir l'ins-</div>
-<div class="verse">tant où ta paupière limpide</div>
-<div class="verse">Comprendra mon regard de Linx.</div>
-
-<div class="verse stanza">Au désert blanc, neigeux de sable,</div>
-<div class="verse">Où la tente se plante, moi,</div>
-<div class="verse">Je voyage, chameau minable,</div>
-<div class="verse">Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi.</div>
-<div class="verse">Je boirai dans ton puits de grâces;</div>
-<div class="verse">Oui, je boirai, je boirai tant,</div>
-<div class="verse">Que mes pas laisseront leurs traces</div>
-<div class="verse">Sur tes appas, sable mouvant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Souris, oasis de ma vie,</div>
-<div class="verse">Souris au chameau malheureux,</div>
-<div class="verse">Le mirage, c'est sa patrie,</div>
-<div class="verse">Et sa patrie est dans tes yeux.</div>
-<div class="verse">Que nous fait que le désert roule</div>
-<div class="verse">Du sable plein tout l'univers;</div>
-<div class="verse">Le vent en un instant s'écoule,</div>
-<div class="verse">Mais le sable garde les vers.</div>
-</div>
-
-<p>Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout à mon
-aise de la sublime épître qui venait de m'être
-confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais
-laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon
-jugement avec une anxiété visible et comme
-un auteur attend l'arrêt du parterre: car j'étais
-le parterre de Gustave à bord de notre
-navire&hellip; En me voyant revenir à lui, il me
-demanda:</p>
-
-<p>«Eh bien! que pensez-vous de ces vers-là?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'en pense rien encore.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous remarqué les idées neuves que
-j'ai réussi à jeter, à semer dans la langue poétique
-que je me suis créée?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions
-un peu hasardées.</p>
-
-<p>&mdash;Lesquelles?</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous comparez à un <i>chameau</i>, par
-exemple, et vous faites des charmes de votre
-belle, un <i>sable mouvant</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est justement là le sublime: images
-orientales!&hellip; Et mon <i>désert neigeux de sable</i>,
-et <i>mon puits de grâces dans le désert où la tente
-se plante, la tente arabique, la vraie tente des
-caravanes</i>! Et puis, que dites-vous de l'adresse
-avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à
-tout ce fracas de sentimens passionnés, le
-<i>mouillage de l'ancre des passions sur le fond de
-l'âme, le grappin des tentations crochant</i> nos
-deux <i>âmes à l'abordage</i>. Voilà du frappé, j'espère,
-et de l'actualité palpitante&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui! et votre comtesse comprendra joliment
-tous ces termes de marine; une femme qui
-ne s'est jamais occupée de tout ce qu'elle entendait
-à bord!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, elle a plus navigué que
-vous et que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous aurez l'audace de lui faire remettre
-cette épître?</p>
-
-<p>&mdash;Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi,
-s'il vous plaît, l'ai-je faite, si ce n'est pour
-elle? Et à ma place que feriez-vous, je vous le
-demande?</p>
-
-<p>&mdash;A votre place, à vous parler franchement,
-je m'en servirais pour allumer demain matin
-le feu de ma cuisine?</p>
-
-<p>&mdash;Allumer le feu de ma cuisine avec mon
-épître? Ah! je me doutais bien que vous étiez
-un <i>raciniste</i>, un des moutons routiniers de Despréaux,
-et un admirateur-momie du marquis
-Arouet de Voltaire&hellip; Allumer le feu!&hellip; Oui, elle
-allumera le feu, mais le feu dans son âme brûlante,
-qui a déjà su comprendre l'âme du poète
-malheureux&hellip; Ah! mon cher monsieur, si jamais
-vous trouvez une femme qui vous jette un
-charme fascinant sur la vue, une hallucination
-dans le c&oelig;ur, faites-moi un plaisir, et rendez-vous
-un service à vous-même: c'est de ne jamais
-lui adresser de vers; hein, vous me ferez
-ce plaisir-là, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;La recommandation est inutile; l'exemple
-m'a déjà corrigé.</p>
-
-<p>&mdash;Et en attendant que le feu de la cuisine
-s'allume, je vais m'assurer les moyens de faire
-parvenir mes couplets à leur adresse&hellip;; et ensuite
-on vous dira le succès qu'ils auront obtenu,
-en dépit de votre prédiction et malgré
-vos charitables conseils.»</p>
-
-<p>Le drôle ne voulut pas en démordre. Il y a
-des gens que leur mauvaise éducation, et l'audace
-qu'ils puisent dans l'ignorance où ils sont
-de tous les usages reçus dans le monde, servent
-admirablement auprès des femmes, et des
-femmes même assez bien élevées. Je vis notre
-cuisinier élégiaque se glisser dans l'ombre
-après m'avoir quitté, et aborder mystérieusement
-les deux négresses de notre passagère,
-que l'on apercevait à peine au pied du grand
-mât, tant leurs noires figures se confondaient
-pour ainsi dire avec l'obscurité de la nuit. Il
-baragouina, aussi bien qu'il put, quelques
-mots créoles à l'oreille de l'une d'elles, lui remit
-l'épître qui venait de passer de mes mains
-dans les siennes; et la négresse, un moment
-après avoir reçu la discrète ou indiscrète missive
-du chef audacieux, descendit en riant
-dans la chambre de sa jeune maîtresse&hellip;
-M. Gustave, tout glorieux par avance du succès
-qu'il se promettait, et du bon train qu'il
-venait de donner à son affaire, passa devant
-moi avec un air de triomphe, et en répétant,
-pour me narguer peut-être, les quatre derniers
-vers d'une des stances de son épître amoureuse&hellip;</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Je boirai dans ton puits de grâces,</div>
-<div class="verse">»Oui je boirai, je boirai tant,</div>
-<div class="verse">»Que mes pas laisseront leurs traces</div>
-<div class="verse">»Sur tes appas, sable mouvant!»</div>
-</div>
-
-<p>Il alla ensuite se coucher tranquillement,
-enchanté de lui et affligé pour moi peut-être
-de la critique que j'avais osé faire de sa manière
-de versifier.</p>
-
-<p>Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé
-que d'observer, au déjeûner, l'expression de
-physionomie de la comtesse au moment où l'auteur
-du poulet qu'elle avait dû recevoir la veille
-descendait dans la chambre, pour promener
-un coup-d'&oelig;il sur la table qu'il avait servie: la
-figure de notre passagère n'exprimait ni satisfaction,
-ni dédain: elle me parut être ce
-qu'elle avait été les autres jours&hellip; J'attendis.</p>
-
-<p>Pour m'assurer jusqu'à quel point cependant
-je devais ajouter foi au succès que M. Gustave
-s'était flatté d'obtenir auprès de notre
-unique beauté, je cherchai bientôt à me ménager
-une conversation avec celle-ci, une de
-ces conversations où, sans aborder brusquement
-le point de la question que l'on veut
-résoudre, on peut cependant acquérir une conviction,
-et s'en aller avec une idée arrêtée sur
-certaines choses que l'on tient à éclaircir.
-J'eus donc un entretien avec la comtesse, et,
-malgré mon inexpérience auprès du sexe, je
-fis si bien que je parvins à donner à cette sorte
-d'enquête morale une direction favorable à
-mon petit projet d'investigation sentimentale.
-Je commençai d'abord par parler des femmes
-en général, et ensuite par m'étendre sur la
-bizarrerie qui semble présider quelquefois,
-dans le monde, aux choix qui déterminent leurs
-préférences les plus marquées.</p>
-
-<p>La comtesse répondit, avec une naïveté
-charmante, à cette accusation si banale contre
-son sexe: «Mais croyez-vous donc, monsieur,
-qu'il entre toujours dans le sentiment
-qui détermine nos préférences, autant de légèreté
-et de bizarrerie qu'on le suppose généralement
-dans la société? Pour critiquer, avec
-un peu de justice, les choix qui paraissent les
-plus bizarres aux yeux de certaines personnes,
-ne devrait-on pas chercher, avant tout, à pénétrer
-les motifs qui ont pu nous guider dans
-ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices?
-si, n'est-ce pas? Eh bien! je suis sûre que si
-l'on voulait se donner la peine d'apprécier les
-causes qui décident le plus souvent de nos inclinations,
-on finirait par trouver que nous
-nous laissons beaucoup moins conduire par ce
-vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination,
-que par un instinct plus noble et plus
-généreux que le caprice que l'on nous reproche,
-avec tant de persistance et d'amertume.</p>
-
-<p>»Moi qui vous parle, par exemple, car je ne
-puis répondre avec certitude que de ce qui
-m'est personnel, moi, je pense pouvoir me
-flatter de n'avoir été dirigée, dans mes inclinations,
-que par des goûts très bien raisonnés,
-et non par ces sympathies irrésistibles auxquelles,
-pour mon propre compte, je vous préviens
-que je n'ai jamais cru. J'ai pu me tromper
-sans doute; mais mon erreur avait au
-moins une excuse dans la cause même qui l'avait
-produite&hellip; Jamais l'homme le plus séduisant
-et le plus heureux n'aurait eu dans la
-société l'avantage, si c'en est un toutefois,
-d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt
-m'a laissée entièrement maîtresse&hellip; Pour parvenir
-à me plaire, il aurait fallu que mon prétendant
-eût autre chose que de l'amabilité,
-des titres et de la fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'eussiez-vous exigé de plus de votre
-heureux prétendant? Une de ces qualités chevaleresques
-qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! ce n'est pas une qualité extraordinaire
-ou introuvable que j'aurais cherchée
-en lui&hellip; Bien loin de là: c'est un défaut au
-contraire.</p>
-
-<p>&mdash;Un défaut! La chose aurait été au moins
-nouvelle!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un défaut aux yeux des autres; mais
-une vertu à mes yeux. J'aurais voulu, pour
-l'aimer, qu'il fût malheureux, et plus je l'aurais
-vu opprimé par le sort ou l'injustice, et
-plus je me serais sentie entraînée à le venger
-des torts de la fortune ou de la puissance&hellip;
-Ah! dame, oui; c'est comme cela qu'est faite
-mon âme encore tout espagnole! Et direz-vous
-que c'est encore là de la déraison, du caprice
-ou de l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit
-sans noblesse?</p>
-
-<p>&mdash;Non certes, et je suis, au contraire, tout
-disposé à y applaudir du plus profond de
-mon c&oelig;ur. Mais cet entraînement sympathique
-pour l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit,
-quelque louable qu'il soit d'ailleurs,
-dans de certaines bornes commandées par la
-raison. Car je ne suppose pas qu'il eût suffi
-au premier homme venu d'être très malheureux,
-pour exciter chez vous un sentiment plus
-tendre que de la simple compassion.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux
-avec de certaines conditions de malheur!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, malheureux avec une grande fortune,
-par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Non, je crois vous avoir déjà dit que la
-fortune, au contraire, a eu toujours le privilége
-de m'inspirer plutôt de l'éloignement que
-du goût.</p>
-
-<p>&mdash;Avec de la jeunesse et de la physionomie?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je
-n'ai que vingt-et-un ans.</p>
-
-<p>&mdash;Avec une éducation distinguée, des manières,
-un rang.</p>
-
-<p>&mdash;Avec de l'éducation! oui; avec un rang!
-peu m'aurait importé; car l'éducation tient
-lieu de rang, et il est même des hommes chez
-qui elle fait oublier ou même ressortir avec
-avantage l'infériorité de position&hellip; Vous voyez
-que je ne suis pas difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt
-assez malheureux, comme vous l'avez dit, pour
-fixer votre attention, avait été réduit par sa
-faute à lutter contre l'adversité?</p>
-
-<p>&mdash;A mes yeux, c'est bien rarement par sa
-faute qu'un homme bien élevé, qu'un homme
-né avec un bon c&oelig;ur, soit tout-à-fait malheureux,
-c'est presque toujours de la faute des
-autres, du moins dans la <i>théorie</i> de mes sentimens&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah diable!&hellip; cette théorie pourrait conduire
-très loin&hellip; dans ses conséquences ou son
-application du moins.</p>
-
-<p>&mdash;Que signifie cette exclamation! Vous avez
-l'air de réfléchir sérieusement à cela!&hellip; Oh!
-Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à
-l'application&hellip; J'ai du temps devant moi&hellip; Eh
-bien, vous voilà encore à réfléchir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je réfléchissais, effectivement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A notre plaisanterie?&hellip; Tenez, vous feriez
-mieux de regarder, comme je m'amuse à
-le faire, la rapidité avec laquelle nous allons
-maintenant&hellip; Je suis sûre que notre bâtiment
-fait au moins trois lieues à l'heure&hellip; Ah! c'est
-qu'aussi je suis devenu <i>marin</i> dans mes deux
-traversées; car c'est la seconde fois que je fais
-le trajet.»</p>
-
-<p>Notre conversation sentimentale se termina
-là; mais la comtesse m'en avait assez dit pour
-me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait
-trompé en me parlant de l'intérêt qu'il
-était parvenu à inspirer à notre aimable passagère.
-Ce que j'avais d'abord pris chez lui
-pour une sotte fatuité, n'était qu'une belle et
-bonne réalité. C'était au plus malheureux,
-parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire;
-et les vers extravagans du poète cuisinier n'avaient
-que trop bien fait leur jeu.</p>
-
-<p>Pendant tout le reste de la traversée, qui fut
-au surplus très courte et assez agréable depuis
-notre terrible passage du Tropique, les vers
-et la cuisine allèrent ensemble leur train. Je
-riais de voir ce pauvre Gustave, allumant chaque
-matin son feu, et pensant en même temps
-à son épître quotidienne pour la comtesse, car
-il s'était mis dans la tête de rimer tous les jours
-quelque chose de nouveau pour sa protectrice,
-et il nous eût plutôt fait manquer de déjeûner
-et de dîner, que de s'exposer à sevrer, pendant
-vingt-quatre heures seulement, notre passagère
-du galant à-propos qu'il s'était habitué à lui
-servir aux heures marquées par les Muses.
-C'étaient les négresses de la déité mexicaine
-qui remplissaient les fonctions de messagères
-entre le poète et leur maîtresse.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de
-mer, à Saint-Pierre Martinique, notre destination,
-sans avoir éprouvé dans notre voyage d'autres
-contrariétés qu'un coup de vent, la perte
-d'un passager et une révolte. Aussi notre flegmatique
-ordonnateur, en se disposant à aller
-à terre le soir même de notre entrée en rade,
-me dit-il, avec le sang-froid d'un vieil habitué
-de l'Océan:</p>
-
-<p>«Voilà une des plus jolies traversées que
-j'aie faites depuis que je navigue pour mon
-plaisir, ou par ordre du gouvernement.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que
-le sublime martyre de la croix représentait le
-supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné
-par la cruauté du cabinet anglais sur la personne
-du grand homme; que l'entrée de notre
-Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse
-de l'empereur à Vienne, et que la Cène des
-apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains
-à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête,
-bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach
-ordinaire dont je n'aie réussi à faire
-quelque chose d'impérial, en le vendant à mes
-pratiques pour le calendrier militaire d'<em class="small">UNE
-VICTOIRE PAR JOUR</em>. Vous faites-vous une idée
-de ces bons nègres célébrant, sur la foi de mes
-calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur
-les Russes et la défaite de Sainte-Gertrude,
-battue par l'armée française?</p>
-
-<p class="attr">(Page 187.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Saint-Pierre;&mdash;Martinique;&mdash;aspect des colonies;&mdash;Le
-Banian;&mdash;début du Banian dans les affaires de place.</p>
-
-
-<p>Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement
-comme un ruban de maisons, au pied
-des mornes inégaux dont la masse aérienne
-couronne les contours d'une baie à moitié formée;
-une double haie de navires, présentant
-du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées,
-une ligne de palissades flottantes que l'on dirait
-destinées à défendre les approches de cette
-ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit
-sans cesse autour de ses fondemens; des
-nuages d'albâtre et de feu, descendant, avec la
-brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines
-des montagnes, de la cime des pics, pour venir
-caresser la riche végétation des collines, et s'enfuir
-ensuite au large en mugissant; et au-dessus
-de ces nuages, toujours la pointe des pics
-immobiles, toujours la crête vaporeuse des mornes,
-se dessinant avec leurs formes fantastiques
-sur le ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque
-panorama: tel fut le spectacle qu'à notre
-arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre,
-capitale de la Martinique.</p>
-
-<p>La première impression produite sur moi par
-la vue de ces objets si nouveaux, fut loin de
-s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en
-Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même,
-il faut le dire, plus surpris que satisfait de tout
-ce que je voyais pour la première fois, si loin
-de mes amis, de mes parens et de mon pays.
-En descendant à terre, je cherchai une auberge,
-et il n'en existait pas encore dans la colonie.
-Je demandai alors un café, pour déjeûner et
-lire les journaux; et on me répondit qu'il n'y
-avait dans l'île aucun de ces établissemens,
-connus en France sous le nom de cafés. Je fus
-réduit à aller me loger provisoirement chez des
-mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume
-eut soin de me recommander, en attendant que
-je pusse trouver un petit magasin pour y déballer
-ma mince pacotille.</p>
-
-<p>Quelques jours après mon installation dans
-une boutique que je louai, rue du Mouillage,
-je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui
-venait me proposer ses services. Affranchi, me
-dit-il, de la tyrannie du capitaine, qui avait consenti
-à le vomir sur le rivage pour s'en débarrasser
-tout-à-fait, il se trouvait entièrement
-rendu à son indépendance naturelle; mais,
-ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien que ma
-liberté et des bras, je ne serais pas fâché de
-trouver de l'emploi, et de vivre comme tout le
-monde dans un pays où l'on ne laisse même pas
-les nègres mourir de faim.</p>
-
-<p>Je lui observai que c'était justement parce
-que les nègres étaient esclaves qu'ils étaient
-toujours sûrs d'être nourris, et que l'indépendance
-n'était souvent qu'une assez triste condition
-pour se procurer des moyens assurés d'existence
-dans le pays où nous nous trouvions.</p>
-
-<p>«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez
-dans votre magasin une foule de bagatelles
-que vous ne daignerez pas sans doute vendre
-vous-même; vos images à deux sous, par exemple;
-vos livres un peu érotiques, vos calendriers,
-et vos jouets d'enfans les plus communs?
-Si vous vouliez bien me confier cette bimbeloterie,
-moi qui n'ai pas de décorum à garder,
-je m'en irais tout bonnement, la balle sur le
-dos, promener ma boutique dans les bourgs et
-les habitations des environs. Le capital vous
-serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient
-aussi, et vous m'alloueriez, ma foi,
-pour commission, ce que vous jugeriez convenable
-de m'accorder&hellip; Songez que c'est la
-faim qui demande grâce et merci à l'opulence,
-et le malheur qui rend hommage libre et lige
-à la bonté.»</p>
-
-<p>Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup
-plus que l'espoir de tirer un parti avantageux
-de mes images et de mes joujoux, m'engagea
-à subdiviser ma pacotille, déjà si faible, en faveur
-de la <i>faim</i> et du <i>zèle</i> qui me demandaient
-<i>merci</i> et qui me rendaient <i>hommage lige</i>. Je
-composai, pour notre ancien chef, un petit
-magasin ambulant de la valeur de deux cents
-francs environ.</p>
-
-<p>Le négociant que je venais de faire à si bon
-compte, nagea dans la joie, et il me sauta au
-cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance.
-Je venais de lui sauver la vie, et de
-lui offrir, sur la mer de l'infortune, une planche
-de salut.</p>
-
-<p>Je lui demandai, à la suite de cette effusion
-de c&oelig;ur et de belles paroles, des nouvelles
-des autres passagers, que je n'avais plus vus
-depuis mon débarquement.</p>
-
-<p>«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me
-répondit Gustave, c'est-à-dire tels que vous les
-avez connus à bord: l'Italien, toujours gras,
-blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté
-et dégoûtant; la comtesse, toujours jolie,
-toujours bonne, toujours ange enfin&hellip; O Dieu
-des perfections de la femme! si vous saviez
-jusqu'où cette sylphide mexicaine, ce symbole
-d'amour a poussé, à mon égard, la faculté angélique
-qu'elle a reçue du ciel?</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle preuve de bienveillance avez-vous
-donc obtenue d'elle, pour vous exprimer
-sur son compte avec cette exaltation de sentiment?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle preuve? cela se renferme dans un
-c&oelig;ur dont Dieu seul a la clef, et cela ne doit
-pas sortir comme une balle meurtrière, de la
-bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion&hellip;
-Qu'il vous suffise de savoir qu'avant
-son départ, la comtesse de l'Annonciade
-elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel,
-avant le chant du rossignol, et à la face pâle
-de l'étoile qui brille dans la nuit, et enfin entre
-ses deux négresses et un autre témoin.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, vous voir?</p>
-
-<p>&mdash;Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul
-peut-être&hellip; Mais enfin que puis-je y faire? Oh!
-c'était de l'amour à pleines mains, et du drame,
-avec des cris rauques et des sanglots étouffés,
-qu'il fallait dans le vague de la vie du jeune
-exilé!</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien, puisque cela vous arrange:
-cependant cela ne laisse pas que de
-me paraître bien drôle; mais, en attendant le
-drame de l'avenir, prenez vos marchandises,
-tâchez de vous tirer d'affaires, et faites-moi
-l'amitié, pour le moment, de me laisser achever
-les comptes que j'ai commencés là; car le
-travail et les occupations sérieuses, voyez-vous,
-doivent passer avant le drame.»</p>
-
-<p>Le cuisinier partit avec son léger bazar, content
-comme un prince, gai plus qu'on ne pourrait
-le dire. Je le crus fou pour être devenu
-aussi fat. Quelle apparence que la comtesse se
-fût oubliée, malgré toute la coquetterie qu'on
-pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous
-nocturne à Gustave Létameur! Il y a
-sans doute des bizarreries bien inexplicables
-dans le c&oelig;ur des femmes; mais n'est-ce pas
-trop calomnier, même leurs penchans les plus
-mauvais, que de les croire susceptibles des dernières
-faiblesses pour certains hommes!&hellip;</p>
-
-<p>Je me mis à dresser quelques comptes de
-vente, une fois débarrassé de la présence du
-sous-pacotilleur que je venais de commanditer
-d'un magasin nomade de deux cents francs.
