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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: June 7, 2020 [EBook #62337] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES SOIRS, DES GENS, DES CHOSES (1909-1911) *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée. - - Les mots marqués =texte= sont imprimés en gras dans l'original. - - - - - ERNEST LA JEUNESSE - - [Illustration] - - Des soirs, des gens, - des choses... - - (1909-1911) - - - Ce livre est édité par - Maurice de Brunoff - 32, Rue Louis-le-Grand - - PARIS - - - - - Des soirs, - - des gens, - - des choses... - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires - contemporains=, 1896. - =L’Imitation de notre maître Napoléon=, 1897. - =L’Holocauste=, roman, 1898. - =L’Inimitable=, roman, 1899. - =Demi-Volupté=, roman, 1900. - =Sérénissime=, roman, 1900. - =Cinq ans chez les sauvages=, 1901. - =L’Huis clos malgré lui=, 1901. - =Le Boulevard=, roman, 1906. - =Le Forçat honoraire=, roman, 1907. - - -_Pour paraître prochainement_ - - =L’Épée au fourreau=, roman. - =Les Ruines=, pièces en quatre actes. - =La Dynastie=, pièces en quatre actes. - =Un peu d’immortalité.= - =Les Franges du Crime.= - =Poireau.= - =Le Chien jaune et la Cheminée.= - =Le Fossé de Bethléem.= - - - - - ERNEST LA JEUNESSE - - - Des soirs, - des gens, - des choses... - - (1909-1911) - - - [Illustration: - Ernest La Jeunesse] - - - Ce livre est édité par - Maurice de Brunoff - 32, Rue Louis-le-Grand - PARIS - - - - - A HENRI LETELLIER - au directeur, à l’ami - - ERNEST LA JEUNESSE - - - - -PRÉFACE - - -_Ah! ce fut un bien beau jour, mes enfants, que le jeudi 18 février de -l’an de grâce 1909!_ - -_Il y a des printemps qui boudent et d’autres qui se recueillent, -mais ce printemps-là éclatait dans un soleil d’or pâle et déjà chaud, -dans une magnificence caressante et tutélaire, s’installant en plein -hiver, comme chez lui, faisant des risettes à la Seine et mordant à -cru la Coupole. J’avais déjà entendu le tonnerre en janvier, mais -c’était à l’époque où l’Exposition universelle de 1900 emmagasinait -toutes les étrangetés et j’avais, moi-même, assez de chagrins d’amour -et autres pour appeler la foudre sur mes orages personnels. Ce jeudi, -donc, après des prodiges affreux qui avaient emporté Coquelin aîné, -Catulle Mendès et Coquelin cadet, il n’y avait guère qu’un miracle: -la réception à l’Académie française de Jean Richepin par Maurice -Barrès. J’avais assisté, en toute indignité, à cette apothéose encore -touranienne. Siégeant, par mégarde, aux côtés de Mme et de M. Raymond -Poincaré, qui étaient encore dans le civil et qui acceptaient avec la -plus exquise bonté les félicitations les moins prématurées sur leurs -élévations si proches, j’avais été quérir un refuge très haut, dans -un coin, auprès de deux dames qui me parurent de tout repos et qui se -trouvèrent être, modestement, Blanche Pierson et Julia Bartet. J’eus la -joie de reconnaître le talent de Bartet à plier le manteau de Pierson -dont elle fit un petit rien entre les pieds de Descartes, je crois. -Ce fut une cérémonie intime: le Palais-Mazarin était plein à craquer, -d’enthousiasme, et Sarah Bernhardt se tint debout, sur un pied, avec un -héroïsme riant. Il n’y avait que du théâtre. Était-ce un présage?_ - -_Tant y a que, le soir, j’apportais triomphalement, à l’accoutumée, mon -pâle récit de la fête au secrétaire de la rédaction du_ Journal, _mon -infatigable et excellent ami Alexis Lauze. Les historiens de l’avenir -feront sa place à ce philosophe taciturne et débonnaire, à ce démiurge -timide qui n’a qu’un confident (ou une confidente): sa pipe, et qui a -la sagesse de savoir que les mots sont faits non pour être prononcés, -mais pour être imprimés de temps en temps. Cet humoriste n’eut pas un -regard pour ma copie. Il me dit, le plus négligemment du monde:_ - ---_Voici des places pour le Gymnase._ - ---_Que joue-t-on?_ - ---L’Ane de Buridan. - ---_Quand?_ - ---_Ce soir, je pense._ - -_Et il ajouta, sans y mettre de cruauté:_ - ---_Vous ferez le compte rendu._ - -_J’étais précipité dans la critique dramatique!_ - -_Mes enfants, mes enfants, ne vous excitez pas, ne vous révoltez -pas, ne criez pas au guet-apens! J’étais prévenu, très vaguement. -D’impavides alliés: Jacques Dhur, représentant des couches profondes -et de la Nouvelle-Calédonie, Arnold Fordyce, délégué du ciel, Sem, -alors ambassadeur du bois de Boulogne et d’autres que je n’oublie -point avaient soutenu ma candidature à la succession fugitive du -pauvre et grand Catulle avec une chaleur qu’excuse seule la tendresse -de la température d’alors. J’avais déjà vu des salles de spectacles, -j’avais déjà été joué, notamment par André Antoine, je n’étais plus un -enfant (si j’ai jamais cessé de l’être), je trottais l’amble vers mes -trente-cinq ans et j’avais été critique dramatique, une fois ou deux, -à la_ Revue blanche, _après Lucien Muhlfeld, Léon Blum, Romain Coolus -et Alfred Athis, ce qui me crée une ancienneté illustre et légendaire. -Le soir de mon entrée en fonctions qui devait être obscure et secrète, -j’eus l’unique consolation de parler art militaire avec le commandant -Targe. Car--ce n’est pas pour la rime--je n’en menais pas large du -tout. Arriver, presque en retard, dans une loge dédaigneuse, la barbe -longue, le veston fripé, être zyeuté par une multitude d’élégantes -effarouchées, par des tas de fracs sous lesquels bouillonnent des -ambitions et des appétits, sentir une sorte d’écume qui froufroute et -qui glougloute: «Lui! Lui! Ça! Ça! Pourquoi ça?», être toisé, discuté, -exécuté, ça compte pour la retraite, mes enfants, et pour l’instant -aussi. Si l’on me fit un peu grâce, c’est que ça ne pouvait pas durer -et que j’étais mal habillé. Quelle joie! Je puis confesser ici--c’est -si loin--que je n’avais pas eu le temps de mettre mon habit et que le -seul vêtement qui m’aille, c’est l’habit noir: j’ai failli naître sous -le prince président, un peu avant M. Paul Bourget. Mais le pli était -pris: je suis très entêté à faire ce que je ne veux pas faire et ce -que je ne devrais pas faire--et ç’a a été si profitable et si facile -pour les revuistes et autres garçons de caricature que je n’ai plus -aucun remords. J’en suis quitte pour admirer de plus près ma collection -de costumes, avec une affection plus jalouse et une science plus -secrète--et c’est quelque chose!..._ - -_Mais nous parlions d’art dramatique, je crois, et de magistère. -Pendant plus de trente mois--je fonderais les trente mois de critique -pour faire concurrence à l’anticubiste Adrien Bernheim si je n’avais -pas aujourd’hui cinquante-quatre mois de bâtiment et ce n’est pas la -classe!--Pendant plus de trente mois, dis-je, je fus sur la brèche et -comme l’oiseau sur la branche. Paré du beau nom d’_Intérim, _d’abord, -orgueilleusement anonyme ensuite, je tins gravement dans sa gaine grise -un sceptre de critique plus secoué qu’un trône portugais. Je me rendrai -cette justice que je fis mon devoir jusqu’au bout--et je continue--avec -l’héroïsme le plus simple, sans parler du sourire. Le jour de -l’enterrement de mon père, j’assistais à la_ générale _du_ Bois sacré -_et, entre deux évanouissements, j’écrivais un compte rendu que Jeanne -Granier voulut bien trouver «magnifique», et qui, en tous cas, ne -recèle rien de ma lassitude et de ma douleur. D’autres soirs, j’étais -absolument mort, en personne, et, si la pièce ne m’a pas ressuscité, je -n’en ai rien laissé sentir._ - -_C’est donc un peu pour moi que je publie ces pages lointaines et -auxquelles Maurice de Brunoff, prince-né des éditeurs volontaires, -donne une somptueuse et spontanée hospitalité. Il ne me déplaît pas de -revivre des heures diverses et des batailles contraires où flotta mon -vain fanion d’arbitre (car c’est le public seul qui décide), de revivre -de grandes et rares victoires et de me rappeler que j’en fus et que mon -témoignage ne fit pas tort à l’événement. J’éprouve une douceur aussi -à reconnaître mes enfants, à mettre mon nom au fronton d’une œuvre au -jour le jour où j’ai laissé, malgré tout, quelque chose de moi-même, et -des années et du sang et de la fièvre._ - -_Ajouterai-je que, à une époque où un chacun réunit en recueil ses -appréciations de ceci ou de ça, je ne pouvais pas, pour mes camarades -de province, encourir le reproche d’avoir sommeillé mon saoul tant de -soirs et de nuits où j’eus dure veillée? Et il m’est si agréable de -nouer, en bouquet, les trop légitimes fleurs, fanées et éternelles, que -je décernai, dans des épithètes à renversement, à des auteurs, à des -artistes interchangeables et immuables!_ - -_La parade a assez duré, le boniment aussi. Vous trouverez, mes -enfants, dans un autre tome prochain, plus direct et plus intime, mes -idées sur le théâtre. Ici, je conte, je conte. C’est de l’histoire et -de la vie!_ - - ERNEST LA JEUNESSE. - 28 août 1913. - - - - -[Bandeau] - - - THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_La Route d’Emeraude_, drame en cinq - parties, de M. Jean RICHEPIN, d’après le roman de M. Eugène - DEMOLDER. - -Tout rond, tout rose, tout simple et tout bon, M. Eugène Demolder est -la plus riche nature qui soit et ses romans amples et savoureux sont le -délice même. - -En adaptant à la scène un fragment de _la Route d’émeraude_ M. Jean -Richepin a tenu, sans aucun doute, à faire part de son ravissement à -des milliers de spectateurs en le traduisant dans ce qu’on appelle la -langue des dieux. - -Nous somme au XVIIe siècle, en Hollande, dans un de ces braves -moulins à eau qui sont--déjà--pittoresques et charmants. Le jeune -Kobus roucoule avec sa cousine et fiancée Lisbeth. Mais il n’est -pas heureux. Il se murmure et il dit tout haut, en hollandais: -_Anch’io son pittore!_ Il est peintre, il se sent peintre, il veut -être peintre! Et il en a assez de monter des sacs au grenier. Son -père, l’admirable meunier Balthazar, le laisserait bien étudier, -quoique d’esprit pratique, si un maître l’assurait de son talent. -Et pourtant, les artistes, ça tourne mal si vite! Mais qu’est cela? -Miteux, magnifique, rapiécé, empoussiéré, la face pourpre et la plume -droite au chapeau roussi, un partisan échappé d’une planche de Callot -entre au moulin--comme dans un moulin--demande quelques victuailles à -la gentille Lisbeth restée seule. C’est un peintre! Exquisement, la -fiancée lui montre les croquis de Kobus. Le drille Dirck s’attendrit, -s’exalte, admire. Ce n’est rien! Les compagnons avec lesquels il -remonte l’Escaut, le prestigieux maître Frantz Krul lui-même, admirent, -admirent, admirent. Krul en ôte son chapeau. Kobus sera peintre: -Balthazar le donne à la gloire. Lisbeth s’inquiète bien un peu d’une -donzelle débraillée et empanachée qui cabriole et pérore sur une -table, mais son fiancé la rassure: cette belle furie lui fait horreur. -Et la troupe de l’Art s’en va vers la ville, dans de la musique, -augmentée d’une unité--et quelle! - -Deuxième partie. Le célèbre Krul termine dans son atelier son tableau -des syndics qui posent pesamment, gravement, amusés par la verve du -joyeux Dirck. Les élèves jalousent Kobus qui est choyé par le patron. -Mais la toile est terminée: on va boire. Kobus demeure pour entendre -les cris de dame Krul, avaricieuse et ivrognesse, qui veut l’argent des -syndics pour recevoir Rembrandt, qui passe par hasard et qui prononce -un couplet merveilleux et inutile sur la douleur, mère de l’art, -et sur la ténèbre, source de la nuance, pour recevoir aussi--et il -l’attendait--la donzelle qui l’avait dégoûté, au premier acte, et dont, -comme de juste, il est devenu l’amant, entre mille. Siska--elle se -nomme Siska--en a assez d’être modèle: elle est courtisane aussi. Elle -demande à Kobus de l’accompagner dans la Babylone de cette époque, j’ai -nommé Amsterdam. En vain Dirck, qui rentre en titubant, veut-il arrêter -son jeune ami, son _pays_: il a beau lui crier qu’il connaît l’abîme, -qu’il a vécu toutes ces erreurs, toute cette horreur. Il lui faut -laisser partir le jeune homme, fou d’amour. Eh bien, il ne le laissera -pas partir: il le suivra. - -Il l’a suivi. C’est l’enfer. Siska a un amant qui l’entretient. Kobus -ne le sait pas. Il l’apprend, grâce à la servante Katje. Et comme ce -noble seigneur revient à contre-temps, le pauvre Kobus est bien obligé -de le tuer, à l’aide d’un couteau qui lui est prêté par l’inépuisable -Dirck. - -Il a fallu fuir. On est dans les dunes: la compagnie est un peu mêlée. -Ce ne sont que contrebandiers, routiers, anciens soldats devenus -coupe-bourses, coupe-jarrets et un peu mieux. Ils ont une certaine -considération pour ce trio, Siska, Dirck, Kobus qui n’est pas causeur, -mais qui a le prestige de la potence méritée et peut-être proche. Mais -Kobus a des remords, Siska a un sentiment nouveau et ardent pour le -capitaine des mauvais garçons--et Dirck l’envie de sauver Kobus. Siska -fait une déclaration au susdit capitaine qui ne fait pas le dégoûté -et l’emmène avec ses hommes, à l’aventure, aux aventures, sur une -felouque, pendant que Kobus se démène et que le providentiel Dirck -reçoit, au bon endroit, une balle qui n’était pas pour lui. - -Et c’est le retour de l’enfant prodigue. La tendre Lisbeth et le bon -Balthazar s’inquiètent du fils, du fiancé disparu. Mais le voici: hâve, -déguenillé tremblant, il se glisse dans la nuit. Il amène le divin -Dirck qui est mourant, qui prend pour lui le crime de Kobus, signe -d’une main défaillante, son aveu, fait jurer au jeune homme qu’il sera -un meunier incomparable et un peintre de génie et expire en beauté, -dans la paix de l’aurore immense et rayonnante au-dessus de l’eau -calme et souple--cette route d’émeraude qu’il s’agit de descendre ou de -remonter. - -Voilà l’épisode. Il est serti, gemmé, orfévré des mille caresses -verbales, de tous les trésors d’horreur, de grâce, d’éloquence et -d’habileté, de la splendeur infinie, de la virtuosité échevelée et sûre -de l’auteur de _Don Quichotte_ et de _Miarka_. Peut-être y a-t-il un -peu trop de rhétorique et d’artifice. Peut-être la prose harmonieuse et -sans apprêt du brave Demolder eût-elle mieux convenu, en sa mollesse -plastique, à cette histoire à la fois naïve, cynique et morale, que le -vers, malgré soi ambitieux, roide et d’une majesté romantique. Et puis -le romancier de la _Route d’émeraude_ a ses sujets dans le sang: il y -met tout son cœur: c’est sa race, ce sont ses aïeux, ses parents, ses -proches. Quoi qu’il en ait, Jean Richepin est assez loin de ses héros -et dans ses pires--et ses meilleurs--emportements lyriques, on décèle -quelque froideur et une trop constante application: pour un peu, cela -ressemblerait à un magnifique et miraculeux devoir, mais, tout de même, -à un devoir. - -C’est que l’improvisateur incomparable, le magicien de lettres au sang -éclatant, à la verve épanouie, au cœur débordant, a eu la coquetterie -d’aller butiner dans un jardin qu’il ne connaissait pas bien, loin de -sa Touranie coutumière, de sa Rome admirable, de son Espagne et de ses -mers personnelles. Le succès est vif, les bravos saluent les couplets -et les formules; les vers, bien frappés, retentissent; les décors et -les périodes, en couleurs et en nuances, sont applaudis et acclamés: -pourtant, il faut le dire, cette pièce a été écoutée avec plus de -déférence que d’enthousiasme. - -La faute en est un peu à l’interprétation. - -L’excellente troupe du Vaudeville se signale unanimement par sa -parfaite inaptitude à dire le vers. M. Gauthier, étonnamment jeune, -dolent et vibrant, M. Lérand, éloquent, majestueux, inspiré et -mélancolique, M. Joffre, bonhomme chaleureux, angoissé et parfait, le -violent et rond Bouthors, M. Vial, très remarquable d’attitude, de -dignité et de composition, M. Ferré, prévôt très bien habillé, émouvant -et ému, M. Bert, joliment sinistre; M. Juvenet, élégant et bien disant -en un rôle ingrat, et tant d’autres--ils sont cinquante--luttent -d’ardeur et de sincérité. Mlle Carèze est charmante et touchante; Mmes -Renée Bussy, Cécile Caron et Ellen-Andrée silhouettent massivement, -adroitement, artistement, des commères dodues, criardes et moustachues. - -Quant à Mme Madeleine Carlier, il n’a pas semblé qu’elle fût la Siska -rêvée. Belle à faire peur, elle manque de fatalité et, en dépit de -sa bonne volonté, elle n’a pas eu l’horreur et la séduction d’une -Espagnole un peu gitane qui n’a que des sens et pas de cœur. Ce n’est -pas un défaut: elle a trop de vertu. Enfin Louis Decori n’a pas à être -loué. Il joue de toute son âme un rôle fait à sa taille. Il est mieux -que l’acteur ordinaire des drames de Richepin: il en est l’âme, le -soutènement, le pilotis. Il est l’outrance, le dévouement, le mauvais -garçon sublime, la fantaisie et le regret: il est même--c’est un nouvel -aspect--le repentir. - -Et ce récit dialogué, simple, à peine sanglant et qui finit bien, dans -de beaux décors, apportera à M. Jean Richepin un écho boulevardier -et répété de l’apothéose verte qu’il connut, après une autre «route -d’émeraude» accomplie, il y a quinze jours, sous la Coupole. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Le Scandale_, pièce en quatre actes, - de M. HENRY BATAILLE. - -Triomphe! triomphe! Toute une salle angoissée, haletante, secouée -d’émotion et d’admiration; des affres et des larmes; un enthousiasme -pleurant, saignant, profond, unanime, tel est le bilan de la soirée -de la Renaissance. Poète d’intimité, de secret et de mystère, peintre -d’âmes voilées, déchiffreur de cœurs troubles, réaliste d’idéal, -brutal et délicat, M. Henry Bataille vient de donner son œuvre la plus -décisive, la plus simple et la plus artiste, la plus cruelle et la plus -tendre. - -C’est qu’il a bien situé son drame, en décors et en cœurs et que, de -l’aventure la plus banale, il a su tirer les effets les plus éloquents -et les plus inattendus, qu’il a fait de la souffrance, de la vie, de -l’horreur, de l’inconscient. Et la fatalité prend, sous sa plume, un -petit air provincial qui ne nuit en rien à sa réputation à elle, et à -sa toute-puissante autorité. - -Les Férioul et leurs enfants font une saison à Luchon. Maurice Férioul -s’amuse de la cure, du jeu de ses amis: décoré, maire, conseiller -général, peut-être quinquagénaire, il va être sénateur. Sa femme, -Charlotte, dans l’émoi inassouvi de la trentaine, se laisse aller -aux séductions, à l’inconnu, à la tristesse d’un Moldo-Valaque, à la -moustache noire, aux yeux de nuit, aux dents de lait, au teint et aux -mains de bistre. Ce n’a pas été sans remords: elle adore son mari et -songe à lui dans les plus criminelles étreintes. Hé! que faire contre -les soirs bleutés, les massifs, les pièces d’eau, les musiques, les -flammes de Bengale, les feux d’artifice, dans un décor sensuel et -sentimental (il est de Jusseaume)? Mais le bel exotique n’a plus son -étrangeté et son charme (c’est tout un); il se plaint d’ennuis plus -matériels que psychologiques; il accepte une bague de diamant--et -Charlotte Férioul, abîmée de dégoût, de désespoir et de honte, fait -mine--pour son mari et ses amis--de chercher à terre--et plus bas--le -bijou perdu. - -Au deuxième acte, elle est revenue chez elle, à Grasse, avec les -siens, précipitamment. Son mari s’occupe largement, ensemble, de son -industrie-fée de parfums qui jaillissent des fleurs en trombes (et qui -a été si joliment chantée par Maeterlinck) et de sa candidature au -Sénat. Charlotte, elle, ne vit plus. Le Roumain Artanezzo l’accable -de lettres: il a abusé de son nom auprès de son bijoutier Herschenn; -il est là, il va voir Maurice Férioul. Malgré tous les efforts de -Charlotte, les deux hommes se voient. Charlotte devient folle: elle -tâche à deviner les paroles qui s’échangent derrière la porte entre -le maître-chanteur et l’époux; elle tâche à s’étourdir; elle écoute, -elle devient plus folle encore. Les deux hommes ressortent: elle ne -reçoit pas le coup d’œil du mari trompé qu’elle attendait et dont elle -mourrait; il ne s’est rien passé! L’angoisse durera! Et Artanezzo, -qui a encore une lueur de chevalerie dans son atrocité, lui rend ses -lettres, toutes ses lettres: il a pour elle de la reconnaissance et -de l’amour; perdu pour perdu--il est dénoncé par le bijoutier qu’il a -battu en l’honneur de Charlotte--il veut finir en beauté. - -Mais, au _trois_, la fatalité fait son apparition. Herschenn a fait -arrêter Artanezzo, à Paris, et a fait citer Charlotte comme témoin. -Heureusement, le greffier Parizot a apporté les citations en catimini. -De plus en plus mourante, Mme Férioul va partir pour le tribunal, sous -prétexte de voir sa mère malade. Mais Férioul entre: il n’est plus un -brave homme neutre et ambitieux; c’est un monstre de force, d’énergie, -de jalousie. Avec tous les moyens: peur physique, peur morale, ruine -des siens, il arrache son secret au malheureux Parizot. Il lui a juré -d’être calme, de ne rien faire! Ah! ah! ah! beau serment! Il est -envahi, il déborde de dégoût! Le parfum de sa femme, le papier de sa -femme! Horreur! Il veut une exécution publique: il appelle sa mère, ses -enfants, l’institutrice, les valets, les servantes; il va faire une -exécution publique, chasser, tuer l’épouse indigne, la mère infâme. -Ici le public commençait à protester. Mais quand, tous et toutes -rassemblés, la triste Charlotte, prise par Férioul à bout de poings et -amenée au centre du groupe, échevelée, verte, démente, on a vu le mari -la lâcher, hésiter et, après avoir crié, d’une voix tonnante, d’une -voix d’agonie de bataille: «Il y a...», devenir pourpre et proférer, en -montrant son fils: «Il y a que ce gaillard-là va recevoir la fessée; il -a été chassé du lycée!», lorsqu’on a vu ce géant faire front contre sa -colère, apaiser en lui la bête hurlante et sanglante, toute la salle -a été saisie d’une admiration où il y avait un respect, une sympathie -croissante, le passage de la divine pitié et de la plus divine douleur; -ç’a été plus grand et plus haut que le théâtre: c’était de la vie -humaine, stoïque et évangélique, où il y avait du sang et l’essence -même de l’héroïsme et de l’abnégation. - -Un autre se fût arrêté là, sur cet effet sans égal. Henry Bataille a -joué la difficulté. Son quatrième acte est sans horreur. Pour attendre -la misérable Charlotte, qui a été témoigner à Paris, Maurice Férioul a -organisé une fête d’enfants, voit un enfant qui est peut-être le sien, -une jeune femme qui a été sa maîtresse, réfléchit--il n’a pas dormi--et -fait pénitence en soi-même. Mais le scandale a éclaté: on en a jasé, -on en a écrit; le journal local en est plein, le préfet s’en inquiète, -vient, demande au candidat de divorcer. Le mari chasse le préfet et se -démet de tous ses emplois, de toutes ses ambitions. Et la triste épouse -revient, anéantie. Le fils et la mère ont juré de ne lui pas faire dure -mine. Mais, après des propos menus, comment l’époux ferait-il taire -ses yeux? Charlotte les voit enfin, ces yeux qu’elle redoutait depuis -si longtemps. Elle comprend. Il sait: «Tue-moi! Tue-moi!» gémit-elle. -Férioul ne la tuera pas. Il injurie et maudit un peu, puis, dans la -ruine de sa vie, il cherche, pour sa femme accablée et pantelante, des -mots qui lui viennent lentement, difficilement, du ciel et de plus -haut, et où il est question de paix, de pardon, plus tard... plus -tard... Mais Charlotte n’entend plus: la fatigue, la douleur l’ont -couchée; elle dort... Et Maurice la laisse dormir. - -Il n’est pas de fin plus douloureuse et plus belle. Terminer en -sourdine cette œuvre de terreur et de violence, c’est du plus grand -art, c’est de l’art de l’auteur de _la Chambre blanche_. Et c’est un -peu de repos dans l’horreur. - -M. Bataille a des interprètes sans reproche et non sans gloire. Dans un -rôle épisodique à émotion et à _assent_, Mlle Desclos a été exquise. -Mme Marie Samary est une mère Férioul despotique et tendre, une -octogénaire sur la brèche qui a des proverbes, de la poigne et du cœur. - -Mmes Delys, Syntis, Barella, Gravier et Clarens, arborent, non sans -pittoresque ou éloquence, des coiffes et des chapeaux de couleurs. -M. André Dubosc est un jeune médecin très dévoué; M. Mosnier un -préfet plein de zèle; MM. Berthier, Collen et Trévoux incarnent, avec -dévouement, des personnages plus épisodiques les uns que les autres. -M. Armand Bour est tout à fait remarquable dans le rôle du greffier -Parizot: sa sobriété, sa simplicité, son dévouement, son héroïsme -humble et bonhomme tout en lui est une merveille de composition. - -Pour Lucien Guitry et Berthe Bady, ils se sont surpassés: Guitry a -été inouï de colère, de furie, de violence, de maîtrise de soi, de -ressentiment et de renoncement final. Bady, d’abord pâmée de nouveauté -et d’amour inconnu, puis courbée de terreur tâchant à s’étourdir, ivre -de silence et de désir d’ignorance, a été toute l’angoisse, toutes les -tortures: c’est la fièvre et l’insomnie qui tâchent à sourire et à -mourir, à disparaître, à s’évanouir en une fumée sans traces. Pierre -Magnier est un rasta suffisamment fatal et miteux. Enfin, il faut -citer M. Angély qui, dans un rôle de loup de mer phraseur, reproduit -exactement le physique du regretté amiral Pottier, sans en avoir, -malheureusement pour les oreilles délicates, le savoureux vocabulaire. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_J’en ai plein le dos, de Margot!_ - comédie en deux actes, de MM. GEORGES COURTELINE et PIERRE WOLFF; - _le Juif polonais_, drame en trois actes, d’ERCKMANN-CHATRIAN. - -C’est dans la banlieue. Le sieur Lauriane, rond-de-cuir laid, aigri, -tâtillon, vaniteux et plat, accable de piqûres d’épingle, d’injures -et d’outrages sa jeune compagne, la charmante Margot. Une déception -terrible--il n’a pas eu les palmes académiques--le rend plus grossier -et plus injuste que jamais. Margot s’en va. Le peintre Lavernié prend -la défense de la pauvre enfant. Lauriane s’énerve de plus en plus, -lâche sa bile et son fiel. «J’en ai plein le dos de Margot! Elle te -plaît? Prends-la! Tu me feras plaisir!» Et il va prendre le café à -côté. Margot revient, les yeux rouges, conte sa pauvre vie de chien -battu, d’honnête fille sans volonté, avoue qu’elle n’aime pas son amant -et qu’elle aime quelqu’un. - -«Qui?» demande Lavernié déjà attendri et qui ne résiste que par -honneur. Elle ne répond pas, s’en va, revient et tombe dans les bras du -peintre. - -Au deuxième acte, nous sommes dans l’atelier du peintre Lavernié. -Margot est là comme chez elle, câline, délicieuse, un peu gourde. Du -monde arrive: elle se cache. Ce n’est que Lauriane. Il se plaint de -ne plus voir son vieil ami. Le peintre se dérobe, s’excuse, puis, -tout à trac, clame qu’il est l’amant de Margot. C’est très drôle! Le -rond-de-cuir, si j’ose dire, tape sur les cuisses et s’en va. Mais il -revient, terrible. Une femme jalouse a confirmé la nouvelle. C’est -vrai! c’est trop vrai! - ---De quoi te plains-tu? dit Lavernié. Tu me l’as donnée. - ---Moi! moi! - -La scène entre les deux hommes--deux amis de trente-cinq ans--serait -pénible sans la dignité triste du peintre et la pleutrerie aiguë de -Lauriane. Lavernié interdit à celui-ci de toucher à Margot et les -laisse en tête à tête. Lauriane accuse, geint, menace, supplie la -pauvre fille de plus en plus silencieuse. Enfin, après un tas de -fausses sorties, il lui propose de l’épouser. Et Margot se décide. -Elle le suivra parce qu’elle finirait bien par le suivre. Autant tout -de suite que plus tard: elle n’a pas de volonté. Et le pauvre Lavernié -revient pour les voir partir. Le cœur gros, il a le dernier héroïsme de -mentir, de jurer qu’il n’a jamais été qu’un frère pour la future épouse. - ---Parbleu, dit Lauriane, je le savais! - -Et le peintre, resté seul, tout seul, enferme le gant qui est l’unique -souvenir de Margot, et, après un silence infini, reprend ses pinceaux, -puisque, dans la détresse comme en tout, il faut toujours faire quelque -chose. Dans sa tendresse lasse et résignée, il ajoute: «Ça vaut -peut-être mieux ainsi!» - -Je n’ai pu donner une idée, dans ce résumé, de la fantaisie, de -l’observation, de la vérité ornée et nue de cette pièce au titre -familier, d’un fonds mélancolique et résigné, de forme tantôt -élégamment lâchée, tantôt forcenément recherchée, toujours vivante -et pittoresque, en relief et en nuances, en trouvailles. «Comme -c’est cela!» a-t-on envie de dire à chaque phrase--ou presque. La -misanthropie plutôt misogyne de Georges Courteline, la pitié pour les -femmes de Pierre Wolff se sont fondues en une teinte d’amertume amusée; -les gens ne sont ni bons ni mauvais; à part Lavernié, qui est héroïque, -il y a une petite dinde, Margot, faite pour être bécotée et martyrisée -sans s’en apercevoir; un mufle, Lauriane, qui finit par être touchant: -c’est la vie. - -Margot, c’est Mlle Desclos, exquise, dolente, simple dans la trahison -et le triomphe; Lauriane, c’est Galipaux, grotesque, trépidant, âcre, -pitoyable, parfait de suffisance, d’aplatissement et de crédulité -douloureuse et volontaire; Guitry est un Lavernié sincère, protecteur, -tendre, plein d’autorité et de tristesse contenue; Mme Marguerite -Caron est suffisamment odieuse en maîtresse jalouse; Mme C. Delys, -magistrale en servante apeurée et bousculée; enfin, M. Berthier dresse -une ample silhouette de pêcheur à la ligne vermeil, barbu, vaseux, -inoubliable. - -Pour accompagner ce problème psychologique très attendu et très -applaudi, M. Guitry a remonté _le Juif polonais_, qui a hérissé les -cheveux de plusieurs générations. Je ne relate le sujet que pour le -plaisir de ressasser une belle et morale histoire. C’est une salle -d’auberge de la vieille Alsace. Le vent, au dehors, et la neige font -rage. On parle des fiançailles de la fille de la maison avec le bel et -jeune maréchal des logis de gendarmerie Christian; on parle du froid, -de la tempête qui rappellent un hiver semblable, il y a quinze ans, -resté mémorable par l’assassinat d’un juif polonais qui vint dans -cette auberge, dit: «La paix soit avec vous, bonnes gens!» et qu’on -ne revit plus. En fumant leurs pipes, les braves consommateurs font -l’éloge du propriétaire de l’auberge, le bourgmestre Mathis, qui est -à la ville. Il revient, formidable, cordial, s’ébroue, parle d’un -magicien--un songeur--qu’il a vu là-bas, qui fait avouer leurs secrets -aux gens qu’il endort. Lui, il n’a pas voulu être endormi. Le vent, -qui redouble, fait reparler du juif polonais: c’est le seul mystère -du pays. Le bourgmestre met les bouchées triples et les coups de vin -blanc aussi. Là-dessus, sur une bourrasque, la porte s’ouvre: un juif -polonais entre, dit: «La paix soit avec vous!» Les clients se lèvent, -hagards: Mathis s’abat, roide. - -Il n’est pas mort malheureusement. Au deuxième acte, abêti et se -raidissant, il résiste au médecin et veut le mariage immédiat de sa -fille Annette et du gendarme Christian. Il compte l’or de la dot, mais -un bruit de grelots--les grelots du cheval du juif--couvre le bruit -de l’or, couvrira la parole du notaire pendant le contrat, couvrira -les chants, les chansons, la musique, les danses mêmes--et pourtant, -des bottes de gendarmes et d’Alsaciens!