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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..6473f4b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #62340 (https://www.gutenberg.org/ebooks/62340) diff --git a/old/62340-0.txt b/old/62340-0.txt deleted file mode 100644 index e3bf063..0000000 --- a/old/62340-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7263 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Avant et Après, by Paul Gauguin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Avant et Après - Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original - -Author: Paul Gauguin - -Release Date: June 8, 2020 [EBook #62340] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVANT ET APRÈS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - AVANT ET APRÈS - - - - - LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ - 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS-VIᵉ - - PAUL GAUGUIN - - =Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid.= Hommage liminaire - de VICTOR SEGALEN. Avec huit phototypies d’après des - tableaux de Paul Gauguin. - - Un volume in-16 =7= fr. =50= - - _En préparation_: - - NOA NOA - - PAR - - PAUL GAUGUIN - - ORNÉ DE BOIS GRAVÉS PAR DANIEL DE MONFREID - - D’APRÈS LES DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL - -_Un volume in-16 soleil, imprimé sur beau papier, couverture en couleurs._ - - Prix: =25= francs. - - IL SERA TIRÉ: - - _Cent exemplaires sur Japon impérial, tous numérotés._ - - Prix: =75= francs. - - [Illustration: _À quoi penses-tu? Je ne sais pas_] - - - - - PAUL GAUGUIN - - [Illustration] - - AVANT ET APRÈS - - AVEC LES VINGT-SEPT DESSINS - DU MANUSCRIT ORIGINAL - - [Illustration] - - PARIS - - LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ - - 21, RUE HAUTEFEUILLE, VIᵉ - - MCMXXIII - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET - OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES - SUR VÉLIN PUR - FIL DES PAPETERIES DU - MARAIS, NUMÉROTÉS DE - 1 A 100. - - _Copyright by LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1923._ - - Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés - pour tous pays. - - - - - A ANDRÉ FONTAINAS - - PAUL GAUGUIN - - - - - AVANT ET APRÈS - - -Ceci n’est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c’est une -grave affaire. Telle phrase du quatrième chapitre excellente serait -mauvaise au deuxième, et tout le monde n’est pas du métier. - -Un roman. Où cela commence-t-il: où cela finit-il. Le spirituel Camille -Mauclair en donne la forme définitive: c’est entendu jusqu’à ce qu’un -nouveau Mauclair vienne à son heure nous annoncer une forme nouvelle. - -Prise sur le vif, la réalité n’est-elle pas suffisante pour qu’on se -passe de l’écrire? Et puis on change. - -Autrefois je haïssais George Sand, maintenant Georges Ohnet me la rend -presque supportable. Dans les livres d’Émile Zola, les blanchisseuses -comme les concierges parlent un français qui ne m’enthousiasme pas. -Quand elles cessent de parler, Zola, sans s’en douter, continue sur le -même ton et dans le même français. - -Je ne voudrais en médire, je ne suis pas du métier. Je voudrais écrire -comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, -et trouver le titre longtemps après. - -Des mémoires! c’est de l’histoire. C’est une date. Tout y est -intéressant. Sauf l’auteur. Et il faut dire qui on est et d’où l’on -vient. Se confesser: après Jean-Jacques Rousseau c’est une grave -affaire. Si je vous dis que par les femmes je descends d’un Borgia -d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n’est pas vrai et que je -suis prétentieux. Mais si je vous dis que cette famille est une famille -de vidangeurs, vous me mépriserez. - -Si je vous dis que du côté de mon père ils se nommaient tous des -Gauguin, vous direz que c’est d’une naïveté absolue: m’expliquant sur ce -sujet, voulant dire que je ne suis pas un bâtard, sceptiquement vous -sourirez. - -Le mieux serait de se taire, mais se taire quand on a envie de parler, -c’est une contrainte. Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont -pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu: je la connais, mais je ne -l’aime pas. - -La vie c’est à peine une division d’une seconde. - -En si peu de temps se préparer une Éternité!!! - -Je voudrais être un cochon: l’homme seul peut être ridicule. - -Jadis les grands fauves ont rugi; aujourd’hui ils sont empaillés. Hier -j’étais du 19ᵉ, aujourd’hui je suis du 20ᵉ et je vous assure que vous -et moi nous ne verrons le 21ᵉ. A force de vivre on rêve une revanche, et -il faut se contenter du rêve. Mais le rêve s’est envolé, le pigeon -aussi, histoire de jouer. - -Je ne suis pas de ceux qui médisent quand même de la vie. On a souffert, -mais on a joui et si peu que cela soit c’est encore de cela qu’on se -souvient. J’aime les philosophes, pas trop cependant, quand ils -m’ennuient et qu’ils sont pédants. J’aime les femmes aussi quand elles -sont vicieuses et qu’elles sont grasses: leur esprit me gêne, cet esprit -trop spirituel pour moi. J’ai toujours voulu une maîtresse qui fût -grosse et jamais je n’en ai trouvé. Pour me narguer elles sont toujours -avec des petits. - -Ce n’est pas à dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les -sens qui n’en veulent pas. Comme on voit, je ne connais pas l’amour et -pour dire: je t’aime, il me faudrait casser toutes les dents. C’est vous -faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour!!! Et -en cette raison, les femmes qui sont malignes le devinent: aussi je leur -déplais. - -Je ne m’en plains pas, et comme Jésus je dis: «La chair est chair, -l’esprit est Esprit.» Grâce à cela pour quelque menue monnaie ma chair -est satisfaite et mon esprit reste tranquille. - -Me voilà donc présenté au public comme un animal dénué de tout -sentiment, incapable de vendre son âme pour une marguerite. Je n’ai pas -été Werther, je ne serai pas Faust. Qui sait? les vérolés et les -alcooliques seront peut-être les hommes de l’avenir. La morale m’a tout -l’air d’aller comme les sciences et tout le reste vers une morale toute -nouvelle qui serait peut-être le contraire de celle d’aujourd’hui. Le -mariage, la famille, et un tas de bonnes choses dont on me corne les -oreilles m’ont tout l’air de voyager considérablement en locomobile à -grande vitesse. - -Et vous voulez que je sois de votre avis?... - -_Le couche avec_ est une grosse affaire. - -En mariage le plus cocu des deux est l’amant, ce qu’une pièce du -Palais-Royal dit: «Le plus heureux des trois.» - -J’avais acheté à Port-Saïd quelques photographies. _Le péché commis_, -_ab ores_, chez moi, sans détours, dans l’alcôve, elles figuraient. Les -hommes, les femmes, les enfants en ont ri; presque tout le monde enfin: -cela fut un instant et l’on n’y pensa plus. Seuls, les gens qui se -disent honnêtes ne vinrent pas chez moi et seuls toute l’année ils y -pensèrent. - -Monseigneur, à confesse, dans maints endroits, se fit renseigner: -quelques sœurs même devinrent de plus en plus pâles, les yeux cernés. - -Méditez cela, et clouez visiblement une indécence sur votre porte: vous -serez désormais débarrassé des honnêtes gens, les personnes les plus -insupportables que Dieu ait créées. - -A l’hôtel du père Thiers, ce fut un soir, la foule brisa les vitres. Le -père Thiers illumina tant qu’il put la fenêtre et montra son cul. La -foule ébahie n’osa envoyer un caillou dans le mille. D’ailleurs avec les -imbéciles il n’y a pas à raisonner; il n’y a qu’à dire: «Vous me faites -chier.» - -J’ai su, tout le monde aussi, tout le monde le saura: que deux et deux -font quatre. Il y a loin de la convention, de l’intuition à la -compréhension: je me soumets, et comme tout le monde je dis: «Deux et -deux font quatre»... mais... cela m’embête, et cela dérange beaucoup de -mes raisonnements. Ainsi par exemple, vous qui admettez que deux et deux -font quatre comme une chose certaine qu’il aurait été impossible de -faire autrement, pourquoi admettez-vous que c’est Dieu qui est le -créateur de toutes choses. Ne serait-ce qu’un instant! Dieu n’aurait pu -faire autrement? - -Drôle de Tout-Puissant. - -Tout cela dit pour parler des pédants. Nous savons, et nous ne savons -pas. - -Le saint Suaire de Jésus-Christ révolte M. Berthelot: en tant que savant -chimiste Berthelot a peut-être raison; mais en tant que pape... Voyons -charmant Berthelot, que feriez-vous si vous étiez pape, un homme dont on -baise les pieds. Des milliers d’imbéciles demandent la bénédiction de -toutes les bourdes. Or on est Pape, or un Pape doit bénir et satisfaire -ses fidèles. Tout le monde n’est pas chimiste: moi-même je n’y comprends -rien et peut-être que si j’ai jamais des hémorroïdes, j’irai intriguer -pour avoir un morceau de ce saint Suaire afin de me le fourrer quelque -part, en conviction de guérison. - -Ceci n’est pas un livre. - - * * * * * - -D’ailleurs, à défaut de lecteurs sérieux, il faut que l’auteur d’un -livre soit sérieux. - -J’ai devant moi, des cocotiers, des bananiers; tout est vert. Pour faire -plaisir à Signac je vous dirai que des petits points de rouge (la -complémentaire) se disséminent dans le vert. Malgré cela, ce qui va -fâcher Signac, j’atteste que dans tout ce vert on aperçoit de grandes -taches de bleu. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas le ciel bleu, mais -seulement la montagne dans le lointain. Que dire à tous ces cocotiers? -Et cependant, j’ai besoin de bavarder; aussi j’écris au lieu de parler. - -Tiens! voilà la petite Vaitauni qui s’en va à la rivière; je la connais -pour avoir remarqué une matière cornée qui remplissait l’antichambre. -Cette bisexuelle n’est pas comme tout le monde et - -[Illustration: Les saintes images.] - -ça vous émoustille quand piéton lassé on se sent impuissant. Elle a les -seins les plus ronds et les plus charmants que vous puissiez imaginer. -Je vois ce corps doré presque nu se diriger vers l’eau fraîche. Prends -garde à toi, chère petite; le gendarme poilu, gardien de la morale, mais -faune en cachette, est là qui te guette. Sa vue satisfaite, il te -donnera une contravention pour se venger d’avoir troublé ses sens et par -suite outragé la morale publique. La morale publique. La force des mots. - -Oh! braves gens de la métropole, vous ne connaissez pas ce que c’est -qu’un gendarme aux colonies. Venez-y voir et vous verrez un genre -d’immondices que vous ne pouvez soupçonner. - -Mais d’avoir vu la petite Vaitauni, pensant à cette matière cornée, je -sens mes sens qui battent la campagne, je prends mes ébats dans la -rivière. Tous deux nous avons ri sans feuille de vigne et... - -Ceci n’est pas un livre. - - * * * * * - -Pour être d’accord avec mon titre avant et après, permettez-moi de vous -raconter quelque chose d’auparavant. - -Le général Boulanger, vous en souvient-il, se trouvait à Jersey en -cachette. - -Or, en ce temps, c’était l’hiver, je travaillais au Pouldu, limite du -Finistère sur la côte isolée, loin, très loin des chaumières. - -Survint un gendarme qui avait ordre de surveiller la côte pour empêcher -un soi-disant débarquement du général Boulanger déguisé en pêcheur. - -Je fus interrogé avec finesse, pressé dans tous les replis de mon -individu à tel point que très intimidé je m’écriai: «Est-ce que par -hasard, vous me prendriez pour le général Boulanger? - -LUI.--On a vu plus fort que ça. - -MOI.--Avez-vous son signalement? - -LUI.--Son signalement! je me le fourre quelque part, et que -subrepticement vous vous foutez de moi, et que conséquemment je vous -fous dedans. - -MOI.--Je fus obligé d’aller à Quimperlé m’expliquer et le brigadier me -prouva aussitôt que n’étant pas le général Boulanger je n’avais pas le -droit de me faire passer pour un général et me moquer d’un gendarme dans -l’exercice de ses fonctions. - -Comment! moi me faire passer pour un général... - -Vous êtes bien obligé de l’avouer, me dit le brigadier, puisque le -gendarme vous a pris pour Boulanger. - -Pour moi ce ne fut pas de la stupéfaction, mais de l’admiration pour les -grandes intelligences. Ce serait comme pour dire qu’on est plus -facilement roulé par les imbéciles. Je ne veux pas qu’on me dise que je -répète La Fontaine quand il parle du pavé de l’ours. Ce que je dis a un -autre sens. Ayant fait mon service militaire, j’ai remarqué que les -sous-officiers, voire même quelques officiers, se fâchaient quand on -leur parlait français, pensant sans doute que c’était un langage soit -pour se moquer, soit pour humilier. - -Ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier surtout des -petits. On a souvent besoin de plus petit que soi. Pas vrai! il faut -dire qu’on a souvent à craindre plus petit que soi. Dans l’antichambre, -le larbin se trouve avant le ministre. Recommandé par un homme bien -élevé, un jeune homme demandait une place à un ministre et se trouva bel -et bien éconduit. - -Son cordonnier était le cordonnier du ministre. Rien ne lui fut refusé. - - * * * * * - -Avec une femme qui jouit, je jouis double. - -LA CENSURE.--Pornographe! - -L’AUTEUR.--Hypocritographe! - -D.--Connais-tu le grec? - -R.--Pourquoi faire? Je n’ai qu’à lire Pierre Louys. - -Mais Pierre Louys écrit bien le français... c’est justement pour cela -qu’il connaît bien le grec. - -Mais les mœurs... cela vaut bien les écrits des Jésuites. - -_Digitus tertius, digitus diaboli._ - -Que diable! sommes-nous des coqs ou des chapons, et faudra-t-il à en -arriver à la ponte artificielle. _Spiritus sanctus._ - -Ici, en ce pays, le mariage commence à mordre: c’est d’ailleurs une -régularisation. Chrétiens d’exportation s’acharnent à cette œuvre -singulière. - -Le gendarme remplit les fonctions de maire. Deux couples convertis aux -idées matrimoniales tout de neuf habillés écoutent la lecture des lois -matrimoniales et le «oui» prononcé ils sont mariés. A la sortie l’un des -deux mâles dit à l’autre: «Si nous changions?» Et très gaiement chacun -partit avec une nouvelle femme, se rendit à l’Église où les cloches -remplirent l’atmosphère d’allégresse. - -Monseigneur avec cette éloquence qui caractérise les missionnaires tonna -contre les adultères et bénit la nouvelle union qui déjà en ce saint -lieu commençait l’adultère. - -Une autre fois, à la sortie de l’Église, le marié dit à la demoiselle -d’honneur: «Que tu es belle.» Et la mariée dit au garçon d’honneur: «Que -tu es beau.» Ce ne fut pas long, et couple nouveau obliquant à droite, -couple obliquant à gauche, s’enfoncèrent dans la brousse à l’abri des -bananiers où là devant le Dieu tout-puissant il y eut deux mariages au -lieu d’un. Monseigneur est content et dit: «Nous civilisons...» - -Dans un îlot, dont j’ai oublié le nom et la latitude, un évêque exerce -son métier de moralisation chrétienne. C’est, dit-on, un lapin. Malgré -l’austérité de son cœur et de ses sens, il aima une enfant de l’école, -paternellement, purement. Malheureusement, le diable se mêle quelquefois -de ce qui ne le regarde pas, et un beau jour notre évêque se promenant -sous bois aperçut son enfant chérie qui, nue dans la rivière, lavait sa -chemise. - - Petite Thérèse le long d’un ruisseau - Lavait sa chemise au courant de l’eau, - Elle était tachée par un accident - Qui arrive aux fillettes douze fois par an. - -«Tiens, se dit-il; mais elle est à point.» - -Je te crois qu’elle était à point: demandez plutôt aux 15 vigoureux -jeunes gens qui le même soir en eurent l’étrenne. Au seizième elle -renâcla. - -L’adorable enfant fut mariée à un bedeau logeant dans l’enclos. Alerte -et proprette elle balayait la chambre de Monseigneur, classait les -parfums. Au service divin, le mari tenait la chandelle. - -Comme le monde est vilain..., les mauvaises langues jasèrent, à tort -assurément, et j’en eus la conviction profonde, lorsqu’un jour une femme -archicatholique me dit: - -«Vois-tu (et en même temps elle vidait sans sourciller un verre de -rhum), vois-tu, mon petit, tout ça c’est des blagues, Monseigneur ne -couche pas avec Thérèse, il la confesse seulement pour tâcher d’apaiser -sa passion.» - -Thérèse c’est la reine haricot. N’essayez pas de comprendre, je vais -vous l’expliquer. - -Le jour des Rois, Monseigneur avait fait faire chez le Chinois une -superbe galette. La part que Thérèse avait eue contenait un haricot et -de ce fait elle devint la reine, Monseigneur étant le roi. De ce jour, -Thérèse continua à être la reine, et le bedeau, le mari de la reine. -Calchas, vous m’entendez bien. - -Mais, hélas, le fameux haricot a vieilli et notre lapin, très malin, a -trouvé quelques kilomètres plus loin un nouveau haricot. - -Figurez-vous un haricot chinois, grassouillet au possible, on en -mangerait. - -Et toi, peintre en quête de sujets gracieux, prends tes pinceaux et -immortalise ce tableau. - -Alezan brûlé, harnachements épiscopaux. Notre lapin campé vigoureusement -sur la selle et son haricot dont les rondeurs devant et derrière -seraient capables de ressusciter un chanteur du pape. Encore une dont la -chemise... vous savez... inutile de répéter. Quatre fois ils -descendirent de cheval: seule la vallée était en rut. - -La caisse de Picpus fut soulagée de dix piastres. Voilà beaucoup de -potins... mais. - -Ceci n’est pas un livre. - -Voilà bien longtemps que j’ai envie d’écrire sur Van Gogh et je le ferai -certainement un beau jour que je serai en train: pour le moment je vais -raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses -aptes à faire cesser une erreur qui a circulé dans certains cercles. - -Le hasard, sûrement, a fait que durant mon existence plusieurs hommes -qui m’ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous. - -Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas et quelques-uns mal -intentionnés, d’autres avec naïveté m’ont attribué leur folie. -Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d’ascendant sur -leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps -après la catastrophe, Vincent m’écrivit de la maison de santé où on le -soignait. Il me disait: - -«Que vous êtes heureux d’être à Paris. C’est encore là où se trouvent -les sommités, et certainement vous devriez consulter un spécialiste pour -vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?» Le conseil était -bon, c’est pourquoi je ne l’ai pas suivi, par contradiction sans doute. - -Les lecteurs du _Mercure_ ont pu voir dans une lettre de Vincent, -publiée il y a quelques années, l’insistance qu’il mettait à me faire -venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le -directeur. - -Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bretagne et soit que mes -études commencées m’attachaient à cet endroit, soit que par un vague -instinct je prévoyais un quelque chose d’anormal, je résistai longtemps -jusqu’au jour où, vaincu par les élans sincères d’amitié de Vincent, je -me mis en route. - -J’arrivai à Arles fin de nuit et j’attendis le petit jour dans un café -de nuit. Le patron me regarda et s’écria: «C’est vous le copain; je vous -reconnais.» - -Un portrait de moi que j’avais envoyé à Vincent est suffisant pour -expliquer l’exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, -Vincent lui avait expliqué que c’était un copain qui devait venir -prochainement. - -Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut -consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la -promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des -Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être -enthousiaste. - -Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à -nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités -cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur -pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, -en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela -va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran. - -Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme... - -Lui si sûr, si tranquille. - -Moi si incertain, si inquiet. - -Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque -fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature _enfin_, si -variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se -livrer. - -Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur -âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout -Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre -bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte -qui se préparait. - -Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me -choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces -tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce -gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet, -de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les -quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la -Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir -par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais -qu’en français et cela admirablement avec des _tant que quant à_ à n’en -plus finir. - -Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une -raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout -ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. -Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier -et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et -Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait. - -Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande -intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe -d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un -altruisme d’Évangile. - -Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes -allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la -caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison -Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le -fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est -donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu -compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut -l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé. - -Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour -le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le loyer. Sur -tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce -que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de -la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque -semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz -aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, -sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut -faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute -comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes -la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette -au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit: - - Je suis Saint-Esprit. - Je suis sain d’esprit. - -Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire -l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la -catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout -ce temps me parut un siècle. - -Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail -colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses -portent leur fruit. - -Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans -l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui -le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, -soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si -peu patiente et si indépendante. - -Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires, -travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies -incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait. - -J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai -un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et -marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du -voisin et aucun entêtement. - -Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait -entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils -sur soleils, en plein soleil. - -Avez-vous vu le portrait du poète? - -La figure et les cheveux jaunes de chrome. - -Le vêtement jaune de chrome 2. - -La cravate jaune de chrome 3 avec une épingle émeraude vert émeraude sur -un fond jaune de chrome nº 4. - -C’est ce que me disait un peintre Italien et il ajoutait: - ---Mârde, mârde, tout est jaune: je ne sais plus ce que c’est que la -pintoure. - -Il serait oiseux ici d’entrer dans des détails de technique. Ceci dit -pour vous informer que Van Gogh sans perdre un pouce de son originalité -a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m’en était -reconnaissant. Et c’est ce qu’il veut dire quand il écrit à M. Aurier -qu’il doit beaucoup à Paul Gauguin. - -Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi -beaucoup plus vieux, j’étais un homme fait. A Vincent je dois quelque -chose, c’est, avec la conscience de lui avoir été utile, -l’affermissement de mes idées picturales antérieures puis dans les -moments difficiles me souvenir qu’on trouve plus malheureux que soi. - -Quand je lis ce passage: le dessin de Gauguin rappelle un peu celui de -Van Gogh, je souris. - -Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement -brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent -qui levé s’approchait de mon lit. - -A quoi attribuer mon réveil à ce moment? - -Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement: - -«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour -dormir d’un sommeil de plomb. - -J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte -qu’il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit: -«C’est bien moi, mais moi devenu fou.» - -Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe. - -Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le -coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la -place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son -lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le -matin. - -A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague -souvenir que je vous ai offensé hier soir. - -R.--Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier -pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas -être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à -votre frère pour lui annoncer ma rentrée.» - -Quelle journée, mon Dieu! - -Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller -seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà -traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis -derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai -au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la -main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et -baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison. - -Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et -chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me -suis fait aucun reproche. - -Me jette la pierre qui voudra. - -D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé -l’heure je retins une chambre et je me couchai. - -Très agité je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me -réveillai assez tard vers 7 heures et demie. - -En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de -notre maison des gendarmes, et un petit monsieur au chapeau melon qui -était le commissaire de police. - -Voici ce qui s’était passé. - -Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l’oreille juste au -ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de -l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées -s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali -les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à -coucher. - -Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque -tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de -payse on trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille -bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. «Voici, dit-il, en -souvenir de moi,» puis s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et -s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre -sur une table près de la fenêtre une lampe allumée. - -Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en -mouvement et on jasait sur l’événement. - -J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le -seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à -brûle pourpoint, d’un ton plus que sévère: «Qu’avez-vous fait, Monsieur, -de votre camarade.»--Je ne sais... - ---Que si... vous le savez bien... il est mort.» - -Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques -longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de -mon cœur. - -La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces -regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient et c’est en -balbutiant que je dis: «C’est bien, Monsieur, montons et nous nous -expliquerons là-haut.» Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé -par les draps, blotti en chien de fusil: il semblait inanimé. Doucement, -bien doucement, je tâtai le corps dont la - -[Illustration: En route pour le festin] - -[Illustration: Décorative personne...] - -chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise -de toute mon intelligence et de mon énergie. - -Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police: «Veuillez, -Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il -demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris: ma vue -pourrait peut-être lui être funeste.» - -Je dois avouer qu’à partir de ce moment, ce commissaire de police fut -aussi convenable que possible, et intelligemment il envoya chercher un -médecin et une voiture. - -Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, sa pipe et son -tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait -notre argent. Un soupçon sans doute! qui m’effleura étant déjà armé -contre toute souffrance. - -Vincent fut conduit à l’hôpital où aussitôt arrivé, son cerveau -recommença à battre la campagne. - -Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser et il -serait inutile d’en parler, si ce n’est cette extrême souffrance d’un -homme qui soigné dans une maison de fous, s’est vu par intervalles -mensuels reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et -peindre avec rage les tableaux admirables qu’on connaît. - -La dernière lettre que j’ai eue était datée d’Auvers près Pontoise. Il -me disait qu’il avait espéré guérir assez pour venir me retrouver en -Bretagne, mais qu’aujourd’hui il était obligé de reconnaître -l’impossibilité d’une guérison. - -«Cher maître (la seule fois qu’il ait prononcé ce mot), il est plus -digne après vous avoir connu et vous avoir fait de la peine, de mourir -en bon état d’esprit qu’en état qui dégrade.» - -Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne fut que -quelques heures après, couché dans son lit et fumant sa pipe, qu’il -mourut ayant toute sa lucidité d’esprit, avec amour pour son art et sans -haine des autres. - -Dans les monstres Jean Dolent écrit: - -«Quand Gauguin dit: «Vincent,» sa voix est douce.» - -Ne le sachant pas, mais l’ayant deviné. Jean Dolent a raison. On sait -pourquoi. - - * * * * * - -Notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie, toute faite de -morceaux. - -Et de ce fait que plusieurs y collaborent, l’amour des belles choses -aperçues dans la maison du prochain. - -Choses parfois enfantines écrites, tant de délassement personnel, tant -de classement d’idées aimées--quoique peut-être folles--en défiance de -mauvaise mémoire, et tout de rayons jusqu’au centre vital de mon art. -Or si œuvre d’art était œuvre de hasard, toutes ces notes seraient -inutiles. - -J’estime que la pensée qui a pu guider mon œuvre ou une œuvre partielle -est liée très mystérieusement à mille autres, soit miennes, soit -entendues d’autres. Quelques jours d’imagination vagabonde je me -remémore longues études souvent stériles, plus encore troublantes: un -nuage noir vient obscurcir l’horizon: la confusion se fait en mon âme et -je ne saurais faire un choix. Si donc à d’autres heures de plein soleil, -l’esprit lucide, je me suis attaché à tel fait, telle vision, telle -lecture, ne faut-il pas en mince recueil, prendre souvenance. - -Quelquefois je me suis reculé bien loin, plus loin que les chevaux du -Panthéon... jusqu’au dada de mon enfance, le bon cheval de bois. - -Je me suis attardé aux nymphes de Corot dansant dans les bois sacrés de -Ville-d’Avray. - -Ceci n’est pas un livre. - - * * * * * - -J’ai un coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire. Dieu -qu’il est beau! Et il m’amuse. - -J’ai une poule grise argentée, au plumage hérissé; elle gratte, elle -picote, elle abîme mes fleurs. Ça ne fait rien, elle est drôle sans être -bégueule: le coq lui fait signe des ailes et des pattes et aussitôt -elle offre son croupion. Lentement, vigoureusement aussi, il monte -dessus. - -Ah! c’est bientôt fait! Est-ce donc de la chance. Je ne sais. - -Les enfants rient: je ris. Mon Dieu que c’est bête. Quelle disette, rien -à boulotter. Si je mangeais le coq? et j’ai faim. Il serait trop dur. La -poule alors? mais je ne m’amuserais plus à voir mon coq aux ailes -pourpres, au cou d’or, à la queue noire, monter sur la poule; les -enfants ne riraient plus. J’ai toujours faim! - - * * * * * - -Le déluge. Jadis la mer irritée monta aux cimes élevées. Et maintenant -la mer apaisée lèche les rochers. Autrement dit: «Vois-tu, ma fille, -autrefois on montait, aujourd’hui on descend.» On descend en sachant -s’élever. - -Vous vous devez à la société. - -Combien? - -Que me doit la société. - -Beaucoup trop. - -Payera-t-elle? - -Jamais (Liberté, Égalité, Fraternité). - - * * * * * - -Sur la véranda, douce sieste, tout repose. Mes yeux voient sans -comprendre l’espace devant moi; et j’ai la sensation du sans fin dont je -suis le commencement. - -Moorea à l’horizon; le soleil s’en approche. Je suis sa marche dolente, -sans comprendre, j’ai la sensation d’un mouvement désormais perpétuel: -une vie générale qui jamais ne s’éteindra. - -Et voilà la nuit. Tout repose. Mes yeux se ferment pour voir sans -comprendre le rêve dans l’espace infini qui fuit devant moi; et j’ai la -sensation douce de la marche dolente de mes espérances. - - * * * * * - -On mange. Une longue table. De chaque côté s’alignent les assiettes, les -verres. Ainsi alignés, ces verres, ces assiettes, par la perspective -rendent cette table longue, très longue. C’est d’ailleurs un banquet. - -Stéphane Mallarmé préside: en face Jean Moréas symboliste. Les convives -sont symbolistes. Peut-être aussi les larbins. Là-bas, très loin, au -bout Clovis Hugues (Marseille). Là-bas aussi, à l’autre bout Barrès -(Paris). - -On mange. Des toasts. Le président commence: Moréas répond. Clovis -Hugues, sanguin, chevelu, exubérant, en vers naturellement, parle -longuement. - -Barrès, mince et long, glabre, sèchement, en prose, cite Baudelaire. On -écoute, le marbre se glace. - -Mon voisin, tout jeune mais gras (superbes boutons de diamant étincelant -sur la chemise à mille plis), m’interroge tout bas. - -«Est-ce que M. Baudelaire est parmi nous à ce banquet?» - -Je me gratte le genou et je réponds: - -«Oui, il est ici, là-bas, parmi les poètes: du reste Barrès en parle. - -LUI.--Oh! je voudrais bien lui être présenté.» - -Dans un ordre d’idées quelconques, un saint quelconque dit à une de ses -pénitentes. «Défiez-vous de l’orgueil de l’humilité.» - - - Lettre de Strindberg. - -Vous tenez absolument à avoir la préface de votre catalogue écrite par -moi, en souvenir de l’hiver 1894-95, que nous vivons ici derrière -l’Institut, pas loin du Panthéon, surtout près du cimetière -Montparnasse. - -Je vous aurais volontiers donné ce souvenir à emporter dans cette île -d’Océanie, où vous allez chercher un décor en harmonie avec votre -stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation -équivoque dès le commencement, et je réponds tout de suite à votre -requête par un «Je ne peux pas» ou, plus brutalement, par un «Je ne veux -pas». - -Du même coup, je vous dois une explication à mon refus qui ne vient pas -d’un manque de complaisance, d’une paresse de la plume, quoique il m’eût -été facile d’en rejeter la faute sur la maladie de mes mains, laquelle -d’ailleurs n’a pas encore laissé au poil le temps de pousser dans la -paume. - -Voici: je ne peux pas saisir votre art et je ne peux pas l’aimer. (Je -n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.) -Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous -me semblez surtout fortifié par la haine des autres: votre personnalité -se complaît dans l’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester -intacte. - -Et avec raison peut-être, car de l’instant où, approuvé et admiré, vous -auriez des partisans, on vous rangerait, on vous classerait, on -donnerait à votre art un nom dont les jeunes avant cinq ans se -serviraient comme d’un sobriquet désignant un art suranné qu’ils -feraient tout pour vieillir davantage. - -J’ai tenté moi-même de sérieux efforts pour vous classer, pour vous -introduire comme un chaînon dans la chaîne, pour amener à la -connaissance de l’histoire de votre développement, mais en vain. - -Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1876. La ville était -triste, car la nation portait le deuil des événements accomplis et avait -l’inquiétude de l’avenir; quelque chose fermentait. - -Dans les cercles suédois d’artistes, on n’avait pas encore entendu le -nom de Zola, car l’Assommoir n’était pas publié: j’assistai à la -représentation au Théâtre-Français de «Rome vaincue» où Mme -Sarah-Bernhardt la nouvelle étoile était couronnée une seconde Rachel, -et mes jeunes artistes m’avaient entraîné chez Durand-Ruel voir quelque -chose de tout à fait neuf en peinture. Un jeune peintre alors inconnu me -conduisait, et nous vîmes des toiles très merveilleuses signées -principalement Manet et Monet. Mais comme j’avais autre chose à faire à -Paris que de regarder des tableaux (je devais, en qualité de secrétaire -de la bibliothèque de Stockholm, rechercher un vieux missel suédois à la -bibliothèque Sainte-Geneviève) je regardais cette nouvelle peinture avec -indifférence calme. Mais le lendemain je revins sans trop savoir -comment, et je découvris «quelque chose» dans ces bizarres -manifestations. Je vis le grouillement de la foule sur un embarcadère, -mais je ne vis pas la foule même; je vis la course d’un train rapide -dans un paysage normand, le mouvement des roues dans la rue, d’affreux -portraits de personnes toutes laides qui n’avaient pu poser -tranquillement. Saisi par ces toiles extraordinaires, j’envoyai à un -journal de mon pays une correspondance dans laquelle j’avais essayé de -traduire les sensations que je croyais que les impressionnistes avaient -voulu rendre; et mon article eut un certain succès comme une chose -incompréhensible. - -Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois à Paris, Manet était -mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour -l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885 -je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il -avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition -triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les -couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes. -On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté -était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau -n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à -travers un tempérament. - -Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était -prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était -là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante, -tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour -l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une -appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.) - -C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand, -aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les -murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont -poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne -retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais -soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui -coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu. - -«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et -un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle -est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre -paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi -aussi un idéal de femme ou deux! - -Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un -regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé -avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à -guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant -des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je -me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous -bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon -Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des -hommes). - -Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles -de Manet ni de Bastien Lepage! - -Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation -gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments -perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour -en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge -le ciel que bleu avec la foule. - -Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je -commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin. - -On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, -mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout -simplement! - -Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver. -J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me -permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un -nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de -devenir sauvage et de créer un monde nouveau. - - AUGUSTE STRINDBERG. - - - _Par Achille_ DELAROCHE. _D’un point de vue esthétique à propos du - peintre Paul Gauguin._ - - -Il ne me siérait d’étudier, sous le rapport technique la peinture de -Paul Gauguin. C’est affaire aux peintres, ses émules. Mais, outre que -souvente fois l’artiste est moins impartialement apprécié de ses pairs -que d’un étranger, il y aurait un intérêt, ce semble, à s’entendre -entre ouvriers d’arts voisins sur les grandes lignes d’une esthétique -générale. - -Et ceci n’est point par dilettantisme. J’édifierai donc cette simple -causerie sur des assises imaginaires, certes, de telle vision de couleur -et de dessin idéalement surgies, mais aussi en tant que signes éminents -d’une méthode nous intéressant tous, rêveurs ou artistes. - -Il est hors de doute, aujourd’hui, que les divers arts, peinture, -poésie, musique, après avoir suivi séparément des routes longtemps -glorieuses, pris d’un soudain malaise qui fait éclater leurs mornes -séculaires désormais trop étroits, tendent, comme pour mélanger leurs -flots en un lit primitif commun, élargi, à déborder sur les territoires -prochains. - -Sur les ruines de vénérables édifices et de leur synthèse dont un monde -esthétique se lève, inouï, paradoxal, sans règles définies, sans -classifications, aux frontières flottantes et imprécises, mais riche, -intense, puissant, d’autant qu’il est sans limites, idoine à émouvoir -jusqu’aux fibres les plus mystérieuses de l’être humain. - -Les gardiens stricts du temple, perdus en ce cataclysme et impuissants à -utiliser les petites étiquettes qu’ils aimaient coller sur le dos de -chaque manifestation intellectuelle, s’en affligent: mais qu’y faire? -mesure-t-on la vague et définiton la tempête? D’aucuns, croyant -l’enrayer, mais qui témoignèrent ainsi de peu d’aptitude à se -spiritualiser, essayèrent quelques airs de flûte bien pauvres et -puérils: car le ridicule n’a que faire en art. Au reste, les artistes -n’eurent point à s’en plaindre: on ne raille que les forts, le reste -inspire plutôt la pitié. D’autres invoquèrent lamentablement l’esprit -gaulois, les races latines, l’éducation grecque, etc... qui n’étaient -pas en cause, et pensèrent avoir démontré par A + B l’illégitimité et -l’avortement final de cette évolution. Cependant, les réponses leur -arrivaient de tous côtés, irréfragables: par le lyrisme musical de -Wagner et de son école, par les poèmes des écrivains symbolistes, par -les toiles, pleines de merveilleux, des peintres récents. - -Entre ceux-ci, une place très haute et bien à part doit être faite à -Paul Gauguin, non seulement pour la priorité, mais pour la nouveauté de -son art. Ce fut en les enchantements d’une féerie de lumière que l’on -marchait lors de la récente exposition où il nous convia. Lumière si -intensément éblouissante qu’il semble impossible, au sortir, de -regarder, autrement que comme pénombre antithétique, les toiles de nos -imagiers habituels. - -Gauguin est le peintre des natures primitives: il en aime et possède la -simplicité, l’hiératisme suggestif, la naïveté un peu gauche et -anguleuse. Ses personnages participent de la spontanéité inapprêtée des -flores vierges. Il était donc logique qu’il exaltât pour notre fête -visuelle les richesses de ces végétations tropicales où luxurie, sous -des astres heureux une vie édénique et libre: traduite ici, avec une -prestigieuse magie de couleurs, sans pourtant aucun ornement inutile, ni -redondance, ni italianisme. - -C’est sobre, grandiose, imposant. Et comme elle écrase la vanité de nos -fades élégances, de nos agitations puériles, la sérénité de ces -naturels! Tout le mystère des infinis est en marche en la perversité -naïve de leurs yeux ouverts sur la nouveauté des choses. - -Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité -exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y -localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos -mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores -ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que -des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode -alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par -trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne -s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la -nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique -grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile de -rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de -compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en -pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi -saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les -préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors -clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet -art étrange. - -Tant que l’art plastique, d’accord en cela avec l’art littéraire et la -métaphysique, se cantonne en son domaine strict de définition formelle -et objective: immémorialiser les traits du héros ou du bourgeois, -illustrer tel paysage, rendre sensibles et distinctes les forces -naturelles ou supérieures, cela fut bien et ne pouvait être que par un -ensemble de lignes préconçues, traduisant cette catégorie d’idéal. Nous -eûmes alors les Discoboles, les Vénus génitrix, les Apollons au geste -harmonieux, les madones de Raphaël, etc... qui peuplent nos musées et -que déshonorent les incohérentes dissertations des professeurs en -esthétique. Mais aujourd’hui qu’une vie plus subtile de la pensée a -pénétré les diverses manifestations créatrices, le point de vue -anecdotique et spécial cède la place au significatif et au général. Un -torse gracieux, un pur visage, un paysage pittoresque, nous apparaissent -comme les efflorescences magnifiques et multiformes d’une même force -inconnue et indéfinissable en elle-même, mais dont le sentiment -s’affirme irrésistiblement à notre conscience. L’artiste nous -intéressera donc par une vision tyranniquement imposée et circonscrite, -si harmonieuse soit-elle par sa vertu suggestive, propre à aider l’essor -imaginatif ou comme décorateur de notre rêve, ouvrant une porte nouvelle -sur l’infini et le mystère. - -Gauguin, mieux que tout autre, jusqu’ici, nous paraît avoir compris ce -rôle du décor suggestif. Il procède éminemment par raccourci de traits, -par synthèse d’impressions. Chacun de ses tableaux est une idée -générale, sans que, pourtant n’y soit observé assez de réalité formelle -pour solliciter la vraisemblance. Et en nulle œuvre d’art ne -s’extériorise mieux la concordance constante de l’état d’âme et du -paysage si lumineusement formulée par Baudelaire. - -S’il nous représente la jalousie, c’est par un incendie de roses et de -violets où la nature entière semblait participer comme être conscient et -tacite; si l’eau mystérieuse jaillit pour des lèvres altérées d’inconnu, -ce sera dans un cirque aux teintes étranges, tels les flots d’un -breuvage diabolique ou divin, on ne saurait. Ailleurs, un irréel verger -offre ses flores insidieuses au désir d’une Ève édénique dont le bras se -tend peureusement pour cueillir la fleur du mal, tandis que susurre sur -ses tempes le battement des ailes rouges de - -[Illustration: Les ailes sont lourdes. Le tout est primitif] - -[Illustration: Non dépourvues de Sentiment.] - -la Chimère. Puis, c’est la forêt luxuriante de vie et de printemps: des -passagers s’y dessinent, lointains en le calme fortuné de leur -insouciance, des paons fabuleux y font rutiler leurs plumes de saphir et -d’émeraude: mais s’interpose la cognée fatale du bûcheron qui frappe les -branchages, et derrière lui un mince filet de fumée s’élève, qui avertit -du transitoire destin de cette fête. Là, en des paysages légendaires, se -dresse, hiératique et formidable, l’idole: et le tribut des végétations -rejaillit en laves de couleurs sur son front, et d’idylliques enfants -chantent sur la flûte pastorale le bonheur infini des édens, tandis qu’à -leurs pieds s’apaisent comme les génies du mal qui veillent, les -héraldiques chiens rouges, charmés. Plus loin, un vitrail lumineux de -riches fleurs végétales et humaines; son enfant divin à l’épaule, une -apparition auréolée de femme, devant laquelle deux autres joignent les -mains parmi les fleurs, au geste d’un séraphin d’où s’exhalent, ainsi -que d’un calice miraculeux, les paroles mystiques. Flore surnaturelle -qui prie et chair qui fleurit, sur le seuil indécis du conscient et de -l’inconscient. - -Toutes ces toiles et les autres encore, sur lesquelles même remarque -peut être instituée, dénote assez, chez Gauguin, la corrélation intime -du thème et de la forme. Mais l’harmonisation savante de couleurs, -surtout, y est significative et parachève le symbole. Les tons se -fondent ou s’opposent en dégradations qui chantent comme une symphonie -aux chœurs multiples et variés et jouent leur rôle vraiment orchestral. - -Traitée ainsi, la couleur, qui est vibration, de même que la musique, -atteint ce qu’il y a de plus général et, partant, de plus vague dans la -nature: sa force intérieure. Il était donc logique, dans l’état actuel -du sentiment esthétique, qu’elle envahît peu à peu la place du dessin, -dont l’utilité suggestive passe désormais au second plan. - -Et ici, se précise le but où tendent les divers arts et quasi le lieu de -leur rencontre: édifier la cité future de la vie spirituelle, dont la -poésie qui est état d’âme serait le geste ordonnateur, la musique, -l’atmosphère et la peinture, le décor merveilleux. En effet, les essais -épars, tentés jusqu’ici, ne signifient rien, s’ils ne sont les ébauches -premières et comme la divination de cette ère de construction idéale. -L’humanité sent plus ou moins obscurément que son état actuel de réalité -besogneuse et quotidienne n’est que transitoire; et le craquement sourd -des vieilles formes sociales est l’indice significatif de cette -impatience à établir enfin, après la sécurité des instincts de -nutrition, le jeu désintéressé d’une vie cérébralement sensitive. - -En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa, -parmi les lianes inextricables de ce monde extérieur, les palais -enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se -formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions, -classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à -part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit -humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la -croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des -penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la -stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide. -Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette -sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient -rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus -sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires, -et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet -toute la part d’action qui est en nous. - -L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc -de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la -pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui -attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles -informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et -cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il -renferme donc en lui le trait d’union du conscient et de l’inconscient. -D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à -l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte -d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves, -dieux ou héros. - -Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en -résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en -présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer -quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons, -collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier -chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait -la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y -figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies -d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des -lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée -humaine. - - A. DELAROCHE. - - -_Les crevettes roses._ - - (Avant.) Hiver 86. - - -La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du -linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent -les propriétaires ne comprennent pas cela. - -Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic, de notre bonne ville de -Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de -flâner. Parmi ceux-là un frileux, bizarre par son accoutrement, se -dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe, -bonnet de fourrure,--du lapin sans doute,--la barbe rousse hérissée. Tel -un bouvier. - -Ne soyez pas observateur à demi et malgré le froid ne passez pas votre -chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’œil -bleu si clair, si enfant. C’est un pauvre gueux assurément. - -Il se nomme Vincent Van Gogh. - -Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille -ferraille et tableaux à l’huile à bon marché. - -Pauvre artiste! tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette -toile que tu viens vendre. - -C’est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose. - ---Pouvez-vous me donner pour cette toile un peu d’argent pour m’aider à -payer mon loyer? - ---Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des -Millet bon marché: puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture -n’est pas très gaie, la renaissance est aujourd’hui sur le boulevard. -Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose -pour vous. Tenez, voilà cent sous. - -Et la pièce ronde tinta sur le comptoir. Van Gogh prit la pièce sans -murmure, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue -Lepic; arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare, -sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit -du paletot; Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Élisa et sa -pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement, -comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux. - - - (Après). - -Un jour viendra et je le vois comme s’il était venu. J’entre à la salle -nº 9 de l’hôtel des Ventes; le commissaire-priseur vend une collection -de tableaux, j’entre. «400 francs les _Crevettes roses_, 450, 500 -francs. Allons, Messieurs, cela vaut mieux que cela.» - -Personne ne dit mot. Adjugé les _Crevettes roses_ par Vincent Van Gogh. - - * * * * * - -Au dix-septième de latitude sud, là comme ailleurs, conseillers -généraux, juges, fonctionnaires, gendarmes, et un gouverneur. Toute -l’élite de la société. Et le gouverneur dit: «Voyez-vous, mes enfants, -dans ce pays, il n’y a pas d’autre chose à faire que de ramasser des -pépètes.» - -Un conseiller général, très sage du reste, propose d’incarner entre deux -chapitres du rapport un petit aléa (ne cherchez pas): il veut dire -_incarcérer_ un petit alinéa concernant l’argent chilien. - -Un gros procureur, procureur de la République, après avoir interrogé -deux jeunes voleurs, me rend visite. Dans ma case, il y a des choses -bizarres, puisque non coutumières: des estampes japonaises, -photographies de tableaux, Manet, Puvis de Chavannes, Degas, Rembrandt, -Raphaël, Michel-Ange, Holbein. - -Le gros procureur (un amateur qui a un très joli coup de crayon, -dit-on), regarde, et devant un portrait de femme de Holbein du musée de -Dresde, il me dit: «C’est d’après une sculpture... n’est-ce pas? - ---Non. C’est un tableau de Holbein, école allemande. - ---Eh bien, _ça ne fait rien_, ça ne me déplaît pas, c’est gentil.» - -Holbein? gentil. - -Sa voiture l’attend, et il va plus loin en vue de l’Orofena déjeuner -gentiment, sur l’herbe, entouré d’un gentil paysage. - -Est-il gentilhomme? je ne sais. - -Le curé aussi (la classe instruite), me surprend en train de peindre un -paysage. - -«Ah Monsieur! vous tirez là une bien belle perspective!» - - * * * * * - -Rossini disait: «Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais -aussi que ze ne souis pas un Offenbach.» - - * * * * * - -Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les -Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des -sommes énormes sont engagées. - -Je prends le paquebot pour New-York, tempête affreuse; tous les -passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors. - -Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie -s’engage: mon _partner_ joue le premier. 140 points! l’Amérique se -réjouit. - -Je joue. Toc, tic et toc, et toujours comme cela, lentement, également. -L’Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la -salle. Mon cœur n’a pas sursauté: toujours lentement, également, les -billes zig-zaguent. Toc tic et toc: deux cents, trois cents. - -L’Amérique est vaincue. - -Et toujours je bâille; lentement, également, les billes zigzaguent. Toc, -tic et tac. - -On dit que je suis heureux... Peut-être. - - * * * * * - -Le grand tigre royal, seul avec moi dans sa cage: nonchalamment il -demande la caresse, me faisant signe de sa barbe et de ses crocs que les -caresses suffisent. Il m’aime, je n’ose le battre; j’ai peur et il en -abuse: je supporte malgré moi son dédain. Et cette peur me rend heureux. - -La nuit ma femme cherche mes caresses, elle sait que j’en ai peur et -elle en abuse: et tous deux, des fauves aussi, nous menons la vie, avec -peur et bravoure, avec joies et douleurs, avec force et faiblesse, -regardant le soir à la lueur des quinquets, suffoqués des puanteurs -félines, la foule stupide et lâche, affamée de mort et de carnage, -curieuse du spectacle horrible des chaînes de l’esclavage, du fouet et -de la pique, à jamais assouvie des hurlements des patients. A la sortie, -mon vieux perroquet, intelligemment dit aussi son mot: «As-tu déjeuné, -Jacquot?» - -A ma gauche, la baraque aux animaux savants. L’orchestre cacophone pour -entretenir l’harmonie: deux pauvres pitres, des hommes. Les rois de la -création se donnent des giffles, des coups de pied. Les singes si -instruits ne veulent les imiter. - -A ma droite, la modeste baraque des mineurs. Les enfants jolis, -innocents entrent là-dedans et suivent de leurs yeux si doux des -créatures humaines en fer et en miniature grattant la terre et c’est -noir. Au sortir les bébés émerveillés disent que c’est bien joli. - -Le marchand de journaux passe en criant: «Demandez la grève des -mineurs.» - -Image de la vie et de la société. - - * * * * * - -_Critiques anodines._ - -Dans des sentiers convergents des figures campagnardes, nulles de -pensées, cherchent on ne sait quoi. - -Cela pourrait être de Pissarro. - -Sur le bord de la mer un puits: quelques figures parisiennes de rayures -habillées et bigarrées, assoiffées d’ambition sans doute, cherchent dans -ce puits tari l’eau qui pourrait les désaltérer. Le tout de confetti. - -Cela pourrait être de Signac. - -Les belles couleurs, sans qu’on s’en doute, existent et se devinent -derrière le voile que la pudeur a tiré. D’amour conçues les fillettes -évoquent la tendresse, les mains saisissent et caressent. - -Sans hésiter je dis que c’est de Carrière. - -La vidangeuse, le vin à quatre sous, la maison du pendu. - -Impossible à décrire. Faites mieux, allez les voir. - -D’un compotier les raisins mûrs dépassent la bordure: sur le linge, les -pommes vert pomme et celles rouge prune se marient. Les blancs sont -bleus et les bleus sont blancs. Un sacré peintre que ce Cézanne. - -Avec un camarade devenu célèbre il se rencontre en se croisant sur le -pont des Arts. «Tiens, Cézane, où vas-tu?--Comme tu vois, je vais à -Montmartre et toi à l’Institut.» - - * * * * * - -Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments, -lui ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours -du Timbre-Poste avec son tableau au salon. - -Le compliment fit son chemin; vous pensez si Bonnat fut content et le -lendemain le jeune Hongrois faillit me battre. - - * * * * * - -X un pointilliste. Ah! oui celui qui les fait le plus rond. - - * * * * * - -_Les vases cloisonnés._ - -Là bas, bien loin de mon patelin, la campagne niponne est couverte de -neige; tout le monde est dans les fermes. - -Pour vous éviter d’entrer par la cheminée, les portes étant fermées, je -vais vous introduire par le seul fait d’une narration au milieu d’une -famille niponne. Paysans neuf mois de l’année, artistes les trois mois -d’hiver. Et ce que vous aurez vu dans une maison suffira à votre -enseignement; toutes sont pareilles, animées de la même vie, des mêmes -travaux, et surtout de la même gaieté. L’intérieur est tout ce qu’on -veut, une petite fabrique, un dortoir, un réfectoire, etc... rappelant -par la petite boîte si bien décrite par notre grand académicien Pierre -Loti. - -Vous ne trouverez pas non plus la petite Chrysanthème sœur de Rarahu la -Tahitienne; toutes deux incapables de comprendre un cœur distingué de -jeune homme déjà blasé et pourri. Pourri aussi le jeune homme japonais, -mais pas encore désillusionné. Il n’a d’ailleurs pas encore à côté de -lui son frère Yves pour pouvoir s’épancher. Dans une maison japonaise -tout est simple et composé, la nature et l’imagination. On fonctionne et -l’on mange à tous les fruits et la nature est riche en fruits. Vous -m’entendez bien, Loti, mais il faut savoir y goûter, oublier qu’on est -officier. Que diable! on ne couche pas avec ses épaulettes. - -Le sucre et le poivre. Goûtez-y, ce n’est pas si mauvais que cela. - -Ah! que le thé a un bon parfum quand on le boit dans une tasse qu’on a -faite soi-même, si librement décorée. - -Et ces adorables petits paniers que chacun prépare pour la cueillette -des cerises au beau temps revenu: tressés par des doigts agiles: -arabesques japonaises leur donnent une signature. - -Et ces merveilleux vases cloisonnés qui demandent tant de patience, -d’adresse et de goût. Chaque paysan japonais fabrique son vase pour y -mettre à la belle saison des bouquets. - -Paysan! en dehors des lettrés, gens de la campagne, gens de la ville, -c’est la même chose. - -Voulez-vous que nous assistions à l’opération? ce sera l’affaire de deux -ou trois mois pour ceux-là, et quelques instants pour vous et moi. Je ne -mettrai pas votre patience à l’épreuve par de longues narrations -(histoire de remplir des pages). Les éditeurs n’aiment pas cela quand le -livre ne rapporte pas des billets de mille. - -D’ailleurs ceci n’est pas un livre, tout au plus un bavardage. - -Tout d’abord le paysan nipon fait avec soin son dessin et sa composition -sur un morceau de papier qui déroulé est de même surface que celle du -vase. Il sait dessiner, pas précisément comme chez nous d’après nature, -mais à l’école tout enfant on lui a appris un schéma général établi -d’après les maîtres. - -Les oiseaux au vol, au repos, les maisons, les arbres, tout enfin dans -la nature, a une forme invariable que l’enfant arrive vite à posséder au -bout des doigts. La composition seule ne lui est point enseignée et -l’imagination la plus vagabonde est encouragée. - -Voilà donc notre habitant nipon installé avec un vase de cuivre devant -lui, son dessin bien en vue à côté de lui. - -Des pinces, des cisailles, fil de cuivre aplati: voilà son outillage. - -Avec dextérité il donne à son fil de cuivre placé sur champ toutes les -formes exactement semblables au dessin qui est devant lui, puis, au -moyen du borax, il soude tous ces contours sur le vase en cuivre, bien -entendu à leur place, correspondant au dessin sur le papier. Cette -opération terminée, non sans un soin extrême et une grande habileté, -remplir tous les vides avec des pâtes céramiques de couleurs différentes -n’est plus qu’un jeu d’enfants. Toutefois, avec réflexion et un sens -tout particulier des harmonies infiniment variées sans le souci des -complémentaires. Le progrès n’est pas encore là: je ne sais si technique -il y a. L’artiste a terminé son œuvre d’art et il devient habile -céramiste. Il n’a plus qu’à cuire son vase. Le four en terre réfractaire -se trouve chez tous les marchands: les paysans en ont toujours de -différentes grandeurs. Une petite porte y est ménagée pour y introduire -et retirer l’indicateur du degré de cuisson. Les femmes, les enfants -entrent en lice: on entoure le four et son contenu avec du charbon qu’on -allume doucement, tout doucement. Chacun avec son éventail attise -progressivement le feu, et ce sont les jeux innocents.--Monsieur le curé -n’aime pas les O--non point des paroles, mais avec des gestes, jeu -auquel tous sont très exercés. - -Les enchères sont les bijoux, les peignes, tout cela dit et enlevé -rapidement. On s’échauffe, l’éventail va, toujours de plus en plus -activé: l’œuvre infernale s’accomplit dans la cornue; les rires, les -chants accompagnent ce simulacre de Sabbat. Les gages sont vite épuisés -et les combattants finissent par être comme au premier âge dans la belle -nudité. Pas une seule feuille de vigne. N’ayant plus rien à donner, on -se donne, et je vous promets que ni le notaire, ni M. le maire ne -régularisent des amours d’un instant qui ne sauraient être éternelles. - -Il est tard, et tout se refroidit, les jeunes gens et la terrible -cornue, doucement, tout doucement. Le repos après l’œuvre accomplie. - -Le matin tout est calme, et sur un de ces petits bahuts japonais -incrusté de nacre, le vase fait son apparition première car il n’est pas -encore terminé. Mais on veut déjà en jouir un tant soit peu. -S’éloignant, se rapprochant, l’artiste examine son œuvre. - -S’il gronde, les enfants trouvent le vase très laid, tandis que s’il est -gentil et qu’il donne des bonbons, le plus petit, le bébé, dit Oui et se -tait; le plus grand admire et dit: «Papa qu’il est beau!» bien entendu -il dit cela en japonais. - -Pour terminer le vase on travaille chaque jour pour le polir avec soin. - -Et au printemps on va par couples gais et heureux, s’égarer dans des -forêts de fleurs où au parfum aphrodisiaque les sens reprennent de la -vigueur; on fait des bouquets qui vont si bien dans les vases -cloisonnés. - - * * * * * - -P.-S.--Autrefois je racontai cela à quelqu’un que je croyais intelligent -et quand j’eus terminé il me dit: - -«Mais vos Japonais sont de rudes cochons!» - -Oui, mais dans le cochon, tout est bon. - - * * * * * - -A ce propos, Remy de Gourmont dans le _Mercure_ dit: - -«C’est vraiment un spectacle unique dans l’histoire que cette furieuse -préoccupation de la morale sexuelle qui abrutit sous nos yeux -indifférents tant d’hommes doux et tant de femmes aimables.» - - * * * * * - -Bébé youtre va aux Tuileries jouer; sa bonne l’y conduit. - -Bébé youtre aperçoit un petit chrétien bien las aussi de jouer avec son -superbe cheval de bois: il s’approche et regardant avec dédain le cheval -de bois, il dit: «Bien laid ton dada!» puis il joue avec son ballon -rouge avec des éclats de joie. - -[Illustration: Croquis de toutes sortes, au hazard de la plume, au -hazard de l’imagination; tendances folles. Mais ce n’est pas de -l’illustration. Pourquoi de l’illustration? n’avez-vous pas la -photographie. Mais ce n’est pas sérieux? Vous vous trompez, c’est ce -qu’il y a de plus sérieux; le reste c’est de l’exécution. L’instrument -ne vient qu’après. Notes de l’auteur--] - -[Illustration: Les effets ça existe où ça fait bien; ça fait de l’effet. -Ne pas trop en abuser cependant si ce n’est pour éviter le dessin et la -couleur. - -Quand je doute de l’orthographe l’écriture devient illisible. Que de -gens usent de ce stratagème en peinture--si le dessin et la couleur les -embarrassent. - -Chez les Japonais les valeurs n’y sont pas et ma foi tant mieux. Tout -cela dépend du point de vue où on se place--Dans les tirs il y a une -décoration de perspective. Les tapisseries s’en passent: - -Les peintures murales sont dans le même cas. On doit toujours sentir le -mur. - -D’agréable compagnie sans apprêts. Ce ne sont pas des négresses ce sont -des Maories. L’auteur a soin de le dire histoire de renseigner la -critique. P.G] - -Bébé chrétien pleure, puis en soupirant, timidement il dit: «Veux-tu -changer.» - -Bébé youtre rentre triomphalement à la maison avec le cheval de bois; et -le père s’écrie: «Mamour d’enfant, c’est tout mon portrait. Il ira -loin.» - - * * * * * - -Ne conseillez, ni gourmandez quelqu’un qui vient vous demander un -service, surtout si vous ne le lui rendez pas. - -Prenez garde de marcher sur le pied d’un imbécile instruit: sa morsure -est inguérissable. - - * * * * * - -Ce fut à l’époque des Tamerlan, je crois, en l’an X avant ou après -Jésus-Christ. Qu’importe? Souvent précision nuit au rêve, décaractérise -la Fable. Là-bas du côté où le soleil se lève ce qui fit appeler cette -contrée le Levant, en un bosquet odorant quelques jeunes gens au teint -basané, mais cheveux longs contrairement aux usages de la foule -soldatesque, indice de leur future profession se trouvaient réunis. - -Ils écoutaient, je ne sais si respectueusement, le grand professeur -Vehbi-Zunbul-Zadi, le peintre donneur de préceptes. Si vous êtes curieux -de savoir ce que pouvait dire cet artiste en des temps barbares, -écoutez: - -Il disait: - -«Employez toujours des couleurs de même origine. L’indigo est la -meilleure base; il vient jaune traité par l’esprit de nitre et rouge -dans le vinaigre. Les droguistes en ont toujours. Tenez-vous-en à ces -trois colorations. Avec de la patience vous saurez ainsi composer toutes -les teintes. Laissez le fond de votre papier éclaircir vos teintes et -faire le blanc, mais ne le laissez jamais absolument nu. Le linge et la -chair ne se peignent que si l’on a le secret de l’art. Qui vous dit que -le vermillon clair est la chair et que le linge s’ombre de gris? Mettez -une étoffe blanche à côté d’un chou ou à côté d’une touffe de roses et -vous verrez si elle sera teintée de gris. - -«Rejetez le noir et ce mélange de blanc et de noir qu’on nomme gris. - -«Rien n’est noir et rien n’est gris. Ce qui semble gris est un composé -de nuances claires qu’un œil exercé devine. Qui peint n’a point pour -tâche comme le maçon de bâtir, le compas et l’équerre à la main, sur le -plan fourni par l’architecte. Il est bon pour les jeunes gens d’avoir un -modèle, mais qu’ils tirent le rideau sur lui pendant qu’ils le peignent. -Mieux est de peindre de mémoire, ainsi votre œuvre sera vôtre, votre -sensation, votre intelligence et votre âme survivront alors à l’œil de -l’amateur. - -«Il va dans son écurie quand il veut compter les poils de son âne, voir -combien il en a à chaque oreille et déterminer la place de chacun. - -«Qui vous dit que l’on doit chercher l’opposition de couleur? - -«Quoi de plus doux à l’artiste que de faire discerner dans un bouquet de -roses la teinte de chacune. Deux fleurs semblables ne pourraient donc -jamais être feuille à feuille? - -«Cherchez l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. -C’est l’œil de l’ignorance qui assigne une couleur fixe et immuable à -chaque objet; je vous l’ai dit, gardez-vous de cet écueil. Exercez-vous -à le peindre accouplé ou ombré, c’est-à-dire voisin ou mis derrière -l’écran d’objets, d’autres ou semblables couleurs que lui. Ainsi vous -plairez par votre variété et votre vérité, la vôtre. Allez du clair au -foncé, du foncé au clair. Votre travail ne sera jamais trop long, l’œil -cherche à se récréer par votre travail, donnez-lui joie et non chagrin. -C’est au faiseur d’enseignes qu’appartient la reproduction de l’œuvre -d’autrui. Si vous reproduisez ce qu’un autre a fait, vous n’êtes plus -qu’un faiseur de mélanges: vous émoussez votre sensibilité et -immobilisez votre coloris. Que chez vous tout respire le calme et la -paix de l’âme. Aussi évitez la pose en mouvement. Chacun de vos -personnages doit être à l’état statique. Quand Oumra a représenté le -supplice d’Ocraï il n’a point levé le sabre du bourreau, prêté au -Khakhan un geste de menace et tordu dans les convulsions la mère du -patient. Le sultan assis sur son trône plisse sur son front la ride de -la colère: le bourreau debout regarde Ocraï comme une proie qui lui -inspire pitié, la mère appuyée sur un pilier témoigne de sa douleur sans -espoir, par l’affaissement de ses forces et de son corps. Aussi une -heure se passe-t-elle sans fatigue devant cette scène plus tragique dans -son calme que si la première minute passée l’attitude impossible à -garder eût fait sourire de dédain. - -«Appliquez-vous à la silhouette de chaque objet; la netteté du contour -est l’apanage de la main qu’aucune hésitation de volonté n’affadit. - -«Pourquoi embellir à plaisir et de propos délibéré; ainsi, la vérité, -l’odeur de chaque personne, fleur, homme ou arbre disparaît; tout -s’efface dans une même note de joli qui soulève le cœur du connaisseur. -Ce n’est point à dire qu’il faille bannir le sujet gracieux, mais il est -préférable de rendre comme et tel que vous voyez que de couler votre -couleur et votre dessin dans le moule d’une théorie préparée à l’avance -dans votre cerveau.» - -Quelques murmures se font entendre dans le bosquet: si le vent ne les -eût emportées, on aurait peut-être entendu quelques paroles -malsonnantes: Naturaliste, Pompier, etc... Mais le vent les emporta, -cependant Mani fronça le sourcil, appela ses élèves anarchistes puis -continua. - -«Ne finissez point trop, une impression n’est point assez durable pour -que la recherche de l’infini détail faite après coup ne nuise au premier -jet: ainsi vous en refroidissez la lave et d’un sang bouillonnant vous -en faites une pierre. Fût-elle un rubis rejetez-la loin de vous. - -«Je ne vous dirai point quel pinceau vous devez préférer, quel papier -vous prendrez et à quelle orientation vous vous mettrez. Ce sont là -choses que demandent les jeunes filles à longs cheveux et à esprit court -qui mettent notre art au niveau de celui de broder des pantoufles et de -faire de succulents gâteaux.» - - Gravement Mani s’éloigna. - Gaiement la jeunesse s’envola. - En l’an X tout ceci se passa. - - -_Jugements contemporains._ - -Une pétulante dame, mûre, trop mûre, une femme qui m’avait effrayé et -que moi, Joseph, n’avais pas osé comprendre, dit à ma fiancée: -«Voyez-vous, mon enfant, vous allez épouser un honnête garçon, mais ce -qu’il est bête! ce qu’il est bête!» - -Un peu plus tard, un jeune peintre fraîchement débarqué, dit: - -«Gauguin, voyez-vous, c’est un grossier matelot, très adroit à faire des -petits bateaux, toutes voiles dessus, et bien encadrés: un tel -peut-être le dégourdira.» - -Voilà, ce me semble, de quoi se préserver du péché d’orgueil. - -Encore plus tard, un autre tout jeune homme précoce écrivit: - -«Ardent pionnier j’ai remué la terre, le cerveau plein d’idées, et je -n’ai rien trouvé, ce que voyant, Gauguin, plus savant ramassa toutes les -richesses.» - -De ce chercheur un amoureux d’art a dit: «Il décalque un dessin, puis il -décalque ce décalque, ainsi de suite jusqu’au moment où, comme -l’autruche la tête dans le buisson il trouve que ça ne ressemble plus et -alors!! il signe. - -Pour se venger de Gauguin, ce charmant jeune homme entretenu par un -mécène croyant écrivit à un ami de Gauguin: - -«Mon cher et tendre ami, Gauguin vous a fait cocu.» - -Cet ami, convaincu à juste titre de la calomnie répondit: «Que nenni.» -Et notre charmant jeune homme pour se venger de cet ami incroyant qui -était peintre aussi, mit sur une lettre à son adresse: «Monsieur Z, -propriétaire,» ce que voyant l’ami écrivit au Caire: «Monsieur Zéro, -locataire.» - -Voilà de quoi vous apprendre à ne pas fréquenter les impudents. De tout -cela je n’ai garde; le chemin se fait de plus en plus rude, on vieillit. -Le souvenir du mal en fumée s’évanouit, le velours sur la conscience -cache les épines, adoucit les morsures. - -La gloire est peu de chose si le piédestal mal construit s’effondre au -moindre souffle. D’ailleurs, les vrais l’évitent; c’est si bon la -solitude, si rassérénant l’oubli quand consciencieux du péché, on désire -la délivrance tout en redoutant l’Après inconnu. - -Géant tu es mortel, cela suffit à t’humilier. Problème qu’on cherche à -résoudre, facile au début, sphinx à la mort. - -Poignée de menues pièces de monnaie jetées au vent par un Crésus et -qu’après dispute le plus fort ou le plus adroit ramasse en minime -partie, glorieux de sa victoire. Il doit vite en rabattre quand chez le -marchand de tabac il en demande pour sa piécette de deux sous qu’il a si -difficilement ramassée. - -Mon voisin dit: «C’est quelque chose, la philosophie du Monsieur tant -mieux, c’est beaucoup, et moi qui ne suis qu’un serin, je dis c’est bien -peu de chose.» - -«Mon Dieu, disait-elle, il est très honnête: mais... ce qu’il est bête!! - -Ceci n’est pas un livre. - - * * * * * - -Dans le sentier muletier, bleus tous deux, rayés argentés deux braves -ondulent devant eux, car la ligne courbe certainement est la plus -courte: le vin de l’administration dérigide les jarrets, empâte la -langue. Que ce serait la même chose que dans la chanson si ce n’était -aux Marquises, quand apercevant une petite frimousse dorée que vous ne -sauriez appeler Grille d’Égoût ou la Goulue, le brigadier, s’écria: -«Pour moi!» et que subséquemment le gendarme répondit: «Brigadier vous -n’avez pas raison.» - -Et la petite frimousse de répondre aussi sans se fâcher. - -Le premier payera deux piastres: le second n’en payera qu’une. - -Cette fois le gendarme pensant que la petite était aussi bécarre qu’à -Paris répondit: «Brigadier, vous avez raison. Mais non... mais non, à -vous monsieur le gendarme de tirer le premier, tout comme les Anglais.» - -Mais un gendarme ne saurait passer devant son brigadier. On a beau être -aux Marquises, ces dames sont dans le train; d’ailleurs les -missionnaires leur disent. Le péché doit avoir son excuse. La monnaie -c’est l’excuse... - - * * * * * - -Lisant le _Journal des Voyages_, un homme pense quitter Paris, une -civilisation qui l’obsède; il prend le train et le bateau à Marseille, -navire somptueux. - -Déjà sur le navire, quelques jours de marche et il commence à connaître -ce monde colonial qu’il ne soupçonnait pas. - - Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité - de la pâtée et la possible auréole d’une palme! - - REMY DE GOURMONT. - - - -Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un -officier préside chaque table. - -«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois -habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en -veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de -figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans -le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et -aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.» - -Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en -veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs -parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de -l’instruction publique et obligatoire. - -A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un -îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un -gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste. -Déjà!!! - -Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode de trouver un coin -tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas -même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les -Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin -d’organiser la panique de tous ces braves Anglais. - -Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train. -L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur, -les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on -vous demande: «Avez-vous de l’argent?» - -Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin -goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit -kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société -philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous -enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets -pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre -billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez -place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça -tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti. - -Et si jamais pareille mésaventure vous arrive, ne vous avisez pas de -faire la connaissance d’un procureur de la République française. Comme à -moi, il vous en cuirait. - -Au surplus, que je vous raconte l’aventure, non au début. Ce serait vous -ennuyer, mais au moment où plus rageur que Meissonier je voulus me -fâcher. - -Tout le monde, même le commandant du navire de guerre, voulut me -dissuader d’une pareille escapade. «Vous ne savez pas ce que c’est qu’un -procureur et un gouverneur aux colonies, me disait-on: autant arrêter la -marche d’une comète en lui mettant un grain de sel sur la queue.» - -Voilà comment je devins journaliste, polémiste si vous voulez. Mais -naviguer au milieu de ces récifs sans s’y briser, n’est pas une petite -affaire. Il me fallut étudier les détours pour ne pas aller en prison. - -Un petit spécimen de mon savoir-faire: «Quant à X... les dit-on sont si -formidables que par respect de l’humanité je m’impose le devoir de -croire que c’est _Peut-être_ de la calomnie.» - -Encore un spécimen: celui-là dans le ridicule. - - Démosthène, εσπερα μενγαρ ῆν - - C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. - -Anecdotes traduites du grec souvent divertissent: en raconter une sans -garantir la fidélité de la traduction ne me paraît pas une hardiesse -hors de mes moyens mais plutôt un jeu de joyeux compagnon. En l’an X de -la XVIIIᵉ dynastie Ramsès, il se passait bien d’étranges choses à -Cythère, mais Cythère au peuple crétois n’était pas ce qu’elle est -aujourd’hui. Cythère cédée à la Suisse en échange de la fameuse arbalète -de Guillaume Tell et de sa pomme qui devint plus tard la pomme Cythère, -Cythère devenue suisse perdit son beau temple de Vénus et un semblant -d’austérité genevoise la rendit morne, insupportable. - -Autrefois donc à Cythère au peuple crétois, le ciel était pur, les -femmes adorables et adorées ayant la joie nue de vivre dans la clémence -de l’air, dans la caresse des herbes douces, dans la volupté du bain. Et -c’était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les -générosités de la nature font inutile. - -Rien de plus riant que son port, avec ses boutiques ensoleillées, ses -pirogues; et ce fut un jour fameux que le 6ᵉ jour de la XVIIIᵉ dynastie -de Ramsès en l’an X. La société commerciale venait d’ouvrir son vaste -magasin lorsque se présenta un client, un tout petit jeune homme -microscopique, mignon au possible, si bien habillé, pommadé ciré depuis -en haut jusques en bas. - -D.