-Mais tout en traçant des lignes et des chiffres,
-la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous,
-errèrent pendant plus d'une heure, avec
-mon imagination distraite, sur le papier, que
-je barbouillais d'encre rouge et noire.</p>
-
-<p>Mes débuts dans le commerce, grâce aux
-sages conseils de mon ami Lanclume, vieil
-expert en colonies, furent couronnés d'un succès
-qui me donna du goût pour les affaires, et
-surtout pour les affaires modestes et sûres. Le
-brave capitaine m'avait répété cent fois au
-moins: «Vendez à bon marché, vendez même
-à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais
-rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce
-de cent sous, que l'on reçoit, vaut cent fois
-mieux qu'un billet de cent francs que l'on
-doit toucher le lendemain: le vent des colonies
-emporte le papier; mais le métal résiste à
-toutes les brises du large et aux ouragans.
-Forcez-moi ferme sur le métal, et allumez
-votre cigarre avec le papier des <i>petits-blancs</i>.
-Chaque soir, au reste, en venant prendre avec
-vous le verre de grog froid, j'examinerai vos
-comptes de la journée, et gare à vous si je
-trouve du crédit sur vos livres!</p>
-
-<p>L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans
-mes petites affaires naissantes, les idées de fortune
-que je m'étais formées en venant à la Martinique,
-hâta dans mon sang un peu trop riche,
-ou tout au moins trop échauffé, le développement
-d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut,
-fatale redevance que les Européens paient
-ordinairement au climat nouveau qu'ils viennent
-affronter dans ces régions brûlantes&hellip;
-Lanclume me confia au talent médical d'une
-vieille sybille de couleur, qui me soigna beaucoup,
-me traita fort mal, et parvint cependant
-à ne pas me tuer tout-à-fait. Tous les médecins
-me félicitèrent, comme d'un miracle du
-ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle
-ils n'avaient pas été appelés. Je respirai enfin
-au bout de quinze jours de délais continuels;
-mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité
-créole, que je n'avais pas rencontrée à
-mon arrivée, se manifesta en ma faveur par
-les attentions les plus touchantes et l'empressement
-le plus délicat. De tous les coins et
-recoins de la ville, je reçus des visites, des bouillons
-et des remèdes. En France, la seule chose
-que l'on ait soin d'envoyer à un pauvre malade,
-ou à un malade pauvre, c'est un prêtre. Aux
-colonies, on commence par lui prodiguer des
-secours, des soins et des consolations, et le
-prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut.
-C'est là qu'il faut encore aller chercher les
-dernières traces de cette hospitalité qui, pour
-le monde d'autrefois, devint une divinité dont
-l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps
-les antiques autels.</p>
-
-<p>Dès que j'eus recouvré un peu connaissance,
-j'appris que le brave Lanclume était reparti
-pour la France pendant ma maladie, en laissant
-des instructions précises pour mon enterrement,
-dans le cas probable où je viendrais,
-comme il disait, à filer mes amarres par le bout.
-Du reste lui-même, avant d'appareiller, avait
-mis le plus grand ordre dans les affaires que la
-fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort
-de la vente.</p>
-
-<p>Aussitôt que je me sentis en état de faire un
-peu usage de mes jambes affaiblies, on me conseilla
-d'aller à la campagne achever mon rétablissement.
-Deux noirs m'enlevèrent dans un
-hamac, pour me transporter au Galion, gros
-bourg situé à quelques lieues de Saint-Pierre,
-dans la partie la plus salubre du vent de l'île.
-Là, me traînant une après-dînée sous des tamariniers
-pour respirer le baume salutaire de la
-brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave,
-vendant le reste de son magasin assorti
-à des nègres, que les sons criards de sa voix
-avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il
-m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux
-chalands pour venir me complimenter
-sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon
-côté, sur l'air de prospérité toujours croissante
-que m'annonçait sa bonne mine, et sur l'élégance
-de sa toilette: il était mis comme un
-arracheur de dents. Nous causâmes d'abord
-d'affaires.</p>
-
-<p>«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon
-<i>dernier appel au peuple des campagnes</i>. Mes
-magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce
-des denrées coloniales que je vais être
-réduit à faire, dans l'impossibilité où je me
-trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même
-effleuré quelques petites transactions en café.</p>
-
-<p>&mdash;Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous
-acheté des cafés?</p>
-
-<p>&mdash;Avec le produit de mes nouveautés; c'est
-tout simple. Je puis même vous confier, entre
-nous, que le bénéfice de mes premières opérations
-a été assez passable&hellip; grâce, voyez-vous,
-à mon amour pour le progrès en toutes
-choses.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-moi donc comment vous vous
-y êtes pris; car moi aussi j'ai besoin de marcher
-dans la voie du progrès, en toutes choses!</p>
-
-<p>&mdash;Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques
-sacs de café à des nègres, ou à de misérables
-petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces
-cafés avaient un poids; bien! Comme c'était
-sur la qualité et le susdit poids que je les avais
-achetés, c'était aussi sur cette même qualité et
-ce même poids que je devais les revendre; ceci
-est mieux! Je les ai revendus aussi; mais après
-leur avoir fait subir, pendant deux ou trois
-jours, l'influence d'une salutaire humidité&hellip;
-Le poids avait progressé dans une proportion
-des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai
-compris l'influence que l'admirable invention
-de la vapeur devait avoir sur la civilisation universelle
-et sur les affaires commerciales!</p>
-
-<p>&mdash;Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal
-pour vous!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait mieux encore: mais ceci entre
-nous au moins; car, voyez-vous, nous sommes
-entourés ici de si malhonnêtes gens!&hellip; J'avais
-entendu dire, en flânant dans les bourgs et
-les villages, qu'il se faisait une fraude assez
-capitale sur les côtes de l'île, et que presque
-tous les douaniers et les gendarmes se trouvant
-malades de la fièvre jaune, la surveillance
-de l'autorité était devenue presque impossible
-à exercer. Un habit de gendarme n'est pas
-chose difficile à se procurer, vous entendez
-parfaitement, quand la fièvre donne sur la
-gendarmerie&hellip; Dans les bons petits recoins où
-se débarquait plus particulièrement la fraude,
-on vit pendant plusieurs nuits un gendarme,
-mais un gendarme impassible comme la loi,
-roide comme sa consigne&hellip; Dans la main de
-ce gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent
-quelques doublons pour acheter son silence;
-la main du gendarme se ferma et se rouvrit
-tant qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure,
-n'en a encore parlé à personne&hellip;; si, cependant,
-il ne faut pas mentir, il en a parlé à quelqu'un
-pour la première fois de sa vie, et ce
-quelqu'un c'est vous, parce qu'il sait que vous
-êtes un bon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc vous qui vous déguisiez en
-gendarme pour tirer parti de la fraude? Beau
-stratagème pour aller&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est une chose si immorale que la fraude,
-un abus si anti-social!&hellip; Tenez, voilà encore
-des doublons conquis par ma valeur. Un homme
-comme moi se déguiser en gendarme! il fallait
-bien une compensation à ce sacrifice, avec les
-principes larges que vous me connaissez.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais moyen que tout cela, mon cher
-ami; il valait mieux continuer à vendre vos
-images, et vivre médiocrement d'un travail
-irréprochable, que de chercher à gueusailler
-quelques onces d'or, en vous exposant aux reproches
-les plus graves, ou même aux châtimens
-les plus sévères; car savez-vous bien ce
-que vous risquiez, en vous emparant de l'habit
-d'un agent de la force publique pour extorquer
-de l'argent à des fraudeurs?</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord,
-faire de l'art, et j'en ai fait: je suis content.
-Ah! dites-moi donc, à propos de vos images:
-c'est moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre
-ces estampes du diable pour ce qu'elles
-étaient! J'avais toujours entendu raconter que
-les nègres n'avaient de goût, en fait de gravures,
-que pour les sujets religieux représentant
-notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge
-et tous les saints du paradis: je le croyais,
-oui, en âme et conscience; mais on vous en
-donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer
-mes sujets religieux, ne voilà-t-il pas que
-j'ai trouvé toute la négraille tournée à Napoléon!
-Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux
-saint du capitaine Lanclume qui a remplacé
-notre saint Rédempteur dans la vénération des
-nègres. O le grand et populaire nom!</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'avez-vous fait de vos estampes?</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai écoulées comme sujets d'histoire
-militaire. J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis,
-que le martyre de la croix représentait
-le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné
-par la cruauté du cabinet anglais sur la
-personne du grand homme; que l'entrée de
-notre Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse
-de l'empereur à Vienne, et que la cène
-des apôtres figurait l'entrevue et le repas des
-souverains à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête,
-bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach
-ordinaire dont je n'aie réussi à faire
-quelque chose d'impérial, en le vendant à mes
-pratiques pour le calendrier militaire d'une
-victoire par jour. Vous faites-vous une idée de
-ces bons nègres, célébrant, sur la foi de mes
-calendriers, la victoire de saint Polycarpe sur
-les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue
-par l'armée française!</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes,
-qui, en ne compromettant qu'un peu
-votre délicatesse, ne risquent pas du moins
-d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle.
-Les nègres veulent du <i>Napoléon</i> et
-ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien,
-ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le
-Napoléon tant que vous pourrez, et comme
-vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus
-gai en même temps, car vous aurez dû rire
-beaucoup, sans doute, en leur vendant votre
-marchandise?</p>
-
-<p>&mdash;Comme un bossu; c'est au point même que
-mes pratiques, voyant les dispositions étonnantes
-que je leur montrais pour le négoce, m'ont
-donné un surnom, un sobriquet, un nom de
-guerre, si vous voulez, sous lequel je suis maintenant
-connu, dans tout le pays, comme Barrabas
-dans la Passion. Je gagerais que vous ne
-devineriez jamais comment on m'appelle dans
-tous les endroits que j'ai explorés commercialement
-et industriellement?</p>
-
-<p>&mdash;On vous appelle peut-être bien le <i>Juif</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;Le <i>charlatan</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois,
-quelque chose de plus épicé que ceci: c'est
-entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et
-l'autre&hellip; Tenez, pour ne pas vous donner la
-peine de chercher plus long-temps mon nouveau
-nom de guerre, on m'appelle partout le
-<i>Banian</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, le <i>Banian</i>! mais savez-vous ce
-que cela veut dire, et ce que cette qualification
-signifie dans les colonies?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi non! je ne me suis même pas mis
-en peine de m'en informer. Il suffit que l'on me
-crie: «<i>Banian</i>, voyons votre marchandise;
-<i>Banian</i>, combien achèteriez-vous bien ce petit
-lot de café?» pour qu'à l'instant je me rende où
-l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là
-comme à un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! pour votre instruction particulière,
-apprenez que l'on donne ici le nom de
-<i>Banian</i> à tous les nouveaux débarqués qui,
-pour ne réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement,
-se livrent avec avidité au petit
-trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse
-des autres Européens et des gens comme
-il faut du pays. Ce sont les matelots des navires
-français qui ont marqué de cette épithète
-un peu flétrissante, l'épaule des malheureux
-passagers qu'ils voyaient descendre à terre le
-ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour
-ne plus s'arrêter en chemin&hellip; Ce nom-là, dites-moi,
-vous arrange-t-il, à présent que vous savez
-le sens qu'on y attache?</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus
-qui me le suis donné, car je vous réponds bien
-que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je
-ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive,
-puis-je à présent solliciter un arrêté du
-gouverneur pour que défense soit faite dans
-toute l'île de m'appeler à l'avenir le <i>Banian</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais vous pourriez faire en sorte par
-votre conduite, mieux que par un arrêté du
-gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce
-vilain sobriquet.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez
-déjà fait observer dans votre magasin, il y a
-deux mois, que ce n'était pas avec de l'indépendance
-qu'on pouvait éviter ici de mourir
-de faim. Moi je commence aujourd'hui à croire
-que ce n'est pas avec de la probité qu'on peut
-réussir à y faire fortune&hellip; En fait de sentiment,
-voyez-vous, chacun ses idées&hellip; Mais à présent,
-j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne
-m'avez pas encore demandé des nouvelles de
-la petite comtesse?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, vous m'y faites songer; et
-qu'avez-vous fait de notre vertueuse passagère?</p>
-
-<p>&mdash;Vous feriez mieux peut-être de me demander
-ce que je n'ai pas voulu en faire, et je
-vous répondrais que j'ai répugné à en faire ma
-maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour le coup voilà qui est trop fort.
-Je vous ai passé jusqu'ici vos petits airs avantageux,
-et votre ton de forfanterie amoureuse,
-mais, mon cher ami, vous venez de combler la
-mesure permise!</p>
-
-<p>&mdash;Vous me parliez tout-à-l'heure de délicatesse
-et de probité; eh bien, dites-moi s'il ne
-faut pas en avoir eu furieusement, pour résister,
-en honnête jeune homme, à des avances
-de cette force-là?&hellip; Reconnaissez-vous cette
-bague?»</p>
-
-<p>C'était une des bagues que j'avais vues aux
-doigts de la comtesse pendant toute la traversée!</p>
-
-<p>«Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette
-boucle inimitable de beaux et longs cheveux
-noirs?»</p>
-
-<p>C'était une mèche des cheveux de la comtesse!</p>
-
-<p>«Reconnaissez-vous bien encore l'écriture
-de cette main divine?»</p>
-
-<p>C'était un tendre billet de l'écriture de la
-comtesse, adressé à Monsieur Gustave Létameur!</p>
-
-<p>«Ah! il vous faut des preuves irrécusables
-pour vous convaincre de la vivacité de la passion
-qu'on est parvenu à inspirer!&hellip; Eh bien,
-en voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je voulais encore vous raconter ses
-larmes à son départ, ses protestations et ses
-sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots
-entrecoupés, ses baisers de flamme et ses&hellip;
-Mais non, ce serait trahir l'ardeur la plus pure
-et la plus irréprochable. Il vous suffira de savoir
-que, surmontant mon propre entraînement,
-et ménageant son extrême faiblesse, j'ai
-laissé partir la tourterelle Colombienne pour
-Cumana, avec toute sa blanche vertu, tous ses
-joyaux et ses deux grosses négresses.»</p>
-
-<p>Je demeurai confondu. Le traître Banian,
-jouissant de l'étonnement qu'il venait de jeter
-dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa
-boutique en plein vent, et aller avant la nuit
-porter son camp ailleurs, non sans me répéter
-encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah!
-il vous fallait des preuves; eh bien! en voilà
-des preuves, et joliment timbrées encore au
-coin de la bonne monnaie.»</p>
-
-<p>Le drôle, tout en me causant pendant deux
-heures de ses bénéfices, de ses friponneries et
-de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié
-de me parler des deux cents francs de marchandises
-que je lui avais confiées deux mois
-auparavant pour favoriser son noble début
-dans les affaires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Comment surtout se fait-il qu'après avoir
-revu leur patrie comme on revoit une maîtresse
-long-temps absente, ils se surprennent
-à regretter les lieux de leur long exil, le
-soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé
-de leurs nuits sans sommeil, la mollesse
-énervante de leur existence épuisée?</p>
-
-<p class="attr">(Page 197.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Vie des Européens aux Antilles;&mdash;nouveau projet de pacotille;&mdash;une
-circulaire commerciale.</p>
-
-
-<p>Sauter du hamac où vous dormez, où vous
-fumez, où la main nonchalante d'un nègre
-berce votre paresse pendant l'ardeur du jour,
-pour courir, avec la brise vivifiante du soir, à
-vos affaires, ou dans une pirogue qui vous
-emporte au loin vers d'autres tracasseries;
-passer de l'affaissement physique dont vous
-frappe un climat de feu, à l'activité d'esprit
-que vous impose le soin de votre fortune;
-emprunter, pour ainsi dire, à ce ciel qui pèse
-sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds,
-leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement
-et leurs caprices, pour pouvoir respirer
-sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes
-vapeurs qu'ils exhalent autour de vous; étouffer
-les passions qui s'allument dans votre sang
-appauvri, pour tempérer cette fougue de la
-faiblesse même par les raffinemens d'une mollesse
-étudiée; chercher à masquer, par le luxe
-des folles dépenses, l'absence trop réelle des
-plaisirs simples qui vous manquent; se donner
-une table dispendieuse comme une jouissance,
-et redouter en face de cette jouissance
-le plus petit excès qui peut causer le moindre
-malaise, et trembler au moindre malaise qui
-peut occasionner la mort; recueillir avec délices
-les souvenirs du pays natal que l'on a
-quitté, pour oublier dans de longues causeries
-les privations présentes du pays que l'on
-est forcé d'habiter; soupirer pendant tout le
-jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit
-manquer d'air, manquer de sommeil, manquer
-de calme au milieu du silence de la nature,
-qui semble se reposer seule sous vos yeux
-fatigués; telle est la vie des Européens aux
-Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs
-non satisfaits, de souvenirs douloureux,
-de peines sans cesse renaissantes, et d'espérances
-presque toujours illusoires.</p>
-
-<p>Et pourtant, contradiction indéfinissable!
-comment se fait-il que les Européens qui ont
-habité long-temps ces contrées que le ciel
-avait été si éloigné de faire pour eux, ne se
-détachent qu'avec un reste d'amour de cette
-existence que tant de fois ils ont maudite!
-Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu
-leur patrie comme on revoit une maîtresse
-long-temps absente, ils se surprennent à regretter
-les lieux de leur long exil, le soleil de
-leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs
-nuits sans sommeil, la mollesse énervante de
-leur existence épuisée? Y aurait-il, dans la vie
-des Européens aux Antilles, un de ces charmes
-secrets que l'on éprouve et que l'on ignore;
-un de ces charmes que l'on subit par instinct
-de volupté, et que toute la pénétration de
-l'homme ne saurait deviner ou expliquer?</p>
-
-<p>Toute une année je courus les îles du vent,
-les îles de dessous le vent, les mornes, les
-bourgs, les villages, les carbets, échangeant
-d'abord le produit de ma pacotille primitive
-contre des marchandises du pays, et rachetant
-avec ces marchandises une pacotille nouvelle,
-pour échanger encore ces marchandises européennes
-contre des denrées du pays. Avec les
-petits crédits que j'obtenais des capitaines, et
-avec l'argent comptant que j'avais soin d'exiger
-de mes pratiques, je parvins à tripler à peu
-près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais,
-en partant de France, pour les courses
-lointaines et les événemens inattendus, s'était
-évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je
-respirais. La préoccupation de mes affaires
-avait chassé bien loin de moi les rêves de mon
-imagination, et le petit succès de mes premières
-tentatives m'avait heureusement préservé
-des séductions de mon âge, et des dangers de
-mon existence précaire. Malheureux dans mon
-début, je me fusse follement jeté peut-être dans
-les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà
-de mes espérances, le désir d'augmenter et de
-conserver le bien-être que j'avais acquis m'attacha
-au positif de ma nouvelle situation.</p>
-
-<p>D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus,
-avec les goûts aventureux qui m'avaient d'abord
-conduit à la Martinique? mon petit commerce
-n'exigeait-il pas sans cesse de longues
-absences, des traversées périlleuses dans des
-ports éloignés!&hellip; Mais pour cela même peut-être
-que ces déplacemens m'étaient devenus
-nécessaires, j'avais fini par les trouver pénibles.
-Rien ne guérit plus promptement les jeunes
-imaginations de la manie des événemens
-romanesques, que la vulgarité des formes que
-le besoin ou l'amour du gain donnent à ces
-événemens.</p>
-
-<p>Mon année d'épreuve aux colonies s'était
-écoulée comme un mois en Europe. C'est une
-remarque à faire que dans les pays où les jours
-sont presque égaux aux nuits, la vie passe,
-se consume, avec une rapidité qui ne s'explique
-peut-être que par l'absence totale des
-points de l'appel dans la durée. En Europe,
-le changement si brusque, si remarquable des
-saisons, vous annonce à chaque instant, vous
-donne en quelques mots aux oreilles, l'heure
-où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous
-l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni
-la végétation qui est toujours la même, ni le
-soleil qui se couche et se lève toujours aux
-mêmes heures. Là enfin des jours toujours
-égaux se suivent et se ressemblent toujours,
-pour séparer, avec leur éternelle régularité,
-des nuits sans cesse toujours égales aux jours
-semblables qui leur succèdent.</p>
-
-<p>Un désir de jeune négociant, une idée de
-grand spéculateur s'empara de moi, dès que
-je pus m'appuyer sur une certaine somme,
-comme sur un trophée conquis par ma valeur.
-Je résolus d'aller en France <i>remonter une autre
-opération</i>, c'est-à-dire renouveler ma pacotille,
-et remplacer mes caisses d'eau de Cologne,
-et mes malles d'habits confectionnés,
-restées si glorieusement sur le champ de bataille,
-dans ma première campagne.</p>
-
-<p>Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante,
-quand ce beau projet fut arrêté soudainement
-dans ma tête, et je me rendis à
-Pointe à Pitre avec l'intention de profiter du
-premier navire à <i>passagers</i>, qui partirait pour
-le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence
-au capitaine Lanclume, si j'avais le
-bonheur de le rencontrer sur Ladi.</p>
-
-<p>Le trois-mâts <i>le Toujours-le-même</i>, ainsi que
-je l'avais espéré, était bien arrivé à la Pointe,
-mais sans mon ami Lanclume. En passant le
-long du bord dans ma pirogue pour demander
-des nouvelles de ce brave homme, l'officier
-qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume
-avait été suspendu pendant un an, par
-ordre du ministre de la marine, de la faculté
-de commander, pour avoir arboré à la mer le
-pavillon tricolore, et donné le nom du <i>Grand
-Napoléon</i> au <i>Toujours-le-même</i>.</p>
-
-<p>L'attachement que j'avais pour ce pauvre
-martyr du napoléonisme, m'engagea à retenir
-mon passage sur son trois-mâts, et à payer
-ainsi du moins cette dette de reconnaissance
-au souvenir qu'il avait laissé pour moi à bord
-de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions
-dans dix jours. Aucun autre passager
-ne s'était encore présenté, selon toute apparence
-je devais faire tout seul cette seconde
-traversée.</p>
-
-<p>En passant, la veille de mon départ, dans la
-rue de la Martinique, je crus remarquer dans
-le fond de la boutique d'un petit fabricant de
-cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement.