--et le misérable Mathis sent -que lui seul entend cet écho gigantesque de malédiction, tâche à se -ressaisir, s’abandonne, fait un effort démoniaque et s’enfonce de plus -en plus dans l’horreur secrète. - -Voici le troisième acte. Les noces s’achèvent. Mathis veut rester seul -et s’enferme dans une sorte de réduit d’où l’on n’entendra pas ses -cauchemars. Il se couche. Il va dormir. Il dort. Une voix le réveille: -«Accusé, vous avez entendu?...» Il n’a rien entendu. Il se retourne -sur sa couche, grommelle, ne veut rien savoir. Mais après la voix qui -se précise, des ombres apparaissent, qui blanchissent, qui rougissent: -c’est un cauchemar! La Cour d’assises! Le président a la tête de son -médecin, les juges ont les perruques du siècle passé: dormons, que -diable! dormons! Il ne va que trop dormir. Puisqu’il n’avoue pas -son crime, le président fait venir le «songeur». Mathis ne veut pas, -ne veut pas! Ce n’est pas légal! Mais déjà le songeur est là. Déjà -il fait lever Mathis, hypnotisé--déjà!--déjà il a réveillé le Mathis -d’autrefois, le jeune Mathis, et lui fait revivre la nuit maudite d’il -y a quinze ans! Et, les yeux fermés, l’aubergiste se retrouve--et se -perd. Des mots, des râles révèlent sa détresse d’homme endetté, sur -le point d’être jeté à la rue, sa tentation en voyant la ceinture -pleine d’or du juif, ses hésitations, sa détermination scélérate, -sa poursuite, ses arrêts, l’acte, l’acte abominable et sauvage et -l’enfournement du corps brûlé avec du plâtre, furieusement. Puis, après -une condamnation à la pendaison, un peu inutile, ses invités trouvent -dans le réduit noir un cadavre écarlate: Mathis est mort de congestion. - ---Quelle belle mort! dit quelqu’un; il n’a pas souffert! - -Le bourgmestre sera inhumé avec honneur: sa fille et son gendre feront -souche de petits gendarmes, tous plus gentils et plus honnêtes les uns -que les autres. - -Ce drame sobre et affreux est plein de cette bonhomie savoureuse de -notre pauvre Alsace: ce ne sont que des braves gens. Il est joué -excellemment. Mme Dux est une épouse dévouée et exquisement effacée; -Mlle Blanche Denêge porte délicieusement le tablier rouge et le bonnet -doré nationaux; M. Magnier arbore avec élégance un uniforme d’ailleurs -faux et un sabre allemand; MM. A. Dubosc, Angély, Mosnier, Berthier et -Collen sont parfaits d’accent, de pittoresque et ont les perruques, les -chapeaux ou les pipes les plus inénarrables, les plus sympathiques et -les plus _nature_. - -Mais c’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a -ce grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir, -d’interpréter, de temps en temps, les rôles les plus épuisants. Ici, -il s’est surpassé. Depuis son entrée, au premier acte, en burgrave -d’auberge, tout puissant et toute considération, il révèle, il accuse -l’inquiétude, l’angoisse, la résistance; c’est un drame intime qui se -multiplie, qui semble s’apaiser, qui reprend, qui gagne, qui passe la -rampe et qui étreint tous les spectateurs; pas de cris, pas de soupirs, -pas d’effets d’yeux: des contractions de visage, une pesanteur de pas, -une lippe: c’est terrible! A l’acte du cauchemar, Guitry ne se livre -pas. Il a des plaintes de gorge qui ne sortent pas, des détresses de -bras pas appuyées, de petits refus d’enfant qui va être grondé. Puis, -quand il est contraint à la confession, quand il conte son histoire, ce -n’est plus du récit, c’est presque de la pantomime, avec des paroles -d’outre-tombe: ah! son expression de la tentation, du besoin, son -effort pour ne pas tuer, les reflets de bonté qui transparaissent sous -sa face et jusqu’en son rictus désespéré lorsqu’il croît que le crime -est impossible, ses gestes d’aveugle pour tâter s’il y a des pistolets -dans le traîneau du juif, l’âpre volupté qu’il a de laver, dans la -bonne neige blanche, ses mains de sang et son visage en feu! Ce n’est -pas du théâtre, c’est de la vie--et quelle vie! Il a l’air de ne pas -se donner: il ne clame pas. On croit que c’est fait avec rien. Il ne -s’agit que de flamme intérieure... Lucien Guitry est incomparable. Son -triomphe aussi. - -[Vignette] - - - THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_L’Ex_, comédie en quatre actes, de M. - Léon GANDILLOT. - -Le bon Léon Gandillot a été quelque temps, avant Georges Feydeau, le -Napoléon du vaudeville: il régnait sur Déjazet, Cluny et autres lieux -de _haulte gresse_; il était dieu du rire--et Francisque Sarcey était -son prophète. Grand, gros et rond, la main tendue, le sourire franc, le -cœur droit, sûr et pur, il incarnait la saine et folle joie, la loyauté -et l’espérance. C’était--et c’est encore--le meilleur des conseillers -et des amis, la crème des hommes et des âmes. - -Avec l’âge, l’auteur des _Femmes collantes_ connut la lassitude des -succès faciles. Une teinte d’amertume, de tendresse et de mélancolie -le haussa à la comédie sentimentale et, dans ce délicieux et dolent -_Vers l’Amour_, nous connûmes, il y a quatre ans, un peintre qui -faisait «le tour du lac», au Bois, par en-dessous. Hier, la pièce que -représenta le théâtre du Vaudeville nous parla encore d’un suicide, au -moins, mais nous ne le vîmes pas. Les quatre actes de _l’Ex_ ne sont -cependant point exempts de tristesse: la trop grande conscience de M. -Gandillot les a bourrés de détails psychologiques et pittoresques, de -couplets et d’épisodes qui s’emboîtent mal et ne se rejoignent pas, -de mille détails exquis et peu en place, de _mots_ comme plaqués qui -traversent l’action sans la faire rebondir, qui amènent des lenteurs, -du papillonnement et jusqu’à une certaine gêne, de-ci de-là. - -Le thème initial est ingénieux et joli, avec un rien de sublime: il -s’agit d’une maîtresse d’hier, encore aimante, et qui assure le -bonheur de son ancien soupirant en dissipant le malentendu qui existe -entre sa jeune épouse et lui, qui leur apprend, si j’ose dire, à -se connaître, à s’éprendre et à se prendre, qui joue le rôle d’une -belle-mère ou d’une mère expérimentée, morale et providentielle -à l’orée d’une nuit de noces passionnée et sans fin. C’est tout -sacrifice--si je ne me trompe. - -Ce pouvait être le plus fin, le plus émouvant, le plus exquis proverbe -en un acte. C’est une comédie en quatre actes. Voyons. - -_L’Ex_ s’appelle Renée. Comédienne réputée et inégale, elle ne se -console pas du mariage de son amant officiel, Maurice Dubourg. Elle -résiste aux sollicitations de ses amis plus ou moins désintéressés, -qu’elle traite, en attendant, et qui, par délicatesse, pour n’être pas -les hôtes et les obligés d’une femme seule, lui offrent, qui un prince -russe ou un Jeune-Turc, qui leur propre personne et leur fortune plus -ou moins propre. Mais voici l’ancien seigneur et maître, Maurice, qui -s’est échappé d’une soirée, à côté. Il n’est pas heureux: sa femme, -une jeune fille du meilleur monde et, naturellement, très mal élevée, -ne l’aime pas, l’humilie, le rabroue et ne fait nulle attention à lui. -L’excellente Renée tâche à le consoler, à l’éduquer, lui apprend des -gestes et des attitudes. Mais cela ne suffit pas: elle excitera la -jalousie de la jeune Mme Dubourg, demain, à l’exposition du mobilier -d’une cocotte qui s’est suicidée--et les époux, grâce à elle, seront -réunis. - -Ça ne tourne pas aussi bien qu’on le croyait: Marcelle Dubourg est -une pimbêche insolente et presque vicieuse: dans sa visite aux -reliques de la petite courtisane morte d’amour, elle est en compagnie, -flirte, plaisante, fait l’esprit fort. En apercevant Renée, elle se -présente, présente ses amies: c’est un assaut de compliments, d’abord, -d’allusions, d’insolences, ensuite, un tournoi entre le monde et le -demi-monde où le monde, tout court, reçoit son paquet. On se sépare -fraîchement. Mais Renée a vu rôder autour des jupes, pardon! du -fourreau de Marcelle Dubourg le terrible, inévitable et fatal Guernoli; -elle a surpris une provocation, des gestes d’intelligence et ne veut -pas que Maurice soit cocu; elle prie le susdit Guernol de lui venir -parler le soir même. - -Renée entre dans son cabinet de toilette, accompagnée du vieux banquier -Vaudieu, sigisbée impatient--et qui annonce sa flamme toute proche et -son actif retour. Elle reçoit Maurice, plus accablé que jamais, et -qui ne se dégèle pas en la voyant se déshabiller, en l’aidant, même, -à enlever des épingles ou à dénouer des cordons. Elle s’exaspère de -son échec, de l’inefficacité de sa beauté dénudée et met en garde le -triste époux contre l’irrésistible Guernol. Mais cette jeune ganache -de Dubourg hausse les épaules: ah! oui, Guernol! Renée en parle parce -qu’elle a été sa maîtresse, elle! Et il s’en va: c’est Guernol qui -entre. Ça ne devrait pas traîner: ça traîne. Ce bellâtre est un escroc: -il a emprunté violemment vingt mille francs à Renée et ne fait la cour -à Mme Dubourg que pour son argent: il a besoin de deux cent mille -francs pour une affaire de tramways en Amérique. Et, par mépris, pour -sauver la femme de son ex-amant, par une reprise des sens aussi, Renée -fait partager sa couche au Guernol-Adonis qui, heureux, désarmera. - -Mais Marcelle Dubourg a suivi son époux, elle l’a vu entrer chez -Renée, où il a séjourné. Pour se venger, elle vient chez Guernol, elle -s’offre, se donne à lui. Ce séducteur est obligé de céder, il embrasse -la belle. Ce baiser la rend à elle-même, à son horreur; elle se débat, -trop tard! Non! Renée vient, se venge des dédains passés, la flagelle -de son dégoût, puis la sauve. Et Maurice peut venir, interroger, -menacer, s’affaler en larmes: le blanc repentir de sa moitié -reconquise, les paroles de paix, de conciliation, de savante humanité -de _l’Ex_ arrangeront les pires choses: toutes et tous seront heureux. - -Cette comédie est admirablement montée, habillée et déshabillée. -MM. Porel et Peter Carin ont, à leur ordinaire, fait des prodiges; -les décors sont fastueux, les chapeaux fantastiques, les meubles à -souhait. M. Louis Gauthier fait un Maurice Dubourg étrangement veule -et inexistant, c’est une merveille d’abnégation. M. Joffre est un -financier terriblement commun et vorace; M. Levesque, une sorte de -rosse dévouée, cordiale et parfaite; M. Larmandie porte avec aisance -une barbe immense et représente crânement le dernier des pleutres; M. -Lérand (auquel on fait décidément trop de rôles sur mesure) est un -vieux baron délicieux de naturel, de comique inconscient et de tenue; -M. Mauloy (Guernol) fait tout ce qu’il peut, non sans trémolos, d’un -personnage odieux, auquel il ne manque même pas le ridicule d’avoir un -reste de cœur noyé dans la pire fatuité. - -Pour sa rentrée, Mlle Yvonne de Bray (Marcelle Dubourg) a été -charmante, évaporée, garçonnière, mutine, taquine, indignée, écroulée -et tendre, Mlle Dherblay, gentiment insupportable; Mlle Lola Noyr est -très amusante en baronne curieuse, indulgente et bavarde, et Mlle Ellen -Andrée très touchante, très juste d’accent et de cœur dans un rôle de -confidente active et sacrifiée. Pour Mme Jeanne Rolly (Renée), elle -s’est donnée toute. Éclatante de santé, de franchise, de simplicité -attendrie et passionnée, maternelle et fraternelle, noyée d’ironie, -écrasante de mépris, elle a été toute vie et toute joie dans l’attaque, -dans la riposte, dans la façon de se refuser, de s’offrir et de se -donner. - - -[Bandeau] - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Connais-toi_, pièce en trois actes, en - prose, de M. Paul HERVIEU. - -Depuis les quelque vingt-cinq ans que M. Paul Hervieu, délaissant la -fantaisie satirique, nous offre des peintures profondes et cruelles -de mœurs et de caractères qui n’en sont pas, depuis quinze ans qu’il -exerce au théâtre le plus généreux et le plus sévère apostolat, il -nous a accoutumés à des titres simples et orgueilleux, d’une majesté -antique. Tout le monde se souvient de _Peints par eux-mêmes_, des -_Tenailles_, de _la Loi de l’homme_, de _la Course du flambeau_. En -inscrivant la terrible formule de Socrate en tête de sa nouvelle pièce, -l’auteur de _Diogène le chien_ n’a pas eu la prétention de résoudre un -problème impossible. Une vie entière n’y suffit point et Hegel ne l’a -que trop prouvé. - -Fidèle à son principe strict et hautain, Paul Hervieu nous a mis -en face d’un cas de conscience qu’il a traité avec cette éclatante -sobriété, avec cette tendresse et cette rigueur, cette pitié -mathématique dont il garde le secret. - -Voyons l’hypothèse, le schéma, la crise dont il tire le drame et la -démonstration. - -Jeune divisionnaire, c’est-à-dire assez vieil homme, le général de -Sibéran est une barre de fer étoilée. Il a toujours douté de tout, sauf -de soi, de ce qui l’environne et de ce qu’il touche. Il est le centre -du monde, tout héroïsme, toute droiture, tout orgueil. Il ne veut vivre -que sur l’admiration et la reconnaissance, dans une apothéose et un -rayonnement. C’est une idole qui s’adore elle-même et qui se sacrifie -des victimes, sans s’en apercevoir. Il a épousé, en secondes noces, -une jeune fille sans fortune qu’il a accablée de bienfaits dont il ne -cesse de lui faire sentir le poids. Il a, un soir de grève, recueilli -un orphelin dont il avait peut-être tué le père sur une barricade et -qu’il a conservé auprès de lui comme officier d’ordonnance pour mieux -le surveiller et parce qu’il redoute que, échappant à son émanation, ce -lieutenant Pavail retourne à ses instincts, à son atavique vomissement -d’anarchie. Or, ce jour-là, le général débouche dans le salon de sa -femme, au paroxysme de l’indignation. Au cours d’une promenade avec -son cousin Doucières, qui est son hôte, il a vu une femme s’enfuir de -la maison de Pavail: elle a perdu un gant que Doucières a ramassé--et -c’était le gant de Mme Doucières. C’est abominable! Clarisse de -Sibéran est atterrée: Pavail venait de lui devenir très sympathique -en raison de leur commun servage. Et quand Anna Doucières confirme et -avoue son imprudence, Clarisse est très malheureuse et fort irritée. -Mais voici l’infortuné mari et le général. Doucières, accablé et -pantelant, voudrait pardonner, ramasser des morceaux de bonheur. Fi -donc! Sibéran se cabre. C’est à lui, à sa famille que l’injure a été -faite. Sa femme à lui ne pourra plus voir la coupable et l’époux trop -indulgent. Il faut divorcer. La mort dans l’âme, Doucières divorcera. -Le général le félicite. Et quant à Pavail!... - -Le voilà, Pavail. Et il en prend pour son grade, le séducteur! Sibéran -ne mâche pas les mots: abus de confiance, vol qualifié! Le lieutenant -va se révolter, mais il est brisé par son chef: il ira au Tonkin. Il -est resté seul pour écrire la lettre qui l’exilera, quand Clarisse -entre, dédaigneuse. Pourquoi lui avoir fait, le matin, de fausses -confidences! Pavail sent tout son courage l’abandonner: le coupable, -si coupable il y a, ce n’est pas lui, c’est son camarade d’enfance, -son frère d’élection, le propre fils du général, Jean. Il veut bien -souffrir, mais encourir le mépris de Clarisse, jamais! Et, peu à peu, -l’aveu lui vient aux lèvres: s’il est resté jusqu’ici, c’est qu’il -aimait la générale, d’un amour triste de captif à captive, puis d’une -passion fervente; il peut le dire puisqu’il s’en va, puisqu’il ne -reviendra pas. Clarisse s’abandonne, se ressaisit, domine son trouble: -elle ne pleurera que lorsque Pavail sera parti. Voici les coupables: -la frivole Anna, d’abord, qui a laissé accuser un innocent parce que -c’était ainsi, et qui n’a pas donné de nom parce qu’on ne lui en -demandait pas--et, au reste, il n’y avait pas de quoi fouetter un -chat; puis Jean, vibrant, qui brûle de se dénoncer. En vain Clarisse -l’objurgue, en voulant détourner de soi le danger qu’est la présence de -Pavail. Au général abasourdi, défaillant de honte et de colère, Jean se -confesse, atteste sa faute, demande un châtiment. Sibéran, malgré soi, -est plus mou envers son fils. Jean lui fait remarquer son changement -d’opinion, puis il se monte; son crime, il le réparera: il épousera -Anna. Le général n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles: il éclate de -fureur. Sa hautaine chasteté, son affreuse vertu, son démon de devoir -et d’honneur vont le tuer. Non! Il est promis à un pire destin. - -Le soir est tombé. Anna et Jean se voient un instant, juste le temps -de s’apercevoir qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre et que leur -flamme était une flammèche de rien du tout. La vraie flamme, la voici, -dévastatrice. C’est Pavail qui se précipite à l’assaut de Clarisse, -qui reste, qui restera. Jamais! Jamais! Clarisse, en une grande vague -de sincérité et de dignité, convient qu’elle l’aime déjà, qu’elle -l’aimera, mais pas de partage! A l’heure où elle sera sûre de son -cœur et de l’éternité, elle ira rejoindre pour toujours son élu, dans -la misère et le besoin. Le lieutenant veut un gage, un triste gage, -un baiser. A l’instant de l’échange du serment et des deux âmes, le -général paraît. Un hoquet, un sursaut, la folie: Sibéran va écraser -d’un bronze massif le couple injurieux, mais après un simulacre de -lutte, il lâche son arme et chasse Pavail que Mme de Sibéran laisse -aller: elle le rejoindra. - -Quelle explication entre les deux époux! Le général voit se briser -sa foi, son culte pour celle qui portait son nom, pour son nom, -surtout--car la femme ne l’intéressait que comme sa chose! C’est -une esclave rebelle, pas même, une chose, une chose à lui qui n’a -plus de valeur! Mais, avant de s’en aller, cette chose parle, clame, -accuse. A-t-elle jamais existé? A-t-elle jamais eu un respect, une -attention pour elle, un amour pour soi? Elle faisait partie du décor, -était choyée ou piétinée sans qu’on y prît garde, caressée, rudoyée, -terrorisée, hagarde comme les chevaux de selle du général quand il -leur portait du sucre dans la main et que leurs yeux cherchaient la -cravache. Ce n’est plus une chose, c’est une femme, une chair et une -âme en soif de liberté, qui peut, qui veut réclamer de l’air et des -ailes, qui s’en va, qui s’enfuit, qui s’envole!... Alors... alors, -le général s’effondre. C’est lui qui demande pardon, en sa rigueur -d’équité, mais pourquoi, pourquoi sa femme n’a-t-elle rien dit, dans sa -vertu? C’est que la vertu ne comporte pas d’éloquence. La passion... Et -le général supplie, balbutie... Le scandale, la honte, les gens: il se -tuera. Et Clarisse est frappée plus haut que le cœur, dans les ailes: -elle ne peut abandonner ce vieillard. Très humble, résignée, elle -murmure: «Gardez-moi!» Ce sont de très pauvres gens qui cultiveront -l’art d’être malheureux. Doucières ne divorcera pas. Il s’étonnera du -revirement de Sibéran, qui lui ordonne de reprendre Anna; c’est que -Sibéran ne se connaissait pas. Il se connaît maintenant! Hélas! Où -est la splendeur? Où est le panache? Et l’idéal? Et la gloire? Et le -rayonnement? - -Le troisième acte a été acclamé. Sa douleur et son amertume, sa -grandeur de renoncement et son humilité ont frappé et l’ont emporté sur -les quelques sourires du deuxième acte qui, par instants, faisaient -croire à une pièce gaie. On sait que Paul Hervieu va droit à son but -et gradue ses effets à travers des épisodes variés. L’ironie attristée -de ce sujet et son pessimisme avaient besoin de quelques gentillesses -à côté. Mais l’impression suprême est de la plus noble tristesse et du -désenchantement le plus résigné. - -Cette œuvre d’une si haute philosophie et d’une langue précieuse est -admirablement jouée. Le Bargy fait un général de Sibéran svelte, -fier, titanesque jusques au moment où il est foudroyé. Il ne parle -pas: il crie, ordonne, tonne. C’est que ce n’est pas ce général-ci ou -un général: il pourrait aussi bien être empereur; c’est l’autorité, -l’infatuation, Jupiter, que sais-je? c’est une entité. Grand (le -lieutenant Pavail) est merveilleux de jeunesse, de douleur, de fougue, -de passion retenue et débordante: il attendrira jusqu’aux tigres de -l’Indo-Chine. Raphaël Duflos est un Doucières parfait, aussi triste, -aussi mou, aussi résigné que possible. Dehelly a la demi-ardeur et la -jolie insignifiance de son personnage de Jean de Sibéran. Mme Leconte -est délicieuse d’inconscience, de gentillesse, de mondanité pleurante, -souriante, dégoûtée dans le rôle d’Anna. Pour Mme Julia Bartet, elle -a été une Clarisse de Sibéran sans cesse triomphale. Dans sa dignité, -dans sa révolte, dans son ennui, dans son éloquence consolante, -dans ses larmes, dans ses cris, dans ses silences, elle a été toute -humanité, toute pudeur, toute passion, toute suavité et toute grâce. -Lorsque, au dernier acte, elle a dit: «Gardez-moi!» toute la salle a -frémi d’une admiration angoissée. On voyait les ailes se fermer, la -porte de l’ergastule tomber sur les rêves, l’esclavage et le dévouement -consentis, dans du noir, dans du gris. C’est un geste, c’est une -attitude qui dépasse tout applaudissement--et qui va à l’âme. - -[Illustration] - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Rencontre_, pièce en quatre actes, en - prose, de M. Pierre BERTON. - -Deux êtres sont en présence, M. Serval et Mme de Lançay, très défiants -l’un de l’autre. Le premier est un avocat célèbre, homme d’État de -gauche, ministre de demain. Mme de Lançay est la veuve d’un viveur -dont elle était séparée: l’avocat croit que la veuve a eu des torts -envers son mari, l’autre a entendu Mme Serval, son amie d’enfance, lui -présenter son époux de la belle façon: commun, gauche, fils de petites -gens vulgaires, incapable d’inspirer l’estime et l’amour. Il se trouve -que, au cours d’une conversation d’affaires, la franchise réciproque -des deux interlocuteurs révèle deux âmes d’élite, deux sensibilités -tendres et fières--et la noble dame est émue aux larmes en apprenant -que le plébéien politique doit ses qualités de cœur et d’esprit, sa -sublime et éloquente conscience à ce père, à cette mère dont s’était -gaussée la frivole Mme Serval et qui étaient le modèle des vertus. -Nous sommes très émus, nous aussi: c’est une idée de génie, la scène -des portraits d’Hernani transposée, en prose, pour daguerréotypes. - -Au deuxième acte, nous sommes à Ville-d’Avray, dans la résidence d’été -des Serval. Le ministrable va être, de plus en plus et sans retard, -ministre et président du Conseil, mais que lui importe? Il aime Camille -de Lançay, son hôte, qui ne répond pas à ses avances, l’âme déchirée et -qui va s’en aller, par devoir, pour ne pas trahir cette futile amie qui -ne comprend pas le grand et tendre Serval. Le futur secrétaire d’État -part pour une réunion plénière à Paris: tout, dans la villa solitaire, -est livré à l’obscurité et va se livrer au sommeil. Mais Camille, qui -ne peut dormir, vient chercher un livre. Elle aperçoit deux ombres -furtives: c’est Renée Serval qui introduit dans sa chambre son amant, -M. de Brévannes; Mme de Lançay chavire de stupeur et de dégoût! Elle -n’a pas le temps de s’en dire plus: une autre ombre surgit, c’est -Serval! Il n’a rien vu, il n’est sûr que d’une trahison politique: -il est lâché par son groupe. Il exhale son amertume, l’horreur de sa -solitude; il lutte d’éloquence et de passion avec Camille qui parle -avec tout son cœur, qui veut gagner du temps, qui est à la fois -héroïque et sincère et qui, beaucoup par amour, un peu pour sauver -Serval de sa colère et les amants de l’époux justicier, se donne toute -au chef sans soldats, au mari sans femme, à l’âme-sœur en quête, en -besoin d’âme et de chair. - -Huit jours se passent. Mme de Lançay veut de plus en plus partir; elle -ne peut condescendre au partage. Mais Renée apprend que son amant va -se marier et que son mari a une maîtresse. Elle accable, de sa rage -double, Camille, hautaine et dolente, qui finit par lui confesser -son dévouement, de haut. La sotte pécore n’a ni reconnaissance, ni -accablement: n’ayant plus Brévannes, elle veut garder Serval. Elle -tente même son amie en lui offrant une lettre, preuve de sa trahison à -elle. Mais, désespérée et bienfaisante, bâillonnée de sa sublimité et -de sa perfection, Mme de Lançay se tait, s’en va, martyre, laissant le -pauvre Serval à la petite harpie sans cœur. - -Ne pleurez pas: ça finit bien. Au lendemain d’un discours _rosse_ qui -donne le pouvoir à notre député, Mme de Lançay, revenue de Munich une -minute--le temps de reprendre ses dossiers--ne peut pas se vaincre. -Elle arrache des mains de Serval une lettre où celui-ci recommande le -hideux Brévannes et se porte garant de sa loyauté. Pas ça! Pas ça! -Renée Serval est chassée: les deux êtres d’élite qui se sont rencontrés -par hasard et prédestination, seront heureux l’un par l’autre, l’un -pour l’autre--et pour la bonté, la force, la patrie et l’humanité. - -Ils sont venus à cette félicité par le plus long. C’est que M. Pierre -Berton ne nous a fait grâce d’aucun développement, d’aucune habileté, -d’aucun rebondissement: il a trop de métier--et est trop du métier. - -L’heureux père (avec M. Charles Simon) de cette exquise _Zaza_ ne nous -en a pas moins donné une comédie dramatique très, très honorable, très -prenante. Elle est sincère, émue, émouvante, d’un style soutenu et -soigné et fait résonner, dans la maison de Molière, un latin qui n’a -rien de moliéresque. - -Car il y a un personnage dont je n’ai pas eu à parler et qui est -l’ornement, le pittoresque, la joie de la pièce, qui a été la cause -de ses ajournements et de son retard, qui a tué sous lui le pauvre -Coquelin cadet, qui a mis hors de combat Leloir--et qui n’apporte rien -à l’action. C’est le répétiteur Canuche, négligé et érudit, timide, -orateur, fantaisiste et classique. Brunot y a été délicieux de tact et -de justesse, un peu gris: on imaginait Cadet tout de même; l’utilité du -rôle est morte avec lui. Mais c’est Cadet qui a apporté _la Rencontre_ -aux Français! - -Georges Grand est parfait d’entrain, de foi, de passion et de désespoir -dans le personnage de Serval; Paul Numa est très élégamment mufle -dans la peau du séducteur Brévannes, et M. Jacques Guilhène est un -secrétaire copurchic et très juvénilement enthousiaste et dévoué. - -Camille de Lançay, c’est Mme Cécile Sorel. Elle joue cette grande -amoureuse avec religion et un peu du haut de sa tête: elle est -majestueuse jusque dans l’abandon, sculpturale dans ses silences, ses -hésitations et sa prostration; on ne comprend point qu’elle mette tant -de temps à triompher. Plus magnifique que pathétique, elle impose, -mais elle touche--splendidement. Mlle Provost (Renée Serval), taquine -et insupportable au premier acte, a su habilement parvenir aux pires -sommets de l’odieux et à la plus égoïste et sifflante férocité. Il -paraît que ce n’est pas de son emploi; je l’en félicite. Mais elle est -charmante et acharnée, autant que sa rivale est écrasante et captieuse. -C’est une autre _Rencontre_: _le Duel_--ou _Bataille de dames_. - -M. Pierre Berton possède le répertoire--terriblement. - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Beethoven_, drame en trois actes, - en vers, de M. René FAUCHOIS. - -Ce n’est pas un succès: c’est un triomphe. Le rideau s’est relevé -dix fois sur une tempête d’acclamations et d’applaudissements, sur -une rage renaissante, sur une noble et pure furie d’enthousiasme. -Réjouissons-nous, avant tout, de la glorieuse issue d’une aventure qui -n’était pas sans péril et qui couronne du plus rare laurier un jeune -poète digne de toute estime et