--Avez-vous du cold-cream à la cannelle? - -R.--Oui, certes et du tout frais. - -D.--Donnez-m’en un kilo. Et le commis empressé, de fournir la -marchandise, de proposer plusieurs articles, entre autres la fameuse -découverte du biberon Pastoros contre la rage des dents. - -«Figurez-vous que le vaccin a été pris sur un morse tout particulier -qui réside seulement au 90ᵉ degré de latitude. On en a fait une -expérience concluante sur l’éléphant bleu d’Amsterdam. Cet animal était -devenu extrêmement dangereux par suite d’une rage de dents: un cancrelat -s’était installé dans une de ses défenses pour y faire son nid. - -Or le biberon Pastoros possède une tétine à aspérités. L’éléphant -biberonna, se piqua, se vaccina. - -O merveilleuse découverte: l’éléphant bleu devint rouge aussitôt, puis -ses défenses tombèrent au pied du cornac. - - * * * * * - -Comme le petit mignon sortait du magasin, les vitres s’assombrirent; la -belle, l’immense Toutoua dit tout bas: «A ce soir.» - -8 heures sonnaient au beffroi. Bien heureux, le petit mignon suivi de -ses deux chiens noirs montait (cette fois avec majesté, les marches de -la grande construction). - -D.--Tout le monde est à son poste? demanda-t-il. - -R.--Oui, Seigneur archonte. - -D.--Qu’on me laisse tranquille ce matin, je n’y suis pour personne. - - * * * * * - -Dans son élégant cabinet capitonné, Mignon est seul, se mire, se -pomponne, puis étend une couche de cold-cream sur son petit museau -adoré. Il se déculotte (un peu seulement... les convenances!...) et -allant on ne sait où, un peu de ce cold-cream à la cannelle s’engloutit -aux profondeurs mystérieuses du chérubin. - -8 heures du soir. L’immense, la belle Toutoua en son logis gazouille, -chemise entr’ouverte, laissant voir de mystérieuses choses aux âcres -senteurs dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de -Vénus et particulièrement échauffait son mignon. Tous deux d’amour -brûlaient à la recherche des extases suprêmes. Ce fut une nuit superbe. - - * * * * * - -Le sommeil depuis quelques heures avait engourdi nos deux belles -créatures lorsque les voitures du laitier annoncèrent l’heure proche du -marché. L’immense Toutoua se réveilla, voulut à gauche, à droite, -embrasser son adoré. Oui-da, elle ne trouva rien. Peau de balle, balai -de crin. Une sueur froide inonda ses puissants mamelons lorsqu’elle -sentit sous elle son cher mignon. L’insecte ne donnait plus signe de -vie, tout à fait endommagé. - -Que faire? toutes prolonges dehors et pas un verre de ratafia. Toutoua -tristement mit l’insecte entre ses deux mamelons et le porta au logis -seigneurial. Le docteur fut appelé et trouva que l’insecte devait être -mal à son aise. Le grand Hippocrate lui-même n’aurait pas trouvé mieux -que son disciple lorsque celui-ci prenant un soufflet d’insecticide -Vicat l’introduisit dans les profondeurs mystérieuses car aussitôt -l’insecte respira. - -En l’an X de la 18ᵉ dynastie Ramsès, tout ceci se passa. - - Traduction s.-g.-d.-g. - - * * * * * - -Au café, au grand 9, sur le boulevard, je vais: tout le monde y va, la -belle race arienne circule. Au café, au grand 9, sur le boulevard, je -dessine, je regarde, j’écoute sans attrait. Au café, les tables de -marbre invitent le crayon, les glaces agrandissent la foule: le monde -est là sans choix. Sans choix aussi je dessine; tout est beau, tout est -laid. - -Tiens!!! voilà une tête que je connais; où diable l’ai-je vue. Le profil -est anguleux, et je cherche qui cela peut être. Ah! j’y suis, c’est moi, -je me résigne sans tristesse. Je me croyais mieux. La vérité!! Au grand -9, Madame dit: «Que prenez-vous? du champagne. N’est-ce pas?» Et moi, -plus modeste, je réponds: «Donnez-moi du pippermint!» - -Elle, parée, odorante, crasse verveine prend une chopine. Là aussi les -glaces renvoient le visage des hommes, des femmes. Ce n’est pas beau. -Et je figure à côté de l’hétaïre. L’amour embellit, dit-on. Je -m’efforce d’être convaincu; impitoyablement mon crayon s’y refuse. La -vérité!!! - - * * * * * - -Souvent, très souvent, le nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même -gouverne aux colonies qui ne les ont pas vu naître. Instruits souvent, -intelligents même, ils restent nègres, demi-nègres, quart de nègre, -capre même. Le coq de la Gaule, l’ancien maître devient esclave et ne -chante plus son cocorico d’autrefois; à son tour devient souverain -maître le corbeau d’Éthiopie qui croasse. - -Allons enfants de la Patrie, le jou... de gloi...e é pa...mi nous! - -Durant mon séjour à la Martinique, un nègre, demi-nègre, quart de nègre, -capre même, vint à se disputer avec un Bordelais, de là insultes. Le -Bordelais exigea le duel qui fut accepté par notre nègre, demi-nègre, -etc... et rendez-vous fut pris dans la canne à sucre. Les témoins -étaient de part et d’autre des quinbois, c’est-à-dire des porte-chance. - -Notre Bordelais sur le terrain eut la colique et excuses faites de -l’accident il alla dans la canne à sucre déboucler son pantalon. -L’opération (il faut croire?) fut assez longue, car les témoins -impatientés vinrent à la rescousse. - -[Illustration] - -[Illustration] - -«Comment! dit notre Bordelais, le nègre, demi-nègre... n’est pas encore -parti? Dites-lui bien: «Cinquante ans, il restera, cinkanttt ans je -chierai.» - -Les Bordelais n’aiment pas les nègres, demi-nègres, quart de nègre, -capres même. - - * * * * * - -Un journal à Tahiti qui ne serait pas politique ne serait pas -respectable. Élections à Tahiti c’est synonyme de Picpus contre l’ours -de Berne. Me voilà donc (qui l’aurait cru), devenu picpus pour ne pas -être suisse. - -D’un bord, sale calotin, de l’autre vil sectaire. Parpaillot, jamais... -jamais de ma vie, même lorsque je fis ma première communion, je ne fus -aussi catholique et j’eus raison. Vous allez savoir comment. - -J’en étais là, lorsque je me dis qu’il était temps de filer vers un pays -plus simple et avec moins de fonctionnaires. Et je songeai à faire mes -malles pour aller aux Marquises. La terre promise, des terres à ne -savoir qu’en faire, de la viande, de la volaille et pour vous conduire, -par-ci, par-là, un gendarme doux comme un mérinos. - -De ce pas, le cœur à l’aise, confiant comme une pucelle qui serait -barrée je pris le bateau et j’arrivai tranquillement à Atuana chef-lieu -de Hivaoa. - -Il me fallut singulièrement en rabattre. La fourmi n’est point -prêteuse, c’est là le moindre défaut: et j’avais l’air d’une cigale qui -aurait chanté tout l’été. - -Tout d’abord, les nouvelles à mon arrivée furent qu’il n’y avait point -de terres à louer ou à vendre, sinon à la mission et encore. L’évêque -était absent et il me fallut attendre un mois; mes malles et un -chargement de bois de construction restaient sur la plage. - -Durant ce mois j’allais comme vous le pensez tous les dimanches à la -messe, forcé de jouer mon rôle de vrai catholique et de polémiste contre -les protestants. Ma réputation était faite et Monseigneur sans se douter -de mon hypocrisie voulut bien (parce que c’était moi), me vendre un -petit terrain rempli de cailloux et de brousse, au prix de 650 francs. -Je me mis courageusement à l’œuvre et grâce encore à quelques hommes -sous la recommandation de l’évêque je fus installé rondement. - -L’hypocrisie a du bon. - -Ma case finie, je ne songeai guère à faire la guerre au pasteur -protestant qui d’ailleurs est un jeune homme bien élevé et d’un esprit -très libéral: je ne songeai pas non plus à retourner à l’Église. - -Une poule survint et la guerre fut allumée. - -Quand je dis une poule je suis modeste, car toutes les poules arrivèrent -sans aucune invitation. - -Monseigneur est un lapin, tandis que moi je suis un vieux coq, bien dur -et passablement enroué. Si je disais que c’est le lapin qui a commencé -je dirais la vérité. Vouloir me condamner au vœu de chasteté! c’est un -peu fort: pas de ça Lisette. - -Couper deux superbes morceaux de bois de rose et les sculpter genre -marquisien ne fut qu’un jeu pour moi. L’un représentait un diable cornu -(le père Paillard). L’autre, une charmante femme, fleurs dans les -cheveux. Il suffit de l’avoir appelée Thérèse pour que tous, sans -exception, même les enfants de l’école, y vissent une allusion à ces -amours si célèbres. - -Si c’est une légende ce n’est toujours pas moi qui l’ai créée. - -Mon Dieu que voilà des potins, et si jamais je retourne à Paris je -pourrai d’emblée me présenter comme concierge et lire tous les matins le -feuilleton du _Petit Journal_. - -D’ailleurs ici, nulle conversation n’est possible, si ce n’est potiner -et dire des cochonneries: dès le berceau, l’enfant se tient au courant. -C’est, à vrai dire, toujours la même chose, comme le pain quotidien. - -Pas toujours spirituel, mais cela repose des travaux d’art; la pensée -folâtre, le corps aussi. Les femmes sont simoniennes sans discuter. Puis -cela vous préserve de l’ennuyeuse austérité, et de la vilaine hypocrisie -qui rend les gens si méchants. Une orange et un regard de côté. Cela -suffit. - -L’orange dont je parle varie de 1 franc à 2 francs; ce n’est vraiment -pas la peine de s’en priver. On peut à son aise faire son petit -sardanapale sans se ruiner. - -Le lecteur doit sans doute chercher l’idylle, car il n’y a pas de livre -sans idylle. Mais... - -Ceci n’est pas un livre. - - * * * * * - -A l’interprète indigène j’ai dit: «Mon garçon, comment dis-tu, en langue -marquisienne: Une idylle.» Et il m’a répondu: «Que vous êtes rigolo!» -Poussant plus loin mes investigations, je lui ai dit: «Quelle est -l’expression pour dire vertu?» Et en riant, ce brave garçon m’a répondu: -«Vous me prenez donc pour un imbécile?» - -Le pasteur lui-même raconte que c’est un péché. - -Et les femmes comme des biches étonnées, au regard velouté, semblent -dire: «C’est pas vrai.» Une Parisienne dirait: «Cause toujours!» - -Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires -en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: _ici_, -les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que -nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes -de fiers cochons. - -Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça -ne biche pas. - -A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon. - -Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur -qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin. - -Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du _Hugon_ il vint aux -Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une -d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à -quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata. - -On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la -fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?» - -«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus -entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête -réintégra son domicile éternel. - -Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits -cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée. - -Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte -écrite et le commandant du _Hugon_, tout à fait courroucé apprit à notre -commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée... - -A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande: - -D.--Quel est le moyen d’équilibrer un budget? - -R.--C’est très simple, il faut le ruiner. - -Allez donc coloniser! - - * * * * * - -Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné -est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!! - -Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas -un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner -en allant en Cour de cassation. - - * * * * * - -Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre. - -«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas -lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.» - -Ceci écrit après la catastrophe du volcan. - -Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur -Napoléon Iᵉʳ. - -«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu -de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de -répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!» - -Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous -rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil. - - * * * * * - -Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où -j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des -terribles ravages. - -Dans l’après-midi d’avant-hier, le gros temps qui s’accumulait depuis -quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir, -c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant -à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de -racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance, -craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd. -Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les -rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier, -s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée. -Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis -vingt ans, c’était ma ruine. - -Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui -s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors -de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau. - -A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que -j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les -cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais -plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La -nuit fut longue. - -Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, -dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant -d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée -en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins -agréablement que le diable dans un bénitier. - -Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge -très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En -pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le -torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le -contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement -des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts -avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au -milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement -sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de -démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays -chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: -autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la -foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher -sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est -l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent? - -Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos -fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés -insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite -colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises. - -Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. -Mais à quand la prochaine inondation? - - * * * * * - -Le _Journal des Voyages_ (auteurs autorisés), la géographie de Élisée -Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes -inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux -rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique. - -Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile -aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la -langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal -prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc... - -On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories -de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de -décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout -cela pour un art de Papoue! - -Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration. - -Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de -géométrie gobine, il parviendra,--le tout harmonieusement,--à ne laisser -aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le -visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on -croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et -cependant jamais la même chose. - -Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets -en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La -gendarmerie a tout _dérobé_ et vendu à des amateurs collectionneurs et -cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui -aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien. - -Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un -instant de la valeur des artistes marquisiens. - -Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se -soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la -sauvagerie! elles en ont plein la bouche. - -Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de -hanche, corset tripaillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou -saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont -blanches, et leur ventre bedonne. - -Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le -critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des -Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant, -les dessinant aussi. - -L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà -de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique. -Loti! à la bonne heure; c’est charmant. - -Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et -nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins -photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et -plus vrai. - -Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son -chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste -de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard -de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de -dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent -des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges -et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car -plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait. Autre chose aussi -aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes -filles fument la pipe, sans doute, le _calumet_, pour ceux qui voient -dans tout la sauvagerie. - -Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme -Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce -sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir -étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie -bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des -négresses! allons donc. - -Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la -femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre -avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse -qui aurait les épaules larges et le bassin étroit. - -Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature -peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un -bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras -maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus -fort que l’arrière-bras. - -J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la -Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort -cependant. - -Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces -cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans. -Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du -fémur. - -Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe -depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse -est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et -évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la -comparaison avec une paire de pincettes. - -Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour -quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc -si vilain que cela; et ça _se donne_ pour presque rien. - -Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour -les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie -épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces -parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux -Européens. - -Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à -qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il -peut mettre la main dessus. - -Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires. -Les missionnaires ont considéré que de sculpter, décorer, c’était le -fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens. - -Tout est là, et les malheureux se sont soumis. - -La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français -incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore... - -Rien. Vous m’entendez bien. - -Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie -couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche! - -Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable -d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le -nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le -corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable -de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des -souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans -les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux. - -Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la -race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires -détruits par le mercure. - -Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout -était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en -germes. - -Principes invisibles, indéterminés, inobservables alors, tous par -l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou -percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même -n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans -vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans -l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée -par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme -un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de -_l’Être_, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand -la vie qui s’en était produite y revient. - -Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des -questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur -la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui -pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans -crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent. -Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur. - -Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux. -C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en -empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il -pensé, je n’ose l’espérer. - -Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une -caverne. - -Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant. -Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier. - -«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que -ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a -commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus -tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras -qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du -créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.» - -Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus -l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue -chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de -lumière. - - * * * * * - -Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don -de m’énerver. - -Les Maoris viennent de la Malaisie. - -Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur -débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous -disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.--Mais -pourquoi?» vous écriez-vous! - -Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous -les photographes. - -[Illustration] - -[Illustration] - -N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous -écrasera. - -Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues», -et l’autre: «Ce sont des nègres.» - -A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer. - -Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France -est sortie de la mer. - -Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la -Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des -hommes. Fi donc! - -A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe? -Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie... - -A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques -éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont -les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers -éléments? - -Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode -de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les -mêmes. - -Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre -chantent tous l’air des _Noces de Jeannette_. Rien d’extraordinaire que -même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie -qu’en Océanie et en Afrique, etc., les quelques mots génériques que -selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de -penser. - -Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout -et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite -avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main. - -De là ce mot _rima_ ou _lima_ qui veut dire main et qu’on retrouve dans -presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou -moins transformé comme prononciation. Le mot _rama_ en latin n’y -ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et -10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la -brasse comme mesure du pied aussi. - -Comme dans _la Lettre volée_ d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut -voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails -d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et -l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et, -malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de -penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à -revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur -queue, les chiens expriment leurs sentiments. - -Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct. - -Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait -adopter ce cliché. Malaisie-Maoris. - -Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort. - -Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des -Papoues ou des Nègres. - - * * * * * - -Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages -qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles -gaillards. Et puis ils ont été anthropophages. - -On se méprend complètement. - -L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au -contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une -méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. -On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est -une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine -comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. -Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé -cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: -«Oh! que c’est bon.» - -Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles -qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur. - -A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je -me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. -Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur -le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par -quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui -décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être -mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père -Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup -de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé -comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le -missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de -sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils -s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de -l’indigène. - -Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente. - -Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua -de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district -de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce -pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir -d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de -la selle. La nuit était proche: il disparut. - -Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en -toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela -suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la -justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. -Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée. - -Ce mot _naturellement_ demande une explication. - -C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le -gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels -que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le -juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient -aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas -commode aux Marquises. - -Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que -leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la -règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde -le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien. - -Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal -interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une -remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes -les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et -maintenant juste le contraire? - ---C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce -que je dis.» - -Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre -invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que -c’est moi!» - -Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete. - ---Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très -intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de -les avoir entendues. - -R.--Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et -qu’il répond comme il peut. - -Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit -et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait -commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré -la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car -il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que -rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par -suite il serait immédiatement dénoncé, lui _étranger_. - -Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus -que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions -méchantes et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut -rien écouter. - -Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a -fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf -une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes -versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions -volontaires. - -Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de -piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu, -confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher. - -Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur -le cou, tout comme le ferait une guillotine. - -Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus -pour le partage des piastres. - -Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur -gloutonnerie. L’Américain fut mangé. - -Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance -de ce récit. - -Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre -immédiatement. - -D.--Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à -la charge en ce qui concerne tous les complices? - -R.--Parce qu’immédiatement le silence se ferait et que tous ces -racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du -crédule Européen. - -La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par -suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par -exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très -ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne. - -L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne -prendra pas du poisson.» - -Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier -de la clarté de la lune.» - -Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de -_l’incertitude_. - - * * * * * - -En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je -n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre. - -En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui, -je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est -là.» - -Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous -pouvez être sûr qu’elle se vend. - -Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir -confiance. - -Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un -qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique -dit qu’il a été abandonné. - -Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir -un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel. - -C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire: -c’est à vous. - -D.--Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas -porté secours. - -R.--Mais il ne me l’a pas demandé. - -Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire: -«Tiens... voilà un philosophe!» - -Savoir donner, c’est très bien. - -Savoir recevoir, c’est encore mieux. - -Ah! la vanité de l’argent... - -Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir. - -On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des -fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père. - -Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien -voulu...» - -Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous -raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il -n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination -qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard. - -Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec -Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique. -Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que -nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H.. - -Très distingué, le monsieur, quand tapant sur les épaules de sa femme il -nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande, -rien que de la viande. - -Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi -seul.» - -Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche -qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?» - -Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce -colis?» - -Le fameux colis arriva. - -Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière -qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui -sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un -grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon -prochain (une Léda). - -La belle viande qu’on connaît--mais sans tête--peinte à Paris. Il ne -restait plus qu’à peindre le cygne. - -Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande -tricotait une paire de bas. - -«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc, -et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.» - -A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste, -il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand -il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est -fait de chic...» - -Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de -rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait -l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.» - - * * * * * - -Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles -observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma -bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une -peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en -démontrer les liens de parenté. - -Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la -foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi -les caricatures ou les choses d’art léger. - -Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un -mousquetaire reste un chienlit. - -Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire. - -Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire. - -Louis Veuillot méprise. Forain aussi. - -Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui -encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand -caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main. - -Hokusaï dessine franchement. - -Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même. - -De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital. - -La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si -toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les -précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces -personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus -minuscules. - -D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont -immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au -premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient -invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi -d’équilibre. - -Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui, l’homme moderne qui -raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire -d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!» - -Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des -vérités de la nature; cherchons ailleurs. - -Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de -conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou -invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins. - -Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie. - -Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé -pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature -de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de -nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les -lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion -ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir -de ses œuvres. - -Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché -je rougis devant eux. - -_Trois caricaturistes_: - - Gavarni élégamment plaisante; - Daumier sculpte l’ironie; - Forain distille la vengeance. - -_Trois genres d’amour._--L’amour moral, l’amour physique, l’amour -manuel. Moralité, Débauche, Prudence. - - * * * * * - -A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.» - -A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.» - - * * * * * - -A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une -carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on -ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.» - - * * * * * - -_Anomalies._--De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a -le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi -celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est -qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur -l’importance du raisonnement et de l’instruction. - -Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous -les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et -je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce. - -Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse, -du regard seulement. Une chatte cependant, la seule civilisée, à tel -point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes -côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse. - -La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à -moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord, -elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui -porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides -sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de -chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir -de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se -doutant pas qu’ils sentent mauvais. - -Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le -plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures, -les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous -se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans -invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et -assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un -repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les -Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de -camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un -fusil qui a permuté.» - -Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur -extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant. -Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba -dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait -imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du -navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué -tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la -mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière. - -Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat. -Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés -par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le -service militaire et tout le monde suivra l’exemple. - -Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse. -Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible? - -Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas. - -C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir -(roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée. -Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus -beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de -nouveaux - -[Illustration] - -[Illustration] - -Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces -hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces -fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou -chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que -deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du -fonctionnaire). - -Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera. - -Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était -pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa -maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de -la maison de son soldat à la sienne. - -Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.» -Un fumiste ajoute: «vous compris!» - -Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y -avait-il d’imbéciles dans cette réunion? - -Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si -fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens. -D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire. - -J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en -général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est -que très longtemps après je lus une traduction de: _la Luciade et -l’âne_, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau -sexe. - -Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en -ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de -ce tant plaisant et caressant animal.» - -La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que -le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et -laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à -mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai. -C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures -et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais -trésors. - -Très observateur, Monseigneur le diable. - -Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne -surveillez pas le mari, mais votre escarcelle. - -Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite. - -Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le -dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille. - -Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci -par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce -recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent -s’habiller qu’avec une livrée. - -«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à -tes réceptions où il y a ta maîtresse.» - -Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne -ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la -femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à -son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le -mari de dire: «Disons des cochonneries _seulement_ (car ce soir j’ai -trop mangé).» - -Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en -médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en -rougissant: le machin. - -A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes -filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les -hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle -mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus -ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges, -étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique -légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos. - -Curieuse anomalie... - -Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait -manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un -beau jour une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat -semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et -avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce -qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à -l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta: -«Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous -remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!! - -Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a -de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler -devant elles... - -Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et -qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble -pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un -penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre. -Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas -mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin. - - * * * * * - -_Lettre de Paul-Louis Courier_: - -«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous -souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit -indifférente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien? -Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid, -ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on -vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux -fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour -lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?» - -Une autre lettre, _un passage seulement_: - - * * * * * - -«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà -entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je -reste, elle se désolait, je riais: - - _Piause, prego, ma in vano ogni parola sparse._ - -Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger -augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de -langage, le prix que je mettais à ma retraite. _Dunque fa presto_, -dit-elle; je fis _presto_ et je partis. J’en pourrais prendre désormais -avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien -lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez -pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois, -je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...» - -Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre. - -Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus... -Ça me la coupe. - - * * * * * - -Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle -aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et -hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer. - -Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de -l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de -l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le -fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de -knout.» - -Catherine eut une jouissance extrême. - -Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de -Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement -stupide? - -L’auteur ajoute à son récit une réflexion. - -Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme. - -Stupide l’auteur. - -Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même. - - * * * * * - -Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en -pointe. - -Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille -résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le -porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha -parmi les bambous. - -Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau -toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le -Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi, -tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.» - -Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la -tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent. -Glorification des morts, glorification des vivants. - -J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de -Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la -chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez -arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le -grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre. -«Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui -c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,» et -ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que -l’on sera? - -A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le -gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.» - -Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le -père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée -par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset. -Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles. - - * * * * * - -Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et -la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes -colères. Des baleiniers!... Des baleiniers. - -Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles -porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste -baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme -me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.» - -Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et -l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter -l’histoire... mais la vraie. - -Or, en ce temps qui est de tous les temps, les baleiniers ont pour -habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la -monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui -méprisent le vil métal. - -C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux -Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau -et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes, -bestiaux et autres provisions de bouche. - -Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé -l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions -de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur -plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal. -Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient: -«Que c’est de la concurrence déloyale.» - -Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de -gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il -repart. - -L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où -est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce -que _Humanité veut dire_! - - * * * * * - -Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en -ce recueil, venant d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu -d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au -gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec -lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire -d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il -fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences -qui déterminent une raison. - -Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu. -Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose -curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux. - -Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le -rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique. - -Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà. - -Ceci n’est pas un livre. - -Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins -sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus -intelligents, les autres moins. - -On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse, -toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la -liberté, en haine de fraternité. - -Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat, -du gendarme... Le devoir en l’exercice de ses fonctions, le Code -militaire, dreyfusard ou non dreyfusard. - -La morale de Drumont, de Déroulède. - -La morale de l’instruction publique, de la censure. - -La morale esthétique; du critique assurément. - -La morale de la magistrature, etc... - -Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage. - - * * * * * - -20 janvier 1903. - - DEGAS - -Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. -Je veux dire le connaître bien. - -Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux -quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par -respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien? - -Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux -comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à -cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque. - -En effet, Degas est toujours jeune. - -Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir, -son chapeau de soie sur la tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a -l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe, -sans oublier le parapluie. - -S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien -celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, -même celle-là. - -Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse. - -Méchant et rosse. Est-ce la même chose? - -Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les -Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru -bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un -ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que -cela. - -Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, -qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. -Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame -de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est -toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.» - -Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les -peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et -lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit -très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...» - -En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il -devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se -dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi -au début: «Vous avez le pied à l’étrier.» - -Parmi les forts, personne ne le gêne. - -Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me -dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très -bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis -qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je -n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête. - -«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la -mauvaise peinture.» Cela me fut doux. - -Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant, -suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai -connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus _ne -plus me connaître_. - -Je ne veux pas comprendre. - -Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie: - - Qu’as-tu fait, ô toi que voilà - Pleurant sans cesse, - Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, - De ta jeunesse. - VERLAINE. - -Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec -courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes -dents. - -Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique. - -A ma dernière exposition chez Durand Ruel, _Œuvres de Tahiti_, 91, 92, -deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture. -Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés, -son sentiment. - -Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du -_Chien et du Loup_. - -«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.» - -Voilà l’homme. Quel est le peintre? - -Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. -Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et -surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il -ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers. - -Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les -défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune -il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs -intelligents. - -Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de -modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de -main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les -revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou -pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible. - -Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est -dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des -danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en -découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, -arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à -un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient -la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. -Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul -instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne -se pâme que sur la scène. - -Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en -mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées -comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les -gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les -dessous, pas même un noir qui dépare le blanc. - -Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main -calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature -morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De -Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux. - -Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas. - -Très souvent des haridelles montées par des singes. - -Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des -lignes, encore des lignes. Son style c’est lui. - -Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui. - -En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus. - -Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il -ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des -danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par -indiscrétion. - -De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et -regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.» - -Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des -rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné -les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il -passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est -morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait -les cloches comme ça.» - -[Illustration: En course.] - -[Illustration] - - * * * * * - -Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants -pour se dire indépendant dit à Degas: - -«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour -de vous voir parmi nous aux Indépendants?» - -Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un _bourru_! - - * * * * * - -Dans la pièce d’Ibsen, _l’Ennemi du peuple_, la femme (seulement à la -fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,--si -ce n’est plus,--que la foule durant toute son existence, elle a juste -une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va -au pays où vivent les loups. - -C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi, -humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber -une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever. - -Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas -suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne -connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a -jamais entendu murmurer à son oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y -a héritage ils se présenteront. - -Suffit. - -Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre -littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux -nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré -sentimental de vraisemblance. - -Dans _Pot-Bouille_ de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand. - -En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune -façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français -nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant. - -Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me -mettent en quête d’un rayon de soleil. - -Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour -sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, -poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous -arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement -construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner. - -Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les -observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions -aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au -sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette -boueuse philosophie à cheval sur les convenances. - -Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une -pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai -trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier -qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. -Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est -dissolvant. - -A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie -marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en -baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en -concubinage; il fut bel et bien conduit en prison. - - * * * * * - -A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur -cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le -montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son -existence. - -Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le -lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des -lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du -théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui -gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public. - -Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et -l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil. - -Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les -paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce -cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: -«Maman.» - -Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre. - -Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai. - -Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire. - -L’éducation du public... un public éclairé, etc... - -Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai. - -A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce -bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très -bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que -familiale. - -Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la -situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela? - -Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui -nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de -l’acteur et du décor. - -Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites -alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le -langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il -pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de -théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée -dans _le Mercure_, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un -déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des -chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre -chose. - -Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison: -«Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.» - -Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas -voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour -écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables. - -Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois -convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma -façon, je dis ici ma façon de penser. - -Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout, l’acteur et le -décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire. - -En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire -comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre -s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des -autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans -contrainte, sans même une paire de gants. - - * * * * * - -J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce -n’était pas la même chose que de lire dans les forêts. - -A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre -chose que le _Journal_. Poste restante je lis les lettres séance -tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides, -je lis invariablement les _Trois Mousquetaires_. Je lis le dictionnaire -chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une -critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout -dedans. - -Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les -affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde, -mais un homme prévenu en vaut deux. - -Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très -rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine), -il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir -avec la vue d’un Odilon Redon. - -Laissez-moi vous raconter une histoire vraie. - -Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il -faisait froid. Ma femme lisait le _Chat noir_ d’Edgar Poë et moi, -_Bonheur dans le crime_ de Barbey d’Aurevilly. - -Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller -chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison -que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval. - -Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle -continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de -charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie -de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop -l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon -tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un -squelette. - -Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé -Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé. - -Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la -concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant -ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette -panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est: -_Bonheur dans le crime_, de Barbey d’Aurevilly. - -Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement -que celui que l’auteur raconte. - -J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se -nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en -parlai aussi. - -Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune, -j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air -militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège -et comme je le regardais par trop attentivement, il me dit -hautainement, tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque -chose?--Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je -me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.» - -La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce -qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait -prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à -Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les -Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare -Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces -prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris -le fusil à la main. - -«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir -aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la -mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long. - ---Fous-moi le camp!» - -J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance: -je ne le fis pourtant et il continua. - -Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver, -le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.» - -Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?