-Je saluai d'abord, et j'approchai ensuite,
-et ce ne fut pas sans quelque surprise que je
-reconnus dans la personne qui venait de me
-gratifier d'une inclination de tête, M. Gustave
-le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis
-long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant
-dans la rue, M. Gustave se serait empressé
-de venir à moi, mais il me laissa venir
-à lui sans bouger de place, et je jugeai que c'était
-bon signe pour ses affaires. Il daigna cependant
-se lever et quitter son comptoir quand
-je fus rendu sur le seuil de sa porte.</p>
-
-<p>«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle
-que nous ne nous sommes vus!»</p>
-
-<p>En prononçant ces paroles, il avait à moitié
-risqué sa main droite vers moi. Je m'appuyai
-les poignets sur la hanche, et sa main droite se
-réfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu
-le jabot qu'il portait.</p>
-
-<p>Nous entrâmes en conversation après ce court
-échange de politesses. Il s'excusa de me recevoir
-en négligé et dans son magasin. Ce drôle
-avait un bel habit, puis une plume fichée à l'oreille
-droite, et les doigts légèrement tachés
-d'encre.</p>
-
-<p>«Que faites-vous maintenant? lui demandai-je,
-pour entrer incidemment en matière.</p>
-
-<p>&mdash;Des affaires sur place.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais plutôt pensé que tous faisiez des
-cigarres.</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur
-que vous voyez&hellip; Mais je vais vous expliquer
-tout cela en faisant un tour avec vous dans la
-rue.»</p>
-
-<p>Il se lava délicatement l'extrémité des doigts,
-prit son chapeau, passa son bras assez timidement
-sous le mien, et m'entraîna à quelque
-distance de son échoppe, et en se dandinant
-avec complaisance sur ses hanches, il me dit:</p>
-
-<p>«Je n'ai pas voulu m'étendre avec vous devant
-ces gens, sur le genre d'affaires que j'ai
-entrepris. J'ai été forcé de m'établir provisoirement
-dans ce magasin dont je n'occupe encore
-qu'une partie: le fabricant de cigarres,
-que vous avez vu, m'en a cédé la moitié&hellip; Mais
-je vous confierai, de vous à moi, que mes relations
-ont pris un développement qui va m'obliger
-à tenir un train de maison considérable.
-Je fais maintenant la commission du dehors,
-et les denrées américaines pour le dedans.</p>
-
-<p>&mdash;Et avec quel argent faites-vous cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais avec mon argent, parbleu! comment,
-vous ne savez pas les bénéfices que j'ai réalisés
-sur ma dernière opération de traite? trois
-capitaux pour un; c'est connu de toute l'île.</p>
-
-<p>&mdash;J'ignorais même que vous eussiez des
-intérêts dans les opérations de traite.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des actions désespérées que j'ai
-achetées dans le temps, et qui sont venues à
-bon port. Oh! je suis maintenant en première
-ligne sur la place.</p>
-
-<p>&mdash;Et en première ligne sur la rue, pensai-je
-en moi-même.»</p>
-
-<p>Le Banian reprit:</p>
-
-<p>«Vous pensez bien que, dans la position
-élevée que je me suis créée, j'aurais pu me
-donner, comme tant d'autres, des jouissances
-recherchées, des plaisirs variés; me loger dans
-des appartemens somptueux, avec une maîtresse
-titrée; mais j'ai pensé que les plus sûrs
-bénéfices à réaliser dans les affaires, sont les
-dépenses que l'on épargne. Ainsi, au lieu d'avoir
-une maison montée, je n'occupe que la
-moitié d'un magasin assez modeste, et, au lieu
-d'entretenir une maîtresse, je me contente de
-la femme du fabricant de cigarres qui m'a cédé
-une partie de son logement: c'est plus économique,
-et, avec cela, plus moral, plus respectable
-dans les affaires&hellip; Vous verrez enfin,
-pourvu que le hasard favorise le projet que j'ai
-en tête&hellip; Mais, dites-moi, on m'a appris que
-vous partiez pour la France; est-il vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Demain même nous appareillons.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous pouvez me rendre un signalé
-service, mais un service qui, cette fois
-au moins, ne vous coûtera rien. Il faut vous
-dire que j'ai déjà fait des circulaires pour ma
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;Entendons-nous un peu; car je vous demanderai
-d'abord si vous avez une maison?
-On ne fait ordinairement de circulaires dans le
-commerce, que quand les actes de société ont
-été dressés, ou les dispositions bien prises et
-bien établies.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le pays que nous habitons, la chose
-n'est pas aussi nécessaire, et l'on peut se passer
-ici, sans le moindre inconvénient, de la
-régularité que l'on apporte en France dans
-tous les petits détails de ce genre. D'ailleurs,
-il ne serait plus temps de revenir sur ce qui
-est fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lancée
-hier dans le monde, et déjà elle est en bon
-chemin. En voici, au reste, un exemplaire;
-lisez:»</p>
-
-<p>Je lus:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Monsieur</i>,</p>
-
-<p><i>Des capitaux suffisans, une longue expérience
-acquise dans les affaires, une confiance
-méritée par une probité généralement reconnue,
-nous ont engagés à réunir nos efforts, pour fonder
-sur cette place une maison de banque et de
-commission, sous la raison <span class="roman"><span class="sc">Baniani Létameur</span>
-et <span class="sc">Compagnie</span></span>. Nous n'avons pas besoin de vous
-assurer que l'activité la plus soutenue et l'économie
-la plus scrupuleuse présideront sans cesse
-au genre d'affaires auquel nous nous sommes
-consacrés, et nous osons nous flatter que les intérêts
-que vous voudrez bien nous confier, seront
-soignés de manière à mériter votre bienveillance,
-et à étendre les relations qu'il nous serait si
-agréable de nouer avec vous.</i></p>
-
-<p><i>Nous avons l'honneur d'être, avec le plus
-sincère dévouement et la plus parfaite considération,</i></p>
-
-<p><i>Vos très humbles et très obéissans serviteurs,</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Baniani Létameur et Compagnie</span>.</p>
-
-<p>P. S. <i>Notre sieur Baniani Létameur se trouve
-seul chargé de la signature sociale.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Voilà, je ne vous le cacherai pas, dis-je au
-chef de la nouvelle maison, après avoir lu sa
-circulaire, voilà une chose qui me paraît furieusement
-hasardée.</p>
-
-<p>«Il faut bien qu'elle soit hasardée cette chose,
-puisque je la hasarde.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais avez-vous raison de la hasarder?
-voilà la question. Tenez, discutons
-un peu les termes principaux de votre circulaire
-et les faits que vous annoncez. D'abord,
-vous commencez par dire: <i>Des capitaux suffisans</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que
-je prends me suffisent, pourquoi ne dirais-je
-pas que j'ai des capitaux suffisans?</p>
-
-<p>&mdash;Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous,
-est-ce une raison pour qu'ils vous suffisent pour
-faire les affaires des autres, les affaires dont
-vous vous chargerez? Et puis <i>une longue expérience
-dans les affaires</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il de si étonnant à cela?
-j'espère que, depuis le temps où j'ai établi à
-Paris un bureau central de contremarques,
-jusqu'au moment où je me suis avisé d'acheter
-ici des actions de nègres, il s'est écoulé plus
-d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus
-le marché, me compter l'année que je viens de
-passer à courir tous les bourgs de la colonie,
-le magasin sur le ventre!</p>
-
-<p>&mdash;<i>Une confiance méritée par une probité généralement
-reconnue&hellip;</i> Je veux bien croire à
-votre probité, mais qui la reconnaît généralement?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? mais vous tout le premier!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, depuis notre conversation du Galion,
-n'est-ce pas?&hellip; Pauvre garçon! Et quelle diable
-d'idée encore avez-vous eue de vous nommer
-de votre plein gré <i>Baniani</i>, comme pour
-rappeler tout justement le surnom de <i>Banian</i>,
-que l'on vous a donné, au vu et au su de tout
-le monde, dans l'île? N'était-il pas de votre
-intérêt de chercher plutôt à cacher ce sobriquet
-à tous ceux à qui vous écrivez, que de vous
-exposer à mettre sur la voie les personnes qui
-ne vous connaissent pas encore?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes neuf en affaires encore,
-mon pauvre cher monsieur! Comment, vous
-n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma
-circulaire, que c'était précisément là le coup
-de maître? Donnez-vous seulement la peine de
-raisonner un instant avec moi, et suivez bien
-le fil de ce raisonnement-ci: Premièrement,
-n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi d'empêcher
-toute la colonie de m'appeler le <i>Banian</i>?
-C'est un nom qui me restera en dépit de tous
-mes efforts, et il y aurait même folie de ma part
-à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner
-la difficulté qu'il a fallu m'appliquer, dans
-l'impossibilité totale où j'étais de la vaincre et
-d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les
-personnes étrangères qui recevront tes circulaires,
-ne manqueront pas de s'informer de toi,
-et les gens qui te connaissent ne manqueront
-pas non plus de leur apprendre que l'on t'appelle
-ici le <i>Banian</i>. Mais comme ces personnes
-étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le
-nom de <i>Baniani</i>, elles attribueront tout de suite
-le surnom de <i>Banian</i>, que l'on t'a donné ici,
-au nom de <i>Baniani</i>, que tu portes dans ta nouvelle
-raison de commerce, et dont on aura fait
-l'abréviatif <i>Banian</i>. Tout ainsi s'expliquera donc
-à mon avantage, pour les étrangers. A la Martinique
-même, avec le temps, on finira par confondre
-les deux noms ensemble, et, dans quelques
-années, les nouveaux venus, la population
-régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi
-on m'appelle plutôt <i>Banian</i> que <i>Baniani</i>,
-ou <i>Baniani</i> que <i>Banian</i>. Vous voyez bien,
-par conséquent, qu'en jetant une utile confusion
-sur ces deux dénominations, de manière
-à dérouter la piste de la malveillance et à tromper
-les conjectures de l'ignorance, j'ai fait un
-vrai coup de maître. Et qu'importe, au surplus,
-le nom qu'on se donne! c'est la manière dont
-on le porte qui seule en fait la valeur! Vous
-verrez quelle sera dans peu la maison <i>Baniani
-Létameur et Compagnie</i>, que je viens de fonder,
-et à laquelle mon génie commercial a su déjà
-ouvrir la carrière de la fortune!</p>
-
-<p>&mdash;A cela je n'ai rien à répondre: vous avez
-prévu les inconvéniens à éviter et les avantages
-à assurer. C'est au mieux, et je commence
-à croire que vous pourriez être né, comme vous
-le dites, pour les grandes affaires&hellip; Je dois
-même avouer que dans le peu d'instans que
-vous venez de m'accorder pour m'expliquer
-vos projets, j'ai cru remarquer un changement
-avantageux dans votre langage et même dans
-votre style. Vous ne vous exprimez plus comme
-à bord, avec cette exaltation romantique que
-j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en
-vous. Votre circulaire même me paraît écrite
-en termes simples, intelligibles et convenables,
-du moins quant à la forme à donner à ces sortes
-de lettres banales employées dans le commerce.
-Ce progrès prouve, selon moi, plus de
-maturité dans les manières, plus de rectitude
-dans les idées&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution
-totale chez moi. A bord vous ne m'avez
-connu que quand j'étais petit garçon,
-imbu des idées que j'avais puisées dans la vie
-de Paris, et tourmenté par les vexations inouïes
-d'un féroce et farouche autocrate de navire&hellip;
-Mais une année de colonie m'a pesé sur la tête
-depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au positif
-que je vais par toutes les routes du positif. Le
-commerce n'aime pas les phrases, et il ne se fait
-pas avec de la littérature&hellip; La science des
-chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des
-mots, et le calcul des bénéfices, le sombre
-drame des passions: je compte tout et je ne
-me passionne pour rien&hellip; Voilà pourquoi maintenant
-vous me trouvez précis dans mes discours,
-réservé dans mes manières&hellip; Mais vous
-partez demain, m'avez-vous dit?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, demain et demain matin même, toutes
-mes dispositions sont faites pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, c'est vous qui serez chargé de
-porter mes premières circulaires en France.
-Toutes les adresses sont déjà mises sur elles.
-L'almanach du commerce m'a fourni les noms
-des maisons respectables auxquelles il convient
-de faire part de l'établissement que je viens
-d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de
-lettres à la poste du Hâvre, et j'espère bien
-que, sur le grand nombre de négocians à qui
-j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera
-quelques-uns desquels je finirai par obtenir de
-bonnes petites consignations&hellip; La nouveauté
-a encore tant de charmes, même dans les affaires!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce sera effectivement de la nouveauté,
-comme vous le dites&hellip; Je me chargerai
-volontiers, au reste, de votre ballot de
-circulaires; mais n'oubliez pas que le navire
-part demain.</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir le paquet que je confie à votre
-obligeance et à ma bonne étoile sera à bord&hellip;
-Comment déjà se nomme le navire sur lequel
-vous avez pris passage?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai déjà dit: <i>le Toujours-le-même!</i></p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, <i>le Toujours-le-même</i>, le
-fatal <i>Toujours-le-même</i>! Je devrais bien me
-défier de ce nom infernal, car je suis payé
-pour cela&hellip; Mais le capitaine n'étant plus <i>le
-même</i> heureusement, et vous étant là <i>toujours</i>,
-je m'abandonne entièrement à vous&hellip; Adieu,
-mon cher ami&hellip; Je vous remercie des bons
-conseils que vous m'avez toujours prodigués,
-et j'espère un jour pouvoir vous témoigner
-toute ma reconnaissance. Adieu, le ciel vous
-accorde un bon passage, et permettez-moi
-de vous serrer cordialement la main en vous
-quittant!»</p>
-
-<p>Le soir même, le ballot des circulaires <i>Baniani
-Létameur et compagnie</i> était à bord, et
-nous appareillâmes le lendemain pour retourner
-en France.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que
-c'est que d'être attaché jour et nuit sur le
-banc du char avec lequel on éclabousse toutes
-les petites renommées de rien, toutes les
-basses envies qui barbottent sur vos traces
-dans la fange ou la poussière, vous me plaindriez,
-j'en suis sûr, même au sein de mon
-opulence et de mes voluptés asiatiques.</p>
-
-<p class="attr">(Page 230.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Une fortune bâtie sur le sable;&mdash;un jour de fatuité.</p>
-
-
-<p>«Presque tous les voyages de mer sont devenus
-aujourd'hui des choses tellement communes,
-que c'est à peine si une campagne au
-long cours peut compter comme un événement
-dans la vie d'un homme. Il faut que quelque
-circonstance bien extraordinaire pour les marins
-eux-mêmes, vienne varier la monotonie
-accoutumée des courses à travers les deux
-Océans, pour qu'un passager s'expose au ridicule
-de dire dans le monde: <i>J'étais là quand
-cet accident a eu lieu: je suis échappé seul de
-tout l'équipage, à tel naufrage ou à tel massacre
-sur les îles de la Sonde.</i> Les poétiques monstres
-marins de Carybde et Scylla ne sont plus maintenant
-que des rochers méprisés par les plus pauvres
-pêcheurs eux-mêmes. Les îles Fortunées,
-peuplées, pour les antiques navigateurs, de
-tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent
-plus à la longue-vue des capitaines, que comme
-des points de longitude, bons tout au plus à
-régler leurs chronomètres. Le gouffre redouté
-des Abrolhos a cessé, depuis trois siècles, de
-vomir sa volcanique écume: c'est à peine aujourd'hui
-un écueil marqué sur les cartes marines&hellip;
-Plus de peur, plus de mythologie, partant
-plus de poésie sur le vaste sein des mers!&hellip;
-Le merveilleux dont se composaient nos anciens
-voyages, ne serait plus digne de figurer
-dans nos plus fades romans. Le positif a tué
-jusqu'à l'histoire.»</p>
-
-<p>Ma traversée de la Martinique au Hâvre, et
-mon retour du Hâvre à la Martinique se firent,
-à peu près, comme des voyages en diligence.
-Une casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir
-ma tête de ces grands cahots du navire,
-oublié pendant deux mois, entre ce ciel, éternel
-spectacle des marins, et cette mer que la
-quille d'un bâtiment laboure si nonchalamment
-d'un sillon de quinze cents à deux mille
-lieues. Pas le plus petit événement pour moi
-sur les flots, dans cette navigation où jadis j'avais
-placé de si vives espérances d'aventures,
-un si romanesque avenir de plaisirs et d'émotions&hellip;
-Mais c'est qu'aussi entre mon premier
-départ de France et mon retour aux Antilles,
-toute une vie spéculative était venue séparer
-les rêves de ma jeunesse, des préoccupations
-d'un âge plus avancé. Et puis, dans les flancs
-de ce bâtiment qui me ramenait sur le théâtre
-de mes premiers succès commerciaux, n'avais-je
-pas à songer à des intérêts plus sérieux que
-ceux de mes amusemens ou de mes goûts? Toute
-ma riche pacotille acquise au prix de mes travaux
-passés, et augmentée des nouveaux sacrifices
-faits par ma famille en faveur de ma bonne
-conduite et de mon intelligence!&hellip; Oh! que
-j'aurais redouté, en revenant aux îles, la rencontre
-d'un de ces pirates qu'une année auparavant
-j'aurais tant désirée, pour jeter un peu
-de merveilleux dans mon existence inoccupée!
-<i>Ne nous parlez pas de ces équipages qui ont fait
-beaucoup de prises, pour bien se battre</i>, disent
-les corsaires. Ne me parlez pas, ajouterai-je,
-pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne
-me parlez pas des gens qui ont gagné quelque
-chose, pour avoir de l'imagination.</p>
-
-<p>En revoyant la ville de Saint-Pierre, et
-après y avoir opéré le débarquement de mes
-nouvelles marchandises, je m'informai, avec
-distraction et par dés&oelig;uvrement, du sort de
-M. Baniani Létameur que j'avais laissé, à mon
-départ, il y avait à peu près six mois, fondant
-une grande maison de commerce sur une circulaire.
-«M. Baniani! me répondit-on; mais
-c'est une des premières maisons de la place,
-une des meilleures signatures de l'île! Tenez, il
-habite non loin d'ici les anciens bureaux de
-la Douane; un vrai ministère; sept à huit commis,
-un personnel immense; et des maîtresses
-donc, oh! des maîtresses&hellip; Ah! l'heureux
-coquin!»</p>
-
-<p>«Diable! pensai-je en apprenant la destinée
-brillante de notre Banian, comme les
-premières maisons poussent vite sur ce sol que
-j'ai à peine quitté quelques semaines!&hellip;
-Voyons, par curiosité, MM. Baniani Létameur
-et Compagnie dans sa nouvelle splendeur,
-pendant qu'il en est temps encore: ce sont
-de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais
-remettre au lendemain.»</p>
-
-<p>Je me dirigeai, tout en faisant ces réflexions,
-vers les anciens bureaux de la Douane. Je remarquai
-d'abord, qu'en changeant de maître,
-le local avait aussi tout-à-fait changé d'aspect.
-A l'extérieur austère et même un peu négligé
-qui annonçait auparavant un des établissemens
-du fisc colonial, avait succédé un air d'opulence
-et de recherche qui me frappa. J'entrai
-dans des comptoirs riches et spacieux d'où
-semblait s'exhaler une sorte de parfum de
-grandes affaires et de haute notabilité commerciale.
-Je demandai M. Létameur, et les domestiques
-mulâtres à qui je m'adressai, faillirent
-me rire au nez, comme si la demande
-d'une entrevue avec le chef suprême avait été
-la chose la plus ridicule du monde.&mdash;«Avez-vous
-écrit à monsieur? me dit alors un des
-commis.&mdash;Écrit à monsieur? et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, <i>monsieur</i> donne donc des audiences
-maintenant?&hellip; Oh! faites-lui dire tout
-bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire
-quand il portait la balle, qui voulais
-lui demander de ses nouvelles, en passant,
-et rien de plus&hellip;»</p>
-
-<p>Le scandale de cette sortie m'aurait probablement
-attiré une très mauvaise affaire avec les
-gens de la maison, si M. Baniani en personne,
-attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme
-aux clameurs de tout son personnel indigné
-de mon inconvenance&hellip; «Laissez entrer monsieur,
-s'écria-t-il du premier étage: j'y suis
-pour lui;» et à la faveur de cette bienveillante
-exception, je passai triomphant au beau milieu
-des bureaux consternés, humiliés de mon insolence
-et de mon impunité.</p>
-
-<p>Baniani avait repris, pour me recevoir dans
-ses appartemens, la posture qu'il n'avait sans
-doute quittée un instant que pour m'arracher
-au péril qui m'avait menacé dans son comptoir&hellip;
-Enveloppé d'une robe de chambre
-soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement
-sur un divan de crin noir arabesqué
-d'or. Deux négresses, un large éventail à la
-main, agitaient sur le front épanoui de ce sultan
-efféminé, l'air parfumé qu'un riche moustiquaire
-de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile de
-la grandeur et de la mollesse&hellip; Le sybarite
-lisait, la tête renversée avec abandon sur le
-coussin de l'ottomane, le volume élevé sur ses
-yeux à demi-fermés par le doux affaissement de
-l'excessive chaleur du jour.</p>
-
-<p>Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée,
-c'est-à-dire avec rondeur et familiarité.