un théâtre qui mérite la fortune et le -bonheur. - -Le drame est très simple. C’est la vie même de Ludwig Beethoven. -Les deux premiers actes se passent en 1809. Illustre, adulé par ses -musiciens--l’un d’eux, Schindler, le compare superbement au vieux Rhin -débordant, jaillissant, sublime--admiré par l’empereur Napoléon, qu’il -n’aime plus, par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur d’Autriche, -Beethoven n’est pas heureux. Il souffre dans son orgueil, dans sa -famille--son frère Nicolas est par trop bête et presque infâme--; il -souffre même, et surtout, physiquement: il se sent devenir sourd. Une -dernière douleur lui est réservée: la jeune Giulietta, qu’il aime de -toute son âme, lui apprend qu’elle est fiancée à un autre. Il reste -seul avec son génie, dans la nuit, au milieu d’un parc qui s’embrume, -subit les couplets philosophiques d’un mendiant, Thomas Vireloque avant -lettre--et murmure et se plaint. - -Au deuxième acte, il est--ou n’est pas--chez lui. Son frère Nicolas, -qu’il a fait chasser du concert qu’il dirigeait, exhale sa colère: -Schlindler=Schindler le défend, l’exalte. Beethoven paraît, reçoit son -ancienne amoureuse Giulietta, qui vient le _taper_ pour son mari joueur -et endetté, reçoit l’archiduc Rodolphe et des princes auxquels il fait -honte de sa misère et qui lui jurent aide et protection, reçoit enfin -la lumineuse et divine Brentano, qui était celle qu’il avait toujours -attendue, qui est sa muse et l’ombre ardente de son génie et qui lui -apporte le salut de Gœthe. Mais elle est fiancée, elle aussi: elle s’en -va. Et le pauvre grand homme, qui s’est senti devenir de plus en plus -sourd, ne peut plus dissimuler, ne peut plus douter: il n’entend plus -ses exécutants et s’abat, atrocement. - -Le troisième acte, c’est la suprême coupe d’amertume. Vingt ans--ou -presque--ont passé. Beethoven achève de mourir, abandonné. Il surprend -son neveu adoré en train d’embrasser la femme de son oncle Nicolas et -le voler lui, Ludwig. Il sanglote: pourquoi n’est-il pas aveugle? Il -agonise, solitaire, les infâmes chassés. Il n’a plus ni amis, ni amies, -ni famille. Mais voici des apparitions; ses neuf symphonies sortent -de la neige, du mur sombre et, vivantes, blanches, immortelles, le -consolent, le charment; elles sont ses filles, de chair et d’âme: il -est le père de leur immortalité et, quand elles ont disparu doucement, -le grand homme, les yeux dardés vers l’immense gloire du ciel, se -dresse avec des ailes surnaturelles et s’abîme, géant, dans l’infini. - -J’ai dit la fortune de cette pièce noble et haute. M. René Fauchois est -manifestement hanté de ce démon intérieur qu’on appelle aussi parfois -génie. Il aime les grands sujets. Cette fois, il a été payé de retour. -Il jouait cependant une terrible partie: il jouait même la difficulté. -Précédés, accompagnés, suivis de fragments de Beethoven lui-même et -en pleine maîtrise, ses vers étaient pis que réduits à leur propre -éloquence, à leur propre musique: le déchaînement des sonorités et des -caresses, de la divination panthéiste, des mille secrets orchestrés de -la nature et de l’infini, toutes les voix des ondines et des sirènes, -toute l’âme des forêts et des fleuves, toutes les plaintes de la guerre -et de l’amour s’en venaient s’imposer à la méditation, à l’émotion, -à la volupté des spectateurs, les prendre sur leur fauteuil, les -enchaîner dans la nuée du rêve. - -Eh bien, non seulement le poème dramatique de M. René Fauchois put -résister, mais, se mariant à cette harmonie écrasante, il finit dans un -_crescendo_ de détresse et de magnificence, d’horreur et de sérénité -plus qu’humaine, par réaliser, si j’ose dire, une symphonie nouvelle. - -Il n’est pas de plus bel éloge. - -Ce n’est pas toujours parfait: il y a des vers de théâtre, des vers de -comédie, des vers authentiquement prosaïques; mais il y a mieux que des -couplets, mieux que des morceaux de bravoure: des envolées nombreuses, -harmonieuses, énergiques, sublimes: il y a, surtout, toujours un -souffle généreux et inspiré, des formules saisissantes, du cœur--et de -l’âme. C’est un vrai poète. - -Il a des interprètes vaillants et quasi religieux. Mlle Albane est -une Brentano mélodieuse, mystérieuse et pure; Mme Barjac une Thérèse -effroyable, Mme de Pouzols une Giulietta perverse et dolente. Mme Luce -Colas une servante très nature, Mlles Damaury, Pascal, Beylat, Lukas, -Merland, Beer, de Villiers, Cassini, Dumoulin les neuf symphonies -mêmes, tout charme, toute harmonie, toute grâce et toute gloire. M. -Desfontaines est un mendiant pittoresque et prophétique, M. Vargas un -bel archiduc chaleureux, costumé en officier d’ordonnance de Napoléon; -Joubé est un poète déjà romantique et dolent; Denis d’Inès est très -consciencieusement ignoble en ivrogne incestueux et voleur, M. Bernard -est--comme toujours--excellent, étonnant et parfait dans le rôle -plus qu’ingrat de Nicolas Beethoven; M. Maupré est un jeune peintre -enthousiaste, M. Grétillat est un Schindler dévoué, ardent, bien -disant, lyrique. - -Enfin, il faut louer, comme il le mérite, infiniment, M. Desjardins. -Cet artiste hors de pair, dont on a remarqué depuis si longtemps la -sobriété, la distinction, la perfection, la conscience, a fait une -inoubliable création. Il a toutes les impatiences, toute l’aigreur, -toute l’amertume, toute la fièvre, toutes les ailes de Beethoven. Il -est humain, douloureux et divin. Il nous a fait frémir, pleurer et nous -a enlevés vers l’au-delà. - -Et, dans cette journée de pensée et de gloire, comment oublier -l’orchestre Colonne, qui a mené le combat avec une piété savante et que -Gabriel Pierné a dirigé comme un dieu? - -[Vignette] - - - THÉATRE RÉJANE.--_L’Impératrice_, pièce en trois actes et six - tableaux, en prose, de Catulle MENDÈS. - -Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas de la -soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons eu -l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître -Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui, -tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des -sanglots. Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie, -la tristesse et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un -grand souffle avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de -la vie, c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute -beauté qui ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire. - -C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de -_l’Impératrice_ est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans -son drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans -ce drame traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant, -si héroïque dans sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux -d’une veuve au deuil fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus -d’une fraîche tombe, qu’on ne peut plus songer à la mort et que -l’éternité rejoint la vie, en une active apothéose. Mais Catulle Mendès -s’irriterait et s’irrite de ce préambule. Pour lui, dans l’existence -d’ici et d’au-delà, il n’y avait, il n’y a que le labeur. Voyons la -pièce. - -Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima toujours, -d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses admirables -_Mères ennemies_. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le comte -Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de Napoléon qui, -détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont mal remplacé, -de tout: lui seul sait être tyran. - -A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux et -pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y prend -pas garde--et continue. Mais voici passer des malles et des bagages: -c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte -s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir -ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame; -elle a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans -ses bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et, -puisque Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre -avec son jeune enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux. -Le comte Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique -mission de consolation, de réparation, d’abnégation. - -L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions, -de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers -qui jouent aux boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux, -hargneux, mauvais. C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon -le Grand. Et voici son aide de camp, le général Drouot, accompagnant -une jeune fille, Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il -ne veut pas épouser; il se condamnerait à l’inaction dans cette île -trop charmante et annihilante où il n’y a plus place pour la volonté, -où l’Empereur, l’Empereur lui-même a cent ans, les pieds pesants, -l’âme lourde, où il désespère, où il meurt sans fin au lieu d’agir! -Tenez! Après des touristes irrespectueux, Napoléon descend l’escalier, -interminablement, plus vieux que Frédéric II et Frédéric Barberousse -ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines conquêtes, de tous les -pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous les abandons dont il -est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde et qui le fait -espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute cette -médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté -illusoire, ironique, injurieuse!... - -Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir -avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se -reprend à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme, -à l’élégance, à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames -d’honneur sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais, -commande le grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz, -met en grande tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le -bataillon corse; il ira au-devant de Marie-Louise en équipage de -luxe, de gloire et d’épopée; c’est pour lui un gage de bonheur et de -splendeur, une réconciliation avec la toute-puissance, un pacte sacré -avec la victoire. Mais son demi-geôlier, le colonel anglais Campbell, -le décourage: «Est-il si sûr que c’est Marie-Louise qui vient?» Et le -pauvre grand homme, creusé d’un doute, accoutumé aux trahisons de ses -maréchaux et de ses dignitaires, le pauvre grand capitaine en jachère, -le triste empereur sans peuples se désole: il ira seul ou presque seul, -sans faste, à l’hypothétique débarquement de son bonheur et de sa -postérité. - -Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre de -son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, se -souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses -légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite, -Titan vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation, -quadragénaire fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz -du rocher le reflet brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant, -son énergie de surhomme, son impatience d’époux et de père, tout se -mêle en accablement, en bouillonnement; la salve de coups de canon -qui se perd dans la nuit lui remet en mémoire des coups de canon plus -efficaces. Enfin, voici des grelots de voiture, enfin voici un groupe, -enfin voici un jeune enfant qui accourt: Napoléon l’enlève à bout de -bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, puis il va à la mère qui, -agenouillée, se cache le visage. - -«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!» - -L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement. -Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase. -Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve, -ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure, -pleure... L’enfant, fier et autoritaire--il a de qui tenir--tire -Napoléon de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera -Marie-Ange et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera. - -Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme -Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils, -l’espiègle petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante -et dolente Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses, -il y a des mots, des phrases, des allusions involontaires à un autre -enfant, à une autre femme. Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin: -Napoléon est veuf puisque la seule impératrice, la bonne Joséphine, -est morte; l’église catholique ne reconnaît pas le divorce; la frivole -Marie-Louise n’est qu’une concubine. Que Napoléon épouse Walewska! -Qu’il refasse l’indépendance de la catholique Pologne! Alors, le -malheureux empereur, déjà si affreusement trahi par les meilleurs de -ses lieutenants, croit être trahi une fois de plus. Et dans quelles -circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce Walewska n’est qu’une -intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit par amour de sa patrie -polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu et seul. Elle aime -sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse la pantelante -amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et bavard Drouot; -à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange et -Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de suite, -dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature -déchaînée. - -Walewska est partie, dans la pluie et la foudre, obéissant à son -seigneur, comme Agar chassée par Abraham. Il faut qu’elle s’embarque -tout de suite, qu’elle fuie l’île maudite et bénie. Mais la mer est -démontée, les éléments sont en furie; personne ne sera assez fou pour -fréter une embarcation. Affolée, ayant encore dans les oreilles et -dans le cœur la colère et le désespoir de l’impérial aimé, Marie-Ange -supplie les femmes et les hommes, sur ce rivage sillonné d’éclairs, -battu de paquets d’eau: fuir, fuir. Elle offre son argent, ses bijoux. -Enfin un pêcheur se dévoue. La tempête redouble. Le naufrage est -certain. Les femmes s’agenouillent, sanglotent, hurlent, prient. Le -désastre est plus proche. La fiancée du pêcheur dévoué supplie la -divinité de la mer, lui sacrifie l’or, les joyaux de la passagère. Mais -l’empereur est arrivé. Il n’a pas pu décider les plus fins marins à -prendre la mer. Mais il commandera aux éléments. Les ors, les joyaux -n’ont rien pu sur la tempête. Napoléon fait un plus grand, un suprême -sacrifice: il jette son épée dans la mer. Satisfait de ce don plus que -divin, Neptune s’apaise. C’est un miracle merveilleux: Walewska et le -jeune Alexandre iront à leur destin. Napoléon attendra le sien. Et les -femmes remercient la Vierge. - -On voit la grandeur réelle, symbolique, imagée, vibrante et tonnante -d’un tel dénouement--surtout lorsqu’on songe à une catastrophe qui n’a -pas voulu de rançon. Je n’ai presque jamais vu pareille émotion et plus -intense triomphe: il dépasse les larmes. - -La pièce a été montée avec une véritable religion; les décors sont -ou magnifiques ou sublimes d’horreur; les costumes splendides quand -ils ne sont pas superbement exacts,--et il y a des meubles de l’île -d’Elbe, prêtés par le prince Roland Bonaparte; un mouchoir authentique -de Napoléon, offert par François Castanié, qu’on ne peut oublier. M. -Duquesne, dans le rôle trop court du comte Walewski, est effroyable et -grandiose d’ignominie. M. Signoret est très souple, très varié et très -habile dans le personnage d’un espion à transformations, sans grande -utilité. M. Varennes est très chaleureux sous l’uniforme du vertueux -Drouot qui parlait un peu moins dans la réalité. M. Fréville a de la -sensibilité et le plus joli habit rouge des fastes britanniques. Mlle -Monna Gondré représente avec crânerie le jeune Alexandre Walewski: elle -ira loin. M. de Max figurait Napoléon. C’est un personnage qui échappe -généralement, fatalement, à toute interprétation; il s’est imposé, il -ne se renouvelle pas. Cette réserve faite, M. de Max a eu toute la -tristesse, toute la force, toute la gaminerie, toute la tyrannie de -son personnage; il a été le Titan foudroyé et la foudre même, la ruine -et le Dieu. Pour Mme Réjane, elle a été sobrement, la révolte et la -caresse qui s’offre, la tendresse et la terreur; elle a été le dégoût -et l’adoration, la mère, l’amante, la consolatrice touchante, dolente, -l’éternel sacrifice. - -Et cette pièce en prose qui triomphe est--ai-je à le dire?--rythmique -et musicale, en dehors des airs de M. Reynaldo Hahn, très émouvants -au reste. C’est _le Crépuscule des Dieux_, le crépuscule des héros, -la halte amère entre la défaite et l’épopée brisée; il n’est rien de -plus mélancolique, de plus fort et de plus charmant. Et Catulle Mendès, -dans ce drame, dans ses interprètes, dans son idylle violette, dans -son élégie sombre, acclamé; sa jeune éternité viendra, au cours de -ce printemps qu’il eût aimé, nimber, dans le pâle soleil, l’Arc de -triomphe de l’Etoile. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE L’ŒUVRE (Salle Marigny).--_Le Roi Bombance_, tragédie - en quatre actes, de M. F. T. MARINETTI. - -Il serait cruel d’épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère -et du galant homme que ses cartes de visite appellent _il poeta -Marinetti_. Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus -large hospitalité aux poètes français de ses amis, il est venu demander -à Paris ses lettres d’investiture et ses éperons de chevalier, pardon! -de prince lyrique. Il repassera. La stricte vérité nous oblige à -dire qu’à la répétition générale, tout au moins, le spectacle fut -plus dans la salle que sur la scène, non sans indignation exagérée et -enthousiasme hors de saison, avec des cris, des rires, des gloussements -qui n’étaient pas dans le programme. Nous avons été rajeunis de treize -ans: c’était en _rinforzando_, la soirée d’_Ubu roi_. De là à la -journée d’_Hernani_, il y a, je crois, de la marge. - -Ce n’est pas que _Le Roi Bombance_ manque de qualités, de verve, -d’outrance, de générosité, de farce tragique: c’en éclate, pour ne pas -employer un mot qu’on trouve un peu trop dans la pièce--et cela seul -me dispenserait d’en dire plus long. Mais il est des choses qui sont à -lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce ne -sont pas toujours des paroles. - -Que puis-je citer, s’il faut des citations? - ---Mes bien-aimés Bourdes, recueillez-vous: le roi va roter!... - ---Mes bien-aimés Bourdes, _Deo gratias_, le roi a roté! - -La reine écrit à Bombance «Mon pet bien-aimé...» Mais il est tant -question de pets que, lorsqu’il y a eu du tumulte, un enthousiaste -a traité les protestataires de «Tas de constipés!». Je passe sur -les «intestins desséchés» et autres gentillesses; ça ne vaut pas le -«Corne-gidouille!» du bon et pauvre Alfred Jarry. - -C’est du symbole trop clair ou trop bruyant, avec de l’obscurité, -des nuages, de l’odeur. En somme, c’est la vieille fable du bon -La Fontaine, _Les Membres et l’Estomac_. Le peuple des Bourdes -(_sic_) détrône son chef, le roi Bombance, chasse toutes les femmes, -s’abandonne aux cuisiniers Tourte, Syphon et Béchamel, est opprimé par -lesdits marmitons, mange le roi, ses ministres et ses maîtres-queux, -est obligé de les vomir,--c’est comme j’ai l’honneur de l’écrire,--et -les rois, prêtres, ministres, reprennent le pouvoir et la tyrannie -jusqu’au moment où Sainte-Pourriture et le vampire Ptio-Karoum s’en -viennent faire justice de tout ce joli monde et le rendre au néant d’où -jamais il n’eût dû sortir. J’allais oublier un poète qui s’appelle -l’Idiot et broche sur le tout, et qui, battu, avalé et rendu comme les -autres, broie du noir et de l’azur et vend de l’idéal pour rien. - -Les décors variés et éloquents de Ronsin, les costumes fantaisistes et -truculents du pauvre Ranson, la vaillance héroïque des acteurs n’ont -pas défendu le premier acte de l’indifférence unanime, les autres d’un -hourvari sans respect. M. Marinetti aura sa revanche. Au fond, il -n’est peut-être pas mécontent: inventeur du futurisme, il compte pour -rien le présent. Qu’il se méfie, cependant, de certains blasphèmes -inutiles, d’une verve aussi sacrilège que factice et d’un vocabulaire -culinaire qui n’a pas d’ailes. J’aime mieux _Messer Gaster_ du divin -bonhomme que _Le Roi Bombance_. Il faut louer, parmi les artistes, M. -Garry, poète éthéré et étoilé; M. Jehan Adès, panse auguste et plus -que royale; M. Henry-Perrin, moine pis que rabelaisien; M. Maxime -Léry, très ardent et très bien disant en marmiton-politicien, et tant -d’autres qui piaillent, qui hurlent, qui éructent, qui tuent, qui -meurent et qui renaissent à qui mieux mieux. - -Tout de même, mon cher Aurélien-François Lugné-Poé, les temps héroïques -sont passés! - -[Vignette] - - - THÉATRE RÉJANE.--_Le Refuge_, comédie en trois actes, de M. Dario - NICCODEMI. - -C’est une très piquante, très jolie et très heureuse aventure qui -arrive au théâtre de Mme Réjane et à M. Dario Niccodemi. Celui-ci, -Italo-Argentin, un peu directeur, un peu adaptateur, auteur pour -jeunes filles, joué en espagnol dans les Amériques, dans la langue -de Goldoni à Bruxelles, fier d’avoir appris, en huit ans, depuis le -premier mot de français jusqu’aux pires secrets de notre génie, habile -homme, au reste, et avantageux, prêtait presque à sourire, d’avance, -au petit monde exclusiviste, léger et sans indulgence qui s’appelle le -Tout-Paris des répétitions générales. Et puis, ne s’agissait-il pas -d’une pièce montée, répétée, présentée sans éclat d’avant-garde, sans -«fla-fla», à «la papa»? Si ç’avait dû être bon et beau, on l’aurait su, -n’est-ce pas? - -Eh bien, il se trouve que _le Refuge_ est une «œuvre», sans plus, une -œuvre de sincérité, de sobriété, de force et de nouveauté, profondément -humaine et inhumaine--c’est tout un,--d’un développement tranquille, -sûr, impitoyable, sans concessions, sans «trucs», âpre, haute et -cruelle, qui commande le respect et l’émotion. _Le Refuge_ a étonné, -saisi, tenu en haleine les spectatrices et les spectateurs: on l’a -nerveusement et longuement applaudi. Comme il faut des comparaisons, on -prononçait le nom du puissant dramaturge de _Samson_ et du _Voleur_; on -disait: «C’est du théâtre à la Bernstein!». C’est aussi bien du théâtre -à l’Hervieu et, surtout, à la Becque. Mais, pourquoi chercher? C’est -quelque chose, c’est une belle chose, c’est un triomphe qui aura des -lendemains. Voyons: - -«Le Refuge», c’est une villa, aux pieds des Alpilles, au bord de la -mer, dans cet Agay de délice cher à Brieux, à Donnay, à Capus, à -Maizeroy, à Willy et à Polaire. Mais le propriétaire, le peintre Gérard -de Volmières, n’a plus goût à rien. Il n’aime plus que le silence et -la solitude, ne reçoit personne et ignore jusqu’à l’heure qu’il est. -Pour parler _peuple_, «il ne veut rien savoir». Il ne s’inquiète ni -du retard prolongé de sa femme et de ses invités et invitées ni de la -probabilité d’un accident d’automobile. Mais voilà les rescapés; il -s’en désintéresse. - -Sa femme, Juliette, vient lui faire honte de son indifférence: il ne -répond pas. Les reproches, les supplications, les menaces glissent -sur son mutisme--et ça dure, ça dure!... Mais Juliette vient de lui -dire qu’elle a écrit à sa mère de venir: sa mère! Gérard ne veut pas -mêler sa sainte et vieille mère à cet enfer; il éclate. Par petites -phrases d’abord, par éclats ensuite, il apprend à Juliette qu’il sait -qu’elle l’a trompé, qu’il connaît son amant: il s’est enfui; il s’est -tu des années et des années, mais l’idée de sa mère!... Et il s’est -vengé: il aime, il a une maîtresse qui l’adore. Il ne prend pas garde -à l’accablement de Juliette, écrasée de remords, bouleversée de la -révélation, défaillant de tristesse et de jalousie. A peine s’il la -rappelle, en la chassant à son bridge coutumier, pour lui dire de -télégraphier à la comtesse de Volmières de ne pas se mettre en route. -Et, tout de suite après, il tombe dans les bras de son aimée, Dora -Lacroix, jeune fille de vingt-huit ans, fiancée du sieur Louis de -Saint-Airan, amant en titre de Juliette. Et il ne songe plus qu’à sa -passion et à son délice. - -Il y a songé trop longtemps. Tout le monde est debout dans la villa. Le -père, la mère, la petite Lacroix, le fiancé et les comparses s’affolent -de la disparition de Dora. Les deux amants entendent les cris et -s’affolent aussi. Gérard cache sa maîtresse et reçoit sa femme. Il -veut bien lui pardonner--l’inconscient!--si elle demande le divorce, -si elle le laisse à Dora--car il avoue, il proclame sa faute: mais -Juliette ne peut pas et s’enfuit, excédée, torturée d’amour, de haine, -de fièvre. Et c’est l’amant de l’une, le fiancé de l’autre qui entre. -Celui-là est un parfait et lourd coquin. Il oblige Gérard à lui crier -son ignominie--et il veut épouser tout de même, de plus en plus, Dora -décriée et déshonorée. - -Le mari outragé lui jette en vain à la face ses rancœurs, ses dégoûts, -des offres d’argent, son jeune amour partagé: Saint-Airan épousera. Et -quand Dora paraît, le drôle trouve le mot effroyable qu’il faut; oui, -il a été l’amant de Juliette, oui, il est son fiancé à elle, Dora: eh -bien, elle n’a pas été l’amour de Gérard, mais sa vengeance! L’époux -trompé a voulu prouver, se prouver qu’il pouvait encore être chéri: -Dora n’a été que le sujet d’une expérience désespérée, la rançon, la -vengeance! Et l’amante s’affale, dans l’horreur. - -Toutes et tous sont au courant: la honte de Dora est publique. -Volmières veut divorcer, et l’épouser: elle refuse avec dégoût. La -revanche! la revanche! Elle crie, tempête, repousse. La terreur règne. - -Alors, par un geste d’amour dolent et sublime, dans une crise -d’abnégation définitive et magnifique, Juliette de Volmières vient -adjurer sa rivale d’épouser son mari. Elle fait litière de son bonheur, -de sa fierté, de sa jalousie, descend jusqu’au mensonge, monte jusqu’au -pieux parjure, affirme, la haine aux dents et au cœur, par une grandeur -d’âme atroce, que jamais Gérard ne l’a aimée, elle, que sa trahison l’a -laissé calme et qu’il pleure, qu’il va mourir du refus de Dora. Et, si -elle ne peut aller jusqu’à se laisser embrasser par la rivale heureuse, -si elle montre le poing à la porte par où sort cette épouvantable jeune -fille, si elle résiste à la joie stupide, puérile de Gérard régénéré, -si elle subit même l’assaut de la tendresse sénile de la vieille mère -de Gérard qui remarque que jamais son fils n’a été aussi heureux et -aussi jeune depuis ses fiançailles, c’est qu’il faut qu’elle épuise -toutes les douleurs, qu’elle soit, jusqu’au bout, la sacrifiée, la -grande victime et que _le Refuge_ soit le tombeau de sa beauté, de son -cœur incompris, de sa solitude sans rémission et sans consolation. - -Il est inutile de dire la maîtrise et l’abandon de Réjane, dans ce -rôle de Juliette. C’est la nature--et quelle nature!--la douleur, la -honte, l’effort pour se perdre et pour vivre, ce sont les accents les -plus déchirants, c’est la crise et le pathétique le plus vrai, le plus -inattendu, rauque et harmonieux, qui râcle l’âme. Mme Daynes-Grassot -est une mère gentiment et savamment septuagénaire qui apporte au -supplice de sa bru le poids de la sainte ignorance qu’on lui doit; Mlle -Blanche Toutain est une Dora libérée et passionnée, qui a les plus -riches soupirs et les cris les plus émouvants; Mme Miller est très -bruyante; Mlle Fusier très touchante, et Mlle Branghetti tout à fait -gentille. M. Castillan est un séducteur bavard, insupportable, cynique, -très traître de mélo; M. Duquesne est, naturellement, le plus noble des -pères; M. Bosman un domestique dévoué et exquis; MM. Tréville, Léon -Michel et Noret jouent excellemment des rôles trop courts. M. Claude -Garry s’est définitivement classé et imposé dans le personnage de -Gérard; son dédain, sa tristesse, sa tendresse, son indignation, son -désespoir, sa résignation au bonheur sont très justes et se joignent -en une progression, en un accent toujours harmoniques et non sans -autorité; il pourra remplacer Guitry lorsque ce maître de la veulerie -éloquente aura décidément chaussé les bottes de Mélingue et le panache -de Frédérick Lemaître. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Glu_, drame en cinq actes - et six tableaux, de M. Jean RICHEPIN. (_Reprise._) - -L’Académie française qui, sur l’injonction de M. Emile Ollivier, fit -faire défense à Henri Lavedan de se parer du titre d’immortel sur -l’affiche du _Vieux Marcheur_, ne demandera certainement point à Jean -Richepin un pareil sacrifice à l’occasion de _la Glu_. Rien n’est plus -moral, plus édifiant, plus «prix de vertu». Et cependant, lors de la -première de son drame coloré et simplet, l’auteur de la _Chanson des -Gueux_ et des _Blasphèmes_ ne songeait point à devenir le collègue de -Mgr le duc d’Aumale, de M. Octave Feuillet et de M. Xavier Marmier. -Mais déjà, en janvier 1883, dans la poitrine touranienne du poète de -la _Mer_, sous son tricot, grouillait un futur rapporteur des justes -libéralités de feu M. de Montyon. - -_La Glu_, vous le savez, c’est «la mauvaise femme», dans toute son -horreur, dans sa beauté du diable, qui n’est ni de la joliesse, ni de -la jeunesse ni de la grâce, c’est la mangeuse d’hommes qui s’offre à -la fois «le petit crevé» Adelphe, son grand-oncle, le comte de Kernan, -et le gas, le brave gas Marie-Pierre, pêcheur de homards, robuste, -frais et pur, qu’elle ensorcelle si bien qu’il découche pour la -première fois, qu’il fait des infidélités à l’Océan--nous sommes au -Croisic--qu’il laisse sa pauvre mère s’affoler et qu’il lève même, de -haut, la main sur elle! Mais le gas abêti et las de luxure, regrette -la chère maisonnée, le bon cidre et le rude pain de chez lui et, quand -sa vorace maîtresse a été faire un tour à la grand’ville, à la ville -de perdition--j’ai nommé Nantes--il suffit d’un air de banjo du divin -vieux Gillioury, il suffit surtout de l’apparition de la maman, Marie -des Anges, pour qu’il se laisse emporter dans la mante de l’une, dans -les airs de l’autre, loin du vice, du luxe et du stupre. - -Comme il a bien fait! Il est heureux de vivre et de travailler. Bien -plus! C’est le jour de la fête des sardinières: c’est sa fiancée Naïc -qui est reine et elle le choisit comme roi! Quelle gloire! quelle joie! -Mais le cabaretier François, en bavardant, lui révèle que la Glu a été -à Nantes avec le comte de Kernan pour la godaille, et, ivre de cidre -et de fureur, le pauvre gas retourne chez la sinistre Parisienne du -chalet de la baie des Bonnes-Femmes, laissant en plan tout le cortège -en pleurs et la douce petite reine évanouie. - -La _Glu_ n’a pas eu de peine à expliquer son voyage au gas -Marie-Pierre, plus énamouré que jamais, mais un discours du comte qu’il -a entendu derrière la porte--fi! le laid!--le renseigne atrocement: il -se précipite, veut tout étrangler, ne se retire, haletant, que devant -un revolver braqué. Mais quoi? Voilà que le bon docteur Césambre entre -et reconnaît dans la Glu sa propre femme, sa femme légitime, celle qui -a brisé son avenir, sa vie! C’en est trop! Marie-Pierre se casse la -tête contre les murs et est enlevé sanglant, mourant. Démoniaque, la -Glu veut reprendre son époux, qui résiste et s’en va. «Cocu! Cocu!» -hurle la Glu, restée seule. - -Elle ne veut pas avouer sa défaite. Elle a, au reste, un coup de cœur -pour ce garçon qui s’est tué--ou à peu près--pour elle. Elle va le -chercher dans son calme et douloureux bonheur, dans son sommeil de -malade, veillé par l’héroïque mère Marie des Anges, par la tendre -fiancée Naïc, qui a reconquis son promis, par l’inépuisable barde -Gillioury. La mère l’écrase. Et le docteur prend le meurtre à son -compte: il ne risque rien et tout le monde sera heureux. - -Cette brave pièce, très bien accueillie, a accusé, à certains moments, -des rides, des cheveux blancs et des trous; on a souri, de-ci, de-là, -mais le décor de la falaise des Bonnes-Femmes et les deux derniers -actes, la _Chanson du Pauv’ Gas_, surtout, ont retrouvé leur succès -d’hier--ou d’avant-hier. C’est Mlle Polaire qui faisait la Glu. Je n’ai -pas vu Réjane dans ce rôle et je n’aime pas les comparaisons. Polaire -est pis que collante: elle est corrosive et visqueuse: c’est un lasso -vivant, des yeux d’empoigne et un corps de liane. Elle n’a pas un -instant l’air d’avoir été mariée: elle est canaille et quasi animale, -pieuvre et panthère. Elle joue de tout son être, de ses bras, de ses -dents, de ses cheveux: son jeu est électrique et elle meurt en faisant -le saut périlleux sur place: c’est très émouvant. - -Mlle Lucie Brille est une très pathétique Marie des Anges, une mère -tout en cœur et en âme, une âme à laquelle, à la fin, il pousse des -ongles meurtriers et sauveurs; elle a soulevé les spectateurs en -_disant_ la _Chanson du cœur qui pleure le fils assassin_; Mlle Annette -Jary est une Naïc gentille, brave, et angélique, et Mlle Jeanne Ugalde -est un joli diable paresseux, coquet et _gnangnan_. - -M. Monteux est un Marie-Pierre ensorcelé, affamé, geignant, fou et -repentant; M. Laroche, un docteur Césambre un peu conventionnel, mais -convaincu; M. Fabre, un roquentin convenable; M. Deschamps, un jeune -daim très nature; M. Chabert, un aubergiste empressé qui débouche le -cidre comme il lâcherait les grandes eaux à Versailles. - -Enfin, Jean Coquelin, après la douloureuse et pieuse retraite que -l’on sait, s’est donné tout entier dans le personnage pittoresque, -providentiel, sonore, sourd, patoisant et grommelant de Gillioury. -C’est la cordialité, la rondeur, la Bretagne et la mé. Il a semblé nous -ramener plus que lui-même et on a applaudi en lui, en même temps que -son jeu sincère et vibrant, en même temps que son sûr et harmonieux -effort, une âme encore proche et toute haute et toute vivante. - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Veille du Bonheur_, comédie en un - acte, en prose, de MM. François DE NION et G. BUYSIEULX; _le - Stradivarius_, pièce en un acte, en prose, de M. Max MAUREY. - -Rien n’est plus mélancolique qu’un renoncement. Il y a des renoncements -héroïques, il en est de piteux. Le héros--si héros il y a--que nous -présentent MM. de Nion et de Buysieulx n’a rien d’héroïque. - -Poète célèbre et retiré du monde, il va se rencontrer avec une de ses -correspondantes, l’Américaine Minna Lorgant. Ils ont eu ensemble un -long roman par lettres, ils s’aiment, se plairont et s’épouseront. La -fatalité conduit au vague Palace, où ces deux êtres prédestinés se -vont aborder, une ancienne maîtresse du poète, une marquise sur le -retour qui le confesse--il s’appelle Huguin-Senonges--qui le raille, -qui, par dépit et par tendresse rosse, fait peser sur les épaules du -Céladon grison des cinquante-six ans, sa lourdeur, sa lassitude. Et -quand l’exotique admiratrice est venue, le poète, tout attendri, tout -saisi, tout passionné, n’ose pas se nommer, se déclare à peine, se -donne pour un autre et, meurtri, vieilli encore, si possible, blessé à -mort, laisse aller le délice tout proche et retombe à sa nuit: il y a -eu erreur sur la personne sinon sur l’âme: il n’est plus que l’ombre -de son génie et de son ombre. Il a peur de tout--et de soi--et mourra -solitaire. - -Cette grisaille délicate, touchante, un peu pénible et élégante, -est jouée parfaitement, par M. de Féraudy qui s’est fait la tête du -regretté Sully-Prudhomme (à moins que ce ne soit celle de M. Camille -Pelletan), qui est ému, pesant, délicieux d’espoir, de résignation -et d’accablement, qui a la timidité la plus jolie et les nuances les -plus attendries; par Mme Devoyod (la marquise), terriblement avertie, -ironique et câline, trop jeune pour son rôle, et exquise, et par Mme -Piérat, qui est une Américaine très flirt, académique et littéraire, -inconsciemment féroce. Elle a un chapeau vertigineux. N’oublions pas M. -Berteaux, qui est un maître d’hôtel beaucoup trop chic, mais délicieux, -déférent et narquois. - -Voilà pour le sentiment. Passons au comique. On sait le goût qu’a -M. Max Maurey pour le fait divers et combien il sait tirer parti -de la moindre situation et de la plus anodine aventure. Il aime -d’amour l’escroquerie pittoresque, et, après _M. Lambert, marchand -de tableaux_, où il avait dramatisé en joie l’infortune classique de -l’aliéniste Legrand du Saulle, il nous relate l’histoire légendaire -de l’humble violon, plus ou moins laissé en gage pour quelques sols, -reluqué par un riche amateur, acheté d’avance pour un stradivarius, -arraché à grand’peine et à grands frais à son légitime propriétaire et -qui reste pour compte à l’avide marchand, dupé comme il est juste. - -Mais M. Maurey est bien trop fin pour avoir mis en scène le petit -Italien que nous connaissons. Il a inventé des escrocs sympathiques, -un vieil artiste bohème et un encadreur qui sort d’un de ses cadres, -en haut apparat; il a fait endosser la cupidité naïve du mercanti à un -antiquaire en pied; enfin, il a fait acheter le violon, à bénéfice, par -un passant dont nous n’avons cure. On rit--et l’on rit de tout le monde -et de personne, on rit pour les observations qui sont justes, pour les -mots qui sont drôles, pour tout--et pour rien. - -M. de Féraudy est un homme inspiré et crapuleux, d’un tact, d’un -sentiment, d’une sensibilité presque sincères, inventif par gêne et -sans horreur dans le rôle de M. Flure; M. Paul Numa est un comte Krabs -(l’encadreur) d’une allure et d’un cynisme exquis; M. Hamel est une -poire, éclatant de suffisance roublarde; M. Croué est un M. Flack -(l’antiquaire) mielleux, obséquieux, hautain, criard, soufflant et -désopilant. - -Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand? -L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse -choisir. Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice. -L’antiquaire du _Stradivarius_ est une figure de pure comédie. Et cela -n’est certes pas une critique. Au contraire! - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Tenailles_, pièce en trois actes, en - prose, de M. Paul HERVIEU. (_Reprise._) - -Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes, -pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et humaine -que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs bravos et -une émotion rajeunie. - -En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier. -Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et -pittoresque, il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois -batailles vaillantes et indécises. On sait le chemin difficile et -triomphal parcouru depuis, dans une ligne sévère, sans concessions, -conduisant, non sans rigueur et hauteur, le public où il veut. - -Avec _les Tenailles_, le Théâtre Français nous offre la formule même de -l’auteur de la _Course du Flambeau_, le nid de ses idées et sentiments -dramatisés: c’est, dans l’histoire de Paul Hervieu, dans l’histoire du -théâtre contemporain, une date--et, heureusement, la pièce ne date pas. -Elle a peut-être plus frappé et plus étonné, même, qu’au premier jour. -Sa fatalité, sa dignité, sa simplicité, sa rapidité logique commandent -l’attention et l’admiration tout ensemble: on a tant à penser qu’on n’a -pas le temps d’applaudir. - -Tout le monde connaît le thème de ce drame éternel. Irène Fergan est -l’épouse sans joie d’un gentleman sec et neutre, vertueux par orgueil, -fat pour soi-même, égoïste et insupportable, qui n’a que son droit à la -bouche, sans tendresse, sans cœur. Il est en fer, sinon en bois. Irène, -aimante et sensible, est plus malheureuse que les pierres. Désabusée, -désespérée, elle retrouve, par hasard, un ami d’enfance, le jeune -professeur Michel Davernier, apprend de lui qu’il l’a toujours aimée, -sent elle-même battre son pauvre cœur, s’avoue qu’elle l’aime. Et elle -l’aime si profondément, si purement, qu’elle se refuse à son mari qui -revient du cercle, aimable pour une fois, et qu’elle se verrouille, -laissant furieux Robert Fergan, qui jure: «Elle me le paiera!» - -Et elle le paie. Elle s’est dérobée absolument à l’étreinte conjugale. -Le mari, pour la mater, va la mener en exil, à la campagne, au -diable. C’en est trop! Mais ce n’est pas assez! Michel, de plus en -plus amoureux, de plus en plus repoussé, va partir. Qu’il ne parte -pas! Irène divorcera et deviendra sa femme. Faux espoir! Le divorce -existe-t-il pour M. Fergan, homme bien pensant, homme du monde, -propriétaire? Non, non! Il est époux: il restera époux: tous les droits -sont pour lui. Il tient sa femme et ne la lâchera pas. Et l’infortunée, -défaillante, anéantie, criminelle sans être coupable, se donne à -l’infortuné Michel. - -Dix ans ont passé, monotones; Irène n’existe plus que pour son jeune -fils, mièvre et délicat. Il n’y a plus de querelles dans le domaine -glacé et lointain. Mais Robert, soudain, veut mettre le jeune René en -pension. Alors, sourdement, fiévreusement, l’épouse blessée et brisée, -l’épouse muette retrouve sa voix et son cri: elle est mère. Et comme -Fergan s’obstine dans son immuable droit, elle finit par avouer, par -proclamer que l’enfant est le fils de Michel Davernier, mort phtisique, -qu’il a besoin de tous ses soins de femme et de mère, qu’il ne partira -pas. Et elle ne divorcera pas: elle a besoin d’un nom et d’honneur pour -René. Robert Fergan lui a refusé sa liberté à elle: il traînera le -boulet. Et tous deux, l’époux et la femme, grâce à la loi ironique et -féroce, demeurent face à face comme deux malheureux, comme deux damnés, -en présence de ce démon inconscient et caressant: l’enfant adultérin. - -Cette conclusion douloureuse, nous venons de la voir dans -_Connais-toi_; mais la douleur à deux et à trois, et seul à seul, -n’est-ce pas toute la vie? - -Cette œuvre d’angoisse, de style et d’âme, d’ironie exaspérée et de -pitié infinie et sobre n’a plus eu pour la servir la fièvre passionnée -et stricte de Le Bargy, le génie torturé, réveillé, aimant, griffant, -brave et sublime de Marthe Brandès. - -Duflos est resté le mari tyrannique, omnipotent et effondré qu’il -avait créé en son entière perfection; Dessonnes est un professeur -trop mondain, un amant pas assez fatal, un phtisique un peu -soufflé: il aura plus d’assurance, et sa chaleur, son élégance, son -intelligence lui rendront l’élan, la grâce, la tristesse qu’il a eus -hier modérément; Siblot est excellent dans le rôle d’un beau-père -philosophe: c’est la nature même. Et Suzanne Devoyod a été charmante, -toute bonne, délicieuse de bonne humeur, de tact, d’émotion. Dans -le personnage d’Irène, Mme Lara m’a semblé trop constamment, trop -délibérément dolente et tragique. Ce n’est qu’un pleur, qu’un dégoût, -qu’un navrement: c’est l’amour dans les ruines et dans les larmes. -Au troisième acte, un peu trop poudrée, elle a trouvé une force et -une énergie qui ont d’autant plus porté qu’on ne s’y attendait pas. -C’est une interprétation nouvelle: on a toujours tort de faire des -comparaisons. En tout cas, elle a été belle, touchante et terrible. - -Mais les _Tenailles_ ne doivent être jouées ou, plutôt, répétées en -public que quelques jours, ce mois-ci. C’est l’hiver prochain qu’elles -auront leur triomphe définitif et constant. Ce n’est pas une pièce -d’été. - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.--_Solange_, opéra-comique en - trois actes, paroles de M. Adolphe ADERER, musique de M. Gaston - SALVAYRE. - -Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque et -plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements -pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les -épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, à -M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous ces -agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et -ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants -et nuancés. - -Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au -château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à -émigrer, avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait -la ramener. Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles, -de mousquets, de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes -sans-culottes--nous sommes en 1794--pillent les salons et les communs. -Puisque le marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une -troupe républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant -réclame la ci-devante. Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son -métier, les marie. La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls -dans la nuit. Le lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle -citoyenne Bernier qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle -l’acte de mariage: son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va -le verser pour la Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle -Germain revient, admire, et les trois personnages se séparent, non sans -mélancolie, sans fierté et sans émotion. - -Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des jours -amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui s’est -établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une jolie -boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire, -où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches -Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de -Saint-Landry, enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane -et du menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il -s’agit de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général -français, de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le -reconnaît: c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis -joue et lui demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu -bien le temps! La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les -étoiles à conquérir! On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le -farouche et intransigeant marquis, voici le fidèle Germain qui raconte -le mariage, la grâce accordée par le Premier Consul au beau-père du -général Bernier! Fureur de l’émigré! Et les gens reviennent avec des -fleurs. Au bal, au bal!... - -Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris, -prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le -divorce. Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre: -c’est la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais -le Premier Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication -avec Solange, le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté, -est relâché, juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie, -le cachot de Marie-Antoinette. Émotion aristocratique et plébéienne, -consentement paternel, douceur exquise, patience et passions -récompensées. Solange et Frédéric, dûment et religieusement mariés--ne -sommes-nous pas à la veille du Concordat?--feront de petits sangs-mêlés -(rouge et bleu) qui seront dignitaires sous le Roi-citoyen. - -C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe -Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en -vers aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami -Gaston Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple, -d’une jeunesse, d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans -prétentions. C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure -dansante et claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et -des marottes, où des tambours et des clairons résonnent en sourdine, -où un écho de harpes et de tocsin lutte de discrétion, de charme -et d’intensité, des airs et des ensembles, des récitatifs, des -couplets satiriques, comiques et émus, une gentillesse éternelle -qui court, qui revient, une sûreté volontairement grise de rythme, -d’agrément, d’émotion contenue, une bonne humeur, au fond, qui -reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli opéra-comique -d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous rajeunit de -quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar qui -approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe Adam -qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se réserve -méchamment. - -C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu -archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est -un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire -sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de -tricoteuses de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier -épeuré jusqu’à l’épopée et inoubliable. - -Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il sort -avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest -Daudet, d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement -et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré -elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et -lorsque Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes, -le «Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux -se mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et -d’émotion, un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui -sort d’échos de vieilles rondes de France qui sont du plus grand art. - -M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a la -jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le marquis) -a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve (Germain) -est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac -prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et Mme -Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie -et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très -applaudie. - -J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. Elle -fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un -triomphe en nuances--comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut -crier ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un -opéra-comique de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos, -bien chanté, bien habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur -à Gaston Salvayre, vétéran chevronné de l’école française. - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Le Pavillon d’Armide_, - ballet en un acte et trois tableaux, de M. Alexandre BENERS, - musique de M. N. TCHÉRÉPNINE; _le Prince Igor_, opéra, de - BORODINE; _le Festin_, danses, musique de RIMSKY-KORSAKOW, - GLINKA, TCHAIKOVSKY, et GLAZOUNOW. - -M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un -livre intitulé: _Sur les Pointes_, qui était l’histoire de toutes les -Russies et de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs, -les zig-zags, le foudroyant et changeant enchantement des pas et des -jetés-battus, des danses et des danseuses et qui était l’épopée intime, -galante, souriante et sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet. -Eh bien, les ivresses chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que -par l’immensité morose de ce pays infini de glace et de feu pâle, les -joies à la fois âpres, cassantes et caressantes, le délice naïf et -doux, sauvage et presque animal, emporté et alangui, s’enfonçant dans -la terre pour avoir des racines et se jetant au ciel pour retrouver -ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant et planant, -la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et insatiable, la -fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, la rage -tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons et -la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois -pas du Palais de Justice, dans un moutonnement, un _crescendo_, une -poussée, un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante, -criante, douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque, -gémissante et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de -tous les appétits, de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor -et la flûte, le tambour et la harpe donnaient l’assaut à notre goût -et à notre cœur et où nous finîmes par être abîmés de plaisirs et de -séduction, d’admiration quasi animale et de trouble exquisité: ce fut, -ce sera un éblouissement pailleté et perpétré, une acrobatie multiple -et artiste, un rien inoubliable. - -On ne me demandera pas, après cette _ouverture_, de détailler les -livrets. - -_Le Pavillon d’Armide_ est, proprement, un cauchemar, ou plutôt une -boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de -bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud -qui danse éperdument avec Armide--et ce sont des écharpes, des rois -de légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des -guerriers et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela -dans les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le -plus grand luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des -ventres de salamandres et des halos de spectres. - -M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes -appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les -dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi -a été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé -et rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en -muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de -retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et -n’est qu’harmonie, force, grâce et merveille. - -Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, _le Festin_, -qui est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et -autres. Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas -hongrois, amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés -de poignards et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de -sourires et de menaces, pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et -d’envol. Dans un _trépak_ de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de -force à la fois ramassée et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie -jolie et divine. Mais les centaines de danseurs et de danseuses -auraient droit aux plus vifs éloges--et la place manque. - -Dans _le Prince Igor_, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène -la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus -sensuelle, où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et -de l’étoile tombée des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate -et préhellénique. MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard), -Smirnow et Zaporojetz ont les voix les plus chaudes et les plus -sympathiques. Et dans les ballets sans fin que le Khan vainqueur offre -à Igor, prisonnier, pour le consoler de sa captivité, il y a une danse -des archers d’une science, d’une spontanéité, d’une habileté virile et -professionnelle insensée. - -Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les -costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les -légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les -combinaisons les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les -plus éminents et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour -nous, entrant, sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en -mousse d’idéal, en lumière de soleil, impondérables et athlétiques, -une musique d’ivresse et de délice, voilà le premier spectacle que -nous offre M. Gabriel Astruc. J’allais oublier, dans ce spectacle, -l’assistance si dense, qu’il y avait quatre notoriétés pour se disputer -un fauteuil, l’encorbeillement du balcon où il y avait tous les yeux, -toutes les gorges, tous les cheveux, toutes les épaules, toutes les -pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges où il y avait toutes -les Altesses, toutes les Excellences et jusques à l’ambassadeur de -Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante de gloire, de -richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du drap d’or -ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de foire, à -Nijni-Novgorod. - -[Vignette] - - - THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Bacchus_, opéra en quatre actes - et sept tableaux, poème de Catulle MENDÈS, musique de M. Jules - MASSENET. - -Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et culbute -toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux et -insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même, -si on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille -pédanteries de Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses -mystères et des cérémonies plus lourdes que profondes de ses fidèles, -femelles et mâles, est un mythe plus ou moins solaire, une entité -asiate et grecque, un symbole tout grossier et tout pur, où il y a -la guerre et la paix, le trouble et l’harmonie, le rêve hésitant et -titubant, qui est le prolongement et l’ombre éclatante de la vie, et la -vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante et vivante, la -vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, la vie-délices, -la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la terre le -secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité. - -C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait -jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux -dieux ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage -aux hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable -créateur de l’existence humaine. - -Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches la -carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et -ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du -monde n’y auraient point suffi. _Bacchus_ n’est que la seconde partie -de cette _Ariane_ que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette -_Ariane_ héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une -enfant préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique -inspirée de Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus -rares poèmes, la plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes; -de cette _Ariane_ de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous -avons laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos. -Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre -d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile -parfois, bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques -et symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique -et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle -apporte à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief, -tout le mystère de l’Orient, toute énergie et toute fatalité. - -Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé -les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans -le pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la -nuit, Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si -longtemps, s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta, -naguère, Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin -et la parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un -peu la souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et -c’est la terreur qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs. -Lamentations. Mais une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le -dieu Antéros, un surdieu qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui -révèle le destin d’Ariane, unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts -pour un instant, fait apparaître le bateau sur lequel Bacchus, ayant -pris la figure et l’apparence du fuyard Thésée, a embarqué la délaissée. - -Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus ne -ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes. - -C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation -jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la -venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse -et la reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont -la tumultueuse avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera -contre cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse -des brutes, des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les -messagers, les apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est -traîné sur un trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu -de lin, cuirassé de peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il -se glorifie d’avoir donné au monde la vie, la joie, l’amour; clame à -pleine voix sa gloire: - - _J’ai massacré la nuit... - Et j’ai tué la mort!..._ - -et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant. - -Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et -assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits -cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de -moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant que -la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus -lourd et le plus sanglant silence. - -Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses -soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la -grâce: l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a -subjuguée. La vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: qu’elle -meure! puisqu’elle est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur -la terrasse de son palais, Amahelli est plus encore l’esclave du dieu -prisonnier, triomphant dans les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en -ait, à servir Ariane. - -Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses, -initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements -orgiaques. - -Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière -et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros, -comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la plus -atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est -la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si -quelqu’un ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane -n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes -les plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse -envelopper du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne -trouve qu’Amahelli, Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais -à toutes ses supplications, le dieu, terrible, ne répond que par ces -mots: «Femme, qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard, -Ariane, qui s’est poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la -colère de son père Jupiter, que voir le gigantesque coup de tonnerre, -la foudre qui abat Amahelli, qui enlève le bûcher,--et l’apothéose où -Ariane trouve enfin son juste séjour, l’Olympe. - -Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le -pathétique de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où -la prière, l’épopée, la passion, la tendresse et le désespoir se -succèdent, se mêlent, s’étreignent, où les sonorités épuisent leur -paroxysme, où les pleurs et la tristesse, de sourdine en sanglots, -font du thème le plus savant, le plus naïf, le plus touchant murmure. -Avec une conscience inspirée, M. Massenet a reconstitué ou inventé des -rythmes sauvages, pis que tziganes--et les plus célestes mélodies. -Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie en raison de la -perpétuelle image de la mort et du souvenir trop présent, hélas! d’une -trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, en harmonie et en -beauté. - -L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même, -jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix, -son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval -est une Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus -puissants et les plus tendres, un don de son âme constant et chantant, -une grâce à la fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante -et édifiante: c’est du plus grand art. - -Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique, -de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente -et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est une -confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend très -imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes. - -Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a incarné, si -j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien disante, -émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie Brille a été -la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et M. de -Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu. - -Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi -des costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à -Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement -inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et -de faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli -aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans son -tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la -salle, chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié -et l’âme emplie d’ailes! - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Le Vieil Aigle_, opéra en un acte, - paroles et musique de M. Raoul GUNSBOURG. - -Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où, -entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de _Roméo -et Juliette_ avec Smirnow et Lipkowska, _le Vieil Aigle_ de Raoul -Gunsbourg prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris. - -On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux et -nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et -passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit -tout développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et -le pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange -et la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus -humain et le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de -simplicité, c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de -sublime souffrant et saignant. - -Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale -charnelle, et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans -recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au -petit bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et -de nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée -et frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur. - -La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm et -de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère -physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à son -fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation, -le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et -charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement -enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est -un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité -humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et -du lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases -tues, les états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd: -c’est la chair qui crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la -bonté--et c’est simple, invinciblement. Chaliapine a été un formidable -et douloureux Asvad: sa voix d’une profondeur et d’une autorité -changeante et incalculable; sa mimique éloquente, son geste inspiré, -la sincérité de son expression, tout a été aux nues: il a interprété -_le Cantique des Cantiques_, _l’Ecclésiaste_ et _le Miserere_ ensemble: -c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle ingrat du fils Tolaïk, -a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, l’ardeur -la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. Quant à -Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante et -lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, la -mélodie triomphante. - -Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de -laisser la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à -l’impérieux Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à -l’Académie nationale de Musique... - -Et Léon Jehin a conduit _le Vieil Aigle_ à la victoire,--de tout son -cœur. - -[Vignette] - - - THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Ivan le Terrible_ (_la - Pskovitaine_), opéra en trois actes et cinq tableaux, de M. N. - RIMSKY-KORSAKOW. - -Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout -mouvement et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse, -elle reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase -et la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique -dans le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée, -alanguie et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit -les cieux, avec des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour -et la grande ombre aveugle et sourde de la fatalité. - -Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher, -en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement -le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un -juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout -son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano -Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et -héroïque qui relève du _Prophète_, de _la Muette de Portici_, de _la -Juive_ et de _Roméo et Juliette_. - -Cela se passe deux ans avant _les Huguenots_, en 1570, à Pskow. En -attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes -libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga -Tokmakow, fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son -adolescence, reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus -harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser -par le sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et -s’enfuient: voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé -qu’Olga n’est pas sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra -Chéloga et d’un seigneur non dénommé. Mais qu’importent les secrets de -famille? Le tocsin gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le -besoin d’indépendance agitent le peuple sur la place publique: en vain -Tokmakow veut donner la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre. -On résistera. Toutcha, ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui -ne veulent pas être esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et -la grande voix de la Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante -dans les centaines de gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses -troupes improvisées, résolues et gravement enthousiastes. Cependant -l’autocrate arrive. Tout le peuple l’attend à l’entrée de la ville. On -prépare le pain et le sel et Olga, fort marrie de n’avoir plus de père, -espère furieusement le conquérant. Les images sacrées passent, dans un -brouhaha de respect, l’angoisse augmente: des soldats brandissent des -fouets, la terreur gagne et le cortège d’invasion commence, se déroule, -interminable, pittoresque et farouche: hommes de pied, pertuisaniers, -lansquenets et anspessades, seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan, -casqué, cuirassé, en ors, en acier et en pourpre, brandissant son -cimeterre sur son cheval blanc d’écume, entre deux autres cimeterres et -deux autres chevaux blancs d’écume (à la vérité, les cimeterres et les -chevaux sont très sages). - -Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. Il se -défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais la -vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se -signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui -inonde le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi -les ondes de sa barbe bifide. - -Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour honorer -son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges -s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente, -méditant, creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et -mystique. Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga -a été enlevée par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux -ravisseur, le terrorise, le rejette au néant et, sa fille recouvrée, -s’abandonne à toutes les malices, à toutes les tendresses, à toutes -les délices de la paternité. Horreur! horreur! le duo câlin est -interrompu. On entend une marche guerrière et rebelle: le Terrible fait -donner la garde! Et Olga qui a reconnu la voix de son aimé Toutcha, -Olga qui perçoit l’arquebusade et l’adieu déchirant du pauvre chef de -la Liberté va le rejoindre dans la mort: Ivan ne peut plus embrasser -que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer de détresse dans sa -victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les larmes des Pskovitaines -asservies, sur l’âme blanche de la colombe envolée et sanglante! - -Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief, -débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de -tonnerres, de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow -a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un -effort sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était -de rendre à l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et -caractère, à la fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime, -mime prodigieux, Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du _creux_, du cœur -et de l’âme. - -Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout -accablement: ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux -longs et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis -qu’impérial et fatal: c’est forcené et harmonieux. - -Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix, -le jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de -Mme Lipkowska (Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre -et courageuse du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme -Petrenko, et MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il -ne faut surtout pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants, -vivants qui sont d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï, -dans l’ivresse des applaudissements, s’en vont, filles et garçons, -chercher des messieurs en habit noir qu’ils amènent de force, se faire -acclamer et qui sont M. Tchérépnine, le chef d’orchestre; M. Ulrich -Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, le régisseur. Vous verrez qu’ils -traîneront devant la salle en délire leurs directeurs Serge de Daghilew -et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront et que, avec la complicité -du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ils les mettront en croix. - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Clairière_, pièce en quatre actes, - de MM. Maurice DONNAY et Lucien DESCAVES. (_Reprise._) - -Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de _la Clairière_ le -souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame -neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire -avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André -Antoine, de Suzanne Després, d’Eugénie Nau--et tant d’autres! - -M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu -l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être -pas de reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir, -de l’élaguer. Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à -l’ancienneté, et l’ont distribué à même les autres. Ils ont rajeuni -les _airs_ qui égayaient et occupaient la scène, ont ajouté des -plaisanteries d’actualité; il faut louer le zèle désintéressé de ces -deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Ce n’est, au reste, pas -aux lecteurs du _Journal_ qu’il est besoin de vanter Lucien Descaves, -sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, et Maurice Donnay, -qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme--et plus loin. - -On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, _la -Clairière_. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se -sont retirés du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur -Mouvet, a légué au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens, -en espérant bien que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes, -y compris ses convictions. - -Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des -compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les -métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active, -la plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe -de recueillir un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir -ou d’offrir aux enfants des ménages divers une institutrice, Mlle -Souricet. L’artiste ébéniste Collonges dessine à tous des armoires -en nouveau style et, bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son -médecin, le savant docteur Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras -qui accompagnera les chansons allègres du peintre en bâtiment Poulot, -dit Caporal, et de la blonde et vibrante Mme Rouffieu. - -Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont -pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé -civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte -des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et -venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par -le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie, -le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et se -jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit -par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce -comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, dans -les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne -résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne -peuvent, pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur, -le regrettable Mouvet. - -Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort -bien fait comme anachorètes, avec de la foi--et sans femmes!... Mais, -au jour d’aujourd’hui!... - -Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique. -Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort: -tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une -démonstration. Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou -une preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop -de personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien -Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation -sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des mots -exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, a ajouté -des _mots_ tout court et des à-peu-près d’à-peu-près. - -L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie, -comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est -excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à -son aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; M. -Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence est un -rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent ivrogne; -M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras -père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller -municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle -de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets -en dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité -chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout -cela dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi. - -C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y est -parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux -sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui -ne trahit qu’à regret--et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes -Lécuyer, Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié. -Enfin, Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un -sourire, des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et -toute la nature. - -Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent des -bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord des -champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Lauzun_, pièce en quatre - actes, de MM. Gustave GUICHES et François DE NION. - -La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, ainsi -que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne. -Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de -l’humeur de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes, -entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son -tempérament, attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et -morts, elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille -contre son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de -Charles II d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire--si l’on veut--de -l’empereur d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne, -Nompar de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses -disputées, loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et -des avanies, ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus -encore du poids de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive, -méchante et blondasse de son secret conjoint. - -La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, deux -volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure -princesse. - -Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien Sardou, -pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et de -retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères -Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou -plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode -Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus -de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en -comporte la vérité historique. - -Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine _Tartufe_, dans -sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. Le -maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé Primi -Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par hasard, -annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante -des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, le -petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser -les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R. -Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un -tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur, -qui se gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses -supérieurs, qu’il a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie: -Mademoiselle est venue, qui se confesse, qui interroge: elle veut se -marier et ne tient pas au rang. Le damné Gaston ne veut pas deviner: -il faut qu’un miroir lui jette son nom au visage pour qu’il consente -à des remerciements, à des protestations, à des serments. Eh! il faut -l’agrément du roi--et il y a un cheveu de moustache, un de perruque; -la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs de Montespan, a été, avant son -mariage, la tendre amie de Lauzun: elle s’opposera à ces épousailles. -Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve le mariage: il signera le -contrat tout à l’heure. - -Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage, -jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui -reprend sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans _la -Favorite_: c’est grave, brrr!... Mais tout va s’arranger: après une -scène d’amour avec sa mélancolique fiancée, il persuade Athénaïs -qu’il ne veut se marier que pour se rapprocher d’elle: la Montespan -pâme; elle va décider le roi. Lauzun triomphe trop tôt, raconte son -stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On l’entend, on le trahit. -Et quand il croit que Louis XIV revient signer le contrat, c’est -d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et qui -l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol. - -Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper -par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et -somptueux Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il -attend Mademoiselle, qui doit venir, qui viendra à trois heures et se -moque, en attendant, du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard -et au plus gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui, -Lauzun, avec les plus grands égards. Mais le miracle devient évident: -voici Mademoiselle, en son héroïque costume de la Fronde, en chapeau -d’amazone, qui arrive, qui apporte la liberté--à un prix courant; -on ne lui a demandé, en échange, que tous ses biens pour le duc du -Maine, fils adultérin de Louis XIV et de la marquise de Montespan. -Et la Montespan arrive elle-même. Lauzun la joue, fait le mourant, -la dupe, faisant donner et reprendre sa parole à son auguste époux, -sur le propos de la donation, pour imiter le roi lui-même, enferme le -gouverneur de la prison, Saint-Mars, et la favorite, s’évade par la -cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse même de la Montespan. - -A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé la -Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux, -capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler -la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent à son -mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est -connu que de toute la cour. - -Cette image d’Epinal, bien découpée--un peu trop--a été fort applaudie. -Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité assez -mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à Louis -XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin et -de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être, -aux chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut -pas être trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont -merveilleusement habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures, -d’armoiries, de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige -et de la vérité. - -Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de -Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera? -Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la -Fronde, elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son -mari. Mme Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse, -Mlle Jane Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen -Deraisy est une Mme de Nogent très fraternelle. - -M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop -selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles: -il a manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant -et très entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un -Montespan fort intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit -valet. Quant à M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans, -trop en nuances. Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il -trompe, il exagère, il gasconne: on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne -se retrouve que dans des scènes de tendresse et de gentillesse. Mais -il gasconnera un peu mieux et sera moins précieux, l’action deviendra -moins lente, moins longuette, plus sincère et, dans la magnificence -des décors et des costumes, cette jolie histoire d’amour, très noble -et très tendre, connaîtra peut-être le durable succès distingué et -populaire qui convient à un conte de fées et à ce que Mme de Lafayette -appelait une nouvelle historique. - -[Vignette] - - - THÉATRE DES ARTS.--_Demain_, un acte, de M. P.-H. RAYMOND-DUVAL, - d’après la nouvelle de Joseph CONRAD; _les Possédés_, trois - actes, de M. H.