--Eh bien! dit-il, -je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...» - -De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de -soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me -sauvant _presto, illico_, le cœur en désordre. - -Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec -cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette -histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop -respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros. - -J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement -qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas! - -Rien que la reliure portant le nom de Lamartine me rappelle mon -adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn. - -Les livres! que de souvenirs! - -Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand -Dieu, ce n’est point par vertu. - - * * * * * - -Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas. - -Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très -loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée, -maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du -premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche, -l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole; -est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle -coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie. - -Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites -mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me -chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.» - -Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me -chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en -aucun cas ne peuvent être experts. - -Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par -un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est -du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il -parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au -point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment, -car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce -qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si -c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs -le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son -talent. - -Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de -ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer. - - * * * * * - -L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments -de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge -considérablement. - -L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A -l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir. - -Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son -rayon ardent. Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos, -faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour -Pasteur la culture des microbes? - -Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la -glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à -50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi -garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,» -puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut -récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi -tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y -aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore -plus bas. - -Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux -Espagnols... - -A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de -Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les -regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les -trouvons encore plus petits. - -Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une -jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de -Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit -lever la tête. Elle vit se détacher d’une des deux tours un singulier -drapeau noir en forme de flamme. - -Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta -suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine -(souvenirs de la Morgue). - - * * * * * - -Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte -pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa -statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être -important. - -Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce? - -Oh! les Concours... - -Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours. - -Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la -maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les -chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait. - -Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux. -Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après -tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage -vivant placé là-haut! Hum! hum!» - -Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit: -«Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...» - -Enfoncé Déroulède. - - * * * * * - -Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait -nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est -l’école. - -Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos -sottises. - -On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son -escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de -moins, ça ne l’appauvrit pas. - - * * * * * - -D’Albert Wolff dans le _Figaro_. - -«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant -descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour -faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands -méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice -éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.» - -Albert Wolff? un crocodile. - - * * * * * - -Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora -Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me -fie à Proudhon. - -Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union -ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de -Bordeaux un monument. - -Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu -socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin -le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de -Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa. - -Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne -tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de -délégations suivirent son cercueil. - -Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort -jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore. -Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, -voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le -citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon). - -Sa fille qui était ma mère fut élevée entièrement dans une pension, la -pension Bascans, maison essentiellement républicaine. - -C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père -était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et -Armand Marast _le National_. - -Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il -pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui -prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un -journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune. - -Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit -un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il -voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il -s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme. - -Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je -vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un -tas de souvenirs de mon enfance. - -Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de -sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don -Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce -nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut -longtemps président de la République du Pérou. - -[Illustration: Bonjour Monsieur Gauguin] - -[Illustration] - -Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de -tout cela une véritable enfant gâtée. - -J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, -de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence, -de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en -bois. - -Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle -porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi -notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est -lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de -sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis -que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours -eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée -de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout -d’un bâton que je portais sur l’épaule. - -C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son -bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement -que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au -domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame -espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une -petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que quelques -minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait. - -Mais n’anticipons pas et revenons à notre ville de Lima. A Lima en ce -temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une -terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire -que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau -et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine -nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur, -la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte -ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous -pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune -éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois -encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis -tranquillement remonter sur sa terrasse. - -Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de -l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il -bougeait. - -C’était un tremblement de terre. - -On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le -tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et -que personne nie l’avoir ressentie. - -Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la -ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles -maniées par une raquette. - -Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune -Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais -pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car -sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par -un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il -hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande -partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le -remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé. - -Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres. - -Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les -veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment. - -Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux -cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre -extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au -dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde -était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat -extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi -une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère -très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne -le trouvez-vous pas assez fort?» - -«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le -courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle. - -Ce que ma mère était gracieuse et jolie quand elle mettait son costume -de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant -voir qu’un seul œil: cet œil si doux et si impératif, si pur et -caressant. - -Je vois encore notre rue où les gallinaças venaient manger les -immondices. C’est que Lima n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une -grande ville somptueuse. - -Quatre années s’écoulèrent ainsi lorsqu’un beau jour des lettres -pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la -succession de mon grand-père paternel. Ma mère si peu pratique en -affaires d’intérêt revint en France à Orléans. Elle eut tort, car -l’année suivante 1856, le vieil oncle fatigué d’avoir taquiné avec -succès Mme la Mort se laissa surprendre. - -Don Pio de Tristan de Moscoso n’existait plus. Il avait 113 ans. Il -avait constitué, en souvenir de son bien-aimé frère, à ma mère une rente -de 5.000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25.000 francs. -La famille, au lit de mort, contourna les volontés du vieillard et -s’empara de cette immense fortune qui fut engloutie à Paris en folles -dépenses. Une seule cousine est restée à Lima, vit encore très riche à -l’état de momie. Les momies du Pérou sont célèbres. - -Etchenique vint l’année suivante proposer un arrangement à ma mère qui, -toujours orgueilleuse, répondit: «Tout ou rien.» Ce fut rien. - -Quoiqu’en dehors de la misère ce fut désormais d’une très grande -simplicité. - -Beaucoup plus tard, en 1880 je crois, Etchenique revint à Paris comme -ambassadeur chargé d’arranger avec le Comptoir d’escompte la garantie de -l’emprunt péruvien (affaire du Guano). - -Il descendit chez sa sœur qui avait rue de Chaillot un splendide hôtel -et en ambassadeur discret, il raconta que tout allait bien. Ma cousine -joueuse comme toutes les Péruviennes s’empressa d’aller jouer à la -hausse sur l’emprunt péruvien dans la maison Dreyfus. - -Ce fut le contraire, car quelques jours après, le Pérou était -invendable. Elle but un bouillon de quelques millions. - -«_Caro mio!_ m’a-t-elle dit, je souis rouinée; je n’ai plus maintenant -que 8 chevaux à l’écurie. Que vais-je devenir?» - -Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l’une -d’elles enfant de mon âge, que j’avais--il paraît--essayé de violer. -J’avais à ce moment 6 ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et -nous eûmes probablement tous deux l’idée des jeux innocents. - -Comme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi, -beaucoup de mélanges. Grossier matelot. Soit. Mais il y a de la race, ou -pour mieux dire, il y a deux races. - -Je pourrais me passer de l’écrire, mais aussi, pourquoi ne l’écrirais-je -pas: sans autre but que celui de me divertir. - - * * * * * - -Et j’ai eu ces jours-ci besoin de me divertir, enfermé dans un petit -îlot par suite d’inondation, comme je vous l’ai raconté plus haut. -L’inondation et l’orage sont à peine terminés, chacun se débrouille -comme il peut, coupant les arbres déracinés, installant de tous côtés -des petites passerelles pour circuler de voisin à voisin. On attend le -courrier qui n’arrive pas et en admettant une chance énorme nous avons -l’espoir que dans un an l’Administration voudra bien réparer nos -désastres et nous envoyer un peu d’argent. - -Le courrier doit nous envoyer par extra un juge pour faire l’instruction -d’un crime. Voici une lettre que j’ai préparée pour le juge, lettre qui -vous mettra un peu au courant de la façon qu’on emploie pour -administrer les colonies françaises. - - - «_Atuana, janvier 1903._ - - «MONSIEUR LE JUGE D’INSTRUCTION, - -«Permettez-moi, en ce qui concerne cette affaire de meurtre dont vous -allez faire l’instruction, de vous donner quelques éclaircissements. - -«Il s’agit d’un homme qui, peut-être, faute de renseignements à sa -décharge, serait condamné à tort pour meurtre. - -«Nous, public, ne saurions connaître qu’imparfaitement ce que le -brigadier de gendarmerie a pu déclarer: par contre, nous savons tout ce -qui n’a pas été fait. Et cela parce que nous nous sommes donné la peine -de faire la besogne, nous-mêmes. - -«Est-ce donc à nous de faire la police? - -«Le brigadier aurait interrogé le nègre, puis sommairement la victime et -l’amie. C’est tout, c’est-à-dire presque rien. - -«Cela fait, la victime a été remise à l’examen et aux soins d’un -infirmier qui, pour avoir fait un petit apprentissage à l’hôpital de -Papeete, n’en est pas moins un tout jeune homme léger et sans -expérience. - -«Deux jours après, la rumeur publique m’apprit que cette femme avait une -horrible blessure au vagin qui se trouvait en pleine décomposition. - -«Ne pouvant soupçonner un seul instant que cette blessure puisse avoir -passé inaperçue, je n’y fis pas attention et ce n’est que 15 jours après -l’affaire que le pharmacien vint me demander conseil déclarant que, tout -à fait à bout de souffrances, cette femme avouait avoir une grave -blessure faite au vagin. Les vers de mouche circulaient en grande -quantité et il s’en dégageait une telle puanteur qu’il était suffoqué, -prêt à s’évanouir, ne pouvant donner des soins que très imparfaitement. -Le tout était déchiré. Déjà la gangrène s’était déclarée et survint la -mort. - -«On peut d’ores et déjà assurer que cette dernière blessure est l’unique -cause de la mort de cette femme. - -«Le nègre en est-il l’auteur? - -«Et qu’a-t-on fait pour le savoir? - -«A qui incombe la responsabilité de cette négligence? Ce n’est pas -assurément à vous, Monsieur le Juge, qui arrivant ici très longtemps -après, n’êtes pas à même d’être renseigné. - -«La gendarmerie s’est contentée d’interroger presqu’au hasard, dès le -début, le nègre, la victime et l’amie. - -«Depuis elle n’a fait aucune enquête, ignorant ou voulant ignorer quand -même cette dernière blessure; ignorant l’amant, tandis que le public -s’en inquiétait, à tel point qu’un colon avertit le brigadier que -l’amant, malgré son habitation très éloignée de celle du nègre, se -trouvait à 3 heures de l’après-midi à cet endroit en compagnie de la -victime et de son amie. - -«Le parti pris de sauver cet amant apparaît presqu’en évidence. - -«Le brigadier savait pertinemment, comme tout le monde ici, que le -pasteur Vernier et moi (surtout M. Vernier), nous avions des notions -étendues en médecine. - -«Pourquoi ne nous a-t-il pas consultés en cette occasion? Par vanité, -sans doute: cette vanité d’un gendarme sot et autoritaire. - -«Je déclare sans crainte que si j’avais été appelé, cette troisième -plaie n’aurait pu passer inaperçue et qu’il m’aurait été facile de voir -si elle avait été faite avec un couteau. - -«Je reconnais cependant que les deux autres blessures ont été examinées -et sondées: examen qui a établi qu’elles avaient été faites toutes deux -avec un couteau de moyenne grandeur et non avec un coutelas à -débrousser. - -«Ce couteau aurait été retrouvé dans la brousse. Si toutefois il y a -contradiction entre les déclarations des deux femmes et le fait observé, -n’y aurait-il pas lieu de soupçonner un mensonge intéressé, fait pour -dérouter la justice? - -«Mais ce qui n’est pas douteux, c’est le mutisme complet, avant et -après, au sujet de cette troisième plaie qui a entraîné la mort; ne -voulant accuser personne, pas même le nègre. - -«Son amant tous les jours à son chevet avec force protestations d’amour -entremêlées de menaces, l’entraînant au silence. Silence que fit la -pauvre victime jusqu’à sa dernière heure. - -«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel -(qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui -vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la -blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un -morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon -l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie. - -«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont -éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît -quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la -jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et -meurtrier. - -«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que -c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est -justement ce qui n’a pas été fait. - -«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et -personne questionné à son sujet. - -«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau -brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien -savoir. - -«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le -voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la -règle des Marquises. - -«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte -par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon -et l’indigène sans jamais les défendre? - -«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder, -tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la -justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public -toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la -vérité. - -«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et -cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et -ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu -clairvoyants. - - «PAUL GAUGUIN.» - - * * * * * - -Permettez que je vous présente une classe d’individus que vous ne -soupçonnez pas. Ce sont des inspecteurs coloniaux. Chacun nous coûte en -moyenne de 50 à 80.000 francs par an. - -Ils arrivent dans la colonie, charmants au possible, avec ordre -d’écouter tous ceux qui auront quelque chose à dire, distribuant à -chacun l’eau bénite de cour. - -A leur départ chacun s’écrie: «Enfin! cela va changer, le ministre va -savoir ce qui se passe.» - -Turlututu, chapeau pointu. - -Il y a, en effet, quelquefois des changements, mais c’est pire, et le -colon dit: «On ne m’y repincera plus,» ce qui n’empêche qu’à nouveau il -se fait repincer. - -Moi aussi je veux m’y faire pincer. - -Deux inspecteurs nous arrivent aux Marquises annoncés comme libéraux -charmants, intelligents, bref des merles blancs. - -Et je leur écris. - - - _A Messieurs les Inspecteurs des Colonies, de passage aux - Marquises._ - - «MESSIEURS, - -«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit -tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des -réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui -en découlent dans notre pensée. - -«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter -le schéma éternel de la situation financière, de l’administration, -agriculture, etc..., ce sont là de graves questions déjà longtemps -débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec -fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques--plus elles -aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à -la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai, -celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre -meilleure, moins arbitraire et plus féconde. - -«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les -indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des -gendarmes à leur égard; et en voici la raison. - -«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous -les 18 mois environ. - -«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce -que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit: -«Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui -affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un -procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont -quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont -condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs -pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour -ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende. - -«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement d’être supprimé, mais -qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand -cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette -suppression. - -«Je tiens aussi à faire remarquer que _rien que cette somme_ de 3.000 -francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans -une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres -contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas. - -«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre -du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain), -c’est-à-dire qu’ils vont être _privés pendant 6 mois de leur unique -nourriture_. - -«Est-ce humain, est-ce moral? - -«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la -gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le -brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel, -un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on -n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le -juge est persuadé. - -«Je ne sais si intelligence il y a. - -«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un -interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de -la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter dans -cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases. - -«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il -répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge -s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!» - -«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui -paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du _canon_ -d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par -les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est -innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus -forte. Le régime de la terreur. - -«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs -indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de -Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, _École -libre_. - -«Dire aussi que le juge les a condamnés! - -«Est-ce légal? - -«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes -ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant -aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos -des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil -et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la -contravention. - -«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince -un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon. -Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la -part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le -gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses -fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un -pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures. -Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement? - -«Et sans y réfléchir il est ici nommé en outre de son poste de -gendarme... notaire, sous-agent spécial, percepteur, huissier, maître de -port... tout enfin sauf la garantie du savoir et de l’honnêteté. - -«Il est à remarquer cependant qu’il est toujours marié, sans compter les -nombreuses maîtresses, qui se donnent, toujours par peur de -contraventions pour avoir été vues dans la rivière sans la feuille de -vigne réglementaire. - -«Il est à remarquer aussi que la femme, quoique de très basse condition, -ne peut se passer de domestique et pour ce on prend tout ce qu’on trouve -sous la main, soit un prisonnier, soit le gardien de prison, le tout aux -frais du contribuable. - -«Mais s’il s’agit de crime, assassinat... le tout change de face. Le -gendarme qui tient à sa personne s’empresse de favoriser le silence en -allant - -[Illustration: Etude. PG] - -[Illustration: Changement de résidence.] - -à gauche au lieu d’aller à droite, n’interrogeant personne, même prévenu -par les colons, et disant «Quand le juge d’instruction viendra, il -verra.» - -«Consulter crimes et en particulier le dernier (affaire en instruction à -Atuana, février 1903). - -«A côté des crimes, très rares heureusement, la population est très -douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions -délits de boisson. - -«Les naturels n’ayant rien, rien pour se distraire, ont en tout et pour -tout le recours à la boisson fournie gratis par la nature, c’est-à-dire -le jus d’oranges, de fleurs de coco, bananes, etc., fermenté quelques -jours et qui sont moins nuisibles que nos alcools en Europe. - -«Depuis cette défense de boire qui est toute récente et qui supprime un -commerce rémunérateur pour les colons, l’indigène ne pense plus qu’à une -chose, c’est de boire et pour cela il fuit les centres pour aller se -cacher ailleurs, et de là l’impossibilité de trouver des travailleurs. -Autant leur dire de retourner à la sauvagerie. Et qui plus est, la -mortalité augmente. - -«Le gendarme se trouve à son affaire. La chasse à l’homme. C’est comme -on voit d’une haute moralité. - -«Je demande donc à Messieurs les inspecteurs d’examiner sérieusement la -question afin de demander aux autorités en France, aux hommes qui -s’occupent de justice et d’humanité, ce que je vais leur demander à eux. - -«1º Afin que la justice aux Marquises soit respectable et respectée, je -demande que les juges ne communiquent avec la gendarmerie que -rigoureusement pour les affaires, logeant et mangeant tout ailleurs (on -les paye pour cela). - -«2º Il faudrait que le juge n’accepte les rapports de gendarme qu’après -un contrôle sérieux, sollicitant même chez les colons les renseignements -officieux qui lui seraient utiles, et surtout qu’il n’applique la loi -que lorsque le gendarme a agi _régulièrement_. _Et pour cela_, je -demande que les règlements concernant la gendarmerie soient affichés -dans le bureau de cette gendarmerie: que toute infraction à ces -règlements commise par le gendarme soit un cas de cassation immédiate en -justice et punie sévèrement. - -«3º Je demande que les amendes concernant la boisson soient -proportionnelles à la fortune du pays, car il est immoral et inhumain -qu’un pays qui rapporte 50.000 francs par exemple de produit soit imposé -en contraventions de 75.000 francs plus les impôts, les prestations et -les octrois de mer qui, entre parenthèses, rentrent dans une autre -caisse que celle de la colonie, à la disposition fantaisiste d’un -gouverneur. - -«Et c’est le cas, Messieurs les inspecteurs, vérifiez les chiffres -pendant que vous êtes ici. - -«Je demande aussi que le rapport du gendarme ne fasse pas foi en justice -jusqu’au jour où il pourra avoir un contrôle sérieux comme dans nos -pays, jusqu’au jour aussi où la population indigène sera susceptible -(connaissant la langue française) de témoigner contre ce gendarme sans -être terrorisée, sans passer aussi par les mains d’un interprète si -sujet à caution, attendu qu’il est à la disposition complète du gendarme -(sa position en dépend) et qu’en sorte il ne connaît que très -_imparfaitement_ le français, comme on peut le vérifier. - -«Si d’une part vous faites des lois spéciales qui les empêchent de -boire, tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire; si -d’autre part leurs paroles, leurs affirmations en justice deviennent -nulles, il est inconcevable qu’on leur dise qu’ils sont électeurs -français, qu’on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses. - -«Singulière ironie de cette considération hypocrite de Liberté, Égalité, -Fraternité, sous un drapeau français en regard de ce dégoûtant spectacle -d’hommes qui ne sont plus que de la chair à contributions de toutes -sortes, et à l’arbitraire gendarme. Et cependant on les oblige à crier: -«Vive monsieur le Gouverneur, vive la République.» - -«Vienne le 14 Juillet, on trouvera dans la caisse pour eux 400 francs, -tandis qu’ils auront payé en outre de leurs contributions, directes ou -indirectes, plus de 30.000 francs d’amendes. - -«De ce fait, nous colons, nous pensons que c’est un déshonneur pour la -République française et ne vous étonnez pas si ici un étranger vous dit: -«Je suis bien heureux de ne pas être Français,» tandis que le Français -vous dira: «Je voudrais que les Marquises soient à l’Amérique!» - -«Que demandons-nous, en somme? Que la justice soit la justice, non en -vaines paroles, mais effectivement et pour cela qu’on nous envoie des -hommes compétents et animés de bons sentiments afin d’étudier sur place -la question et ensuite agir énergiquement... Au grand jour. - -«Quand par hasard les gouverneurs passent par ici c’est pour faire de la -photographie et quand quelqu’un d’honorable ose leur parler, leur -demander de réparer une injustice, c’est une grossièreté et une punition -qui sont la base d’une réponse. - -«Voilà, Messieurs les inspecteurs, tout ce que j’ai à vous dire si -toutefois cela vous intéresse, à moins que vous ne disiez comme -Pangloss: - -«Tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes.» - - * * * * * - - Il y en a qui pleurent et d’autres qui pleurnichent - Il y en a qui rient et d’autres qui sourient. - - _Nuances de toutes sortes._ - -Au présent on peut dire jamais. - -Pour l’avenir ce serait présomptueux. - -Dire toujours, c’est de la fidélité. - - * * * * * - -Aurélien Scholl se désespérait de ne plus trouver un lorgnon qui lui -permette d’apercevoir. Un ami lui dit: «C’est très simple, prenez un -numéro plus fort.» - ---C’est que, répondit tristement Aurélien: «Il n’y a plus que le -caniche.» - -C’est le mot fidélité prononcé plus haut qui me remet en mémoire le mot -d’Aurélien. - -Je voudrais dire par là que tout s’enchaîne, et qu’on est jamais sûr -d’avoir inventé. Savoir voir et savoir écouter. - -On ne connaît bien la sottise qu’après l’avoir expérimentée sur -soi-même. On se dit quelquefois: «Mon Dieu! que j’ai été bête.» C’est -justement pour cela même qu’on s’aperçoit qu’on aurait pu faire -autrement. Malheureusement on est déjà vieux quand on s’aperçoit qu’il -est temps de réfléchir. - -Laissons donc les choses comme elles sont, faute de pouvoir faire -autrement, laissons-nous vivre sans école par conséquent sans -contrainte. - -En ce moment, le brigadier s’évertue à dire aux indigènes que c’est lui -le chef et non M. Gauguin. - -Ce qu’il se fout dedans!!! - -Lui et Pandore font la paire. - -La petite Taia qui le blanchit n’est pas bête. - -Quand elle veut lui carotter dix sous elle lui dit: «Vous êtes beaucoup -savant» et il les donne. - -C’est moi le chef, ce n’est pas M. Gauguin. - -Comment trouvez-vous la petite Taia? je vous la sers pour une vraie -Marquisienne. Des gros yeux ronds, une bouche de poisson et une rangée -de dents capables de vous ouvrir une boîte de sardines. Ne la lui -laissez pas longtemps, car elle la mangerait. En tous cas elle connaît -déjà par cœur son brigadier. - -Ce brigadier ce fut celui-là même qui eut une fois aux îles basses à -recueillir un noyé involontairement ayant eu la jambe coupée par un -requin. Il hésitait à le mettre dans le cercueil et le lieutenant -impatienté lui dit: «Qu’attendez-vous? - ---Pardon, mon lieutenant, mais il manque une jambe! - ---Eh bien, mettez-le sans sa jambe. - ---Pardon, mon lieutenant, mais il y a des vers. - ---Eh bien, mettez-le avec les vers.» - -C’est lui le chef et non M. Gauguin. - -Sur sa poitrine, les médailles brillent de tout leur éclat. - -Sur sa rubiconde face l’alcool brille sans éclat. - -En foi de quoi, conséquemment, subséquemment, lui avons délivré son -certificat d’identité, suivi de son signalement. - -Saluez-le car c’est un chef. En avant marche, par file à droite, hue -Coco! prenez garde il rue avec ou sans bottes. - - * * * * * - -Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse; plus tard -certaines réflexions à leur sujet; quelques discussions aussi, l’esprit -des autres... j’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre -l’Évangile et l’Esprit moderne scientifique: de là la confusion entre -l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Église -catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son -égard. - -Une centaine de pages ayant pour titre: - -_L’esprit moderne et le catholicisme._ - -Indirectement, très indirectement je fis parvenir ces feuillets -manuscrits à l’évêque. - -Pour m’écraser sans doute, toujours indirectement, on me fit parvenir en -réponse un énorme livre richement illustré d’après photographies, très -documenté en histoire de l’Église depuis son début. - -Toujours très indirectement, je fis parvenir avec le livre en retour, -mes appréciations critiques si l’on veut. - -Ce fut la fin de la discussion. - -Voici ma réponse à ce livre. - -Devant nous, à notre soin, à la lecture d’un profane un livre saint. - -La France, au dehors. Hum!! Rome serait plus exact. - -Les missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle sont-elles -françaises? Cela est douteux. Quoi qu’il en soit, la France protège, et -Rome commande... Doux Concordat. - - * * * * * - -430 pages éditées avec luxe, photographies à l’appui et la collaboration -de 12 vénérables. - -Avant de parler des 96 pages d’introduction, le seul point contestable -du livre, nous voulons exprimer ici notre profonde admiration, notre -dégoût aussi pour l’œuvre considérable (_celle-là incontestable_) -signalée par la deuxième partie du livre. Le lecteur édifié peut -parcourir l’Orient sans le secours de la géographie Élisée Reclus, sans -le livret Chaix. - -Le collège de la Sainte famille au Caire. - -Saint François Xavier à Alexandrie. - -Voilà deux monuments qui, à eux seuls, sont suffisants pour prouver que -ce n’est pas l’Église, mais bien la République française qui a fait vœu -de pauvreté. - -N.-Dame de Sion à Ramleh et surtout les Sœurs de Nazareth à Beyrouth -éclipsent tous les palais. - -Espérons qu’un nouveau sardanapale ne viendra pas transformer ces palais -en maisons de plaisir et prendre pour esclaves de chair toutes ces -charmantes nonnes. - -Quel meilleur argument contre cette Église que l’étalage de tout cet or, -de cette puissance presque sans égale entre les mains d’un seul homme -revêtu, par lui-même, du manteau de l’infaillibilité. - -Deux mille ans d’ère chrétienne, et arriver à un pareil résultat avec le -secours de tous les souverains, des torrents de sang et de larmes versés -pour la cupidité de quelques-uns, prenant de gré ou de force l’or des -fidèles, au nom de la Charité! - -N’est-ce pas significatif? On ne dit plus aujourd’hui: nous sommes -grands, mais on dit: «Nous sommes riches.» - -L’histoire politique de l’Église catholique et surtout de l’œuvre des -Congrégations, troupes régulières, très documentée et admirablement -décrite en ce livre, nous met presque brutalement en face d’une machine -infernale avec des rouages bien organisés et presque insaisissables. -Nous le savions, mais il était bon que l’Église vienne nous le préciser -et l’affirmer. - -Cette histoire politique se trouve former la majeure partie de -l’Introduction, et elle ne nous intéresse que médiocrement: ne laissant -place à la théologie que quelques lignes, si toutefois on peut appeler -théologie, une série d’arguments pour expliquer la raison d’être de -cette Église. Série d’arguments tout à fait extraordinaires et -contradictoires pour un lecteur attentif et habitué à ces exercices, -mais qui, détournés de leur vrai sens par cet esprit filandreux de -rhétorique si particulier aux disciples de Loyola, ont un semblant très -trompeur de vérité. - -Examinons-les quelques instants. - -Page 4. La philosophie a pour guide la Raison. - -Page 8. La troisième forme de l’idolâtrie, la foi aux dieux publics et -nationaux détruit un autre élément essentiel de la civilisation, la -_paix_. - -La civilisation ne peut avoir pour fondements le mensonge. - -Page 10. Or les idolâtries, impuissantes à maintenir les sociétés et les -individus en ordre par des lois morales ont dû assurer cet ordre par -l’_Artifice_ d’une hiérarchie forte et qui tint les peuples immobiles. - -_Conclusion contradictoire et artificieuse._ - -Mais continuons. D’autre part, Platon disait: «Connaître le Créateur et -le père de toutes choses est une entreprise difficile, et quand on l’a -connu, il est impossible de le dire à tous.» - -Page 12. Au lieu d’appartenir à une caste de nobles, la Chine appartint -à une caste de lettrés et tous les droits appartiennent à -l’intelligence. - -Ici nous venons compléter les renseignements. En Chine tous les droits -en effet appartiennent à l’intelligence et toutes les places se donnent -_au concours_ entre ces lettrés. Mais ces lettrés ne peuvent être une -caste pas plus qu’aujourd’hui en Europe les savants forment une caste. -Tout le monde y a droit. - -Il est à remarquer que Platon, Confucius et l’Évangile sont tout à fait -d’accord sur ce point d’une société conduite par une aristocratie -intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la -science, n’enseignant aux autres incapables que des préceptes très -simples d’honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi -maintenaient publiques; soit par la clarté de l’enseignement parlé, soit -par la simplicité d’une écriture facile à comprendre. - -L’Évangile sur ce point est plus explicite, et semble apporter la -conclusion de toutes les philosophies. Il semble, avec une lucidité -extrême, entrevoir l’avenir et ne cesse de mettre en garde contre une -Église qui ne serait pas basée sur la science et la raison. «Mettez le -sceau sur ce que je vous dis, à nous seuls appartient le Royaume des -cieux; quant aux autres, il ne leur sera parlé qu’en paraboles, afin -que...» - -Recommandant la simplicité, la pauvreté même, le mépris des richesses. - -En face de cela, si nous mettons en regard ce qui précède, il en résulte -que cette Église vient par la négation complète de ces préceptes les -invoquer d’une part et d’autre part avouer qu’il fallait l’_Artifice_ -d’une hiérarchie forte et qui tînt les peuples immobiles. - -Et elle ajoute: «C’est alors quand toutes les philosophies et toutes les -religions se sont montrées impuissantes à expliquer la vie et à -commander le devoir, que le Christ paraît. Par lui, la foi apparaît -fondée sur la raison, et la raison s’élève aux certitudes de la foi.» - -Aimez votre prochain, comme vous-mêmes. - -Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît. - -Pardon: ceci n’appartient pas à l’Évangile, mais à Confucius (livre -Tchoung-youngow). Quand l’auteur dit: «C’est alors que le Christ -paraît,» il commet sciemment une erreur, car la christolâtrie après -avoir été longtemps purement astronomique devint terrestre au moins -3.000 ans avant l’ère chrétienne. - -Le Christ de l’Évangile n’est donc que la continuation de Iatu l’ancien -messie avec cette différence (différence que l’Église s’efforce de nier) -qu’il devient essentiellement _fils de l’homme_, ce qui est d’ailleurs -la seule base compréhensible, raisonnable, humaine, quand la science -vient tuer tout surnaturalisme, base de superstition anticivilisatrice. - -Superstition qui est l’_Artifice_. - -L’Église catholique du début de l’ère chrétienne durant cinq siècles -n’en comprenant ou n’en voulant comprendre la portée s’est efforcée, -malgré les efforts de quelques-uns, à remplacer par l’artifice toute la -grandeur de la nouvelle philosophie. Et elle y a réussi. C’est ce -qu’elle veut dire. - - * * * * * - -Page 18. L’effort accompli depuis lors pour substituer à l’erreur des -crédulités, à l’inimitié des races et à l’égoïsme des passions, cette -morale civilisatrice est devenue le plus grand fait de l’histoire. -Depuis le Christ jusqu’à l’heure présente, il s’est, à travers les -siècles, continué sans arrêt par l’Apostolat. - -Page 21. Le Christ était l’étude de toutes ces écoles et la plupart ne -reconnaissaient en lui qu’un homme: c’était ne reconnaître à l’Église -qu’un caractère humain. - -Voilà donc nettement indiquée la situation qu’a voulu établir l’Église -catholique, c’est-à-dire repousser la raison de tous, continuer -l’ancienne idolâtrie, fouler aux pieds la nouvelle philosophie humaine -si apte au bonheur de tous dans l’avenir, comprenant tous les progrès -que l’homme appuyé sur la science peut acquérir avec l’exemple de Jésus, -fils de l’homme. - -Mais pure excuse, la nécessité d’un artifice, pour conduire à leur guise -les peuples soumis, tandis que (ce qui en est le contre-sens), elle -prend pour fondation de cette Église... «Sur cette pierre, je bâtirai -mon Église.» Sur cette pierre qui est la raison même et non la -superstition. - -Et pourquoi aussi cet étrange et filandreux argument apte à tromper tout -le monde. - -Par le Christ, la foi apparaît fondée sur la raison, et la raison -s’élève aux certitudes de la foi. En français, cela ne veut rien dire, -mais intentionnellement c’est tout un monde. - -Cette raison, qui en s’élevant ne devient raisonnable qu’en prenant pour -certitude la superstition, superstition artificieuse, la seule qui -puisse conduire les peuples. - -Tous les collaborateurs ont raison de noyer ces quelques pages -trompeuses dans l’histoire documentée et politique de cette Église -devenue puissante à la conquête du monde, par la terreur, le sang -répandu, l’appui de tous les rois. - -Dans tout cela où est la Raison, la Foi même, sinon l’accumulation de -tous les pouvoirs et de toutes les richesses. - -En somme, ce livre étale devant nous (en outre de leurs procédés -infâmes), un édifice somptueux de marbre et d’or, et non l’édifice de -Saint-Pierre, celui de l’Évangile. - - * * * * * - -Dans l’histoire politique de ces missions, décrite en ce livre, un -passage est à noter à cause de l’actualité qu’il comporte aujourd’hui. - -Parlant de Confucius, l’auteur dit: «Comme ils trouvaient en lui une -partie des _vérités chrétiennes_ ils avaient considéré que son autorité -leur deviendrait une caution. La majorité des Jésuites estima excessif -d’interdire sous prétexte de danger possible des manifestations qui -pouvaient être innocentes et auxquelles 400 millions d’hommes ne -renonceraient pas. - -«Les Jésuites vivaient à la cour ou dans les provinces; faisaient parmi -les mandarins les plus utiles conquêtes. - -«Dans cette élite les doctrines de Confucius s’étaient conservées plus -pures. - -«Enfin le 11 juillet 1742, Benoit XIV par la bulle _Ex quo singulari_, -annule toutes les dispenses, condamne définitivement les cérémonies -chinoises. A dater de ce moment l’expansion de la foi s’arrête. Elle n’a -plus en Chine qu’à souffrir.» - -Ainsi donc ce sont eux-mêmes qui l’avouent, la Chine leur avait ouvert -toutes les portes jusqu’au jour où les missionnaires, par ordre du pape, -peu reconnaissants de la riche hospitalité qu’ils avaient reçue, -commencent à exercer leur pouvoir arbitraire et autoritaire, condamnant -les cérémonies adoptées par plus de 400 millions d’hommes pour les -remplacer par des cérémonies nouvelles. - -Et ce serait pour une pareille œuvre que nous enverrions nos enfants -combattre en Chine ceux qui veulent redevenir maîtres de leur pays et de -leurs croyances! - -Voilà cette fameuse conscience de l’armée chrétienne. - - * * * * * - -Pour nous résumer et en finir avec cette fumisterie, au vingtième -siècle, l’Église catholique est une riche église ayant extorqué pour les -dénaturer tous les textes philosophiques et l’enfer prévaut. La parole -reste. - -Rien de cette parole n’est mort. Les Vedas, Brahma, Bouddha, Moïse, -Israël, la philosophie grecque, Confucius, l’Évangile. - -Tout est debout. - -Sans une larme, sans associations d’accaparement, la Science, la Raison, -les seules, ont conservé la tradition: hors l’Église. - -Religieusement l’Église catholique n’existe plus. Pour la sauver, il -n’est plus temps. - -Fiers de nos conquêtes, sûrs de l’avenir, nous venons dire à cette -Église cruelle et artificieuse: «Halte-là.» Par suite lui dire quelle -est notre haine, et pourquoi cette haine. - -Le missionnaire n’est plus un homme, une conscience. C’est un cadavre -entre les mains d’une confrérie. Sans famille, sans amour, sans aucun -des sentiments qui nous sont chers. - -On lui dit: «Tue.» et il tue: c’est Dieu qui le veut. - -«Empare-toi de cette région,» et il s’en empare. - -«Empare-toi de cet héritage, l’hostie à la main,» et il s’en empare. - -[Illustration: Histoire de bricoler PG.] - -[Illustration: Etude PG.] - -Tes richesses? Pas un centimètre de terre que tu n’aies extorqué aux -fidèles avec la promesse du ciel, te faisant donner tout ce qui se vend, -jusqu’à la prostitution. - -Pauvres plongeurs qui vont au fond de la mer, au risque des requins, -chercher des perles. Un signe de croix en est le payement. - -On comprend, Messieurs, vos artifices. - -L’homme moderne n’aime pas la saleté et le missionnaire qui a sanctifié -Labre le pouilleux, se fait appeler généralement Barbe à poux. - -Châtré en quelque sorte par son vœu de chasteté, il nous donne le -spectacle navrant d’un déformé impuissant, ou d’un homme en lutte -stupide et inutile avec les besoins sacrés de la chair, lutte qui sept -fois sur dix le conduit à la sodomie, la Trappe et le bagne. - -L’homme aime la femme s’il a compris ce que c’était une mère. - -L’homme aime la femme, s’il a compris ce que c’était aimer un enfant. - -Aimer son prochain. - -Avec tristesse et dégoût aussi je vois passer ce troupeau de vierges -malsaines et mal propres--des bonnes sœurs--rejetées avec violence, soit -par la misère, soit par la superstition de la société, pour entrer au -service d’un pouvoir envahisseur. - -Cela une mère! Cela une fille... Jamais. - -Et artiste, amoureux de beauté, des belles harmonies, je m’écrie: «Cela -une femme! Oh! non!» - -Cerveaux impropres aux recherches intellectuelles, n’ayant d’autre -conscience de la vie que le boire et le manger, sans autre but réel -qu’obéir à une règle, recouvertes d’un manteau hypocrite, menées avec -mépris par d’autres vierges mâles. - -En admettant que l’histoire, riche cependant en documents et que la -police soient calomnieuses tel que l’état des couvents au moment où -Jeanne la prostituée des moines devenue Jeanne la papesse: telle aussi -l’histoire de la religion de Diderot à l’époque de la Révolution; telle -aussi la découverte des nombreux cadavres d’enfants tués à leur -naissance lorsqu’on eut à remuer de fond en comble la terre des jardins -d’anciens couvents de femmes. En admettant tout cela comme pures -calomnies, il n’en reste pas moins un état lamentable, hors nature, -cruel: inhumain par conséquent. - -Hors de nous cette sentimentalité qui est le masque du sentiment, ce -faux respect d’un habit, l’habit religieux. Examinez de près les sœurs -dans les hôpitaux des colonies et ceux qui leur commandent, les mâles. -Il faut en général plus de monde pour les servir que pour les malades. -Près du lit d’un malade, elles semblent la mouche du coche. -Quelques-unes cependant sont de braves filles de campagne capables tout -au plus d’exciter la compassion, donnant, par-ci par-là, quelques -gâteaux aux soldats pour figurer à la messe. Quant aux mâles ramassés -de toutes les nations (_missions françaises_), ils font la quête pour -les petits Chinois, pour réparations et entretien des églises, pour -souscription à la publication _la Propagation de la Foi_. Lu dans cette -publication: - -«X... 50 francs pour la réussite d’une affaire!» - -Comme on le voit c’est édifiant et cela nous donne une idée de la -grandeur de l’Église (Missions françaises au vingtième siècle). - - * * * * * - -Les écoles, les élèves. - -Paul est élève de Rembrandt. Henri est élève de Paul. Bonnat est élève -de Henri. Voir la suite... - -Une caricature de Daumier. En plein air s’alignent quelques peintres. Le -premier copie la nature, le deuxième copie, le troisième copie le -deuxième... Voir la suite. - -Un décalque, un décalque du décalque... et l’on signe. - -La nature est moins indulgente: après le mulet il n’y a plus rien. - -Paul meurt de faim avec des économies. - -Son frère Henri meurt d’indigestion sans économies. Quel est le plus -sage? Jean qui pleure, Jean qui rit. - -Lui et elle s’aimaient d’amour tendre et cela dura autant que possible, -jusqu’au jour où l’amant, moins naïf, lassé, la passion refroidie, -s’aperçut que l’amante n’était peut-être qu’une affreuse goule. - -Les goules n’aiment pas qu’on les lâche. - -Lui, l’abbé Combes s’avisa un beau jour, obéissant à la volonté du -peuple de signifier à son ancienne amante, quelques détails de cette -volonté. - -De nombreux souteneurs têtus comme des Bretons, préposés à la garde de -la belle défendirent leur marmite: reconnaissance du ventre assurément. -Ils se chargèrent de la vidange et toutes les matières fécales des sœurs -inondèrent avec tous leurs parfums les envoyés de l’abbé Combes. Chassez -les ordures, et elles reviennent au galop. - -Ce fut désolant, et dans toute la contrée on pleura, on injuria. - -La Bretagne, la Vendée allaient se soulever: ce ne serait plus le pot de -chambre mais le canon. Hélas! trois fois, hélas! _Non bis in idem._ - -Pourtant! il ne faudrait pas s’y fier... l’armée... la conscience -chrétienne. - -Tu as voulu faire ton malin avec ton ancienne amante, la goule que tu -aimais tant: vois maintenant il ne s’en est fallu que d’un cheveu. Tu ne -savais pas que dans l’armée il y a plusieurs genres de conscience. - -Une conscience qui permet, ordonne même, de tuer sans pitié des hommes, -des femmes sans défense, des enfants même, quand ils sont communards. - -Et une autre conscience qui défend d’arrêter des souteneurs qui vident -les pots de chambre sur la tête des gendarmes. - -Tous prêts à partir en Chine massacrer les Chinois qui ne veulent pas se -laisser faire par les chrétiens. - -Cette bonne France si généreuse et si chevaleresque toujours prête à -partir en guerre pour faciliter aux Anglais la vente de l’opium; -repartir en guerre pour la vente de l’Ancien et Nouveau Testament. - -Et le pape, qui n’a plus que cette stupide France pour soutenir ses -missions, ne veut pas se fâcher. Et il dit: «Nous pourrions demander le -divorce, mais par principe nos principes ne nous y autorisent pas.» Nous -ne reconnaissons pas le divorce. - -Et la goule reste toujours la goule. - -C’est un malin notre Saint-Père le petit Léon: c’est même le seul. - -A tous ceux qui lui demandent de faire des concessions, de se mettre -dans le train, il répond invariablement: «Des concessions! mais c’est -notre mort: il nous faut le temps de sauver la caisse.» - -Et pour gagner du temps il invente quelques dogmes. - -Le saint Suaire photographe qui trempé dans l’eau de Lourdes donne des -centaines d’exemplaires, par radiation sans doute, comme le corps de -Notre-Seigneur Jésus-Christ. - -On s’attend prochainement à une grande souscription aux Marquises pour -posséder un de ces extraordinaires exemplaires. Les piastres vont -ronfler. - -Les indigènes qui me prennent pour un savant viennent tous les jours me -demander des renseignements. Que leur répondre? il me faudrait reprendre -des études complètes de chimie cléricale et à mon âge je n’en ai pas la -force. - -Et je leur réponds: «Demandez cela au brigadier, c’est lui le chef.» - -Encore un qui en a une conscience! comme de la gomme élastique. Faut -voir comme il est beau quand il dit: «Mon devoir.» Et son importance -quand il dit: «Mon cher, je viens de coucher avec une vierge...» Il est -vrai que le mois suivant à l’hôpital le major dit: «Qu’est-ce que c’est -que ça... donnez-lui du proto-iodure de mercure.» De ces petites -vierges, comme les peint Pissarro, qui vendent du poison. - -Vous allez dire, lecteur parisien, que je vous monte un bateau avec les -gendarmes. Venez aux colonies, surtout aux Marquises, et vous verrez si -c’est un bateau. Vous ferez mieux si vous êtes influent d’en dire -quelques mots au ministre. - -Je n’ai d’ailleurs pas fini et je vous en reparlerai encore quelques -fois. - - * * * * * - -J’ai oublié, tout à l’heure, vous parlant de mon enfance à Lima, de vous -raconter quelque chose qui a trait à l’orgueil espagnol. Cela peut vous -intéresser. - -Il y avait autrefois à Lima un cimetière genre indien; des casiers et -des cercueils dans ces casiers; inscriptions de toutes sortes. Un -industriel français, M. Maury eut l’idée d’aller trouver des familles -riches et de leur proposer des tombeaux de marbre sculpté. Cela réussit -à merveille. Un tel était général, un autre un grand capitaine, etc... -tous des héros. Il s’était muni pour cela d’un certain nombre de -photographies d’après des monuments sculptés en Italie. Il eut un succès -fou. Pendant quelques années de nombreux navires arrivaient remplis de -marbres sculptés, en Italie, à très bon marché et qui faisaient beaucoup -d’effet. - -Si vous allez maintenant à Lima, vous verrez un cimetière comme il n’y -en a pas deux, et vous apprendrez tout ce qu’il y a d’héroïsme dans ce -pays. - -Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire, -quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de -Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme -perdue. Dans cette maison il y avait un tout jeune employé, le jeune -Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence. - -Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans -les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent -sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes. -Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva -presque tout. - -Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des -affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un -hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui -commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces -qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui -avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable, -c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles. - -Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me -comprendrez sûrement. - -J’ai revu à Paris ce tout vieux père Maury entouré de ses deux nièces, -ses uniques héritières. Il possédait une très belle collection de vases -(céramique des Incas) et beaucoup de bijoux en or sans alliage faits par -les Indiens. - -Qu’est-ce que tout cela est devenu? - -Ma mère aussi avait conservé quelques vases péruviens et surtout pas -mal de figurines en argent massif tel qu’il sort de la mine. Le tout a -disparu dans l’incendie de Saint-Cloud, allumé par les Prussiens. Une -bibliothèque assez importante, et dans tout cela presque tous nos -papiers de famille. - -A propos de papiers de famille: lorsque je me suis marié, on me demanda -à la mairie les actes mortuaires de mes parents. Je ne possédais que -celui de ma mère, significatif cependant puisqu’il était dit: Mme Veuve -Gauguin. L’employé prétendait que je ne pouvais me marier sans avoir -l’acte de décès de mon père. - -Mais puisque ma mère était veuve Gauguin, cela ne prouve-t-il pas que -mon père était mort? - -Rien de plus têtu qu’un employé de mairie. - -Heureusement que le maire était un homme intelligent et tout fut -arrangé. - -A la naissance de mon fils j’allai aussi à la mairie déclarer cette -naissance. - -Lorsque je dictai à l’employé «un garçon du nom de Émil sans e,» il -écrivit: «Émile Sanzé.» - -Ce fut un quart d’heure inénarrable pour rétablir l’orthographe. J’étais -un farceur qui se moquait des employés, etc... Un peu plus j’aurais eu -une contravention. - -Comme on le voit jamais je n’ai été sérieux, et ne vous offensez pas de -mon style badin. - - * * * * * - -La vieille Môo sans préambule est venue s’installer chez moi. Ayant -chaud elle quitte sa chemise. Elle est très maigre, et vous savez que -j’aime les femmes grosses. La peau est nacrée, pensez donc, elle a eu -onze maternités. A part cela elle serait mieux si on la passait tout -entière à la chaux. Elle a bien eu onze enfants, mais si vous lui -demandez combien de pères, elle est très étonnée. Elle compte sur ses -doigts, encore sur ses doigts, bien longtemps, mais arrivée au chiffre -de 100 elle perd la mémoire. - -Elle possède quelques terres et chaque jour à ce qu’elle dit il se -présente un mari pour de vrai. Mais elle a l’œil à ce qu’elle dit. - -Qu’importe elle se couche et offre comme la plus belle fille du monde ce -qu’elle a. Rien de plus, rien de moins. Mais je n’aime pas les femmes -maigres. - -Pour lors j’ai mal à la tête... cela va être la rougeole. La -conversation cesse et elle s’endort. - -J’ose alors la regarder; décidément il faudrait la blanchir à la chaux. - -Plusieurs nuits elle revient. J’ai toujours la rougeole quand elle -vient, ma chasteté en dépend. Et puis je n’ai plus de feu. - -Enfin elle ne revient plus et comme on lui en demande la cause, elle dit -qu’elle ne peut pas résister, tellement c’est fatigant. Montrant tous -les doigts... elle dit: «Oui... comme ça toutes les nuits.» - -Voilà comment se font les mauvaises réputations: ne vous y trompez pas. - - * * * * * - -Il y a eu un temps où seuls les tableaux que j’avais donnés pouvaient se -vendre. - -Un bon petit jeune homme à qui j’en avais donné trente, après les avoir -copiés et étudiés, s’est empressé de les vendre à la maison Vollard. Il -est vrai que pour s’excuser il a publié que c’était moi qui lui avait -volé toutes ses recherches. - -Excellent jeune homme. - -Ne donnez jamais vos tableaux sinon à votre cuisinière. - - * * * * * - -Van Gogh avait aussi cette manie. Qui ne se rappelle, ce café bouzin -tenu par l’ancien modèle, la Siccatore, une Italienne. Vincent décora -gratis entièrement ce café (le Tambourin). - -Il me raconta pendant son séjour à Arles une histoire assez curieuse à -ce sujet, histoire dont je n’ai jamais su le fin mot. Très amoureux de -la Siccatore toujours belle, malgré son âge, il aurait eu de sa part pas -mal de confidences à propos de Pausini. - -La Siccatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café -se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent -de toutes ces confidences faites par cette femme et un beau jour sans -rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la -joue. - -Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville -passait à ce moment et lui dit sévèrement: «Circulez!» - -D’après Van Gogh, toute l’affaire Pausini, comme beaucoup d’autres, -aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Siccatore et l’amant. - -Il est à remarquer que presque tous ces établissements sont au mieux -avec la police. - -De cette affaire Pausini, une autre affaire en découle, toujours conçue -à ce fameux café, d’après Vincent, c’est l’affaire Prado, cet homme qui -pour la voler, assassina une courtisane puis la bonne, puis la petite -fille, qu’il aurait violée. Ce n’est que bien plus tard que la police -fatiguée des cris de la presse trouva un soi-disant assassin qui se -trouvait réfugié à la Havane. Il fut presque impossible de découvrir le -vrai nom de cet homme extraordinaire. On trouva une femme qui déposa -contre lui tout ce que la police voulut lui faire déposer et cependant -elle fut considérée comme complice. Personne n’y comprit rien, ni la -presse, ni la justice, ni l’assassin qui s’écriait: «Je suis, c’est -vrai, un bandit et j’ai tué auparavant, mais je ne suis pas coupable de -ce crime.» - -Cette affaire en ce cas rappellerait l’affaire ténébreuse de Balzac. -Qu’importe, il fallait que la police ait le dernier mot. Cet homme fut -condamné à mort. - -Moi et un ami nous fûmes prévenus par dépêche adressée au café de la -Nouvelle Athènes par un capitaine de la garde municipale. - -A 2 heures et demie du matin, nous étions, place de la Roquette, à -attendre l’exécution, battre la semelle, car il faisait un grand froid -cette nuit très sombre. Tout au plus, pour tuer le temps, l’arrivée de -la machine et son montage. Il ne fallait pas songer un instant entrer -dans la petite enceinte réservée qui se trouvait à côté de la machine -car elle était déjà pleine de gens qui sans bouger, pressés les uns sur -les autres, étaient là à attendre le matin. Enfin le moment était -proche; les quelques lueurs qui annoncent le lever du soleil me -permirent d’entrevoir l’aspect de la place. Un grand demi-cercle autour -de la guillotine, des troupes, la police. D’un côté la voiture de la -guillotine et le fourgon au cadavre: de l’autre, la place réservée. - -Devant la guillotine, au centre, cinq gendarmes à cheval. - -Et soudainement la police, brutalement, se mit à nous pousser, nous -promeneurs, vers l’extrémité du cercle. - -Impossible de voir, ou si peu. - -Les portes de la prison s’ouvrirent et l’escorte se mit en marche. Les -gendarmes avaient tiré leur sabre et un silence extraordinaire se fit -immédiatement (comme un mot d’ordre), beaucoup enlevèrent leurs -chapeaux. Seuls, en habit noir, la police de sûreté, le bourreau. En -blouse bleue les aides-bourreaux. - -Je voulais voir cependant et quand je veux, je suis très obstiné: je -traversai au galop la place et je vins (troublant le respect du moment), -au centre, me fourrer entre deux bottes de gendarme. - -Personne n’osa bouger. - -Je vis alors l’escorte s’avançant péniblement et entre deux poteaux de -la guillotine une tête abominable, inclinée, désolée, comme affolée par -la terreur. - -Je me trompais, c’était l’aumônier. Quel extraordinaire acteur celui qui -contrefait ainsi les assassins, la douleur! - -L’assassin, tout petit, mais de forte encolure, avait une belle tête non -résignée et malgré toute la mauvaise apparence de ses cheveux coupés ras -et de sa grossière chemise de toile, il était convenable. - -La planchette bascula si bien qu’au lieu du cou ce fut le nez qui porta. -De douleur l’homme fit des efforts et brutalement deux blouses bleues -pesèrent sur ses épaules, ramenant le cou à la place désignée. Ce fut -une longue minute et enfin le couteau fit son devoir. - -Je fis mes efforts pour voir sortir la tête de sa boîte; trois fois je -fus repoussé. On allait à quelques mètres chercher de l’eau dans un -seau pour inonder la tête. - -On se demanda pourquoi juste au-dessous de la boîte il n’y aurait pas un -robinet tout préparé à cet effet. Je me suis demandé pourquoi on ne -prenait pas la mesure du prisonnier de façon que la planchette au moyen -d’un pas de vis puisse être juste à la distance voulue de l’échancrure -qui reçoit le cou du supplicié? - -Voilà donc ce fameux spectacle qui donne satisfaction à la société. - -Dehors on entendait des cris: «Vive Prado!» - - * * * * * - -A Berbère, la frontière; sur la plage je dessine. Un gendarme du Midi -qui me soupçonne d’être un espion me dit à moi qui suis d’Orléans: - -«Vous êtes Français? - ---Mais certainement! - ---C’est drôle, vous n’avez pas l’accent (lakesent) français!» - - * * * * * - -Raphaël est élève de Perugin. Bouguereau aussi. Et Bouguereau s’écrie: -«Devant la nature, je ne vois que la couleur.» - -Raphaël ne met pas les valeurs; dans ses tableaux ça ne s’éloigne pas. -Juge un peu, s’il connaissait les valeurs. - - * * * * * - -Dans une Exposition sur le boulevard des Italiens je vis une étrange -tête. Je ne sais pourquoi en moi il se passait quelque chose et pourquoi -devant une peinture j’entendis d’étranges mélodies. Une tête de docteur -très pâle dont les yeux ne vous fixent pas, ne regardent pas mais -écoutent. - -Je lus au catalogue _Wagner_ par Renoir. - -Ceci se passe de commentaires. - - * * * * * - -Il y en a qui disent: «Rembrandt et Michel-Ange sont grossiers, j’aime -mieux Chaplin.» - -Une très vilaine femme me dit: «Je n’aime pas Degas parce qu’il peint -des femmes laides.» Puis elle ajoute: «Avez-vous vu mon portrait au -Salon par Gervex?» - -L’habillé de Carolus Duran est cochon. Le nu de Degas est chaste. Mais -elles se lavent dans des tubs! c’est justement pour cela qu’elles sont -propres. Mais on voit le bidet, le clyso, la cuvette! c’est tout comme -chez nous. - -La critique déshabille. Mais c’est tout autrement. - - * * * * * - -Un critique chez moi voit les peintures, et la poitrine oppressée me -demande mes dessins. Mes dessins! que nenni: ce sont mes lettres, mes -secrets. L’homme public, l’homme intime. - -Vous voulez savoir qui je suis: mes œuvres ne vous suffisent-elles pas? -Même en ce moment où j’écris je ne montre que ce que je veux bien -montrer. - -[Illustration: En famille PG.] - -[Illustration] - -Mais vous me voyez souvent tout nu; ce n’est pas une raison, c’est le -dedans qu’il faut voir. Au surplus, moi-même, je ne me vois pas toujours -très bien. - - * * * * * - -Le dessin, qu’est-ce que c’est cela? Ne vous attendez pas de ma part à -un cours à ce sujet. Le critique veut dire probablement, un tas de -choses sur papier avec du crayon pensant sans doute que c’est encore là -où l’on reconnaît si un homme sait dessiner. Savoir dessiner ce n’est -pas dessiner bien. Se doute-t-il, ce critique, cet homme compétent, que -décalquer le contour d’une figure peinte donne un dessin d’aspect tout -autre. Dans le portrait du voyageur de Rembrandt (galerie Lacazes) la -tête est carrée. Prenez-en le contour et vous verrez que la tête est -deux fois plus haute qu’elle n’est large. - -Je me souviens du temps où le public jugeant le dessin des cartons Puvis -de Chavannes, tout en accordant à Puvis de grands dons de composition, -affirmait que Puvis de Chavannes ne savait pas dessiner. Et ce fut un -étonnement quand un beau jour il fit chez Durand-Ruel une Exposition -exclusivement de dessins-études, au crayon noir, à la sanguine. - -«Tiens, tiens..., se dit ce charmant public, mais Puvis sait dessiner -_comme tout le monde_; il connaît l’anatomie, les proportions, etc... -Mais alors, pourquoi sur ses tableaux ne sait-il pas dessiner?» Dans -une foule, il y a toujours un plus malin que les autres. Et ce malin -dit: «Vous ne voyez pas que Puvis se fout de vous?... encore un qui veut -faire son original et ne pas faire comme tout le monde...» - -Mon Dieu, qu’allons-nous devenir? - -C’est probablement ce qu’a voulu comprendre ce critique qui me demandait -mes dessins, se disant: «Voyons un peu s’il sait dessiner.» - -Qu’il se rassure. Je vais le renseigner. Je n’ai jamais su faire un -dessin proprement, manier un tortillon et une boulette de pain. Il me -semble qu’il manque toujours quelque chose: _la couleur_. - -Devant moi une figure de Tahitienne... Le papier blanc me gêne. - -Carolus Durand se plaint des impressionnistes, de leur palette surtout. -C’est si simple, dit-il: «Voyez Vélasquez.» Un blanc, un noir... - -Si simples que cela, les blancs et les noirs de Vélasquez. - -J’aime à entendre ces gens-là. Ces jours terribles où l’on se croit bon -à rien, où l’on jette ses pinceaux: on se souvient d’eux et l’espoir -renaît. - - * * * * * - -Les vrais ambassadeurs sont ceux qui n’ont pas trop confiance dans leur -intelligence, répondent évasivement, s’habillent et reçoivent très bien. - -Au musée du Louvre, les conservateurs semblent aussi être dans le même -cas. Cependant, cependant... ne pourrait-on pas trouver mieux? - - * * * * * - -Je vous parle beaucoup d’un tas de choses, malgré ma promesse de vous -parler des Marquises. Ce serait de la traîtrise, vous alléchant par un -titre pompeux en espoir d’un tout autre chose qu’à Paris, mais qu’on -m’excuse moi-même y ayant été pincé. J’y suis, avalons la pilule. En -revanche, mon pinceau peut se rattraper. Il y a bien de superbes -montagnes que je pourrais vous décrire plus ou moins mensongèrement, -mais il me faudrait le talent descriptif avec un tas d’adjectifs que je -ne connais pas et qui sont si familiers à Pierre Loti. - -Bien des choses étranges et pittoresques ont existé autrefois, mais -aujourd’hui il n’y a plus de traces, tout a disparu. - -La race disparaît chaque jour, disséminée par les maladies européennes; -jusqu’à la rougeole qui a atteint les grandes personnes. - -Les tracasseries de l’Administration, l’irrégularité des courriers, les -charges d’argent qui écrasent la colonie, rendent tout commerce -impossible. Par suite, les commerçants font leurs malles. - -Rien à dire si ce n’est parler des femmes et coucher avec. - -Pas mûres, presque mûres, tout à fait mûres. - -C’est tellement de la prostitution que cela n’en est pas. Nous le -disons, mais eux ils ne le pensent pas. - -Or on ne connaît qu’une chose que par le contraire et le contraire -n’existe pas. - -Un drôle de juge aux Marquises... Une jeune fille vient se plaindre que -douze mâles venaient de la violer, sans la payer. - -«C’est affreux, s’écria le juge», et de suite il fut le treizième, mais -il paya. «Tu comprends, ma petite, maintenant je ne peux juger cette -affaire-là.» - -Ce même juge, le gendarme était absent, reçut une jeune fille, une -enfant pour mieux dire, qui venait réclamer son bulletin de sortie de -l’école, ce qui veut dire, bonne à... - -Mon juge, lui dit: «C’est bien, donne-m’en l’étrenne», et il dépucela. -Maintenant la carte était signée. - -Maints détails, croustillants quelquefois, suffiront à vous faire -connaître les Marquises, beaucoup mieux que les voyageurs. Les voyageurs -aujourd’hui voient si peu. - -En ce moment, l’île de Tasata a été ravagée par un raz de marée -épouvantable qui a soulevé des blocs énormes de corail et beaucoup de -coquillages pour les collectionneurs. - -Avec le corail on fera de la chaux. Les baleiniers qui sont de fins -marins voyant leur baromètre faire des farces ont prévu l’accident et -sont partis, non sans laisser au gendarme de très jolis cadeaux. Des -pots-de-vin... fi donc... des cadeaux (avec factures!!!). - -Que voulez-vous, ont dit les capitaines, la contrebande doit être -toujours bien avec les gendarmes. - -Ceci se passe encore de commentaires. - - * * * * * - -La pire des souffrances c’est la dernière. - -Après le café au lait du matin, dans le temple, les sexes rapprochés la -nuit se séparent: formalité nécessaire pour permettre à l’âme de secouer -la matière qui la subjugue. - -Après le bidet, le bénitier; le corps et l’âme sont nettoyés. On prie. - -Seigneur, donnez-nous le pain quotidien. - -_Business is business._ - - * * * * * - -Chez le crémier, je mange une crépinette aux choux. Mon voisin, un -Anglais, me demande comment ça s’appelle. Et moi: «Qu’est-ce que tu -dis?» Le garçon passe et le jeune homme demande un _qu’est-ce que tu -dis_. - -Je ne me savais pas si farceur. - - * * * * * - -Il ne s’agit plus de peinture, ni même de littérature: il s’agit -d’armes. C’est qu’en ce moment nous avons ici un gendarme... Vous -savez... il sort de Joinville-le-Pont! c’est un gaillard terrible. -Joinville est en quelque sorte le prix de Rome des exercices physiques. - -Il y a beaucoup à en prendre et en laisser. Pour mon compte personnel, -je laisserai. - -Les maîtres d’armes brevetés de Joinville-le-Pont sont en général des -gaillards très exercés: exercés à coups de triques. Très forts -assurément, mais acrobates, et font en général de très mauvais élèves. - -On dit: «Ayez une bonne main, vous toucherez quelquefois.» - -«Ayez une bonne main et de bonnes jambes, vous toucherez souvent». -Ajoutez-y une bonne tête et vous toucherez toujours. - -Une bonne tête... c’est ce qu’à Joinville on ne donne pas. Là on -professe sans discernement. - -Le jeu de fleuret consiste à se servir de deux mouvements; les quelques -autres en découlent ou sont du supplément. - -Un mouvement de va-et-vient et un mouvement tournant, à l’attaque ils se -nomment un, deux, trois, et doublez...; à la défense... opposition et -contre. - -Quoique très simples ces mouvements donnent lieu à énormément de -combinaisons. Qui les comprend bien est déjà fort. - -Le maître d’armes de régiment excelle à vous fatiguer, vous fait faire -durant toute l’année en temps décomposés des une, deux, des doubles et -finalement quand l’élève veut faire le moindre petit assaut, il perd la -carte. «Que vais-je faire», se dit-il? Tiens une, deux. Il presse et il -dégage; l’adversaire prend le contre. Ça ne biche pas. Naturellement... -vos mouvements doivent correspondre à la parade. - -Il est donc essentiel que le professeur le fasse comprendre à l’élève, -en lui donnant la leçon doucement et contrecarrant par sa parade le -mouvement commandé. Ainsi par exemple il commande une, deux, mais au -lieu d’une opposition, il pare doucement avec un contre, de façon que -l’élève suive attentivement la parade et exécute d’après cela. - -Maintenant en tant qu’exécution on a un principe à Joinville-le-Pont -dont on ne veut démordre. Allongez le bras, fendez-vous. De cette façon -il est impossible de tromper les distances, et l’adversaire attentif au -mouvement du genou se trouve prévenu constamment. - -Tandis que les bons maîtres d’armes civils agissent tout autrement: le -bras ne s’allonge qu’au fur et à mesure et la fente souvent inutile ne -vient que par-dessus le marché. - -Nous aimons aussi la correction s’il se peut, mais intelligemment nous -prétendons qu’il faut faire des armes, comme on est bâti. - -Ainsi par exemple ayant le poignet faible et la main délicate je m’étais -habitué à me servir des muscles du bras, toute la force concentrée à la -saignée. - -Étant très large de poitrine et n’ayant fait des armes que très tard il -m’était impossible à moins d’une gêne extrême de me tenir -réglementairement, couvert presque dans les deux lignes. Aussi sans -aucune gêne, poitrine découverte, je me suis habitué à n’offrir à -l’adversaire qu’une seule ligne en prenant l’engagement toujours en -tierce (aujourd’hui on dit en sixte). - -Il vaut mieux être correct... Voyez Mérignac. Halte-là, tout le monde -n’est pas Mérignac. - -Je me souviens, à la salle Hyacinte à Paris, d’un instituteur de -première force aux armes. Cet instituteur avait des bras, et des jambes -surtout très petites, aussi il s’était habitué à se servir de ses jambes -comme s’il avait eu des roulettes sous la plante des pieds. Il ne se -fendait pas, mais par une série de petits pas, soit en arrière, soit en -avant, il était hors d’atteinte ou immédiatement sur vous. De la tête... -toujours de la tête. - -Vous avez le poignet fort, fatiguez votre adversaire par des engagements -et des pressions solides de force contenue: mais si vous avez la main -faible, qu’elle se dérobe sans résistance avec agilité à toutes les -pressions. En armes il n’y a pas de dogmes, non plus de bottes secrètes. - -Durant mon séjour à Pont-Aven, il y avait un maître de port et -garde-pêche, Breton de l’endroit, marin en retraite, maître d’armes -breveté de cette fameuse école de Joinville-le-Pont. D’accord avec lui -nous installâmes une petite salle d’armes, ce qui, malgré le bon marché, -lui faisait des petits bénéfices dont il était très satisfait. C’était -d’ailleurs un brave garçon, assez bon tireur mais inintelligent comme -tireur et comme professeur. Il n’entendait en rien la science des armes. -Tout cela lui était entré par entêtement et force exercices. - -Dès le premier jour, je vis que ce pauvre garçon avait des jambes très -courtes: aussi je m’amusais entre temps, moi qui suis grand et bien -jambé, à lui tromper les distances de sorte que malgré sa finesse de -main, il n’arrivait jamais qu’à quelques centimètres du but. Je lui en -parlai et cela parut être de l’hébreu. Le pauvre garçon heureusement -n’était pas fier et je devins quelque temps son professeur pour bien des -choses. Ainsi je lui fis donner des leçons en faisant comme je l’ai dit -plus haut, c’est-à-dire en contrecarrant l’élève à la leçon par des -parades autres que celles annoncées. - -Au bout de quelque temps nous eûmes un excellent professeur, et les -élèves firent de rapides progrès. - -Tromper les distances. Il est évident que si vous vous disposez à -attaquer, il faut sans qu’on s’en aperçoive, par des allongements de -bras et un certain piétinement, être le plus près possible de -l’adversaire, les coudes au corps. De cette façon, le bras en -s’allongeant, traîtreusement, c’est-à-dire au fur et à mesure de ses -mouvements, touche le but sans avoir recours aux jambes. De même dans le -cas contraire votre bras doit être allongé, vous devez être penché -légèrement en avant; de cette façon vous avez pour vous toute la -longueur de bras et une certaine distance que vous gagnez en reprenant -la position droite. - -Avec les maîtres d’armes de l’armée on ne doit faire assaut que très -tard, c’est-à-dire quand l’élève est découragé. Au civil, presque dès le -début, le professeur termine la leçon par une leçon d’assaut en faisant -certaines invites à la valse, certaines incorrections, tout cela très -doucement pour qu’en aucun cas, l’élève prenne l’habitude de bafouiller. -Comment je vous ai fait une pression et vous n’avez pas dégagé? Comment -je vous ai paré avec une opposition et vous avez essayé de doubler? -Comment après avoir doublé mon contre, j’ai essayé de changer de ligne -et vous n’avez pas dédoublé (doublez, dédoublez)... ainsi de suite. -L’élève ainsi intéressé dès le début apprend la science des armes, -s’habitue dès le début à appliquer la leçon dans un assaut et fait de -très rapides progrès sans pour cela se fatiguer comme un acrobate. - -Les différents assauts qu’on donne à Paris tous les ans sont la preuve -de ce que je viens de dire, car on voit des maîtres d’armes battus par -des civils qui ont dix fois moins d’exercices qu’eux. - -De la tête, toujours de la tête... - - * * * * * - -Notre excellent professeur de Pont-Aven fut très étonné lorsqu’un beau -jour d’automne il nous arriva dans la salle une paire d’épées, un cadeau -d’un élève américain, qui avait pas mal de galette. - -Là encore faisant l’assaut avec le professeur, je lui fis voir que -c’était un jeu différent. - -Certainement il faut toujours étudier à fond les armes avec le fleuret -c’est là la grande base; mais il faut appliquer en duel cette science -tout autrement. - -Il ne s’agit pas en duel de toucher proprement en certains endroits -spécifiés: là tout compte. - -Il faut penser que sur le terrain les coups dangereux sont aussi -dangereux pour soi. - -Un homme qui pare bien et qui riposte savamment est une fine lame. - -Il n’y a pas de position réglementaire: c’est l’adversaire qui vous -indique la position que vous devez avoir. Tout est imprévu, tout est -irrégulier. C’est en quelque sorte une partie d’échecs. C’est à celui -qui trompera l’autre, se fatiguera le dernier. Méfiez-vous d’avoir les -ongles en dessous, car un froissé solide vous désarmera sûrement. Vos -allongements de bras doivent être mous et faits dans la ligne de tierce, -sinon un liement est à craindre. Le contraire si vous avez affaire à un -gaucher. - -Étudiez bien votre adversaire. Savoir quelles sont ses parades favorites -à moins qu’il soit intelligent et joue ce jeu qu’on joue au collège. -Pair ou impair. Il faut donc avoir des mouvements très irréguliers, -inattendus, faire croire à son adversaire tout autre chose que ce que -vous voulez. - -Je pourrais en écrire long sur ce sujet, mais j’espère que le lecteur -comprendra suffisamment. - -En fin de compte, si vous avez affaire à un adversaire beaucoup plus -fort que vous, gardez-vous bien, et au moindre mouvement en avant, de sa -part, présentez votre bras contre sa pointe. Vous en êtes quitte pour -une blessure sans conséquence et l’honneur est satisfait. - -Par contre, si vous avez devant vous quelqu’un qui n’a jamais fait -d’armes, prenez garde, il est dangereux. Il ne se sert d’une épée que -comme d’un bâton, en travers, allant de haut en bas. N’hésitez pas, -faites de la contrepointe et un coup de tête ou coup de figure vous -arrange convenablement l’individu. - -J’ai rencontré en ma vie, bien des vantards, surtout en voyage et aux -colonies: avec ceux-là il suffit de causer quelques instants pour savoir -à quoi s’en tenir. - -Ainsi, un petit procureur que je vous ai déjà présenté me dit un jour -qu’il était terrible, ayant quinze ans de salle d’armes. Lui! un mal -bâti dont on ne saurait préciser le sexe et la nature. - -Je profitai d’un jour où j’étais avec lui à déjeuner sur une goélette de -guerre pour remettre la conversation sur ce sujet, et je lui dis: «Je -n’ai pas quinze ans de salle d’armes et cependant je vous fais un pari -de 100 francs et je vous en rends huit sur dix.» Naturellement il ne -tint pas le pari. - -Au régiment, à la salle d’armes, les officiers n’y viennent pas, ils -préfèrent aller au cercle jouer à la manille. Quant aux soldats, ennui -de part et d’autres, eux et le professeur. - -Quelques-uns montrent des dispositions, on les nomme prévôts. - -Toujours avec l’enseignement militaire, c’est-à-dire, le corps sans la -tête. - -J’ai eu souvent l’occasion de tirer avec ces prévôts. Tous des mazettes -et inintelligents. - -Au collège, c’est presque la même chose, il faut un peu d’armes pour -entrer à Saint-Cyr, et le professeur cherche à gagner son argent en -douceur. - -Je me souviens de ce temps: nous avions pour maître le fameux Grisier -qui envoyait son prévôt (je ne me souviens pas de son nom, il doit -encore exister ayant une salle d’armes à Paris), ce prévôt était célèbre -par ses coupés. - -Le père Grisier venait quelquefois, engageait le fleuret de la main -droite et avec la main gauche nous donnait une légère tape sur la joue. -J’en ai reçu. - -C’était d’ailleurs un honneur qu’il nous faisait, appelant cela la botte -Grisier. Il avait été maître d’armes de l’empereur de Russie. - - * * * * * - -Assez causé d’armes et qu’on m’excuse: c’est ce fameux gendarme qui sort -de Joinville-le-Pont. Mais je ne vous lâche pas pour cela, car je vais -de ce pas vous ennuyer avec une petite leçon de boxe. Là encore histoire -de me vanter. - -Mes premières leçons de boxe ne sont pas de première jeunesse. Mon -professeur fut un amateur, un peintre qui se nommait Bouffard, à -Pont-Aven. Quoique amateur, il était passablement fort: j’ai continué -depuis et cela m’a servi quelquefois, quand cela ne serait que pour se -donner de l’assurance. Mais il s’agit de boxe anglaise, tandis qu’à -Joinville-le-Pont on fait ce qu’on appelle de la boxe française ou pour -mieux dire de la savate. Étant marin, j’avais fait de la savate, mais -histoire de rire. - -Charlemont fils, aujourd’hui le grand champion de la boxe française, a -composé une vraie boxe, et non exclusivement la savate. Bien loin, bien -loin de cela, l’École de Joinville-le-Pont. - -En tant qu’imparfaitement l’école anglaise est meilleure. - -La boxe de Joinville-le-Pont n’a de valeur que pour un homme très agile, -acrobate, et très exercé: de première force. Sinon elle est un vrai -danger qui vous met vite à la merci d’un boxeur très médiocre de la boxe -anglaise. - -Voilà toute ma leçon de boxe qui consiste à vous mettre en garde contre -l’École de Joinville et s’il vous prend fantaisie de vous y adonner, -ayez des jambes agiles, pratiquez tous les jours, quittez toute lecture -et devenez une _brute_. - - * * * * * - -Autrefois la chanson était (toujours un souvenir d’enfance): «Maman, les -petits bateaux qui vont sur l’eau...» - -Aujourd’hui les bateaux vont sous l’eau: que devient la chanson? - -Les vieux ronchonnent et disent: «De notre temps!» - -Mais à la mer, les gros poissons mangent les petits. Ici ce n’est pas le -cas, puisque les petits bateaux, ils mangent les gros. - -Et je me plais à voir la tête d’un gros Anglais de quelques tonnes -littéralement transformé en chair à saucisse. - -Charcuterie à la dynamite. - - * * * * * - -Donner, ce n’est pas savoir donner. Pour savoir donner, il faut savoir -recevoir. - -On dit qu’il faut savoir obéir pour savoir commander. Ce n’est pas très -exact. Voyez les rois. Voyez aussi les gendarmes. Plats comme des -valets, ils savent obéir. Savent-ils commander? Grand Dieu non. Et -pourtant ils aiment commander; ils appellent cela se rattraper ou se -venger. - -C’est moi le chef!... - -Et la femme dit: «Je suis la maréchale (maréchale tout court)--au -logis». - -Chez moi je suis en chemise, dans mon atelier je suis en blouse: le soir -dans le monde je suis en habit. - -Dans la rue j’entends une dispute, j’approche et j’écoute. - -Un maigre vieillard, sa fille desséchée, une grosse femme avec des -tétons, des mamelons, des monstres, avec éloquence, cette éloquence du -peuple naturelle, s’écriait: «Oui, Monsieur, je ne connais pas -d’expression assez vile pour exprimer ma pensée... Quant à vous, -Mademoiselle, je vous dis merde!» - -Une cuvette, de l’eau, un peu de savon, et tout est nettoyé. Et ses -mains tapaient sur les mamelons caoutchoutés, son ventre mamelonnait. -Je - -[Illustration] - -[Illustration: P.G. Rengaines classiques] - -m’en souviens, et ma foi, pardonnez-moi, je ris. - -Dans cette impasse un peu cour des miracles, l’impasse Frémin donnant -sur la rue des Fourneaux. 