-Il se leva à moitié pour me répondre, et pour
-laisser tomber sa main de mon côté; et, sans
-me donner le temps de reprendre la conversation
-au point peut-être où elle en était restée
-à notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant
-ses phrases:</p>
-
-<p>«Mon cher ami, je suis bien aise de vous
-voir revenu en bonne santé&hellip; Depuis que nous
-ne nous sommes vus, ma position commerciale
-a tout-à-fait changé de face, tout-à-fait&hellip; Des
-affaires capitales; oh! oui, capitales! J'envahis
-la colonie que mes relations ont fécondée&hellip;
-Ma maison, comme vous devez bien le penser,
-a dû répondre à l'exigence de ma situation&hellip;
-Un train honorable; oh! oui, très honorable;
-mais un peu dispendieux&hellip; Que voulez-vous!&hellip;
-le monde aime à être ébloui par ces heureux
-que la fortune pousse à la tête de la société&hellip;
-Ici l'on a dû vous dire déjà quel était le rang
-que j'avais conquis&hellip; le premier rang de
-l'île&hellip; C'était une nécessité, une impérieuse
-nécessité de position&hellip; Dans quelques jours
-je donne une fête, une fête à tout écraser,
-par le choix et la variété des jouissances. J'ai
-reçu tant de marques de bonté, un surcroît si
-accablant de politesses de la part de toutes ces
-bonnes gens&hellip; Tenez, au moment où vous
-êtes entré, et où j'ai cru reconnaître votre
-voix pénétrante retentir dans mes bureaux,
-j'étais à feuilleter le <i>Siècle de Louis XIV</i>,
-par M. de Voltaire; vous le connaissez? un
-homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit,
-mais ignorant complétement, oh complétement,
-la révélation de l'art, de l'art-nature,
-comme nous l'appelons. J'en étais à
-la fête que donna le surintendant Fouquet
-au grand roi, ainsi qu'on appelait alors
-Louis XIV&hellip; Cette fête devait effacer toutes
-celles de Versailles, qui ne réussissaient, à ce
-qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement
-à quelques bons missionnaires des Grandes-Indes,
-la magnificence des fêtes chinoises&hellip;
-Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner
-aussi ma fête&hellip; Dieu! sont-ils heureux ces
-Chinois, avec le peu d'imagination dont le ciel
-les a doués, de pouvoir déployer une telle
-magnificence dans leurs festins! Il est vrai que
-le pays qu'ils habitent sourit à tous les caprices
-des hautes fortunes; tandis que dans une
-bicoque comme la Martinique on ne peut que
-jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où l'on
-voudrait faire tomber du sublime, du grandiose&hellip;
-N'est-ce pas, mon bon ami?&hellip; Vous
-connaissez sans doute le <i>Siècle de Louis XIV</i>,
-par M. de Voltaire?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi donc, je vous revois enchanté de
-l'état florissant de vos affaires?</p>
-
-<p>&mdash;Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais
-c'était là, comme je vous l'avais prédit d'avance,
-un fait inévitable, une chose convenue à la répétition.
-Mais pour en revenir à la fête du surintendant
-Fouquet, je vous avoue que si je m'étais
-trouvé à sa place, je n'eusse été nullement
-embarrassé de déployer autant de luxe et de
-magnificence pour traiter un roi. Parbleu! en
-France, avec des millions et un peu de goût, il
-est bien difficile, ma foi, de créer des merveilles!
-Mais ici, que voulez-vous qu'on fasse,
-même avec des millions et beaucoup d'imagination?</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous lu aussi comment se termina
-la fête du surintendant Fouquet?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans
-ce livre: il fut arrêté par ordre du roi, dit-on,
-presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de
-délices, de transparens de toutes les couleurs, et
-de voluptés de tous les genres&hellip; Oui, oui, j'ai
-vu cela; mais c'est là de l'histoire et de la politique,
-et tout ceci est totalement étranger à
-l'objet important qui m'occupe aujourd'hui.
-Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour
-cette fête, qui aura sans doute un retentissement
-immense, j'aie fait venir de Baltimore,
-un schooner américain chargé de glaces; que
-j'aie mis à contribution tous les pays environnans
-pour me fournir les mets les plus recherchés,
-les fruits les plus rares? Un cuisinier de
-la plus haute réputation m'arrive de Saint-Thomas:
-c'est le gouverneur lui-même qui a eu
-l'extrême bonté de me le céder pour quelques
-jours. Mon orchestre, composé de cinquante
-exécutans d'élite, sera conduit non pas à l'archet,
-mais au bâton de mesure, par un Italien;
-ah! vous savez bien, ce chanteur qui a fait le
-voyage avec nous. Je l'ai pris, ce pauvre diable,
-par humanité et pour son talent, talent
-réel, fantastique et plein de mouvement&hellip;
-Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût
-tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la
-gigantesque salle en bois que j'ai fait construire
-tout exprès sur une vaste savane, pour servir
-de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de
-bal&hellip; Ogives, arceaux, créneaux, niches, tourelles,
-fossés à l'entour, pont-levis même, rien
-n'y manque. Les invités entreront là comme
-dans un vieux château féodal, qui bientôt,
-grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante,
-sera transformé en un palais enchanté;
-et cette bonne fée, je n'ai pas besoin de vous
-le dire, c'est mon imagination&hellip; Oh! le féodal,
-moi, m'a toujours séduit! Vous souriez, méchant,
-et je vous vois déjà vous récrier sur
-toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore:
-jamais vous ne devineriez l'idée qui
-m'est venue d'inspiration, pour jeter une pensée
-neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces
-plaisirs assez somptueux peut-être, mais déjà
-un peu communs. Cette idée, je vous en préviens
-d'avance, est toute à moi: c'est la nuit
-dernière, au sein de mes rêves, qu'elle m'est
-arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou
-peut-être bien même sur les cornes fantastiques
-d'un lourd cauchemar.</p>
-
-<p>»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps
-une cinquantaine de petits négrillons,
-reste fort embarrassant de ma dernière opération
-de traite. On me proposait un prix fort
-médiocre de cette queue de cargaison, et plutôt
-que d'avilir le cours de la marchandise, en
-bon négociant j'ai préféré garder pendant deux
-mois ces petits carnivores africains, qui me
-mangent un argent fou dans l'une des habitations
-où je les ai mis <i>à la forme</i>. La nuit dernière,
-songeant à mes négrillons invendus et à
-ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête
-de trouver le moyen d'appliquer noblement
-mon débris de cargaison à la magnificence de
-ma fête!&hellip; Écoutez-bien ce que je vais vous
-confier: c'est une surprise que je veux ménager
-à toutes nos dames.</p>
-
-<p>»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes
-petits esclaves d'un beau fanal; de faire reconduire
-chaque Terpsychore par un de ces nouveaux
-valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé
-à la demeure de la belle danseuse, lui dira:
-«Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a
-ordonné de rester ici et de ne plus retourner
-chez lui.» Comment trouvez-vous ce nouveau
-genre de galanterie; là, sans flatterie?&hellip; N'est-ce
-pas là une idée toute à moi, une idée neuve,
-incréée; une idée modèle et mère enfin?</p>
-
-<p>&mdash;C'est, à mon avis du moins, une idée très
-folle, et je me permettrai d'ajouter assez inconvenante;
-car enfin comment supposer que les
-dames que vous recevrez à votre bal, et qui auront
-bien voulu accepter votre soirée et votre
-fastueux ambigu comme on accepte ces sortes
-d'invitation, consentiront à recevoir un cadeau
-de vous, et surtout le cadeau d'un petit nègre,
-qui ne vaut guère moins de cinq ou six cents
-francs? Autant vaudrait envoyer à chacune
-d'elles un billet de banque!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous pouviez savoir comme moi, mon
-cher ami, combien je leur dois d'amour et d'ivresse!
-C'est que je leur en dois tant à ces aimables
-femmes, à ces célestes créatures&hellip; Et à
-leurs maris donc, à quelques-uns de leurs maris
-surtout!&hellip; Je vous promets bien en bonne
-conscience que, toutes réflexions faites, ce n'est
-pas trop qu'un négrillon; car, entre nous soit
-dit, le service rendu surpasse encore le prix
-matériel que j'y attacherai! Concevez-vous bien
-ce que je veux vous exprimer en ce moment?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc&hellip; Oubliez-vous que
-d'autres que moi vous entendent, et que les
-deux épousseteuses que vous avez à côté de
-vous, pourraient rapporter la conversation que
-vous tenez devant elles?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! ces deux négresses? Allons donc;
-ne sont-elles pas de la maison&hellip; D'ailleurs
-cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand
-la négraille saurait un peu ce que personne
-n'ignore ici, quel mal y aurait-il, je vous le
-demande? Est-ce un crime si grand pour des
-valets que de posséder un maître à bonnes
-fortunes?&hellip; Déjà, j'en suis certain, toute la
-colonie en vous parlant de moi a dû vous
-dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que
-vous aviez abandonné la femme du marchand
-de cigarres, dont vous partagiez l'échoppe à
-mon départ, et que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc aussi à votre tour! Est-ce
-qu'il est bien convenable, croyez-vous, de
-parler de ces choses-là devant toute cette domesticité?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! ne venez-vous pas de me dire que
-cette domesticité n'avait ni oreilles ni langue?
-Et quand bien même la négraille viendrait à
-savoir que vous avez possédé les charmes de
-la marchande de cigarres, quel mal si grand y
-aurait-il que tous vos gens connussent les conquêtes
-amoureuses de leur patron?</p>
-
-<p>&mdash;De grâce, mon bon ami, de grâce, un
-peu plus de respect pour les convenances&hellip;
-Thysbé et Laura, allez-vous-en, et fermez la
-porte; vous entendez, négresses!»</p>
-
-<p>Les deux négresses sortirent avec leurs éventails.</p>
-
-<p>Le fat, qui jusque-là n'avait pas craint de
-passer pour un séducteur de bonne compagnie,
-même aux yeux de ses négresses, venait de
-trembler à l'idée de passer pour l'ancien amant
-d'une malheureuse marchande de cigarres&hellip;
-Tout ému encore du péril que mon observation
-lui avait fait courir, il ne reprit l'entretien
-qu'avec un embarras visible. Ce fut à moi
-alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par
-une feinte bonhomie, j'avais consenti à perdre
-dans les premiers momens de notre entrevue.</p>
-
-<p>«Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui
-demandai-je après le départ des deux négresses,
-qu'en avez-vous fait?</p>
-
-<p>&mdash;Oh rien, rien absolument; parole d'honneur!
-je n'en ai même plus entendu parler; et
-moi-même j'ai eu si peu le temps d'y penser&hellip;
-Cependant, il y a quelques mois, il me prit
-fantaisie de la faire venir de Cumana pour la
-sacrifier peut-être à un souvenir, à un caprice&hellip;;
-cela eût fait une maîtresse piquante
-pendant deux ou trois semaines, et c'est toujours
-autant de gagné en variété sur la monotonie
-qui résulte le plus souvent de la nécessité
-de n'avoir que les mêmes femmes&hellip; chose
-accablante, même au sein du bonheur que les
-femmes faciles nous procurent!&hellip; Ah! si vous
-saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'être
-attaché nuit et jour sur le banc du char avec
-lequel on éclabousse toutes les petites renommées
-de rien, toutes les basses envies qui barbottent
-sur vos traces dans la fange ou la poussière,
-vous me plaindriez, j'en suis sûr, même
-au sein de mon opulence et de mes voluptés
-asiatiques.»</p>
-
-<p>Tant d'impertinence à la fin me révolta. J'avais
-jusqu'à ce moment conservé, en présence
-de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire
-quelquefois la pitié que l'on éprouve pour certaines
-folies; mais le ton avec lequel M. Baniani
-venait de prononcer ces dernières paroles
-m'avait semblé tellement intolérable, que
-je perdis alors moi-même toute retenue, pour
-lui dire en le quittant:</p>
-
-<p>«Baniani, mon ami, vous avez réussi à faire
-passer un peu d'or entre vos mains, parce que
-vous êtes actif, intrigant et sans scrupule;
-mais je vous prédis que vous mourrez sur la
-paille, parce que vous êtes prodigue et imprudent,
-et qu'au moment où la fortune, qui vous
-trompe, vous aura tourné le dos, la pitié se sera
-déjà éloignée de vous pour n'y plus revenir. Je
-ne souhaite pas que ma prédiction s'accomplisse;
-mais si elle se réalise, et elle se réalisera,
-je pourrai peut-être encore vous commanditer
-une seconde fois d'une balle de 200 francs;
-mais je vous préviens qu'alors je n'aurai plus
-une parole pour vous consoler dans votre misère,
-ni un sentiment pour excuser vos insolentes
-folies. Adieu!»</p>
-
-<p>Avec un peu d'âme, le malheureux m'aurait
-reconduit pour fermer à jamais sa porte sur
-moi: la première idée qui lui vint fut de me
-rappeler, en criant du haut de son escalier:</p>
-
-<p>«Eh quoi! vous vous enfuyez déjà, vilain
-bourru? Et ma fête!&hellip; Vous voyez bien que je
-ne me fâche pas, moi&hellip; Voilà bien nos moralistes,
-donnant avec humeur des conseils qu'on
-ne leur demande pas, et se fâchant contre
-ceux qui ne demanderaient pas mieux que de
-les suivre!&hellip; Vous y viendrez toujours, n'est-ce
-pas, à ma fête?&hellip; Allons, il ne répond rien&hellip;
-Quel homme!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Prenez-vous du tabac?&hellip; Comme nous le
-disions il n'y a qu'un instant, ces folles
-brises du matin dans les colonies, renversent
-quelquefois des choses bien autrement solides
-qu'un édifice de bois, de charmantes
-contre-danses et des tables somptueuses de
-trois cents couverts&hellip; Et les raz-de-marée
-donc!&hellip; Voyez ces lourdes embarcations asséchées
-sur le sable du rivage&hellip; Une lame
-vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse&hellip;
-Les lourdes embarcations flottent,
-chassent, chavirent! pst! Les voilà réduites
-en poussière, et l'ouragan emporte au loin
-leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!&hellip;
-Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà
-dit que vous n'en usiez pas!&hellip; La fête est
-encore magnifique!&hellip;</p>
-
-<p class="attr">(Page 243.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Une fête;&mdash;l'homme sinistre;&mdash;le dernier jour de fortune.</p>
-
-
-<p>Le jour de la fête arriva, et ce fut beaucoup
-plus au ton railleur avec lequel on en parlait
-dans toute la ville, qu'au bruit des préparatifs
-qu'elle nécessitait, que je me ressouvins de l'époque
-marquée pour cette solennité dansante et
-mangeante. Le matin même, un billet tracé de
-la main du héros de la folle journée m'aurait,
-au reste, rappelé la date de l'événement annoncé,
-si j'avais pu oublier un seul instant
-l'heure qui devait donner le signal à ces scandaleuses
-réjouissances. M. Baniani Létameur
-m'écrivait:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>»On a partout répété, en les exagérant, les représentations
-sévères que vous m'avez faites.
-Comme il m'importe pour mon crédit, pour
-ma réputation et pour la <i>sûreté de mes affaires</i>,
-que votre présence vienne démentir les calomnies
-qui n'ont trouvé que trop d'écho dans la
-foule de mes envieux ou de mes ennemis, je
-vous prie de vouloir bien assister ou paraître
-ce soir à mon bal: c'est une nouvelle preuve
-de bienveillance, je n'ose dire d'amitié, que
-j'attends de vous. Des conseils comme ceux
-que j'ai déjà reçus de votre expérience, peuvent
-paraître quelquefois fort durs; mais le
-sentiment qui les dicte toujours, ne pourrait
-être méconnu que par un fou ou un ingrat,
-et je ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espère
-encore, sans oser toutefois trop me
-flatter.</p>
-
-<p>»Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance,
-l'assurance de la haute considération
-avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.»</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Baniani Létameur.</span></p>
-
-<p><i>P. S.</i> «Réponse de suite, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>»J'attends un <i>oui</i> de vous, pour être tranquille.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Je répondis immédiatement à M. Létameur:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«<i>Oui.</i> Je ferai acte de présence à votre bal,
-comme on fait un acte d'humanité.</p>
-
-<p class="sign">»Votre serviteur.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En pénétrant, avec la cohue des invités de
-toute l'île, dans la salle immense construite
-pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat
-soudain d'un millier de bougies, inondant de
-leurs vives clartés le feuillage vert des orangers
-et des citronniers transplantés avec leurs
-fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le
-frêle et gracieux édifice dont ils couronnaient
-le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et
-de branches de palmier, en retenant sur la tête
-des danseuses couvertes de pierreries, l'air
-embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait,
-dans l'enceinte de ce palais enchanté,
-la fraîcheur épurée que la brise du soir parvenait
-à faire pénétrer à travers cette mobile toiture;
-car, par une prévoyance fort ingénieuse,
-le dessus de la salle ne se trouvait recouvert
-que d'une tente fort légère, élevée de quelques
-pieds seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte.
-Une musique ravissante s'exhalant du
-feuillage dans lequel l'orchestre était caché,
-donnait à cette réunion des plus jolies femmes
-de la colonie, quelque chose de féerique et de
-merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient
-point sur les riches tapis qu'ils foulaient:
-la vive clarté des lumières, se projetant partout
-sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle,
-donnait aux formes fugitives des danses et des
-valses, je ne sais quoi d'insaisissable et d'aérien&hellip;
-C'était enfin de la magie. Chacun, en
-entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait
-un peu de la fastueuse fête annoncée par ce
-nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais,
-on ne riait plus: on souriait de la plus
-agréable surprise&hellip; Lui triomphait! Jamais je
-n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée
-de la volupté d'un songe de grandeur et
-de gloire&hellip; Un mot seul, un seul mot, entre
-tous les mots qui peignent un sentiment entier
-dans un distique de quelques lettres, aurait
-pu exprimer l'espèce de satisfaction qu'on lisait
-sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire
-autour du diadème dont le front du héros semblait
-environné: <i>Enfin je règne!</i></p>
-
-<p>Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie
-et de danse, suffirent à peine pour épuiser
-l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit
-cependant, il fallut s'arrêter: un vent
-bruyant, soudain, comme ces rafales qui annoncent
-et qui accompagnent une ondée, vint
-ébranler, au milieu des airs agités, la toiture
-si peu solide, la tente enfin qui protégeait tant
-de plaisirs et d'enivrement&hellip; La lueur vacillante
-des lustres et des candélabres s'obscurcit
-même sur ses mille trônes de cristal et d'or, et
-le son des instrumens se perdit un moment
-dans les cris aigus de la folle brise&hellip; Les femmes
-furent un peu effrayées: une légère confusion
-régna dans tous les groupes&hellip; Le Banian
-ne demandait pas mieux: les élémens, ce soir-là,
-étaient avec lui&hellip; Il traverse rapidement le
-théâtre de sa gloire, pour donner un ordre&hellip;
-Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous
-les yeux l'éclat déjà incertain des lumières:
-un bruit pareil à celui de la foudre, gronde
-sur la réunion tumultueuse jetée tout-à-coup
-dans l'obscurité, et les dames sentent, avec
-peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie,
-de la neige, que laisse descendre le feuillage
-sous lequel la foule heureuse s'était crue à l'abri
-des intempéries de l'air: on s'inquiète, on
-s'agite, on crie; on va fuir, lorsque le nuage
-de gaze se dissipe, et laisse voir, à la faveur de
-la clarté renaissante, une pluie de pétales de
-roses blanches, d'&oelig;illets blancs, une neige de
-fleurs enfin&hellip; Et, prodige inouï! pendant ce
-court moment de charmante frayeur, des tables
-immenses couvertes des mets les plus
-rares, des vins les plus limpides, des sorbets
-les plus délicats, des tables chargées de tout
-ce que la terre produit de plus exquis pour le
-goût, les yeux et l'odorat, étaient sorties du
-sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant,
-et que la baguette d'un enchanteur avait
-frappé&hellip; Cet enchanteur, c'était M. Baniani!</p>
-
-<p>Peindre les bravos, les applaudissemens, les
-exclamations délirantes que fit éclater ce coup
-de théâtre si dramatique, serait impossible; je
-ne puis aujourd'hui en donner une idée qu'en
-rappelant l'effet que produisit cet enthousiasme
-universel sur l'auteur de cette galante et inconcevable
-surprise: il s'évanouit dans les bras
-de son triomphe!&hellip; C'était dans cet instant
-qu'il aurait dû mourir, le malheureux!</p>
-
-<p>Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures.
-Les tables avaient envahi le domaine de
-Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son
-empire sur les débris du trône de Comus, ou,
-pour m'exprimer en d'autres termes, on recommença
-à danser et à valser, après avoir
-épuisé l'enivrante ambroisie du banquet. Un
-coup de baguette avait fait sortir un festin splendide
-des entrailles de la terre; un autre coup
-de baguette du maître fit rentrer les restes
-somptueux du festin sous les tapis de la salle
-du bal.</p>
-
-<p>Les froides imaginations qui n'ont admiré
-que les solennités dansantes de notre méthodique
-Europe, ne pourraient se figurer le spectacle
-qu'offrait à trois heures du matin la fête
-du Banian: ce n'était plus un terrestre amusement,
-c'était un enchantement divin, un assemblage
-vaporeux de sylphes et de sylphides
-emportés dans un nuage de parfums, aux sons
-d'un céleste concert&hellip;</p>
-
-<p>Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de
-la tête aux pieds, détruisait seul, à mes yeux,
-le charme et l'harmonie de cet ensemble ravissant.