-R. LENORMAND. - -Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de _la -Marquesita_ à la suavité angélique et évangélique de _Mikaïl_, qui -était toute harmonie, toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï -orchestré par Robert de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas -daigné toucher terre à nouveau tout de suite. - -Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui émeut -et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après -l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes. - -Je n’insisterai pas sur _Demain_. C’est un petit acte, un peu long, -où un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si -terriblement son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le -reconnaître lorsqu’il vient enfin: il ne l’attend que _demain_; -pourquoi vient-il aujourd’hui? Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un -décor de brume, à Port-Louis, avec un aveugle, M. Lucien Dayle, très -nature, un marin aventureux, bourlingueur, mélancolique et fatal, M. -Pierre Roux; avec M. Sauriac, un capitaine très, très fou. Mlle Marie -Kalff est une fiancée triste et émouvante. - -_Les Possédés_ ce sont les hommes de génie, les créateurs de science -et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de -l’infini, et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs -découvertes, de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de -lumière, de beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui -donnent à la flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme -Bernard Palissy, mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs -scrupules, leur bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se -consumeront eux-mêmes et que leur raison fondra dans le vain creuset de -gloire, d’inquiétude et de futur. - -Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la -science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale. -Il a dissocié le radium--déjà!--et son fils Marcel est, tout jeune, -un musicien de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son -premier opéra--un chef-d’œuvre--et, sou par sou, il a prélevé sur le -maigre produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs -qui va réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un -faible et indélicat cousin--un poète--lui rafle ses économies, sous un -prétexte inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil -Heller. Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne, -fille d’un vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du -métier et de la bonté. - -La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. Il -sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien -pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les -pires vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter -son oncle René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable! -Lui-même, l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science, -été l’amant rétribué d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite -encore: il hésite même lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une -place infime--comme dans _Chatterton_--et refuse tout secours à l’Art. -Mais une vision fugitive et traquée, une Allemande qui a volé, qui -a entôlé pour nourrir son enfant, enlève ses dernières pudeurs au -créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser périr son enfant, à lui, son -œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, il vend à René Heller les -lettres accusatrices contre 20 000 francs. - -Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père, -de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec -la douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil -Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible -Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe -qui est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses -airs exotiques. Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime -plus, qu’il n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut. -Il va si haut que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil -Adrar est mort dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il -étrangle son cousin Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la -fenêtre dans un précipice tout exprès, s’agite, délire, délire et reste -haletant, béant, hébété et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que -le rideau tombe. - -Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand, -a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements les -plus directs. Elle a de la noblesse, et de l’audace et de l’humanité. -Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la -famille, de l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à -être jusqu’au bout inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a -déjà longtemps que Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir -plus de talent, quel rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le -vierge sacerdoce du génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus -grands savants comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux -et des pères? Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités. - -M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, très aimant, -très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de laboratoire -majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur dolent -et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, il a -été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des coups de -pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de gentillesse -et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir. - -Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le -personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme, -l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une -entôleuse poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée -Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie -pratique, de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie -antique, c’est _le vivace et le bel aujourd’hui_ de cette idéologie -d’hier et de demain. - -[Vignette] - - - THÉATRE APOLLO.--_La Veuve Joyeuse_, opérette en trois actes - (d’après Henri MEILHAC), livret de MM. Victor LÉON et Léo STEIN, - musique de M. Franz LÉHAR. - -Tout arrive. Après tant de _Veuves soyeuses_, _broyeuses_, _aboyeuses_ -et _giboyeuses_, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs -détachés et de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique, -illustre et universelle _Veuve joyeuse_ qui fit les beaux soirs, -les belles nuits et les beaux rêves de l’Europe et de l’Amérique, -de l’Océanie et des deux pôles et qui nous vient, plus que légère, -plus que magnifique, en splendeurs, en mousse, en gaze et en jambes, -tuyautée, brodée, surbrodée et sertie d’une musique facile, entêtante -et obsédante, dans un éclat, dans un mouvement, dans un entrain à la -fois magiques et puérils: ça tient des _Mille et une nuits_ et de la -rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est tout ballet et toute -romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, chaloupée, ululée, -dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la folie et du -sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui souffle -en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille -et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui -déchaîne l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini -sans qu’on sache pourquoi: voilà! - -On sait que _la Veuve joyeuse_ nous vient, nous revient, par le plus -long: ce fut _l’Attaché d’ambassade_ du jeune Henri Meilhac, qui se fit -applaudir sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours -suivants. Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire--les -millions étaient vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement -diminué!--qu’il ne faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions -doivent rester nationaux! La nation--c’était en 1861, la principauté -de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, l’Etat de Marsovie (si j’ai bien -entendu)--délègue son ambassadeur à Paris pour empêcher les capitaux -de devenir français. Rassurez-vous tout de suite: ils demeureront -parisiens. L’ambassadeur, qu’il s’appelle le baron Scarpa ou le baron -Popoff, est idiot; mais l’attaché, comte Prax ou prince Danilo, est le -plus charmant, le plus séduisant, le plus désintéressé mauvais sujet du -monde, ivrogne pour avoir une contenance (pardon!), passionné malgré -lui et qui finit par réussir, en dépit de tous et de soi, et qui, quoi -qu’il fasse pour repousser, en même temps qu’une femme qu’il adore, une -fortune qui lui fait honte et horreur, doit doucement, héroïquement et -tendrement se résigner à être le plus heureux des époux aimés et le -plus opulent des diplomates. - -Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens de -mes amis qui préfèrent à toute la musique de _la Veuve_ la douzaine de -vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861: - - _... Ay chiquita que me muero - Sabiendo lo que te quiero, - Y que me muero por ti!..._ - -Il faut savoir gré à MM. Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet, -qui ont très discrètement mis du français sur le livret viennois, -d’avoir rétabli textuellement des phrases de Meilhac, mais qu’importent -un texte, des paroles, des mots en cette sarabande éblouissante, -en cette furie de mouvements, de sourires, de désirs irrités et de -refus mendiants, de refrains-gigognes qui fusent, qui éclatent, -qui se multiplient, qui, soulignés de gesticulations, de grimaces, -de groupements comiques, de gigues funambulesques, deviennent des -hallucinations mélodiques et les plus gais, les plus tyranniques -cauchemars? _L’Attaché d’ambassade_ ne comportait que deux décors, -une salle de l’ambassade et une serre, à la campagne, près de Paris. -_La Veuve joyeuse_ a la salle de bal, un parc avec temple antique, le -sanctuaire même du bar Maxim’s avec une infinité d’uniformes exacts, -de travestissements nationaux fantastiques, de broderies, de seins, de -cheveux, d’yeux, dans une atmosphère changeante, éternelle, électrique -de sensualité et de sentimentalité. Car il y a la petite fleur bleue -à la viennoise, le souvenir d’enfance, qui se danse et qui pâme, la -_gemütlichkeit_, avec de la fantaisie et des tziganes. - -Ç’a été un triomphe: les airs les plus connus ont été salués avec -transport, les airs moins connus ont paru nouveaux: la berceuse, la -valse évanouie et frénétique, la bourrée plus ou moins russe, les -couplets tendres, les couplets farces, tout a plu: c’est touchant. - -La veuve joyeuse, c’est miss Constance Drever. On sait que, dans -ce rôle, on n’a que l’embarras du choix: il y a deux mille _veuves -joyeuses_ comme il y a trois mille _Salomé_: eh bien, miss Constance -Drever est étonnante de fougue, de langueur, de sourire, d’exotisme, de -charme artificiel et infatigable, de zézaiement gentil, de voix souple, -de geste infini: quand elle se laisse emporter par le joli baryton -Defreyn (le prince Danilo) en une danse de septième ciel, elle respire -toute la volupté, d’avance. Mme Thérèse Cernay est une ambassadrice -ardente, retenue, pudique et cynique de la plus juste voix. Mme Nell -Breska chante fort bien et trop peu, et Mme Landar est on ne peut plus -comique. J’ai dit la grâce impertinente, l’émotion involontaire et -vibrante, l’énergie virevoltante de l’harmonieux Defreyn: Sardieux, en -hussard, est un ténor élégant; Casella et Saidreau sont coquettement -grotesques; Victor Henry est, comme toujours, le plus irrésistible -bouffon. M. Félix Galipaux joue l’ambassadeur avec une frénésie, une -jeunesse, une conscience, une foi inouïes: il est plus Galipaux que -nature: ses _galipettes_ sont épileptiques, historiques, légendaires. - -Et _la Veuve joyeuse_, dans son faste oriental et parisien, avec ses -danseuses, ses mimes, sa figuration, sa folie, sa musique capricante, -berçante et énervante, ses chairs étalées, ses frissons de gaze et de -tulle, ses clochettes et ses violons a pris Paris, un peu tard, comme -tout l’univers. - -Quand reprendra-t-on, au Vaudeville ou au Français, l’_Attaché -d’ambassade_--sans musique? - - -[Bandeau] - - THÉATRE DES ARTS.--_Œuvre posthume_, un acte en vers, de M. - Alfred MORTIER; _l’Eventail de lady Windermere_, pièce en quatre - actes, d’Oscar WILDE (adaptation de MM. RÉMON et J. CHALENÇON). - -Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, jouait -furtivement cette _Salomé_ qui fit, depuis quelques années, son -fructueux et somptueux tour du monde,--du grand monde,--et connut tous -les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré de tous les -dévouements. - -Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait -franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée, -superficielle, tout en dialogue et si pauvre en action, que donne -le théâtre des Arts. Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de _la -Ballade de la geôle de Reading_ ne désirait nullement voir représenter -en France _l’Eventail de lady Windermere_. Dans la complaisance qu’il -avait pour la moindre de ses productions et de ses saillies, il -gardait quelque rigueur à son théâtre: à ses yeux, ses pièces étaient -à la fois des distractions, des besognes destinées à l’amuser et à -assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux respect pour ses -poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare aux lèvres et avec -le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient le plus -frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse de ses derniers -mois, il souhaitait qu’on jouât _l’Eventail_ aux Etats-Unis, parce -qu’il n’aimait pas les Américains. - -Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, épouse parfaite -du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une vieille folle, la -duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere «flirte» -outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. Lady -Windermere découvre des preuves: son époux donne de grosses sommes -d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie pas; à peine s’il -insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il l’a fait pour -sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite au -bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si cette -gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que son -mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux, -resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa -mère!» - -Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du -développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée -contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son -audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et -aller chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui -épargner son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera -le mépris--dont elle a l’habitude--avec son insouciance coutumière; -dira, quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté -par mégarde; vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que -la mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne -emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune enfant, -le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, en -Italie, mariée à un vieil imbécile--car la vertu doit être récompensée, -en Angleterre. - -C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de -fantaisies: c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait -à un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée? - -Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée, -astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante, -Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, M. Durec, lord -très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, et M. Lucien -Dayle, ganache sympathique. - -Cette pièce âgée--elle date de 1892--et posthume ici, était précédée -d’un acte en vers du même nom: _Œuvre posthume_. Il y est prouvé -qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en étant -cocu--et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe en -question s’appelle _le Corsaire_--et ça ne nous rajeunit pas, camarade -Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur -cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré, -et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds -sept pouces: la stature des carabiniers. - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_L’Assommoir_ (reprise), pièce en - cinq actes et neuf tableaux, de MM. BUSNACH et GASTINEAU (d’après - le roman d’Emile ZOLA). - -Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de -l’Exposition de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni -normande. - -Quelle ferme? - ---Ta gueule! - -Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable -tradition--est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?--retrouve sa -virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un -bail,--et _l’Assommoir_, en gros et en détail, par son thème, ses -hors-d’œuvre, ses à-côtés, son comique et son tragique, par son -ample et diverse horreur, par sa fantaisie, par la splendeur de sa -distribution, demeure classique, redevient neuf, est prodigieusement -saisissant et divertissant. - -Il est inutile, n’est-ce pas? de ressasser l’action et l’antienne. -La blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant -à coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie; -l’idylle mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces -pittoresques au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité -d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas -d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau -convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale -mangeant la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la -dignité, l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la -ruine, au déshonneur, emportant, grâce à la traîtresse Virginie, -Coupeau dans une attaque titanesque de _delirium tremens_; la mort -lamentable et charmante de Gervaise, qui mendie son pain et le repos -éternel dans les bras d’un brave garçon barbu qu’elle a toujours aimé -sans l’avouer, toute cette épopée de honte, de misère et de vérité -trop crue et outrée est universellement connue. D’autant que la pièce, -au moins, est très morale: la traîtresse Virginie, le hideux et -séduisant Lantier sont tués tous deux d’_un_ coup de revolver (ainsi -que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux militaire, -l’aspirant-sergent de ville Poisson. - -Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus -grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas! -mais on y mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des -convulsions, mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de -souffler, mais on rit, on pleure, on frémit; c’est admirable. - -Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et Hertz -ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de l’art -des vedettes, des vedettes et des vedettes. - -Le trio de joie, de _rigolade_ qui fait fuser la salle, Mes-Bottes, -Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux. -Déan: c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits, -toutes les farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont -un; c’est la fantaisie et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné -fait un Poisson solennel, terrible, d’un comique inconscient; il -n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. M. André Hall est un Lantier -très congrûment élégant et crapuleux. M. Blanchard (Bazouge) est un -croque-mort aimable, sinistre malgré soi et zigzaguant à souhait. M. -Mortimer est un propriétaire qui s’écoute parler. Mme Alice Berton -est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, perfide comme il -convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et insouciante qui fait -prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît après une longue -absence, incarne une concierge épique et gaillarde, vénérable avec des -souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la main au balai. -La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée qui lâche: «Ta -gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui joue Gervaise. Cela -pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, cette petite -impératrice, toute distinction, toute grâce menue, de suavité et de je -ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher son homme -chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à trembler. Eh -bien! Mme Yahne n’a pas su être _peuple_,--c’était impossible,--mais -elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de sa -déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort -applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori. -Dans _la Route d’Emeraude_, il figurait un bon et héroïque ivrogne. -Dans _l’Assommoir_, il monte en grade et arrive au _delirium tremens_, -qui est, comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,--bâton -un peu flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement, -retombant plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux, -pathétique jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité, -il donne un spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus -salutaire. C’est un enseignement d’une grande et belle horreur. - -Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante, -amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et -longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme. - -[Vignette] - - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Révolution française_, pièce en - quatre actes et treize tableaux, de MM. Arthur BERNÈDE et Henri - CAIN. - -La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible, -écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de -sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les -plus belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les -plus magnifiques, grouillent encore tant de secrets, de troubles -desseins et de si insaisissables influences! Après Thomas Carlyle, -Michelet, Louis Blanc, Lenôtre et Gustave Bord,--j’en passe, et -combien!--que pouvaient nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent -Arthur Bernède? - -Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la -Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien -de plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien -de plus grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant -d’humanité, rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des -préparations n’a rien à faire avec les événements--et le métier non -plus! Une force aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux -mille têtes qui tourbillonne du ciel à la fange, secouant la tragédie, -l’épopée, la rafale, la farce et le lyrisme fécond du désespoir, un -long instant qui n’est pas encore, qui ne sera jamais déterminé et qui -ne revivra plus, ce n’est pas une pièce. - -Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est agréable -et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; des foules -s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, on y -meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave, -de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme -et pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés. -Imagerie brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de -Robespierre et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens -de Versailles, de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789, -à l’arrivée des dames de la Halle et de la populace réclamant «le roi, -la reine et le petit mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant -la peur, distillant la haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant -l’audace, enrôlant les braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant; -le futur Louis-Philippe servant la République et préparant la bataille -de Valmy; le duc de Brunswick voulant écraser la liberté et raser -Paris; la Convention nationale dévorée d’incertitude et se dévorant -d’avance avant de recevoir l’annonce de la victoire et les drapeaux -ennemis capturés; Marat et Robespierre extorquant laborieusement -l’adhésion de Danton à la condamnation de Louis XVI; les Vendéens -et les Bleus aux prises; William Pitt en action; Robespierre, un -instant avant sa chute, aux prises avec le cul-de-jatte Couthon et le -beau Saint-Just; enfin,--épilogue philosophique et apothéotique,--le -général Bonaparte, campé dans les plaines de la Lombardie, au milieu -de ses troupes ivres de gloire, dans un soleil qui est à la fois le -soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour des cendres, tout doré -et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et messieurs, pardon! -citoyennes et citoyens, de _la Révolution française_; minuit sonne, -et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, d’épopée -idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de dormir. -Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier -l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns -de ces tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier. -Le père Laurier, encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le -remplacer, avec son autre fils, qui devient représentant du peuple aux -armées, sa fille qui se fait vivandière et son promis, Jean Michon, -qui est chansonnier en civil et en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris -l’écharpe blanche par amour pour la marquise de Lusignan, redevient -Français et devient républicain en voyant les prouesses de Valmy; la -marquise elle-même, après avoir été sauvée de la guillotine, en Vendée, -par sa quasi-belle-sœur et Michon, redevient Française en s’apercevant -que Pitt et Cobourg se moquent du roi, de la royauté et ne veulent que -l’abaissement de la France! Tout finit bien--ou presque. - -Il y a des souvenirs de _Charlotte Corday_, du _Lion amoureux_, de -Ponsard, d’_Une Famille au temps de Luther_, de Casimir Delavigne, -de la _Vivandière_, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce -pas?), de répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté -cordiale et généreuse--et c’est panoramique, pittoresque et meublant. -Vous verrez qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès -avec son collaborateur, fera de _la Révolution française_ un de ces -romans plus que populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils -d’honneur à M. Charlier, un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un -éclatant, débordant, tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt -perfide et majestueux; à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique -Michon; à M. Decœur, encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean -Worms, Duard, Chevillot, Coquelet--ils sont mille! Mlle Pascal est -touchante, enjouée et héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante -et forcenée; Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles -sont cent qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli -bouquet... aux trois couleurs! - -[Vignette] - - - PORTE-SAINT-MARTIN.--_Le Roy sans royaume_, énigme historique - en trois parties, cinq actes et sept tableaux, de M. Pierre - DECOURCELLE. - -Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, en 1835, -_Sémiramis la Grande_, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume et en -vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler drame, -une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, qu’est-ce qui -n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie? - -Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la -survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et -de la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution, -embûches, pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et -reniements. Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de -tous les coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils -traînent une passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent -Mathurin Bruneau, Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils -ont des fidèles irréductibles; je ne parle pas de Naundorff, à qui -une ressemblance criarde avec Louis XVI, une obstination héroïque -des dévouements aveugles et la complaisance des Etats de Hollande -assurèrent le nom de Bourbon, pour les Pays-Bas et sur sa tombe. - -Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc., -etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté _l’Orphelin du Temple_ à -l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous fera -sourire à _Sire_, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII. -Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi -avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin, -par cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se -prête à toute poésie et à toute fantaisie. - -Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et émouvant, -il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: son -Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au moment où les -faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai. - -Mais contons l’aventure. - -Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être -poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une -mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le -pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand -cœur et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné -Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime -résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par -respect pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!» - -Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un -cachot royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille -morts, où un commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui -était son plus cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de -Montvallon, déguisé en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui -injurie l’enfant royal, quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras -quand il n’y a plus personne. C’est--ou ce sont--«les deux gosses». Et -le Roy--pourquoi cet y archaïque?--le roi troque ses guenilles contre -les loques du Montvallon, franchit les diverses lignes de sentinelles, -sort de la prison, tandis que le noble phtisique laisse empoisonner ses -derniers jours. - -Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. La -famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque -vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable -dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui -apprendre ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple duc -d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime -Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon -de la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de -la main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner -le royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est -décidé! Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain -la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de -Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir une fois de -plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise sur -une chaise. - -Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé dans -l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. Prisonnier, -impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de -l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine -_commediante et tragediante_, Napoléon invoque la bataille, le génie, -la grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre -et je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la -Régulus: Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne -qu’un instant, le temps de rendre le conquérant à la gloire et à -l’Histoire qui, au reste, allait le lui réclamer. - -Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les -environs de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo, -le gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la -peau de Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et -des grenadiers. Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la -retraite de Louis-Charles, on fusille son père, son vrai père, devant -elle. Cris, épouvante, supplications. Et, pour échapper au peloton -d’exécution, le duc de Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son -cri «Vive le Roi, notre sire!» - -Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent -en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet! -Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui -qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de -l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à -la Martinique, dans la maison de Joséphine. - -Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas -historique. Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les -mousquetaires; M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer -Napoléon à Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance. - -Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure. - -Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry -sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par -le malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle -Franquet est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et -qui a des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en -jupon à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement -héroïque. Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse, -une jeune épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un -Fouché plus traître que nature--et c’est difficile--un monstre à face -pis qu’humaine, parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un -duc de Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus -mâle courage et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de -volonté, d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la -jeune majesté, la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique -de son personnage; M. Gravier est un grognard cordial et désespéré. -Enfin, après avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant, -Adam, etc., notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique -Napoléon de nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et -mis au monde pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur -des salles pleines le frisson de cette grande ombre vivante. - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Robe rouge_, pièce en quatre actes, en - prose, de M. BRIEUX. (_Première représentation à ce théâtre._) - -Moins de dix ans après son apparition, _la Robe rouge_ est presque -une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision, -son amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées -à tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des -réformes et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M. -Brieux, ne pas être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose -dire, la paternité sentimentale. - -Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a -été acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et -l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le -drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret, -et de plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons -pas songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est -bien là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est -une exception, un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale. -La magistrature reste debout--et assise: nous n’avons vu que des -individus très déterminés, pas des types universels--et de pauvres gens! - -Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre -d’Etchepare et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat -d’un vieillard de quatre-vingt-sept ans, est _cuisiné_, torturé, -atrocement câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille -et affreux drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son -trouble, de sa peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer -avec sa tête, le mate et l’accule. La femme, épouse irréprochable, -mère admirable, a eu, dix ans auparavant, une aventure ignorée, une -condamnation injuste dont le juge la soufflette et l’étrangle, dont -il ravale ses protestations, sa franchise et sa dignité; il finit par -arrêter la malheureuse, d’un arbitraire insensé, lorsqu’elle se rebiffe -et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au grand jour de l’audience, -le ministère public sûr du triomphe, n’ayant plus qu’à tendre sa robe -pour y voir tomber deux têtes innocentes, qu’importe que le procureur -ait une hésitation sublime, une rétractation divine et humaine? Le -président a appris à l’accusé la faute de sa femme. Acquitté, ruiné, -détruit, le paysan basque ne peut supporter une tache de boue sur une -veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère dans les Amériques, -en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à tuer le juge infâme, -l’auteur de son anéantissement de femme et de mère, ce qu’elle fait -avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit l’Ecriture. - ---Personne, répond Brieux, frappe, plaideur! - -J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public, -en sa chaleur, s’intéresse beaucoup moins à la robe rouge, au siège de -conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de -Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu -cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet. - -G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave -d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil, -ahanant, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant -et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du -boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier, -astucieux et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un -président d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est -parfait dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon -est excellent en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay -a une invraisemblable dragonne d’officier de gendarmerie. - -Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans le -rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite -fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est -mignonne en montagnarde. - -M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé -dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à vide, -il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante -et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, du -mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de -ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie. - -Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop -dévouée. - -M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; M. Georges -Le Roy un substitut ardent. - -Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente, -tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. Je ne -me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que je n’ai -pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements de -voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces -mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle -involontaire gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au -meurtre lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de -son amour à elle et de son foyer! - -_La Robe rouge_ donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française: -elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit -vert--couleur complémentaire--qu’elle a donné à Eugène Brieux. - -[Vignette] - - - VAUDEVILLE.--_Suzette_, pièce en trois actes de M. BRIEUX. - -Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère, -elle est _idolée_ par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce -monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse: -ce sont des mondes. - -L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu, -après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru, -Régine Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la -diable, coquette, étrange, artiste--horreur!--elle dérange leurs -idées glaciales, leur cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs -portraits, pardon! leurs photographies de famille. Elle doit venir dans -leur _mas_ méridional: quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils -avec sa chère bambine Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert -l’a trouvée en train d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a -crié et proclamé qu’elle avait un amant. Joie! Le divorce est là pour -un coup! Et les vieux auront leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi, -lorsque la mère éplorée et repentante vient demander sa fille, lorsque -l’épouse veut s’expliquer avec son mari, je vous laisse à penser de -quelle façon elle est éconduite, expédiée, expulsée par son magistrat -de beau-père: la guillotine sèche, sans plus. - -Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le -capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses -intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire, -en train de reconduire poliment un pignouf qui s’est fourvoyé dans -les jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au -verbe pittoresque et à la vertu virile, lorsque son autre fille, -l’aînée,--celle qui a mal tourné, car elle est mariée!--Régine, enfin, -vient avec l’éternelle Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à -la pension. Elle divorce! Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh! -Mais voici le paltoquet. Les deux époux échangent leurs torts à bout -portant: ça va s’arranger quand les parents Chambert font irruption. -Gabegie sur toute la ligne: le loup de mer et le chat-fourré se mangent -ou presque; les hommes de loi--le divorce est en instance--font -irruption et emportent Suzette tandis que, impuissante et éplorée, -Régine clame sa douleur et son désespoir. - -Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire à -Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant -a un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle -l’aime toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et -triomphent d’avance. - -Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses -articulations, ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de -faux poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors, -n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque, -vienne renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son -martyre prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs, -de son innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et -le cœur, pour que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses -préventions, un peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait. -C’est long, et Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous? -Il y a Suzette! - -Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut -que M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des -opinions qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni -de virtuosité. A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe. -La croisade dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est -pas résolue. Ah! que j’aime mieux la délicieuse _Victime_ de Fernand -Vandérem! Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième -acte et presque tout le _trois_: c’est un succès fort honorable. - -Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait -et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant; -Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents -qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean Dax -(Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux malgré lui -et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair Joffre, qui -interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une figure -presque historique. - -La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: parfaite -en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de Bray -est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa -voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et -qui portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une -belle-mère légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen -Andrée touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du -cœur. Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout -son tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à -souhait. Elle a suscité l’applaudissement, la clameur--et les larmes. - -[Vignette] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_Le Roi s’ennuie_, pièce en un acte, - de MM. Gaston SORBETS et Albéric CAHUET.--_Papillon, dit - Lyonnais-le-Juste_, pièce en trois actes, de M. Louis BÉNIÈRE. - -Où sont les beaux temps du compagnonnage, du tour de France laborieux, -musard et batailleur chanté jadis par Agricol Perdriguier, dit -Avignonnais-la-Vertu? Le bon Louis Bénière nous affirme qu’on rencontre -encore des fils de Soubise et des fils de Salomon, des mères des -compagnons, des Langevin modèles de l’honneur et, pour faire plaisir à -feu Léon Cladel, des Montauban-tu-ne-le-sauras-pas! Grâces lui soient -rendues! - -C’est une très agréable nouvelle pour les profanes dont nous sommes, -et le patron, le camarade Bénière, doit s’y connaître, au jour, à -l’heure et au point! Son esprit pointilleux, méticuleux, d’observation -précise et courte, son réalisme malicieux et gris-noir des _Tabliers -blancs_, des _Experts_ et des _Goujons_, le long travail de silence et -d’accumulation auquel il s’est livré avant de lâcher la truelle pour la -plume, nous sont garants de sa sincérité. - -Sa fantaisie est comme involontaire et d’autant plus savoureuse, sa -naïveté fait balle avec ses rancunes; sa grandiloquence, de-ci de-là, -sert au comique, l’inconséquence même du philanthrope qui protège et -adore les domestiques femelles et qui _abomine_ les serviteurs mâles, -qui vilipende les magistrats pour couvrir les braconniers sert de -piment au ragoût d’ironie et de jovialité que présentent M. Gémier et -son excellente troupe. - -M. Bénière a voulu faire, comme son vieux copain Sedaine, un -_Philosophe sans le savoir_. C’est joué--et comment!--en farce: ce n’en -est pas une plus mauvaise affaire. - -Les Vérillac sont installés dans un domaine royal dont ils sont maîtres -et souverains: le père, président de tribunal, tranche du grand -seigneur; sa fille va épouser le jeune marquis de Sandray--et la mère -Vérillac mène la barque. Au moment où l’on s’y attend le moins, une -canaille de notaire amène par la main l’héritier naturel du légitime -propriétaire du domaine et de la fortune, un bâtard ignoré que son -père s’est avisé de rencontrer, de reconnaître légalement et de nantir -tout ensemble, trois jours avant d’être victime, comme tout le monde, -d’un accident d’automobile, car, vous le savez, une bonne action porte -en soi sa récompense. Tandis que les siens jurent et se lamentent, -l’avisée Mme Vérillac fait bonne mine au gauche intrus, un tailleur de -pierre rustre et timide, et mijote d’arranger les choses en lui faisant -épouser sa fille: rien ne sortira de la famille. - -Et c’est l’_Ouvrier gentilhomme_! Le compagnon Papillon, dit -Lyonnais-le-Juste, revêtira le smoking, chassera à courre (il tue le -cerf à plomb--un fusil dans une chasse à courre, où le trouvera-t-on?) -entassera gaffes sur boulettes et sera outrageusement choyé et adulé, -rapport à son argent: il forcera le président à fumer sa pipe, forcera, -sans plus, la sœur du marquis qui lui fait la cour et apprend, pour -le conquérir, des pages entières du manuel Roret, embrassera la -fille des Vérillac et semblera être engagé à elle quand un tardif -éclair de raison et de cœur rappelle à Papillon sa maîtresse, la -repasseuse Balbine, et leur fils Riri, les lui fait rappeler et, dès -lors, n’est-ce pas? les manigances du notaire, les violences de la -Vérillac ne pourront pas séparer ces trois êtres unis par la faim, -par l’abnégation et par l’amour! On donnera un os doré aux chiens, -Vérillac, marquis, marquise et notaire, on s’épousera et à Dieu vat! -Voilà. - -On a beaucoup ri au deuxième acte, et on a applaudi. C’est _de la brave -ouvrage_, avec un style adéquat. Papillon n’est pas syndicaliste, -oh! non! n’enverra pas un _pélot_ à la C. G. T. et habille son gosse -en troupier. Alors! C’est sans assise et sans portée: donc ça porte. -Et c’est admirablement joué. Sans étude, d’instinct. Mlle Suzanne -Munte a campé, en un jour, une Balbine Birette avenante, émue, brave -et délicieuse; Rafaële Osborne est une très grande dame excitante -et excitée; Germaine Lécuyer est une petite jeune fille énamourée -et charmante, et la petite Fromet, un petit Riri, bâtard en képi -qui fait l’exercice comme père et mère. M. Clasis est un magistrat -fangeux à souhait, trouble, rageur, à tout faire; M. Lluis, un notaire -effroyable, caressant, avide, admirable; M. Marchal, un braconnier -mieux qu’honorable; M. Pierre Laurent, un valet dont la culotte -framboise est digne de l’Elysée; M. Georges Flateau, un marquis nouveau -jeu et fort sympathique. - -M. Gémier aime d’amour son rôle de Papillon: il y est merveilleux. -Ses qualités d’inélégance et de lourde maîtrise y brillent d’un feu -sourd et continu: il patoise, il digère, il se méfie, il se brûle, se -reprend, lance le couplet et bégaie en grand artiste. - -Quant à l’admirable nature qu’est Jeanne Cheirel, elle se donne toute -dans Mme Vérillac: son âme et son comique, son intelligence et son -autorité prennent le spectateur: c’est de la vie, c’est de la grâce -sans le vouloir--et du génie. - -Le spectacle commence par une historiette assez plaisante: un monarque, -embarrassé de son incognito et de son accent, de ses balourdises et de -la froideur d’une petite femme froissée, la fait marcher sous peine de -mort, grâce à la bombe d’un anarchiste. C’est gentiment joué par M. -Henry Houry et Mlle Lambell. Ça s’appelle _le Roi s’ennuie_. Moi, je ne -suis pas roi. Et vous? - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Les Emigrants_, pièce en trois - actes, de M. Charles-Henry HIRSCH; _la Bigote_, comédie en deux - actes, de M. Jules RENARD. - -Les beaux décors! - -De la pitié, de l’émotion, de la curiosité et de l’habileté de -M. Charles-Henry Hirsch et d’André Antoine sont nées des images -inoubliables et criantes. - -C’est un cabaret de Venise, misérable et bariolé, avec ses ivrognes -et ses amoureux, ses filles, ses ruffians et les snobs inutiles qui -cherchent indiscrètement une couleur locale qui n’existe pas. - -C’est, surtout, un lamentable et grouillant entrepont de paquebot -d’émigrants, tout chargé de détresse, de faiblesse et de fièvre, de -crainte et d’espoirs falots, où des familles entières, des enfants -vagissants, des vieillards ballottés d’un continent à l’autre dans -une morne attente, des folles hantées du souvenir des tremblements -de terre, des amants traqués et toute une houle de pauvres tâchent à -se caser et à dormir, dans un bercement de douleur, des grincements -d’accordéon, des sifflets de bord, des bruits de manœuvre, des -mouvements d’eau et de ciel dans les hublots. - -C’est--magie de l’horreur--la chambre de chauffe du bateau, toute rouge -et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses soutes, ses -échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés par la flamme -et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du sang. Cela est -prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, une fois de -plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat. - -On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a -une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre -Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé, -les deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses -dans les Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent -et qui sortent des entrailles du navire les glacent soudainement: -c’est Tullio qui est dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine -et sa vengeance, Tullio plus épris et plus formidable que jamais: il -ne boit plus. Alors Bianca, qui vient le retrouver dans son trou, -l’étreint, l’enjôle et le paralyse cependant qu’Antonio descend par -une corde, poignarde dans le dos l’infortuné mari, le traîne, le jette -dans le brasier. Et les amants se tordent de frayeur, les officiers -s’affolent, accusent un chauffeur saoul, hilare et gesticulant, et tout -s’achève--sans finir--dans un chaos d’épouvantement pourpre et fumeux. - -Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de -Charles-Henry Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie -réaliste et nuancée de l’auteur du _Tigre et Coquelicot_ et d’_Eva -Tumarche_. Sa pièce brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la -fois très russe et très italienne, est un peu écrasée par ses masses -accessoires, par le décor, par l’immensité de misère qu’elle remue: -c’est très poignant. - -Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la -cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de -Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante -et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon; -Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est -une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac et -Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente et -touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à -pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant -d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes. - -_La Bigote_, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux -amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas -les mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez -à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une -fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu -parler! Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et -désirable. Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux -blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour -nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné -des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci -posé, contons. - -Gros propriétaire et maire de son village--c’est effrayant comme -nous voyons des maires au théâtre--M. Lepic est époux et père plutôt -taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher -de judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le -moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce -que Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux! - -Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur -présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur. - -M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment pour -sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu -de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une -conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland. -M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de -Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune -fille l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête... -si pure!... Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute -blonde, toute blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non! -Mais le curé! Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure -du curé dans tous les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession, -empoisonnement!... Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant -précédent, les accordailles se font--et le curé apporte son onction et -son emprise. - -Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie pointue, -la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots tout -simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui -sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la -vie grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est -de la poudre de chasse. Car le poète en prose des _Bucoliques_ et de -_Ragote_ est un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste -sur la brèche. - -Sa pièce est une pièce de combat--et je le regrette. L’observation, la -malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules Renard -sont au-dessus des questions du jour, même éternelles. - -Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que vous -ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous? - -C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic -avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans -le vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme -Kerwich, blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse -et toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri, -une paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles -Barsange et du Eyner sont charmantes. - -M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul -Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du -collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans -un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise -à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à -Bernard, qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le _patron_ -a passé par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec -des moyens en plus. C’est du plus grand art--et du plus simple. - -Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, au-dessus -de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur -de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs. -Rendez-nous Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en -poils gris... - -[Vignette] - - - PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Griffe_, pièce en quatre actes, de M. - Henry BERNSTEIN. (_Première représentation à ce théâtre._) - -En attendant le triomphal et messianique _Chantecler_, Lucien Guitry -fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de joyeux -avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse dans ce -drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans cette -_Griffe_ que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir. - -Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques -années--c’était hier--Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille -constante et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du -jeune dramaturge, sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: _A -combien l’amour revient aux vieillards?