5 heures du matin, je ne dors pas et j’entends -la mère Fourel, la femme du charretier qui s’écrie: «Au secours, mon -mari s’est pendu.» - -Je saute du lit, j’enfile un pantalon (les mœurs!). Je prends en bas un -couteau et je coupe la ficelle. Le pendu était mort, tout chaud, tout -bouillant. Je voulus le faire porter sur un lit. Halte-là, il faut -attendre la justice... - -De l’autre bord, ma maison surplombe de quinze mètres un terrain de -maraîchers. Je crie au maraîcher: «Avez-vous un melon-cantalou?» - -Justement, en voilà un de mûr, et à mon déjeuner je mange mon cantalou, -sans songer au pendu. Comme on le voit, dans la vie il y a du bon. A -côté du poison, il y a du contrepoison. Et le soir dans le monde en -habit, croyant émotionner, je raconte l’histoire, et tout le monde, en -souriant, sans émotion, me demande quelques morceaux de la corde de -pendu. - -Une histoire en amène une autre. Je me souviens qu’une fois, un soir, -j’avais un peu bu et à minuit je rentrais dans une rue du Havre; j’étais -marin de commerce à cette époque. Je faillis me casser le nez contre un -volet qui, entr’ouvert, débordait. «Cochon!» m’écriai-je, et je tapai -sur le volet qui ne voulut pas se refermer... Je te crois, il y avait -là un pendu qui ne voulait pas. Cette fois je ne dépendis pas, -continuant mon chemin (j’avais un peu trop bu) me disant sans cesse à -haute voix: «Le cochon! c’est se fouttt’ des passants, il y a de quoi -vous casser la figure.» Heureux ceux qui sont toujours comme il faut. - - * * * * * - -J’ai connu à Tahiti un brave garçon, très naïf, domestique chez un riche -colon. Il voulait à toute force coucher avec la fille du patron, et pour -ce... tous les jours la famille buvait du lait spermatisé. Il ne réussit -pas, je crois, car ce fut le patron qui voulut faire des caresses. -Horreur... cela donne beaucoup à penser. Défiez-vous des «on dit». - - * * * * * - -Les histoires en Océanie sont nombreuses et intéressantes. En voici une -qui n’est pas mienne, étant d’autres, mais que je garantis. - -A mon premier voyage de pilotin sur le _Luzitano_, voyage à -Rio-de-Janeiro, j’avais, comme apprentissage, à faire la nuit le quart -avec le lieutenant. - -Il me raconta. - -Il était mousse sur un petit navire qui faisait de très longs voyages -en Océanie; chargements et pacotilles de toutes sortes. - -Un beau matin au lavage du pont, il se laissa tomber à l’eau sans qu’on -s’en aperçût. Il ne lâcha pas son balai, et grâce à son balai, l’enfant -resta quarante-huit heures sur l’Océan. Par extraordinaire, un navire -vint à passer et le sauva. Puis quelques temps après, ce navire ayant -atterri dans une petite île hospitalière, notre mousse s’en alla se -promener un peu trop longtemps. Il resta pour compte. - -Notre petit mousse plut à tout le monde et le voilà installé à ne rien -faire, forcé de perdre sur-le-champ son pucelage, nourri, logé, choyé et -chatouillé de toutes façons. Il était très heureux. Cela dura deux ans, -mais un beau matin un autre navire vint à passer et notre jeune homme -voulut rentrer en France. - -«Mon Dieu que j’ai été bête, me disait-il, me voilà obligé de -bourlinguer... J’étais si heureux!» - -Chez les sauvages il y a du bon, mais voilà le mal du pays. - - * * * * * - -Si vieillesse pouvait; ça ne compte pas. - -Si jeunesse savait... Voilà qui compte. - - * * * * * - -Je n’ai jamais si bien fait que quand je voulais mal faire. - -Tout ceci dit et écrit pour les gens qui n’ont pas de morale. Je fus -amené un jour dans une famille honnête, ma sœur était avec moi où l’on -ne parlait que des vertus familiales et surtout des devoirs en ménage. -Ce fut pour moi un trait de lumière et je vis, _sans me tromper_, que -j’étais dans une boîte à mariage. Rien de terrible comme la vertu. - -Une veuve promène ses trois filles. Voyez la mère, vous saurez ce que -deviendront les filles. Et ce n’est pas engageant. - -Aujourd’hui un père doit dire à son futur gendre. - -D.--Avez-vous eu la vérole? - -R.--Non. - -D.--Très bien, mais vous n’aurez pas ma fille, car vous êtes sujet à -être malade et à pourrir ma fille. - -Il y a de ces nécessités qu’il faut avaler. Avaler est dur; mettons, se -résigner. - - * * * * * - -Les hommes vieux n’ont pas de dents; les vieux loups en ont de fameuses. - -Une femme ne devient vraiment bonne que quand elle devient grand’mère. -En Océanie... je ne dis pas cela pour vous, Mesdames de la Métropole... -Sinon de conviction, par politesse. - -Turlututu, mon chapeau pointu. - - * * * * * - -Et lui de me dire: «Tout homme doit servir sa patrie. - ---Et vous pourquoi n’avez-vous pas servi? - ---Moi c’est autre chose, je suis exempt étant des colonies.» - -Patriotisme! - - * * * * * - -Bon! voilà mon esprit qui voyage; nous ne sommes plus en Océanie, mais -en Afrique, ce bon continent que tout le monde veut se partager ou -plutôt se disputer, si propice aux héros aventuriers comme Marchand; ce -pays où, sous prétexte de civiliser, on égorge. Ennuyé de tirer sur les -lapins, on tire sur la chair noire. Les Boërs tirèrent sur la chair -noire disant: «Ote-toi de là, que je m’y mette.» Mon Dieu, les Anglais -ne firent pas pire. Un jeu sur le sentiment. On vendait des esclaves; -aujourd’hui c’est défendu. Non! c’est que je tousse: allez-y voir. - -Or donc en Afrique maints manuscrits arabes nous renseignent. On me l’a -dit, et je l’ai cru, j’ai donc prêté toute oreille, faites comme moi si -vous voulez savoir ce qui s’y dit. - -Au désert, tout n’est pas sable, par-ci par-là, riants paysages, à tel -point qu’il y a des girofles le nez en l’air. - -C’était donc un jour que le manuscrit arabe ne nous indique pas, un lion -et un âne se rencontrèrent. «Mes compliments d’abord,» s’écria maître -Aliboron, et notre orgueilleux roi du désert de répondre: «Je les tiens -pour bon.» - -Le lion n’aime pas beaucoup l’eau et arrivés près d’une rivière il dit à -l’âne: «Es-tu assez fort pour me porter sur ton dos, traverser la -rivière, ce qui m’évitera une bronchite assurément.» - -Notre âne, heureux de plaire à un aussi dangereux compagnon, se mit avec -complaisance à sa disposition, lorsque... tout à coup, il se sentit les -fesses labourées méchamment. Il hiâna, s’écriant: «Mon Dieu! qu’é que -c’est que ça!--Oh rien, s’écria le lion, c’est ma griffe.» - -Plus loin, arrivés contre un monticule, notre âne avisa son roi du -désert: «Es-tu capable avec moi sur ton dos de monter en courant sur ce -monticule.» Sobre de parole, le manuscrit nous dit seulement que le lion -exécuta facilement la besogne lorsque... tout à coup le lion sentit un -extraordinaire instrument, une arme naturelle, sans doute un pal qui lui -perforait cruellement l’intestin. Cette fois ce fut un rugissement: «Mon -Dieu! qu’é que c’est que ça!» Et notre baudet, avec cet air jovial et -fumiste particulier à sa race de dire: «Oh! c’est rien, c’est ma -griffe.» - -Il y a deux genres de griffes, et n’est pas la plus terrible celle qu’on -pense. Ne pas confondre avec le coup de pied de l’âne. La philosophie -arabe est tout autre. - - * * * * * - -Mordioux! Cap de Dioux! une main tirait la moustache, l’autre sur la -garde de l’épée. - -Aujourd’hui. De quoi, e, e! et on se crache dans les mains. - -On dit évoluer. - -J’ai un _Mardi-Gras en Espagne_, par Goya. J’ai copié, mais j’ai changé, -mettant les gens en habit et le chapeau tuyau. C’était moins bien, mais -plus mascarade. - -Devant moi un vieux bambou: il est gravé par un sauvage. C’est une -figure de géométrie, le carré de l’hypothénuse. Une géométrie naufragée -sans doute, et cela m’intéresse. J’aurais voulu savoir ce qui s’est -passé dans le cerveau de cet indigène artiste, mais l’artiste est mort. - -J’ai aussi un livre de voyages, avec forces illustrations. L’Inde et la -Chine, les Philippines, Tahiti, etc... Toutes les figures copiées avec -soin, avec idée de portrait, ressemblent à Minerve ou à Pallas. C’est -beau l’École. - -Jean Dolent, dans son livre _les Monstres_, fait dire à sa cuisinière: -«Avec un gigot on ne met pas de navets,» et il ajoute: «Le -Conservatoire!» - -Si vous avez des enfants qui ne sont bons à rien, mettez-les -ronds-de-cuir: c’est encore le meilleur moyen de devenir quelque chose. - -Ici un fonctionnaire me dit: «Est-ce que vous connaissez Huysmans? il -paraît que c’est un grand littérateur; il vient d’être décoré.» - -Oui, mais Huysmans a été décoré comme employé de ministère. Et notre -fonctionnaire réjoui me dit: «C’est donc ça que je ne le connaissais -pas.» La vraie gloire c’est d’être connu par les conducteurs d’omnibus. - -Le père Corot à Ville-d’Avray. «Eh bien! père Mathieu, ça te plaît-il, -ce tableau?--Oh que oui, les rochers y sont bien ressemblants.» Les -rochers étaient des vaches. - -_In populo veritas._ - - * * * * * - -Au restaurant de très grands peintres discutent et ça n’en finit pas et -l’on demande à Degas son avis. Tout ça, dit-il, c’est une affaire de -cimaise. Jérôme me dit: «Voyez-vous la grande affaire en sculpture, -c’est de bien calculer son armature...» Qu’en dis-tu, Rodin? - - * * * * * - -Ce qui est remarquable dans la grande Révolution, c’est que les meneurs -ont été des menés. Un troupeau qui en mène un autre. Tout commence bien -pour finir mal. Marat me paraît être le seul qui ait su ce qu’il -voulait. Naturellement il devait être tué par une femme. Le grain de -sable qui arrête la machine. La fatalité serait-elle par hasard -consciente. Oh! alors le mot ne se comprend pas, ou plutôt je ne le -comprends pas. J’ai été élevé par des gens qui considéraient l’histoire -comme un sage enseignement. Renseignement peut-être, car je n’ai jamais -vu aucun résultat qui concorde. J’espère bien que si demain nous avions -la guerre avec l’Angleterre, nous ne nous laisserions pas mener par une -vraie pucelle d’Orléans. - -J’estime que les historiens sont de braves gens, mais qu’ils doivent -être embarrassés pour agir s’il faut choisir dans le tas. Quant à moi, -si je consultais l’histoire, il me semble que je ne ferais que des -bêtises. Il est vrai qu’en politique je suis comme presque tous les -artistes: «Je n’y comprends rien.» - -Ainsi depuis quelque temps je vois que toutes les nations s’embrassent à -qui mieux. Je bois à la santé!... les Rois, les Empereurs, les -Présidents de la République. Et comme un serin, je me dis: «Ça sent -mauvais.» - -Dans un salon, presque un cornichon, le monsieur qui lit tous les -bulletins politiques (l’Esprit des autres) pérore gravement. Quand il -prononce la Triple-Alliance, son poing serré, symbole de puissance, se -met en évidence. - -Dans un coin, un épaté quelconque demande à son voisin: «Quel est donc -ce monsieur?» - -C’est un attaché d’ambassade, un garçon qui ira loin. Voulez-vous être -sérieux, parlez politique, de la Triple-Alliance si bien conclue que -depuis trente ans elle est toujours à refaire. - -«Maman les petits bateaux qui vont sous l’eau ont-ils des jambes. - ---Petit bêta, s’ils en avaient ils marcheraient sur l’eau.» - - * * * * * - -Zola avait ses haines. Sans être comme lui un grand homme, on peut, il -me semble, avoir aussi ses haines. Je suis de ceux-là. - -Je hais profondément le Danemark. Son climat, ses habitants. - -Oh! il y a en Danemark du bon, c’est incontestable. - -Ainsi depuis vingt-cinq ans, tandis que la Norvège et la Suède ont -envahi les salons de peinture en France pour plagier dans tous les -sentiers qui sentent mauvais, mais ont de belles apparences, le Danemark -honteux de son échec à l’Exposition universelle de 1878, se mit à -réfléchir, à se concentrer en lui-même. De là est sorti un art danois, -très personnel et auquel il faudra faire sérieusement attention, et je -suis heureux ici d’en faire les éloges. Il est bon de regarder l’art -français, et même celui de tous les autres pays, mais uniquement pour -être plus à même de regarder en soi. - -On me fit autrefois à Copenhague une singulière niche. Moi qui ne -demandais rien, je fus vivement engagé et invité par un monsieur au nom -d’un Cercle d’art à exposer mes œuvres dans une salle _ad hoc_. Je me -laissais faire. - -Le jour de l’ouverture, je me disposai l’après-midi seulement à aller -jeter un coup d’œil et quel fut mon étonnement lorsque arrivé on me dit -que l’Exposition avait été fermée d’office à midi. - -Inutile de chercher un renseignement quelconque; de toutes parts bouche -close. Je ne fis qu’un saut chez le monsieur important qui m’avait -invité. «Le monsieur était, dit le domestique, parti pour la campagne et -ne rentrerait pas de sitôt.» - -Comme on le voit, le Danemark est un charmant pays. Il faut reconnaître -aussi qu’en Danemark on sacrifie beaucoup à l’éducation, aux sciences, -et tout particulièrement à la médecine. L’hôpital de Copenhague peut -être considéré comme un des plus beaux établissements de ce genre, par -son importance et surtout par sa tenue intérieure qui est de premier -ordre. - -Rendons-leur cet hommage, d’autant plus qu’après je ne vois plus rien -que de néfaste. Pardon, j’oubliais encore ceci, c’est que les maisons -sont admirablement construites et installées soit pour le froid, soit -pour l’aération en été, et que la ville est jolie. Il faut dire aussi -que les réceptions en Danemark sont en général dans la salle à manger où -l’on mange admirablement. C’est toujours ça et ça fait passer le temps. -Par exemple ne vous laissez pas trop ennuyer par ce genre uniforme de -conversation: «Vous, un grand pays, vous devez nous trouver bien en -retard. Nous sommes si petits. Comment trouvez-vous Copenhague, notre -musée, etc... c’est bien peu de chose?» Tout cela dit pour que vous -disiez juste le contraire: et vous le dites assurément par politesse. - -Les usages!! - -Le musée! parlons-en. A vrai dire il n’y a pas de collection de -peinture, sinon quelques tableaux de la vieille école danoise, des -Meissoniers paysagistes et faiseurs de petits bateaux. Espérons que cela -a changé aujourd’hui. Il y a un monument construit exprès pour leur -grand sculpteur Torwaldsen, un Danois qui a vécu et est mort en Italie. -J’ai vu cela, très bien vu, et ma tête a bourdonné. La mythologie -grecque devenue Scandinave, puis avec un autre lavage devenue -protestante. Les Vénus baissent leurs yeux et pudiquement se drapent -dans le linge mouillé. Les nymphes qui dansent la gigue. Oui, Messieurs, -elles dansent la gigue, voyez leurs pieds. - -On dit en Europe, le grand Torwaldsen, mais on ne l’a pas vu. Son fameux -lion, le seul visible pour les voyageurs en Suisse! un dogue danois -empaillé. - -Disant cela je sais qu’en Danemark on va brûler du sucre dans tous les -coins pour m’apprendre à en casser sur le dos du plus grand sculpteur -danois. - -Beaucoup d’autres choses me font haïr le Danemark, mais ce sont des -raisons particulières qu’il faut garder pour soi. - -Laissez-moi vous introduire dans un salon comme on en voit aujourd’hui -rarement. Le salon d’un comte, de très grande noblesse danoise. - -Le vaste salon est carré. Deux énormes panneaux de tapisserie allemande, -exécutés spécialement pour la famille, merveilleux autant que vous -puissiez l’imaginer. Deux dessus de porte, vues de Venise, par Turner. -Le mobilier, en bois sculpté avec armes de la famille, tables de -marqueterie, étoffes du temps, le tout une merveille d’art. - -Vous êtes introduit et l’on vous reçoit. Vous vous asseyez sur un pouff, -forme colimaçon, en velours rouge, et sur la table merveilleuse, un -dessus de quelques francs venant du Bon Marché, album de photographies -et vases de fleurs du même genre. Vandales!!! - -A côté du salon une très jolie salle de musée. La collection des -tableaux; le portrait de l’aïeul par Rembrandt, etc... - -Ça sent le moisi... personne n’y va. - -La famille préfère le temple où on lit la Bible et où tout vous -pétrifie. - -Je reconnais qu’en Danemark le système des fiançailles a du bon en ce -sens que ça n’engage à rien (on change de fiancé comme de chemises), -puis cela a toutes les apparences de l’amour, de la liberté et de la -morale. Vous êtes fiancés, allez vous promener, en voyage même; le -manteau des fiançailles est là qui couvre tout. On joue avec le tout, -mais pas ça, ce qui a l’avantage des deux parts, d’apprendre à ne pas -s’oublier et faire des bêtises. L’oiseau à chaque fiançaille perd un tas -de petites plumes qui repoussent sans qu’on s’en aperçoive. Très -pratiques les Danois... goûtez-y, mais ne vous emballez pas. Vous -pourriez vous en repentir et souvenez-vous que la Danoise est une femme -pratique par excellence... Comprenez donc, c’est un petit pays; il faut -qu’il soit prudent. Jusqu’aux enfants à qui on apprend à dire: «Papa, il -faut de la galette, sinon mon pauvre père tu peux te fouiller.» J’en ai -connu. - -Je hais les Danois. - - * * * * * - -Leur littérature: on dit qu’elle est bien. Je ne la connais pas. Je me -souviens pourtant d’avoir vu jouer une pièce de Brandès! Mais non, mais -si, je n’en suis pas sûr. Il s’agissait d’un homme qui, en voyage, à -l’hôtel, avait profité d’un de ces moments si dangereux pour une femme. -Il la retrouve plus tard tranquille près de son mari. L’homme menace, -sinon rupture du silence, et la femme se résigne. - -Comme on voit, c’est touchant et toujours nouveau. J’ai vu jouer aussi -_Othello_. Le grand tragédien en tournée, Rossi, jouait _Othello_ en -italien, la répartie ou contre-partie était en danois. Yago le traître -était souple comme la barre de la justice et Desdemona, malgré tous ses -efforts pour simuler une chaude Espagnole, n’arrivait qu’à zéro de -chaleur (glace fondante). - -J’ai vu jouer aussi _Pot-Bouille_ de Zola. Là les acteurs étaient dans -leur élément. La lavure de vaisselle, la crasson bourgeoisie. Les -Josserand étaient parfaits, Trublot un peu moins. - -A part cela, les Danoises dansent très bien; faut croire que tout leur -esprit est par là. Ne jugez pas les Danois à Paris, mais chez eux. Chez -nous ils sont doux comme sucre: chez eux du vrai vinaigre. - -Ce peuple a de très curieuses pudibonderies. Ainsi dans le Sund les -propriétés sont voisines et chacun a sa cabine pour s’habiller ou se -déshabiller au bain de mer. La route surplombe. - -Les femmes se baignent à part et les hommes aussi, mais à leurs heures. -On se baigne nu, et il est de règle que le passant sur la route ne doit -rien voir. - -J’avoue que de ma nature très curieux, j’allais contre la règle, un -jour où la femme d’un ministre marchait dans la mer s’en allant en pente -douce. J’avoue aussi que ce corps tout blanc nu jusqu’à mi-mollet -faisait assez bon effet. La petite fille suivait et se retournant -m’aperçut. «Maman!» La maman se retourna effrayée reprenant le chemin de -la cabine, me montrant ainsi tout le devant après m’avoir montré -l’arrière. J’avoue encore que le devant faisait à distance assez bon -effet. - -Ce fut un scandale. Comment! avoir regardé!!! - - * * * * * - -Aux bains de mer, en France, une Danoise, après s’être revêtue d’un -costume de bain selon nos usages, sortie de la cabine hésitait, -pudibonde Danoise, à aller se baigner avec tout le monde, hommes et -femmes. Et la garde-cabine interrogée répondit: «Madame ne voit donc pas -la mer,» de même le maître baigneur s’écrie: «En voilà encore une qui me -tend les fesses, et qui dans le monde ne me donnerait pas la main.» - -Encore une drôle de pudibonde cette jeune Danoise dans un atelier libre -de sculpture que je vis avec un énorme compas, prenant avec précaution -la distance... du machin à la cheville du modèle. - -Le modèle très froid fut convenable. - -Cette jeune Danoise prenait ses repas à la crèmerie d’en face sans -jamais quitter ses gants. Une - -[Illustration: P.G Fantaisies religieuses] - -portion, quarante centimes, deux sous de pain. Comme on le voit, la -sagesse même, l’économie, et l’élégance et par-dessus tout elle ne se -trompait pas d’un centimètre du machin à la cheville: elle voulait faire -juste, c’est la probité de l’art. Elles finissent toutes par avoir une -médaille au Salon. - - * * * * * - -Mon premier voyage de pilotin fut à bord du _Luzitano_ (Union des -chargeurs; voyages du Havre à Rio-de-Janeiro). Quelques jours avant le -départ, un jeune homme vint à moi, me disant: «C’est vous mon successeur -comme pilotin: tenez, voici un petit carton et une lettre que vous serez -bien aimable de faire parvenir à son adresse.» - -Je lus: «Madame Aimée Rua d’Ovidor.» - -«Vous verrez, me dit-il, une charmante femme à laquelle je vous -recommande d’une façon toute particulière. Elle est comme moi de -Bordeaux.» - -Je vous fais grâce, lecteur, du voyage en mer, cela vous ennuierait. - -Je vous dirai pourtant que le capitaine Tombarel était un quart de nègre -tout à fait charmant papa, que le _Luzitano_ était un joli navire de -1.200 tonneaux, très bien aménagé pour passagers, et qui filait par -belle brise ses 12 nœuds à l’heure. - -La traversée fut très belle, sans tempête. - -Comme vous le pensez, ma première occupation fut d’aller avec mon petit -carton et la lettre à l’adresse indiquée. Ce fut une joie... - -«Comme il est gentil d’avoir pensé à moi, et toi, laisse-moi te -regarder, mon mignon, comme tu es joli.» J’étais à cette époque tout -petit et j’avais, malgré mes dix-sept ans et demi, l’air d’en avoir -quinze. - -Malgré cela, j’avais fauté une première fois au Havre avant de -m’embarquer, et mon cœur battait la breloque. Ce fut pour moi un mois -tout à fait délicieux. - -Cette charmante Aimée, malgré ses trente ans, était tout à fait jolie, -première actrice dans les opéras d’Offenbach. Je la vois encore -richement habillée partir dans son coupé attelé d’une ardente mule. Tout -le monde la courtisait, mais à ce moment-là l’amant en titre était un -fils de l’empereur de Russie, élève sur le vaisseau-école. Il fit de -telles dépenses que le commandant du navire alla trouver le consul de -France pour que celui-ci intervînt _adroitement_. - -Notre consul fit venir Aimée dans son bureau et lui fit maladroitement -quelques remontrances. Aimée sans colère se mit à rire et lui dit: «Mon -cher consul, je vous écoute avec ravissement et je crois que vous devez -être un très fin diplomate, mais... mais je crois aussi qu’en matière de -cul vous n’y entendez rien.» - -Et elle partit en chantant: «Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu à -faire ainsi cascader ma vertu.» - -Et Aimée fit cascader ma vertu. Le terrain était propice sans doute, car -je devins très polisson. - -Au retour nous eûmes plusieurs passagères, entre autres une Prussienne -tout à fait boulotte. - -Ce fut au tour du capitaine d’être pincé, et il chauffait dur, mais -inutilement. La Prussienne et moi nous avions trouvé un nid charmant -dans la soute aux voiles dont la porte donnait sur la chambre près de -l’escalier. - -Menteur au possible, je lui racontais un tas d’absurdités et la -Prussienne tout à fait pincée voulut me revoir à Paris. - -Je lui donnai comme adresse _la Farcy, rue Joubert_. - -C’était très mal et j’eus du remords quelque temps, mais je ne pouvais -pas cependant l’envoyer chez ma mère. - -Je ne veux pas me faire meilleur ni pire que je suis. A dix-huit ans on -a en soi bien des graines. - - * * * * * - -Roujon, homme de lettres, directeur des Beaux-Arts. - -Une audience m’est accordée et on m’introduit. - -A cette même direction, j’avais été introduit deux années auparavant -avec Ary Renan, devant aller étudier à Tahiti; et pour m’en faciliter -l’étude, le ministre de l’Instruction publique m’avait accordé une -mission. C’est à cette direction qu’on me dit: «Cette mission est -gratuite, mais selon nos usages et comme nous l’avons fait précédemment, -pour la mission du peintre Dumoulin au Japon, nous vous dédommagerons au -retour par quelques achats.--Tranquillisez-vous, M. Gauguin, quand vous -reviendrez, écrivez-nous, et nous vous enverrons le nécessaire pour le -voyage.» - -Des paroles, des paroles... - -Me voilà donc chez l’auguste Roujon, directeur des Beaux-Arts. - -Il me dit délicieusement: «Je ne saurais encourager votre art qui me -révolte et que je ne comprends pas; votre art est trop révolutionnaire -pour que cela ne fasse pas un scandale dans nos Beaux-Arts, dont je suis -le directeur, appuyé par des inspecteurs.» - -Le rideau s’agita et je crus voir Bouguereau, un autre directeur (qui -sait? peut-être le vrai). Certainement il n’y était pas, mais j’ai -l’imagination vagabonde et pour moi il y était. - -Comment! moi, révolutionnaire; moi qui adore et respecte Raphaël. - -Qu’est-ce qu’un art révolutionnaire? à quelle époque cesse sa -révolution? - -_Si_, ne pas obéir à Bouguereau ou à Roujon constitue une révolution, -alors là j’avoue être le Blanqui de la peinture. - -Et cet excellent directeur des Beaux-Arts (centre droit) me dit aussi, -en ce qui concernait les promesses de son prédécesseur: «Avez-vous un -écrit?» - -Les directeurs des Beaux-Arts seraient-ils encore moins que les plus -simples mortels des bas-fonds de Paris pour que leur parole, même devant -témoins, ne soit valable qu’avec leur signature? - -Pour tant soit peu qu’on ait conscience de la dignité humaine on n’a -plus qu’à se retirer; c’est ce que je fis immédiatement, pas plus riche -qu’auparavant. - -Un an après mon départ pour Tahiti (deuxième voyage), ce très aimable et -délicat directeur ayant appris par quelqu’un de naïf--sans doute--que -mon admirateur croyait encore aux bonnes actions, que j’étais à Tahiti -cloué par la maladie et dans une atroce misère, m’envoya très -officiellement une somme de deux cents francs... _à titre -d’encouragement_. - -Comme on le pense, les 200 francs sont retournés à la direction. - -On doit à quelqu’un et on lui dit: Tenez, voici une petite somme _dont -je vous fais_ cadeau, à titre d’encouragement. - - * * * * * - -J’ai eu l’intention de haïr Bouguereau, puis c’est devenu de -l’indifférence. Plus tard même, ce fut même le sourire, quand à Arles, -allant au grand numéro, chez le père Louis, celui-ci, très fier, me fit -faire connaissance avec son salon extra. En qualité d’artiste, je ne -pouvais être bon juge, disait-il. - -Dans ce salon deux très belles éditions Goupil. Une vierge de Bouguereau -et en pendant--du même, une Vénus. - -Le père Louis, en cette occasion, se montra homme de génie. En très -splendide maquereau qu’il était, il avait compris l’art peu -révolutionnaire de Bouguereau, et quelle était sa place. - - * * * * * - -Cabanel! c’est une autre affaire. - -Je l’ai haï de son vivant, je l’ai haï après sa mort et je le haïrai -jusqu’à la mienne. - -Et voici pourquoi. - -Je fis, jeune homme, un voyage dans le Midi, et à Montpellier je visitai -ce fameux musée construit et donné avec toute la collection par M. -Brias. Inutile de raconter quel était ce fameux Brias peintre et l’ami -des peintres, ce qui fit le désespoir de Raoul de Saint-Victor. - -Dans ce musée, le fond de la collection était une très belle collection -de peintres italiens, Giotto, Raphaël, etc... Intermédiairement des -Millet, des bronzes de Barye. De là on arrivait à une très grande salle -dont le tiers se trouvait en surélévation de quelques marches. La -collection intime de Brias, c’est-à-dire la sélection (à une époque), -des peintres révolutionnaires. O Roujon! - -Le portrait de Brias par lui-même, par Courbet, par Delacroix et -d’autres... - -De Courbet nombreuses toiles, entre autres son grand tableau des -baigneuses. - -De Delacroix nombreuses études et maquettes pour ses grandes -décorations, entre autres un Daniel dans la fosse aux lions. Beaucoup de -Corots, des Tassaërts, etc... - -Une toile magistrale de Chardin. Un grand portrait d’une noble dame -assise devant une table et faisant de la tapisserie. L’ensemble de tout -cela, quoique révolutionnaire, était pour moi une source de joie, quand -tout à coup mon œil se fixa sur un point tout à fait désharmonieux. Une -petite toile représentant une tête de jeune homme, joli garçon comme un -merlan. Stupidité et fatuité. Cabanel peint par lui-même... - -J’ai fait un oubli dans cette nomenclature. Plusieurs choses de Ingres, -entre autres un tableau fameux dont (ma mémoire me faisant défaut) j’ai -oublié le titre. - -C’est un jeune roi couché dans un lit et qui va mourir avec son secret. -Dans l’alcôve, le médecin a la main placée sur le cœur du jeune homme. - -Les jeunes servantes défilent, et le cœur, à la vue de l’une d’elles, -tressaillit. - -C’est un morceau de Ingres de premier ordre. - - * * * * * - -Bien des années plus tard, je revins en compagnie de Vincent visiter à -nouveau ce musée. - -Quel changement! - -La plupart des dessins anciens avaient disparu et de toutes parts à leur -place, des Acquisitions de l’État, 3ᵉ médaille. - -Cabanel et toute son école avaient envahi le musée. Il faut vous dire -que Cabanel était de Montpellier. - - * * * * * - -Je hais la nullité, la demi-route. - -Et dans les bras de l’aimée qui me dit: «O mon beau Rolla, tu me tues,» -je ne veux pas être obligé de lui dire: «Non, je te rate.» - -Il me faut tout. Je ne peux, mais je veux la conquérir. Laissez-moi -prendre haleine et remis, m’écrier: - -«Verse, verse encore; courir, m’essouffler et mourir follement. -Sagesse... que tu m’ennuies, bâillant sans cesse. - -La philosophie est lourde, si d’instinct elle n’est en moi. Douce au -sommeil avec le rêve qui lui donne parure. Ce n’est pas science... tout -au plus en germe. Multiple comme tout dans la nature, évoluant sans -cesse, elle n’est pas une conséquence comme de graves personnages -voudraient nous l’enseigner, mais bien une arme qu’en sauvages nous -seuls fabriquons par nous-mêmes. Elle ne se manifeste pas comme une -réalité, mais comme une image: tel un tableau: admirable si le tableau -est un chef-d’œuvre. - -L’art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l’art. -Sinon, que devient la beauté? - -Le Colosse remonte au pôle le pivot du monde; son grand manteau -réchauffe et abrite les deux germes, Séraphitus, Séraphita, âmes -fécondes s’alliant sans cesse qui sortent de leurs vapeurs boréales pour -aller sur tout l’univers apprendre, aimer et créer. - -Vous voulez m’apprendre ce qui est en moi: apprenez d’abord ce qui est -en vous. Vous avez résolu le problème, je ne saurai le résoudre avec -vous. Et il nous appartient à tous de le résoudre. - -Labeur sans fin; sinon, que serait la vie? - -Nous sommes ce que nous avons été de tous les temps et nous sommes ce -que nous serons dans tous les temps, une machine ballottée par tous les -vents. - -Les marins adroits et prévoyants évitent le danger là où les autres -succombent, tenant compte cependant d’un je ne sais quoi qui fait vivre -l’un au même endroit où un autre agissant pareillement meurt. - -Les uns veulent, d’autres se résignent sans combat. - - * * * * * - -J’estime que la vie n’a de sens que quand on la pratique volontairement -ou tout au moins en son degré de volonté. La vertu, le bien, le mal sont -des mots. Si on ne les broie pour construire un édifice, ils n’ont leur -vrai sens que si l’on sait les appliquer. Se remettre entre les mains de -son créateur, c’est s’annuler et mourir. - -Saint Augustin et Fortunat le manichéen en présence ont raison et tort -tous deux, car là rien ne se constate. - -Le pouvoir du bien et le pouvoir du mal! - -Se remettre entre leurs mains, c’est grave et bien peu digne. C’est -l’excuse... - -Personne n’est bon, personne n’est méchant; tout le monde l’est -semblablement et autrement. Inutile à dire si les roublards ne disaient -le contraire. - -C’est si peu de chose la vie d’un homme et il y a cependant le temps de -faire de grandes choses, morceaux de l’œuvre commune. - -Je veux aimer et je ne peux pas. - -Je veux ne pas aimer et je ne peux pas. - -On traîne son double et cependant les deux s’arrangent. J’ai été bon -quelquefois: je ne m’en félicite pas. J’ai été méchant souvent; je ne -m’en repens pas. - -Sceptique, je regarde tous ces saints et ne les vois vivants. Aux niches -de cathédrale ils ont un sens, là seulement. - -Gargouilles aussi, monstres inoubliables: mon œil en suit les accidents -sans effroi, bizarres enfantements. - -L’ogive gracieuse allège la pesanteur du monument: les grandes marches -invitent les passants curieux à voir le dedans. Le clocher. Croix d’en -haut. Le grand transept. Croix du dedans. Dans sa chaire le prêtre -bafouille de l’enfer; sur leurs chaises, ces dames causent de modes: et -j’aime mieux cela. - -Comme on le voit, tout est sérieux, ridicule aussi. Les uns pleurent, -les autres rient. Le château féodal, la chaumière, la cathédrale, le -bordel. - -Qu’y faire? - -Rien. - -Il faut que cela soit et après tout ça n’a pas de conséquence. La terre -tourne toujours. Tout le monde chie. Zola seul s’en occupe. - -Mon grand-père me disait: «De notre temps!» et à mon tour, grand’père, -je dirai: «De mon temps.» Notre et mon, il y a une nuance. C’est la -marche ascendante du moi sur le vous. - -On nous parle d’Abraham, de la famille, de César, de Brutus, etc... -C’est qu’on a du temps à perdre. Abraham est là-bas, et les enfants -qu’on ne sacrifie plus sont aux cinq parties du monde. L’un est ministre -et son frère est maquereau. Le fils à Brutus c’est aujourd’hui le fils à -papa. Allez donc philosopher avec tout ça, à moins qu’on veuille dire -par là _Chi va piano va sano_. - -Les gens graves regardent un hareng sec, sec, sec pendu à un clou de la -muraille, lui disant: «Hareng saur de là» tout comme les augures dans la -belle Hélène qui font aussi leurs calembourgs. - -Soyons tous dans le train, soyons bécarres, demi-bécarres, très snobs. - -Sinon, nous courons le risque qu’un nouveau Roujon, directeur de la vie, -nous dise que nous sommes trop révolutionnaires. - - * * * * * - -Ces nymphes, je les veux perpétuer... et il les a perpétuées, cet -adorable Mallarmé; gaies, vigilantes d’amour, de chair et de vie, près -du lierre qui enlace à Ville-d’Avray les grands chênes de Corot, aux -teintes dorées, d’odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici -comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l’éternité. - -Les tableaux et les écrits sont des portraits de l’auteur. La pensée n’a -d’œil que pour l’œuvre. Regardant le public, l’œuvre s’effondre. - -Quand l’homme me dit: «Il faut,» je me révolte. - -Quand la nature (ma nature), me le dit, je ne transige que vaincu. - -On dit verse, verse encore; cela n’a de valeur que si l’on souffre. - -Sur une intelligence qui est mienne j’ai voulu édifier une intelligence -supérieure qui deviendra celle de mon voisin si cela lui convient. - -L’effort est cruel, mais il n’est pas vain. C’est de l’orgueil et non de -la vanité. - -Sur un fond d’azur, une couronne seigneuriale, une couronne d’orties et -pour devise: - - «Rien ne me cuit.» - -C’est trivial mais hautain. On monte en riant son calvaire; les jambes -flageolent sous le poids de la croix; arrivé on grince des dents et -alors redevenu souriant on se venge. Verse encore... Femme qu’y a-t-il -de commun entre nous: les enfants!!! ce sont mes disciples, ceux de la -deuxième renaissance. - -Racheter les péchés des autres quand ils sont des pourceaux? Et pour -cela s’immoler? On ne s’immole pas, on se fait vaincre. - -Civilisés! vous êtes fiers de ne pas manger de chair humaine. - -Sur un radeau vous en mangeriez... devant Dieu qu’enfin tremblant vous -invoquez. - -En revanche tous les jours vous mangez le cœur de votre voisin. - -Contentez-vous donc de dire: «Je n’ai pas fait» n’étant pas sûr de dire: -«Je ne ferai.» - -Mais tout cela est triste? Oui, si vous ne savez pas en rire. Chez -l’Indien au supplice, l’orgueil de savoir sourire devant la douleur -rachète grandement la souffrance. Et... pourquoi forger les pleurs pour -en pleurer. - -On raisonne, mais libre. - -C’est peut-être là la force du peuple. - -Chez l’enfant aussi, l’instinct régit la raison. - - * * * * * - -J.-Jacques Rousseau se confesse. C’est moins un besoin qu’une idée. -L’homme du peuple est sale, mais apte à se nettoyer. On ne voulait pas -le croire et cependant il a fallu le croire. C’est autre chose que -Voltaire qui a dit à la caste noble: Vous êtes ridicules, nous sommes -ridicules, restons ridicules. - -Candide est un naïf enfant, il en faut... Restons ce que nous sommes. - -Jacques le fataliste reste fatalement le serviteur. - -Jean-Jacques Rousseau, c’est autre chose. - -L’éducation d’Émile!! celle qui révolte un tas de braves gens. C’est -encore la plus lourde chaîne qu’un homme ait essayé de briser. Moi-même -dans mon pays je n’ose y penser. Ici, désormais éclairé, tranquillement -je regarde. J’ai vu un chef indigène, celui qui sans la domination -française serait devenu roi, demander à un colon blanc marié avec une -blanche, lui demander un de ses enfants. L’adoptant il lui aurait donné -presque toutes ses terres et 500 piastres d’économie en payement au -père. - -Ici l’enfant est pour tous le plus grand bienfait de la nature, et c’est -à qui l’adoptera. Voilà la sauvagerie des Maoris: celle-là je l’adopte. - -Tous mes doutes se sont dissipés. Je suis et je resterai ce sauvage. - -Le christianisme ici ne comprend rien.... Heureusement que malgré tous -ses efforts, conjointement avec les lois civilisées de succession, le -mariage n’est qu’une cérémonie d’amusement. Le bâtard, l’enfant -adultérin, seront comme par le passé des monstres imaginaires de notre -civilisation. - -Ici l’éducation d’Émile se fait au grand soleil qui éclaire, adopté de -choix par quelqu’un et adopté par toute la société. - -Souriantes, les jeunes filles librement, peuvent enfanter autant -d’Émiles qu’elles voudront. - - * * * * * - -Les subterfuges de la parole, les artifices du style, brillants détours -qui me conviennent quelquefois en tant qu’artiste, ne conviennent pas à -mon cœur barbare, si dur, si aimant. On les comprend et l’on s’exerce à -les manier; luxe qui concorde avec la civilisation et dont je ne -dédaigne pas les beautés. - -Sachons nous en servir et nous en réjouir, mais librement; douce musique -qu’à mon heure j’aime à entendre jusqu’au moment où mon cœur réclame le -silence. - -Il y a des sauvages qui s’habillent quelquefois. - - * * * * * - -J’ai peur que la jeunesse sortant d’un même moule, trop joli à mon idée, -ne puisse, quoiqu’elle fasse, en effacer la trace. - -L’art pour l’Art. Pourquoi pas. - -L’art pour Vivre. Pourquoi pas. - -L’art pour Plaire. Pourquoi pas. - -Qu’importe. Si c’est de l’art. - -Alors à vingt ans on dit: «Ce sera.» - -J’en ai déjà tellement lus qui l’ont dit. - -Quelle veine!! - -Et si un jour le nuage se dissipe, il faudra s’entêter, ou dire à -nouveau «ce n’est plus cela», mais maintenant ce sera. Ainsi de suite -jusqu’au vieil âge. - -J’en ai vu, tellement vu, de ces Chrysostomes qui parlent d’or, un tas -de fronts plissés. Ça me rapetissait, mais je me disais: «Je me -rattraperai.» - -L’artiste, à dix ans, à vingt ans, à cent ans, c’est toujours l’artiste, -tout petit, un peu grand et très grand. - -N’a-t-il pas ses heures, ses moments: jamais impeccable, puisqu’homme et -vivant. Le critique lui dit: «Voilà le nord,» un autre lui dit: «Le nord -c’est le sud», soufflant sur un artiste comme sur une girouette. - -L’artiste meurt, les héritiers tombent sur l’œuvre; classent les droits -d’auteur, l’hôtel des Ventes, les inédits et tout ce qui s’ensuit. Le -voilà déshabillé complètement. - -Pensant à cela, je me déshabille auparavant, ça soulage. - -Cézanne peint rutilant paysage fonds d’outremer, verts pesants, ocres -qui chatoient; les arbres s’alignent, les branches s’entrelacent, -laissant cependant voir la maison de son ami Zola aux volets vermillon -qu’orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les -véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et en -contraste le son grave des orties violacées au premier plan, orchestre -le simple poème. C’est à Médan. - -Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu’il pense être un -pitoyable gâchis d’amateur et souriant professeur il dit à Cézanne: -«Vous faites de la peinture.» - ---Assurément, mais si peu. - ---Oh! je vois bien: tenez, je suis un ancien élève de Corot et si vous -voulez me permettre avec quelques habiles touches je vais vous remettre -tout cela en place. Les valeurs, les valeurs... il n’y a que ça.» - -Et le vandale impudemment étale sur la rutilante toile quelques -sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales. - -Cézanne s’écrie: «Monsieur vous avez de la chance, et faisant un -portrait vous devez sans doute mettre les luisants sur le bout du nez, -comme sur un bâton de chaise.» - -Cézanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du -monsieur. - -Et après un temps de silence, il lance un formidable pet, se retourne -vers le monsieur, disant: «Hein!» ça soulage. - - * * * * * - -Je viens de lire... - -Les mains assorties... (au besoin ça se comprend), mais, main assortie!! - -Désormais je n’achèterai plus une paire de gants, mais un gant assorti. - -J’aime la critique quand elle m’instruit. J’aime aussi l’esprit quand il -fleure bon, mais la Blague: est-ce de la critique? - -Mais on fait son métier. Tous les métiers ne sont pas nécessaires. - -Nous, sauvages, nous nous défions des fatras, et si l’on cogne c’est la -masse et non la perfide épingle assortie. - -Pesanteur et féminine distinction... au choix. - - * * * * * - -Il s’agit d’un livre que je n’ai pas lu. Chez l’auteur _si cela_ est, il -y a une autre chose qui le fait comprendre. Le critique n’en parle pas, -c’est donc qu’on nous mystifie, nous et l’auteur. L’auteur dit que de -près ce serait ridicule de craindre l’homme, mais on le craint de loin. -C’est peut-être très fin, mais assurément ce n’est pas vrai. - - * * * * * - -Mon bon oncle d’Orléans qu’on appelait Zizi parce qu’il se nommait -Isidore et qu’il était tout petit, m’a raconté que lorsque j’arrivais du -Pérou nous habitions la maison du grand-père: j’avais sept ans. - -On me voyait quelquefois dans le grand jardin, trépignant et jetant le -sable tout autour de moi... - -«Eh bien, mon petit Paul, qu’est-ce que tu as?» Je trépignais encore -plus fort, disant: «Bébé est méchant.» - -Déjà enfant je me jugeais et j’éprouvais le besoin de le faire savoir. -D’autres fois on me voyait immobile, en extase et silencieux sous un -noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi qu’un figuier. - -«Que fais-tu là, mon petit Paul? - ---J’attends que les _noisettes_, elles tombent.» - -En ce temps, je commençais à parler français et par habitude sans doute -de la langue espagnole, je prononçais avec affectation toutes les -lettres. - -Un peu plus tard je taillais avec un couteau et sculptais des manches de -poignard sans le poignard; un tas de petits rêves incompréhensibles pour -les grandes personnes. Une vieille bonne femme de nos amies s’écriait -avec admiration: «Ce sera un grand sculpteur.» Malheureusement cette -femme ne fut point prophète. - -On me mit externe dans un pensionnat d’Orléans. Le professeur dit: «Cet -enfant sera un crétin ou un homme de génie.» Je ne suis devenu ni l’un -ni l’autre. - -Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère -furieuse me demanda où j’avais eu ces billes. Je baissai la tête et je -dis que je les avais changées contre ma balle élastique. - -«Comment? toi mon fils, tu fais du négoce.» - -Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisante. -Pauvre mère! elle avait tort et avait raison en ce sens que déjà enfant -je devinais qu’il y a un tas de choses qui ne se vendent pas. - -A onze ans j’entrai au petit Séminaire où je fis des progrès très -rapides. - -Je lis dans le _Mercure_ quelques appréciations de quelques littérateurs -sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus -tard. - -Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n’entre en -rien dans mon développement intellectuel: je crois, au contraire, que -cela m’a fait beaucoup de bien. - -Quant au reste, je crois que c’est là où j’ai appris dès le jeune âge à -haïr l’hypocrisie, les fausses vertus, la délation (_Semper tres_); à me -méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma -raison. J’appris là aussi un peu de cet esprit d’Escobar qui, ma foi, -est une force non négligeable dans la lutte. Je me suis habitué là à me -concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à -fabriquer mes joujoux moi-même, mes peines aussi, avec toutes les -responsabilités qu’elles comportent. - -Mais c’est un cas particulier, et en général je crois que l’essai en est -dangereux. - - * * * * * - -Il y a quelque temps un jeune homme, M. Rouart, fit en Belgique une -conférence. J’aime assez que les jeunes, quitte à se tromper, bien -intentionnés, soient à la recherche d’un meilleur, affirment leurs -opinions. - -Sa parole fut éloquente sans rien prouver, en ce sens que la vie -intellectuelle d’artiste ou autre ne se règle qu’avec les nécessités si -diverses qui existent à chaque époque. Et si je croyais, en pareil cas, -l’utilité de la parole, je ferais une conférence qui s’adresserait aux -non artistes leur disant: «Faites vivre les artistes.» - -Mais de quel droit dire à son voisin: «Fais-moi vivre.» Il faudra se -résigner à ce qu’il y ait des riches et des pauvres. Voilà plus de -trente ans que je vois des efforts de toute espèce en groupes et -sociétés et je n’ai jamais vu que l’effort individuel qui puisse -compter. - -Que dire de cette extraordinaire fumisterie, le Champ de Mars. - -A l’Exposition universelle de 1889, les gens de la haute, dans les -Beaux-Arts, allaient souvent se rafraîchir au café d’en face, le café -Volpini. Sur mon instigation les murs du café avaient été décorés avec -des tableaux d’un petit groupe; j’en faisais partie. - -C’est là que le plus grand des peintres, Meissonier, se frappa le front -et dit: - -«Messieurs, il est grand temps de devenir des peintres libres et -libéraux; lâchons cette ignoble boîte où il y a des jurys, des -médailles, des récompenses comme au collège. Plus de médailles, -désormais, maintenant que nous les avons toutes. Il nous faut élargir le -centre de notre clientèle et pour cela faire une grande part aux -artistes étrangers. A nous les dollars.» - -Ce fut une société splendide. - -La Norvège, la Suède, l’Amérique. Les Paulsen, les Henrysen, les -Harrisson, tous les Mediocrisen enfin. Une vraie invasion, -impressionniste, synthétiste, libéraliste, symboliste. Liberté, égalité, -fraternité. Chacun sa cimaise. On crut à une renaissance. - -Les Puvis de Chavannes, les Carrière, les Cazin, quelques autres mêlés -avec les Carolus, les Besnard, les Frappa! Tous également, sociétaires, -s’écriant: «Place aux jeunes, mais pour ceux-là plus de médaille.» - -C’était très malin, et les recettes devinrent extraordinaires... - -M. Rouart, si je l’ai compris, a été préoccupé d’une chose qui perce -malgré lui dans sa conférence. C’est la défense de la bourgeoisie. -Pourquoi faire? - -Drumont défend-il le catholicisme en attaquant les Juifs? - -Voyez-vous, je crois que nous sommes tous des ouvriers. Les uns -s’encrapulent, les autres s’anoblissent. - -Nous avons tous devant nous l’enclume et le marteau: c’est à nous de -forger. - - * * * * * - -Enquête sur l’influence allemande. - -Nombreuses réponses que je lis avec intérêt, et tout à coup je me mets à -rire. Brunetière! - -Comment? La _Revue du Mercure_ a osé s’adresser, interroger la _Revue -des Deux Mondes_. - -Brunetière, si long à réfléchir qu’il ne sait pas encore à qui il devra -s’adresser pour lui faire sa statue. - -Rodin. Peut-être! cependant son Balzac était si peu réussi et ses -bourgeois de Calais... si peu savants. - -Et il dit: «Tout le monde aujourd’hui parle de tout sans rien avoir -appris.» - -Il me semble là que tout le monde a son paquet au _Mercure_. - -Pauvres Rodin et Bartholomé qui croyaient avoir appris la sculpture. - -Pauvre Remy de Gourmont qui croyait avoir appris quelque peu de la -littérature. - -Et nous pauvre public qui avons cru qu’il y avait d’autres artistes que -M. Brunetière. Il est évident que la foule s’incline devant celui qui -est chargé de reliques, mais si j’en crois la fable, quelquefois les -reliques sont trop lourdes et l’on se noie. - -Heureusement que je n’ai pas été interrogé, car sans modestie, moi qui -n’ai rien appris, j’aurais été tenté de répondre que Corot et Mallarmé -étaient bien français. Je serais alors aujourd’hui singulièrement -mortifié. - -Je ne suis pas savant, mais je crois qu’il y a des savants: je crois -aussi qu’un savant trouvera un jour le principe exact de pondération -entre le génie et le talent. - -Il me semble qu’en ce moment, plus le génie baisse, plus le talent -monte. - -Je vais faire comme M. Brunetière, je vais me mettre à réfléchir; -réfléchir si longtemps que je n’oserai plus tenir un pinceau, et écrire -quoi que ce soit. Il faut être prudent. - -Ne quittez pas le chapeau, sinon le génie s’envole. - -A ma fenêtre ici, aux Marquises, à Atuana, tout s’obscurcit, les danses -sont finies, les douces mélodies se sont éteintes. Mais ce n’est pas le -silence. En _crescendo_ le vent zigzague les branches, la grande danse -commence; le cyclone bat son plein. L’Olympe se met de la partie; -Jupiter nous envoie toutes ses foudres, les Titans roulent les rochers, -la rivière déborde. - -Les immenses maiore sont renversés, les cocotiers ploient leur échine, -et leur chevelure frise la terre; tout fuit: les rochers, les arbres, -les cadavres entraînés vers la mer. Passionnante orgie des Dieux en -courroux. - -Le soleil revient, les cocotiers altiers relèvent leur panache, l’homme -aussi; les grandes douleurs sont passées, la joie est revenue, la mère -sourit à l’enfant. - -La réalité d’hier devient la fable et on l’oublie. - - * * * * * - -Il est temps de cesser tout ce bavardage, le lecteur s’impatiente: et je -termine non sans écrire à la fin une petite préface. - -J’estime (autrement que Brunetière), qu’aujourd’hui on écrit beaucoup -trop. Entendons-nous sur ce sujet. - -Beaucoup, beaucoup, savent écrire, c’est incontestable, mais très peu, -excessivement peu, se doutent de ce que c’est que l’art littéraire qui -est un art très difficile. - -La même chose se passe pour les arts plastiques, et cependant tout le -monde en fait. - -Il est cependant du devoir de chacun de s’essayer, de s’exercer. - -A côté de l’art, l’art très pur, il y a cependant, étant donné la -richesse de l’intelligence humaine, et de toutes ses facultés, beaucoup -de choses à dire et _il faut les dire_. - -Voilà toute ma préface; je n’ai pas voulu faire un livre qui ait la plus -petite apparence d’œuvre d’art (je ne saurais): mais en homme très -informé de beaucoup de choses qu’il a vues, lues et entendues dans tous -les mondes, monde civilisé et monde barbare, j’ai voulu en pleine -nudité, sans crainte et sans honte, écrire... tout cela. - -C’est mon droit. Et la critique ne saura empêcher que cela soit, même si -c’est infâme. - - -_Marquises. Atuana, janvier, février 1903._ - - -FIN - -5406.--TOURS, IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cⁱᵉ. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Avant et Après, by Paul Gauguin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVANT ET APRÈS *** - -***** This file should be named 62340-0.txt or 62340-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/4/62340/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/62340-0.zip b/old/62340-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 241ee8d..0000000 --- a/old/62340-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62340-h.zip b/old/62340-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5329e44..0000000 --- a/old/62340-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62340-h/62340-h.htm b/old/62340-h/62340-h.htm deleted file mode 100644 index c311bbf..0000000 --- a/old/62340-h/62340-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7558 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Avant et Après, -par Paul Gaugain. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -p.dtts {border-bottom:dotted 2px black;padding-bottom:1em;} - -.astc {text-align:center;text-indent:0%;letter-spacing:.25em;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.salm {color:#EF967B;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:3em;} - -.hang {text-indent:-2%;margin-left:2%;} - -.indd {margin:3% auto 1% 8%;} - -.nind {text-indent:0%;margin:3% auto 1% auto;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:bold;font-size:250%;} - - hr {width:90%;margin:.5em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%; -background:#EDE7D7;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.caption {font-weight:normal;} -.caption p{font-size:85%;text-align:center;text-indent:0%;} - -.figcenter {margin:3% auto 3% auto;clear:both; -text-align:center;text-indent:0%;border:6px solid #E6E1CE;} -@media handheld {.figcenter { -border:none;} -} - -.figcover {margin:3% auto 3% auto;clear:both; -text-align:center;text-indent:0%;border:none;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:100%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i10 {display: block; margin-left: 8em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#EDE7D7;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Avant et Après, by Paul Gauguin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. 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CRÈS ET Cⁱᵉ<br /> -21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS-VIᵉ<br /> -</div> -</div> - -<hr /> - -<p class="c">PAUL GAUGUIN<br /></p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" -style="margin:1em auto 3em auto;"> -<tr><td class="hang"><b>Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid.</b> Hommage liminaire<br /> -de <span class="smcap">Victor Segalen</span>. Avec huit phototypies d’après des<br /> -tableaux de Paul Gauguin.<br /></td></tr> -<tr><td class="hang">Un volume in-16 <b>7</b></td><td class="rt">fr. <b>50</b></td></tr> -</table> - -<p> -<i>En préparation</i>:<br /> -<br /></p> - -<p class="c"><big> -<big><b>N O A N O A<br /></b></big></big> -<br /> -<b>PAR<br /> -<br /> -PAUL GAUGUIN</b><br /> -<br /> -ORNÉ DE BOIS GRAVÉS PAR DANIEL DE MONFREID<br /> -<br /><small> -D’APRÈS LES DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL</small><br /> -<br /> -<i>Un volume in-16 soleil, imprimé sur beau papier, couverture en couleurs.</i><br /> -<br /> -Prix: <b>25</b> francs.<br /> -<br /><small> -IL SERA TIRÉ:</small><br /> -<br /> -<i>Cent exemplaires sur Japon impérial, tous numérotés.</i><br /> -<br /> -Prix: <b>75</b> francs.<br /> -</p> - -<div class="figcenter" style="width: 374px;"> -<a href="images/illu-004_lg.jpg"> -<img src="images/illu-004_sml.jpg" width="374" height="477" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p><i>À quoi penses-tu? Je ne sais pas</i></p></div> -</div> - -<hr /> - -<p class="c">PAUL GAUGUIN<br /><br /> -<img src="images/deco.jpg" width="37" height="22" alt="[image non disponible.]" /> -</p> - -<h1><span class="salm">AVANT <small>ET</small> APRÈS</span></h1> - -<p class="c">AVEC LES VINGT-SEPT DESSINS<br /> -DU MANUSCRIT ORIGINAL<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.jpg" -width="120" -alt="" -/><br /> -<br /> -PARIS<br /><span class="salm"> -LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ</span><br /> -<small>21, RUE HAUTEFEUILLE, VIᵉ<br /> -MCMXXIII</small><br /> -<br /><br /><br /><br /><small> -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET<br /> -OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES<br /> -SUR VÉLIN PUR<br /> -FIL DES PAPETERIES DU<br /> -MARAIS, NUMÉROTÉS DE<br /> -1 A 100.<br /><br /><br /> -<i>Copyright by LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1923.</i><br /> -<br /> -Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés<br /> -pour tous pays.<br /></small> -<br /><br /><br /><br /> -A ANDRÉ FONTAINAS<br /> -<br /><span style="margin-left: 15%;"> -PAUL GAUGUIN</span><br /></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h1>AVANT ET APRÈS</h1> -<hr /> - -<p>Ceci n’est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c’est une -grave affaire. Telle phrase du quatrième chapitre excellente serait -mauvaise au deuxième, et tout le monde n’est pas du métier.</p> - -<p>Un roman. Où cela commence-t-il: où cela finit-il. Le spirituel Camille -Mauclair en donne la forme définitive: c’est entendu jusqu’à ce qu’un -nouveau Mauclair vienne à son heure nous annoncer une forme nouvelle.</p> - -<p>Prise sur le vif, la réalité n’est-elle pas suffisante pour qu’on se -passe de l’écrire? Et puis on change.</p> - -<p>Autrefois je haïssais George Sand, maintenant Georges Ohnet me la rend -presque supportable. Dans les livres d’Émile Zola, les blanchisseuses -comme les concierges parlent un français qui ne m’enthousiasme pas. -Quand elles cessent de parler, Zola, sans s’en douter, continue sur le -même ton et dans le même français.</p> - -<p>Je ne voudrais en médire, je ne suis pas du<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span> métier. Je voudrais écrire -comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, -et trouver le titre longtemps après.</p> - -<p>Des mémoires! c’est de l’histoire. C’est une date. Tout y est -intéressant. Sauf l’auteur. Et il faut dire qui on est et d’où l’on -vient. Se confesser: après Jean-Jacques Rousseau c’est une grave -affaire. Si je vous dis que par les femmes je descends d’un Borgia -d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n’est pas vrai et que je -suis prétentieux. Mais si je vous dis que cette famille est une famille -de vidangeurs, vous me mépriserez.</p> - -<p>Si je vous dis que du côté de mon père ils se nommaient tous des -Gauguin, vous direz que c’est d’une naïveté absolue: m’expliquant sur ce -sujet, voulant dire que je ne suis pas un bâtard, sceptiquement vous -sourirez.</p> - -<p>Le mieux serait de se taire, mais se taire quand on a envie de parler, -c’est une contrainte. Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont -pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu: je la connais, mais je ne -l’aime pas.</p> - -<p>La vie c’est à peine une division d’une seconde.</p> - -<p>En si peu de temps se préparer une Éternité!!!</p> - -<p>Je voudrais être un cochon: l’homme seul peut être ridicule.</p> - -<p>Jadis les grands fauves ont rugi; aujourd’hui ils sont empaillés. Hier -j’étais du 19ᵉ, aujourd’hui<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> je suis du 20ᵉ et je vous assure que vous -et moi nous ne verrons le 21ᵉ. A force de vivre on rêve une revanche, et -il faut se contenter du rêve. Mais le rêve s’est envolé, le pigeon -aussi, histoire de jouer.</p> - -<p>Je ne suis pas de ceux qui médisent quand même de la vie. On a souffert, -mais on a joui et si peu que cela soit c’est encore de cela qu’on se -souvient. J’aime les philosophes, pas trop cependant, quand ils -m’ennuient et qu’ils sont pédants. J’aime les femmes aussi quand elles -sont vicieuses et qu’elles sont grasses: leur esprit me gêne, cet esprit -trop spirituel pour moi. J’ai toujours voulu une maîtresse qui fût -grosse et jamais je n’en ai trouvé. Pour me narguer elles sont toujours -avec des petits.</p> - -<p>Ce n’est pas à dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les -sens qui n’en veulent pas. Comme on voit, je ne connais pas l’amour et -pour dire: je t’aime, il me faudrait casser toutes les dents. C’est vous -faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour!!! Et -en cette raison, les femmes qui sont malignes le devinent: aussi je leur -déplais.</p> - -<p>Je ne m’en plains pas, et comme Jésus je dis: «La chair est chair, -l’esprit est Esprit.» Grâce à cela pour quelque menue monnaie ma chair -est satisfaite et mon esprit reste tranquille.</p> - -<p>Me voilà donc présenté au public comme un<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> animal dénué de tout -sentiment, incapable de vendre son âme pour une marguerite. Je n’ai pas -été Werther, je ne serai pas Faust. Qui sait? les vérolés et les -alcooliques seront peut-être les hommes de l’avenir. La morale m’a tout -l’air d’aller comme les sciences et tout le reste vers une morale toute -nouvelle qui serait peut-être le contraire de celle d’aujourd’hui. Le -mariage, la famille, et un tas de bonnes choses dont on me corne les -oreilles m’ont tout l’air de voyager considérablement en locomobile à -grande vitesse.</p> - -<p>Et vous voulez que je sois de votre avis?...</p> - -<p><i>Le couche avec</i> est une grosse affaire.</p> - -<p>En mariage le plus cocu des deux est l’amant, ce qu’une pièce du -Palais-Royal dit: «Le plus heureux des trois.»</p> - -<p>J’avais acheté à Port-Saïd quelques photographies. <i>Le péché commis</i>, -<i>ab ores</i>, chez moi, sans détours, dans l’alcôve, elles figuraient. Les -hommes, les femmes, les enfants en ont ri; presque tout le monde enfin: -cela fut un instant et l’on n’y pensa plus. Seuls, les gens qui se -disent honnêtes ne vinrent pas chez moi et seuls toute l’année ils y -pensèrent.</p> - -<p>Monseigneur, à confesse, dans maints endroits, se fit renseigner: -quelques sœurs même devinrent de plus en plus pâles, les yeux cernés.</p> - -<p>Méditez cela, et clouez visiblement une indécence sur votre porte: vous -serez désormais dé<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>barrassé des honnêtes gens, les personnes les plus -insupportables que Dieu ait créées.</p> - -<p>A l’hôtel du père Thiers, ce fut un soir, la foule brisa les vitres. Le -père Thiers illumina tant qu’il put la fenêtre et montra son cul. La -foule ébahie n’osa envoyer un caillou dans le mille. D’ailleurs avec les -imbéciles il n’y a pas à raisonner; il n’y a qu’à dire: «Vous me faites -chier.»</p> - -<p>J’ai su, tout le monde aussi, tout le monde le saura: que deux et deux -font quatre. Il y a loin de la convention, de l’intuition à la -compréhension: je me soumets, et comme tout le monde je dis: «Deux et -deux font quatre»... mais... cela m’embête, et cela dérange beaucoup de -mes raisonnements. Ainsi par exemple, vous qui admettez que deux et deux -font quatre comme une chose certaine qu’il aurait été impossible de -faire autrement, pourquoi admettez-vous que c’est Dieu qui est le -créateur de toutes choses. Ne serait-ce qu’un instant! Dieu n’aurait pu -faire autrement?</p> - -<p>Drôle de Tout-Puissant.</p> - -<p>Tout cela dit pour parler des pédants. Nous savons, et nous ne savons -pas.</p> - -<p>Le saint Suaire de Jésus-Christ révolte M. Berthelot: en tant que savant -chimiste Berthelot a peut-être raison; mais en tant que pape... Voyons -charmant Berthelot, que feriez-vous si vous étiez pape, un homme dont on -baise les pieds. Des<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> milliers d’imbéciles demandent la bénédiction de -toutes les bourdes. Or on est Pape, or un Pape doit bénir et satisfaire -ses fidèles. Tout le monde n’est pas chimiste: moi-même je n’y comprends -rien et peut-être que si j’ai jamais des hémorroïdes, j’irai intriguer -pour avoir un morceau de ce saint Suaire afin de me le fourrer quelque -part, en conviction de guérison.</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>D’ailleurs, à défaut de lecteurs sérieux, il faut que l’auteur d’un -livre soit sérieux.</p> - -<p>J’ai devant moi, des cocotiers, des bananiers; tout est vert. Pour faire -plaisir à Signac je vous dirai que des petits points de rouge (la -complémentaire) se disséminent dans le vert. Malgré cela, ce qui va -fâcher Signac, j’atteste que dans tout ce vert on aperçoit de grandes -taches de bleu. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas le ciel bleu, mais -seulement la montagne dans le lointain. Que dire à tous ces cocotiers? -Et cependant, j’ai besoin de bavarder; aussi j’écris au lieu de parler.</p> - -<p>Tiens! voilà la petite Vaitauni qui s’en va à la rivière; je la connais -pour avoir remarqué une matière cornée qui remplissait l’antichambre. -Cette bisexuelle n’est pas comme tout le monde et</p> - -<div class="figcenter" style="width: 347px;"> -<a href="images/illu-015_lg.jpg"> -<img src="images/illu-015_sml.jpg" width="347" height="440" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Les saintes images.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p class="nind">ça vous émoustille quand piéton lassé on se sent impuissant. Elle a les -seins les plus ronds et les plus charmants que vous puissiez imaginer. -Je vois ce corps doré presque nu se diriger vers l’eau fraîche. Prends -garde à toi, chère petite; le gendarme poilu, gardien de la morale, mais -faune en cachette, est là qui te guette. Sa vue satisfaite, il te -donnera une contravention pour se venger d’avoir troublé ses sens et par -suite outragé la morale publique. La morale publique. La force des mots.</p> - -<p>Oh! braves gens de la métropole, vous ne connaissez pas ce que c’est -qu’un gendarme aux colonies. Venez-y voir et vous verrez un genre -d’immondices que vous ne pouvez soupçonner.</p> - -<p>Mais d’avoir vu la petite Vaitauni, pensant à cette matière cornée, je -sens mes sens qui battent la campagne, je prends mes ébats dans la -rivière. Tous deux nous avons ri sans feuille de vigne et...</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Pour être d’accord avec mon titre avant et après, permettez-moi de vous -raconter quelque chose d’auparavant.</p> - -<p>Le général Boulanger, vous en souvient-il, se trouvait à Jersey en -cachette.</p> - -<p>Or, en ce temps, c’était l’hiver, je travaillais<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> au Pouldu, limite du -Finistère sur la côte isolée, loin, très loin des chaumières.</p> - -<p>Survint un gendarme qui avait ordre de surveiller la côte pour empêcher -un soi-disant débarquement du général Boulanger déguisé en pêcheur.</p> - -<p>Je fus interrogé avec finesse, pressé dans tous les replis de mon -individu à tel point que très intimidé je m’écriai: «Est-ce que par -hasard, vous me prendriez pour le général Boulanger?</p> - -<p><span class="smcap">Lui.</span>—On a vu plus fort que ça.</p> - -<p><span class="smcap">Moi.</span>—Avez-vous son signalement?</p> - -<p><span class="smcap">Lui.</span>—Son signalement! je me le fourre quelque part, et que -subrepticement vous vous foutez de moi, et que conséquemment je vous -fous dedans.</p> - -<p><span class="smcap">Moi.</span>—Je fus obligé d’aller à Quimperlé m’expliquer et le brigadier me -prouva aussitôt que n’étant pas le général Boulanger je n’avais pas le -droit de me faire passer pour un général et me moquer d’un gendarme dans -l’exercice de ses fonctions.</p> - -<p>Comment! moi me faire passer pour un général...</p> - -<p>Vous êtes bien obligé de l’avouer, me dit le brigadier, puisque le -gendarme vous a pris pour Boulanger.