-Depuis une heure je l'avais remarqué,
-se promenant sans parler à personne, au milieu
-des groupes, et jetant autour de lui une
-sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il
-s'était approché de moi avec un sourire sardonique,
-et deux fois j'avais évité son contact glacial
-et maussade&hellip;; la troisième fois enfin, il
-m'adressa la parole pour me dire:</p>
-
-<p>«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici&hellip;; on
-s'y réjouit même très fort&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la fête est magnifique, répondis-je
-en m'éloignant encore de lui.»</p>
-
-<p>Le grand homme noir me poursuivit en répétant
-mes derniers mots, et en ajoutant:</p>
-
-<p>«Oui, la fête est délicieuse&hellip; Mais penser
-que le souffle de la brise du matin peut enlever
-tout cela!&hellip; car enfin vous l'avez vu à minuit
-déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion
-et de voluptés, a manqué d'être enlevé
-par un souffle!»</p>
-
-<p>Et il prit, en prononçant ces mots, une prise
-de tabac, pour avoir le temps de fixer ses yeux
-sur les miens, et de remarquer l'impression
-que sa remarque venait de produire sur moi.</p>
-
-<p>Au risque d'engager une conversation ennuyeuse
-avec cet étrange personnage, je me
-hasardai à répondre des choses indifférentes
-aux observations banales qu'il m'avait adressées&hellip;
-Il continua, après quelques phrases préliminaires
-échangées entre nous.</p>
-
-<p>«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de
-l'Amphitryon?</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais depuis quelque temps.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, quand je dis un des <i>amis</i>, c'est une
-des connaissances que je voulais dire; car on
-m'a même assuré que vous aviez blâmé les
-fous préparatifs de cette fête, qui du reste
-est d'un luxe inouï, d'un faste tout-à-fait
-royal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée
-à celui que mes conseils pouvaient intéresser.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez eu raison; mais il n'était et il
-n'est même plus temps: la brise du matin,
-cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure,
-enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à
-la place de tant d'indicibles joies.»</p>
-
-<p>Mon grand fantôme noir prit encore une
-autre prise de tabac; et quand il eut fini de
-donner quelques chiquenaudes à son jabot et
-aux rebords de son long gilet de soie, je lui
-demandai d'où pouvaient naître ses inquiétudes
-sur les effets de <i>la brise du matin</i>?</p>
-
-<p>«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire
-des allusions et de perdre beaucoup de temps
-à nous parler sans bien nous comprendre&hellip;
-Je viens au fait avec vous, qui me paraissez
-un brave jeune homme. Connaissez-vous l'arrivée
-du navire de Bordeaux, qui, cette nuit
-même, est entré en rade?</p>
-
-<p>&mdash;Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce
-côté-là, j'ignore tout-à-fait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y
-a si peu de personnes encore dans la ville qui
-sachent&hellip; Éloignons-nous un instant de cette
-cohue&hellip; j'ai quelque chose à vous demander&hellip;
-ce que j'ai à vous demander, c'est votre parole
-d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne
-direz à qui que ce soit le secret que je vais
-vous confier?</p>
-
-<p>&mdash;Et de quelle nature encore est ce secret?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma foi, de la nature ordinaire des
-secrets, et des choses que l'on est bien aise de
-savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde.
-Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole
-d'honneur?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère,
-je ne vois pas pourquoi, au reste, je ne
-vous donnerais pas ma parole d'honneur?</p>
-
-<p>&mdash;Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a
-plus que deux heures à rester sous l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous la donne.</p>
-
-<p>&mdash;Votre parole d'honneur?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma parole d'honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte
-pour cent dix mille francs d'effets protestés,
-et ces billets sont signés tout au long, et
-confectionnés par M. Baniani Létameur, notre
-aimable Amphitryon, le héros de cette fête, qui
-est encore réellement magnifique, jusqu'à six
-heures et demie du matin&hellip; Voici l'almanach
-contenant les heures du lever et du coucher
-du soleil, à la Martinique, temps légal.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, il se pourrait?</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut si bien, qu'indépendamment
-de l'almanach, voici les cent dix mille francs
-d'effets protestés que je suis chargé de faire
-rentrer&hellip; Prenez-vous du tabac?&hellip; Ah! comme
-nous le disions il n'y a qu'un instant, ces folles
-brises du matin, dans les colonies, renversent
-quelquefois des choses bien autrement
-solides qu'un édifice de bois, de charmantes
-contredanses, et des tables somptueuses de
-trois cents couverts&hellip; Et les raz-de-marée,
-donc!&hellip; Voyez ces lourdes embarcations asséchées
-sur le sable du rivage: une lame vient,
-poussée et gonflée par la brise impétueuse&hellip;
-Les lourdes embarcations flottent, chassent,
-chavirent&hellip; Pst! les voilà réduites en poussière,
-et l'ouragan emporte au loin leur cendre
-imperceptible dans l'air bouleversé!&hellip; Ah!
-c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en
-usiez pas&hellip; La fête est encore magnifique!&hellip;
-Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit
-d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux
-de robes transparentes&hellip; Où sont donc
-pour moi les plaisirs de ma folle jeunesse!&hellip;»</p>
-
-<p>Et le diable de vilain homme me laissa là
-tout interdit, pour aller savourer sa quatrième
-prise de tabac dans la foule, qu'il continua à
-fendre avec l'impassibilité extérieure qui me
-l'avait déjà fait remarquer dans le tumulte du
-bal.</p>
-
-<p>J'étais à peine remis de l'étonnement que venait
-de me causer sa nouvelle fort inattendue,
-que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment
-n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire,
-sans trouver un seul moment pour me dire un
-mot, s'avisa tout justement de courir vers moi
-en se dérobant à tous les embarras&hellip; «Eh bien,
-monsieur l'armateur, me demanda-t-il, tout
-content, tout enivré de lui~même, que pensez-vous
-de cela?</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant
-répondre catégoriquement à votre question;
-car en vérité je serais bien embarrassé
-de vous dire ce que je pense.</p>
-
-<p>&mdash;Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous
-êtes comme tout le monde, ébloui, étonné, ravi:
-c'est ce que partout l'on me répète. Convenez
-que vous étiez bien loin de vous douter de
-cela, quand il n'y a encore que quelques jours
-vous me faisiez de la morale sur ce que vous
-appeliez, autant qu'il m'en souvient, l'extravagance
-de mon projet de fête.</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui
-que je puisse être, je sois tenté de vous excuser:
-peut-être même que loin de vous absoudre,
-aujourd'hui je vous plains plus que jamais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toujours la même idée, une idée fixe chez
-lui: mais vous croyez plaisanter peut-être, en
-me disant que vous me plaignez; et moi je vous
-jure que je suis plus réellement à plaindre que
-vous ne le croyez: harassé, écrasé, rendu, mon
-cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne aux
-autres sont cruels&hellip; Mais si quelque chose a
-dû compenser un peu mes tribulations, c'est la
-bonté avec laquelle toutes ces dames et tous
-ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez,
-vraiment, vous me voyez pénétré de reconnaissance
-pour les marques de bienveillance,
-les témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence
-qui m'ont été prodigués dans cette
-soirée: on n'est pas plus aimable que cela!
-Ah! je l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici
-qu'il faut venir pour trouver ces douces jouissances
-de société et cet accueil cordial&hellip; Pourquoi
-donc, censeur inflexible, me regardez-vous
-toujours ainsi avec l'air du reproche?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, mon cher monsieur, votre
-bonheur me fait de la peine pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas,
-pour le reste de cette nuit où je suis si heureux?
-Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux
-coups de boutoir, censeur impitoyable! Tenez,
-je me demandais tout-à-l'heure, en voyant
-tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche
-déjà à sa fin, ce que je ferais de tant de
-restes encore si somptueux&hellip; Voyons, à ma
-place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je ferais à votre place, dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce que vous feriez après le bal?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'irais bien vite me cacher dans les bois,
-comme le seul parti qui me restât à prendre.»</p>
-
-<p>Mon secret avait failli m'échapper en faisant
-cette réponse à la question que venait de m'adresser
-le Banian. Un peu plus, je le sentais,
-j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement,
-en trahissant la parole que j'avais donnée
-au grand homme noir&hellip; Je sortis comme un
-écervelé, après avoir prononcé ces derniers
-mots, et je courus bien loin de peur d'être
-tenté d'en dire plus que je ne devais le faire
-pour rester fidèle à mon engagement; et le
-malheureux Baniani, attribuant à l'inflexibilité
-de mon opinion à son égard la cause de ma
-brusque disparition, répétait avec complaisance,
-et en riant aux éclats: «Oh! décidément
-le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre
-misanthrope, à force de me croire insensé! Il a
-poussé si loin l'austérité de la désapprobation,
-qu'il n'a pas voulu même danser une seule
-contredanse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! comme vous le dites, lui répétaient
-les derniers flatteurs qui restaient sur les derniers
-débris de sa fête, il est fou, votre ancien
-compagnon de voyage; il est incurablement
-fou.»</p>
-
-<p>En sortant de l'enceinte du bal, pour me
-retirer chez moi, je rencontrai dans le vestibule,
-cinquante à soixante petits nègres déguisés
-en grooms, armés chacun d'une immense
-lanterne, et attendant, pour les reconduire, les
-dames qui commençaient à dégarnir la salle:
-c'était le demi-cent de négrillons dont le traître
-voulait faire présent à ses plus jolies danseuses.
-Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses
-folies&hellip; Toutes les dames lui renvoyèrent le
-cadeau, en se moquant de sa libéralité, et en
-rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance
-de ce procédé à la Turcaret.</p>
-
-<p>La sinistre prédiction du mauvais génie dont
-j'avais reçu la confidence au bruit des violons
-et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop
-tôt&hellip; A huit heures du matin, tous les huissiers
-de la colonie avaient envahi le domicile
-du Crésus de la ville&hellip; cent protêts étaient
-déjà faits, quand les premières lettres de remercîment
-arrivèrent dans le boudoir du voluptueux
-Banian; et, de ce boudoir parfumé,
-un homme, réveillé en sursaut au sein des plus
-doux rêves, n'eut que le temps de se sauver en
-robe de chambre, pour aller se cacher dans les
-Mornes, et se soustraire à la honte et au ridicule
-que ses sottes profusions lui avaient préparés&hellip;</p>
-
-<p>Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir,
-je passai le matin devant sa maison, sans avoir
-pu fermer l'&oelig;il de la nuit, je trouvai les volets
-du logis fermés par la main de la justice, et,
-sur la porte, le grand fantôme qui, en prenant
-sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il
-me vit:</p>
-
-<p>«Eh bien! le bal était magnifique, la fête
-délicieuse: notre homme est <i>maron</i>: il vient
-de se sauver dans les Mornes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Je devins en un mot ce qu'on
-appelle <span class="small">MARON</span> dans la langue
-classique de ces barbares.</p>
-
-<p class="attr">(Page 259.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Supplicia la pauvre négresse;&mdash;exil dans les Mornes;&mdash;embarras
-qui succèdent au <i>maronage</i> du Banian.</p>
-
-
-<p>La catastrophe du Banian occupa la colonie
-pendant trois ou quatre jours; le temps de
-démolir sa salle de bal. J'y pensai pendant
-une semaine, et ensuite je n'y pensai plus du
-tout. Il y a des grandeurs dont la chute n'a
-pas même le privilége de faire de l'éclat: elle
-ne produit que du ridicule.</p>
-
-<p>J'aurais continué probablement à oublier
-long-temps mon homme, si lui-même n'avait
-pas pris la peine de venir se rappeler, en personne,
-à mon souvenir.</p>
-
-<p>Un soir où les coups de tonnerre et les pluies
-de l'hivernage m'avaient forcé de regagner mon
-logis de meilleure heure que de coutume, je
-crus entendre quelqu'un frapper timidement
-à ma porte. J'ouvris, et je vis un individu affublé
-d'un costume de nègre endimanché, s'avancer
-vers moi, en me saluant cérémonieusement
-et avec un air de soumission que l'on
-n'est pas habitué à rencontrer chez les blancs
-des colonies. Je regardai attentivement mon
-homme, dès que sa tête, respectueusement
-inclinée, se fut enfin relevée vers moi&hellip; Je
-reconnus mon Banian.</p>
-
-<p>«Et d'où venez-vous ainsi? m'écriai-je, en
-le revoyant fagoté de la sorte.</p>
-
-<p>&mdash;De l'exil! me répondit-il d'une voix mélodramatique.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel motif a pu vous forcer à courir
-le danger d'être reconnu par tous ceux qui vous
-poursuivent encore?</p>
-
-<p>&mdash;La misère!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien
-ici: vous tremblez comme la feuille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je tremble d'indignation!</p>
-
-<p>&mdash;La pluie vous a traversé: voici du linge
-et des vêtemens.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la pluie&hellip; Ce sont les hommes,
-les orages du c&oelig;ur&hellip; Les vêtemens ne
-garantissent pas de ces orages-là, et le linge
-blanc ne sèche rien&hellip; Pouvez-vous m'écouter
-un instant?</p>
-
-<p>&mdash;Toute la nuit, si bon vous semble&hellip;
-Mais asseyez-vous, reposez-vous, que diable!
-vous n'êtes pas ici dans la main des huissiers&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, non. Vous avez un c&oelig;ur, vous!
-un esprit qui conseille, une âme qui console&hellip;
-Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux
-qui pleurent, une voix qui crie au fond de
-l'abîme, et qui n'est point entendue des heureux
-qui dansent au bord, des insensés qui
-folâtrent sur les fleurs du précipice!»</p>
-
-<p>L'exilé pleura, en achevant ces mots: je ne
-pus calmer son affliction, qu'après avoir épuisé
-toutes les consolations que je pouvais lui prodiguer&hellip;
-Il reprit au bout de quelques instans:</p>
-
-<p>«L'histoire de ma proscription sera longue:
-le ciel n'a pas donné la phrase sèche et brève
-au malheur, et cette proscription a été féconde
-en événemens bizarres qui sollicitent et commandent
-l'attention la plus soutenue&hellip; Mais
-vous m'avez assuré que vous pouviez me consacrer
-jusqu'à la nuit tout entière&hellip; Je n'irai pas
-si loin; je n'abuserai pas de cette hospitalité
-d'attentions délicates&hellip; Le temps affreux qu'il
-fait dehors ne réclame pas, d'ailleurs, les heures
-que vous pourriez donner aux folles joies
-de ce monde, et le démon des élémens s'accorde
-avec le démon de mes idées&hellip; Oui, je
-rends grâces au ciel qui m'envoie cette soirée
-épouvantable, au moment où je vais vous raconter
-les tempêtes de mon existence. C'est le
-seul bienfait qui, depuis trois mois, me soit
-tombé de la main de Dieu. Je vais commencer,
-avec votre permission; écoutez.»</p>
-
-<p>J'écoutai le récit que me promettait ce dramatique
-début. Mais avant d'entrer dans les
-détails qu'il avait à me raconter, mon narrateur
-jugea à propos de me demander:</p>
-
-<p>«Me trouvez-vous bien changé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont
-paru d'abord un peu altérés.</p>
-
-<p>&mdash;Des traits de fer se seraient altérés à
-moins&hellip; Et maigri? ai-je beaucoup maigri?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je trouve que vous avez aussi un
-peu maigri&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu!
-au milieu de la vie de bête fauve dont j'ai vécu
-pendant trois mois!&hellip; Mais vous trouvez que
-j'ai maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose
-que de maigrir&hellip; vous allez tout apprendre.</p>
-
-<p>»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence
-heurtée, saccadée, mêlée de pluie et de
-beau temps, d'or ciselé et de plomb brut:
-les doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir
-prise par la main, mon existence, pour la
-conduire entre de rares fleurs et des rochers
-bien aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en
-un seul mot, une robe de soie noire, que quelques
-paillettes ont parsemée, en scintillant,
-de leurs étoiles vives, mais dont le fond est
-toujours resté noir.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me
-parler, avec votre robe de soie noire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais de mon existence; c'est une comparaison
-dont je me suis servi pour rendre
-plus complète, plus saisissable corps à corps,
-l'idée que je veux vous donner de mes malheurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! de grâce, expliquez-vous le plus
-clairement possible, si vous voulez que je comprenne
-bien ce que vous avez à m'apprendre,
-et ce que vous avez besoin que je sache?»</p>
-
-<p>Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées
-mon Banian, je m'étais aperçu que son
-langage avait toujours changé comme sa position,
-et s'était travesti en quelque sorte selon
-le bon plaisir des circonstances ou de sa destinée.
-Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru
-s'exprimer à peu près comme tout le monde,
-et devenir même simple et lucide dans ses discours,
-à mesure qu'il devenait arrogant dans
-ses manières. Dans l'adversité qui avait précédé
-et suivi le règne passager de son bonheur,
-je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé
-dans ses expressions, et cherchant à fleurir son
-jargon sentimental, de façon à se rendre tout-à-fait
-inintelligible. C'était pour prévenir le flux
-de phrases inutiles qu'il se disposait à me débiter
-sur un ton d'exaltation toute romantique,
-qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos
-de l'interrompre.</p>
-
-<p>Après avoir accueilli ma boutade avec résignation,
-il reprit ainsi le fil de son récit:</p>
-
-<p>«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez
-vu, n'eut qu'une face et qu'un instant: ce
-fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la
-lueur fantastique de l'étoile sur le miroir des
-eaux mouvantes. Mon activité me l'avait acquise,
-cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les
-flambeaux de ce malheureux bal auquel vous
-m'aviez fait l'honneur d'assister, et dont je voulais
-fasciner les yeux de toute la colonie, devaient
-éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs
-que j'offrais avec tant de libéralité à ces ingrats,
-que le poignard qu'ils appelaient sur ma poitrine
-brillait dans l'ombre pour m'égorger au
-sortir de la fête, au dénouement de ce drame
-de fleurs&hellip; Je n'ai pas besoin de vous rappeler
-cette catastrophe, que vous avez sans doute,
-comme tous les honnêtes gens, mouillée de vos
-larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et ce sort
-a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin
-même, j'ose le proclamer. Dès que la nouvelle
-de ma chute se fut répandue, et avant même
-qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis
-immondes, que je ne soupçonnais pas, se
-liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la
-boue où ils étaient éclos, les indignes! J'avais
-eu cent amis dans la prospérité; j'eus un million
-de vampires à se ruer sur ma chair, dès que
-cette chair leur parut taillable à merci et cuite
-à point. Les lois sont si humaines pour la lâcheté
-et la barbarie, et si cruelles pour la probité
-malheureuse et la splendeur déchue du
-ciel où elle nageait!&hellip; La calomnie, ce monstre
-de tous les pays et de tous les temps, voulut
-s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait
-sans elle; rien, oh non! il fallait qu'elle assistât
-au festin dont mon cadavre était l'appât et
-l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même
-en grande dame au haut de la table&hellip; On m'accusa
-enfin de&hellip; Non, ma bouche se refuse, se
-refusera sans cesse au service que mon âme
-voudrait exiger d'elle pour tout vous révéler&hellip;
-On m'accusa de&hellip;; enfin je ne puis pas prononcer
-le mot que le démon, dans sa rage, a
-articulé contre moi dans ma misère&hellip; La fausse-monnaie
-est en effet une chose si facile à frapper,
-dans cette colonie, que l'on peut, en vous
-crachant un titre satanique à la face, vous dire:
-Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front
-pur; et ajouter encore: Je suis content, je t'ai
-taché pour l'éternité, sans que tu puisses laver
-cette tache, en criant même avec larmes à tes
-juges: Mais pour battre de la fausse-monnaie
-il fallait des ustensiles, et je n'en ai pas. Tes
-juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un
-couteau et un marteau on peut ici diviser une
-gourde en cinq, au lieu de ne la diviser qu'en
-quatre parties&hellip; Horreur, trois fois horreur!
-Mes cheveux, quand je vous raconte ces abominations,
-ont dû, j'en suis sûr, se dresser
-perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne vois pas encore&hellip; Mais continuez
-pour que nous arrivions vite au fait.</p>
-
-<p>&mdash;Il me fallut fuir: résister, c'eût été me
-faire briser les os; rester, c'eût été donner
-une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure
-sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois
-jours après avoir été attaché sur cette pointe
-de rochers déchirans, j'errais tout meurtri;
-j'étais dans les Mornes, cachant, au milieu des
-animaux féroces qui habitent les forêts inaccessibles,
-la trace de mes pas aux hommes,
-plus féroces encore que ces animaux affreux&hellip;
-je devins, en un mot, ce que l'on appelle <i>maron</i>
-dans la langue classique de ces barbares&hellip;
-oh! oui, <i>maron</i>, maron comme le pauvre esclave
-qui fuit la charrue à laquelle on l'enchaîne,
-qui se sauve du fouet qui va boire son
-sang et manger ses muscles pendans sur ses
-reins&hellip; Deux mois je masquai ma honte à tous
-les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux
-des bois. La terre m'avait reçu sur son
-sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence:
-il suffisait&hellip; Les fruits que m'offraient
-les arbres dont je chérissais la toiture verte, me
-nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui
-m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la
-nuit me prêtaient encore leur dôme de feuillage
-pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, harassé,
-brûlé&hellip; J'aurais même été heureux peut-être
-dans les bras de cette vie sauvage, empreinte
-si fortement d'un parfum de proscription,
-sans un désir inexplicable que j'avais
-emporté avec moi comme un ver, chargé sans
-doute par l'arrêt du destin de me ronger le
-c&oelig;ur pendant le jour, de me le ronger encore
-pendant la nuit, et enfin de me le ronger
-nuit et jour, soir et matin&hellip; J'avais laissé
-un fils courant, jouant peut-être parmi les
-hommes: c'était le seul amour qui me fût resté
-de l'humanité&hellip; La mère de cette chair de ma
-chair s'était endormie depuis peu sur l'oreiller
-de la mort&hellip; Je voulus revoir mon fils, ne
-pouvant revoir la mère et le fils ensemble: je
-voulais le revoir, ce cher enfant, comme je vous
-l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des
-hommes à commettre un crime de plus, en me
-punissant comme un forfaiteur&hellip; Mais comment
-parvenir à satisfaire le désir du père, sans risquer
-la tête du condamné?&hellip; C'était la question
-toute débordante d'avenir pour moi et
-pour le jeune enfant&hellip;</p>
-
-<p>»J'avais remarqué que les nègres marons qui
-s'enfuyaient à mon approche et qui redoutaient
-le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du
-bois et descendaient le soir à la ville pour aller
-vendre ce bois calciné et réduit en charbon-franc&hellip;
-Je les avais vus revenir ensuite dans
-les Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative
-si innocente, les pauvres diables!&hellip; Leur
-exemple m'enhardit: je pouvais comme eux
-faire du charbon aussi, moi homme comme
-eux, moi riche de deux bras et de deux jambes
-comme eux&hellip; mais comme eux je n'étais pas nègre&hellip;
-Malheur sur moi! Une idée que repoussa
-d'abord la fierté que j'avais conservée sous
-mes habits en lambeaux; une idée vint luire,
-scintillante à mon esprit&hellip; L'idée frappa de
-nouveau à la porte du désir qui me rongeait:
-elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans
-mon âme ouverte à un millier d'angoisses paternelles&hellip;
-On parle en Europe de l'aristocratie
-de la peau&hellip; Je songeai à acquérir, moi blanc,
-le privilége abject attaché à la couleur de la caste
-opprimée&hellip; J'usurpai en un mot le privilége
-exclusif dont jouissaient les nègres marons,
-mes compagnons d'exil&hellip; Je devins nègre!&hellip;
-nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi frémir,
-vous, quand je ne frémis pas moi-même à
-ce souvenir!</p>
-
-<p>&mdash;Et par quel miracle devîntes-vous donc
-nègre?</p>
-
-<p>&mdash;Par un miracle enfant du malheur, que
-me révéla l'adversité et que m'aurait toujours
-caché la prospérité&hellip; Des jus d'herbes, des acides
-que me fournirent encore les bons arbres
-qui m'avaient nourri et abrité, firent l'affaire;
-et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres,
-la blancheur importune de ma peau disparut
-entièrement, et grâce enfin à la chevelure laineuse
-qui de tout temps a couronné mon front
-d'homme, je pus, sans m'exposer à être dévoré
-par mes persécuteurs, descendre aussi à la ville
-pour vendre le charbon que mes arbres toujours
-chéris m'avaient encore procuré, en tombant
-par nécessité dessous ma main dans le
-feu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin
-l'embrasser?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même
-pas; je ne vous en parle même pas&hellip; Mes larmes
-doivent vous dire assez du reste ce qu'il était
-devenu pendant mon absence cruelle, pendant
-mon absence si involontairement parricide&hellip;
-Mort, oui mort, mort comme sa mère&hellip; Et non
-pas comme moi, puisque je vis! Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois votre affliction&hellip; Les malheurs
-que vous avez éprouvés sont grands: ils ne
-sont peut-être pas encore finis; mais si je puis
-vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos
-intentions.</p>
-
-<p>&mdash;Vous venez de parler de mes malheurs!