</p> - -<p>Pour moi ce ne fut pas de la stupéfaction, mais de l’admiration pour les -grandes intelligences. Ce serait comme pour dire qu’on est plus -facilement roulé par les imbéciles. Je ne veux pas qu’on me<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> dise que je -répète La Fontaine quand il parle du pavé de l’ours. Ce que je dis a un -autre sens. Ayant fait mon service militaire, j’ai remarqué que les -sous-officiers, voire même quelques officiers, se fâchaient quand on -leur parlait français, pensant sans doute que c’était un langage soit -pour se moquer, soit pour humilier.</p> - -<p>Ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier surtout des -petits. On a souvent besoin de plus petit que soi. Pas vrai! il faut -dire qu’on a souvent à craindre plus petit que soi. Dans l’antichambre, -le larbin se trouve avant le ministre. Recommandé par un homme bien -élevé, un jeune homme demandait une place à un ministre et se trouva bel -et bien éconduit.</p> - -<p>Son cordonnier était le cordonnier du ministre. Rien ne lui fut refusé.</p> - -<p> </p> - -<p>Avec une femme qui jouit, je jouis double.</p> - -<p><span class="smcap">La censure.</span>—Pornographe!</p> - -<p><span class="smcap">L’auteur.</span>—Hypocritographe!</p> - -<p>D.—Connais-tu le grec?</p> - -<p>R.—Pourquoi faire? Je n’ai qu’à lire Pierre Louys.</p> - -<p>Mais Pierre Louys écrit bien le français... c’est justement pour cela -qu’il connaît bien le grec.</p> - -<p>Mais les mœurs... cela vaut bien les écrits des Jésuites.</p> - -<p><i>Digitus tertius, digitus diaboli.</i><span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span></p> - -<p>Que diable! sommes-nous des coqs ou des chapons, et faudra-t-il à en -arriver à la ponte artificielle. <i>Spiritus sanctus.</i></p> - -<p>Ici, en ce pays, le mariage commence à mordre: c’est d’ailleurs une -régularisation. Chrétiens d’exportation s’acharnent à cette œuvre -singulière.</p> - -<p>Le gendarme remplit les fonctions de maire. Deux couples convertis aux -idées matrimoniales tout de neuf habillés écoutent la lecture des lois -matrimoniales et le «oui» prononcé ils sont mariés. A la sortie l’un des -deux mâles dit à l’autre: «Si nous changions?» Et très gaiement chacun -partit avec une nouvelle femme, se rendit à l’Église où les cloches -remplirent l’atmosphère d’allégresse.</p> - -<p>Monseigneur avec cette éloquence qui caractérise les missionnaires tonna -contre les adultères et bénit la nouvelle union qui déjà en ce saint -lieu commençait l’adultère.</p> - -<p>Une autre fois, à la sortie de l’Église, le marié dit à la demoiselle -d’honneur: «Que tu es belle.» Et la mariée dit au garçon d’honneur: «Que -tu es beau.» Ce ne fut pas long, et couple nouveau obliquant à droite, -couple obliquant à gauche, s’enfoncèrent dans la brousse à l’abri des -bananiers où là devant le Dieu tout-puissant il y eut deux mariages au -lieu d’un. Monseigneur est content et dit: «Nous civilisons...»</p> - -<p>Dans un îlot, dont j’ai oublié le nom et la lati<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>tude, un évêque exerce -son métier de moralisation chrétienne. C’est, dit-on, un lapin. Malgré -l’austérité de son cœur et de ses sens, il aima une enfant de l’école, -paternellement, purement. Malheureusement, le diable se mêle quelquefois -de ce qui ne le regarde pas, et un beau jour notre évêque se promenant -sous bois aperçut son enfant chérie qui, nue dans la rivière, lavait sa -chemise.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Petite Thérèse le long d’un ruisseau<br /></span> -<span class="i0">Lavait sa chemise au courant de l’eau,<br /></span> -<span class="i0">Elle était tachée par un accident<br /></span> -<span class="i0">Qui arrive aux fillettes douze fois par an.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>«Tiens, se dit-il; mais elle est à point.»</p> - -<p>Je te crois qu’elle était à point: demandez plutôt aux 15 vigoureux -jeunes gens qui le même soir en eurent l’étrenne. Au seizième elle -renâcla.</p> - -<p>L’adorable enfant fut mariée à un bedeau logeant dans l’enclos. Alerte -et proprette elle balayait la chambre de Monseigneur, classait les -parfums. Au service divin, le mari tenait la chandelle.</p> - -<p>Comme le monde est vilain..., les mauvaises langues jasèrent, à tort -assurément, et j’en eus la conviction profonde, lorsqu’un jour une femme -archicatholique me dit:</p> - -<p>«Vois-tu (et en même temps elle vidait sans sourciller un verre de -rhum), vois-tu, mon petit, tout ça c’est des blagues, Monseigneur ne -couche pas<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> avec Thérèse, il la confesse seulement pour tâcher d’apaiser -sa passion.»</p> - -<p>Thérèse c’est la reine haricot. N’essayez pas de comprendre, je vais -vous l’expliquer.</p> - -<p>Le jour des Rois, Monseigneur avait fait faire chez le Chinois une -superbe galette. La part que Thérèse avait eue contenait un haricot et -de ce fait elle devint la reine, Monseigneur étant le roi. De ce jour, -Thérèse continua à être la reine, et le bedeau, le mari de la reine. -Calchas, vous m’entendez bien.</p> - -<p>Mais, hélas, le fameux haricot a vieilli et notre lapin, très malin, a -trouvé quelques kilomètres plus loin un nouveau haricot.</p> - -<p>Figurez-vous un haricot chinois, grassouillet au possible, on en -mangerait.</p> - -<p>Et toi, peintre en quête de sujets gracieux, prends tes pinceaux et -immortalise ce tableau.</p> - -<p>Alezan brûlé, harnachements épiscopaux. Notre lapin campé vigoureusement -sur la selle et son haricot dont les rondeurs devant et derrière -seraient capables de ressusciter un chanteur du pape. Encore une dont la -chemise... vous savez... inutile de répéter. Quatre fois ils -descendirent de cheval: seule la vallée était en rut.</p> - -<p>La caisse de Picpus fut soulagée de dix piastres. Voilà beaucoup de -potins... mais.</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p>Voilà bien longtemps que j’ai envie d’écrire sur Van Gogh et je le ferai -certainement un beau jour que je serai en train: pour le moment je vais -raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses -aptes à faire cesser une erreur qui a circulé dans certains cercles.</p> - -<p>Le hasard, sûrement, a fait que durant mon existence plusieurs hommes -qui m’ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous.</p> - -<p>Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas et quelques-uns mal -intentionnés, d’autres avec naïveté m’ont attribué leur folie. -Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d’ascendant sur -leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps -après la catastrophe, Vincent m’écrivit de la maison de santé où on le -soignait. Il me disait:</p> - -<p>«Que vous êtes heureux d’être à Paris. C’est encore là où se trouvent -les sommités, et certainement vous devriez consulter un spécialiste pour -vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?» Le conseil était -bon, c’est pourquoi je ne l’ai pas suivi, par contradiction sans doute.</p> - -<p>Les lecteurs du <i>Mercure</i> ont pu voir dans une lettre de Vincent, -publiée il y a quelques années, l’insistance qu’il mettait à me faire -venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le -directeur.</p> - -<p>Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bre<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>tagne et soit que mes -études commencées m’attachaient à cet endroit, soit que par un vague -instinct je prévoyais un quelque chose d’anormal, je résistai longtemps -jusqu’au jour où, vaincu par les élans sincères d’amitié de Vincent, je -me mis en route.</p> - -<p>J’arrivai à Arles fin de nuit et j’attendis le petit jour dans un café -de nuit. Le patron me regarda et s’écria: «C’est vous le copain; je vous -reconnais.»</p> - -<p>Un portrait de moi que j’avais envoyé à Vincent est suffisant pour -expliquer l’exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, -Vincent lui avait expliqué que c’était un copain qui devait venir -prochainement.</p> - -<p>Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut -consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la -promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des -Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être -enthousiaste.</p> - -<p>Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à -nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités -cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur -pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, -en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela -va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran.<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p> - -<p>Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme...</p> - -<p>Lui si sûr, si tranquille.</p> - -<p>Moi si incertain, si inquiet.</p> - -<p>Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque -fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature <i>enfin</i>, si -variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se -livrer.</p> - -<p>Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur -âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout -Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre -bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte -qui se préparait.</p> - -<p>Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me -choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces -tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce -gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet, -de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les -quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la -Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir -par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais -qu’en français et cela admirablement avec des <i>tant que quant à</i> à n’en -plus finir.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une -raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout -ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. -Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier -et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et -Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.</p> - -<p>Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande -intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe -d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un -altruisme d’Évangile.</p> - -<p>Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes -allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la -caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison -Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le -fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est -donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu -compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut -l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé.</p> - -<p>Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour -le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> loyer. Sur -tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce -que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de -la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque -semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz -aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, -sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut -faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute -comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes -la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette -au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je suis Saint-Esprit.<br /></span> -<span class="i0">Je suis sain d’esprit.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire -l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la -catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout -ce temps me parut un siècle.</p> - -<p>Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail -colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses -portent leur fruit.</p> - -<p>Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans -l’école néo-impressionniste,<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> et il pataugeait considérablement, ce qui -le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, -soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si -peu patiente et si indépendante.</p> - -<p>Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires, -travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies -incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait.</p> - -<p>J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai -un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et -marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du -voisin et aucun entêtement.</p> - -<p>Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait -entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils -sur soleils, en plein soleil.</p> - -<p>Avez-vous vu le portrait du poète?</p> - -<p>La figure et les cheveux jaunes de chrome.</p> - -<p>Le vêtement jaune de chrome 2.</p> - -<p>La cravate jaune de chrome 3 avec une épingle émeraude vert émeraude sur -un fond jaune de chrome nº 4.</p> - -<p>C’est ce que me disait un peintre Italien et il ajoutait:</p> - -<p>—Mârde, mârde, tout est jaune: je ne sais plus ce que c’est que la -pintoure.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>Il serait oiseux ici d’entrer dans des détails de technique. Ceci dit -pour vous informer que Van Gogh sans perdre un pouce de son originalité -a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m’en était -reconnaissant. Et c’est ce qu’il veut dire quand il écrit à M. Aurier -qu’il doit beaucoup à Paul Gauguin.</p> - -<p>Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi -beaucoup plus vieux, j’étais un homme fait. A Vincent je dois quelque -chose, c’est, avec la conscience de lui avoir été utile, -l’affermissement de mes idées picturales antérieures puis dans les -moments difficiles me souvenir qu’on trouve plus malheureux que soi.</p> - -<p>Quand je lis ce passage: le dessin de Gauguin rappelle un peu celui de -Van Gogh, je souris.</p> - -<p>Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement -brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent -qui levé s’approchait de mon lit.</p> - -<p>A quoi attribuer mon réveil à ce moment?</p> - -<p>Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement:</p> - -<p>«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour -dormir d’un sommeil de plomb.</p> - -<p>J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte -qu’il aimait tant des<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> Tournesols. Et le portrait terminé il me dit: -«C’est bien moi, mais moi devenu fou.»</p> - -<p>Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.</p> - -<p>Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le -coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la -place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son -lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le -matin.</p> - -<p>A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague -souvenir que je vous ai offensé hier soir.</p> - -<p>R.—Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier -pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas -être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à -votre frère pour lui annoncer ma rentrée.»</p> - -<p>Quelle journée, mon Dieu!</p> - -<p>Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller -seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà -traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis -derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai -au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la -main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et -bais<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span>sant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.</p> - -<p>Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et -chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me -suis fait aucun reproche.</p> - -<p>Me jette la pierre qui voudra.</p> - -<p>D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé -l’heure je retins une chambre et je me couchai.</p> - -<p>Très agité je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me -réveillai assez tard vers 7 heures et demie.</p> - -<p>En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de -notre maison des gendarmes, et un petit monsieur au chapeau melon qui -était le commissaire de police.</p> - -<p>Voici ce qui s’était passé.</p> - -<p>Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l’oreille juste au -ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de -l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées -s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali -les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à -coucher.</p> - -<p>Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque -tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de -payse on<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille -bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. «Voici, dit-il, en -souvenir de moi,» puis s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et -s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre -sur une table près de la fenêtre une lampe allumée.</p> - -<p>Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en -mouvement et on jasait sur l’événement.</p> - -<p>J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le -seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à -brûle pourpoint, d’un ton plus que sévère: «Qu’avez-vous fait, Monsieur, -de votre camarade.»—Je ne sais...</p> - -<p>—Que si... vous le savez bien... il est mort.»</p> - -<p>Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques -longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de -mon cœur.</p> - -<p>La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces -regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient et c’est en -balbutiant que je dis: «C’est bien, Monsieur, montons et nous nous -expliquerons là-haut.» Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé -par les draps, blotti en chien de fusil: il semblait inanimé. Doucement, -bien doucement, je tâtai le corps dont la</p> - -<div class="figcenter" style="width: 351px;"> -<a href="images/illu-033_lg.jpg"> -<img src="images/illu-033_sml.jpg" width="351" height="422" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>En route pour le festin</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 442px;"> -<a href="images/illu-035_lg.jpg"> -<img src="images/illu-035_sml.jpg" width="442" height="323" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Décorative personne...</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p> - -<p class="nind">chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise -de toute mon intelligence et de mon énergie.</p> - -<p>Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police: «Veuillez, -Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il -demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris: ma vue -pourrait peut-être lui être funeste.»</p> - -<p>Je dois avouer qu’à partir de ce moment, ce commissaire de police fut -aussi convenable que possible, et intelligemment il envoya chercher un -médecin et une voiture.</p> - -<p>Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, sa pipe et son -tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait -notre argent. Un soupçon sans doute! qui m’effleura étant déjà armé -contre toute souffrance.</p> - -<p>Vincent fut conduit à l’hôpital où aussitôt arrivé, son cerveau -recommença à battre la campagne.</p> - -<p>Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser et il -serait inutile d’en parler, si ce n’est cette extrême souffrance d’un -homme qui soigné dans une maison de fous, s’est vu par intervalles -mensuels reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et -peindre avec rage les tableaux admirables qu’on connaît.</p> - -<p>La dernière lettre que j’ai eue était datée d’Auvers près Pontoise. Il -me disait qu’il avait espéré<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> guérir assez pour venir me retrouver en -Bretagne, mais qu’aujourd’hui il était obligé de reconnaître -l’impossibilité d’une guérison.</p> - -<p>«Cher maître (la seule fois qu’il ait prononcé ce mot), il est plus -digne après vous avoir connu et vous avoir fait de la peine, de mourir -en bon état d’esprit qu’en état qui dégrade.»</p> - -<p>Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne fut que -quelques heures après, couché dans son lit et fumant sa pipe, qu’il -mourut ayant toute sa lucidité d’esprit, avec amour pour son art et sans -haine des autres.</p> - -<p>Dans les monstres Jean Dolent écrit:</p> - -<p>«Quand Gauguin dit: «Vincent,» sa voix est douce.»</p> - -<p>Ne le sachant pas, mais l’ayant deviné. Jean Dolent a raison. On sait -pourquoi.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie, toute faite de -morceaux.</p> - -<p>Et de ce fait que plusieurs y collaborent, l’amour des belles choses -aperçues dans la maison du prochain.</p> - -<p>Choses parfois enfantines écrites, tant de délassement personnel, tant -de classement d’idées aimées—quoique peut-être folles—en défiance de -mauvaise mémoire, et tout de rayons jusqu’au<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> centre vital de mon art. -Or si œuvre d’art était œuvre de hasard, toutes ces notes seraient -inutiles.</p> - -<p>J’estime que la pensée qui a pu guider mon œuvre ou une œuvre partielle -est liée très mystérieusement à mille autres, soit miennes, soit -entendues d’autres. Quelques jours d’imagination vagabonde je me -remémore longues études souvent stériles, plus encore troublantes: un -nuage noir vient obscurcir l’horizon: la confusion se fait en mon âme et -je ne saurais faire un choix. Si donc à d’autres heures de plein soleil, -l’esprit lucide, je me suis attaché à tel fait, telle vision, telle -lecture, ne faut-il pas en mince recueil, prendre souvenance.</p> - -<p>Quelquefois je me suis reculé bien loin, plus loin que les chevaux du -Panthéon... jusqu’au dada de mon enfance, le bon cheval de bois.</p> - -<p>Je me suis attardé aux nymphes de Corot dansant dans les bois sacrés de -Ville-d’Avray.</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai un coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire. Dieu -qu’il est beau! Et il m’amuse.</p> - -<p>J’ai une poule grise argentée, au plumage hérissé; elle gratte, elle -picote, elle abîme mes fleurs. Ça ne fait rien, elle est drôle sans être -bégueule: le coq lui fait signe des ailes et des pattes<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> et aussitôt -elle offre son croupion. Lentement, vigoureusement aussi, il monte -dessus.</p> - -<p>Ah! c’est bientôt fait! Est-ce donc de la chance. Je ne sais.</p> - -<p>Les enfants rient: je ris. Mon Dieu que c’est bête. Quelle disette, rien -à boulotter. Si je mangeais le coq? et j’ai faim. Il serait trop dur. La -poule alors? mais je ne m’amuserais plus à voir mon coq aux ailes -pourpres, au cou d’or, à la queue noire, monter sur la poule; les -enfants ne riraient plus. J’ai toujours faim!</p> - -<p> </p> - -<p>Le déluge. Jadis la mer irritée monta aux cimes élevées. Et maintenant -la mer apaisée lèche les rochers. Autrement dit: «Vois-tu, ma fille, -autrefois on montait, aujourd’hui on descend.» On descend en sachant -s’élever.</p> - -<p>Vous vous devez à la société.</p> - -<p>Combien?</p> - -<p>Que me doit la société.</p> - -<p>Beaucoup trop.</p> - -<p>Payera-t-elle?</p> - -<p>Jamais (Liberté, Égalité, Fraternité).</p> - -<p> </p> - -<p>Sur la véranda, douce sieste, tout repose. Mes yeux voient sans -comprendre l’espace devant moi; et j’ai la sensation du sans fin dont je -suis le commencement.</p> - -<p>Moorea à l’horizon; le soleil s’en approche.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> Je suis sa marche dolente, -sans comprendre, j’ai la sensation d’un mouvement désormais perpétuel: -une vie générale qui jamais ne s’éteindra.</p> - -<p>Et voilà la nuit. Tout repose. Mes yeux se ferment pour voir sans -comprendre le rêve dans l’espace infini qui fuit devant moi; et j’ai la -sensation douce de la marche dolente de mes espérances.</p> - -<p> </p> - -<p>On mange. Une longue table. De chaque côté s’alignent les assiettes, les -verres. Ainsi alignés, ces verres, ces assiettes, par la perspective -rendent cette table longue, très longue. C’est d’ailleurs un banquet.</p> - -<p>Stéphane Mallarmé préside: en face Jean Moréas symboliste. Les convives -sont symbolistes. Peut-être aussi les larbins. Là-bas, très loin, au -bout Clovis Hugues (Marseille). Là-bas aussi, à l’autre bout Barrès -(Paris).</p> - -<p>On mange. Des toasts. Le président commence: Moréas répond. Clovis -Hugues, sanguin, chevelu, exubérant, en vers naturellement, parle -longuement.</p> - -<p>Barrès, mince et long, glabre, sèchement, en prose, cite Baudelaire. On -écoute, le marbre se glace.</p> - -<p>Mon voisin, tout jeune mais gras (superbes boutons de diamant étincelant -sur la chemise à mille plis), m’interroge tout bas.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>«Est-ce que M. Baudelaire est parmi nous à ce banquet?»</p> - -<p>Je me gratte le genou et je réponds:</p> - -<p>«Oui, il est ici, là-bas, parmi les poètes: du reste Barrès en parle.</p> - -<p><span class="smcap">Lui.</span>—Oh! je voudrais bien lui être présenté.»</p> - -<p>Dans un ordre d’idées quelconques, un saint quelconque dit à une de ses -pénitentes. «Défiez-vous de l’orgueil de l’humilité.»</p> - -<p class="indd"> -Lettre de Strindberg.<br /> -</p> - -<p>Vous tenez absolument à avoir la préface de votre catalogue écrite par -moi, en souvenir de l’hiver 1894-95, que nous vivons ici derrière -l’Institut, pas loin du Panthéon, surtout près du cimetière -Montparnasse.</p> - -<p>Je vous aurais volontiers donné ce souvenir à emporter dans cette île -d’Océanie, où vous allez chercher un décor en harmonie avec votre -stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation -équivoque dès le commencement, et je réponds tout de suite à votre -requête par un «Je ne peux pas» ou, plus brutalement, par un «Je ne veux -pas».</p> - -<p>Du même coup, je vous dois une explication à mon refus qui ne vient pas -d’un manque de complaisance, d’une paresse de la plume, quoique il m’eût -été facile d’en rejeter la faute sur la maladie de mes mains, laquelle -d’ailleurs n’a pas<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> encore laissé au poil le temps de pousser dans la -paume.</p> - -<p>Voici: je ne peux pas saisir votre art et je ne peux pas l’aimer. (Je -n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.) -Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous -me semblez surtout fortifié par la haine des autres: votre personnalité -se complaît dans l’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester -intacte.</p> - -<p>Et avec raison peut-être, car de l’instant où, approuvé et admiré, vous -auriez des partisans, on vous rangerait, on vous classerait, on -donnerait à votre art un nom dont les jeunes avant cinq ans se -serviraient comme d’un sobriquet désignant un art suranné qu’ils -feraient tout pour vieillir davantage.</p> - -<p>J’ai tenté moi-même de sérieux efforts pour vous classer, pour vous -introduire comme un chaînon dans la chaîne, pour amener à la -connaissance de l’histoire de votre développement, mais en vain.</p> - -<p>Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1876. La ville était -triste, car la nation portait le deuil des événements accomplis et avait -l’inquiétude de l’avenir; quelque chose fermentait.</p> - -<p>Dans les cercles suédois d’artistes, on n’avait pas encore entendu le -nom de Zola, car l’Assommoir n’était pas publié: j’assistai à la -représen<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span>tation au Théâtre-Français de «Rome vaincue» où Mme -Sarah-Bernhardt la nouvelle étoile était couronnée une seconde Rachel, -et mes jeunes artistes m’avaient entraîné chez Durand-Ruel voir quelque -chose de tout à fait neuf en peinture. Un jeune peintre alors inconnu me -conduisait, et nous vîmes des toiles très merveilleuses signées -principalement Manet et Monet. Mais comme j’avais autre chose à faire à -Paris que de regarder des tableaux (je devais, en qualité de secrétaire -de la bibliothèque de Stockholm, rechercher un vieux missel suédois à la -bibliothèque Sainte-Geneviève) je regardais cette nouvelle peinture avec -indifférence calme. Mais le lendemain je revins sans trop savoir -comment, et je découvris «quelque chose» dans ces bizarres -manifestations. Je vis le grouillement de la foule sur un embarcadère, -mais je ne vis pas la foule même; je vis la course d’un train rapide -dans un paysage normand, le mouvement des roues dans la rue, d’affreux -portraits de personnes toutes laides qui n’avaient pu poser -tranquillement. Saisi par ces toiles extraordinaires, j’envoyai à un -journal de mon pays une correspondance dans laquelle j’avais essayé de -traduire les sensations que je croyais que les impressionnistes avaient -voulu rendre; et mon article eut un certain succès comme une chose -incompréhensible.</p> - -<p>Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> à Paris, Manet était -mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour -l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885 -je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il -avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition -triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les -couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes. -On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté -était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau -n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à -travers un tempérament.</p> - -<p>Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était -prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était -là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante, -tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour -l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une -appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.)</p> - -<p>C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand, -aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les -murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont -poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne -retrouverait<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais -soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui -coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu.</p> - -<p>«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et -un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle -est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre -paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi -aussi un idéal de femme ou deux!</p> - -<p>Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un -regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé -avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à -guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant -des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je -me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous -bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon -Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des -hommes).</p> - -<p>Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles -de Manet ni de Bastien Lepage!</p> - -<p>Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation -gênante, quelque chose du<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments -perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour -en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge -le ciel que bleu avec la foule.</p> - -<p>Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je -commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin.</p> - -<p>On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, -mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout -simplement!</p> - -<p>Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver. -J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me -permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un -nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de -devenir sauvage et de créer un monde nouveau.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Auguste Strindberg.</span><br /> -</p> - -<div class="blockquot"><p class="hang"><i>Par Achille</i> <span class="smcap">Delaroche</span>. <i>D’un point de vue esthétique à propos du -peintre Paul Gauguin.</i></p></div> - -<p>Il ne me siérait d’étudier, sous le rapport technique la peinture de -Paul Gauguin. C’est affaire aux peintres, ses émules. Mais, outre que -souvente fois l’artiste est moins impartialement apprécié de ses pairs -que d’un étranger, il y aurait<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> un intérêt, ce semble, à s’entendre -entre ouvriers d’arts voisins sur les grandes lignes d’une esthétique -générale.</p> - -<p>Et ceci n’est point par dilettantisme. J’édifierai donc cette simple -causerie sur des assises imaginaires, certes, de telle vision de couleur -et de dessin idéalement surgies, mais aussi en tant que signes éminents -d’une méthode nous intéressant tous, rêveurs ou artistes.</p> - -<p>Il est hors de doute, aujourd’hui, que les divers arts, peinture, -poésie, musique, après avoir suivi séparément des routes longtemps -glorieuses, pris d’un soudain malaise qui fait éclater leurs mornes -séculaires désormais trop étroits, tendent, comme pour mélanger leurs -flots en un lit primitif commun, élargi, à déborder sur les territoires -prochains.</p> - -<p>Sur les ruines de vénérables édifices et de leur synthèse dont un monde -esthétique se lève, inouï, paradoxal, sans règles définies, sans -classifications, aux frontières flottantes et imprécises, mais riche, -intense, puissant, d’autant qu’il est sans limites, idoine à émouvoir -jusqu’aux fibres les plus mystérieuses de l’être humain.</p> - -<p>Les gardiens stricts du temple, perdus en ce cataclysme et impuissants à -utiliser les petites étiquettes qu’ils aimaient coller sur le dos de -chaque manifestation intellectuelle, s’en affligent: mais qu’y faire? -mesure-t-on la vague et définit<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span>on la tempête? D’aucuns, croyant -l’enrayer, mais qui témoignèrent ainsi de peu d’aptitude à se -spiritualiser, essayèrent quelques airs de flûte bien pauvres et -puérils: car le ridicule n’a que faire en art. Au reste, les artistes -n’eurent point à s’en plaindre: on ne raille que les forts, le reste -inspire plutôt la pitié. D’autres invoquèrent lamentablement l’esprit -gaulois, les races latines, l’éducation grecque, etc... qui n’étaient -pas en cause, et pensèrent avoir démontré par A + B l’illégitimité et -l’avortement final de cette évolution. Cependant, les réponses leur -arrivaient de tous côtés, irréfragables: par le lyrisme musical de -Wagner et de son école, par les poèmes des écrivains symbolistes, par -les toiles, pleines de merveilleux, des peintres récents.</p> - -<p>Entre ceux-ci, une place très haute et bien à part doit être faite à -Paul Gauguin, non seulement pour la priorité, mais pour la nouveauté de -son art. Ce fut en les enchantements d’une féerie de lumière que l’on -marchait lors de la récente exposition où il nous convia. Lumière si -intensément éblouissante qu’il semble impossible, au sortir, de -regarder, autrement que comme pénombre antithétique, les toiles de nos -imagiers habituels.</p> - -<p>Gauguin est le peintre des natures primitives: il en aime et possède la -simplicité, l’hiératisme suggestif, la naïveté un peu gauche et -anguleuse. Ses personnages participent de la spontanéité<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> inapprêtée des -flores vierges. Il était donc logique qu’il exaltât pour notre fête -visuelle les richesses de ces végétations tropicales où luxurie, sous -des astres heureux une vie édénique et libre: traduite ici, avec une -prestigieuse magie de couleurs, sans pourtant aucun ornement inutile, ni -redondance, ni italianisme.</p> - -<p>C’est sobre, grandiose, imposant. Et comme elle écrase la vanité de nos -fades élégances, de nos agitations puériles, la sérénité de ces -naturels! Tout le mystère des infinis est en marche en la perversité -naïve de leurs yeux ouverts sur la nouveauté des choses.</p> - -<p>Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité -exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y -localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos -mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores -ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que -des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode -alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par -trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne -s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la -nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique -grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> de -rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de -compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en -pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi -saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les -préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors -clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet -art étrange.</p> - -<p>Tant que l’art plastique, d’accord en cela avec l’art littéraire et la -métaphysique, se cantonne en son domaine strict de définition formelle -et objective: immémorialiser les traits du héros ou du bourgeois, -illustrer tel paysage, rendre sensibles et distinctes les forces -naturelles ou supérieures, cela fut bien et ne pouvait être que par un -ensemble de lignes préconçues, traduisant cette catégorie d’idéal. Nous -eûmes alors les Discoboles, les Vénus génitrix, les Apollons au geste -harmonieux, les madones de Raphaël, etc... qui peuplent nos musées et -que déshonorent les incohérentes dissertations des professeurs en -esthétique. Mais aujourd’hui qu’une vie plus subtile de la pensée a -pénétré les diverses manifestations créatrices, le point de vue -anecdotique et spécial cède la place au significatif et au général. Un -torse gracieux, un pur visage, un paysage pittoresque, nous apparaissent -comme les efflorescences magnifiques et multiformes d’une même<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> force -inconnue et indéfinissable en elle-même, mais dont le sentiment -s’affirme irrésistiblement à notre conscience. L’artiste nous -intéressera donc par une vision tyranniquement imposée et circonscrite, -si harmonieuse soit-elle par sa vertu suggestive, propre à aider l’essor -imaginatif ou comme décorateur de notre rêve, ouvrant une porte nouvelle -sur l’infini et le mystère.</p> - -<p>Gauguin, mieux que tout autre, jusqu’ici, nous paraît avoir compris ce -rôle du décor suggestif. Il procède éminemment par raccourci de traits, -par synthèse d’impressions. Chacun de ses tableaux est une idée -générale, sans que, pourtant n’y soit observé assez de réalité formelle -pour solliciter la vraisemblance. Et en nulle œuvre d’art ne -s’extériorise mieux la concordance constante de l’état d’âme et du -paysage si lumineusement formulée par Baudelaire.</p> - -<p>S’il nous représente la jalousie, c’est par un incendie de roses et de -violets où la nature entière semblait participer comme être conscient et -tacite; si l’eau mystérieuse jaillit pour des lèvres altérées d’inconnu, -ce sera dans un cirque aux teintes étranges, tels les flots d’un -breuvage diabolique ou divin, on ne saurait. Ailleurs, un irréel verger -offre ses flores insidieuses au désir d’une Ève édénique dont le bras se -tend peureusement pour cueillir la fleur du mal, tandis que susurre sur -ses tempes le battement des ailes rouges de</p> - -<div class="figcenter" style="width: 370px;"> -<a href="images/illu-053_lg.jpg"> -<img src="images/illu-053_sml.jpg" width="370" height="423" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Les ailes sont lourdes. Le tout est primitif</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 337px;"> -<a href="images/illu-055_lg.jpg"> -<img src="images/illu-055_sml.jpg" width="337" height="441" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Non dépourvues de Sentiment.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p class="nind">la Chimère. Puis, c’est la forêt luxuriante de vie et de printemps: des -passagers s’y dessinent, lointains en le calme fortuné de leur -insouciance, des paons fabuleux y font rutiler leurs plumes de saphir et -d’émeraude: mais s’interpose la cognée fatale du bûcheron qui frappe les -branchages, et derrière lui un mince filet de fumée s’élève, qui avertit -du transitoire destin de cette fête. Là, en des paysages légendaires, se -dresse, hiératique et formidable, l’idole: et le tribut des végétations -rejaillit en laves de couleurs sur son front, et d’idylliques enfants -chantent sur la flûte pastorale le bonheur infini des édens, tandis qu’à -leurs pieds s’apaisent comme les génies du mal qui veillent, les -héraldiques chiens rouges, charmés. Plus loin, un vitrail lumineux de -riches fleurs végétales et humaines; son enfant divin à l’épaule, une -apparition auréolée de femme, devant laquelle deux autres joignent les -mains parmi les fleurs, au geste d’un séraphin d’où s’exhalent, ainsi -que d’un calice miraculeux, les paroles mystiques. Flore surnaturelle -qui prie et chair qui fleurit, sur le seuil indécis du conscient et de -l’inconscient.</p> - -<p>Toutes ces toiles et les autres encore, sur lesquelles même remarque -peut être instituée, dénote assez, chez Gauguin, la corrélation intime -du thème et de la forme. Mais l’harmonisation savante de couleurs, -surtout, y est significative<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> et parachève le symbole. Les tons se -fondent ou s’opposent en dégradations qui chantent comme une symphonie -aux chœurs multiples et variés et jouent leur rôle vraiment orchestral.</p> - -<p>Traitée ainsi, la couleur, qui est vibration, de même que la musique, -atteint ce qu’il y a de plus général et, partant, de plus vague dans la -nature: sa force intérieure. Il était donc logique, dans l’état actuel -du sentiment esthétique, qu’elle envahît peu à peu la place du dessin, -dont l’utilité suggestive passe désormais au second plan.</p> - -<p>Et ici, se précise le but où tendent les divers arts et quasi le lieu de -leur rencontre: édifier la cité future de la vie spirituelle, dont la -poésie qui est état d’âme serait le geste ordonnateur, la musique, -l’atmosphère et la peinture, le décor merveilleux. En effet, les essais -épars, tentés jusqu’ici, ne signifient rien, s’ils ne sont les ébauches -premières et comme la divination de cette ère de construction idéale. -L’humanité sent plus ou moins obscurément que son état actuel de réalité -besogneuse et quotidienne n’est que transitoire; et le craquement sourd -des vieilles formes sociales est l’indice significatif de cette -impatience à établir enfin, après la sécurité des instincts de -nutrition, le jeu désintéressé d’une vie cérébralement sensitive.</p> - -<p>En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa, -parmi les lianes inextrica<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>bles de ce monde extérieur, les palais -enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se -formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions, -classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à -part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit -humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la -croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des -penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la -stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide. -Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette -sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient -rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus -sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires, -et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet -toute la part d’action qui est en nous.</p> - -<p>L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc -de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la -pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui -attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles -informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et -cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il -renferme donc en lui<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> le trait d’union du conscient et de l’inconscient. -D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à -l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte -d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves, -dieux ou héros.</p> - -<p>Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en -résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en -présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer -quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons, -collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier -chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait -la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y -figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies -d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des -lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée -humaine.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">A. Delaroche.</span><br /> -</p> - -<p class="nind"> -<i>Les crevettes roses.</i><br /> -</p> - -<p class="indd"> -(Avant.) Hiver 86.<br /> -</p> - -<p>La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du -linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent -les propriétaires ne comprennent pas cela.<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic, de notre bonne ville de -Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de -flâner. Parmi ceux-là un frileux, bizarre par son accoutrement, se -dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe, -bonnet de fourrure,—du lapin sans doute,—la barbe rousse hérissée. Tel -un bouvier.</p> - -<p>Ne soyez pas observateur à demi et malgré le froid ne passez pas votre -chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’œil -bleu si clair, si enfant. C’est un pauvre gueux assurément.</p> - -<p>Il se nomme Vincent Van Gogh.</p> - -<p>Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille -ferraille et tableaux à l’huile à bon marché.</p> - -<p>Pauvre artiste! tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette -toile que tu viens vendre.</p> - -<p>C’est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose.</p> - -<p>—Pouvez-vous me donner pour cette toile un peu d’argent pour m’aider à -payer mon loyer?</p> - -<p>—Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des -Millet bon marché: puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture -n’est pas très gaie, la renaissance est aujourd’hui sur le boulevard. -Enfin, on dit que<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> vous avez du talent et je veux faire quelque chose -pour vous. Tenez, voilà cent sous.</p> - -<p>Et la pièce ronde tinta sur le comptoir. Van Gogh prit la pièce sans -murmure, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue -Lepic; arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare, -sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit -du paletot; Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Élisa et sa -pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement, -comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux.</p> - -<p> -INDD<br /> -(Après).<br /> -</p> - -<p>Un jour viendra et je le vois comme s’il était venu. J’entre à la salle -nº 9 de l’hôtel des Ventes; le commissaire-priseur vend une collection -de tableaux, j’entre. «400 francs les <i>Crevettes roses</i>, 450, 500 -francs. Allons, Messieurs, cela vaut mieux que cela.»</p> - -<p>Personne ne dit mot. Adjugé les <i>Crevettes roses</i> par Vincent Van Gogh.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Au dix-septième de latitude sud, là comme ailleurs, conseillers -généraux, juges, fonctionnaires, gendarmes, et un gouverneur. Toute -l’élite de la société. Et le gouverneur dit: «Voyez-vous, mes<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> enfants, -dans ce pays, il n’y a pas d’autre chose à faire que de ramasser des -pépètes.»</p> - -<p>Un conseiller général, très sage du reste, propose d’incarner entre deux -chapitres du rapport un petit aléa (ne cherchez pas): il veut dire -<i>incarcérer</i> un petit alinéa concernant l’argent chilien.</p> - -<p>Un gros procureur, procureur de la République, après avoir interrogé -deux jeunes voleurs, me rend visite. Dans ma case, il y a des choses -bizarres, puisque non coutumières: des estampes japonaises, -photographies de tableaux, Manet, Puvis de Chavannes, Degas, Rembrandt, -Raphaël, Michel-Ange, Holbein.</p> - -<p>Le gros procureur (un amateur qui a un très joli coup de crayon, -dit-on), regarde, et devant un portrait de femme de Holbein du musée de -Dresde, il me dit: «C’est d’après une sculpture... n’est-ce pas?</p> - -<p>—Non. C’est un tableau de Holbein, école allemande.</p> - -<p>—Eh bien, <i>ça ne fait rien</i>, ça ne me déplaît pas, c’est gentil.»</p> - -<p>Holbein? gentil.</p> - -<p>Sa voiture l’attend, et il va plus loin en vue de l’Orofena déjeuner -gentiment, sur l’herbe, entouré d’un gentil paysage.</p> - -<p>Est-il gentilhomme? je ne sais.</p> - -<p>Le curé aussi (la classe instruite), me surprend en train de peindre un -paysage.<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>«Ah Monsieur! vous tirez là une bien belle perspective!»</p> - -<p> </p> - -<p>Rossini disait: «Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais -aussi que ze ne souis pas un Offenbach.»</p> - -<p> </p> - -<p>Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les -Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des -sommes énormes sont engagées.</p> - -<p>Je prends le paquebot pour New-York, tempête affreuse; tous les -passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors.</p> - -<p>Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie -s’engage: mon <i>partner</i> joue le premier. 140 points! l’Amérique se -réjouit.</p> - -<p>Je joue. Toc, tic et toc, et toujours comme cela, lentement, également. -L’Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la -salle. Mon cœur n’a pas sursauté: toujours lentement, également, les -billes zig-zaguent. Toc tic et toc: deux cents, trois cents.</p> - -<p>L’Amérique est vaincue.</p> - -<p>Et toujours je bâille; lentement, également, les billes zigzaguent. Toc, -tic et tac.</p> - -<p>On dit que je suis heureux... Peut-être.</p> - -<p> </p> - -<p>Le grand tigre royal, seul avec moi dans sa<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> cage: nonchalamment il -demande la caresse, me faisant signe de sa barbe et de ses crocs que les -caresses suffisent. Il m’aime, je n’ose le battre; j’ai peur et il en -abuse: je supporte malgré moi son dédain. Et cette peur me rend heureux.</p> - -<p>La nuit ma femme cherche mes caresses, elle sait que j’en ai peur et -elle en abuse: et tous deux, des fauves aussi, nous menons la vie, avec -peur et bravoure, avec joies et douleurs, avec force et faiblesse, -regardant le soir à la lueur des quinquets, suffoqués des puanteurs -félines, la foule stupide et lâche, affamée de mort et de carnage, -curieuse du spectacle horrible des chaînes de l’esclavage, du fouet et -de la pique, à jamais assouvie des hurlements des patients. A la sortie, -mon vieux perroquet, intelligemment dit aussi son mot: «As-tu déjeuné, -Jacquot?»</p> - -<p>A ma gauche, la baraque aux animaux savants. L’orchestre cacophone pour -entretenir l’harmonie: deux pauvres pitres, des hommes. Les rois de la -création se donnent des giffles, des coups de pied. Les singes si -instruits ne veulent les imiter.</p> - -<p>A ma droite, la modeste baraque des mineurs. Les enfants jolis, -innocents entrent là-dedans et suivent de leurs yeux si doux des -créatures humaines en fer et en miniature grattant la terre et c’est -noir. Au sortir les bébés émerveillés disent que c’est bien joli.<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p> - -<p>Le marchand de journaux passe en criant: «Demandez la grève des -mineurs.»</p> - -<p>Image de la vie et de la société.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p class="nind"> -<i>Critiques anodines.</i><br /> -</p> - -<p>Dans des sentiers convergents des figures campagnardes, nulles de -pensées, cherchent on ne sait quoi.</p> - -<p>Cela pourrait être de Pissarro.</p> - -<p>Sur le bord de la mer un puits: quelques figures parisiennes de rayures -habillées et bigarrées, assoiffées d’ambition sans doute, cherchent dans -ce puits tari l’eau qui pourrait les désaltérer. Le tout de confetti.</p> - -<p>Cela pourrait être de Signac.</p> - -<p>Les belles couleurs, sans qu’on s’en doute, existent et se devinent -derrière le voile que la pudeur a tiré. D’amour conçues les fillettes -évoquent la tendresse, les mains saisissent et caressent.</p> - -<p>Sans hésiter je dis que c’est de Carrière.</p> - -<p>La vidangeuse, le vin à quatre sous, la maison du pendu.</p> - -<p>Impossible à décrire. Faites mieux, allez les voir.</p> - -<p>D’un compotier les raisins mûrs dépassent la bordure: sur le linge, les -pommes vert pomme et celles rouge prune se marient. Les blancs sont<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span> -bleus et les bleus sont blancs. Un sacré peintre que ce Cézanne.</p> - -<p>Avec un camarade devenu célèbre il se rencontre en se croisant sur le -pont des Arts. «Tiens, Cézane, où vas-tu?—Comme tu vois, je vais à -Montmartre et toi à l’Institut.»</p> - -<p> </p> - -<p>Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments, -lui ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours -du Timbre-Poste avec son tableau au salon.</p> - -<p>Le compliment fit son chemin; vous pensez si Bonnat fut content et le -lendemain le jeune Hongrois faillit me battre.</p> - -<p> </p> - -<p>X un pointilliste. Ah! oui celui qui les fait le plus rond.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p class="nind"> -<i>Les vases cloisonnés.</i><br /> -</p> - -<p>Là bas, bien loin de mon patelin, la campagne niponne est couverte de -neige; tout le monde est dans les fermes.</p> - -<p>Pour vous éviter d’entrer par la cheminée, les portes étant fermées, je -vais vous introduire par le seul fait d’une narration au milieu d’une -famille niponne. Paysans neuf mois de l’année, artistes les trois mois -d’hiver. Et ce que vous aurez vu dans une maison suffira à votre -enseignement;<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> toutes sont pareilles, animées de la même vie, des mêmes -travaux, et surtout de la même gaieté. L’intérieur est tout ce qu’on -veut, une petite fabrique, un dortoir, un réfectoire, etc... rappelant -par la petite boîte si bien décrite par notre grand académicien Pierre -Loti.</p> - -<p>Vous ne trouverez pas non plus la petite Chrysanthème sœur de Rarahu la -Tahitienne; toutes deux incapables de comprendre un cœur distingué de -jeune homme déjà blasé et pourri. Pourri aussi le jeune homme japonais, -mais pas encore désillusionné. Il n’a d’ailleurs pas encore à côté de -lui son frère Yves pour pouvoir s’épancher. Dans une maison japonaise -tout est simple et composé, la nature et l’imagination. On fonctionne et -l’on mange à tous les fruits et la nature est riche en fruits. Vous -m’entendez bien, Loti, mais il faut savoir y goûter, oublier qu’on est -officier. Que diable! on ne couche pas avec ses épaulettes.</p> - -<p>Le sucre et le poivre. Goûtez-y, ce n’est pas si mauvais que cela.</p> - -<p>Ah! que le thé a un bon parfum quand on le boit dans une tasse qu’on a -faite soi-même, si librement décorée.</p> - -<p>Et ces adorables petits paniers que chacun prépare pour la cueillette -des cerises au beau temps revenu: tressés par des doigts agiles: -arabesques japonaises leur donnent une signature.<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>Et ces merveilleux vases cloisonnés qui demandent tant de patience, -d’adresse et de goût. Chaque paysan japonais fabrique son vase pour y -mettre à la belle saison des bouquets.</p> - -<p>Paysan! en dehors des lettrés, gens de la campagne, gens de la ville, -c’est la même chose.</p> - -<p>Voulez-vous que nous assistions à l’opération? ce sera l’affaire de deux -ou trois mois pour ceux-là, et quelques instants pour vous et moi. Je ne -mettrai pas votre patience à l’épreuve par de longues narrations -(histoire de remplir des pages). Les éditeurs n’aiment pas cela quand le -livre ne rapporte pas des billets de mille.</p> - -<p>D’ailleurs ceci n’est pas un livre, tout au plus un bavardage.</p> - -<p>Tout d’abord le paysan nipon fait avec soin son dessin et sa composition -sur un morceau de papier qui déroulé est de même surface que celle du -vase. Il sait dessiner, pas précisément comme chez nous d’après nature, -mais à l’école tout enfant on lui a appris un schéma général établi -d’après les maîtres.</p> - -<p>Les oiseaux au vol, au repos, les maisons, les arbres, tout enfin dans -la nature, a une forme invariable que l’enfant arrive vite à posséder au -bout des doigts. La composition seule ne lui est point enseignée et -l’imagination la plus vagabonde est encouragée.</p> - -<p>Voilà donc notre habitant nipon installé avec<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> un vase de cuivre devant -lui, son dessin bien en vue à côté de lui.</p> - -<p>Des pinces, des cisailles, fil de cuivre aplati: voilà son outillage.</p> - -<p>Avec dextérité il donne à son fil de cuivre placé sur champ toutes les -formes exactement semblables au dessin qui est devant lui, puis, au -moyen du borax, il soude tous ces contours sur le vase en cuivre, bien -entendu à leur place, correspondant au dessin sur le papier. Cette -opération terminée, non sans un soin extrême et une grande habileté, -remplir tous les vides avec des pâtes céramiques de couleurs différentes -n’est plus qu’un jeu d’enfants. Toutefois, avec réflexion et un sens -tout particulier des harmonies infiniment variées sans le souci des -complémentaires. Le progrès n’est pas encore là: je ne sais si technique -il y a. L’artiste a terminé son œuvre d’art et il devient habile -céramiste. Il n’a plus qu’à cuire son vase. Le four en terre réfractaire -se trouve chez tous les marchands: les paysans en ont toujours de -différentes grandeurs. Une petite porte y est ménagée pour y introduire -et retirer l’indicateur du degré de cuisson. Les femmes, les enfants -entrent en lice: on entoure le four et son contenu avec du charbon qu’on -allume doucement, tout doucement. Chacun avec son éventail attise -progressivement le feu, et ce sont les jeux innocents.—Monsieur le curé -n’aime pas les O—non point<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> des paroles, mais avec des gestes, jeu -auquel tous sont très exercés.</p> - -<p>Les enchères sont les bijoux, les peignes, tout cela dit et enlevé -rapidement. On s’échauffe, l’éventail va, toujours de plus en plus -activé: l’œuvre infernale s’accomplit dans la cornue; les rires, les -chants accompagnent ce simulacre de Sabbat. Les gages sont vite épuisés -et les combattants finissent par être comme au premier âge dans la belle -nudité. Pas une seule feuille de vigne. N’ayant plus rien à donner, on -se donne, et je vous promets que ni le notaire, ni M. le maire ne -régularisent des amours d’un instant qui ne sauraient être éternelles.</p> - -<p>Il est tard, et tout se refroidit, les jeunes gens et la terrible -cornue, doucement, tout doucement. Le repos après l’œuvre accomplie.</p> - -<p>Le matin tout est calme, et sur un de ces petits bahuts japonais -incrusté de nacre, le vase fait son apparition première car il n’est pas -encore terminé. Mais on veut déjà en jouir un tant soit peu. -S’éloignant, se rapprochant, l’artiste examine son œuvre.</p> - -<p>S’il gronde, les enfants trouvent le vase très laid, tandis que s’il est -gentil et qu’il donne des bonbons, le plus petit, le bébé, dit Oui et se -tait; le plus grand admire et dit: «Papa qu’il est beau!» bien entendu -il dit cela en japonais.</p> - -<p>Pour terminer le vase on travaille chaque jour pour le polir avec soin.<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>Et au printemps on va par couples gais et heureux, s’égarer dans des -forêts de fleurs où au parfum aphrodisiaque les sens reprennent de la -vigueur; on fait des bouquets qui vont si bien dans les vases -cloisonnés.</p> - -<p> </p> - -<p>P.-S.—Autrefois je racontai cela à quelqu’un que je croyais intelligent -et quand j’eus terminé il me dit:</p> - -<p>«Mais vos Japonais sont de rudes cochons!»</p> - -<p>Oui, mais dans le cochon, tout est bon.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>A ce propos, Remy de Gourmont dans le <i>Mercure</i> dit:</p> - -<p>«C’est vraiment un spectacle unique dans l’histoire que cette furieuse -préoccupation de la morale sexuelle qui abrutit sous nos yeux -indifférents tant d’hommes doux et tant de femmes aimables.»</p> - -<p> </p> - -<p>Bébé youtre va aux Tuileries jouer; sa bonne l’y conduit.</p> - -<p>Bébé youtre aperçoit un petit chrétien bien las aussi de jouer avec son -superbe cheval de bois: il s’approche et regardant avec dédain le cheval -de bois, il dit: «Bien laid ton dada!» puis il joue avec son ballon -rouge avec des éclats de joie.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 570px;"> -<a href="images/illu-073_lg.jpg"> -<img src="images/illu-073_sml.jpg" width="570" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Croquis de toutes sortes, au hazard de la plume, au -hazard de l’imagination; tendances folles. Mais ce n’est pas de -l’illustration. Pourquoi de l’illustration? n’avez-vous pas la -photographie. Mais ce n’est pas sérieux? Vous vous trompez, c’est ce -qu’il y a de plus sérieux; le reste c’est de l’exécution. L’instrument -ne vient qu’après.<br /> Notes de l’auteur—</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 516px;"> -<a href="images/illu-075_lg.jpg"> -<img src="images/illu-075_sml.jpg" width="516" height="374" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Les effets ça existe où ça fait bien; ça fait de l’effet. -Ne pas trop en abuser cependant si ce n’est pour éviter le dessin et la -couleur.</p> - -<p>Quand je doute de l’orthographe l’écriture devient illisible. Que de -gens usent de ce stratagème en peinture—si le dessin et la couleur les -embarrassent.</p> - -<p>Chez les Japonais les valeurs n’y sont pas et ma foi tant mieux. Tout -cela dépend du point de vue où on se place—Dans les tirs il y a une -décoration de perspective. Les tapisseries s’en passent:</p> - -<p>Les peintures murales sont dans le même cas. On doit toujours sentir le -mur.</p> - -<p>D’agréable compagnie sans apprêts. Ce ne sont pas des négresses ce sont -des Maories. L’auteur a soin de le dire histoire de renseigner la -critique. <br />P.G</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>Bébé chrétien pleure, puis en soupirant, timidement il dit: «Veux-tu -changer.»</p> - -<p>Bébé youtre rentre triomphalement à la maison avec le cheval de bois; et -le père s’écrie: «Mamour d’enfant, c’est tout mon portrait. Il ira -loin.»</p> - -<p> </p> - -<p>Ne conseillez, ni gourmandez quelqu’un qui vient vous demander un -service, surtout si vous ne le lui rendez pas.</p> - -<p>Prenez garde de marcher sur le pied d’un imbécile instruit: sa morsure -est inguérissable.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Ce fut à l’époque des Tamerlan, je crois, en l’an X avant ou après -Jésus-Christ. Qu’importe? Souvent précision nuit au rêve, décaractérise -la Fable. Là-bas du côté où le soleil se lève ce qui fit appeler cette -contrée le Levant, en un bosquet odorant quelques jeunes gens au teint -basané, mais cheveux longs contrairement aux usages de la foule -soldatesque, indice de leur future profession se trouvaient réunis.</p> - -<p>Ils écoutaient, je ne sais si respectueusement, le grand professeur -Vehbi-Zunbul-Zadi, le peintre donneur de préceptes. Si vous êtes curieux -de savoir ce que pouvait dire cet artiste en des temps barbares, -écoutez:<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p>Il disait:</p> - -<p>«Employez toujours des couleurs de même origine. L’indigo est la -meilleure base; il vient jaune traité par l’esprit de nitre et rouge -dans le vinaigre. Les droguistes en ont toujours. Tenez-vous-en à ces -trois colorations. Avec de la patience vous saurez ainsi composer toutes -les teintes. Laissez le fond de votre papier éclaircir vos teintes et -faire le blanc, mais ne le laissez jamais absolument nu. Le linge et la -chair ne se peignent que si l’on a le secret de l’art. Qui vous dit que -le vermillon clair est la chair et que le linge s’ombre de gris? Mettez -une étoffe blanche à côté d’un chou ou à côté d’une touffe de roses et -vous verrez si elle sera teintée de gris.</p> - -<p>«Rejetez le noir et ce mélange de blanc et de noir qu’on nomme gris.</p> - -<p>«Rien n’est noir et rien n’est gris. Ce qui semble gris est un composé -de nuances claires qu’un œil exercé devine. Qui peint n’a point pour -tâche comme le maçon de bâtir, le compas et l’équerre à la main, sur le -plan fourni par l’architecte. Il est bon pour les jeunes gens d’avoir un -modèle, mais qu’ils tirent le rideau sur lui pendant qu’ils le peignent. -Mieux est de peindre de mémoire, ainsi votre œuvre sera vôtre, votre -sensation, votre intelligence et votre âme survivront alors à l’œil de -l’amateur.</p> - -<p>«Il va dans son écurie quand il veut compter les<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> poils de son âne, voir -combien il en a à chaque oreille et déterminer la place de chacun.</p> - -<p>«Qui vous dit que l’on doit chercher l’opposition de couleur?</p> - -<p>«Quoi de plus doux à l’artiste que de faire discerner dans un bouquet de -roses la teinte de chacune. Deux fleurs semblables ne pourraient donc -jamais être feuille à feuille?</p> - -<p>«Cherchez l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. -C’est l’œil de l’ignorance qui assigne une couleur fixe et immuable à -chaque objet; je vous l’ai dit, gardez-vous de cet écueil. Exercez-vous -à le peindre accouplé ou ombré, c’est-à-dire voisin ou mis derrière -l’écran d’objets, d’autres ou semblables couleurs que lui. Ainsi vous -plairez par votre variété et votre vérité, la vôtre. Allez du clair au -foncé, du foncé au clair. Votre travail ne sera jamais trop long, l’œil -cherche à se récréer par votre travail, donnez-lui joie et non chagrin. -C’est au faiseur d’enseignes qu’appartient la reproduction de l’œuvre -d’autrui. Si vous reproduisez ce qu’un autre a fait, vous n’êtes plus -qu’un faiseur de mélanges: vous émoussez votre sensibilité et -immobilisez votre coloris. Que chez vous tout respire le calme et la -paix de l’âme. Aussi évitez la pose en mouvement. Chacun de vos -personnages doit être à l’état statique. Quand Oumra a représenté le -supplice d’Ocraï il n’a point levé le sabre du bourreau, prêté au -Khakhan un<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> geste de menace et tordu dans les convulsions la mère du -patient. Le sultan assis sur son trône plisse sur son front la ride de -la colère: le bourreau debout regarde Ocraï comme une proie qui lui -inspire pitié, la mère appuyée sur un pilier témoigne de sa douleur sans -espoir, par l’affaissement de ses forces et de son corps. Aussi une -heure se passe-t-elle sans fatigue devant cette scène plus tragique dans -son calme que si la première minute passée l’attitude impossible à -garder eût fait sourire de dédain.</p> - -<p>«Appliquez-vous à la silhouette de chaque objet; la netteté du contour -est l’apanage de la main qu’aucune hésitation de volonté n’affadit.</p> - -<p>«Pourquoi embellir à plaisir et de propos délibéré; ainsi, la vérité, -l’odeur de chaque personne, fleur, homme ou arbre disparaît; tout -s’efface dans une même note de joli qui soulève le cœur du connaisseur. -Ce n’est point à dire qu’il faille bannir le sujet gracieux, mais il est -préférable de rendre comme et tel que vous voyez que de couler votre -couleur et votre dessin dans le moule d’une théorie préparée à l’avance -dans votre cerveau.»</p> - -<p>Quelques murmures se font entendre dans le bosquet: si le vent ne les -eût emportées, on aurait peut-être entendu quelques paroles -malsonnantes: Naturaliste, Pompier, etc... Mais le vent les emporta, -cependant Mani fronça le sourcil, appela ses élèves anarchistes puis -continua.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p>«Ne finissez point trop, une impression n’est point assez durable pour -que la recherche de l’infini détail faite après coup ne nuise au premier -jet: ainsi vous en refroidissez la lave et d’un sang bouillonnant vous -en faites une pierre. Fût-elle un rubis rejetez-la loin de vous.</p> - -<p>«Je ne vous dirai point quel pinceau vous devez préférer, quel papier -vous prendrez et à quelle orientation vous vous mettrez. Ce sont là -choses que demandent les jeunes filles à longs cheveux et à esprit court -qui mettent notre art au niveau de celui de broder des pantoufles et de -faire de succulents gâteaux.»</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">Gravement Mani s’éloigna.<br /></span> -<span class="i2">Gaiement la jeunesse s’envola.<br /></span> -<span class="i0">En l’an X tout ceci se passa.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind"> -<i>Jugements contemporains.</i><br /> -</p> - -<p>Une pétulante dame, mûre, trop mûre, une femme qui m’avait effrayé et -que moi, Joseph, n’avais pas osé comprendre, dit à ma fiancée: -«Voyez-vous, mon enfant, vous allez épouser un honnête garçon, mais ce -qu’il est bête! ce qu’il est bête!»</p> - -<p>Un peu plus tard, un jeune peintre fraîchement débarqué, dit:</p> - -<p>«Gauguin, voyez-vous, c’est un grossier matelot, très adroit à faire des -petits bateaux, toutes voiles<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> dessus, et bien encadrés: un tel -peut-être le dégourdira.»</p> - -<p>Voilà, ce me semble, de quoi se préserver du péché d’orgueil.</p> - -<p>Encore plus tard, un autre tout jeune homme précoce écrivit:</p> - -<p>«Ardent pionnier j’ai remué la terre, le cerveau plein d’idées, et je -n’ai rien trouvé, ce que voyant, Gauguin, plus savant ramassa toutes les -richesses.»</p> - -<p>De ce chercheur un amoureux d’art a dit: «Il décalque un dessin, puis il -décalque ce décalque, ainsi de suite jusqu’au moment où, comme -l’autruche la tête dans le buisson il trouve que ça ne ressemble plus et -alors!! il signe.</p> - -<p>Pour se venger de Gauguin, ce charmant jeune homme entretenu par un -mécène croyant écrivit à un ami de Gauguin:</p> - -<p>«Mon cher et tendre ami, Gauguin vous a fait cocu.»</p> - -<p>Cet ami, convaincu à juste titre de la calomnie répondit: «Que nenni.» -Et notre charmant jeune homme pour se venger de cet ami incroyant qui -était peintre aussi, mit sur une lettre à son adresse: «Monsieur Z, -propriétaire,» ce que voyant l’ami écrivit au Caire: «Monsieur Zéro, -locataire.»</p> - -<p>Voilà de quoi vous apprendre à ne pas fréquenter les impudents. De tout -cela je n’ai garde; le chemin se fait de plus en plus rude, on vieillit. -Le souvenir du mal en fumée s’évanouit, le velours sur<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> la conscience -cache les épines, adoucit les morsures.</p> - -<p>La gloire est peu de chose si le piédestal mal construit s’effondre au -moindre souffle. D’ailleurs, les vrais l’évitent; c’est si bon la -solitude, si rassérénant l’oubli quand consciencieux du péché, on désire -la délivrance tout en redoutant l’Après inconnu.</p> - -<p>Géant tu es mortel, cela suffit à t’humilier. Problème qu’on cherche à -résoudre, facile au début, sphinx à la mort.</p> - -<p>Poignée de menues pièces de monnaie jetées au vent par un Crésus et -qu’après dispute le plus fort ou le plus adroit ramasse en minime -partie, glorieux de sa victoire. Il doit vite en rabattre quand chez le -marchand de tabac il en demande pour sa piécette de deux sous qu’il a si -difficilement ramassée.</p> - -<p>Mon voisin dit: «C’est quelque chose, la philosophie du Monsieur tant -mieux, c’est beaucoup, et moi qui ne suis qu’un serin, je dis c’est bien -peu de chose.»</p> - -<p>«Mon Dieu, disait-elle, il est très honnête: mais... ce qu’il est bête!!</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Dans le sentier muletier, bleus tous deux, rayés argentés deux braves -ondulent devant eux, car<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> la ligne courbe certainement est la plus -courte: le vin de l’administration dérigide les jarrets, empâte la -langue. Que ce serait la même chose que dans la chanson si ce n’était -aux Marquises, quand apercevant une petite frimousse dorée que vous ne -sauriez appeler Grille d’Égoût ou la Goulue, le brigadier, s’écria: -«Pour moi!» et que subséquemment le gendarme répondit: «Brigadier vous -n’avez pas raison.»</p> - -<p>Et la petite frimousse de répondre aussi sans se fâcher.</p> - -<p>Le premier payera deux piastres: le second n’en payera qu’une.</p> - -<p>Cette fois le gendarme pensant que la petite était aussi bécarre qu’à -Paris répondit: «Brigadier, vous avez raison. Mais non... mais non, à -vous monsieur le gendarme de tirer le premier, tout comme les Anglais.»</p> - -<p>Mais un gendarme ne saurait passer devant son brigadier. On a beau être -aux Marquises, ces dames sont dans le train; d’ailleurs les -missionnaires leur disent. Le péché doit avoir son excuse. La monnaie -c’est l’excuse...</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Lisant le <i>Journal des Voyages</i>, un homme pense quitter Paris, une -civilisation qui l’obsède; il prend le train et le bateau à Marseille, -navire somptueux.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>Déjà sur le navire, quelques jours de marche et il commence à connaître -ce monde colonial qu’il ne soupçonnait pas.</p> - -<div class="blockquot"><p>Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité -de la pâtée et la possible auréole d’une palme!</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Remy de Gourmont.</span><br /> -</p></div> - -<p>Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un -officier préside chaque table.</p> - -<p>«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois -habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en -veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de -figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans -le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et -aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.»</p> - -<p>Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en -veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs -parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de -l’instruction publique et obligatoire.</p> - -<p>A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un -îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un -gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste. -Déjà!!!</p> - -<p>Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> de trouver un coin -tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas -même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les -Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin -d’organiser la panique de tous ces braves Anglais.</p> - -<p>Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train. -L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur, -les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on -vous demande: «Avez-vous de l’argent?»</p> - -<p>Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin -goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit -kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société -philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous -enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets -pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre -billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez -place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça -tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti.</p> - -<p>Et si jamais pareille mésaventure vous arrive, ne vous avisez pas de -faire la connaissance d’un procureur de la République française. Comme à -moi, il vous en cuirait.<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p> - -<p>Au surplus, que je vous raconte l’aventure, non au début. Ce serait vous -ennuyer, mais au moment où plus rageur que Meissonier je voulus me -fâcher.</p> - -<p>Tout le monde, même le commandant du navire de guerre, voulut me -dissuader d’une pareille escapade. «Vous ne savez pas ce que c’est qu’un -procureur et un gouverneur aux colonies, me disait-on: autant arrêter la -marche d’une comète en lui mettant un grain de sel sur la queue.»</p> - -<p>Voilà comment je devins journaliste, polémiste si vous voulez. Mais -naviguer au milieu de ces récifs sans s’y briser, n’est pas une petite -affaire. Il me fallut étudier les détours pour ne pas aller en prison.</p> - -<p>Un petit spécimen de mon savoir-faire: «Quant à X... les dit-on sont si -formidables que par respect de l’humanité je m’impose le devoir de -croire que c’est <i>Peut-être</i> de la calomnie.»</p> - -<p>Encore un spécimen: celui-là dans le ridicule.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Démosthène, εσπερα μενγαρ ῆν<br /></span> -<span class="i0">C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Anecdotes traduites du grec souvent divertissent: en raconter une sans -garantir la fidélité de la traduction ne me paraît pas une hardiesse -hors de mes moyens mais plutôt un jeu de joyeux compagnon. En l’an X de -la XVIIIᵉ dynastie Ramsès, il se passait bien d’étranges choses à -Cythère,<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> mais Cythère au peuple crétois n’était pas ce qu’elle est -aujourd’hui. Cythère cédée à la Suisse en échange de la fameuse arbalète -de Guillaume Tell et de sa pomme qui devint plus tard la pomme Cythère, -Cythère devenue suisse perdit son beau temple de Vénus et un semblant -d’austérité genevoise la rendit morne, insupportable.</p> - -<p>Autrefois donc à Cythère au peuple crétois, le ciel était pur, les -femmes adorables et adorées ayant la joie nue de vivre dans la clémence -de l’air, dans la caresse des herbes douces, dans la volupté du bain. Et -c’était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les -générosités de la nature font inutile.</p> - -<p>Rien de plus riant que son port, avec ses boutiques ensoleillées, ses -pirogues; et ce fut un jour fameux que le 6ᵉ jour de la XVIIIᵉ dynastie -de Ramsès en l’an X. La société commerciale venait d’ouvrir son vaste -magasin lorsque se présenta un client, un tout petit jeune homme -microscopique, mignon au possible, si bien habillé, pommadé ciré depuis -en haut jusques en bas.</p> - -<p>D.—Avez-vous du cold-cream à la cannelle?</p> - -<p>R.—Oui, certes et du tout frais.</p> - -<p>D.—Donnez-m’en un kilo. Et le commis empressé, de fournir la -marchandise, de proposer plusieurs articles, entre autres la fameuse -découverte du biberon Pastoros contre la rage des dents.</p> - -<p>«Figurez-vous que le vaccin a été pris sur un<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> morse tout particulier -qui réside seulement au 90ᵉ degré de latitude. On en a fait une -expérience concluante sur l’éléphant bleu d’Amsterdam. Cet animal était -devenu extrêmement dangereux par suite d’une rage de dents: un cancrelat -s’était installé dans une de ses défenses pour y faire son nid.</p> - -<p>Or le biberon Pastoros possède une tétine à aspérités. L’éléphant -biberonna, se piqua, se vaccina.</p> - -<p>O merveilleuse découverte: l’éléphant bleu devint rouge aussitôt, puis -ses défenses tombèrent au pied du cornac.</p> - -<p> </p> - -<p>Comme le petit mignon sortait du magasin, les vitres s’assombrirent; la -belle, l’immense Toutoua dit tout bas: «A ce soir.»</p> - -<p>8 heures sonnaient au beffroi. Bien heureux, le petit mignon suivi de -ses deux chiens noirs montait (cette fois avec majesté, les marches de -la grande construction).</p> - -<p>D.—Tout le monde est à son poste? demanda-t-il.</p> - -<p>R.—Oui, Seigneur archonte.</p> - -<p>D.—Qu’on me laisse tranquille ce matin, je n’y suis pour personne.</p> - -<p> </p> - -<p>Dans son élégant cabinet capitonné, Mignon est seul, se mire, se -pomponne, puis étend une<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> couche de cold-cream sur son petit museau -adoré. Il se déculotte (un peu seulement... les convenances!...) et -allant on ne sait où, un peu de ce cold-cream à la cannelle s’engloutit -aux profondeurs mystérieuses du chérubin.</p> - -<p>8 heures du soir. L’immense, la belle Toutoua en son logis gazouille, -chemise entr’ouverte, laissant voir de mystérieuses choses aux âcres -senteurs dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de -Vénus et particulièrement échauffait son mignon. Tous deux d’amour -brûlaient à la recherche des extases suprêmes. Ce fut une nuit superbe.</p> - -<p> </p> - -<p>Le sommeil depuis quelques heures avait engourdi nos deux belles -créatures lorsque les voitures du laitier annoncèrent l’heure proche du -marché. L’immense Toutoua se réveilla, voulut à gauche, à droite, -embrasser son adoré. Oui-da, elle ne trouva rien. Peau de balle, balai -de crin. Une sueur froide inonda ses puissants mamelons lorsqu’elle -sentit sous elle son cher mignon. L’insecte ne donnait plus signe de -vie, tout à fait endommagé.</p> - -<p>Que faire? toutes prolonges dehors et pas un verre de ratafia. Toutoua -tristement mit l’insecte entre ses deux mamelons et le porta au logis -seigneurial. Le docteur fut appelé et trouva que l’insecte devait être -mal à son aise. Le grand Hip<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>pocrate lui-même n’aurait pas trouvé mieux -que son disciple lorsque celui-ci prenant un soufflet d’insecticide -Vicat l’introduisit dans les profondeurs mystérieuses car aussitôt -l’insecte respira.</p> - -<p>En l’an X de la 18ᵉ dynastie Ramsès, tout ceci se passa.</p> - -<p class="r"> -Traduction s.-g.-d.-g.<br /> -</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Au café, au grand 9, sur le boulevard, je vais: tout le monde y va, la -belle race arienne circule. Au café, au grand 9, sur le boulevard, je -dessine, je regarde, j’écoute sans attrait. Au café, les tables de -marbre invitent le crayon, les glaces agrandissent la foule: le monde -est là sans choix. Sans choix aussi je dessine; tout est beau, tout est -laid.</p> - -<p>Tiens!!! voilà une tête que je connais; où diable l’ai-je vue. Le profil -est anguleux, et je cherche qui cela peut être. Ah! j’y suis, c’est moi, -je me résigne sans tristesse. Je me croyais mieux. La vérité!! Au grand -9, Madame dit: «Que prenez-vous? du champagne. N’est-ce pas?» Et moi, -plus modeste, je réponds: «Donnez-moi du pippermint!»</p> - -<p>Elle, parée, odorante, crasse verveine prend une chopine. Là aussi les -glaces renvoient le visage des hommes, des femmes. Ce n’est pas beau. -Et<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> je figure à côté de l’hétaïre. L’amour embellit, dit-on. Je -m’efforce d’être convaincu; impitoyablement mon crayon s’y refuse. La -vérité!!!</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Souvent, très souvent, le nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même -gouverne aux colonies qui ne les ont pas vu naître. Instruits souvent, -intelligents même, ils restent nègres, demi-nègres, quart de nègre, -capre même. Le coq de la Gaule, l’ancien maître devient esclave et ne -chante plus son cocorico d’autrefois; à son tour devient souverain -maître le corbeau d’Éthiopie qui croasse.</p> - -<p>Allons enfants de la Patrie, le jou... de gloi...e é pa...mi nous!</p> - -<p>Durant mon séjour à la Martinique, un nègre, demi-nègre, quart de nègre, -capre même, vint à se disputer avec un Bordelais, de là insultes. Le -Bordelais exigea le duel qui fut accepté par notre nègre, demi-nègre, -etc... et rendez-vous fut pris dans la canne à sucre. Les témoins -étaient de part et d’autre des quinbois, c’est-à-dire des porte-chance.</p> - -<p>Notre Bordelais sur le terrain eut la colique et excuses faites de -l’accident il alla dans la canne à sucre déboucler son pantalon. -L’opération (il faut croire?) fut assez longue, car les témoins -impatientés vinrent à la rescousse.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 335px;"> -<a href="images/illu-093_lg.jpg"> -<img src="images/illu-093_sml.jpg" width="335" height="410" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 342px;"> -<a href="images/illu-095_lg.jpg"> -<img src="images/illu-095_sml.jpg" width="342" height="443" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p> - -<p>«Comment! dit notre Bordelais, le nègre, demi-nègre... n’est pas encore -parti? Dites-lui bien: «Cinquante ans, il restera, cinkanttt ans je -chierai.»</p> - -<p>Les Bordelais n’aiment pas les nègres, demi-nègres, quart de nègre, -capres même.</p> - -<p> </p> - -<p>Un journal à Tahiti qui ne serait pas politique ne serait pas -respectable. Élections à Tahiti c’est synonyme de Picpus contre l’ours -de Berne. Me voilà donc (qui l’aurait cru), devenu picpus pour ne pas -être suisse.</p> - -<p>D’un bord, sale calotin, de l’autre vil sectaire. Parpaillot, jamais... -jamais de ma vie, même lorsque je fis ma première communion, je ne fus -aussi catholique et j’eus raison. Vous allez savoir comment.</p> - -<p>J’en étais là, lorsque je me dis qu’il était temps de filer vers un pays -plus simple et avec moins de fonctionnaires. Et je songeai à faire mes -malles pour aller aux Marquises. La terre promise, des terres à ne -savoir qu’en faire, de la viande, de la volaille et pour vous conduire, -par-ci, par-là, un gendarme doux comme un mérinos.</p> - -<p>De ce pas, le cœur à l’aise, confiant comme une pucelle qui serait -barrée je pris le bateau et j’arrivai tranquillement à Atuana chef-lieu -de Hivaoa.</p> - -<p>Il me fallut singulièrement en rabattre. La<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> fourmi n’est point -prêteuse, c’est là le moindre défaut: et j’avais l’air d’une cigale qui -aurait chanté tout l’été.</p> - -<p>Tout d’abord, les nouvelles à mon arrivée furent qu’il n’y avait point -de terres à louer ou à vendre, sinon à la mission et encore. L’évêque -était absent et il me fallut attendre un mois; mes malles et un -chargement de bois de construction restaient sur la plage.</p> - -<p>Durant ce mois j’allais comme vous le pensez tous les dimanches à la -messe, forcé de jouer mon rôle de vrai catholique et de polémiste contre -les protestants. Ma réputation était faite et Monseigneur sans se douter -de mon hypocrisie voulut bien (parce que c’était moi), me vendre un -petit terrain rempli de cailloux et de brousse, au prix de 650 francs. -Je me mis courageusement à l’œuvre et grâce encore à quelques hommes -sous la recommandation de l’évêque je fus installé rondement.</p> - -<p>L’hypocrisie a du bon.</p> - -<p>Ma case finie, je ne songeai guère à faire la guerre au pasteur -protestant qui d’ailleurs est un jeune homme bien élevé et d’un esprit -très libéral: je ne songeai pas non plus à retourner à l’Église.</p> - -<p>Une poule survint et la guerre fut allumée.</p> - -<p>Quand je dis une poule je suis modeste, car toutes les poules arrivèrent -sans aucune invitation.</p> - -<p>Monseigneur est un lapin, tandis que moi je<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> suis un vieux coq, bien dur -et passablement enroué. Si je disais que c’est le lapin qui a commencé -je dirais la vérité. Vouloir me condamner au vœu de chasteté! c’est un -peu fort: pas de ça Lisette.</p> - -<p>Couper deux superbes morceaux de bois de rose et les sculpter genre -marquisien ne fut qu’un jeu pour moi. L’un représentait un diable cornu -(le père Paillard). L’autre, une charmante femme, fleurs dans les -cheveux. Il suffit de l’avoir appelée Thérèse pour que tous, sans -exception, même les enfants de l’école, y vissent une allusion à ces -amours si célèbres.</p> - -<p>Si c’est une légende ce n’est toujours pas moi qui l’ai créée.</p> - -<p>Mon Dieu que voilà des potins, et si jamais je retourne à Paris je -pourrai d’emblée me présenter comme concierge et lire tous les matins le -feuilleton du <i>Petit Journal</i>.</p> - -<p>D’ailleurs ici, nulle conversation n’est possible, si ce n’est potiner -et dire des cochonneries: dès le berceau, l’enfant se tient au courant. -C’est, à vrai dire, toujours la même chose, comme le pain quotidien.</p> - -<p>Pas toujours spirituel, mais cela repose des travaux d’art; la pensée -folâtre, le corps aussi. Les femmes sont simoniennes sans discuter. Puis -cela vous préserve de l’ennuyeuse austérité, et de la vilaine hypocrisie -qui rend les gens si méchants<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>. Une orange et un regard de côté. Cela -suffit.</p> - -<p>L’orange dont je parle varie de 1 franc à 2 francs; ce n’est vraiment -pas la peine de s’en priver. On peut à son aise faire son petit -sardanapale sans se ruiner.</p> - -<p>Le lecteur doit sans doute chercher l’idylle, car il n’y a pas de livre -sans idylle. Mais...</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>A l’interprète indigène j’ai dit: «Mon garçon, comment dis-tu, en langue -marquisienne: Une idylle.» Et il m’a répondu: «Que vous êtes rigolo!» -Poussant plus loin mes investigations, je lui ai dit: «Quelle est -l’expression pour dire vertu?» Et en riant, ce brave garçon m’a répondu: -«Vous me prenez donc pour un imbécile?»</p> - -<p>Le pasteur lui-même raconte que c’est un péché.</p> - -<p>Et les femmes comme des biches étonnées, au regard velouté, semblent -dire: «C’est pas vrai.» Une Parisienne dirait: «Cause toujours!»</p> - -<p>Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires -en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: <i>ici</i>, -les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que -nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes -de fiers cochons.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p>Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça -ne biche pas.</p> - -<p>A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon.</p> - -<p>Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur -qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin.</p> - -<p>Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du <i>Hugon</i> il vint aux -Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une -d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à -quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata.</p> - -<p>On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la -fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?»</p> - -<p>«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus -entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête -réintégra son domicile éternel.</p> - -<p>Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits -cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée.</p> - -<p>Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte -écrite et le commandant du <i>Hugon</i>, tout à fait courroucé apprit à notre -commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée...</p> - -<p>A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande:<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>D.—Quel est le moyen d’équilibrer un budget?</p> - -<p>R.—C’est très simple, il faut le ruiner.</p> - -<p>Allez donc coloniser!</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné -est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!!</p> - -<p>Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas -un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner -en allant en Cour de cassation.</p> - -<p> </p> - -<p>Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre.</p> - -<p>«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas -lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.»</p> - -<p>Ceci écrit après la catastrophe du volcan.</p> - -<p>Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur -Napoléon Iᵉʳ.</p> - -<p>«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu -de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de -répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!»</p> - -<p>Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous -rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où -j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des -terribles ravages.</p> - -<p>Dans l’après-midi d’avant-hier, le gros temps qui s’accumulait depuis -quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir, -c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant -à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de -racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance, -craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd. -Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les -rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier, -s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée. -Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis -vingt ans, c’était ma ruine.</p> - -<p>Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui -s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors -de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.</p> - -<p>A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que -j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les -cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison.<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> Je n’avais -plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La -nuit fut longue.</p> - -<p>Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, -dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant -d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée -en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins -agréablement que le diable dans un bénitier.</p> - -<p>Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge -très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En -pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le -torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le -contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement -des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts -avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au -milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement -sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de -démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays -chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: -autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la -foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher -sommairement les trous faits<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> par le torrent. Mais des ponts! où est -l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?</p> - -<p>Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos -fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés -insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite -colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.</p> - -<p>Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. -Mais à quand la prochaine inondation?</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Le <i>Journal des Voyages</i> (auteurs autorisés), la géographie de Élisée -Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes -inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux -rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.</p> - -<p>Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile -aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la -langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal -prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...</p> - -<p>On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories -de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de -décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> quand il prend tout -cela pour un art de Papoue!</p> - -<p>Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration.</p> - -<p>Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de -géométrie gobine, il parviendra,—le tout harmonieusement,—à ne laisser -aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le -visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on -croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et -cependant jamais la même chose.</p> - -<p>Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets -en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La -gendarmerie a tout <i>dérobé</i> et vendu à des amateurs collectionneurs et -cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui -aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien.</p> - -<p>Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un -instant de la valeur des artistes marquisiens.</p> - -<p>Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se -soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la -sauvagerie! elles en ont plein la bouche.</p> - -<p>Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de -hanche, corset tri<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span>paillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou -saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont -blanches, et leur ventre bedonne.</p> - -<p>Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le -critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des -Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant, -les dessinant aussi.</p> - -<p>L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà -de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique. -Loti! à la bonne heure; c’est charmant.</p> - -<p>Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et -nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins -photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et -plus vrai.</p> - -<p>Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son -chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste -de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard -de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de -dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent -des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges -et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car -plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> Autre chose aussi -aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes -filles fument la pipe, sans doute, le <i>calumet</i>, pour ceux qui voient -dans tout la sauvagerie.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme -Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce -sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir -étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie -bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des -négresses! allons donc.</p> - -<p>Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la -femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre -avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse -qui aurait les épaules larges et le bassin étroit.</p> - -<p>Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature -peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un -bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras -maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus -fort que l’arrière-bras.</p> - -<p>J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la -Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort -cependant.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p> - -<p>Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces -cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans. -Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du -fémur.</p> - -<p>Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe -depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse -est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et -évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la -comparaison avec une paire de pincettes.</p> - -<p>Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour -quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc -si vilain que cela; et ça <i>se donne</i> pour presque rien.</p> - -<p>Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour -les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie -épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces -parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux -Européens.</p> - -<p>Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à -qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il -peut mettre la main dessus.</p> - -<p>Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires. -Les missionnaires ont<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> considéré que de sculpter, décorer, c’était le -fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens.</p> - -<p>Tout est là, et les malheureux se sont soumis.</p> - -<p>La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français -incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore...</p> - -<p>Rien. Vous m’entendez bien.</p> - -<p>Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie -couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche!</p> - -<p>Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable -d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le -nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le -corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable -de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des -souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans -les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux.</p> - -<p>Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la -race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires -détruits par le mercure.</p> - -<p>Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout -était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en -germes.</p> - -<p>Principes invisibles, indéterminés, inobserva<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span>bles alors, tous par -l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou -percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même -n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans -vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans -l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée -par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme -un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de -<i>l’Être</i>, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand -la vie qui s’en était produite y revient.</p> - -<p>Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des -questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur -la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui -pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans -crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent. -Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur.</p> - -<p>Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux. -C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en -empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il -pensé, je n’ose l’espérer.</p> - -<p>Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une -caverne.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p> - -<p>Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant. -Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier.</p> - -<p>«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que -ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a -commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus -tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras -qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du -créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.»</p> - -<p>Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus -l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue -chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de -lumière.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don -de m’énerver.</p> - -<p>Les Maoris viennent de la Malaisie.</p> - -<p>Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur -débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous -disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.—Mais -pourquoi?» vous écriez-vous!</p> - -<p>Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous -les photographes.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 333px;"> -<a href="images/illu-113_lg.jpg"> -<img src="images/illu-113_sml.jpg" width="333" height="453" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 341px;"> -<a href="images/illu-115_lg.jpg"> -<img src="images/illu-115_sml.jpg" width="341" height="459" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p> - -<p>N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous -écrasera.</p> - -<p>Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues», -et l’autre: «Ce sont des nègres.»</p> - -<p>A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer.</p> - -<p>Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France -est sortie de la mer.</p> - -<p>Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la -Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des -hommes. Fi donc!</p> - -<p>A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe? -Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie...</p> - -<p>A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques -éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont -les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers -éléments?</p> - -<p>Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode -de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les -mêmes.</p> - -<p>Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre -chantent tous l’air des <i>Noces de Jeannette</i>. Rien d’extraordinaire que -même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie -qu’en Océanie et en Afrique, etc., les<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> quelques mots génériques que -selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de -penser.</p> - -<p>Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout -et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite -avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main.</p> - -<p>De là ce mot <i>rima</i> ou <i>lima</i> qui veut dire main et qu’on retrouve dans -presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou -moins transformé comme prononciation. Le mot <i>rama</i> en latin n’y -ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et -10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la -brasse comme mesure du pied aussi.</p> - -<p>Comme dans <i>la Lettre volée</i> d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut -voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails -d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et -l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et, -malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de -penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à -revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur -queue, les chiens expriment leurs sentiments.</p> - -<p>Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait -adopter ce cliché. Malaisie-Maoris.</p> - -<p>Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort.</p> - -<p>Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des -Papoues ou des Nègres.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages -qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles -gaillards. Et puis ils ont été anthropophages.</p> - -<p>On se méprend complètement.</p> - -<p>L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au -contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une -méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. -On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est -une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine -comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. -Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé -cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: -«Oh! que c’est bon.»</p> - -<p>Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles -qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p>A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je -me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. -Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur -le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par -quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui -décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être -mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père -Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup -de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé -comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le -missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de -sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils -s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de -l’indigène.</p> - -<p>Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.</p> - -<p>Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua -de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district -de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce -pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir -d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de -la selle. La nuit était proche: il disparut.<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span></p> - -<p>Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en -toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela -suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la -justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. -Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.</p> - -<p>Ce mot <i>naturellement</i> demande une explication.</p> - -<p>C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le -gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels -que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le -juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient -aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas -commode aux Marquises.</p> - -<p>Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que -leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la -règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde -le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.</p> - -<p>Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal -interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une -remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes -les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et -maintenant juste le contraire?<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>—C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce -que je dis.»</p> - -<p>Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre -invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que -c’est moi!»</p> - -<p>Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete.</p> - -<p>—Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très -intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de -les avoir entendues.</p> - -<p>R.—Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et -qu’il répond comme il peut.</p> - -<p>Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit -et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait -commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré -la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car -il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que -rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par -suite il serait immédiatement dénoncé, lui <i>étranger</i>.</p> - -<p>Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus -que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions -méchantes<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut -rien écouter.</p> - -<p>Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a -fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf -une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes -versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions -volontaires.</p> - -<p>Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de -piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu, -confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher.</p> - -<p>Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur -le cou, tout comme le ferait une guillotine.</p> - -<p>Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus -pour le partage des piastres.</p> - -<p>Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur -gloutonnerie. L’Américain fut mangé.</p> - -<p>Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance -de ce récit.</p> - -<p>Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre -immédiatement.</p> - -<p>D.—Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à -la charge en ce qui concerne tous les complices?</p> - -<p>R.—Parce qu’immédiatement le silence se ferait<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> et que tous ces -racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du -crédule Européen.</p> - -<p>La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par -suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par -exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très -ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne.</p> - -<p>L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne -prendra pas du poisson.»</p> - -<p>Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier -de la clarté de la lune.»</p> - -<p>Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de -<i>l’incertitude</i>.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je -n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre.</p> - -<p>En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui, -je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est -là.»</p> - -<p>Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous -pouvez être sûr qu’elle se vend.</p> - -<p>Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir -confiance.<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p>Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un -qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique -dit qu’il a été abandonné.</p> - -<p>Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir -un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel.</p> - -<p>C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire: -c’est à vous.</p> - -<p>D.—Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas -porté secours.</p> - -<p>R.—Mais il ne me l’a pas demandé.</p> - -<p>Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire: -«Tiens... voilà un philosophe!»</p> - -<p>Savoir donner, c’est très bien.</p> - -<p>Savoir recevoir, c’est encore mieux.</p> - -<p>Ah! la vanité de l’argent...</p> - -<p>Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir.</p> - -<p>On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des -fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père.</p> - -<p>Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien -voulu...»</p> - -<p>Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous -raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il -n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination -qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p>Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec -Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique. -Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que -nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H..</p> - -<p>Très distingué, le monsieur, quand tapant sur les épaules de sa femme il -nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande, -rien que de la viande.</p> - -<p>Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi -seul.»</p> - -<p>Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche -qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?»</p> - -<p>Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce -colis?»</p> - -<p>Le fameux colis arriva.</p> - -<p>Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière -qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui -sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un -grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon -prochain (une Léda).</p> - -<p>La belle viande qu’on connaît—mais sans tête—peinte à Paris. Il ne -restait plus qu’à peindre le cygne.<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande -tricotait une paire de bas.</p> - -<p>«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc, -et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.»</p> - -<p>A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste, -il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand -il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est -fait de chic...»</p> - -<p>Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de -rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait -l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.»</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles -observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma -bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une -peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en -démontrer les liens de parenté.</p> - -<p>Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la -foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi -les caricatures ou les choses d’art léger.</p> - -<p>Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> le bœuf gras, un -mousquetaire reste un chienlit.</p> - -<p>Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire.</p> - -<p>Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire.</p> - -<p>Louis Veuillot méprise. Forain aussi.</p> - -<p>Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui -encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand -caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main.</p> - -<p>Hokusaï dessine franchement.</p> - -<p>Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même.</p> - -<p>De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital.</p> - -<p>La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si -toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les -précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces -personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus -minuscules.</p> - -<p>D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont -immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au -premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient -invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi -d’équilibre.</p> - -<p>Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui,<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> l’homme moderne qui -raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire -d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!»</p> - -<p>Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des -vérités de la nature; cherchons ailleurs.</p> - -<p>Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de -conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou -invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins.</p> - -<p>Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.</p> - -<p>Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé -pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature -de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de -nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les -lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion -ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir -de ses œuvres.</p> - -<p>Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché -je rougis devant eux.</p> - -<p><i>Trois caricaturistes</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Gavarni élégamment plaisante;<br /></span> -<span class="i0">Daumier sculpte l’ironie;<br /></span> -<span class="i0">Forain distille la vengeance.<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span></div></div> -</div> - -<p><i>Trois genres d’amour.</i>—L’amour moral, l’amour physique, l’amour -manuel. Moralité, Débauche, Prudence.</p> - -<p> </p> - -<p>A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.»</p> - -<p>A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.»</p> - -<p> </p> - -<p>A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une -carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on -ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.»</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p><i>Anomalies.</i>—De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a -le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi -celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est -qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur -l’importance du raisonnement et de l’instruction.</p> - -<p>Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous -les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et -je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce.</p> - -<p>Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse, -du regard seulement. Une<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> chatte cependant, la seule civilisée, à tel -point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes -côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse.</p> - -<p>La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à -moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord, -elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui -porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides -sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de -chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir -de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se -doutant pas qu’ils sentent mauvais.</p> - -<p>Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le -plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures, -les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous -se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans -invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et -assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un -repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les -Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de -camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un -fusil qui a permuté.»<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span></p> - -<p>Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur -extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant. -Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba -dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait -imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du -navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué -tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la -mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière.</p> - -<p>Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat. -Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés -par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le -service militaire et tout le monde suivra l’exemple.</p> - -<p>Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse. -Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible?</p> - -<p>Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas.</p> - -<p>C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir -(roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée. -Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus -beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de -nouveaux</p> - -<div class="figcenter" style="width: 355px;"> -<a href="images/illu-133_lg.jpg"> -<img src="images/illu-133_sml.jpg" width="355" height="412" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 455px;"> -<a href="images/illu-135_lg.jpg"> -<img src="images/illu-135_sml.jpg" width="455" height="369" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Les anges à tout le monde.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p class="nind">Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces -hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces -fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou -chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que -deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du -fonctionnaire).</p> - -<p>Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera.</p> - -<p>Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était -pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa -maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de -la maison de son soldat à la sienne.</p> - -<p>Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.» -Un fumiste ajoute: «vous compris!»</p> - -<p>Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y -avait-il d’imbéciles dans cette réunion?</p> - -<p>Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si -fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens. -D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire.</p> - -<p>J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en -général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est -que très longtemps après je lus une traduction de: <i>la<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> Luciade et -l’âne</i>, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau -sexe.</p> - -<p>Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en -ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de -ce tant plaisant et caressant animal.»</p> - -<p>La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que -le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et -laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à -mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai. -C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures -et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais -trésors.</p> - -<p>Très observateur, Monseigneur le diable.</p> - -<p>Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne -surveillez pas le mari, mais votre escarcelle.</p> - -<p>Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite.</p> - -<p>Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le -dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille.</p> - -<p>Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci -par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce -recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent -s’habiller qu’avec une livrée.<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p>«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à -tes réceptions où il y a ta maîtresse.»</p> - -<p>Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne -ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la -femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à -son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le -mari de dire: «Disons des cochonneries <i>seulement</i> (car ce soir j’ai -trop mangé).»</p> - -<p>Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en -médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en -rougissant: le machin.</p> - -<p>A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes -filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les -hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle -mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus -ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges, -étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique -légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos.</p> - -<p>Curieuse anomalie...</p> - -<p>Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait -manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un -beau jour<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat -semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et -avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce -qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à -l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta: -«Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous -remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!!</p> - -<p>Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a -de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler -devant elles...</p> - -<p>Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et -qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble -pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un -penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre. -Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas -mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p><i>Lettre de Paul-Louis Courier</i>:</p> - -<p>«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous -souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit -indif<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span>férente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien? -Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid, -ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on -vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux -fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour -lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?»</p> - -<p class="dtts">Une autre lettre, <i>un passage seulement</i>:</p> - -<p>«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà -entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je -reste, elle se désolait, je riais:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Piause, prego, ma in vano ogni parola sparse.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger -augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de -langage, le prix que je mettais à ma retraite. <i>Dunque fa presto</i>, -dit-elle; je fis <i>presto</i> et je partis. J’en pourrais prendre désormais -avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien -lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez -pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois, -je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...»<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre.</p> - -<p>Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus... -Ça me la coupe.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle -aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et -hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer.</p> - -<p>Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de -l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de -l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le -fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de -knout.»</p> - -<p>Catherine eut une jouissance extrême.</p> - -<p>Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de -Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement -stupide?</p> - -<p>L’auteur ajoute à son récit une réflexion.</p> - -<p>Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme.</p> - -<p>Stupide l’auteur.</p> - -<p>Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en -pointe.</p> - -<p>Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille -résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le -porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha -parmi les bambous.</p> - -<p>Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau -toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le -Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi, -tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.»</p> - -<p>Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la -tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent. -Glorification des morts, glorification des vivants.</p> - -<p>J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de -Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la -chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez -arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le -grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre. -«Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui -c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,»<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> et -ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que -l’on sera?</p> - -<p>A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le -gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.»</p> - -<p>Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le -père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée -par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset. -Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et -la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes -colères. Des baleiniers!... Des baleiniers.</p> - -<p>Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles -porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste -baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme -me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.»</p> - -<p>Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et -l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter -l’histoire... mais la vraie.</p> - -<p>Or, en ce temps qui est de tous les temps, les<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> baleiniers ont pour -habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la -monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui -méprisent le vil métal.</p> - -<p>C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux -Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau -et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes, -bestiaux et autres provisions de bouche.</p> - -<p>Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé -l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions -de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur -plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal. -Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient: -«Que c’est de la concurrence déloyale.»</p> - -<p>Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de -gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il -repart.</p> - -<p>L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où -est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce -que <i>Humanité veut dire</i>!</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en -ce recueil, venant<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu -d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au -gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec -lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire -d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il -fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences -qui déterminent une raison.</p> - -<p>Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu. -Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose -curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux.</p> - -<p>Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le -rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique.</p> - -<p>Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà.</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre.</p> - -<p>Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins -sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus -intelligents, les autres moins.</p> - -<p>On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse, -toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la -liberté, en haine de fraternité.</p> - -<p>Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat, -du gendarme... Le devoir<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> en l’exercice de ses fonctions, le Code -militaire, dreyfusard ou non dreyfusard.</p> - -<p>La morale de Drumont, de Déroulède.</p> - -<p>La morale de l’instruction publique, de la censure.</p> - -<p>La morale esthétique; du critique assurément.</p> - -<p>La morale de la magistrature, etc...</p> - -<p>Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p> -20 janvier 1903.<br /> -</p> - -<p class="c"> -<span class="smcap">Degas</span><br /> <br /> -</p> - -<p>Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. -Je veux dire le connaître bien.</p> - -<p>Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux -quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par -respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien?</p> - -<p>Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux -comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à -cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque.</p> - -<p>En effet, Degas est toujours jeune.</p> - -<p>Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir, -son chapeau de soie sur la<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a -l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe, -sans oublier le parapluie.</p> - -<p>S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien -celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, -même celle-là.</p> - -<p>Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.</p> - -<p>Méchant et rosse. Est-ce la même chose?</p> - -<p>Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les -Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru -bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un -ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que -cela.</p> - -<p>Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, -qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. -Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame -de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est -toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»</p> - -<p>Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les -peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et -lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit -très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»</p> - -<p>En revanche, il n’attend pas que vous soyez<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> connu. Chez les jeunes, il -devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se -dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi -au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»</p> - -<p>Parmi les forts, personne ne le gêne.</p> - -<p>Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me -dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très -bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis -qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je -n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.</p> - -<p>«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la -mauvaise peinture.» Cela me fut doux.</p> - -<p>Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant, -suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai -connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus <i>ne -plus me connaître</i>.</p> - -<p>Je ne veux pas comprendre.</p> - -<p>Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qu’as-tu fait, ô toi que voilà<br /></span> -<span class="i2">Pleurant sans cesse,<br /></span> -<span class="i0">Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,<br /></span> -<span class="i2">De ta jeunesse.<br /></span> -<span class="i10"><span class="smcap">Verlaine.</span><br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec -courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes -dents.</p> - -<p>Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique.</p> - -<p>A ma dernière exposition chez Durand Ruel, <i>Œuvres de Tahiti</i>, 91, 92, -deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture. -Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés, -son sentiment.</p> - -<p>Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du -<i>Chien et du Loup</i>.</p> - -<p>«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.»</p> - -<p>Voilà l’homme. Quel est le peintre?</p> - -<p>Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. -Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et -surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il -ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.</p> - -<p>Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les -défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune -il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs -intelligents.</p> - -<p>Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de -modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de -main<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les -revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou -pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.</p> - -<p>Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est -dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des -danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en -découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, -arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à -un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient -la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. -Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul -instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne -se pâme que sur la scène.</p> - -<p>Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en -mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées -comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les -gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les -dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.</p> - -<p>Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main -calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature -morte.<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De -Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.</p> - -<p>Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.</p> - -<p>Très souvent des haridelles montées par des singes.</p> - -<p>Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des -lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.</p> - -<p>Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.</p> - -<p>En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus.</p> - -<p>Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il -ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des -danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par -indiscrétion.</p> - -<p>De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et -regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.»</p> - -<p>Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des -rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné -les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il -passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est -morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait -les cloches comme ça.»</p> - -<div class="figcenter" style="width: 446px;"> -<a href="images/illu-153_lg.jpg"> -<img src="images/illu-153_sml.jpg" width="446" height="341" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>En course.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 335px;"> -<a href="images/illu-155_lg.jpg"> -<img src="images/illu-155_sml.jpg" width="335" height="519" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants -pour se dire indépendant dit à Degas:</p> - -<p>«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour -de vous voir parmi nous aux Indépendants?»</p> - -<p>Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un <i>bourru</i>!</p> - -<p> </p> - -<p>Dans la pièce d’Ibsen, <i>l’Ennemi du peuple</i>, la femme (seulement à la -fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,—si -ce n’est plus,—que la foule durant toute son existence, elle a juste -une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va -au pays où vivent les loups.</p> - -<p>C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi, -humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber -une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever.</p> - -<p>Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas -suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne -connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a -jamais entendu murmurer à son<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y -a héritage ils se présenteront.</p> - -<p>Suffit.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre -littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux -nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré -sentimental de vraisemblance.</p> - -<p>Dans <i>Pot-Bouille</i> de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand.</p> - -<p>En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune -façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français -nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant.</p> - -<p>Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me -mettent en quête d’un rayon de soleil.</p> - -<p>Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour -sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, -poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous -arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement -construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.</p> - -<p>Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les -observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions -aussi, en<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au -sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette -boueuse philosophie à cheval sur les convenances.</p> - -<p>Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une -pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai -trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier -qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. -Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est -dissolvant.</p> - -<p>A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie -marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en -baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en -concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur -cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le -montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son -existence.</p> - -<p>Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le -lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des -lecteurs<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du -théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui -gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.</p> - -<p>Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et -l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.</p> - -<p>Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les -paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce -cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: -«Maman.»</p> - -<p>Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.</p> - -<p>Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai.</p> - -<p>Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire.</p> - -<p>L’éducation du public... un public éclairé, etc...</p> - -<p>Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai.</p> - -<p>A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce -bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très -bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que -familiale.</p> - -<p>Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la -situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela?<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui -nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de -l’acteur et du décor.</p> - -<p>Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites -alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le -langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il -pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de -théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée -dans <i>le Mercure</i>, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un -déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des -chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre -chose.</p> - -<p>Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison: -«Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.»</p> - -<p>Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas -voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour -écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables.</p> - -<p>Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois -convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma -façon, je dis ici ma façon de penser.</p> - -<p>Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout,<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> l’acteur et le -décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire.</p> - -<p>En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire -comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre -s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des -autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans -contrainte, sans même une paire de gants.</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce -n’était pas la même chose que de lire dans les forêts.</p> - -<p>A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre -chose que le <i>Journal</i>. Poste restante je lis les lettres séance -tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides, -je lis invariablement les <i>Trois Mousquetaires</i>. Je lis le dictionnaire -chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une -critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout -dedans.</p> - -<p>Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les -affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde, -mais un homme prévenu en vaut deux.</p> - -<p>Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très -rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine),<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span> -il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir -avec la vue d’un Odilon Redon.</p> - -<p>Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.</p> - -<p>Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il -faisait froid. Ma femme lisait le <i>Chat noir</i> d’Edgar Poë et moi, -<i>Bonheur dans le crime</i> de Barbey d’Aurevilly.</p> - -<p>Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller -chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison -que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval.</p> - -<p>Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle -continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de -charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie -de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop -l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon -tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un -squelette.</p> - -<p>Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé -Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé.</p> - -<p>Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la -concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant -ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette -panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est:<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> -<i>Bonheur dans le crime</i>, de Barbey d’Aurevilly.</p> - -<p>Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement -que celui que l’auteur raconte.</p> - -<p>J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se -nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en -parlai aussi.</p> - -<p>Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune, -j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air -militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège et -comme je le regardais par trop attentivement, il me dit hautainement, -tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque -chose?—Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je -me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.»</p> - -<p>La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce -qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait -prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à -Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les -Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare -Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces -prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris -le fusil à la main.<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span></p> - -<p>«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir -aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la -mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long.</p> - -<p>—Fous-moi le camp!»</p> - -<p>J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance: -je ne le fis pourtant et il continua.