-Oui, vous en avez parlé de mes malheurs: attendez,
-je n'en ai déroulé qu'une assez faible
-partie sous vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh!
-oui, vous m'écouterez, car des artères d'homme
-battent dans votre poitrine à vous.</p>
-
-<p>»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir
-pour me rendre de mon refuge à la ville,
-et retourner de la ville dans mon refuge, il
-existait une petite case. Dans cette humble
-case existait une jeune négresse; et dans cette
-jeune négresse un c&oelig;ur!&hellip; Supplicia, Dieu!
-la plus belle des filles de l'ange africain! La
-jeune négresse vit le pauvre homme craintif,
-souffrant et humilié: elle engagea le pauvre
-homme à prendre quelque nourriture dans sa
-case, et le pauvre homme accepta, but et mangea.
-Et comment eût-il fait pour ne pas accepter,
-pour ne pas boire et pour ne pas manger!&hellip;</p>
-
-<p>»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant
-qui bégaie, déposa son histoire dans mon
-sein débordant d'amertume: elle croyait se
-confier à un nègre comme elle, j'étais si bien
-barbouillé. J'écoutai son histoire.</p>
-
-<p>»Le commandeur noir d'une habitation assise
-au pied du morne où j'allais enfouir chaque
-soir mon front trempé de sueur, avait acheté
-la jeune africaine, non pour en faire son esclave,
-mais pour pouvoir la nommer la compagne
-de sa vie, la femme de son amour. La
-modeste case qu'elle habitait lui avait été donnée
-par le nègre commandeur: l'existence paisible
-dont elle jouissait lui avait été assurée
-par son commandeur: l'enfant qu'elle devait
-porter un jour, sentir remuer dans son flanc,
-devait être l'enfant, le sang de son commandeur.
-Dérision du destin!</p>
-
-<p>»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois,
-cinq fois, cent fois, Supplicia, tant qu'il me
-plut à moi, toujours en l'absence de son commandeur.
-Sous cette peau factice dont j'avais
-emprunté la fatale couleur, j'avais conservé
-l'astucieuse éloquence de l'homme blanc. J'intéressai
-à mon sort la candeur de la confiante
-Supplicia&hellip; «Nègre maron, me disait-elle,
-prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton
-malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus
-pitié ni d'elle, ni de son époux, ni de moi! Je
-triomphai de la vertu et de la résistance de
-l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte
-sans pouvoir dire en voyant le nègre commandeur
-ou moi le nègre maron: Celui-ci ou
-celui-là est le père de mon enfant?</p>
-
-<p>»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi,
-amant adultère, dans les halliers de la petite
-case, vous eussiez pu voir aux heures de repos
-de son habitation, le pauvre commandeur caresser
-dans la jeune négresse l'espoir si doux
-de sa prochaine paternité; si comme moi vous
-aviez pu surtout lire sur les traits de l'épouse
-coupable, le mal dissimulé que lui causaient
-ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que
-vous eussiez dit, comme je me le disais à moi-même:
-Mort, mille fois mort et damnation à
-l'amant adultère&hellip;</p>
-
-<p>»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu
-être soupçonné par l'époux de Supplicia. Le
-mystère le plus profond avait favorisé la passion
-la plus féroce&hellip; Le bon commandeur dont
-la joie naïve et pure augmentait à mesure que
-la grossesse de l'élue de son c&oelig;ur approchait
-de son terme, le bon commandeur mettait
-toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à
-préparer la blanche layette de l'enfant promis
-à sa prière. Il pleurait d'ivresse au nom qu'il
-donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés,
-à cette couronne vivante de son amour paternel.</p>
-
-<p>»Il vint cet enfant si long-temps désiré par
-l'innocence, si long-temps redouté par moi si
-criminel&hellip; Il devait porter avec orgueil, sur
-son front d'ébène, la couleur non équivoque
-de l'auteur de ses petits jours&hellip; Le commandeur
-ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un
-rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il
-avait demandé au ciel dans ses songes de nuits
-d'amour!</p>
-
-<p>»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise
-de Supplicia&hellip; Dans les deux cas à ses yeux,
-c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher:
-moi nègre pour elle, le commandeur
-nègre aussi pour elle: la différence des traits
-aurait pu seule faire soupçonner, mais sans
-certitude accablante, la vraisemblance de la
-paternité&hellip; mais la différence des couleurs,
-comment l'expliquer? Juste Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>»Supplicia fut anéantie, confondue&hellip; Le
-commandeur repoussa loin de lui et la mère
-qu'avait souillée le contact d'un homme blanc,
-et l'enfant maculé de sa teinte originaire&hellip;
-Le malheureux nègre devint la fable, la risée
-des plus vils esclaves qui étaient bien aises de
-punir en lui la confiance vertueuse avec laquelle
-il avait tressé le berceau, préparé la
-blanche layette du petit noir qu'il croyait
-avoir&hellip;</p>
-
-<p>«Supplicia, esclave du bon nègre qu'elle avait
-trompé, fut vendue à la ville par le commandeur
-redevenu son maître à elle; mon enfant fut
-aussi vendu avec sa mère, attaché au sein flétri
-de sa mère&hellip; Je ne revis plus ni l'un ni l'autre.
-La solitude m'était devenue pénible dans les
-premiers mois de mon exil sauvage: elle me
-devint nécessaire après le dernier de mes malheurs.
-Un mois encore je remplis les bois de
-mes plaintes et de mes gémissemens, et j'aurais
-succombé, je crois, à tant de douleurs, si
-un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore
-quel nom donner à ce diable de hasard, ne
-m'avait pas fait retrouver et l'enfant et la mère.</p>
-
-<p>»Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonnée
-par le Gouverneur, aux chasseurs de
-montagne, pour inquiéter le grand nombre de
-nègres marons qui s'étaient réfugiés dans le
-morne que j'habitais&hellip; Les cris barbares et les
-coups de fusil de ces braconniers de gibier humain,
-me réveillèrent le matin sous l'arbre à
-l'abri duquel j'étais accoutumé à demander à
-la nuit quelques restes éparpillés de sommeil&hellip;
-L'épouvante me fit fuir, et j'étais tellement
-troublé que je me dirigeai, en courant, du côté
-de la demeure des hommes. Une habitation se
-présenta sur ma route, et près de cette habitation
-une négresse portant un enfant, m'aperçut.
-Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai
-la tête vers elle: c'était Supplicia et mon
-fils&hellip; La nature fut plus forte que la peur, plus
-forte que l'amour de ma propre conservation&hellip;
-J'oubliai le tonnerre qui grondait sur ma tête,
-et ma lèvre frémissante alla se coller sur le
-front de mon fils!&hellip;</p>
-
-<p>»Le mystère jusqu'alors impénétrable, le
-mystère de la couleur réelle de ma race et de
-mon origine naturelle, cessa pour Supplicia&hellip;
-Dans le mois de vie errante qui avait suivi ma
-fuite de la petite case du commandeur, j'avais
-négligé de me barbouiller le corps de ce liquide
-ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable
-incognito et ma criminelle séduction.
-La pluie délavante des mornes, le soleil torréfiant
-de la cime des montagnes, la rosée des
-nuits et l'haleine délétère des vents, avaient
-rendu à quelques parties de mon épiderme sa
-nuance primitive&hellip; Supplicia, en attachant
-avec attention, avec surprise, avec amour même
-encore, ses regards pénétrans sur moi, devina
-le stratagème qu'il n'était plus temps, qu'il serait
-devenu inutile de lui cacher&hellip; L'homme
-blanc, enfin, s'avoua à la négresse, à la brune
-négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre
-dont le soleil ait pu éclairer encore la jeune
-face.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'êtes-vous devenu après avoir retrouvé
-Supplicia et votre fils?</p>
-
-<p>&mdash;Supplicia, toujours la même, m'a caché
-à tous les yeux&hellip; Ces vêtemens simples, mais
-propres, ce déguisement modeste, mais sûr,
-sous lequel je me suis hasardé à me présenter
-à vous, c'est encore elle qui me l'a trouvé&hellip;
-J'ai appris que vous veniez d'arriver à Saint-Pierre&hellip;
-J'ai chargé Supplicia de s'informer
-de vous, de votre demeure, de l'heure à laquelle,
-protégé par l'ombre du soir, je pourrais
-venir vous parler, et c'est à Supplicia que
-je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous
-serez encore mon ange sauveur.</p>
-
-<p>&mdash;Votre ange sauveur! sans doute je ne
-demande pas mieux que de vous obliger et
-de vous être utile; mais je ne vois pas de
-quelle manière nous pourrions nous y prendre
-pour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous
-que je tiens à être sauvé, et vous êtes le seul
-homme à qui je puisse faire l'honneur de réclamer
-un service; car je croirais trop humilier
-le juste orgueil que l'on doit conserver
-dans l'infortune, en m'adressant dans ma misère,
-à l'un de ces misérables qui m'ont réduit
-à l'état dans lequel vous me voyez plongé.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure
-volonté du monde, le cas est encore embarrassant!
-d'abord il est impossible que vous
-vous exposiez à rester long-temps à la ville,
-votre présence ne pourrait tarder à y être découverte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Rester à la ville: j'aimerais cent fois mieux
-me jeter à l'eau: l'onde qui noie et qui ensevelit,
-est encore plus hospitalière que la tourbe
-insensée qui flétrit le c&oelig;ur d'un mot ou qui le
-transperce d'un sarcasme.</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite vous ne pouvez guère espérer,
-même en gagnant du temps, de pouvoir vous
-montrer un jour sans danger aux créanciers
-qui vous poursuivront jusqu'à ce que vous les
-satisfaisiez.</p>
-
-<p>&mdash;Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais
-de l'or plein tout l'univers, et que je les
-verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient
-les infâmes, ils mourraient tous, c'est moi qui
-vous en donne ma parole de proscrit, et la parole
-d'un proscrit est sainte et sacrée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et comment donc faire? Tâchez de votre
-côté de trouver un parti que nous puissions
-adopter&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est vous qui en trouverez un: à
-vous en reviendra la gloire. Je vous en supplie,
-cherchez, cherchez bien&hellip; La bienfaisance est
-ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la
-voix du malheur demande, quand la larme
-suppliante du persécuté inonde ses mains:
-Oh! oui, vous trouverez. Mais si ce n'était pas
-encore assez pour votre noble c&oelig;ur, d'un père
-qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis
-bien sûr que vous ne pourriez pas résister à la
-vue de l'enfant pour qui il implore et de la
-mère infortunée qui vient aussi crier grâce
-et merci pour l'enfant, grâce et merci pour le
-père et pour la femme qui a porté l'enfant dans
-son sein!&hellip;»</p>
-
-<p>Le Banian, en finissant cette touchante exhortation,
-fait un pas vers la porte qui s'ouvre
-sous sa main agitée, et saisissant par le bras
-une négresse qui tenait un jeune enfant sur sa
-hanche, il s'écrie: «Tenez, les voilà les êtres
-pour qui j'implore votre humanité: Supplicia,
-tombez avec mon fils aux genoux de notre libérateur&hellip;»</p>
-
-<p>Je n'eus que le temps de prévenir le mouvement
-que se disposait à faire la négresse pour
-obéir à l'ordre de son amant, beaucoup plus
-sans doute que pour m'attendrir en prenant
-une posture suppliante dont elle ne paraissait
-pas trop bien deviner encore le motif&hellip; Je fus
-obligé de me donner toutes les peines du monde
-et d'employer presque l'autorité que me donnait
-ma position à l'égard de mon protégé, pour
-lui faire renoncer à l'envie qu'il avait de faire
-tomber Supplicia à mes pieds&hellip;</p>
-
-<p>Mon homme ayant pris probablement les observations
-que je venais de lui faire sur la difficulté
-de sa position, pour un indice du peu
-de bonne volonté que je pouvais avoir de l'obliger,
-avait jugé à propos de faire jouer les
-grands moyens pour vaincre mon indifférence
-supposée à son égard, et comme, selon toute
-apparence, en entrant chez moi il avait eu le
-soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire
-au besoin l'effet théâtral sur lequel il
-avait fondé peut-être le dernier espoir de sa
-démarche, il venait d'employer sa ressource
-extrême, de jeter son ancre de miséricorde.</p>
-
-<p>Le coup de théâtre ne réussit au reste que
-fort imparfaitement, soit qu'il eût été mal préparé,
-soit que Supplicia ne fût pas assez bien
-pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage
-dont elle avait été chargée&hellip; Cette
-pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré
-et d'élever vers moi un regard suppliant en se
-prosternant à mes pieds, comme l'aurait voulu
-Baniani, se mit tout bonnement à me saluer
-avec assez de gaieté en entrant dans ma chambre,
-et à me dire avec cet accent dolent et ce
-ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes négresses:</p>
-
-<p>«<i>Bon soué, moushé! Comment ça ous qu'allé,
-maître?</i>»</p>
-
-<p>(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous,
-comment vous portez-vous, maître?&hellip;)</p>
-
-<p>Le Banian dissimula fort adroitement le dépit
-que devait lui causer l'air d'insouciance de
-sa négresse&hellip; Il parut même promener sur elle
-et sur son petit mulâtre, des regards à la fois
-attendris et affligés&hellip;</p>
-
-<p>Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus
-occupée des objets nouveaux qu'elle voyait
-dans l'appartement que de la cause qui avait
-amené son amant chez moi, elle n'eut rien de
-plus pressé, après m'avoir salué, que de faire
-le tour de la chambre en élevant son enfant
-sur ses bras pour lui montrer les <i>petits mondes</i>
-(les figures) qu'elle remarquait sur deux ou
-trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie&hellip;</p>
-
-<p>Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait
-pas au reste trompé dans le tableau presque
-séduisant qu'il m'avait fait des charmes de
-sa conquête. Supplicia était une des plus jolies
-négresses que l'on puisse voir, et s'il m'avait
-paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une
-esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à
-mon Banian la tendresse qu'il me disait éprouver
-pour la mère de son fils.</p>
-
-<p>Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel
-je contemplais l'insouciance ingénue de Supplicia
-et les innocens cris de joie que jetait son
-enfant dans le moment même où le sort du
-père pouvait inspirer de si vives craintes, le
-luron, dis-je, crut devoir profiter de cet instant
-pour redoubler de sollicitations&hellip;</p>
-
-<p>«Vous ne me laisserez pas tomber dans les
-mains de mes persécuteurs, me répétait-il:
-c'est toute une famille qui a mis ses destinées
-sous la sauve-garde de votre humanité. Songez
-aux trois heureux que vous pouvez faire, et
-rassurez le c&oelig;ur d'un père, car il a besoin d'être
-rassuré son c&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, lui dis-je au bout de quelques
-minutes de réflexion: il faut que vous quittiez
-la colonie: c'est là une des nécessités de votre
-position.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que vous la quittiez seul, si c'est
-possible&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est toujours ce que j'ai pensé.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis si c'est possible; car aujourd'hui
-vous savez combien il est difficile de sortir du
-pays en bravant la sévérité des arrêts du gouverneur
-et en trompant la surveillance des
-agens de l'autorité et des créanciers intéressés
-à se saisir de la personne de leurs débiteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y
-a long-temps que j'aurais été chercher ailleurs
-un refuge contre l'avidité carnivore de mes
-vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés,
-vous, car les ressources de votre imagination
-égalent la générosité de votre c&oelig;ur&hellip; Et quelle
-reconnaissance aura pour vous cette bonne et
-chère Supplicia&hellip; Vous l'aurez sauvée aussi,
-elle et son enfant ne partiront pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia
-elle et son fils&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien comme cela que je l'entends:
-je partirai seul pour plus de prudence et de
-facilité.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment alors pensez-vous que j'aurais
-sauvé Supplicia et son enfant en vous offrant
-les moyens d'échapper à vos créanciers?
-Je conçois bien l'intérêt que vous avez à partir
-au plus vite d'ici; mais je ne m'explique
-pas aussi bien le désir que peut avoir votre
-négresse à se séparer de vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez
-toute la famille en me facilitant les moyens de
-partir seul, j'ai voulu exprimer la satisfaction
-morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle
-me saurait hors de danger. Comme elle ne vit
-en quelque sorte que pour moi et son fils, j'ai
-cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver
-elle-même, la sauver moralement enfin en
-même temps que moi. Vous entendez bien,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'entends fort bien que vous voulez
-vous sauver le plus tôt possible vous d'abord&hellip;
-J'y songerai du reste&hellip; Mais comme il est déjà
-tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure
-qu'il est il me serait impossible de voir les gens
-à qui probablement il me faudra parler pour
-trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque,
-allons nous reposer jusqu'à demain.
-Vous allez rester dans cet appartement avec
-votre négresse et son fils, car je serais bien
-embarrassé de vous trouver un lit dans la maison
-sans risquer d'éveiller quelques dangereux
-soupçons. Il y a au surplus un canapé et des
-nattes ici: cela vous suffira pour une nuit&hellip;
-Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque
-chose que nous puissions entreprendre pour
-votre évasion. Moi, de mon côté, je vais chercher
-dans ma tête le meilleur moyen que mon
-imagination m'offrira pour vous tirer d'embarras&hellip;
-Reposez-vous en attendant; ici, vous le
-savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de
-toute violence, si ce n'est à l'abri de toute indiscrétion
-au milieu des bavardes de mulâtresses
-que vous avez dû rencontrer en entrant,
-sur le seuil de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne
-en venant chez vous; et c'est là encore
-un présage que j'ai accepté comme un gage de
-succès!</p>
-
-<p>&mdash;Puisse cette confiance ne pas vous tromper:
-je le désire de tout mon c&oelig;ur&hellip; Bonsoir!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce c&oelig;ur est si bon qu'il ne désire jamais
-que le soulagement de l'infortune, et le
-ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il souhaite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir
-Supplicia!</p>
-
-<p>&mdash;Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne
-nuit ba ous.</p>
-
-<p>&mdash;Une faveur encore, mon cher monsieur,
-que vous ne me refuserez pas. Embrassez mon
-enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai
-dans l'idée que cela portera bonheur à mon
-fils.»</p>
-
-<p>Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui
-dormait déjà. Supplicia, en me présentant le
-front de son marmot pour me le donner à baiser,
-ne put s'empêcher de rire comme une
-folle, en me montrant les dents les plus blanches
-entre ses lèvres de jais&hellip; Le Banian dissimula
-encore le dépit que devait lui causer
-l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre
-dans des dispositions d'humeurs aussi différentes,
-et j'allai me coucher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>D'où est-il venu? où était-il caché?
-par où a-t-il passé?</p>
-
-<p class="attr">(Page 295.)</p>
-
-</blockquote>
-<p class="d">Le capitaine Invisible;&mdash;un camarade de lycée;&mdash;une
-évasion.</p>
-
-
-<p>Le lendemain je sortis avec le jour naissant,
-pour réfléchir, tout seul, au moyen le plus
-prompt et le plus sûr de faire partir mon
-homme de la colonie: c'était là le meilleur
-parti que j'eusse à prendre dans son intérêt et
-pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur
-avec laquelle on visitait tous les navires et les
-caboteurs qui appareillaient de l'île, rendait
-l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun
-capitaine, aucun patron n'aurait voulu,
-j'en étais bien sûr, engager la responsabilité
-qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre
-le service d'embarquer par-dessus le bord,
-un fugitif de l'espèce de mon Banian. Le jeter
-du fond d'une pirogue dans une colonie voisine,
-aurait été peut-être une tentative praticable;
-mais quels reproches n'eût-on pas été
-en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion
-si naturelle à mon protégé, m'avait exposé
-quelque jour à la dangereuse révélation du
-mystère de son évasion! Diable d'homme, me
-disais-je, en me promenant tout préoccupé
-sur les quais du port: il faut justement qu'il
-soit venu à moi pour m'embarrasser de son
-malheur et de la folle complaisance que j'ai de
-vouloir le tirer de ce mauvais pas!</p>
-
-<p>Un coup de canon de partance vint, au soleil
-levant, m'arracher à mes méditations sur les
-embarras de ma position et la facilité de mon
-caractère trop obligeant.</p>
-
-<p>Ce coup de canon venait d'être tiré par un
-corsaire Buenos-Ayrien qui, depuis quelques
-jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi,
-sur rade. Il rappelait son équipage à
-bord depuis quarante-huit heures, pour rallier
-tout son monde afin d'appareiller le lendemain
-ou le surlendemain pour aller on ne savait encore
-où.</p>
-
-<p>Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec
-les autres curieux de l'île, était un grand brick
-de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné,
-épinglé comme un bâtiment de l'État, et
-commandé, disait-on, par un jeune et vaillant
-marin français, que l'on ne désignait que sous
-la dénomination assez étrange du <i>capitaine Invisible</i>.