</p> - -<p>Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver, -le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.»</p> - -<p>Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?—Eh bien! dit-il, -je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...»</p> - -<p>De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de -soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me -sauvant <i>presto, illico</i>, le cœur en désordre.</p> - -<p>Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec -cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette -histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop -respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros.</p> - -<p>J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement -qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas!</p> - -<p>Rien que la reliure portant le nom de Lamar<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span>tine me rappelle mon -adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn.</p> - -<p>Les livres! que de souvenirs!</p> - -<p>Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand -Dieu, ce n’est point par vertu.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas.</p> - -<p>Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très -loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée, -maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du -premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche, -l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole; -est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle -coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie.</p> - -<p>Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites -mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me -chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.»</p> - -<p>Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me -chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en -aucun cas ne peuvent être experts.<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span></p> - -<p>Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par -un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est -du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il -parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au -point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment, -car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce -qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si -c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs -le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son -talent.</p> - -<p>Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de -ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments -de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge -considérablement.</p> - -<p>L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A -l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir.</p> - -<p>Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son -rayon ardent.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos, -faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour -Pasteur la culture des microbes?</p> - -<p>Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la -glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à -50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi -garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,» -puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut -récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi -tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y -aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore -plus bas.</p> - -<p>Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux -Espagnols...</p> - -<p>A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de -Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les -regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les -trouvons encore plus petits.</p> - -<p>Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une -jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de -Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit -lever la tête. Elle vit se détacher<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> d’une des deux tours un singulier -drapeau noir en forme de flamme.</p> - -<p>Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta -suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine -(souvenirs de la Morgue).</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte -pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa -statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être -important.</p> - -<p>Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce?</p> - -<p>Oh! les Concours...</p> - -<p>Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours.</p> - -<p>Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la -maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les -chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait.</p> - -<p>Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux. -Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après -tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage -vivant placé là-haut! Hum! hum!»<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit: -«Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...»</p> - -<p>Enfoncé Déroulède.</p> - -<p> </p> - -<p>Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait -nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est -l’école.</p> - -<p>Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos -sottises.</p> - -<p>On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son -escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de -moins, ça ne l’appauvrit pas.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>D’Albert Wolff dans le <i>Figaro</i>.</p> - -<p>«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant -descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour -faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands -méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice -éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.»</p> - -<p>Albert Wolff? un crocodile.<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora -Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me -fie à Proudhon.</p> - -<p>Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union -ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de -Bordeaux un monument.</p> - -<p>Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu -socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin -le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de -Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa.</p> - -<p>Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne -tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de -délégations suivirent son cercueil.</p> - -<p>Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort -jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore. -Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, -voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le -citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon).</p> - -<p>Sa fille qui était ma mère fut élevée entière<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>ment dans une pension, la -pension Bascans, maison essentiellement républicaine.</p> - -<p>C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père -était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et -Armand Marast <i>le National</i>.</p> - -<p>Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il -pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui -prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un -journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune.</p> - -<p>Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit -un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il -voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il -s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme.</p> - -<p>Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je -vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un -tas de souvenirs de mon enfance.</p> - -<p>Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de -sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don -Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce -nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut -longtemps président de la République du Pérou.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 334px;"> -<a href="images/illu-173_lg.jpg"> -<img src="images/illu-173_sml.jpg" width="334" height="445" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Bonjour Monsieur Gauguin</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 337px;"> -<a href="images/illu-175_lg.jpg"> -<img src="images/illu-175_sml.jpg" width="337" height="447" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span></p> - -<p>Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de -tout cela une véritable enfant gâtée.</p> - -<p>J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, -de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence, -de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en -bois.</p> - -<p>Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle -porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi -notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est -lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de -sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis -que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours -eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée -de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout -d’un bâton que je portais sur l’épaule.</p> - -<p>C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son -bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement -que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au -domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame -espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une -petite main souple comme du<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> caoutchouc. Il est vrai que quelques -minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait.</p> - -<p>Mais n’anticipons pas et revenons à notre ville de Lima. A Lima en ce -temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une -terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire -que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau -et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine -nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur, -la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte -ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous -pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune -éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois -encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis -tranquillement remonter sur sa terrasse.</p> - -<p>Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de -l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il -bougeait.</p> - -<p>C’était un tremblement de terre.</p> - -<p>On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le -tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et -que personne nie l’avoir ressentie.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p> - -<p>Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la -ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles -maniées par une raquette.</p> - -<p>Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune -Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais -pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car -sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par -un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il -hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande -partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le -remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé.</p> - -<p>Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres.</p> - -<p>Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les -veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment.</p> - -<p>Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux -cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre -extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au -dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde -était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat -extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> -une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère -très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne -le trouvez-vous pas assez fort?»</p> - -<p>«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le -courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle.</p> - -<p>Ce que ma mère était gracieuse et jolie quand elle mettait son costume -de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant -voir qu’un seul œil: cet œil si doux et si impératif, si pur et -caressant.</p> - -<p>Je vois encore notre rue où les gallinaças venaient manger les -immondices. C’est que Lima n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une -grande ville somptueuse.</p> - -<p>Quatre années s’écoulèrent ainsi lorsqu’un beau jour des lettres -pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la -succession de mon grand-père paternel. Ma mère si peu pratique en -affaires d’intérêt revint en France à Orléans. Elle eut tort, car -l’année suivante 1856, le vieil oncle fatigué d’avoir taquiné avec -succès Mme la Mort se laissa surprendre.</p> - -<p>Don Pio de Tristan de Moscoso n’existait plus. Il avait 113 ans. Il -avait constitué, en souvenir de son bien-aimé frère, à ma mère une rente -de 5.000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25.000 francs. -La famille, au lit de mort, con<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span>tourna les volontés du vieillard et -s’empara de cette immense fortune qui fut engloutie à Paris en folles -dépenses. Une seule cousine est restée à Lima, vit encore très riche à -l’état de momie. Les momies du Pérou sont célèbres.</p> - -<p>Etchenique vint l’année suivante proposer un arrangement à ma mère qui, -toujours orgueilleuse, répondit: «Tout ou rien.» Ce fut rien.</p> - -<p>Quoiqu’en dehors de la misère ce fut désormais d’une très grande -simplicité.</p> - -<p>Beaucoup plus tard, en 1880 je crois, Etchenique revint à Paris comme -ambassadeur chargé d’arranger avec le Comptoir d’escompte la garantie de -l’emprunt péruvien (affaire du Guano).</p> - -<p>Il descendit chez sa sœur qui avait rue de Chaillot un splendide hôtel -et en ambassadeur discret, il raconta que tout allait bien. Ma cousine -joueuse comme toutes les Péruviennes s’empressa d’aller jouer à la -hausse sur l’emprunt péruvien dans la maison Dreyfus.</p> - -<p>Ce fut le contraire, car quelques jours après, le Pérou était -invendable. Elle but un bouillon de quelques millions.</p> - -<p>«<i>Caro mio!</i> m’a-t-elle dit, je souis rouinée; je n’ai plus maintenant -que 8 chevaux à l’écurie. Que vais-je devenir?»</p> - -<p>Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l’une -d’elles enfant de mon âge, que j’avais—il paraît—essayé de violer. -J’avais<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> à ce moment 6 ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et -nous eûmes probablement tous deux l’idée des jeux innocents.</p> - -<p>Comme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi, -beaucoup de mélanges. Grossier matelot. Soit. Mais il y a de la race, ou -pour mieux dire, il y a deux races.</p> - -<p>Je pourrais me passer de l’écrire, mais aussi, pourquoi ne l’écrirais-je -pas: sans autre but que celui de me divertir.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Et j’ai eu ces jours-ci besoin de me divertir, enfermé dans un petit -îlot par suite d’inondation, comme je vous l’ai raconté plus haut. -L’inondation et l’orage sont à peine terminés, chacun se débrouille -comme il peut, coupant les arbres déracinés, installant de tous côtés -des petites passerelles pour circuler de voisin à voisin. On attend le -courrier qui n’arrive pas et en admettant une chance énorme nous avons -l’espoir que dans un an l’Administration voudra bien réparer nos -désastres et nous envoyer un peu d’argent.</p> - -<p>Le courrier doit nous envoyer par extra un juge pour faire l’instruction -d’un crime. Voici une lettre que j’ai préparée pour le juge, lettre qui -vous mettra un peu au courant de la façon<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> qu’on emploie pour -administrer les colonies françaises.</p> - -<p class="r"> -«<i>Atuana, janvier 1903.</i><br /> -</p> - -<p class="c"> -«<span class="smcap">Monsieur le Juge d’instruction</span>,<br /> -</p> - -<p>«Permettez-moi, en ce qui concerne cette affaire de meurtre dont vous -allez faire l’instruction, de vous donner quelques éclaircissements.</p> - -<p>«Il s’agit d’un homme qui, peut-être, faute de renseignements à sa -décharge, serait condamné à tort pour meurtre.</p> - -<p>«Nous, public, ne saurions connaître qu’imparfaitement ce que le -brigadier de gendarmerie a pu déclarer: par contre, nous savons tout ce -qui n’a pas été fait. Et cela parce que nous nous sommes donné la peine -de faire la besogne, nous-mêmes.</p> - -<p>«Est-ce donc à nous de faire la police?</p> - -<p>«Le brigadier aurait interrogé le nègre, puis sommairement la victime et -l’amie. C’est tout, c’est-à-dire presque rien.</p> - -<p>«Cela fait, la victime a été remise à l’examen et aux soins d’un -infirmier qui, pour avoir fait un petit apprentissage à l’hôpital de -Papeete, n’en est pas moins un tout jeune homme léger et sans -expérience.</p> - -<p>«Deux jours après, la rumeur publique m’apprit que cette femme avait une -horrible blessure au vagin qui se trouvait en pleine décomposition.</p> - -<p>«Ne pouvant soupçonner un seul instant que<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> cette blessure puisse avoir -passé inaperçue, je n’y fis pas attention et ce n’est que 15 jours après -l’affaire que le pharmacien vint me demander conseil déclarant que, tout -à fait à bout de souffrances, cette femme avouait avoir une grave -blessure faite au vagin. Les vers de mouche circulaient en grande -quantité et il s’en dégageait une telle puanteur qu’il était suffoqué, -prêt à s’évanouir, ne pouvant donner des soins que très imparfaitement. -Le tout était déchiré. Déjà la gangrène s’était déclarée et survint la -mort.</p> - -<p>«On peut d’ores et déjà assurer que cette dernière blessure est l’unique -cause de la mort de cette femme.</p> - -<p>«Le nègre en est-il l’auteur?</p> - -<p>«Et qu’a-t-on fait pour le savoir?</p> - -<p>«A qui incombe la responsabilité de cette négligence? Ce n’est pas -assurément à vous, Monsieur le Juge, qui arrivant ici très longtemps -après, n’êtes pas à même d’être renseigné.</p> - -<p>«La gendarmerie s’est contentée d’interroger presqu’au hasard, dès le -début, le nègre, la victime et l’amie.</p> - -<p>«Depuis elle n’a fait aucune enquête, ignorant ou voulant ignorer quand -même cette dernière blessure; ignorant l’amant, tandis que le public -s’en inquiétait, à tel point qu’un colon avertit le brigadier que -l’amant, malgré son habitation très éloignée de celle du nègre, se -trouvait à 3 heures<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> de l’après-midi à cet endroit en compagnie de la -victime et de son amie.</p> - -<p>«Le parti pris de sauver cet amant apparaît presqu’en évidence.</p> - -<p>«Le brigadier savait pertinemment, comme tout le monde ici, que le -pasteur Vernier et moi (surtout M. Vernier), nous avions des notions -étendues en médecine.</p> - -<p>«Pourquoi ne nous a-t-il pas consultés en cette occasion? Par vanité, -sans doute: cette vanité d’un gendarme sot et autoritaire.</p> - -<p>«Je déclare sans crainte que si j’avais été appelé, cette troisième -plaie n’aurait pu passer inaperçue et qu’il m’aurait été facile de voir -si elle avait été faite avec un couteau.</p> - -<p>«Je reconnais cependant que les deux autres blessures ont été examinées -et sondées: examen qui a établi qu’elles avaient été faites toutes deux -avec un couteau de moyenne grandeur et non avec un coutelas à -débrousser.</p> - -<p>«Ce couteau aurait été retrouvé dans la brousse. Si toutefois il y a -contradiction entre les déclarations des deux femmes et le fait observé, -n’y aurait-il pas lieu de soupçonner un mensonge intéressé, fait pour -dérouter la justice?</p> - -<p>«Mais ce qui n’est pas douteux, c’est le mutisme complet, avant et -après, au sujet de cette troisième plaie qui a entraîné la mort; ne -voulant accuser personne, pas même le nègre.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>«Son amant tous les jours à son chevet avec force protestations d’amour -entremêlées de menaces, l’entraînant au silence. Silence que fit la -pauvre victime jusqu’à sa dernière heure.</p> - -<p>«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel -(qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui -vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la -blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un -morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon -l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie.</p> - -<p>«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont -éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît -quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la -jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et -meurtrier.</p> - -<p>«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que -c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est -justement ce qui n’a pas été fait.</p> - -<p>«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et -personne questionné à son sujet.</p> - -<p>«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau -brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien -savoir.<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le -voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la -règle des Marquises.</p> - -<p>«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte -par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon -et l’indigène sans jamais les défendre?</p> - -<p>«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder, -tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la -justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public -toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la -vérité.</p> - -<p>«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et -cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et -ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu -clairvoyants.</p> - -<p class="r"> -«<span class="smcap">Paul Gauguin.</span>»<br /> -</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Permettez que je vous présente une classe d’individus que vous ne -soupçonnez pas. Ce sont des inspecteurs coloniaux. Chacun nous coûte en -moyenne de 50 à 80.000 francs par an.</p> - -<p>Ils arrivent dans la colonie, charmants au possible, avec ordre -d’écouter tous ceux qui auront<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> quelque chose à dire, distribuant à -chacun l’eau bénite de cour.</p> - -<p>A leur départ chacun s’écrie: «Enfin! cela va changer, le ministre va -savoir ce qui se passe.»</p> - -<p>Turlututu, chapeau pointu.</p> - -<p>Il y a, en effet, quelquefois des changements, mais c’est pire, et le -colon dit: «On ne m’y repincera plus,» ce qui n’empêche qu’à nouveau il -se fait repincer.</p> - -<p>Moi aussi je veux m’y faire pincer.</p> - -<p>Deux inspecteurs nous arrivent aux Marquises annoncés comme libéraux -charmants, intelligents, bref des merles blancs.</p> - -<p>Et je leur écris.</p> - -<div class="blockquot"><p class="hang"><i>A Messieurs les Inspecteurs des Colonies, de passage aux -Marquises.</i></p></div> - -<p class="indd"> -«<span class="smcap">Messieurs</span>,<br /> -</p> - -<p>«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit -tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des -réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui -en découlent dans notre pensée.</p> - -<p>«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter -le schéma éternel de la situation financière, de l’administration, -agriculture, etc..., ce sont là de graves questions<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> déjà longtemps -débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec -fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques—plus elles -aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à -la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai, -celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre -meilleure, moins arbitraire et plus féconde.</p> - -<p>«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les -indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des -gendarmes à leur égard; et en voici la raison.</p> - -<p>«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous -les 18 mois environ.</p> - -<p>«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce -que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit: -«Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui -affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un -procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont -quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont -condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs -pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour -ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende.</p> - -<p>«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> d’être supprimé, mais -qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand -cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette -suppression.</p> - -<p>«Je tiens aussi à faire remarquer que <i>rien que cette somme</i> de 3.000 -francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans -une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres -contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas.</p> - -<p>«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre -du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain), -c’est-à-dire qu’ils vont être <i>privés pendant 6 mois de leur unique -nourriture</i>.</p> - -<p>«Est-ce humain, est-ce moral?</p> - -<p>«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la -gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le -brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel, -un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on -n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le -juge est persuadé.</p> - -<p>«Je ne sais si intelligence il y a.</p> - -<p>«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un -interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de -la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> dans -cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases.</p> - -<p>«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il -répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge -s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!»</p> - -<p>«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui -paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du <i>canon</i> -d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par -les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est -innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus -forte. Le régime de la terreur.</p> - -<p>«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs -indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de -Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, <i>École -libre</i>.</p> - -<p>«Dire aussi que le juge les a condamnés!</p> - -<p>«Est-ce légal?</p> - -<p>«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes -ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant -aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos -des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil -et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la -contravention.<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince -un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon. -Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la -part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le -gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses -fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un -pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures. -Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement?</p> - -<p>«Et sans y réfléchir il est ici nommé en outre de son poste de -gendarme... notaire, sous-agent spécial, percepteur, huissier, maître de -port... tout enfin sauf la garantie du savoir et de l’honnêteté.</p> - -<p>«Il est à remarquer cependant qu’il est toujours marié, sans compter les -nombreuses maîtresses, qui se donnent, toujours par peur de -contraventions pour avoir été vues dans la rivière sans la feuille de -vigne réglementaire.</p> - -<p>«Il est à remarquer aussi que la femme, quoique de très basse condition, -ne peut se passer de domestique et pour ce on prend tout ce qu’on trouve -sous la main, soit un prisonnier, soit le gardien de prison, le tout aux -frais du contribuable.</p> - -<p>«Mais s’il s’agit de crime, assassinat... le tout change de face. Le -gendarme qui tient à sa personne s’empresse de favoriser le silence en -allant</p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<a href="images/illu-193_lg.jpg"> -<img src="images/illu-193_sml.jpg" width="350" height="451" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Etude. PG</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 420px;"> -<a href="images/illu-195_lg.jpg"> -<img src="images/illu-195_sml.jpg" width="420" height="336" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Changement de résidence.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span></p> - -<p class="nind">à gauche au lieu d’aller à droite, n’interrogeant personne, même prévenu -par les colons, et disant «Quand le juge d’instruction viendra, il -verra.»</p> - -<p>«Consulter crimes et en particulier le dernier (affaire en instruction à -Atuana, février 1903).</p> - -<p>«A côté des crimes, très rares heureusement, la population est très -douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions -délits de boisson.</p> - -<p>«Les naturels n’ayant rien, rien pour se distraire, ont en tout et pour -tout le recours à la boisson fournie gratis par la nature, c’est-à-dire -le jus d’oranges, de fleurs de coco, bananes, etc., fermenté quelques -jours et qui sont moins nuisibles que nos alcools en Europe.</p> - -<p>«Depuis cette défense de boire qui est toute récente et qui supprime un -commerce rémunérateur pour les colons, l’indigène ne pense plus qu’à une -chose, c’est de boire et pour cela il fuit les centres pour aller se -cacher ailleurs, et de là l’impossibilité de trouver des travailleurs. -Autant leur dire de retourner à la sauvagerie. Et qui plus est, la -mortalité augmente.</p> - -<p>«Le gendarme se trouve à son affaire. La chasse à l’homme. C’est comme -on voit d’une haute moralité.</p> - -<p>«Je demande donc à Messieurs les inspecteurs d’examiner sérieusement la -question afin de demander aux autorités en France, aux hommes qui<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> -s’occupent de justice et d’humanité, ce que je vais leur demander à eux.</p> - -<p>«1º Afin que la justice aux Marquises soit respectable et respectée, je -demande que les juges ne communiquent avec la gendarmerie que -rigoureusement pour les affaires, logeant et mangeant tout ailleurs (on -les paye pour cela).</p> - -<p>«2º Il faudrait que le juge n’accepte les rapports de gendarme qu’après -un contrôle sérieux, sollicitant même chez les colons les renseignements -officieux qui lui seraient utiles, et surtout qu’il n’applique la loi -que lorsque le gendarme a agi <i>régulièrement</i>. <i>Et pour cela</i>, je -demande que les règlements concernant la gendarmerie soient affichés -dans le bureau de cette gendarmerie: que toute infraction à ces -règlements commise par le gendarme soit un cas de cassation immédiate en -justice et punie sévèrement.</p> - -<p>«3º Je demande que les amendes concernant la boisson soient -proportionnelles à la fortune du pays, car il est immoral et inhumain -qu’un pays qui rapporte 50.000 francs par exemple de produit soit imposé -en contraventions de 75.000 francs plus les impôts, les prestations et -les octrois de mer qui, entre parenthèses, rentrent dans une autre -caisse que celle de la colonie, à la disposition fantaisiste d’un -gouverneur.</p> - -<p>«Et c’est le cas, Messieurs les inspecteurs, vérifiez les chiffres -pendant que vous êtes ici.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>«Je demande aussi que le rapport du gendarme ne fasse pas foi en justice -jusqu’au jour où il pourra avoir un contrôle sérieux comme dans nos -pays, jusqu’au jour aussi où la population indigène sera susceptible -(connaissant la langue française) de témoigner contre ce gendarme sans -être terrorisée, sans passer aussi par les mains d’un interprète si -sujet à caution, attendu qu’il est à la disposition complète du gendarme -(sa position en dépend) et qu’en sorte il ne connaît que très -<i>imparfaitement</i> le français, comme on peut le vérifier.</p> - -<p>«Si d’une part vous faites des lois spéciales qui les empêchent de -boire, tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire; si -d’autre part leurs paroles, leurs affirmations en justice deviennent -nulles, il est inconcevable qu’on leur dise qu’ils sont électeurs -français, qu’on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses.</p> - -<p>«Singulière ironie de cette considération hypocrite de Liberté, Égalité, -Fraternité, sous un drapeau français en regard de ce dégoûtant spectacle -d’hommes qui ne sont plus que de la chair à contributions de toutes -sortes, et à l’arbitraire gendarme. Et cependant on les oblige à crier: -«Vive monsieur le Gouverneur, vive la République.»</p> - -<p>«Vienne le 14 Juillet, on trouvera dans la caisse pour eux 400 francs, -tandis qu’ils auront payé en outre de leurs contributions, directes ou -indirectes, plus de 30.000 francs d’amendes.<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p>«De ce fait, nous colons, nous pensons que c’est un déshonneur pour la -République française et ne vous étonnez pas si ici un étranger vous dit: -«Je suis bien heureux de ne pas être Français,» tandis que le Français -vous dira: «Je voudrais que les Marquises soient à l’Amérique!»</p> - -<p>«Que demandons-nous, en somme? Que la justice soit la justice, non en -vaines paroles, mais effectivement et pour cela qu’on nous envoie des -hommes compétents et animés de bons sentiments afin d’étudier sur place -la question et ensuite agir énergiquement... Au grand jour.</p> - -<p>«Quand par hasard les gouverneurs passent par ici c’est pour faire de la -photographie et quand quelqu’un d’honorable ose leur parler, leur -demander de réparer une injustice, c’est une grossièreté et une punition -qui sont la base d’une réponse.</p> - -<p>«Voilà, Messieurs les inspecteurs, tout ce que j’ai à vous dire si -toutefois cela vous intéresse, à moins que vous ne disiez comme -Pangloss:</p> - -<p>«Tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes.»</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il y en a qui pleurent et d’autres qui pleurnichent<br /></span> -<span class="i2">Il y en a qui rient et d’autres qui sourient.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i10"><i>Nuances de toutes sortes.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Au présent on peut dire jamais.<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span></p> - -<p>Pour l’avenir ce serait présomptueux.</p> - -<p>Dire toujours, c’est de la fidélité.</p> - -<p> </p> - -<p>Aurélien Scholl se désespérait de ne plus trouver un lorgnon qui lui -permette d’apercevoir. Un ami lui dit: «C’est très simple, prenez un -numéro plus fort.»</p> - -<p>—C’est que, répondit tristement Aurélien: «Il n’y a plus que le -caniche.»</p> - -<p>C’est le mot fidélité prononcé plus haut qui me remet en mémoire le mot -d’Aurélien.</p> - -<p>Je voudrais dire par là que tout s’enchaîne, et qu’on est jamais sûr -d’avoir inventé. Savoir voir et savoir écouter.</p> - -<p>On ne connaît bien la sottise qu’après l’avoir expérimentée sur -soi-même. On se dit quelquefois: «Mon Dieu! que j’ai été bête.» C’est -justement pour cela même qu’on s’aperçoit qu’on aurait pu faire -autrement. Malheureusement on est déjà vieux quand on s’aperçoit qu’il -est temps de réfléchir.</p> - -<p>Laissons donc les choses comme elles sont, faute de pouvoir faire -autrement, laissons-nous vivre sans école par conséquent sans -contrainte.</p> - -<p>En ce moment, le brigadier s’évertue à dire aux indigènes que c’est lui -le chef et non M. Gauguin.</p> - -<p>Ce qu’il se fout dedans!!!</p> - -<p>Lui et Pandore font la paire.</p> - -<p>La petite Taia qui le blanchit n’est pas bête.</p> - -<p>Quand elle veut lui carotter dix sous elle lui<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> dit: «Vous êtes beaucoup -savant» et il les donne.</p> - -<p>C’est moi le chef, ce n’est pas M. Gauguin.</p> - -<p>Comment trouvez-vous la petite Taia? je vous la sers pour une vraie -Marquisienne. Des gros yeux ronds, une bouche de poisson et une rangée -de dents capables de vous ouvrir une boîte de sardines. Ne la lui -laissez pas longtemps, car elle la mangerait. En tous cas elle connaît -déjà par cœur son brigadier.</p> - -<p>Ce brigadier ce fut celui-là même qui eut une fois aux îles basses à -recueillir un noyé involontairement ayant eu la jambe coupée par un -requin. Il hésitait à le mettre dans le cercueil et le lieutenant -impatienté lui dit: «Qu’attendez-vous?</p> - -<p>—Pardon, mon lieutenant, mais il manque une jambe!</p> - -<p>—Eh bien, mettez-le sans sa jambe.</p> - -<p>—Pardon, mon lieutenant, mais il y a des vers.</p> - -<p>—Eh bien, mettez-le avec les vers.»</p> - -<p>C’est lui le chef et non M. Gauguin.</p> - -<p>Sur sa poitrine, les médailles brillent de tout leur éclat.</p> - -<p>Sur sa rubiconde face l’alcool brille sans éclat.</p> - -<p>En foi de quoi, conséquemment, subséquemment, lui avons délivré son -certificat d’identité, suivi de son signalement.</p> - -<p>Saluez-le car c’est un chef. En avant marche, par file à droite, hue -Coco! prenez garde il rue avec ou sans bottes.<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse; plus tard -certaines réflexions à leur sujet; quelques discussions aussi, l’esprit -des autres... j’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre -l’Évangile et l’Esprit moderne scientifique: de là la confusion entre -l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Église -catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son -égard.</p> - -<p>Une centaine de pages ayant pour titre:</p> - -<p><i>L’esprit moderne et le catholicisme.</i></p> - -<p>Indirectement, très indirectement je fis parvenir ces feuillets -manuscrits à l’évêque.</p> - -<p>Pour m’écraser sans doute, toujours indirectement, on me fit parvenir en -réponse un énorme livre richement illustré d’après photographies, très -documenté en histoire de l’Église depuis son début.</p> - -<p>Toujours très indirectement, je fis parvenir avec le livre en retour, -mes appréciations critiques si l’on veut.</p> - -<p>Ce fut la fin de la discussion.</p> - -<p>Voici ma réponse à ce livre.</p> - -<p>Devant nous, à notre soin, à la lecture d’un profane un livre saint.</p> - -<p>La France, au dehors. Hum!! Rome serait plus exact.<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>Les missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle sont-elles -françaises? Cela est douteux. Quoi qu’il en soit, la France protège, et -Rome commande... Doux Concordat.</p> - -<p> </p> - -<p>430 pages éditées avec luxe, photographies à l’appui et la collaboration -de 12 vénérables.</p> - -<p>Avant de parler des 96 pages d’introduction, le seul point contestable -du livre, nous voulons exprimer ici notre profonde admiration, notre -dégoût aussi pour l’œuvre considérable (<i>celle-là incontestable</i>) -signalée par la deuxième partie du livre. Le lecteur édifié peut -parcourir l’Orient sans le secours de la géographie Élisée Reclus, sans -le livret Chaix.</p> - -<p>Le collège de la Sainte famille au Caire.</p> - -<p>Saint François Xavier à Alexandrie.</p> - -<p>Voilà deux monuments qui, à eux seuls, sont suffisants pour prouver que -ce n’est pas l’Église, mais bien la République française qui a fait vœu -de pauvreté.</p> - -<p>N.-Dame de Sion à Ramleh et surtout les Sœurs de Nazareth à Beyrouth -éclipsent tous les palais.</p> - -<p>Espérons qu’un nouveau sardanapale ne viendra pas transformer ces palais -en maisons de plaisir et prendre pour esclaves de chair toutes ces -charmantes nonnes.</p> - -<p>Quel meilleur argument contre cette Église que l’étalage de tout cet or, -de cette puissance presque<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> sans égale entre les mains d’un seul homme -revêtu, par lui-même, du manteau de l’infaillibilité.</p> - -<p>Deux mille ans d’ère chrétienne, et arriver à un pareil résultat avec le -secours de tous les souverains, des torrents de sang et de larmes versés -pour la cupidité de quelques-uns, prenant de gré ou de force l’or des -fidèles, au nom de la Charité!</p> - -<p>N’est-ce pas significatif? On ne dit plus aujourd’hui: nous sommes -grands, mais on dit: «Nous sommes riches.»</p> - -<p>L’histoire politique de l’Église catholique et surtout de l’œuvre des -Congrégations, troupes régulières, très documentée et admirablement -décrite en ce livre, nous met presque brutalement en face d’une machine -infernale avec des rouages bien organisés et presque insaisissables. -Nous le savions, mais il était bon que l’Église vienne nous le préciser -et l’affirmer.</p> - -<p>Cette histoire politique se trouve former la majeure partie de -l’Introduction, et elle ne nous intéresse que médiocrement: ne laissant -place à la théologie que quelques lignes, si toutefois on peut appeler -théologie, une série d’arguments pour expliquer la raison d’être de -cette Église. Série d’arguments tout à fait extraordinaires et -contradictoires pour un lecteur attentif et habitué à ces exercices, -mais qui, détournés de leur vrai sens par cet esprit filandreux de -rhétorique si particulier<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> aux disciples de Loyola, ont un semblant très -trompeur de vérité.</p> - -<p>Examinons-les quelques instants.</p> - -<p>Page 4. La philosophie a pour guide la Raison.</p> - -<p>Page 8. La troisième forme de l’idolâtrie, la foi aux dieux publics et -nationaux détruit un autre élément essentiel de la civilisation, la -<i>paix</i>.</p> - -<p>La civilisation ne peut avoir pour fondements le mensonge.</p> - -<p>Page 10. Or les idolâtries, impuissantes à maintenir les sociétés et les -individus en ordre par des lois morales ont dû assurer cet ordre par -l’<i>Artifice</i> d’une hiérarchie forte et qui tint les peuples immobiles.</p> - -<p><i>Conclusion contradictoire et artificieuse.</i></p> - -<p>Mais continuons. D’autre part, Platon disait: «Connaître le Créateur et -le père de toutes choses est une entreprise difficile, et quand on l’a -connu, il est impossible de le dire à tous.»</p> - -<p>Page 12. Au lieu d’appartenir à une caste de nobles, la Chine appartint -à une caste de lettrés et tous les droits appartiennent à -l’intelligence.</p> - -<p>Ici nous venons compléter les renseignements. En Chine tous les droits -en effet appartiennent à l’intelligence et toutes les places se donnent -<i>au concours</i> entre ces lettrés. Mais ces lettrés ne peuvent être une -caste pas plus qu’aujourd’hui en Europe les savants forment une caste. -Tout le monde y a droit.<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span></p> - -<p>Il est à remarquer que Platon, Confucius et l’Évangile sont tout à fait -d’accord sur ce point d’une société conduite par une aristocratie -intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la -science, n’enseignant aux autres incapables que des préceptes très -simples d’honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi -maintenaient publiques; soit par la clarté de l’enseignement parlé, soit -par la simplicité d’une écriture facile à comprendre.</p> - -<p>L’Évangile sur ce point est plus explicite, et semble apporter la -conclusion de toutes les philosophies. Il semble, avec une lucidité -extrême, entrevoir l’avenir et ne cesse de mettre en garde contre une -Église qui ne serait pas basée sur la science et la raison. «Mettez le -sceau sur ce que je vous dis, à nous seuls appartient le Royaume des -cieux; quant aux autres, il ne leur sera parlé qu’en paraboles, afin -que...»</p> - -<p>Recommandant la simplicité, la pauvreté même, le mépris des richesses.</p> - -<p>En face de cela, si nous mettons en regard ce qui précède, il en résulte -que cette Église vient par la négation complète de ces préceptes les -invoquer d’une part et d’autre part avouer qu’il fallait l’<i>Artifice</i> -d’une hiérarchie forte et qui tînt les peuples immobiles.</p> - -<p>Et elle ajoute: «C’est alors quand toutes les philosophies et toutes les -religions se sont mon<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span>trées impuissantes à expliquer la vie et à -commander le devoir, que le Christ paraît. Par lui, la foi apparaît -fondée sur la raison, et la raison s’élève aux certitudes de la foi.»</p> - -<p>Aimez votre prochain, comme vous-mêmes.</p> - -<p>Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît.</p> - -<p>Pardon: ceci n’appartient pas à l’Évangile, mais à Confucius (livre -Tchoung-youngow). Quand l’auteur dit: «C’est alors que le Christ -paraît,» il commet sciemment une erreur, car la christolâtrie après -avoir été longtemps purement astronomique devint terrestre au moins -3.000 ans avant l’ère chrétienne.</p> - -<p>Le Christ de l’Évangile n’est donc que la continuation de Iatu l’ancien -messie avec cette différence (différence que l’Église s’efforce de nier) -qu’il devient essentiellement <i>fils de l’homme</i>, ce qui est d’ailleurs -la seule base compréhensible, raisonnable, humaine, quand la science -vient tuer tout surnaturalisme, base de superstition anticivilisatrice.</p> - -<p>Superstition qui est l’<i>Artifice</i>.</p> - -<p>L’Église catholique du début de l’ère chrétienne durant cinq siècles -n’en comprenant ou n’en voulant comprendre la portée s’est efforcée, -malgré les efforts de quelques-uns, à remplacer par l’artifice toute la -grandeur de la nouvelle philosophie. Et elle y a réussi. C’est ce -qu’elle veut dire.<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Page 18. L’effort accompli depuis lors pour substituer à l’erreur des -crédulités, à l’inimitié des races et à l’égoïsme des passions, cette -morale civilisatrice est devenue le plus grand fait de l’histoire. -Depuis le Christ jusqu’à l’heure présente, il s’est, à travers les -siècles, continué sans arrêt par l’Apostolat.</p> - -<p>Page 21. Le Christ était l’étude de toutes ces écoles et la plupart ne -reconnaissaient en lui qu’un homme: c’était ne reconnaître à l’Église -qu’un caractère humain.</p> - -<p>Voilà donc nettement indiquée la situation qu’a voulu établir l’Église -catholique, c’est-à-dire repousser la raison de tous, continuer -l’ancienne idolâtrie, fouler aux pieds la nouvelle philosophie humaine -si apte au bonheur de tous dans l’avenir, comprenant tous les progrès -que l’homme appuyé sur la science peut acquérir avec l’exemple de Jésus, -fils de l’homme.</p> - -<p>Mais pure excuse, la nécessité d’un artifice, pour conduire à leur guise -les peuples soumis, tandis que (ce qui en est le contre-sens), elle -prend pour fondation de cette Église... «Sur cette pierre, je bâtirai -mon Église.» Sur cette pierre qui est la raison même et non la -superstition.</p> - -<p>Et pourquoi aussi cet étrange et filandreux argument apte à tromper tout -le monde.<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span></p> - -<p>Par le Christ, la foi apparaît fondée sur la raison, et la raison -s’élève aux certitudes de la foi. En français, cela ne veut rien dire, -mais intentionnellement c’est tout un monde.</p> - -<p>Cette raison, qui en s’élevant ne devient raisonnable qu’en prenant pour -certitude la superstition, superstition artificieuse, la seule qui -puisse conduire les peuples.</p> - -<p>Tous les collaborateurs ont raison de noyer ces quelques pages -trompeuses dans l’histoire documentée et politique de cette Église -devenue puissante à la conquête du monde, par la terreur, le sang -répandu, l’appui de tous les rois.</p> - -<p>Dans tout cela où est la Raison, la Foi même, sinon l’accumulation de -tous les pouvoirs et de toutes les richesses.</p> - -<p>En somme, ce livre étale devant nous (en outre de leurs procédés -infâmes), un édifice somptueux de marbre et d’or, et non l’édifice de -Saint-Pierre, celui de l’Évangile.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Dans l’histoire politique de ces missions, décrite en ce livre, un -passage est à noter à cause de l’actualité qu’il comporte aujourd’hui.</p> - -<p>Parlant de Confucius, l’auteur dit: «Comme ils trouvaient en lui une -partie des <i>vérités chrétiennes</i> ils avaient considéré que son autorité -leur devien<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>drait une caution. La majorité des Jésuites estima excessif -d’interdire sous prétexte de danger possible des manifestations qui -pouvaient être innocentes et auxquelles 400 millions d’hommes ne -renonceraient pas.</p> - -<p>«Les Jésuites vivaient à la cour ou dans les provinces; faisaient parmi -les mandarins les plus utiles conquêtes.</p> - -<p>«Dans cette élite les doctrines de Confucius s’étaient conservées plus -pures.</p> - -<p>«Enfin le 11 juillet 1742, Benoit XIV par la bulle <i>Ex quo singulari</i>, -annule toutes les dispenses, condamne définitivement les cérémonies -chinoises. A dater de ce moment l’expansion de la foi s’arrête. Elle n’a -plus en Chine qu’à souffrir.»</p> - -<p>Ainsi donc ce sont eux-mêmes qui l’avouent, la Chine leur avait ouvert -toutes les portes jusqu’au jour où les missionnaires, par ordre du pape, -peu reconnaissants de la riche hospitalité qu’ils avaient reçue, -commencent à exercer leur pouvoir arbitraire et autoritaire, condamnant -les cérémonies adoptées par plus de 400 millions d’hommes pour les -remplacer par des cérémonies nouvelles.</p> - -<p>Et ce serait pour une pareille œuvre que nous enverrions nos enfants -combattre en Chine ceux qui veulent redevenir maîtres de leur pays et de -leurs croyances!</p> - -<p>Voilà cette fameuse conscience de l’armée chrétienne.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Pour nous résumer et en finir avec cette fumisterie, au vingtième -siècle, l’Église catholique est une riche église ayant extorqué pour les -dénaturer tous les textes philosophiques et l’enfer prévaut. La parole -reste.</p> - -<p>Rien de cette parole n’est mort. Les Vedas, Brahma, Bouddha, Moïse, -Israël, la philosophie grecque, Confucius, l’Évangile.</p> - -<p>Tout est debout.</p> - -<p>Sans une larme, sans associations d’accaparement, la Science, la Raison, -les seules, ont conservé la tradition: hors l’Église.</p> - -<p>Religieusement l’Église catholique n’existe plus. Pour la sauver, il -n’est plus temps.</p> - -<p>Fiers de nos conquêtes, sûrs de l’avenir, nous venons dire à cette -Église cruelle et artificieuse: «Halte-là.» Par suite lui dire quelle -est notre haine, et pourquoi cette haine.</p> - -<p>Le missionnaire n’est plus un homme, une conscience. C’est un cadavre -entre les mains d’une confrérie. Sans famille, sans amour, sans aucun -des sentiments qui nous sont chers.</p> - -<p>On lui dit: «Tue.» et il tue: c’est Dieu qui le veut.</p> - -<p>«Empare-toi de cette région,» et il s’en empare.</p> - -<p>«Empare-toi de cet héritage, l’hostie à la main,» et il s’en empare.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 581px;"> -<a href="images/illu-213_lg.jpg"> -<img src="images/illu-213_sml.jpg" width="581" height="333" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Histoire de bricoler PG.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 353px;"> -<a href="images/illu-215_lg.jpg"> -<img src="images/illu-215_sml.jpg" width="353" height="500" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>Etude PG.</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>Tes richesses? Pas un centimètre de terre que tu n’aies extorqué aux -fidèles avec la promesse du ciel, te faisant donner tout ce qui se vend, -jusqu’à la prostitution.</p> - -<p>Pauvres plongeurs qui vont au fond de la mer, au risque des requins, -chercher des perles. Un signe de croix en est le payement.</p> - -<p>On comprend, Messieurs, vos artifices.</p> - -<p>L’homme moderne n’aime pas la saleté et le missionnaire qui a sanctifié -Labre le pouilleux, se fait appeler généralement Barbe à poux.</p> - -<p>Châtré en quelque sorte par son vœu de chasteté, il nous donne le -spectacle navrant d’un déformé impuissant, ou d’un homme en lutte -stupide et inutile avec les besoins sacrés de la chair, lutte qui sept -fois sur dix le conduit à la sodomie, la Trappe et le bagne.</p> - -<p>L’homme aime la femme s’il a compris ce que c’était une mère.</p> - -<p>L’homme aime la femme, s’il a compris ce que c’était aimer un enfant.</p> - -<p>Aimer son prochain.</p> - -<p>Avec tristesse et dégoût aussi je vois passer ce troupeau de vierges -malsaines et mal propres—des bonnes sœurs—rejetées avec violence, soit -par la misère, soit par la superstition de la société, pour entrer au -service d’un pouvoir envahisseur.</p> - -<p>Cela une mère! Cela une fille... Jamais.<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p>Et artiste, amoureux de beauté, des belles harmonies, je m’écrie: «Cela -une femme! Oh! non!»</p> - -<p>Cerveaux impropres aux recherches intellectuelles, n’ayant d’autre -conscience de la vie que le boire et le manger, sans autre but réel -qu’obéir à une règle, recouvertes d’un manteau hypocrite, menées avec -mépris par d’autres vierges mâles.</p> - -<p>En admettant que l’histoire, riche cependant en documents et que la -police soient calomnieuses tel que l’état des couvents au moment où -Jeanne la prostituée des moines devenue Jeanne la papesse: telle aussi -l’histoire de la religion de Diderot à l’époque de la Révolution; telle -aussi la découverte des nombreux cadavres d’enfants tués à leur -naissance lorsqu’on eut à remuer de fond en comble la terre des jardins -d’anciens couvents de femmes. En admettant tout cela comme pures -calomnies, il n’en reste pas moins un état lamentable, hors nature, -cruel: inhumain par conséquent.</p> - -<p>Hors de nous cette sentimentalité qui est le masque du sentiment, ce -faux respect d’un habit, l’habit religieux. Examinez de près les sœurs -dans les hôpitaux des colonies et ceux qui leur commandent, les mâles. -Il faut en général plus de monde pour les servir que pour les malades. -Près du lit d’un malade, elles semblent la mouche du coche. -Quelques-unes cependant sont de braves filles de campagne capables tout -au plus d’exciter la compassion, donnant, par-ci par-là, quelques -gâ<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span>teaux aux soldats pour figurer à la messe. Quant aux mâles ramassés -de toutes les nations (<i>missions françaises</i>), ils font la quête pour -les petits Chinois, pour réparations et entretien des églises, pour -souscription à la publication <i>la Propagation de la Foi</i>. Lu dans cette -publication:</p> - -<p>«X... 50 francs pour la réussite d’une affaire!»</p> - -<p>Comme on le voit c’est édifiant et cela nous donne une idée de la -grandeur de l’Église (Missions françaises au vingtième siècle).</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Les écoles, les élèves.</p> - -<p>Paul est élève de Rembrandt. Henri est élève de Paul. Bonnat est élève -de Henri. Voir la suite...</p> - -<p>Une caricature de Daumier. En plein air s’alignent quelques peintres. Le -premier copie la nature, le deuxième copie, le troisième copie le -deuxième... Voir la suite.</p> - -<p>Un décalque, un décalque du décalque... et l’on signe.</p> - -<p>La nature est moins indulgente: après le mulet il n’y a plus rien.</p> - -<p>Paul meurt de faim avec des économies.</p> - -<p>Son frère Henri meurt d’indigestion sans économies. Quel est le plus -sage? Jean qui pleure, Jean qui rit.<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p> - -<p>Lui et elle s’aimaient d’amour tendre et cela dura autant que possible, -jusqu’au jour où l’amant, moins naïf, lassé, la passion refroidie, -s’aperçut que l’amante n’était peut-être qu’une affreuse goule.</p> - -<p>Les goules n’aiment pas qu’on les lâche.</p> - -<p>Lui, l’abbé Combes s’avisa un beau jour, obéissant à la volonté du -peuple de signifier à son ancienne amante, quelques détails de cette -volonté.</p> - -<p>De nombreux souteneurs têtus comme des Bretons, préposés à la garde de -la belle défendirent leur marmite: reconnaissance du ventre assurément. -Ils se chargèrent de la vidange et toutes les matières fécales des sœurs -inondèrent avec tous leurs parfums les envoyés de l’abbé Combes. Chassez -les ordures, et elles reviennent au galop.</p> - -<p>Ce fut désolant, et dans toute la contrée on pleura, on injuria.</p> - -<p>La Bretagne, la Vendée allaient se soulever: ce ne serait plus le pot de -chambre mais le canon. Hélas! trois fois, hélas! <i>Non bis in idem.</i></p> - -<p>Pourtant! il ne faudrait pas s’y fier... l’armée... la conscience -chrétienne.</p> - -<p>Tu as voulu faire ton malin avec ton ancienne amante, la goule que tu -aimais tant: vois maintenant il ne s’en est fallu que d’un cheveu. Tu ne -savais pas que dans l’armée il y a plusieurs genres de conscience.</p> - -<p>Une conscience qui permet, ordonne même, de tuer sans pitié des hommes, -des femmes sans dé<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>fense, des enfants même, quand ils sont communards.</p> - -<p>Et une autre conscience qui défend d’arrêter des souteneurs qui vident -les pots de chambre sur la tête des gendarmes.</p> - -<p>Tous prêts à partir en Chine massacrer les Chinois qui ne veulent pas se -laisser faire par les chrétiens.</p> - -<p>Cette bonne France si généreuse et si chevaleresque toujours prête à -partir en guerre pour faciliter aux Anglais la vente de l’opium; -repartir en guerre pour la vente de l’Ancien et Nouveau Testament.</p> - -<p>Et le pape, qui n’a plus que cette stupide France pour soutenir ses -missions, ne veut pas se fâcher. Et il dit: «Nous pourrions demander le -divorce, mais par principe nos principes ne nous y autorisent pas.» Nous -ne reconnaissons pas le divorce.</p> - -<p>Et la goule reste toujours la goule.</p> - -<p>C’est un malin notre Saint-Père le petit Léon: c’est même le seul.</p> - -<p>A tous ceux qui lui demandent de faire des concessions, de se mettre -dans le train, il répond invariablement: «Des concessions! mais c’est -notre mort: il nous faut le temps de sauver la caisse.»</p> - -<p>Et pour gagner du temps il invente quelques dogmes.</p> - -<p>Le saint Suaire photographe qui trempé dans l’eau de Lourdes donne des -centaines <span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>d’exemplaires, par radiation sans doute, comme le corps de -Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p> - -<p>On s’attend prochainement à une grande souscription aux Marquises pour -posséder un de ces extraordinaires exemplaires. Les piastres vont -ronfler.</p> - -<p>Les indigènes qui me prennent pour un savant viennent tous les jours me -demander des renseignements. Que leur répondre? il me faudrait reprendre -des études complètes de chimie cléricale et à mon âge je n’en ai pas la -force.</p> - -<p>Et je leur réponds: «Demandez cela au brigadier, c’est lui le chef.»</p> - -<p>Encore un qui en a une conscience! comme de la gomme élastique. Faut -voir comme il est beau quand il dit: «Mon devoir.» Et son importance -quand il dit: «Mon cher, je viens de coucher avec une vierge...» Il est -vrai que le mois suivant à l’hôpital le major dit: «Qu’est-ce que c’est -que ça... donnez-lui du proto-iodure de mercure.» De ces petites -vierges, comme les peint Pissarro, qui vendent du poison.</p> - -<p>Vous allez dire, lecteur parisien, que je vous monte un bateau avec les -gendarmes. Venez aux colonies, surtout aux Marquises, et vous verrez si -c’est un bateau. Vous ferez mieux si vous êtes influent d’en dire -quelques mots au ministre.</p> - -<p>Je n’ai d’ailleurs pas fini et je vous en reparlerai encore quelques -fois.<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J’ai oublié, tout à l’heure, vous parlant de mon enfance à Lima, de vous -raconter quelque chose qui a trait à l’orgueil espagnol. Cela peut vous -intéresser.</p> - -<p>Il y avait autrefois à Lima un cimetière genre indien; des casiers et -des cercueils dans ces casiers; inscriptions de toutes sortes. Un -industriel français, M. Maury eut l’idée d’aller trouver des familles -riches et de leur proposer des tombeaux de marbre sculpté. Cela réussit -à merveille. Un tel était général, un autre un grand capitaine, etc... -tous des héros. Il s’était muni pour cela d’un certain nombre de -photographies d’après des monuments sculptés en Italie. Il eut un succès -fou. Pendant quelques années de nombreux navires arrivaient remplis de -marbres sculptés, en Italie, à très bon marché et qui faisaient beaucoup -d’effet.</p> - -<p>Si vous allez maintenant à Lima, vous verrez un cimetière comme il n’y -en a pas deux, et vous apprendrez tout ce qu’il y a d’héroïsme dans ce -pays.</p> - -<p>Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire, -quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de -Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme -perdue. Dans cette maison il<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> y avait un tout jeune employé, le jeune -Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence.</p> - -<p>Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans -les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent -sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes. -Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva -presque tout.</p> - -<p>Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des -affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un -hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui -commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces -qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui -avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable, -c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles.</p> - -<p>Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me -comprendrez sûrement.</p> - -<p>J’ai revu à Paris ce tout vieux père Maury entouré de ses deux nièces, -ses uniques héritières. Il possédait une très belle collection de vases -(céramique des Incas) et beaucoup de bijoux en or sans alliage faits par -les Indiens.</p> - -<p>Qu’est-ce que tout cela est devenu?</p> - -<p>Ma mère aussi avait conservé quelques vases<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> péruviens et surtout pas -mal de figurines en argent massif tel qu’il sort de la mine. Le tout a -disparu dans l’incendie de Saint-Cloud, allumé par les Prussiens. Une -bibliothèque assez importante, et dans tout cela presque tous nos -papiers de famille.</p> - -<p>A propos de papiers de famille: lorsque je me suis marié, on me demanda -à la mairie les actes mortuaires de mes parents. Je ne possédais que -celui de ma mère, significatif cependant puisqu’il était dit: Mme Veuve -Gauguin. L’employé prétendait que je ne pouvais me marier sans avoir -l’acte de décès de mon père.</p> - -<p>Mais puisque ma mère était veuve Gauguin, cela ne prouve-t-il pas que -mon père était mort?</p> - -<p>Rien de plus têtu qu’un employé de mairie.</p> - -<p>Heureusement que le maire était un homme intelligent et tout fut -arrangé.</p> - -<p>A la naissance de mon fils j’allai aussi à la mairie déclarer cette -naissance.</p> - -<p>Lorsque je dictai à l’employé «un garçon du nom de Émil sans e,» il -écrivit: «Émile Sanzé.»</p> - -<p>Ce fut un quart d’heure inénarrable pour rétablir l’orthographe. J’étais -un farceur qui se moquait des employés, etc... Un peu plus j’aurais eu -une contravention.</p> - -<p>Comme on le voit jamais je n’ai été sérieux, et ne vous offensez pas de -mon style badin.<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>La vieille Môo sans préambule est venue s’installer chez moi. Ayant -chaud elle quitte sa chemise. Elle est très maigre, et vous savez que -j’aime les femmes grosses. La peau est nacrée, pensez donc, elle a eu -onze maternités. A part cela elle serait mieux si on la passait tout -entière à la chaux. Elle a bien eu onze enfants, mais si vous lui -demandez combien de pères, elle est très étonnée. Elle compte sur ses -doigts, encore sur ses doigts, bien longtemps, mais arrivée au chiffre -de 100 elle perd la mémoire.</p> - -<p>Elle possède quelques terres et chaque jour à ce qu’elle dit il se -présente un mari pour de vrai. Mais elle a l’œil à ce qu’elle dit.</p> - -<p>Qu’importe elle se couche et offre comme la plus belle fille du monde ce -qu’elle a. Rien de plus, rien de moins. Mais je n’aime pas les femmes -maigres.</p> - -<p>Pour lors j’ai mal à la tête... cela va être la rougeole. La -conversation cesse et elle s’endort.</p> - -<p>J’ose alors la regarder; décidément il faudrait la blanchir à la chaux.</p> - -<p>Plusieurs nuits elle revient. J’ai toujours la rougeole quand elle -vient, ma chasteté en dépend. Et puis je n’ai plus de feu.</p> - -<p>Enfin elle ne revient plus et comme on lui en demande la cause, elle dit -qu’elle ne peut pas résister, tellement c’est fatigant. Montrant tous -les<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> doigts... elle dit: «Oui... comme ça toutes les nuits.»</p> - -<p>Voilà comment se font les mauvaises réputations: ne vous y trompez pas.</p> - -<p> </p> - -<p>Il y a eu un temps où seuls les tableaux que j’avais donnés pouvaient se -vendre.</p> - -<p>Un bon petit jeune homme à qui j’en avais donné trente, après les avoir -copiés et étudiés, s’est empressé de les vendre à la maison Vollard. Il -est vrai que pour s’excuser il a publié que c’était moi qui lui avait -volé toutes ses recherches.</p> - -<p>Excellent jeune homme.</p> - -<p>Ne donnez jamais vos tableaux sinon à votre cuisinière.</p> - -<p> </p> - -<p>Van Gogh avait aussi cette manie. Qui ne se rappelle, ce café bouzin -tenu par l’ancien modèle, la Siccatore, une Italienne. Vincent décora -gratis entièrement ce café (le Tambourin).</p> - -<p>Il me raconta pendant son séjour à Arles une histoire assez curieuse à -ce sujet, histoire dont je n’ai jamais su le fin mot. Très amoureux de -la Siccatore toujours belle, malgré son âge, il aurait eu de sa part pas -mal de confidences à propos de Pausini.</p> - -<p>La Siccatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café -se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent -de<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> toutes ces confidences faites par cette femme et un beau jour sans -rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la -joue.</p> - -<p>Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville -passait à ce moment et lui dit sévèrement: «Circulez!»</p> - -<p>D’après Van Gogh, toute l’affaire Pausini, comme beaucoup d’autres, -aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Siccatore et l’amant.</p> - -<p>Il est à remarquer que presque tous ces établissements sont au mieux -avec la police.</p> - -<p>De cette affaire Pausini, une autre affaire en découle, toujours conçue -à ce fameux café, d’après Vincent, c’est l’affaire Prado, cet homme qui -pour la voler, assassina une courtisane puis la bonne, puis la petite -fille, qu’il aurait violée. Ce n’est que bien plus tard que la police -fatiguée des cris de la presse trouva un soi-disant assassin qui se -trouvait réfugié à la Havane. Il fut presque impossible de découvrir le -vrai nom de cet homme extraordinaire. On trouva une femme qui déposa -contre lui tout ce que la police voulut lui faire déposer et cependant -elle fut considérée comme complice. Personne n’y comprit rien, ni la -presse, ni la justice, ni l’assassin qui s’écriait: «Je suis, c’est -vrai, un bandit et j’ai tué auparavant, mais je ne suis pas coupable de -ce crime.»</p> - -<p>Cette affaire en ce cas rappellerait l’affaire ténébreuse de Balzac. -Qu’importe, il fallait que la police<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> ait le dernier mot. Cet homme fut -condamné à mort.</p> - -<p>Moi et un ami nous fûmes prévenus par dépêche adressée au café de la -Nouvelle Athènes par un capitaine de la garde municipale.</p> - -<p>A 2 heures et demie du matin, nous étions, place de la Roquette, à -attendre l’exécution, battre la semelle, car il faisait un grand froid -cette nuit très sombre. Tout au plus, pour tuer le temps, l’arrivée de -la machine et son montage. Il ne fallait pas songer un instant entrer -dans la petite enceinte réservée qui se trouvait à côté de la machine -car elle était déjà pleine de gens qui sans bouger, pressés les uns sur -les autres, étaient là à attendre le matin. Enfin le moment était -proche; les quelques lueurs qui annoncent le lever du soleil me -permirent d’entrevoir l’aspect de la place. Un grand demi-cercle autour -de la guillotine, des troupes, la police. D’un côté la voiture de la -guillotine et le fourgon au cadavre: de l’autre, la place réservée.</p> - -<p>Devant la guillotine, au centre, cinq gendarmes à cheval.</p> - -<p>Et soudainement la police, brutalement, se mit à nous pousser, nous -promeneurs, vers l’extrémité du cercle.</p> - -<p>Impossible de voir, ou si peu.</p> - -<p>Les portes de la prison s’ouvrirent et l’escorte se mit en marche. Les -gendarmes avaient tiré leur sabre et un silence extraordinaire se fit -immé<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span>diatement (comme un mot d’ordre), beaucoup enlevèrent leurs -chapeaux. Seuls, en habit noir, la police de sûreté, le bourreau. En -blouse bleue les aides-bourreaux.</p> - -<p>Je voulais voir cependant et quand je veux, je suis très obstiné: je -traversai au galop la place et je vins (troublant le respect du moment), -au centre, me fourrer entre deux bottes de gendarme.</p> - -<p>Personne n’osa bouger.</p> - -<p>Je vis alors l’escorte s’avançant péniblement et entre deux poteaux de -la guillotine une tête abominable, inclinée, désolée, comme affolée par -la terreur.</p> - -<p>Je me trompais, c’était l’aumônier. Quel extraordinaire acteur celui qui -contrefait ainsi les assassins, la douleur!</p> - -<p>L’assassin, tout petit, mais de forte encolure, avait une belle tête non -résignée et malgré toute la mauvaise apparence de ses cheveux coupés ras -et de sa grossière chemise de toile, il était convenable.</p> - -<p>La planchette bascula si bien qu’au lieu du cou ce fut le nez qui porta. -De douleur l’homme fit des efforts et brutalement deux blouses bleues -pesèrent sur ses épaules, ramenant le cou à la place désignée. Ce fut -une longue minute et enfin le couteau fit son devoir.</p> - -<p>Je fis mes efforts pour voir sortir la tête de sa boîte; trois fois je -fus repoussé. On allait à quel<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>ques mètres chercher de l’eau dans un -seau pour inonder la tête.</p> - -<p>On se demanda pourquoi juste au-dessous de la boîte il n’y aurait pas un -robinet tout préparé à cet effet. Je me suis demandé pourquoi on ne -prenait pas la mesure du prisonnier de façon que la planchette au moyen -d’un pas de vis puisse être juste à la distance voulue de l’échancrure -qui reçoit le cou du supplicié?</p> - -<p>Voilà donc ce fameux spectacle qui donne satisfaction à la société.</p> - -<p>Dehors on entendait des cris: «Vive Prado!»</p> - -<p> </p> - -<p>A Berbère, la frontière; sur la plage je dessine. Un gendarme du Midi -qui me soupçonne d’être un espion me dit à moi qui suis d’Orléans:</p> - -<p>«Vous êtes Français?</p> - -<p>—Mais certainement!</p> - -<p>—C’est drôle, vous n’avez pas l’accent (lakesent) français!»</p> - -<p> </p> - -<p>Raphaël est élève de Perugin. Bouguereau aussi. Et Bouguereau s’écrie: -«Devant la nature, je ne vois que la couleur.»</p> - -<p>Raphaël ne met pas les valeurs; dans ses tableaux ça ne s’éloigne pas. -Juge un peu, s’il connaissait les valeurs.</p> - -<p> </p> - -<p>Dans une Exposition sur le boulevard des Ita<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span>liens je vis une étrange -tête. Je ne sais pourquoi en moi il se passait quelque chose et pourquoi -devant une peinture j’entendis d’étranges mélodies. Une tête de docteur -très pâle dont les yeux ne vous fixent pas, ne regardent pas mais -écoutent.</p> - -<p>Je lus au catalogue <i>Wagner</i> par Renoir.</p> - -<p>Ceci se passe de commentaires.</p> - -<p> </p> - -<p>Il y en a qui disent: «Rembrandt et Michel-Ange sont grossiers, j’aime -mieux Chaplin.»</p> - -<p>Une très vilaine femme me dit: «Je n’aime pas Degas parce qu’il peint -des femmes laides.» Puis elle ajoute: «Avez-vous vu mon portrait au -Salon par Gervex?»</p> - -<p>L’habillé de Carolus Duran est cochon. Le nu de Degas est chaste. Mais -elles se lavent dans des tubs! c’est justement pour cela qu’elles sont -propres. Mais on voit le bidet, le clyso, la cuvette! c’est tout comme -chez nous.</p> - -<p>La critique déshabille. Mais c’est tout autrement.</p> - -<p> </p> - -<p>Un critique chez moi voit les peintures, et la poitrine oppressée me -demande mes dessins. Mes dessins! que nenni: ce sont mes lettres, mes -secrets. L’homme public, l’homme intime.</p> - -<p>Vous voulez savoir qui je suis: mes œuvres ne vous suffisent-elles pas? -Même en ce moment où j’écris je ne montre que ce que je veux bien -montrer.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 454px;"> -<a href="images/illu-233_lg.jpg"> -<img src="images/illu-233_sml.jpg" width="454" height="334" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>En famille PG.</p></div> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 480px;"> -<a href="images/illu-235_lg.jpg"> -<img src="images/illu-235_sml.jpg" width="480" height="314" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p>Mais vous me voyez souvent tout nu; ce n’est pas une raison, c’est le -dedans qu’il faut voir. Au surplus, moi-même, je ne me vois pas toujours -très bien.</p> - -<p> </p> - -<p>Le dessin, qu’est-ce que c’est cela? Ne vous attendez pas de ma part à -un cours à ce sujet. Le critique veut dire probablement, un tas de -choses sur papier avec du crayon pensant sans doute que c’est encore là -où l’on reconnaît si un homme sait dessiner. Savoir dessiner ce n’est -pas dessiner bien. Se doute-t-il, ce critique, cet homme compétent, que -décalquer le contour d’une figure peinte donne un dessin d’aspect tout -autre. Dans le portrait du voyageur de Rembrandt (galerie Lacazes) la -tête est carrée. Prenez-en le contour et vous verrez que la tête est -deux fois plus haute qu’elle n’est large.</p> - -<p>Je me souviens du temps où le public jugeant le dessin des cartons Puvis -de Chavannes, tout en accordant à Puvis de grands dons de composition, -affirmait que Puvis de Chavannes ne savait pas dessiner. Et ce fut un -étonnement quand un beau jour il fit chez Durand-Ruel une Exposition -exclusivement de dessins-études, au crayon noir, à la sanguine.</p> - -<p>«Tiens, tiens..., se dit ce charmant public, mais Puvis sait dessiner -<i>comme tout le monde</i>; il connaît l’anatomie, les proportions, etc... -Mais alors, pour<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span>quoi sur ses tableaux ne sait-il pas dessiner?» Dans -une foule, il y a toujours un plus malin que les autres. Et ce malin -dit: «Vous ne voyez pas que Puvis se fout de vous?... encore un qui veut -faire son original et ne pas faire comme tout le monde...»</p> - -<p>Mon Dieu, qu’allons-nous devenir?</p> - -<p>C’est probablement ce qu’a voulu comprendre ce critique qui me demandait -mes dessins, se disant: «Voyons un peu s’il sait dessiner.»</p> - -<p>Qu’il se rassure. Je vais le renseigner. Je n’ai jamais su faire un -dessin proprement, manier un tortillon et une boulette de pain. Il me -semble qu’il manque toujours quelque chose: <i>la couleur</i>.</p> - -<p>Devant moi une figure de Tahitienne... Le papier blanc me gêne.</p> - -<p>Carolus Durand se plaint des impressionnistes, de leur palette surtout. -C’est si simple, dit-il: «Voyez Vélasquez.» Un blanc, un noir...