-Le nom du navire lui-même n'était
-guère moins singulier que celui de son commandant:
-il s'appelait <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>!</p>
-
-<p>Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une
-des idées que venait de faire jaillir dans ma tête
-la lueur du coup de canon de partance, si le
-<i>capitaine Invisible</i> consentait à recevoir à son
-bord un bandit de plus, il me rendrait là un
-bien bon service! Il lui serait si facile, à lui,
-d'enlever sans inconvénient de la colonie,
-l'homme que je me suis mis sur les bras, qu'il
-ne demanderait peut-être pas mieux que de se
-charger de la corvée, moyennant une honnête
-rétribution&hellip; Allons de ce pas même trouver
-le <i>capitaine Invisible</i>, et nous verrons ce qu'il
-nous dira.</p>
-
-<p>Je demandai au premier passant que je rencontrai,
-la demeure du capitaine. Son nom
-avait déjà acquis une telle popularité dans la
-ville depuis les quelques jours de son arrivée,
-que les nègres avaient fait une chanson sur lui
-et sur ses exploits, sans connaître probablement
-beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne.
-Il ne me fut donc pas très difficile de me faire
-indiquer la demeure du fameux capitaine.</p>
-
-<p><i>L'Invisible</i> était descendu dans une des plus
-jolies maisons de la place de Mouillage, maison
-qu'il avait louée pour lui seul pendant le
-temps de sa relâche à Saint-Pierre.</p>
-
-<p>A la porte du logis qui m'avait été montré
-du bout du doigt, je vis deux très beaux chevaux
-de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers,
-et que tenait roide par la bride, un petit
-nègre fort gentil, vêtu en jockey anglais.</p>
-
-<p>Un homme à la taille élancée, au maintien
-élégant et en costume de cavalier <span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>,
-s'était montré de loin à moi, la cravache à la
-main; et après avoir jeté un coup d'&oelig;il de
-maître sur les coursiers, était rentré dans la
-maison avant que je fusse assez près de lui pour
-bien voir sa figure.</p>
-
-<p>Je demandai le <i>capitaine Invisible</i> à une
-grande fille de couleur, placée debout sur le
-seuil de la porte&hellip;</p>
-
-<p>«Le voilà qui va partir pour la promenade,
-me répondit la grande fille.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du
-fond de l'allée, une voix dont la vibration produisit
-sur moi l'effet le plus extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un monsieur qui désire parler à M. le
-capitaine, dit la jeune habituée du logis.</p>
-
-<p>&mdash;J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer
-dans le salon.»</p>
-
-<p>J'entrai donc dans le salon en attendant que
-le capitaine me fît la faveur de m'entendre, car
-c'était lui qui venait de parler. Le temps qui
-s'écoula avant son arrivée me permit, au reste,
-d'examiner un peu l'appartement dans lequel
-je me trouvais pour la première fois. Des persiennes
-chinoises descendant sur quatre larges
-fenêtres empêchaient le soleil de pénétrer entre
-leurs réseaux, en laissant la brise du matin
-seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles
-dessins de fleurs. Deux ottomanes de crin,
-des fauteuils de très bon goût, des glaces et un
-piano à queue, complétaient l'ameublement
-élégant de cette salle d'attente.</p>
-
-<p>Quand le capitaine parut à mes yeux, je le
-reconnus, malgré l'incertitude du demi-jour
-vert que les persiennes jetaient dans l'appartement,
-pour l'homme que j'avais aperçu de
-loin, jetant un coup-d'&oelig;il sur ses chevaux de
-course. Il me salua gracieusement en s'excusant,
-en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait
-de bonne compagnie, de m'avoir fait attendre
-si long-temps. «Donnez-vous donc la peine
-de vous asseoir, monsieur, pour que nous
-puissions parler de l'objet qui me procure l'avantage
-de vous recevoir&hellip; Mérilla! Mérilla!</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit
-en se présentant encore la belle et grande fille.</p>
-
-<p>&mdash;Faites lever un peu ces persiennes du
-côté du jardin, là, du côté où le soleil ne donne
-pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit
-salon. Eh bien! monsieur, maintenant vous
-me voyez tout disposé à vous entendre et à
-vous&hellip; Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant
-tout-à-coup <i>l'Invisible</i>, dès que l'élévation
-des persiennes lui eut permis de voir mes
-traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le
-plaisir de nous connaître?</p>
-
-<p>&mdash;Mais effectivement, il me semble!&hellip; m'écriai-je
-à mon tour, en examinant de plus près
-la figure de mon interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade
-de classes et de fredaines. Le c&oelig;ur ne
-se trompe jamais dans ces sortes de reconnaissances-là:
-c'est toi&hellip; embrassons-nous provisoirement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment, il serait possible que ce fût&hellip;
-Mais oui! c'est bien toi, mon bon et vieil ami.
-Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.»</p>
-
-<p>A la suite de cette reconnaissance et du double
-embrassement qu'elle entraîna, arrivèrent
-les épanchemens de l'amitié, les questions et
-les confidences. Mon ancien camarade Ramont,
-car c'était le nom qu'il portait au lycée, me
-demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique.
-Je lui racontai en quelques mots ma
-vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou quinze
-ans, nous nous étions perdus de vue tous les
-deux. Ensuite, ce fut à lui de parler, et je me
-disposai à l'écouter avec d'autant plus de plaisir,
-que je m'attendais au récit de quelques-unes
-de ces bonnes aventures dont une existence
-comme la sienne avait dû être semée.
-Mais avant de satisfaire ma curiosité, mon ami
-jugea à propos de donner quelques ordres aux
-gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!&hellip;
-Mérilla parut.</p>
-
-<p>«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez
-en conséquence&hellip; Dites à mon jockey, au
-petit William, de desseller mes chevaux. Je
-n'irai pas à la promenade aujourd'hui; n'oubliez
-pas aussi que, pour le moment, je n'y suis
-pour personne.»</p>
-
-<p>La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation
-qu'il avait un instant interrompue
-pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi
-au commencement de son histoire:</p>
-
-<p>«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un
-bon élève, assez soumis, passablement exact,
-mais d'un caractère un peu fantasque, plus
-enclin aux amusemens et aux plaisirs périlleux,
-qu'aux jeux paisibles et aux récréations
-paresseuses. Mes parens me destinaient au
-service militaire; et moi, pour ne pas trop contrarier
-le goût de ma chère famille, et pour en
-faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage
-du métier, presque toujours si pénible
-pour les autres, ne fut pas très rude pour
-moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne
-volonté dans un noviciat qui satisfaisait mes
-penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais
-en course déjà comme second, et la paix
-me trouva ou me surprit capitaine de corsaire,
-à vingt-et-un ans.</p>
-
-<p>»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là:
-mais le goût que, même dans l'exercice
-de ma rude passion, j'ai toujours eu pour
-un certain luxe, ne me permettait pas de rester
-long-temps inoccupé&hellip; La marine marchande
-m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir
-tranquillement, mais quand on a tâté de
-la course, les voyages à la papa sur mer me paraissaient
-bien fades, bien insipides. Je sentais
-parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout
-exprès recommencer la guerre pour moi, afin
-de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me
-convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait
-pas, dans quelque coin du monde, deux nations
-qui se battissent entre elles sur mer, et j'appris
-bientôt que les colonies espagnoles insurgées,
-livraient encore quelques escarmouches sur
-l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient rencontrer
-naviguant sous le pavillon de leur ancienne
-métropole.</p>
-
-<p>»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain
-et fidèle, ou Espagnol colonial et révolté. J'avais
-le choix. Mais la révolte m'alla mieux que la
-fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le
-corps déjà organisé de la noble et antique marine
-espagnole, il aurait peut-être fallu des titres
-ou des protections. Chez les colons insurgés,
-il y avait une marine à former, et l'on est moins
-difficile sur le choix, quand on manque de tout.
-Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire
-à personne, sans même, je crois, en informer
-la nation dont il m'avait pris fantaisie de devenir
-le sujet et le très humble serviteur.</p>
-
-<p>»Il faut te dire aussi que la recommandation
-que je portais avec moi, ou plutôt qui me portait
-elle-même en arrivant dans la Plata, était
-assez propre à me faire accorder la naturalisation
-de citoyen argentin, sans autre forme de
-procès.</p>
-
-<p>»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début,
-avec une goëlette de quatorze canons, que
-j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant
-dans l'opération qui m'était venue dans
-l'idée, tous ceux de mes amis qui avaient de
-l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros
-intérêts.</p>
-
-<p>»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes
-espérances et de celles des actionnaires qui
-m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai
-fait la guerre aux Espagnols, et peut-être bien
-même, par erreur, à quelques autres nations
-maritimes, avec le bonheur le plus constant.
-Je pourrais presque dire que depuis trois ans
-enfin, j'ai navigué en bas de soie et en pantoufles,
-car la mer n'a encore été couverte pour
-moi que de fleurs, de parfums et d'or. La terre
-au reste, avec ses délices, ne m'a jamais endormi
-sur ses roses, et j'ai su concilier toujours,
-par un accord heureux, mes goûts pour
-le luxe et les plaisirs recherchés, avec l'activité
-et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui,
-comme tu le vois, je commande le
-plus beau corsaire de la république, et je pourrais
-même ajouter toute la marine buenos-ayrienne,
-résumée dans mon seul navire. Je fais
-ce que je veux; je m'arrête où je me trouve
-bien; je pars quand bon me semble pour aller
-où il me plaît, et avec cela, ma foi, j'ai le bon
-esprit et la saine philosophie de me croire heureux
-et de vivre content.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui
-me paraissait avoir dû être si aventureuse, s'est
-bornée à ces événemens si simples et si naturels?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas
-toujours croire que, parce que l'on est corsaire,
-on mange les hommes tout crus et les femmes
-sans se donner la peine de les éplucher de leurs
-vêtemens&hellip; Mais tiens, tu viens de m'appeler
-là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne
-saurais croire le plaisir que tu m'as fait! Il y
-a si long-temps que ce nom si rempli de tant
-de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à
-mes oreilles!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que
-sous la dénomination du <i>capitaine Invisible</i>.
-Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en
-sommes sur ce chapitre, la signification énigmatique
-attachée à ce nom singulier?</p>
-
-<p>&mdash;Sottise que tout cela, sottise, mon ami!
-C'est un conte populaire, une superstition même
-que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais
-venu, sans te douter que tu me connusses, me
-trouver pour quelque chose, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais
-maintenant, je t'avouerai sans détour que je
-serais bien aise d'apprendre pour quelle raison
-on t'a surnommé <i>l'Invisible</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier
-à tout le monde, et personne ne m'a cru; on
-a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui
-tendait à me faire passer pour un être extraordinaire,
-qu'à une farce qui expliquait tout
-naturellement une chose fort commune. O les
-hommes! les hommes! est-ce donc imbécile,
-les hommes!&hellip; N'est-il pas vrai? Mais ton
-affaire, voyons un peu?</p>
-
-<p>&mdash;Après la confidence que j'attends de ton
-amitié, tiens, je suis peut-être en ce moment
-aussi imbécile que les autres, et plus indiscret
-encore sans doute; mais j'attends&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse
-pour la centième fois! Tu vas voir
-combien est vulgaire l'origine des plus beaux
-surnoms en général, et de celui de ton ami
-en particulier.</p>
-
-<p>»Imagine-toi que, commandant un corsaire
-mouillé aux îles Sainte-Catherine, je me trouvais
-à terre au moment où tout annonçait un
-coup de vent prochain. Comme il faisait nuit
-quand l'apparence soudaine du mauvais temps
-m'engagea à retourner tout de suite à mon bord,
-et que je ne rencontrais personne, pas même
-un nègre sur le rivage pour m'y conduire, je
-pris le parti de sauter tout seul dans un misérable
-rafiau que je détachai sans peine de la
-plage, et avec lequel, au bout d'une demi-heure,
-en tirant comme un perdu sur mes
-deux pagaies, je parvins à me rendre le long
-de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient
-à bord en prenant les dispositions nécessaires
-contre la tempête qui se préparait, les avait
-empêchés d'entendre le clapotement de mon
-rafiau et de remarquer mon arrivée. Je profitai
-de ce moment de confusion pour grimper par
-l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup
-de pied mon rafiau en dérive, et une fois sur
-le pont en descendant, d'un autre coup de
-pied, tranquillement dans ma chambre.</p>
-
-<p>»La tempête se déclare et devient si furieuse,
-que mon corsaire est enlevé au large par l'ouragan,
-qui vient de casser ses câbles. Le second
-du navire, chargé de la responsabilité
-des événemens en mon absence, se lamentait
-de me savoir à terre.</p>
-
-<p>»Si encore, dans notre malheur, le capitaine
-était là, disait-il, eh bien, je me moquerais de
-la perte du corsaire, si nous devons nous perdre.&mdash;Oui,
-répétaient tous mes matelots rassemblés
-sur le pont, si le capitaine, au moins,
-était avec nous!&hellip; Ah! pourquoi n'y est-il pas,
-lui!&hellip;&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en
-sortant de ma chambre, où je m'étais tenu
-caché, et en leur faisant entendre ma voix au
-sein de la nuit et de la tourmente, c'est moi
-que vous demandez; mais ne suis-je donc pas
-avec vous?</p>
-
-<p>»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante
-et dans un pareil moment, produisirent
-sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant.
-Il semblait que je fusse descendu des nues enflammées,
-au milieu d'eux, pour les secourir
-dans la tempête&hellip; D'où est-il venu? Où était-il?
-par où est-il passé? se demandaient-ils les
-uns aux autres, avec joie d'abord, avec surprise
-ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur
-superstitieuse. Mon second, tout ébahi,
-osait à peine en croire ses yeux; mes officiers
-ne m'approchaient presque plus que comme
-un miracle. Je donnai pendant l'ouragan les
-ordres nécessaires; ma man&oelig;uvre réussit, le
-navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de
-deux mois de croisière, je revins à Buenos-Ayres,
-chargé d'un peu de butin espagnol, tout
-mon équipage s'empressa de proclamer mon
-invisibilité, fondée sur mon apparition subite
-à bord pendant le coup de vent de Sainte-Catherine.
-De là, les contes, fables et romans
-que le <i>siècle</i>, que les <i>contemporains</i> ont faits
-sur le compte de ton serviteur. Hein! quand je
-te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête
-les hommes?</p>
-
-<p>»L'envie de m'amuser un peu de la surprise
-de mes gens, m'engagea à leur cacher quelque
-temps le mystère de mon arrivée à bord.
-Mais eux s'avisèrent de prendre la plaisanterie
-au sérieux, et quand je voulus leur expliquer
-mon prodige, il n'était plus temps. La
-crédulité s'était emparée de l'aventure pour lui
-faire peut-être courir un jour les quatre parties
-du globe.</p>
-
-<p>»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais
-sans l'autre; et le hasard se chargea d'ajouter
-encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait
-fait passer pour un homme fort raisonnablement
-extraordinaire. Une nuit, étant en
-cape sur un autre bâtiment, avec un temps
-épouvantable, un coup de mer tombe à bord,
-balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages
-et m'enlève, moi qui te parle, avec cinq
-ou six de mes hommes qui se noient. Plus heureux
-ou plus adroit que ces pauvres diables,
-au lieu de me laisser engloutir par la mer, je
-saisis une des sauve-gardes du gouvernail, et
-Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont,
-où le coup de mer venait de jeter le désordre&hellip;
-Tout autre, peut-être, se serait empressé
-de répondre: <i>me voilà!</i> aux cris de l'équipage
-qui hurlait: <i>le capitaine est à l'eau,
-sauvons le capitaine!</i> Plus calme, plus philosophe
-que cela, moi je me contentai de descendre,
-à pas de loup, dans ma chambre, de
-me coucher et de m'endormir, pendant que
-mon second faisait mettre à la mer une embarcation,
-qui manqua de se perdre, en me cherchant
-au milieu des lames furieuses.</p>
-
-<p>»Le lendemain matin, au moment où tous
-mes officiers et mes matelots encore consternés
-réparaient, tant bien que mal, les avaries de la
-nuit, je monte, j'apparais frais et reposé sur
-mon gaillard d'arrière, pour demander des nouvelles
-du coup de mer, et donner froidement
-mes ordres souverains.</p>
-
-<p>»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure,
-produit plus d'effet aux yeux ébahis de mes
-gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient
-mis volontiers mes habits en pièces pour
-en faire des reliques, si j'avais été d'humeur à
-me laisser traiter comme un saint&hellip; Oh! dès
-lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus
-permis de nier le pacte que j'avais passé avec
-le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être
-surnaturel, une espèce de démon des eaux, un
-bienheureux, ou un damné, que sais-je! Le
-plus simple bon sens expliquait tout; on aima
-mieux attribuer mes deux aventures à un miracle,
-et ton ami de collége est devenu, en
-dépit du sens commun, et en dépit de lui-même,
-le <i>Capitaine Invisible</i>, prêt à te servir
-en toute occasion, s'il en était capable.</p>
-
-<p>»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne
-trop de l'acharnement stupide que l'on a mis
-à faire de moi un être mystérieux, un personnage
-cabalistique. Les contes absurdes dont
-j'ai été l'objet m'ont rendu au moins ce service,
-que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent
-presque à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou
-du ciel. Tu ne saurais t'imaginer même le respect
-fanatique avec lequel ils m'approchent,
-parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres.
-Aussi je puis bien t'assurer qu'aucun capitaine
-n'a jamais navigué avec plus d'agrément
-et d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui
-s'embarquera avec moi; à la mer, c'est à qui
-m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais
-sauter tout mon monde dans une fournaise;
-d'un coup d'&oelig;il, j'enverrais mes cent cinquante
-drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts,
-persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu
-qu'ils trouvent le moyen de me contenter, il
-n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage
-à redouter, et que je suis toujours là pour parer
-à tous les événemens de ce bas-monde&hellip; Mais
-c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries&hellip;
-Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire
-qui t'amenait vers moi. Parle, est-ce de
-l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là.
-Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à
-te plaindre? Parle encore: il y a chez moi des
-armes et de la poudre; et, cette fois, c'est moi
-en personne, et non mon secrétaire qui y sera,
-et trop heureux encore de pouvoir être agréable
-en quelque chose à l'un de mes plus chers
-camarades d'enfance.»</p>
-
-<p>L'accueil amical et franc que venait de me
-faire mon ancien camarade de lycée, me parut,
-ma foi, d'assez bon augure pour le service que
-j'avais à lui demander, et j'entrai de suite en
-matière avec <i>l'Invisible</i>, en le priant de prendre
-à son bord le Banian dont je voulais me défaire.
-Mais afin d'intéresser plus sûrement, en
-faveur de mon protégé, le commandant de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i>,
-je jugeai à propos de donner
-quelques petits détails biographiques sur le
-compte du personnage, et voyant que ma narration
-paraissait amuser mon ami Ramont, je
-poussai la hardiesse jusqu'à lui raconter en peu
-de mots, l'exil du Banian dans les bois, et l'histoire
-de ses amours avec la négresse Supplicia.
-Tout ce que je savais de la vie de mon fugitif y
-passa, enfin. Ce n'était guère avec un homme
-comme <i>l'Invisible</i>, que les petits ménagemens
-et les pudiques réticences pouvaient être de
-saison. Il avait dû voir des choses si extraordinaires
-et des individus de tant de façons dans
-le cours de son existence de marin!&hellip;</p>
-
-<p>Après m'avoir écouté avec attention, et je
-pourrais même dire avec une bienveillance marquée,
-pendant près d'une demi-heure, il me
-demanda:</p>
-
-<p>«Que sait faire monsieur ton favori?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher camarade, pour ne pas
-m'exposer à trop le flatter ni à te tromper, je
-t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire
-grand' chose. Peut-être bien cependant pourrait-il
-hasarder un peu de cuisine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major
-même ne font de cuisine. Ils la trouvent
-toute faite à bord des navires dont je m'empare.
-C'est plus court pour moi et plus encourageant
-pour eux. De la viande salée tant qu'ils en veulent,
-à la bonne heure; mais une nourriture
-recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à
-l'abordage d'un bâtiment où ils sentent seulement
-la fumée d'une chaudière, il faut voir l'héroïque
-ardeur et la voracité de ces lurons-là&hellip;
-Ce sont des lions que j'affame pour les jeux du
-cirque.</p>
-
-<p>&mdash;Peste! ce que tu viens de me dire ne
-laisse pas que de m'embarrasser sur le compte
-du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste,
-pourvu que tu le prennes pour l'éloigner d'ici
-seulement et sans lui trouver d'emploi à ton
-bord, je me regarderai encore comme trop
-heureux d'avoir obtenu cette faveur de ton
-amitié.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il
-me faut autre chose à moi. Il suffit que tu m'aies
-recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne
-à faire mieux que de le prendre ici pour le
-jeter là-bas, comme une mannée de lest&hellip; Dis-moi
-un peu&hellip; a-t-il quelques vices essentiels?
-lui connais-tu quelques mauvaises habitudes?
-Fume-t-il, par exemple?</p>
-
-<p>&mdash;Non; je ne le pense pas du moins; car je
-ne me rappelle même pas l'avoir vu une seule
-fois la pipe ou le cigarre à la bouche.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, car chez moi on ne
-fume jamais&hellip; c'est la règle. Mais est-ce bien
-un de ces hommes que l'on peut appeler <i>carrés</i>,
-ayant bon pied, bon &oelig;il, belle mine et
-fort échantillon?</p>
-
-<p>&mdash;Sous ce rapport je suis certain qu'il te
-conviendra. C'est ce qu'on peut nommer même
-un fort beau garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! sans doute, d'après toutes les folies
-que tu m'as racontées de lui, il n'en peut guère
-être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis
-garçons que de semblables aventures puissent
-arriver. Mais dis-moi, encore, mon ami, crois-tu
-qu'il soit en état de nettoyer passablement
-une batterie de fusil?</p>
-
-<p>&mdash;Il nettoierait plus volontiers, je suppose,
-une batterie de cuisine, quelque mauvais cuisinier
-qu'il soit ou qu'il ait été.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'informe de cela, vois-tu, parce que
-j'ai un projet qui pourrait s'accorder avec le
-bien que je veux déjà à ton jeune homme.
-Forcé de me débarrasser à la mer, dans ma
-dernière traversée, d'un capitaine d'armes incapable
-et mutin, la place vacante qu'a laissée
-cet infortuné, en payant son tribut à l'inexorable
-discipline du bord, me permettrait de
-faire quelque chose pour un nouveau venu
-qui annoncerait beaucoup d'intelligence; et
-si ta créature pouvait seulement&hellip; Mais au
-fait, je me trouve bien bon de t'accabler ainsi
-de questions, pour ne te rendre, au bout du
-compte, qu'un aussi léger service, et quand
-surtout je puis faire d'un mot cent fois plus
-que ce qu'un ami me demande!&hellip; Écoute-moi:
-va me chercher ton homme; amène-le
-ici toi-même, entends-tu, pour qu'il ne soit
-pas exposé à être saisi en route, comme un
-paquet de contrebande. Ta demeure, m'as-tu
-dit, n'est pas éloignée de la mienne. Va, cours
-et reviens, je t'attends. Mille pardons de la
-peine que je te donne pour une pareille bagatelle.»</p>
-
-<p>Je ne me fis pas prier deux fois, comme on
-le pense bien, pour courir vers ma demeure
-et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions
-du capitaine. Mon entretien avec cet
-homme singulier avait eu lieu pendant le déjeûner
-et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter
-chez lui. Le temps qui s'était écoulé entre les
-momens où j'avais trouvé moyen de lui parler
-de mon affaire, avait été employé en petites
-causeries sur nos fredaines de collége, sur
-mille délicieuses petites aventures qui ne sont
-jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous
-apparaissent à travers le prisme enchanteur
-de nos souvenirs&hellip; Les deux repas servis depuis
-le matin m'avaient semblé exquis, et la
-conversation de <i>l'Invisible</i> avait fini par me
-captiver de manière à me faire paraître la journée
-tellement courte, piquante et variée, que
-je me trouvai tout étonné, en sortant de la
-maison, d'entendre les horloges de la ville
-sonner huit heures. Tant mieux, me dis-je en
-marchant vers ma demeure, favorisé par les
-ombres de la nuit, le Banian pourra sans aucune
-crainte me suivre jusqu'au logis où sa
-nouvelle destinée va se régler entre le capitaine
-et moi!&hellip; Pauvre garçon qui n'aura
-échappé aux calamités de son maronage dans
-les Mornes, que pour tomber inopinément à
-bord d'un corsaire, et peut-être même à bord
-d'un forban!</p>
-
-<p>Mais ce fut quand il fallut arracher mon
-homme des bras de sa jeune négresse et aux
-caresses de son petit enfant, que ma corvée
-devint pénible! Que de larmes, de cris et de
-sanglots j'eus à étouffer ou à subir pour l'entraîner
-si loin de ces objets si chers à son c&oelig;ur
-déchiré!&hellip; Jamais encore le malheureux ne
-m'avait autant ému&hellip; A bord du capitaine
-Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil
-et d'exaltation pour qu'il méritât d'être
-plaint. En arrivant à la Guadeloupe, je l'avais
-vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir
-et assez heureux de ses espérances pour n'avoir
-pas encore besoin de pitié. Plus tard, chez
-son marchand de cigarres, il me semblait avoir
-pris de l'aplomb et même avoir acquis un certain
-degré d'insolence. Quelques mois après
-son état passager de splendeur et de folie, je
-n'avais eu à plaindre que son impertinence et
-ses profusions, et mes yeux s'étaient détournés
-de lui avec plus de dégoût encore que de colère.
-A son retour inattendu des Mornes, où
-pendant si long-temps il avait si cruellement
-expié ses désordres et son bonheur d'un jour,
-je n'avais encore vu en lui qu'un être plutôt
-souffrant des maux de la vie physique que des
-émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais,
-ma foi, au moment de se séparer de Supplicia
-et de son fils, je crus voir dans le Banian les
-signes les plus touchans de la douleur paternelle
-et du martyre conjugal, et je me sentis
-alors réellement attendri&hellip; Ce ne fut enfin
-qu'après avoir vaincu mes propres sentimens
-et la résistance qu'il opposait à mes instances,
-que je parvins à l'entraîner loin de sa petite
-famille, et non encore sans promettre à la pauvre
-et confiante Supplicia, que, dans une heure
-au plus tard, je lui ramènerais celui qu'elle regardait
-comme son époux et comme le seul
-appui que le ciel eût donné à son petit mulâtre.</p>
-
-<p>Nous marchâmes tous deux en causant vers
-la demeure du capitaine, mais sans entrer dans
-aucun détail bien précis sur mes intentions et
-le plan que j'avais arrêté. Rendu à la porte
-du salon où nous attendait <i>l'Invisible</i>, je crus
-devoir inviter le Banian à me laisser parler en
-particulier à celui qui voulait bien se charger
-de son sort et de son avenir. J'entrai donc seul
-dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai
-assis près du piano, écrivant une lettre, et je
-remarquai que, pendant ma courte absence,
-il avait changé de costume. Un long et léger
-manteau d'étoffe bleu de ciel descendait de
-ses larges épaules jusqu'à ses talons encore
-garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau
-de paille soyeuse ombrageait son front et
-cachait à moitié son cou décolleté&hellip;</p>
-
-<p>A mon arrivée il se leva, et me montrant le
-mot qu'il venait de tracer&hellip; «Tiens, me dit-il,
-mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce
-pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec
-lequel il se rendra à bord dans le canot que
-nous allons appeler à terre pour l'enlever au
-rivage, où la banqueroute, les créanciers, les
-jolies femmes et les chasseurs de nègres marons
-l'ont si joliment et si singulièrement houspillé.
-Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre
-de recommandation&hellip;» Je lus:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«M. le second de <i>l'Oiseau-de-Nuit</i> fera
-reconnaître le porteur de la présente en
-qualité de <i>capitaine d'armes</i>. Des effets lui
-seront remis à bord, où il restera consigné
-jusqu'au départ.</p>
-
-<p class="sign"><i>Moi!</i>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Pour mener la chose promptement, comme
-j'en ai l'habitude, ajouta <i>l'Invisible</i>, partons
-de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta
-pièce d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer
-les gens avec ponctualité, sans faire de
-bruit et sans provoquer surtout le scandale
-des fidèles. Appareillons.»</p>
-
-<p>Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous
-suivit, et notre petit cortége nocturne s'achemina
-de la maison du capitaine vers le rivage
-de la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus
-rapproché du mouillage où flottait silencieusement
-<i>l'Oiseau-de-Nuit</i>.</p>
-
-<p>Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi
-quart d'heure au plus, nous échangeâmes à
-peine quelques mots entre nous trois, sur la
-beauté de la soirée, l'apparence de la nuit, et
-la clarté de la lune, qui blanchissait déjà la
-cime des cocotiers sous lesquels nous allions
-nous enfoncer pour arriver à portée de voix
-du navire. J'aurais, je l'avoue, donné quelque
-chose de bon c&oelig;ur pour savoir ce que pensait
-notre Banian, en suivant à mes côtés ce grand
-inconnu enveloppé d'un manteau, et cachant
-sa mâle figure sous les énormes rebords de son
-chapeau espagnol. A la démarche et à la mine
-du pauvre fugitif, on l'eût plutôt pris pour un
-condamné que l'on ramène en prison, que
-pour le futur capitaine d'armes d'un corsaire
-indépendant. Jamais encore, je le parie bien,
-il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité
-d'âme.</p>
-
-<p>Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres
-qui bordent le rivage où nous avions affaire,
-<i>l'Invisible</i> s'arrêta le premier pour crier:
-«<i>Oiseau-de-Nuit! Oh!</i>»</p>
-
-<p>Une grosse voix sinistre, partie du bord,
-répondit presqu'aussitôt <i>hola!</i> à la voix retentissante
-que l'équipage venait de reconnaître
-pour celle de son capitaine.</p>
-
-<p>En moins de cinq minutes, un des canots du
-brick se trouva rendu à nos pieds, avec deux
-fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière.</p>
-
-<p>«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant
-à <i>notre protégé</i>: vous remettrez ce
-billet au second&hellip; Bonne nuit!»</p>
-
-<p>A peine le Banian eut-il le temps de me
-prendre la main et de me la serrer avec une
-expression de reconnaissance et d'effroi que je
-ne compris que trop bien. Le canot venait de
-l'emporter tout tremblant, tout bouleversé,
-à bord du mystérieux corsaire.</p>
-
-<p>Je ne savais en vérité pas, en ce moment,
-si je devais remercier mon ami <i>l'Invisible</i>, du
-service qu'il venait de me rendre, tant la position
-de l'infortuné Banian me faisait encore
-pitié&hellip;</p>
-
-<p>Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que
-me causait ce brusque départ, que par la voix
-du capitaine, qui rompit le silence pour me
-dire:</p>
-
-<p>«Maintenant que notre petite expédition est
-faite, retournons en ville. J'ai là certaine chose
-qui doit occuper le reste de ma soirée&hellip; Tu ne
-saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en
-tombant ce matin chez moi comme une bonne
-fortune&hellip; Oui, c'est le mot: et plus d'une
-bonne fortune, je te le jure, ne vaut pas cela&hellip;
-Mais je me doutais bien que j'avais encore quelques
-questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement,
-tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais
-je n'aurais osé l'espérer.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure au moins; car s'il en
-était autrement et que tu me cachasses, par une
-gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques
-billets difficiles à payer, quelques pénibles
-embarras de commerce, je ne te pardonnerais
-jamais ce manque de confiance. Voilà mon
-genre de susceptibilité à moi. Je cours les mers
-pour moi et mes amis, et si mon état me condamne
-quelquefois à faire des malheureux sur
-l'eau, je veux me faire pardonner les torts de
-mon métier, en faisant passer l'or des infortunés
-que je ne connais pas, dans les mains
-des bons enfans que je connais et que j'estime.»</p>
-
-<p>Jamais quelque chose d'aussi étrange que
-mon ami Ramont, ne s'était offert encore à ma
-vue!</p>
-
-<p>Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement
-et presque d'admiration. Il parlait avec
-tant d'autorité et d'éloquence à la fois, ce
-diable d'homme, que je craignais en lui répondant
-de faire évanouir le charme que j'éprouvais
-à l'entendre. Et je crois que si notre
-entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par
-ajouter foi, comme tous les autres, aux contes
-populaires qui en avaient fait un être surnaturel.</p>
-
-<p>Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre
-pour retourner à la ville, vinrent nous rappeler
-que ce jour-là était dimanche. L'air tiède
-et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre
-des tambours, des tamtams et du bruit
-confus des chansons improvisées par les danseurs
-et les danseuses de ces bals en pleine
-savane; il me sembla, au milieu du brouhaha
-infernal de toutes ces chansons de la joie africaine,
-avoir entendu le nom de <i>l'Invisible</i> s'élever
-du centre d'une troupe délirante de nègres
-Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade
-de nations sauvages, transplantées de la Côte,
-sur le sol civilisé de nos îles. Nous écoutâmes;
-le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques
-chantait avec accompagnement de grelots
-et de tambourin:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ous ça di pas possible,</div>
-<div class="verse">Et moi di ous, moi vu,</div>
-<div class="verse">Cap'taine <i>l'Invisible</i>,</div>
-<div class="verse">Qu'à terre li descendu.</div>
-<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div>
-<div class="verse i1">Dansez chica!</div>
-<div class="verse">Cap'taine <i>l'Invisible</i>,</div>
-<div class="verse">Oui <i>l'Invisible</i> y est là.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand vent chasser navire,</div>
-<div class="verse">Mat'lots crié: «<i>Ah! ah!</i></div>
-<div class="verse">»V'là grand brick qui chavire,</div>
-<div class="verse">»Et cap'taine pas là.»</div>
-<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div>
-<div class="verse i1">Dansez chica!</div>
-<div class="verse">Grand cap'taine li dire:</div>
-<div class="verse">Quoi ça ça y est? <i>Moi là!</i></div>
-
-<div class="verse stanza">Ous l'as vu, <i>l'Invisible</i>,</div>
-<div class="verse">Li yètes bien fanfaron.</div>
-<div class="verse">Mat'lots dient li terrible,</div>
-<div class="verse">Tites filles a dient: non, non!</div>
-<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div>
-<div class="verse i1">Dansez chica!</div>
-<div class="verse"><i>L'Invisible</i> pas terrible,</div>
-<div class="verse">Quand tite fille dit: <i>Moi là!</i></div>
-
-<div class="verse stanza">Voix à li pas trop dire (dure)</div>
-<div class="verse">Quand chanté tite chanson;</div>
-<div class="verse">Mais quand gros canon tire,</div>
-<div class="verse">Voix li qu'a faire boun, boun!</div>
-<div class="verse i1">Ah, Kalinda!</div>
-<div class="verse i1">Dansez chica!</div>
-<div class="verse">C'est quand gros canon tire,</div>
-<div class="verse"><i>L'Invisible</i> dit: <i>Moi là</i>.</div>
-</div>
-
-<p>J'observais attentivement la contenance de
-mon ami, pendant que les poètes nègres célébraient
-ainsi ses faits et gestes en sa présence.
-Il haussait les épaules en souriant de dédain et
-en m'engageant à nous éloigner de cette cohue
-au milieu de laquelle il aurait pu finir par être
-reconnu, malgré l'ampleur du manteau et de
-la coiffure qui le cachaient à tous les yeux. Au
-moment où nous faisions quelques pas pour
-nous écarter des danses, un noir tout suant,
-tout haletant, vint l'aborder en le saluant par
-son titre de commandant.</p>
-
-<p>«Ah! c'est toi que j'ai envoyé hier avec une
-commission au Fort-Royal, lui dit <i>l'Invisible</i>
-dès qu'il l'eut reconnu à la lueur des torches
-qu'agitaient les nègres danseurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, commandant, lui répondit le messager
-nocturne. J'ai couru tant que j'ai pu, et
-me voilà avec la nouvelle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! parle, tu peux tout dire devant
-monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, commandant, je vous annonce
-que le brick <i>le Scorpion</i> ne partira du Fort-Royal
-pour la Côte-Ferme, que dans trois jours
-au plus tôt&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Dans trois jours au plus tôt, répéta <i>l'Invisible</i>
-d'un air méditatif&hellip; Dans trois jours&hellip;
-C'est justement ce qu'il me fallait&hellip; Tiens,
-nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes&hellip;
-Et si tu dis un mot avant demain soir&hellip;
-eh, bien! ma foi&hellip; tu n'en diras pas deux&hellip;
-Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et
-laisse-nous tranquilles.»</p>
-
-<p>A peine venait-il de terminer avec son émissaire,
-qu'une petite négresse, qui me semblait
-nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira
-mystérieusement mon homme par le pan de
-son manteau. Surpris de se sentir abordé aussi
-familièrement, le capitaine se retourne brusquement&hellip;
-<i>Maîtresse moué</i>, lui bégaie tout
-bas la discrète messagère, <i>qu'a voulé parler ba
-ous</i>&hellip;</p>
-
-<p>«Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc,
-répond <i>l'Invisible</i>, je t'attendais depuis une
-heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant
-la main. Demain au soir j'appareille, et je
-ne te reverrai peut-être plus. Mais compte
-bien que je ferai pour le jeune homme que tu
-m'as confié, tout ce que tu dois attendre de
-moi&hellip; Je te quitte un peu subitement; mais,
-vois-tu, après avoir consacré la journée à l'amitié,
-il faut bien sacrifier quelques instans de
-la nuit aux humaines faiblesses&hellip; adieu donc,
-adieu!&hellip; C'est maintenant que ma prétendue
-qualité d'<i>Invisible</i> me serait nécessaire&hellip;
-Adieu, mon brave camarade, adieu!»</p>
-
-<p>Et en prononçant ces derniers mots, je vis
-disparaître mon fantôme, guidé par la petite
-négresse, dans l'obscurité que jetaient le long
-des maisons, les grands arbres de la promenade
-sur laquelle il venait de me laisser, tout ébahi
-de lui, tout étonné du rêve qu'il me semblait
-avoir fait ce jour-là&hellip;</p>
-
-<p>Je ne sortis de ma longue préoccupation,
-que lorsque le manteau et le chapeau du capitaine
-se furent tout-à-fait effacés dans l'ombre
-où s'étaient perdus mes derniers regards.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DU TOME PREMIER.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Préface.</td>
-<td class="num"><a href="#preface">Pag. 5</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">I. Projet de voyage outre-mer;&mdash;un armateur et un
-capitaine;&mdash;pacotille;&mdash;le départ pour le Hâvre;&mdash;politesses
-commerciales.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">II. Le port du Hâvre;&mdash;le capitaine Lanclume et son
-navire, le <i>Toujours-le-même</i>;&mdash;ma première visite
-à bord;&mdash;mon passage est arrêté;&mdash;réflexion sur
-l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;&mdash;embarras
-pour le choix d'un cuisinier.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">21</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Le cuisinier à l'essai;&mdash;dîner d'épreuve;&mdash;un
-compagnon de voyage à table;&mdash;l'air de la <i>Molinara</i>
-interrompu;&mdash;élection et couronnement du cuisinier
-du trois-mâts le <i>Toujours-le-même</i>.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">47</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Un départ le vendredi de la semaine et le treize
-du mois;&mdash;incrédulité de notre capitaine;&mdash;adieux
-à la France;&mdash;réhabilitation du nom du navire;&mdash;notre
-cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;&mdash;longanimité
-du capitaine;&mdash;notre premier repas
-en mer.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">63</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">V. Notre passagère ne fait pas encore un choix;&mdash;notre
-cuisine continue à être détestable;&mdash;dépit
-du capitaine;&mdash;la soupe disciplinaire;&mdash;le châtiment
-gastronomique.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">85</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VI. Notre cuisinier est romantique;&mdash;improvisation;&mdash;chute
-de poète sur le gaillard d'avant;&mdash;vague
-résolution.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">101</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VII. Syllogisme du capitaine;&mdash;les vivres coupés;&mdash;mutinerie;&mdash;punition;&mdash;l'équipage
-pris par la
-famine.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">113</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VIII. Apparences de mauvais temps;&mdash;l'ouragan;&mdash;le
-coup de cape;&mdash;il faut laisser arriver;&mdash;soumission
-de l'équipage mutiné;&mdash;le v&oelig;u à la Sainte-Vierge;&mdash;un
-passager de moins.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">131</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IX. Projet de vengeance;&mdash;confidence;&mdash;poésie;&mdash;la
-passagère a fait un choix;&mdash;demi-aveu.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">147</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">X. Saint-Pierre-Martinique;&mdash;aspect des colonies;&mdash;le
-Banian;&mdash;début du Banian dans les affaires
-de place.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">173</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XI. Vie des Européens aux Antilles;&mdash;nouveau projet
-de pacotille;&mdash;une circulaire commerciale.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">195</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XII. Une fortune bâtie sur le sable;&mdash;un jour de fatalité.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">215</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIII. Une fête;&mdash;l'homme sinistre;&mdash;le dernier jour
-de fortune.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">233</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XIV. Supplicia la pauvre négresse;&mdash;exil dans les
-Mornes;&mdash;embarras qui succèdent au <i>maronage</i> du
-Banian.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">251</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">XV. Le capitaine Invisible:&mdash;un camarade de lycée;&mdash;une
-évasion.</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">281</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">PUBLICATIONS NOUVELLES.</p>
-
-
-<p class="drap"><b class="small">IL VIVERE</b>, par <i>Samuel Bach</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">UN ÉTÉ A MEUDON</b>, par <i>Frédéric Soulié</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LETTRES AUTOGRAPHES DE M<sup>me</sup> ROLAND</b>, adressées à
-Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">MARCO VISCONTI</b>, traduit de l'italien, de <i>Thomas
-Grossi</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LA FOLLE D'ORLÉANS</b>, par <i>le bibliophile Jacob</i>. 2 vol.
-in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LE DOUBLE RÈGNE</b>, par le <i>vicomte d'Arlincourt</i>. 2 vol.
-in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">ANNETTE ET LE CRIMINEL</b>, par <i>De Balzac</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">HEMBYSE</b>, Histoire gantoise du seizième siècle, par le
-<i>baron Jules de S<sup>t</sup>.-Genois</i>. 3 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">FLEUR DES POIS</b>, par <i>De Balzac</i>, formant le t. VI des
-<i>Scènes de la vie privée</i>.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">LA BÉDOUINE</b>, par <i>Poujoulat</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</b>, 6<sup>me</sup> édit.,
-2 beaux vol. très grand in-8<sup>o</sup>, imprimés en caractères
-neufs, papier vélin.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ</b>, par <i>Barbé Marbois</i>.
-2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">SIMON LE BORGNE</b>, par <i>Michel Raymond</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">VIERGE ET MARTYRE</b>, par <i>Michel Masson</i>. 1 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">ROBERT LE MAGNIFIQUE</b>, Histoire de la Normandie au
-onzième siècle, par <i>Lottin de Laval</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">CHANTS DU CRÉPUSCULE</b>, par <i>Victor Hugo</i>. 1 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">CORISANDE DE MAULÉON</b> ou <span class="sc">le Béarn au</span> <small>XV</small><sup>e</sup> <span class="sc">siècle</span>, par
-l'auteur de <i>Natalie</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">NI JAMAIS NI TOUJOURS</b>, par <i>Paul de Kock</i>. 2 v. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">COQUETTERIE</b>, par l'auteur de <i>Tryvelyan</i>. 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="drap"><b class="small">SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES</b>, par <i>Alfred de
-Vigny</i>. 1 vol. in-18.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Banian, roman maritime (1/2), by
-Édouard Corbière
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) ***
-
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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