</p> - -<p>Si simples que cela, les blancs et les noirs de Vélasquez.</p> - -<p>J’aime à entendre ces gens-là. Ces jours terribles où l’on se croit bon -à rien, où l’on jette ses pinceaux: on se souvient d’eux et l’espoir -renaît.</p> - -<p> </p> - -<p>Les vrais ambassadeurs sont ceux qui n’ont pas trop confiance dans leur -intelligence, répondent évasivement, s’habillent et reçoivent très bien.</p> - -<p>Au musée du Louvre, les conservateurs semblent<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> aussi être dans le même -cas. Cependant, cependant... ne pourrait-on pas trouver mieux?</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Je vous parle beaucoup d’un tas de choses, malgré ma promesse de vous -parler des Marquises. Ce serait de la traîtrise, vous alléchant par un -titre pompeux en espoir d’un tout autre chose qu’à Paris, mais qu’on -m’excuse moi-même y ayant été pincé. J’y suis, avalons la pilule. En -revanche, mon pinceau peut se rattraper. Il y a bien de superbes -montagnes que je pourrais vous décrire plus ou moins mensongèrement, -mais il me faudrait le talent descriptif avec un tas d’adjectifs que je -ne connais pas et qui sont si familiers à Pierre Loti.</p> - -<p>Bien des choses étranges et pittoresques ont existé autrefois, mais -aujourd’hui il n’y a plus de traces, tout a disparu.</p> - -<p>La race disparaît chaque jour, disséminée par les maladies européennes; -jusqu’à la rougeole qui a atteint les grandes personnes.</p> - -<p>Les tracasseries de l’Administration, l’irrégularité des courriers, les -charges d’argent qui écrasent la colonie, rendent tout commerce -impossible. Par suite, les commerçants font leurs malles.</p> - -<p>Rien à dire si ce n’est parler des femmes et coucher avec.<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span></p> - -<p>Pas mûres, presque mûres, tout à fait mûres.</p> - -<p>C’est tellement de la prostitution que cela n’en est pas. Nous le -disons, mais eux ils ne le pensent pas.</p> - -<p>Or on ne connaît qu’une chose que par le contraire et le contraire -n’existe pas.</p> - -<p>Un drôle de juge aux Marquises... Une jeune fille vient se plaindre que -douze mâles venaient de la violer, sans la payer.</p> - -<p>«C’est affreux, s’écria le juge», et de suite il fut le treizième, mais -il paya. «Tu comprends, ma petite, maintenant je ne peux juger cette -affaire-là.»</p> - -<p>Ce même juge, le gendarme était absent, reçut une jeune fille, une -enfant pour mieux dire, qui venait réclamer son bulletin de sortie de -l’école, ce qui veut dire, bonne à...</p> - -<p>Mon juge, lui dit: «C’est bien, donne-m’en l’étrenne», et il dépucela. -Maintenant la carte était signée.</p> - -<p>Maints détails, croustillants quelquefois, suffiront à vous faire -connaître les Marquises, beaucoup mieux que les voyageurs. Les voyageurs -aujourd’hui voient si peu.</p> - -<p>En ce moment, l’île de Tasata a été ravagée par un raz de marée -épouvantable qui a soulevé des blocs énormes de corail et beaucoup de -coquillages pour les collectionneurs.</p> - -<p>Avec le corail on fera de la chaux. Les baleiniers qui sont de fins -marins voyant leur baromètre<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> faire des farces ont prévu l’accident et -sont partis, non sans laisser au gendarme de très jolis cadeaux. Des -pots-de-vin... fi donc... des cadeaux (avec factures!!!).</p> - -<p>Que voulez-vous, ont dit les capitaines, la contrebande doit être -toujours bien avec les gendarmes.</p> - -<p>Ceci se passe encore de commentaires.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>La pire des souffrances c’est la dernière.</p> - -<p>Après le café au lait du matin, dans le temple, les sexes rapprochés la -nuit se séparent: formalité nécessaire pour permettre à l’âme de secouer -la matière qui la subjugue.</p> - -<p>Après le bidet, le bénitier; le corps et l’âme sont nettoyés. On prie.</p> - -<p>Seigneur, donnez-nous le pain quotidien.</p> - -<p><i>Business is business.</i></p> - -<p> </p> - -<p>Chez le crémier, je mange une crépinette aux choux. Mon voisin, un -Anglais, me demande comment ça s’appelle. Et moi: «Qu’est-ce que tu -dis?» Le garçon passe et le jeune homme demande un <i>qu’est-ce que tu -dis</i>.</p> - -<p>Je ne me savais pas si farceur.<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Il ne s’agit plus de peinture, ni même de littérature: il s’agit -d’armes. C’est qu’en ce moment nous avons ici un gendarme... Vous -savez... il sort de Joinville-le-Pont! c’est un gaillard terrible. -Joinville est en quelque sorte le prix de Rome des exercices physiques.</p> - -<p>Il y a beaucoup à en prendre et en laisser. Pour mon compte personnel, -je laisserai.</p> - -<p>Les maîtres d’armes brevetés de Joinville-le-Pont sont en général des -gaillards très exercés: exercés à coups de triques. Très forts -assurément, mais acrobates, et font en général de très mauvais élèves.</p> - -<p>On dit: «Ayez une bonne main, vous toucherez quelquefois.»</p> - -<p>«Ayez une bonne main et de bonnes jambes, vous toucherez souvent». -Ajoutez-y une bonne tête et vous toucherez toujours.</p> - -<p>Une bonne tête... c’est ce qu’à Joinville on ne donne pas. Là on -professe sans discernement.</p> - -<p>Le jeu de fleuret consiste à se servir de deux mouvements; les quelques -autres en découlent ou sont du supplément.</p> - -<p>Un mouvement de va-et-vient et un mouvement tournant, à l’attaque ils se -nomment un, deux, trois, et doublez...; à la défense... opposition et -contre.<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>Quoique très simples ces mouvements donnent lieu à énormément de -combinaisons. Qui les comprend bien est déjà fort.</p> - -<p>Le maître d’armes de régiment excelle à vous fatiguer, vous fait faire -durant toute l’année en temps décomposés des une, deux, des doubles et -finalement quand l’élève veut faire le moindre petit assaut, il perd la -carte. «Que vais-je faire», se dit-il? Tiens une, deux. Il presse et il -dégage; l’adversaire prend le contre. Ça ne biche pas. Naturellement... -vos mouvements doivent correspondre à la parade.</p> - -<p>Il est donc essentiel que le professeur le fasse comprendre à l’élève, -en lui donnant la leçon doucement et contrecarrant par sa parade le -mouvement commandé. Ainsi par exemple il commande une, deux, mais au -lieu d’une opposition, il pare doucement avec un contre, de façon que -l’élève suive attentivement la parade et exécute d’après cela.</p> - -<p>Maintenant en tant qu’exécution on a un principe à Joinville-le-Pont -dont on ne veut démordre. Allongez le bras, fendez-vous. De cette façon -il est impossible de tromper les distances, et l’adversaire attentif au -mouvement du genou se trouve prévenu constamment.</p> - -<p>Tandis que les bons maîtres d’armes civils agissent tout autrement: le -bras ne s’allonge qu’au fur et à mesure et la fente souvent inutile ne -vient que par-dessus le marché.<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>Nous aimons aussi la correction s’il se peut, mais intelligemment nous -prétendons qu’il faut faire des armes, comme on est bâti.</p> - -<p>Ainsi par exemple ayant le poignet faible et la main délicate je m’étais -habitué à me servir des muscles du bras, toute la force concentrée à la -saignée.</p> - -<p>Étant très large de poitrine et n’ayant fait des armes que très tard il -m’était impossible à moins d’une gêne extrême de me tenir -réglementairement, couvert presque dans les deux lignes. Aussi sans -aucune gêne, poitrine découverte, je me suis habitué à n’offrir à -l’adversaire qu’une seule ligne en prenant l’engagement toujours en -tierce (aujourd’hui on dit en sixte).</p> - -<p>Il vaut mieux être correct... Voyez Mérignac. Halte-là, tout le monde -n’est pas Mérignac.</p> - -<p>Je me souviens, à la salle Hyacinte à Paris, d’un instituteur de -première force aux armes. Cet instituteur avait des bras, et des jambes -surtout très petites, aussi il s’était habitué à se servir de ses jambes -comme s’il avait eu des roulettes sous la plante des pieds. Il ne se -fendait pas, mais par une série de petits pas, soit en arrière, soit en -avant, il était hors d’atteinte ou immédiatement sur vous. De la tête... -toujours de la tête.</p> - -<p>Vous avez le poignet fort, fatiguez votre adversaire par des engagements -et des pressions solides de force contenue: mais si vous avez la<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> main -faible, qu’elle se dérobe sans résistance avec agilité à toutes les -pressions. En armes il n’y a pas de dogmes, non plus de bottes secrètes.</p> - -<p>Durant mon séjour à Pont-Aven, il y avait un maître de port et -garde-pêche, Breton de l’endroit, marin en retraite, maître d’armes -breveté de cette fameuse école de Joinville-le-Pont. D’accord avec lui -nous installâmes une petite salle d’armes, ce qui, malgré le bon marché, -lui faisait des petits bénéfices dont il était très satisfait. C’était -d’ailleurs un brave garçon, assez bon tireur mais inintelligent comme -tireur et comme professeur. Il n’entendait en rien la science des armes. -Tout cela lui était entré par entêtement et force exercices.</p> - -<p>Dès le premier jour, je vis que ce pauvre garçon avait des jambes très -courtes: aussi je m’amusais entre temps, moi qui suis grand et bien -jambé, à lui tromper les distances de sorte que malgré sa finesse de -main, il n’arrivait jamais qu’à quelques centimètres du but. Je lui en -parlai et cela parut être de l’hébreu. Le pauvre garçon heureusement -n’était pas fier et je devins quelque temps son professeur pour bien des -choses. Ainsi je lui fis donner des leçons en faisant comme je l’ai dit -plus haut, c’est-à-dire en contrecarrant l’élève à la leçon par des -parades autres que celles annoncées.</p> - -<p>Au bout de quelque temps nous eûmes un excellent professeur, et les -élèves firent de rapides progrès.</p> - -<p>Tromper les distances. Il est évident que si vous<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> vous disposez à -attaquer, il faut sans qu’on s’en aperçoive, par des allongements de -bras et un certain piétinement, être le plus près possible de -l’adversaire, les coudes au corps. De cette façon, le bras en -s’allongeant, traîtreusement, c’est-à-dire au fur et à mesure de ses -mouvements, touche le but sans avoir recours aux jambes. De même dans le -cas contraire votre bras doit être allongé, vous devez être penché -légèrement en avant; de cette façon vous avez pour vous toute la -longueur de bras et une certaine distance que vous gagnez en reprenant -la position droite.</p> - -<p>Avec les maîtres d’armes de l’armée on ne doit faire assaut que très -tard, c’est-à-dire quand l’élève est découragé. Au civil, presque dès le -début, le professeur termine la leçon par une leçon d’assaut en faisant -certaines invites à la valse, certaines incorrections, tout cela très -doucement pour qu’en aucun cas, l’élève prenne l’habitude de bafouiller. -Comment je vous ai fait une pression et vous n’avez pas dégagé? Comment -je vous ai paré avec une opposition et vous avez essayé de doubler? -Comment après avoir doublé mon contre, j’ai essayé de changer de ligne -et vous n’avez pas dédoublé (doublez, dédoublez)... ainsi de suite. -L’élève ainsi intéressé dès le début apprend la science des armes, -s’habitue dès le début à appliquer la leçon dans un assaut et fait de -très rapides progrès sans pour cela se fatiguer comme un acrobate.<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span></p> - -<p>Les différents assauts qu’on donne à Paris tous les ans sont la preuve -de ce que je viens de dire, car on voit des maîtres d’armes battus par -des civils qui ont dix fois moins d’exercices qu’eux.</p> - -<p>De la tête, toujours de la tête...</p> - -<p> </p> - -<p>Notre excellent professeur de Pont-Aven fut très étonné lorsqu’un beau -jour d’automne il nous arriva dans la salle une paire d’épées, un cadeau -d’un élève américain, qui avait pas mal de galette.</p> - -<p>Là encore faisant l’assaut avec le professeur, je lui fis voir que -c’était un jeu différent.</p> - -<p>Certainement il faut toujours étudier à fond les armes avec le fleuret -c’est là la grande base; mais il faut appliquer en duel cette science -tout autrement.</p> - -<p>Il ne s’agit pas en duel de toucher proprement en certains endroits -spécifiés: là tout compte.</p> - -<p>Il faut penser que sur le terrain les coups dangereux sont aussi -dangereux pour soi.</p> - -<p>Un homme qui pare bien et qui riposte savamment est une fine lame.</p> - -<p>Il n’y a pas de position réglementaire: c’est l’adversaire qui vous -indique la position que vous devez avoir. Tout est imprévu, tout est -irrégulier. C’est en quelque sorte une partie d’échecs. C’est à celui -qui trompera l’autre, se fatiguera le dernier. Méfiez-vous d’avoir les -ongles en dessous, car un froissé solide vous désarmera sûre<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>ment. Vos -allongements de bras doivent être mous et faits dans la ligne de tierce, -sinon un liement est à craindre. Le contraire si vous avez affaire à un -gaucher.</p> - -<p>Étudiez bien votre adversaire. Savoir quelles sont ses parades favorites -à moins qu’il soit intelligent et joue ce jeu qu’on joue au collège. -Pair ou impair. Il faut donc avoir des mouvements très irréguliers, -inattendus, faire croire à son adversaire tout autre chose que ce que -vous voulez.</p> - -<p>Je pourrais en écrire long sur ce sujet, mais j’espère que le lecteur -comprendra suffisamment.</p> - -<p>En fin de compte, si vous avez affaire à un adversaire beaucoup plus -fort que vous, gardez-vous bien, et au moindre mouvement en avant, de sa -part, présentez votre bras contre sa pointe. Vous en êtes quitte pour -une blessure sans conséquence et l’honneur est satisfait.</p> - -<p>Par contre, si vous avez devant vous quelqu’un qui n’a jamais fait -d’armes, prenez garde, il est dangereux. Il ne se sert d’une épée que -comme d’un bâton, en travers, allant de haut en bas. N’hésitez pas, -faites de la contrepointe et un coup de tête ou coup de figure vous -arrange convenablement l’individu.</p> - -<p>J’ai rencontré en ma vie, bien des vantards, surtout en voyage et aux -colonies: avec ceux-là il suffit de causer quelques instants pour savoir -à quoi s’en tenir.<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>Ainsi, un petit procureur que je vous ai déjà présenté me dit un jour -qu’il était terrible, ayant quinze ans de salle d’armes. Lui! un mal -bâti dont on ne saurait préciser le sexe et la nature.</p> - -<p>Je profitai d’un jour où j’étais avec lui à déjeuner sur une goélette de -guerre pour remettre la conversation sur ce sujet, et je lui dis: «Je -n’ai pas quinze ans de salle d’armes et cependant je vous fais un pari -de 100 francs et je vous en rends huit sur dix.» Naturellement il ne -tint pas le pari.</p> - -<p>Au régiment, à la salle d’armes, les officiers n’y viennent pas, ils -préfèrent aller au cercle jouer à la manille. Quant aux soldats, ennui -de part et d’autres, eux et le professeur.</p> - -<p>Quelques-uns montrent des dispositions, on les nomme prévôts.</p> - -<p>Toujours avec l’enseignement militaire, c’est-à-dire, le corps sans la -tête.</p> - -<p>J’ai eu souvent l’occasion de tirer avec ces prévôts. Tous des mazettes -et inintelligents.</p> - -<p>Au collège, c’est presque la même chose, il faut un peu d’armes pour -entrer à Saint-Cyr, et le professeur cherche à gagner son argent en -douceur.</p> - -<p>Je me souviens de ce temps: nous avions pour maître le fameux Grisier -qui envoyait son prévôt (je ne me souviens pas de son nom, il doit -encore exister ayant une salle d’armes à Paris), ce prévôt était célèbre -par ses coupés.</p> - -<p>Le père Grisier venait quelquefois, engageait<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> le fleuret de la main -droite et avec la main gauche nous donnait une légère tape sur la joue. -J’en ai reçu.</p> - -<p>C’était d’ailleurs un honneur qu’il nous faisait, appelant cela la botte -Grisier. Il avait été maître d’armes de l’empereur de Russie.</p> - -<p> </p> - -<p>Assez causé d’armes et qu’on m’excuse: c’est ce fameux gendarme qui sort -de Joinville-le-Pont. Mais je ne vous lâche pas pour cela, car je vais -de ce pas vous ennuyer avec une petite leçon de boxe. Là encore histoire -de me vanter.</p> - -<p>Mes premières leçons de boxe ne sont pas de première jeunesse. Mon -professeur fut un amateur, un peintre qui se nommait Bouffard, à -Pont-Aven. Quoique amateur, il était passablement fort: j’ai continué -depuis et cela m’a servi quelquefois, quand cela ne serait que pour se -donner de l’assurance. Mais il s’agit de boxe anglaise, tandis qu’à -Joinville-le-Pont on fait ce qu’on appelle de la boxe française ou pour -mieux dire de la savate. Étant marin, j’avais fait de la savate, mais -histoire de rire.</p> - -<p>Charlemont fils, aujourd’hui le grand champion de la boxe française, a -composé une vraie boxe, et non exclusivement la savate. Bien loin, bien -loin de cela, l’École de Joinville-le-Pont.</p> - -<p>En tant qu’imparfaitement l’école anglaise est meilleure.<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>La boxe de Joinville-le-Pont n’a de valeur que pour un homme très agile, -acrobate, et très exercé: de première force. Sinon elle est un vrai -danger qui vous met vite à la merci d’un boxeur très médiocre de la boxe -anglaise.</p> - -<p>Voilà toute ma leçon de boxe qui consiste à vous mettre en garde contre -l’École de Joinville et s’il vous prend fantaisie de vous y adonner, -ayez des jambes agiles, pratiquez tous les jours, quittez toute lecture -et devenez une <i>brute</i>.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Autrefois la chanson était (toujours un souvenir d’enfance): «Maman, les -petits bateaux qui vont sur l’eau...»</p> - -<p>Aujourd’hui les bateaux vont sous l’eau: que devient la chanson?</p> - -<p>Les vieux ronchonnent et disent: «De notre temps!»</p> - -<p>Mais à la mer, les gros poissons mangent les petits. Ici ce n’est pas le -cas, puisque les petits bateaux, ils mangent les gros.</p> - -<p>Et je me plais à voir la tête d’un gros Anglais de quelques tonnes -littéralement transformé en chair à saucisse.</p> - -<p>Charcuterie à la dynamite.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Donner, ce n’est pas savoir donner. Pour savoir donner, il faut savoir -recevoir.</p> - -<p>On dit qu’il faut savoir obéir pour savoir commander. Ce n’est pas très -exact. Voyez les rois. Voyez aussi les gendarmes. Plats comme des -valets, ils savent obéir. Savent-ils commander? Grand Dieu non. Et -pourtant ils aiment commander; ils appellent cela se rattraper ou se -venger.</p> - -<p>C’est moi le chef!...</p> - -<p>Et la femme dit: «Je suis la maréchale (maréchale tout court)—au -logis».</p> - -<p>Chez moi je suis en chemise, dans mon atelier je suis en blouse: le soir -dans le monde je suis en habit.</p> - -<p>Dans la rue j’entends une dispute, j’approche et j’écoute.</p> - -<p>Un maigre vieillard, sa fille desséchée, une grosse femme avec des -tétons, des mamelons, des monstres, avec éloquence, cette éloquence du -peuple naturelle, s’écriait: «Oui, Monsieur, je ne connais pas -d’expression assez vile pour exprimer ma pensée... Quant à vous, -Mademoiselle, je vous dis merde!»</p> - -<p>Une cuvette, de l’eau, un peu de savon, et tout est nettoyé. Et ses -mains tapaient sur les mamelons caoutchoutés, son ventre mamelonnait. -Je</p> - -<div class="figcenter" style="width: 318px;"> -<a href="images/illu-253_lg.jpg"> -<img src="images/illu-253_sml.jpg" width="318" height="485" alt="[image non disponible.]" /></a> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 464px;"> -<a href="images/illu-255_lg.jpg"> -<img src="images/illu-255_sml.jpg" width="464" height="306" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>P.G. Rengaines classiques</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p> - -<p class="nind">m’en souviens, et ma foi, pardonnez-moi, je ris.</p> - -<p>Dans cette impasse un peu cour des miracles, l’impasse Frémin donnant -sur la rue des Fourneaux. 5 heures du matin, je ne dors pas et j’entends -la mère Fourel, la femme du charretier qui s’écrie: «Au secours, mon -mari s’est pendu.»</p> - -<p>Je saute du lit, j’enfile un pantalon (les mœurs!). Je prends en bas un -couteau et je coupe la ficelle. Le pendu était mort, tout chaud, tout -bouillant. Je voulus le faire porter sur un lit. Halte-là, il faut -attendre la justice...</p> - -<p>De l’autre bord, ma maison surplombe de quinze mètres un terrain de -maraîchers. Je crie au maraîcher: «Avez-vous un melon-cantalou?»</p> - -<p>Justement, en voilà un de mûr, et à mon déjeuner je mange mon cantalou, -sans songer au pendu. Comme on le voit, dans la vie il y a du bon. A -côté du poison, il y a du contrepoison. Et le soir dans le monde en -habit, croyant émotionner, je raconte l’histoire, et tout le monde, en -souriant, sans émotion, me demande quelques morceaux de la corde de -pendu.</p> - -<p>Une histoire en amène une autre. Je me souviens qu’une fois, un soir, -j’avais un peu bu et à minuit je rentrais dans une rue du Havre; j’étais -marin de commerce à cette époque. Je faillis me casser le nez contre un -volet qui, entr’ouvert, débordait. «Cochon!» m’écriai-je, et je tapai -sur le volet qui ne voulut pas se refermer... Je te<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> crois, il y avait -là un pendu qui ne voulait pas. Cette fois je ne dépendis pas, -continuant mon chemin (j’avais un peu trop bu) me disant sans cesse à -haute voix: «Le cochon! c’est se fouttt’ des passants, il y a de quoi -vous casser la figure.» Heureux ceux qui sont toujours comme il faut.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J’ai connu à Tahiti un brave garçon, très naïf, domestique chez un riche -colon. Il voulait à toute force coucher avec la fille du patron, et pour -ce... tous les jours la famille buvait du lait spermatisé. Il ne réussit -pas, je crois, car ce fut le patron qui voulut faire des caresses. -Horreur... cela donne beaucoup à penser. Défiez-vous des «on dit».</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Les histoires en Océanie sont nombreuses et intéressantes. En voici une -qui n’est pas mienne, étant d’autres, mais que je garantis.</p> - -<p>A mon premier voyage de pilotin sur le <i>Luzitano</i>, voyage à -Rio-de-Janeiro, j’avais, comme apprentissage, à faire la nuit le quart -avec le lieutenant.</p> - -<p>Il me raconta.</p> - -<p>Il était mousse sur un petit navire qui faisait<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span> de très longs voyages -en Océanie; chargements et pacotilles de toutes sortes.</p> - -<p>Un beau matin au lavage du pont, il se laissa tomber à l’eau sans qu’on -s’en aperçût. Il ne lâcha pas son balai, et grâce à son balai, l’enfant -resta quarante-huit heures sur l’Océan. Par extraordinaire, un navire -vint à passer et le sauva. Puis quelques temps après, ce navire ayant -atterri dans une petite île hospitalière, notre mousse s’en alla se -promener un peu trop longtemps. Il resta pour compte.</p> - -<p>Notre petit mousse plut à tout le monde et le voilà installé à ne rien -faire, forcé de perdre sur-le-champ son pucelage, nourri, logé, choyé et -chatouillé de toutes façons. Il était très heureux. Cela dura deux ans, -mais un beau matin un autre navire vint à passer et notre jeune homme -voulut rentrer en France.</p> - -<p>«Mon Dieu que j’ai été bête, me disait-il, me voilà obligé de -bourlinguer... J’étais si heureux!»</p> - -<p>Chez les sauvages il y a du bon, mais voilà le mal du pays.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Si vieillesse pouvait; ça ne compte pas.</p> - -<p>Si jeunesse savait... Voilà qui compte.</p> - -<p> </p> - -<p>Je n’ai jamais si bien fait que quand je voulais mal faire.<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>Tout ceci dit et écrit pour les gens qui n’ont pas de morale. Je fus -amené un jour dans une famille honnête, ma sœur était avec moi où l’on -ne parlait que des vertus familiales et surtout des devoirs en ménage. -Ce fut pour moi un trait de lumière et je vis, <i>sans me tromper</i>, que -j’étais dans une boîte à mariage. Rien de terrible comme la vertu.</p> - -<p>Une veuve promène ses trois filles. Voyez la mère, vous saurez ce que -deviendront les filles. Et ce n’est pas engageant.</p> - -<p>Aujourd’hui un père doit dire à son futur gendre.</p> - -<p>D.—Avez-vous eu la vérole?</p> - -<p>R.—Non.</p> - -<p>D.—Très bien, mais vous n’aurez pas ma fille, car vous êtes sujet à -être malade et à pourrir ma fille.</p> - -<p>Il y a de ces nécessités qu’il faut avaler. Avaler est dur; mettons, se -résigner.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Les hommes vieux n’ont pas de dents; les vieux loups en ont de fameuses.</p> - -<p>Une femme ne devient vraiment bonne que quand elle devient grand’mère. -En Océanie... je ne dis pas cela pour vous, Mesdames de la Métropole... -Sinon de conviction, par politesse.</p> - -<p>Turlututu, mon chapeau pointu.<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Et lui de me dire: «Tout homme doit servir sa patrie.</p> - -<p>—Et vous pourquoi n’avez-vous pas servi?</p> - -<p>—Moi c’est autre chose, je suis exempt étant des colonies.»</p> - -<p>Patriotisme!</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Bon! voilà mon esprit qui voyage; nous ne sommes plus en Océanie, mais -en Afrique, ce bon continent que tout le monde veut se partager ou -plutôt se disputer, si propice aux héros aventuriers comme Marchand; ce -pays où, sous prétexte de civiliser, on égorge. Ennuyé de tirer sur les -lapins, on tire sur la chair noire. Les Boërs tirèrent sur la chair -noire disant: «Ote-toi de là, que je m’y mette.» Mon Dieu, les Anglais -ne firent pas pire. Un jeu sur le sentiment. On vendait des esclaves; -aujourd’hui c’est défendu. Non! c’est que je tousse: allez-y voir.</p> - -<p>Or donc en Afrique maints manuscrits arabes nous renseignent. On me l’a -dit, et je l’ai cru, j’ai donc prêté toute oreille, faites comme moi si -vous voulez savoir ce qui s’y dit.</p> - -<p>Au désert, tout n’est pas sable, par-ci par-là, riants paysages, à tel -point qu’il y a des girofles le nez en l’air.<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p>C’était donc un jour que le manuscrit arabe ne nous indique pas, un lion -et un âne se rencontrèrent. «Mes compliments d’abord,» s’écria maître -Aliboron, et notre orgueilleux roi du désert de répondre: «Je les tiens -pour bon.»</p> - -<p>Le lion n’aime pas beaucoup l’eau et arrivés près d’une rivière il dit à -l’âne: «Es-tu assez fort pour me porter sur ton dos, traverser la -rivière, ce qui m’évitera une bronchite assurément.»</p> - -<p>Notre âne, heureux de plaire à un aussi dangereux compagnon, se mit avec -complaisance à sa disposition, lorsque... tout à coup, il se sentit les -fesses labourées méchamment. Il hiâna, s’écriant: «Mon Dieu! qu’é que -c’est que ça!—Oh rien, s’écria le lion, c’est ma griffe.»</p> - -<p>Plus loin, arrivés contre un monticule, notre âne avisa son roi du -désert: «Es-tu capable avec moi sur ton dos de monter en courant sur ce -monticule.» Sobre de parole, le manuscrit nous dit seulement que le lion -exécuta facilement la besogne lorsque... tout à coup le lion sentit un -extraordinaire instrument, une arme naturelle, sans doute un pal qui lui -perforait cruellement l’intestin. Cette fois ce fut un rugissement: «Mon -Dieu! qu’é que c’est que ça!» Et notre baudet, avec cet air jovial et -fumiste particulier à sa race de dire: «Oh! c’est rien, c’est ma -griffe.»</p> - -<p>Il y a deux genres de griffes, et n’est pas la plus terrible celle qu’on -pense. Ne pas confondre avec<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> le coup de pied de l’âne. La philosophie -arabe est tout autre.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Mordioux! Cap de Dioux! une main tirait la moustache, l’autre sur la -garde de l’épée.</p> - -<p>Aujourd’hui. De quoi, e, e! et on se crache dans les mains.</p> - -<p>On dit évoluer.</p> - -<p>J’ai un <i>Mardi-Gras en Espagne</i>, par Goya. J’ai copié, mais j’ai changé, -mettant les gens en habit et le chapeau tuyau. C’était moins bien, mais -plus mascarade.</p> - -<p>Devant moi un vieux bambou: il est gravé par un sauvage. C’est une -figure de géométrie, le carré de l’hypothénuse. Une géométrie naufragée -sans doute, et cela m’intéresse. J’aurais voulu savoir ce qui s’est -passé dans le cerveau de cet indigène artiste, mais l’artiste est mort.</p> - -<p>J’ai aussi un livre de voyages, avec forces illustrations. L’Inde et la -Chine, les Philippines, Tahiti, etc... Toutes les figures copiées avec -soin, avec idée de portrait, ressemblent à Minerve ou à Pallas. C’est -beau l’École.</p> - -<p>Jean Dolent, dans son livre <i>les Monstres</i>, fait dire à sa cuisinière: -«Avec un gigot on ne met pas de navets,» et il ajoute: «Le -Conservatoire!»</p> - -<p>Si vous avez des enfants qui ne sont bons à<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> rien, mettez-les -ronds-de-cuir: c’est encore le meilleur moyen de devenir quelque chose.</p> - -<p>Ici un fonctionnaire me dit: «Est-ce que vous connaissez Huysmans? il -paraît que c’est un grand littérateur; il vient d’être décoré.»</p> - -<p>Oui, mais Huysmans a été décoré comme employé de ministère. Et notre -fonctionnaire réjoui me dit: «C’est donc ça que je ne le connaissais -pas.» La vraie gloire c’est d’être connu par les conducteurs d’omnibus.</p> - -<p>Le père Corot à Ville-d’Avray. «Eh bien! père Mathieu, ça te plaît-il, -ce tableau?—Oh que oui, les rochers y sont bien ressemblants.» Les -rochers étaient des vaches.</p> - -<p><i>In populo veritas.</i></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Au restaurant de très grands peintres discutent et ça n’en finit pas et -l’on demande à Degas son avis. Tout ça, dit-il, c’est une affaire de -cimaise. Jérôme me dit: «Voyez-vous la grande affaire en sculpture, -c’est de bien calculer son armature...» Qu’en dis-tu, Rodin?</p> - -<p> </p> - -<p>Ce qui est remarquable dans la grande Révolution, c’est que les meneurs -ont été des menés. Un troupeau qui en mène un autre. Tout commence bien -pour finir mal. Marat me paraît être<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> le seul qui ait su ce qu’il -voulait. Naturellement il devait être tué par une femme. Le grain de -sable qui arrête la machine. La fatalité serait-elle par hasard -consciente. Oh! alors le mot ne se comprend pas, ou plutôt je ne le -comprends pas. J’ai été élevé par des gens qui considéraient l’histoire -comme un sage enseignement. Renseignement peut-être, car je n’ai jamais -vu aucun résultat qui concorde. J’espère bien que si demain nous avions -la guerre avec l’Angleterre, nous ne nous laisserions pas mener par une -vraie pucelle d’Orléans.</p> - -<p>J’estime que les historiens sont de braves gens, mais qu’ils doivent -être embarrassés pour agir s’il faut choisir dans le tas. Quant à moi, -si je consultais l’histoire, il me semble que je ne ferais que des -bêtises. Il est vrai qu’en politique je suis comme presque tous les -artistes: «Je n’y comprends rien.»</p> - -<p>Ainsi depuis quelque temps je vois que toutes les nations s’embrassent à -qui mieux. Je bois à la santé!... les Rois, les Empereurs, les -Présidents de la République. Et comme un serin, je me dis: «Ça sent -mauvais.»</p> - -<p>Dans un salon, presque un cornichon, le monsieur qui lit tous les -bulletins politiques (l’Esprit des autres) pérore gravement. Quand il -prononce la Triple-Alliance, son poing serré, symbole de puissance, se -met en évidence.<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p>Dans un coin, un épaté quelconque demande à son voisin: «Quel est donc -ce monsieur?»</p> - -<p>C’est un attaché d’ambassade, un garçon qui ira loin. Voulez-vous être -sérieux, parlez politique, de la Triple-Alliance si bien conclue que -depuis trente ans elle est toujours à refaire.</p> - -<p>«Maman les petits bateaux qui vont sous l’eau ont-ils des jambes.</p> - -<p>—Petit bêta, s’ils en avaient ils marcheraient sur l’eau.»</p> - -<p> </p> - -<p>Zola avait ses haines. Sans être comme lui un grand homme, on peut, il -me semble, avoir aussi ses haines. Je suis de ceux-là.</p> - -<p>Je hais profondément le Danemark. Son climat, ses habitants.</p> - -<p>Oh! il y a en Danemark du bon, c’est incontestable.</p> - -<p>Ainsi depuis vingt-cinq ans, tandis que la Norvège et la Suède ont -envahi les salons de peinture en France pour plagier dans tous les -sentiers qui sentent mauvais, mais ont de belles apparences, le Danemark -honteux de son échec à l’Exposition universelle de 1878, se mit à -réfléchir, à se concentrer en lui-même. De là est sorti un art danois, -très personnel et auquel il faudra faire sérieusement attention, et je -suis heureux ici d’en faire les éloges. Il est bon de regarder l’art -français, et même celui de tous les autres pays,<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> mais uniquement pour -être plus à même de regarder en soi.</p> - -<p>On me fit autrefois à Copenhague une singulière niche. Moi qui ne -demandais rien, je fus vivement engagé et invité par un monsieur au nom -d’un Cercle d’art à exposer mes œuvres dans une salle <i>ad hoc</i>. Je me -laissais faire.</p> - -<p>Le jour de l’ouverture, je me disposai l’après-midi seulement à aller -jeter un coup d’œil et quel fut mon étonnement lorsque arrivé on me dit -que l’Exposition avait été fermée d’office à midi.</p> - -<p>Inutile de chercher un renseignement quelconque; de toutes parts bouche -close. Je ne fis qu’un saut chez le monsieur important qui m’avait -invité. «Le monsieur était, dit le domestique, parti pour la campagne et -ne rentrerait pas de sitôt.»</p> - -<p>Comme on le voit, le Danemark est un charmant pays. Il faut reconnaître -aussi qu’en Danemark on sacrifie beaucoup à l’éducation, aux sciences, -et tout particulièrement à la médecine. L’hôpital de Copenhague peut -être considéré comme un des plus beaux établissements de ce genre, par -son importance et surtout par sa tenue intérieure qui est de premier -ordre.</p> - -<p>Rendons-leur cet hommage, d’autant plus qu’après je ne vois plus rien -que de néfaste. Pardon, j’oubliais encore ceci, c’est que les maisons -sont admirablement construites et installées soit pour le froid, soit -pour l’aération en été, et que la<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> ville est jolie. Il faut dire aussi -que les réceptions en Danemark sont en général dans la salle à manger où -l’on mange admirablement. C’est toujours ça et ça fait passer le temps. -Par exemple ne vous laissez pas trop ennuyer par ce genre uniforme de -conversation: «Vous, un grand pays, vous devez nous trouver bien en -retard. Nous sommes si petits. Comment trouvez-vous Copenhague, notre -musée, etc... c’est bien peu de chose?» Tout cela dit pour que vous -disiez juste le contraire: et vous le dites assurément par politesse.</p> - -<p>Les usages!!</p> - -<p>Le musée! parlons-en. A vrai dire il n’y a pas de collection de -peinture, sinon quelques tableaux de la vieille école danoise, des -Meissoniers paysagistes et faiseurs de petits bateaux. Espérons que cela -a changé aujourd’hui. Il y a un monument construit exprès pour leur -grand sculpteur Torwaldsen, un Danois qui a vécu et est mort en Italie. -J’ai vu cela, très bien vu, et ma tête a bourdonné. La mythologie -grecque devenue Scandinave, puis avec un autre lavage devenue -protestante. Les Vénus baissent leurs yeux et pudiquement se drapent -dans le linge mouillé. Les nymphes qui dansent la gigue. Oui, Messieurs, -elles dansent la gigue, voyez leurs pieds.</p> - -<p>On dit en Europe, le grand Torwaldsen, mais on ne l’a pas vu. Son fameux -lion, le seul visible pour<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> les voyageurs en Suisse! un dogue danois -empaillé.</p> - -<p>Disant cela je sais qu’en Danemark on va brûler du sucre dans tous les -coins pour m’apprendre à en casser sur le dos du plus grand sculpteur -danois.</p> - -<p>Beaucoup d’autres choses me font haïr le Danemark, mais ce sont des -raisons particulières qu’il faut garder pour soi.</p> - -<p>Laissez-moi vous introduire dans un salon comme on en voit aujourd’hui -rarement. Le salon d’un comte, de très grande noblesse danoise.</p> - -<p>Le vaste salon est carré. Deux énormes panneaux de tapisserie allemande, -exécutés spécialement pour la famille, merveilleux autant que vous -puissiez l’imaginer. Deux dessus de porte, vues de Venise, par Turner. -Le mobilier, en bois sculpté avec armes de la famille, tables de -marqueterie, étoffes du temps, le tout une merveille d’art.</p> - -<p>Vous êtes introduit et l’on vous reçoit. Vous vous asseyez sur un pouff, -forme colimaçon, en velours rouge, et sur la table merveilleuse, un -dessus de quelques francs venant du Bon Marché, album de photographies -et vases de fleurs du même genre. Vandales!!!</p> - -<p>A côté du salon une très jolie salle de musée. La collection des -tableaux; le portrait de l’aïeul par Rembrandt, etc...</p> - -<p>Ça sent le moisi... personne n’y va.<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span></p> - -<p>La famille préfère le temple où on lit la Bible et où tout vous -pétrifie.</p> - -<p>Je reconnais qu’en Danemark le système des fiançailles a du bon en ce -sens que ça n’engage à rien (on change de fiancé comme de chemises), -puis cela a toutes les apparences de l’amour, de la liberté et de la -morale. Vous êtes fiancés, allez vous promener, en voyage même; le -manteau des fiançailles est là qui couvre tout. On joue avec le tout, -mais pas ça, ce qui a l’avantage des deux parts, d’apprendre à ne pas -s’oublier et faire des bêtises. L’oiseau à chaque fiançaille perd un tas -de petites plumes qui repoussent sans qu’on s’en aperçoive. Très -pratiques les Danois... goûtez-y, mais ne vous emballez pas. Vous -pourriez vous en repentir et souvenez-vous que la Danoise est une femme -pratique par excellence... Comprenez donc, c’est un petit pays; il faut -qu’il soit prudent. Jusqu’aux enfants à qui on apprend à dire: «Papa, il -faut de la galette, sinon mon pauvre père tu peux te fouiller.» J’en ai -connu.</p> - -<p>Je hais les Danois.</p> - -<p> </p> - -<p>Leur littérature: on dit qu’elle est bien. Je ne la connais pas. Je me -souviens pourtant d’avoir vu jouer une pièce de Brandès! Mais non, mais -si, je n’en suis pas sûr. Il s’agissait d’un homme qui, en voyage, à -l’hôtel, avait profité d’un de ces moments si dangereux pour une femme. -Il la<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> retrouve plus tard tranquille près de son mari. L’homme menace, -sinon rupture du silence, et la femme se résigne.</p> - -<p>Comme on voit, c’est touchant et toujours nouveau. J’ai vu jouer aussi -<i>Othello</i>. Le grand tragédien en tournée, Rossi, jouait <i>Othello</i> en -italien, la répartie ou contre-partie était en danois. Yago le traître -était souple comme la barre de la justice et Desdemona, malgré tous ses -efforts pour simuler une chaude Espagnole, n’arrivait qu’à zéro de -chaleur (glace fondante).</p> - -<p>J’ai vu jouer aussi <i>Pot-Bouille</i> de Zola. Là les acteurs étaient dans -leur élément. La lavure de vaisselle, la crasson bourgeoisie. Les -Josserand étaient parfaits, Trublot un peu moins.</p> - -<p>A part cela, les Danoises dansent très bien; faut croire que tout leur -esprit est par là. Ne jugez pas les Danois à Paris, mais chez eux. Chez -nous ils sont doux comme sucre: chez eux du vrai vinaigre.</p> - -<p>Ce peuple a de très curieuses pudibonderies. Ainsi dans le Sund les -propriétés sont voisines et chacun a sa cabine pour s’habiller ou se -déshabiller au bain de mer. La route surplombe.</p> - -<p>Les femmes se baignent à part et les hommes aussi, mais à leurs heures. -On se baigne nu, et il est de règle que le passant sur la route ne doit -rien voir.</p> - -<p>J’avoue que de ma nature très curieux, j’al<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span>lais contre la règle, un -jour où la femme d’un ministre marchait dans la mer s’en allant en pente -douce. J’avoue aussi que ce corps tout blanc nu jusqu’à mi-mollet -faisait assez bon effet. La petite fille suivait et se retournant -m’aperçut. «Maman!» La maman se retourna effrayée reprenant le chemin de -la cabine, me montrant ainsi tout le devant après m’avoir montré -l’arrière. J’avoue encore que le devant faisait à distance assez bon -effet.</p> - -<p>Ce fut un scandale. Comment! avoir regardé!!!</p> - -<p> </p> - -<p>Aux bains de mer, en France, une Danoise, après s’être revêtue d’un -costume de bain selon nos usages, sortie de la cabine hésitait, -pudibonde Danoise, à aller se baigner avec tout le monde, hommes et -femmes. Et la garde-cabine interrogée répondit: «Madame ne voit donc pas -la mer,» de même le maître baigneur s’écrie: «En voilà encore une qui me -tend les fesses, et qui dans le monde ne me donnerait pas la main.»</p> - -<p>Encore une drôle de pudibonde cette jeune Danoise dans un atelier libre -de sculpture que je vis avec un énorme compas, prenant avec précaution -la distance... du machin à la cheville du modèle.</p> - -<p>Le modèle très froid fut convenable.</p> - -<p>Cette jeune Danoise prenait ses repas à la crèmerie d’en face sans -jamais quitter ses gants. Une</p> - -<div class="figcenter" style="width: 323px;"> -<a href="images/illu-273_lg.jpg"> -<img src="images/illu-273_sml.jpg" width="323" height="463" alt="[image non disponible.]" /></a> -<div class="caption"><p>P.G Fantaisies religieuses</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p class="nind">portion, quarante centimes, deux sous de pain. Comme on le voit, la -sagesse même, l’économie, et l’élégance et par-dessus tout elle ne se -trompait pas d’un centimètre du machin à la cheville: elle voulait faire -juste, c’est la probité de l’art. Elles finissent toutes par avoir une -médaille au Salon.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Mon premier voyage de pilotin fut à bord du <i>Luzitano</i> (Union des -chargeurs; voyages du Havre à Rio-de-Janeiro). Quelques jours avant le -départ, un jeune homme vint à moi, me disant: «C’est vous mon successeur -comme pilotin: tenez, voici un petit carton et une lettre que vous serez -bien aimable de faire parvenir à son adresse.»</p> - -<p>Je lus: «Madame Aimée Rua d’Ovidor.»</p> - -<p>«Vous verrez, me dit-il, une charmante femme à laquelle je vous -recommande d’une façon toute particulière. Elle est comme moi de -Bordeaux.»</p> - -<p>Je vous fais grâce, lecteur, du voyage en mer, cela vous ennuierait.</p> - -<p>Je vous dirai pourtant que le capitaine Tombarel était un quart de nègre -tout à fait charmant papa, que le <i>Luzitano</i> était un joli navire de -1.200 tonneaux, très bien aménagé pour passagers, et qui filait par -belle brise ses 12 nœuds à l’heure.</p> - -<p>La traversée fut très belle, sans tempête.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p> - -<p>Comme vous le pensez, ma première occupation fut d’aller avec mon petit -carton et la lettre à l’adresse indiquée. Ce fut une joie...</p> - -<p>«Comme il est gentil d’avoir pensé à moi, et toi, laisse-moi te -regarder, mon mignon, comme tu es joli.» J’étais à cette époque tout -petit et j’avais, malgré mes dix-sept ans et demi, l’air d’en avoir -quinze.</p> - -<p>Malgré cela, j’avais fauté une première fois au Havre avant de -m’embarquer, et mon cœur battait la breloque. Ce fut pour moi un mois -tout à fait délicieux.</p> - -<p>Cette charmante Aimée, malgré ses trente ans, était tout à fait jolie, -première actrice dans les opéras d’Offenbach. Je la vois encore -richement habillée partir dans son coupé attelé d’une ardente mule. Tout -le monde la courtisait, mais à ce moment-là l’amant en titre était un -fils de l’empereur de Russie, élève sur le vaisseau-école. Il fit de -telles dépenses que le commandant du navire alla trouver le consul de -France pour que celui-ci intervînt <i>adroitement</i>.</p> - -<p>Notre consul fit venir Aimée dans son bureau et lui fit maladroitement -quelques remontrances. Aimée sans colère se mit à rire et lui dit: «Mon -cher consul, je vous écoute avec ravissement et je crois que vous devez -être un très fin diplomate, mais... mais je crois aussi qu’en matière de -cul vous n’y entendez rien.»<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>Et elle partit en chantant: «Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu à -faire ainsi cascader ma vertu.»</p> - -<p>Et Aimée fit cascader ma vertu. Le terrain était propice sans doute, car -je devins très polisson.</p> - -<p>Au retour nous eûmes plusieurs passagères, entre autres une Prussienne -tout à fait boulotte.</p> - -<p>Ce fut au tour du capitaine d’être pincé, et il chauffait dur, mais -inutilement. La Prussienne et moi nous avions trouvé un nid charmant -dans la soute aux voiles dont la porte donnait sur la chambre près de -l’escalier.</p> - -<p>Menteur au possible, je lui racontais un tas d’absurdités et la -Prussienne tout à fait pincée voulut me revoir à Paris.</p> - -<p>Je lui donnai comme adresse <i>la Farcy, rue Joubert</i>.</p> - -<p>C’était très mal et j’eus du remords quelque temps, mais je ne pouvais -pas cependant l’envoyer chez ma mère.</p> - -<p>Je ne veux pas me faire meilleur ni pire que je suis. A dix-huit ans on -a en soi bien des graines.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Roujon, homme de lettres, directeur des Beaux-Arts.</p> - -<p>Une audience m’est accordée et on m’introduit.</p> - -<p>A cette même direction, j’avais été introduit deux années auparavant -avec Ary Renan, devant<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> aller étudier à Tahiti; et pour m’en faciliter -l’étude, le ministre de l’Instruction publique m’avait accordé une -mission. C’est à cette direction qu’on me dit: «Cette mission est -gratuite, mais selon nos usages et comme nous l’avons fait précédemment, -pour la mission du peintre Dumoulin au Japon, nous vous dédommagerons au -retour par quelques achats.—Tranquillisez-vous, M. Gauguin, quand vous -reviendrez, écrivez-nous, et nous vous enverrons le nécessaire pour le -voyage.»</p> - -<p>Des paroles, des paroles...</p> - -<p>Me voilà donc chez l’auguste Roujon, directeur des Beaux-Arts.</p> - -<p>Il me dit délicieusement: «Je ne saurais encourager votre art qui me -révolte et que je ne comprends pas; votre art est trop révolutionnaire -pour que cela ne fasse pas un scandale dans nos Beaux-Arts, dont je suis -le directeur, appuyé par des inspecteurs.»</p> - -<p>Le rideau s’agita et je crus voir Bouguereau, un autre directeur (qui -sait? peut-être le vrai). Certainement il n’y était pas, mais j’ai -l’imagination vagabonde et pour moi il y était.</p> - -<p>Comment! moi, révolutionnaire; moi qui adore et respecte Raphaël.</p> - -<p>Qu’est-ce qu’un art révolutionnaire? à quelle époque cesse sa -révolution?</p> - -<p><i>Si</i>, ne pas obéir à Bouguereau ou à Roujon<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> constitue une révolution, -alors là j’avoue être le Blanqui de la peinture.</p> - -<p>Et cet excellent directeur des Beaux-Arts (centre droit) me dit aussi, -en ce qui concernait les promesses de son prédécesseur: «Avez-vous un -écrit?»</p> - -<p>Les directeurs des Beaux-Arts seraient-ils encore moins que les plus -simples mortels des bas-fonds de Paris pour que leur parole, même devant -témoins, ne soit valable qu’avec leur signature?</p> - -<p>Pour tant soit peu qu’on ait conscience de la dignité humaine on n’a -plus qu’à se retirer; c’est ce que je fis immédiatement, pas plus riche -qu’auparavant.</p> - -<p>Un an après mon départ pour Tahiti (deuxième voyage), ce très aimable et -délicat directeur ayant appris par quelqu’un de naïf—sans doute—que -mon admirateur croyait encore aux bonnes actions, que j’étais à Tahiti -cloué par la maladie et dans une atroce misère, m’envoya très -officiellement une somme de deux cents francs... <i>à titre -d’encouragement</i>.</p> - -<p>Comme on le pense, les 200 francs sont retournés à la direction.</p> - -<p>On doit à quelqu’un et on lui dit: Tenez, voici une petite somme <i>dont -je vous fais</i> cadeau, à titre d’encouragement.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J’ai eu l’intention de haïr Bouguereau, puis c’est devenu de -l’indifférence. Plus tard même, ce fut même le sourire, quand à Arles, -allant au grand numéro, chez le père Louis, celui-ci, très fier, me fit -faire connaissance avec son salon extra. En qualité d’artiste, je ne -pouvais être bon juge, disait-il.</p> - -<p>Dans ce salon deux très belles éditions Goupil. Une vierge de Bouguereau -et en pendant—du même, une Vénus.</p> - -<p>Le père Louis, en cette occasion, se montra homme de génie. En très -splendide maquereau qu’il était, il avait compris l’art peu -révolutionnaire de Bouguereau, et quelle était sa place.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Cabanel! c’est une autre affaire.</p> - -<p>Je l’ai haï de son vivant, je l’ai haï après sa mort et je le haïrai -jusqu’à la mienne.</p> - -<p>Et voici pourquoi.</p> - -<p>Je fis, jeune homme, un voyage dans le Midi, et à Montpellier je visitai -ce fameux musée construit et donné avec toute la collection par M. -Brias. Inutile de raconter quel était ce fameux Brias peintre et l’ami -des peintres, ce qui fit le désespoir de Raoul de Saint-Victor.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>Dans ce musée, le fond de la collection était une très belle collection -de peintres italiens, Giotto, Raphaël, etc... Intermédiairement des -Millet, des bronzes de Barye. De là on arrivait à une très grande salle -dont le tiers se trouvait en surélévation de quelques marches. La -collection intime de Brias, c’est-à-dire la sélection (à une époque), -des peintres révolutionnaires. O Roujon!</p> - -<p>Le portrait de Brias par lui-même, par Courbet, par Delacroix et -d’autres...</p> - -<p>De Courbet nombreuses toiles, entre autres son grand tableau des -baigneuses.</p> - -<p>De Delacroix nombreuses études et maquettes pour ses grandes -décorations, entre autres un Daniel dans la fosse aux lions. Beaucoup de -Corots, des Tassaërts, etc...</p> - -<p>Une toile magistrale de Chardin. Un grand portrait d’une noble dame -assise devant une table et faisant de la tapisserie. L’ensemble de tout -cela, quoique révolutionnaire, était pour moi une source de joie, quand -tout à coup mon œil se fixa sur un point tout à fait désharmonieux. Une -petite toile représentant une tête de jeune homme, joli garçon comme un -merlan. Stupidité et fatuité. Cabanel peint par lui-même...</p> - -<p>J’ai fait un oubli dans cette nomenclature. Plusieurs choses de Ingres, -entre autres un tableau fameux dont (ma mémoire me faisant défaut) j’ai -oublié le titre.<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span></p> - -<p>C’est un jeune roi couché dans un lit et qui va mourir avec son secret. -Dans l’alcôve, le médecin a la main placée sur le cœur du jeune homme.</p> - -<p>Les jeunes servantes défilent, et le cœur, à la vue de l’une d’elles, -tressaillit.</p> - -<p>C’est un morceau de Ingres de premier ordre.</p> - -<p> </p> - -<p>Bien des années plus tard, je revins en compagnie de Vincent visiter à -nouveau ce musée.</p> - -<p>Quel changement!</p> - -<p>La plupart des dessins anciens avaient disparu et de toutes parts à leur -place, des Acquisitions de l’État, 3ᵉ médaille.</p> - -<p>Cabanel et toute son école avaient envahi le musée. Il faut vous dire -que Cabanel était de Montpellier.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Je hais la nullité, la demi-route.</p> - -<p>Et dans les bras de l’aimée qui me dit: «O mon beau Rolla, tu me tues,» -je ne veux pas être obligé de lui dire: «Non, je te rate.»</p> - -<p>Il me faut tout. Je ne peux, mais je veux la conquérir. Laissez-moi -prendre haleine et remis, m’écrier:</p> - -<p>«Verse, verse encore; courir, m’essouffler et mourir follement. -Sagesse... que tu m’ennuies, bâillant sans cesse.</p> - -<p>La philosophie est lourde, si d’instinct elle n’est<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> en moi. Douce au -sommeil avec le rêve qui lui donne parure. Ce n’est pas science... tout -au plus en germe. Multiple comme tout dans la nature, évoluant sans -cesse, elle n’est pas une conséquence comme de graves personnages -voudraient nous l’enseigner, mais bien une arme qu’en sauvages nous -seuls fabriquons par nous-mêmes. Elle ne se manifeste pas comme une -réalité, mais comme une image: tel un tableau: admirable si le tableau -est un chef-d’œuvre.</p> - -<p>L’art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l’art. -Sinon, que devient la beauté?</p> - -<p>Le Colosse remonte au pôle le pivot du monde; son grand manteau -réchauffe et abrite les deux germes, Séraphitus, Séraphita, âmes -fécondes s’alliant sans cesse qui sortent de leurs vapeurs boréales pour -aller sur tout l’univers apprendre, aimer et créer.</p> - -<p>Vous voulez m’apprendre ce qui est en moi: apprenez d’abord ce qui est -en vous. Vous avez résolu le problème, je ne saurai le résoudre avec -vous. Et il nous appartient à tous de le résoudre.</p> - -<p>Labeur sans fin; sinon, que serait la vie?</p> - -<p>Nous sommes ce que nous avons été de tous les temps et nous sommes ce -que nous serons dans tous les temps, une machine ballottée par tous les -vents.</p> - -<p>Les marins adroits et prévoyants évitent le danger là où les autres -succombent, tenant<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> compte cependant d’un je ne sais quoi qui fait vivre -l’un au même endroit où un autre agissant pareillement meurt.</p> - -<p>Les uns veulent, d’autres se résignent sans combat.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J’estime que la vie n’a de sens que quand on la pratique volontairement -ou tout au moins en son degré de volonté. La vertu, le bien, le mal sont -des mots. Si on ne les broie pour construire un édifice, ils n’ont leur -vrai sens que si l’on sait les appliquer. Se remettre entre les mains de -son créateur, c’est s’annuler et mourir.</p> - -<p>Saint Augustin et Fortunat le manichéen en présence ont raison et tort -tous deux, car là rien ne se constate.</p> - -<p>Le pouvoir du bien et le pouvoir du mal!</p> - -<p>Se remettre entre leurs mains, c’est grave et bien peu digne. C’est -l’excuse...</p> - -<p>Personne n’est bon, personne n’est méchant; tout le monde l’est -semblablement et autrement. Inutile à dire si les roublards ne disaient -le contraire.</p> - -<p>C’est si peu de chose la vie d’un homme et il y a cependant le temps de -faire de grandes choses, morceaux de l’œuvre commune.</p> - -<p>Je veux aimer et je ne peux pas.</p> - -<p>Je veux ne pas aimer et je ne peux pas.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span></p> - -<p>On traîne son double et cependant les deux s’arrangent. J’ai été bon -quelquefois: je ne m’en félicite pas. J’ai été méchant souvent; je ne -m’en repens pas.</p> - -<p>Sceptique, je regarde tous ces saints et ne les vois vivants. Aux niches -de cathédrale ils ont un sens, là seulement.</p> - -<p>Gargouilles aussi, monstres inoubliables: mon œil en suit les accidents -sans effroi, bizarres enfantements.</p> - -<p>L’ogive gracieuse allège la pesanteur du monument: les grandes marches -invitent les passants curieux à voir le dedans. Le clocher. Croix d’en -haut. Le grand transept. Croix du dedans. Dans sa chaire le prêtre -bafouille de l’enfer; sur leurs chaises, ces dames causent de modes: et -j’aime mieux cela.</p> - -<p>Comme on le voit, tout est sérieux, ridicule aussi. Les uns pleurent, -les autres rient. Le château féodal, la chaumière, la cathédrale, le -bordel.</p> - -<p>Qu’y faire?</p> - -<p>Rien.</p> - -<p>Il faut que cela soit et après tout ça n’a pas de conséquence. La terre -tourne toujours. Tout le monde chie. Zola seul s’en occupe.</p> - -<p>Mon grand-père me disait: «De notre temps!» et à mon tour, grand’père, -je dirai: «De mon temps.» Notre et mon, il y a une nuance. C’est la -marche ascendante du moi sur le vous.</p> - -<p>On nous parle d’Abraham, de la famille, de<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> César, de Brutus, etc... -C’est qu’on a du temps à perdre. Abraham est là-bas, et les enfants -qu’on ne sacrifie plus sont aux cinq parties du monde. L’un est ministre -et son frère est maquereau. Le fils à Brutus c’est aujourd’hui le fils à -papa. Allez donc philosopher avec tout ça, à moins qu’on veuille dire -par là <i>Chi va piano va sano</i>.</p> - -<p>Les gens graves regardent un hareng sec, sec, sec pendu à un clou de la -muraille, lui disant: «Hareng saur de là» tout comme les augures dans la -belle Hélène qui font aussi leurs calembourgs.</p> - -<p>Soyons tous dans le train, soyons bécarres, demi-bécarres, très snobs.</p> - -<p>Sinon, nous courons le risque qu’un nouveau Roujon, directeur de la vie, -nous dise que nous sommes trop révolutionnaires.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Ces nymphes, je les veux perpétuer... et il les a perpétuées, cet -adorable Mallarmé; gaies, vigilantes d’amour, de chair et de vie, près -du lierre qui enlace à Ville-d’Avray les grands chênes de Corot, aux -teintes dorées, d’odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici -comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l’éternité.</p> - -<p>Les tableaux et les écrits sont des portraits de l’auteur. La pensée n’a -d’œil que pour l’œuvre. Regardant le public, l’œuvre s’effondre.<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>Quand l’homme me dit: «Il faut,» je me révolte.</p> - -<p>Quand la nature (ma nature), me le dit, je ne transige que vaincu.</p> - -<p>On dit verse, verse encore; cela n’a de valeur que si l’on souffre.</p> - -<p>Sur une intelligence qui est mienne j’ai voulu édifier une intelligence -supérieure qui deviendra celle de mon voisin si cela lui convient.</p> - -<p>L’effort est cruel, mais il n’est pas vain. C’est de l’orgueil et non de -la vanité.</p> - -<p>Sur un fond d’azur, une couronne seigneuriale, une couronne d’orties et -pour devise:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Rien ne me cuit.»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>C’est trivial mais hautain. On monte en riant son calvaire; les jambes -flageolent sous le poids de la croix; arrivé on grince des dents et -alors redevenu souriant on se venge. Verse encore... Femme qu’y a-t-il -de commun entre nous: les enfants!!! ce sont mes disciples, ceux de la -deuxième renaissance.</p> - -<p>Racheter les péchés des autres quand ils sont des pourceaux? Et pour -cela s’immoler? On ne s’immole pas, on se fait vaincre.</p> - -<p>Civilisés! vous êtes fiers de ne pas manger de chair humaine.</p> - -<p>Sur un radeau vous en mangeriez... devant Dieu qu’enfin tremblant vous -invoquez.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p>En revanche tous les jours vous mangez le cœur de votre voisin.</p> - -<p>Contentez-vous donc de dire: «Je n’ai pas fait» n’étant pas sûr de dire: -«Je ne ferai.»</p> - -<p>Mais tout cela est triste? Oui, si vous ne savez pas en rire. Chez -l’Indien au supplice, l’orgueil de savoir sourire devant la douleur -rachète grandement la souffrance. Et... pourquoi forger les pleurs pour -en pleurer.</p> - -<p>On raisonne, mais libre.</p> - -<p>C’est peut-être là la force du peuple.</p> - -<p>Chez l’enfant aussi, l’instinct régit la raison.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J.-Jacques Rousseau se confesse. C’est moins un besoin qu’une idée. -L’homme du peuple est sale, mais apte à se nettoyer. On ne voulait pas -le croire et cependant il a fallu le croire. C’est autre chose que -Voltaire qui a dit à la caste noble: Vous êtes ridicules, nous sommes -ridicules, restons ridicules.</p> - -<p>Candide est un naïf enfant, il en faut... Restons ce que nous sommes.</p> - -<p>Jacques le fataliste reste fatalement le serviteur.</p> - -<p>Jean-Jacques Rousseau, c’est autre chose.</p> - -<p>L’éducation d’Émile!! celle qui révolte un tas de braves gens. C’est -encore la plus lourde chaîne qu’un homme ait essayé de briser. Moi-même -dans<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> mon pays je n’ose y penser. Ici, désormais éclairé, tranquillement -je regarde. J’ai vu un chef indigène, celui qui sans la domination -française serait devenu roi, demander à un colon blanc marié avec une -blanche, lui demander un de ses enfants. L’adoptant il lui aurait donné -presque toutes ses terres et 500 piastres d’économie en payement au -père.</p> - -<p>Ici l’enfant est pour tous le plus grand bienfait de la nature, et c’est -à qui l’adoptera. Voilà la sauvagerie des Maoris: celle-là je l’adopte.</p> - -<p>Tous mes doutes se sont dissipés. Je suis et je resterai ce sauvage.</p> - -<p>Le christianisme ici ne comprend rien.... Heureusement que malgré tous -ses efforts, conjointement avec les lois civilisées de succession, le -mariage n’est qu’une cérémonie d’amusement. Le bâtard, l’enfant -adultérin, seront comme par le passé des monstres imaginaires de notre -civilisation.</p> - -<p>Ici l’éducation d’Émile se fait au grand soleil qui éclaire, adopté de -choix par quelqu’un et adopté par toute la société.</p> - -<p>Souriantes, les jeunes filles librement, peuvent enfanter autant -d’Émiles qu’elles voudront.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Les subterfuges de la parole, les artifices du style, brillants détours -qui me conviennent quel<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span>quefois en tant qu’artiste, ne conviennent pas à -mon cœur barbare, si dur, si aimant. On les comprend et l’on s’exerce à -les manier; luxe qui concorde avec la civilisation et dont je ne -dédaigne pas les beautés.</p> - -<p>Sachons nous en servir et nous en réjouir, mais librement; douce musique -qu’à mon heure j’aime à entendre jusqu’au moment où mon cœur réclame le -silence.</p> - -<p>Il y a des sauvages qui s’habillent quelquefois.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>J’ai peur que la jeunesse sortant d’un même moule, trop joli à mon idée, -ne puisse, quoiqu’elle fasse, en effacer la trace.</p> - -<p>L’art pour l’Art. Pourquoi pas.</p> - -<p>L’art pour Vivre. Pourquoi pas.</p> - -<p>L’art pour Plaire. Pourquoi pas.</p> - -<p>Qu’importe. Si c’est de l’art.</p> - -<p>Alors à vingt ans on dit: «Ce sera.»</p> - -<p>J’en ai déjà tellement lus qui l’ont dit.</p> - -<p>Quelle veine!!</p> - -<p>Et si un jour le nuage se dissipe, il faudra s’entêter, ou dire à -nouveau «ce n’est plus cela», mais maintenant ce sera. Ainsi de suite -jusqu’au vieil âge.</p> - -<p>J’en ai vu, tellement vu, de ces Chrysostomes qui parlent d’or, un tas -de fronts plissés. Ça me<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> rapetissait, mais je me disais: «Je me -rattraperai.»</p> - -<p>L’artiste, à dix ans, à vingt ans, à cent ans, c’est toujours l’artiste, -tout petit, un peu grand et très grand.</p> - -<p>N’a-t-il pas ses heures, ses moments: jamais impeccable, puisqu’homme et -vivant. Le critique lui dit: «Voilà le nord,» un autre lui dit: «Le nord -c’est le sud», soufflant sur un artiste comme sur une girouette.</p> - -<p>L’artiste meurt, les héritiers tombent sur l’œuvre; classent les droits -d’auteur, l’hôtel des Ventes, les inédits et tout ce qui s’ensuit. Le -voilà déshabillé complètement.</p> - -<p>Pensant à cela, je me déshabille auparavant, ça soulage.</p> - -<p>Cézanne peint rutilant paysage fonds d’outremer, verts pesants, ocres -qui chatoient; les arbres s’alignent, les branches s’entrelacent, -laissant cependant voir la maison de son ami Zola aux volets vermillon -qu’orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les -véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et en -contraste le son grave des orties violacées au premier plan, orchestre -le simple poème. C’est à Médan.</p> - -<p>Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu’il pense être un -pitoyable gâchis d’amateur et souriant professeur il dit à Cézanne: -«Vous faites de la peinture.»<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span></p> - -<p>—Assurément, mais si peu.</p> - -<p>—Oh! je vois bien: tenez, je suis un ancien élève de Corot et si vous -voulez me permettre avec quelques habiles touches je vais vous remettre -tout cela en place. Les valeurs, les valeurs... il n’y a que ça.»</p> - -<p>Et le vandale impudemment étale sur la rutilante toile quelques -sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales.</p> - -<p>Cézanne s’écrie: «Monsieur vous avez de la chance, et faisant un -portrait vous devez sans doute mettre les luisants sur le bout du nez, -comme sur un bâton de chaise.»</p> - -<p>Cézanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du -monsieur.</p> - -<p>Et après un temps de silence, il lance un formidable pet, se retourne -vers le monsieur, disant: «Hein!» ça soulage.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Je viens de lire...</p> - -<p>Les mains assorties... (au besoin ça se comprend), mais, main assortie!!</p> - -<p>Désormais je n’achèterai plus une paire de gants, mais un gant assorti.</p> - -<p>J’aime la critique quand elle m’instruit. J’aime aussi l’esprit quand il -fleure bon, mais la Blague: est-ce de la critique?<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span></p> - -<p>Mais on fait son métier. Tous les métiers ne sont pas nécessaires.</p> - -<p>Nous, sauvages, nous nous défions des fatras, et si l’on cogne c’est la -masse et non la perfide épingle assortie.</p> - -<p>Pesanteur et féminine distinction... au choix.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Il s’agit d’un livre que je n’ai pas lu. Chez l’auteur <i>si cela</i> est, il -y a une autre chose qui le fait comprendre. Le critique n’en parle pas, -c’est donc qu’on nous mystifie, nous et l’auteur. L’auteur dit que de -près ce serait ridicule de craindre l’homme, mais on le craint de loin. -C’est peut-être très fin, mais assurément ce n’est pas vrai.</p> - -<p> </p> - -<p>Mon bon oncle d’Orléans qu’on appelait Zizi parce qu’il se nommait -Isidore et qu’il était tout petit, m’a raconté que lorsque j’arrivais du -Pérou nous habitions la maison du grand-père: j’avais sept ans.</p> - -<p>On me voyait quelquefois dans le grand jardin, trépignant et jetant le -sable tout autour de moi...</p> - -<p>«Eh bien, mon petit Paul, qu’est-ce que tu as?» Je trépignais encore -plus fort, disant: «Bébé est méchant.»</p> - -<p>Déjà enfant je me jugeais et j’éprouvais le besoin de le faire savoir. -D’autres fois on me voyait<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> immobile, en extase et silencieux sous un -noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi qu’un figuier.</p> - -<p>«Que fais-tu là, mon petit Paul?</p> - -<p>—J’attends que les <i>noisettes</i>, elles tombent.»</p> - -<p>En ce temps, je commençais à parler français et par habitude sans doute -de la langue espagnole, je prononçais avec affectation toutes les -lettres.</p> - -<p>Un peu plus tard je taillais avec un couteau et sculptais des manches de -poignard sans le poignard; un tas de petits rêves incompréhensibles pour -les grandes personnes. Une vieille bonne femme de nos amies s’écriait -avec admiration: «Ce sera un grand sculpteur.» Malheureusement cette -femme ne fut point prophète.</p> - -<p>On me mit externe dans un pensionnat d’Orléans. Le professeur dit: «Cet -enfant sera un crétin ou un homme de génie.» Je ne suis devenu ni l’un -ni l’autre.</p> - -<p>Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère -furieuse me demanda où j’avais eu ces billes. Je baissai la tête et je -dis que je les avais changées contre ma balle élastique.</p> - -<p>«Comment? toi mon fils, tu fais du négoce.»</p> - -<p>Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisante. -Pauvre mère! elle avait tort et avait raison en ce sens que déjà enfant -je devinais qu’il y a un tas de choses qui ne se vendent pas.<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span></p> - -<p>A onze ans j’entrai au petit Séminaire où je fis des progrès très -rapides.</p> - -<p>Je lis dans le <i>Mercure</i> quelques appréciations de quelques littérateurs -sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus -tard.</p> - -<p>Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n’entre en -rien dans mon développement intellectuel: je crois, au contraire, que -cela m’a fait beaucoup de bien.</p> - -<p>Quant au reste, je crois que c’est là où j’ai appris dès le jeune âge à -haïr l’hypocrisie, les fausses vertus, la délation (<i>Semper tres</i>); à me -méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma -raison. J’appris là aussi un peu de cet esprit d’Escobar qui, ma foi, -est une force non négligeable dans la lutte. Je me suis habitué là à me -concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à -fabriquer mes joujoux moi-même, mes peines aussi, avec toutes les -responsabilités qu’elles comportent.</p> - -<p>Mais c’est un cas particulier, et en général je crois que l’essai en est -dangereux.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Il y a quelque temps un jeune homme, M. Rouart, fit en Belgique une -conférence. J’aime assez que les jeunes, quitte à se tromper, bien -intentionnés,<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> soient à la recherche d’un meilleur, affirment leurs -opinions.</p> - -<p>Sa parole fut éloquente sans rien prouver, en ce sens que la vie -intellectuelle d’artiste ou autre ne se règle qu’avec les nécessités si -diverses qui existent à chaque époque. Et si je croyais, en pareil cas, -l’utilité de la parole, je ferais une conférence qui s’adresserait aux -non artistes leur disant: «Faites vivre les artistes.»</p> - -<p>Mais de quel droit dire à son voisin: «Fais-moi vivre.» Il faudra se -résigner à ce qu’il y ait des riches et des pauvres. Voilà plus de -trente ans que je vois des efforts de toute espèce en groupes et -sociétés et je n’ai jamais vu que l’effort individuel qui puisse -compter.</p> - -<p>Que dire de cette extraordinaire fumisterie, le Champ de Mars.</p> - -<p>A l’Exposition universelle de 1889, les gens de la haute, dans les -Beaux-Arts, allaient souvent se rafraîchir au café d’en face, le café -Volpini. Sur mon instigation les murs du café avaient été décorés avec -des tableaux d’un petit groupe; j’en faisais partie.</p> - -<p>C’est là que le plus grand des peintres, Meissonier, se frappa le front -et dit:</p> - -<p>«Messieurs, il est grand temps de devenir des peintres libres et -libéraux; lâchons cette ignoble boîte où il y a des jurys, des -médailles, des récompenses comme au collège. Plus de médailles,<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span> -désormais, maintenant que nous les avons toutes. Il nous faut élargir le -centre de notre clientèle et pour cela faire une grande part aux -artistes étrangers. A nous les dollars.»</p> - -<p>Ce fut une société splendide.</p> - -<p>La Norvège, la Suède, l’Amérique. Les Paulsen, les Henrysen, les -Harrisson, tous les Mediocrisen enfin. Une vraie invasion, -impressionniste, synthétiste, libéraliste, symboliste. Liberté, égalité, -fraternité. Chacun sa cimaise. On crut à une renaissance.</p> - -<p>Les Puvis de Chavannes, les Carrière, les Cazin, quelques autres mêlés -avec les Carolus, les Besnard, les Frappa! Tous également, sociétaires, -s’écriant: «Place aux jeunes, mais pour ceux-là plus de médaille.»</p> - -<p>C’était très malin, et les recettes devinrent extraordinaires...</p> - -<p>M. Rouart, si je l’ai compris, a été préoccupé d’une chose qui perce -malgré lui dans sa conférence. C’est la défense de la bourgeoisie. -Pourquoi faire?</p> - -<p>Drumont défend-il le catholicisme en attaquant les Juifs?</p> - -<p>Voyez-vous, je crois que nous sommes tous des ouvriers. Les uns -s’encrapulent, les autres s’anoblissent.</p> - -<p>Nous avons tous devant nous l’enclume et le marteau: c’est à nous de -forger.<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span></p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Enquête sur l’influence allemande.</p> - -<p>Nombreuses réponses que je lis avec intérêt, et tout à coup je me mets à -rire. Brunetière!</p> - -<p>Comment? La <i>Revue du Mercure</i> a osé s’adresser, interroger la <i>Revue -des Deux Mondes</i>.</p> - -<p>Brunetière, si long à réfléchir qu’il ne sait pas encore à qui il devra -s’adresser pour lui faire sa statue.</p> - -<p>Rodin. Peut-être! cependant son Balzac était si peu réussi et ses -bourgeois de Calais... si peu savants.</p> - -<p>Et il dit: «Tout le monde aujourd’hui parle de tout sans rien avoir -appris.»</p> - -<p>Il me semble là que tout le monde a son paquet au <i>Mercure</i>.</p> - -<p>Pauvres Rodin et Bartholomé qui croyaient avoir appris la sculpture.</p> - -<p>Pauvre Remy de Gourmont qui croyait avoir appris quelque peu de la -littérature.</p> - -<p>Et nous pauvre public qui avons cru qu’il y avait d’autres artistes que -M. Brunetière. Il est évident que la foule s’incline devant celui qui -est chargé de reliques, mais si j’en crois la fable, quelquefois les -reliques sont trop lourdes et l’on se noie.</p> - -<p>Heureusement que je n’ai pas été interrogé, car sans modestie, moi qui -n’ai rien appris, j’au<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span>rais été tenté de répondre que Corot et Mallarmé -étaient bien français. Je serais alors aujourd’hui singulièrement -mortifié.</p> - -<p>Je ne suis pas savant, mais je crois qu’il y a des savants: je crois -aussi qu’un savant trouvera un jour le principe exact de pondération -entre le génie et le talent.</p> - -<p>Il me semble qu’en ce moment, plus le génie baisse, plus le talent -monte.</p> - -<p>Je vais faire comme M. Brunetière, je vais me mettre à réfléchir; -réfléchir si longtemps que je n’oserai plus tenir un pinceau, et écrire -quoi que ce soit. Il faut être prudent.</p> - -<p>Ne quittez pas le chapeau, sinon le génie s’envole.</p> - -<p>A ma fenêtre ici, aux Marquises, à Atuana, tout s’obscurcit, les danses -sont finies, les douces mélodies se sont éteintes. Mais ce n’est pas le -silence. En <i>crescendo</i> le vent zigzague les branches, la grande danse -commence; le cyclone bat son plein. L’Olympe se met de la partie; -Jupiter nous envoie toutes ses foudres, les Titans roulent les rochers, -la rivière déborde.</p> - -<p>Les immenses maiore sont renversés, les cocotiers ploient leur échine, -et leur chevelure frise la terre; tout fuit: les rochers, les arbres, -les cadavres entraînés vers la mer. Passionnante orgie des Dieux en -courroux.</p> - -<p>Le soleil revient, les cocotiers altiers relèvent<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> leur panache, l’homme -aussi; les grandes douleurs sont passées, la joie est revenue, la mère -sourit à l’enfant.</p> - -<p>La réalité d’hier devient la fable et on l’oublie.</p> - -<p class="astc">*<br />* *</p> - -<p>Il est temps de cesser tout ce bavardage, le lecteur s’impatiente: et je -termine non sans écrire à la fin une petite préface.</p> - -<p>J’estime (autrement que Brunetière), qu’aujourd’hui on écrit beaucoup -trop. Entendons-nous sur ce sujet.</p> - -<p>Beaucoup, beaucoup, savent écrire, c’est incontestable, mais très peu, -excessivement peu, se doutent de ce que c’est que l’art littéraire qui -est un art très difficile.</p> - -<p>La même chose se passe pour les arts plastiques, et cependant tout le -monde en fait.</p> - -<p>Il est cependant du devoir de chacun de s’essayer, de s’exercer.</p> - -<p>A côté de l’art, l’art très pur, il y a cependant, étant donné la -richesse de l’intelligence humaine, et de toutes ses facultés, beaucoup -de choses à dire et <i>il faut les dire</i>.</p> - -<p>Voilà toute ma préface; je n’ai pas voulu faire un livre qui ait la plus -petite apparence d’œuvre d’art (je ne saurais): mais en homme très -informé de beaucoup de choses qu’il a vues, lues<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span> et entendues dans tous -les mondes, monde civilisé et monde barbare, j’ai voulu en pleine -nudité, sans crainte et sans honte, écrire... tout cela.</p> - -<p>C’est mon droit. Et la critique ne saura empêcher que cela soit, même si -c’est infâme.</p> - -<p class="indd"><small><i>Marquises. Atuana, janvier, février 1903.</i></small></p> - -<p class="fint">FIN<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span></p> - -<p class="fint">5406.—<span class="smcap">Tours, Imprimerie E. Arrault et Cⁱᵉ.</span></p> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Avant et Après, by Paul Gauguin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVANT ET APRÈS *** - -***** This file should be named 62340-h.htm or 62340-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/4/62340/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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