_ sur cette eau-forte humaine -et démoniaque, rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante, -hagarde. - -Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle -leader socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une -ingénue rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille, -trahison envers son passé, trahison envers son parti; précipité par -elle aux grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs -sociaux, de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils; -ravalé au rôle de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant, -croulant aux compromissions, aux pires bassesses, au seul besoin; la -fuite, grâce aux sens, de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers -l’action, de la générosité dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité, -de l’amour dans la bestialité; l’absorption, si j’ose dire, du génie -et de l’éloquence, de l’honneur et de l’honnêteté, du sens moral et du -sens pratique par la plus abjecte sensualité; le renoncement excité, -l’abdication hystérique, la sénilité exigeante, suppliante, qui glousse -et bave dans son désir; la ruine géante et furieuse, voilà ce qu’a -incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, naturellement, presque -à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile des salles, -sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la crise infinie, la -déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, formidable, dont -il a secoué toute la sensibilité d’un public ancien et nouveau. - -Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans -notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il -se ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est -effroyable, c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est -admirable. - -Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein, -beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie -très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de -probité les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents; -Henry Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M. -Arthus a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique. - -C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête à -griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de -tyrannie, à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie -Yahne est aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante -qu’il convient, et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier. -Voilà une soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde. - -Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins -incontestés, Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec -la gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le -théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire, -sa griffe d’ange, d’homme et de lion. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_La Petite Chocolatière_, comédie en - quatre actes, de M. Paul GAVAULT. - -C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai, -une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville -sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément. - -En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, en -renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques -de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance nous -offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et non sans -élégance, voire non sans philosophie. - -On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du couvre-feu -sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé au ministère de -la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves exquis: il -attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de bureau. -Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend rien du -tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire sonore, -de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune amie -Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un -pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse -qui survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier -multimillionnaire. Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un -jeu de boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un -mouton enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et -autres séductions: élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant -terrible à qui on passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle, -en dépit de toutes les protestations et de toutes les rebuffades. -Elle couchera là, puisque le pneu de rechange a éclaté aussi, et M. -Normand n’aura qu’une couverture et une chaise, sans secours aucun: le -chauffeur a emmené la bonne en tandem. - -Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait que -grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un -homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à -l’_agonir_ d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal -élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend -de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain -Bédarride qui flaire une bonne affaire pour son ami,--et pour lui. Elle -rembarre--et comment!--le futur beau-père et chef de bureau Mingasson, -prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte les affaires -de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin avec son -fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est pas comme -tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier, -Parisien XXIe siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le bleu, -je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu! - -Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est de -garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de -bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien -et par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle -qu’il est autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin -aux pommes, injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi -dans un ministère tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père, -révoqué, provoqué par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur. -Qu’est-ce qui peut encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M. -Lapistolle met ses gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non! -Non! Non! Ça passe les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route -pour la rivière de Seine! - -Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite -peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la -fantaisie pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier -de Bédarride. La petite chocolatière va entrer en religion et le -triste Paul, qui n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre -le voile, si j’ose dire, mais très loin, très loin de son amoureuse -obstinée. Alors, tout doucement, en se faisant les adieux d’un Titus -d’administration à une Bérénice du haut commerce, en s’appelant «mon -frère» et «ma sœur», ils glissent au plus contagieux attendrissement -et finissent par communier en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul -consent à avoir une femme exquise et une immense fortune, Bédarride -épousera Rosette et lâchera ses pinceaux pour le chocolat--et tout le -monde sera heureux. C’est charmant. - -Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la -facilité de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans -effort. M. Paul Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas -garde aux longueurs de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que -deux, il y a des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et -le mouvement. - -Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du meneur du jeu, -de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; son frère, André -Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la fois fantoche et -génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et gentil et fin à -croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; Berthier fait -un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; Aussand est -un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, et Pierre -Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait ajouter à son -élégance un humour très distingué et très réjouissant. Mais M. Victor -Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure de Paul Normand. Il -joue nature--ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie même. Il n’a même -pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à s’ennuyer, à se -chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi. - -Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un -personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable, -elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel -si le mouvement n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans -la joie. Jane Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et -aimant, qui lui convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru--et c’est -dommage--et Marthe Régnier--Benjamine--a eu son charme de toujours, -son autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise, -sa sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa -bouche gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui -bouillonne, crépite et mousse. - -Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, simples, -chatoyants et spirituels. - -[Vignette] - - - THÉATRE DU GYMNASE.--_La Rampe_, pièce en quatre actes, de M. - Henri DE ROTHSCHILD. - -«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà la -formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame. -Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or -vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez -flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix -profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous -toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique -et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai -quelque chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements--et -quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil, -le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de -Rothschild qui vous ramène sur terre--et plus vite que ça!--par le plus -long,--quitte à vous mettre dessous! - -C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort -amusante, bien plus dramatique--et qui a réussi. - -Il manque un acte,--le premier. Comment et pourquoi Madeleine Grandier, -mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son mari, son -foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée avec -le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait été émouvant -et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine se serait -révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et charnel, où elle -aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, la grande actrice, -l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste de simplicité et de -vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies lui auraient -dicté un nouveau destin! - -Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail -de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine Grandier -retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux transi et -fidèle, un impresario obséquieux et comique--ne faites pas attention -aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas--pour finir -par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue que vous -connaissez depuis _Amants_, par offrir une fois de plus ses lèvres et -son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, et en -mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus. - -Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, le -plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est -agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze -rappels serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil. -Mais le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est -acteur-directeur, comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner -le lendemain la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre -auteur Pradel. Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier -acte: il n’y en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis -quelques scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la -vanité souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario -Schattmann offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en -vain que la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle -qu’elle a puisé dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son -maître, sa flamme et son génie: il n’est question que de résultats, -de succès bruyants et monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut -pardonner à l’étoile, le cœur--s’il y a eu cœur--est broyé sous le fard. - -C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel--et duel -inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté -de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les -applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle -en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale -cabot, le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une -petite grue de tout repos, la môme Chouquette. - -Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son amant, -lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la -communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut -l’étreindre, c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé -et très froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort -naturelle. Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses -pensionnaires--car Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur -passion? une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu! -adieu! il va souper avec Chouquette! - -Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable -Madeleine, qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre -à une gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne -sera pas celui de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé -l’obstiné Saint-Clair et, si elle accepte d’aller faire une tournée en -Amérique avec Schattmann, c’est qu’elle médite un plus long voyage. -Mais voici Bourgueil, voici la suprême entrevue, le dernier effort. -Hélas! le comédien est plus maître de soi que jamais: c’est loin, -les giries! Il ne s’agit que de répéter la scène finale de la pièce -de Pradel qui n’est pas au point. Alors, comme par miracle, c’est -un empoisonnement--ça tombe bien!--la triste héroïne, à la fois -géniale et sincère, torturée et pathétique, se suicide sans en trop -faire semblant, écoute, en vacillant, les froids compliments de son -partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée par l’aconitine, -tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!... - -Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. Elle -termine brutalement--mais l’auteur n’est-il pas président du Club -du chien de police?--une aventure colorée, brillante, habillée et -vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de -_mots_, des personnages et des _utilités_ inutiles, mais qui vit, -rit et vibre, souffre et fait souffrir, qui présente des milieux -curieux, des personnages connus et a une intensité croissante, dans un -papillonnement et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou -plusieurs clefs--de si beaux décors et de si somptueuses robes! - -Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été -admirable dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle. -Elle y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et -charmante, une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie -secrète dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie -même: c’est à crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique -des duchesses, et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée, -juvénilement sûre de soi, d’une fantaisie délicieuse. - -Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable -et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon de -bureau inénarrable et montre une fois de plus sa _vis comica_ trop -peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage -d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance mais parfait -dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; Deschamps -aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant à Calmettes et à -Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, qui faisait l’auteur -Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact et son charme comme -antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, par sa tenue, sa -sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, son cabotinisme -géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie meurtrière. - -Monsieur le baron est servi!--et comment! - -[Vignette] - - - THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Circuit_, pièce en trois actes, de MM. - Georges FEYDEAU et Francis DE CROISSET. - -M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque, -voluptueux et pervers qui raffine sur tout--quand il raffine; M. -Georges Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce -triomphale, de l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le -plus parfait attelage, grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches -et chatouilles. Mais, comme dirait M. de La Palisse, l’automobile -souffre-t-elle un attelage? - -Car il s’agit d’auto--et le titre le prouve. Titre un peu lointain -déjà: les circuits ont vécu--ou presque. Souhaitons une survie à la -pièce des Variétés. - -Elle commence comme _la Veine_, d’Alfred Capus. Dans un garage -peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois -(ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur -Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés -secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la marque -Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes, -commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout -seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce, -une belle voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans -le circuit de Bretagne--et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce -pain-là--ah! mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le -Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria -avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et _saqué_ le -hideux rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui -mènera à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la -fortune. Hourrah! - -Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de -Châtel-Tarran, fantoche antédiluvien--il date du second -Empire--ex-brillant capitaine de concours hippique, ci-devant amant -de la belle Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et -fantasque maîtresse Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois. -Phèdre a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros -en cotte bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie -sa dignité à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans -son dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique -excursion en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse -un souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague -endiamantée. Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la -fâcheuse bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il -s’agit pour lui, après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et -il ne les a pas sur lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans -un réduit galant, tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre -secret permettra à tout le monde d’assister, à travers une glace, à -leurs ébats passionnés, mouvementés, répétés, à des effets de draps, -de chemises de nuit, de baisers et de lassitudes qui se reprennent--et -c’est le drame. Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de -vengeances, d’assassinats! - -Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir--avant de tuer! La -gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et c’est -tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes -épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant -des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs, -entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous -avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop -vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite -Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le -chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire--car Étienne -gagne, n’est-ce pas?--réunit tout le monde en un embrassement--et c’est -la gloire et la fortune--en famille. - -Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement et -de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins gros -à la fin du _deux_, des entr’actes moins longs et portant moins à -l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de -plus parisien--ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs--et ce -serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de _mots_ de situation, -de gaieté et de jeunesse! - -Et c’est joué!... - -Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, une -fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un -Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure -dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux -qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier -des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le -personnage de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince -Zohar, est très falotement silhouetté par Carpentier. - -Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un -comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui -incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle -et qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout -amour. Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante: -c’est Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée--et accrochée, -Phèdre aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative -et suppliante comme une planche de Rops. - -Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues. -Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux -beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme, -sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et -prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du -grand art, c’est de l’histoire, c’est très gai--et effroyablement -mélancolique. Déjà! - -[Vignette] - - - BOUFFES-PARISIENS.--_Lysistrata_, comédie en quatre actes et un - prologue, de M. Maurice DONNAY. (_Première représentation à ce - théâtre._) - -C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie -d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de -Cypris, de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée, -sous la lueur et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay. -Voici dix-sept années que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à -l’Eden-Porel, après avoir jeté ses premiers feux dans _Phryné_ et dans -_Ailleurs_, au firmament de Rodolphe Salis, berceau de gloire, pour -connaître bientôt l’apothéose d’humanité et d’immortalité, la flamme -immense et alanguie d’_Amants_; et, après une reprise triomphale avec -la créatrice Réjane, il y a treize ans, _Lysistrata_ revient, toute -neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair et tout cœur, charmer -ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires les plus divers, -émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie salle -des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance, -si j’ose dire,--et c’est le mot,--d’esprit, de finesse, d’à-propos -et d’à peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et -de sérénité, de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de -mélancolie qui jette une ombre mauve sur ces marbres animés. - -Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique, -indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même -pas à résumer _Lysistrata_: c’est, on le sait, la grève des femmes -d’Athènes, irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze -ans, s’arroge et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux -et de leurs amants. Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y -a le repos hebdomadaire, ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les -hommes rentrent en ville, musique en tête, et embrassent chacun leur -chacune, martialement. Mais les femmes ne veulent plus partager leur -dieu avec Bellone: la belle Lysistrata réunit la cour plénière, le ban -et l’arrière-ban des épouses et des courtisanes d’Athènes, et leur fait -prêter le rude serment de chasteté. Elles ne se laisseront reprendre -ou prendre que lorsque la paix sera signée. Ah! les mines et les -attitudes des pauvres mâles en non-activité par retrait d’emploi--et -leur exode piteux vers les maisons de joie! Mais Lysistrata, rebelle -aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister aux supplications de -son ami, le jeune général Agathos,--et c’est dans le temple même de -la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur adultère parjure -et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon amère: les -courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur serment que -les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd un continu délice, -une joie ironique et douce, une fusée de _mots_, de pensées, d’humour, -une forêt de gestes--et des danses, et des chants, et du désir. Et, -lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont renversé -et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle tout -naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour -régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,--et ce sera toute -douceur et toute beauté. - -Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et -irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de -splendeur et de joliesse? - -C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme -ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite -groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume, -des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des -nudités vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon: -il y a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire, -l’impossible, le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame -et chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et -archaïque de M. Dutacq. - -M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné, -d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un -mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité; -M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen, -Arnaudy, Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et -divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue. -Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans -son personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell, -Florise, Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait -exquise de tact et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne -est, comme toujours, fantastique en nous rendant--et comment!--Lampito, -femme au tempérament excessif. - -Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu gênée -et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et -donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu -toute l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute -la passion, l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de -son personnage éternel, féministe, amante, enthousiaste et retorse, -religieuse de cœur, impie malgré soi. - -Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République dont -elle parle, de la République athénienne. - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Maison de Danses_, pièce en cinq actes, - de MM. NOZIÈRE et Charles MULLER (d’après le roman de M. Paul - Reboux). - -Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul Reboux et -ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont MM. Muller et -Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du Vaudeville. -M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne en détail -et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute -sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse: -il prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur -n’importe quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des -fantaisies profondes et parisiennes que Taine et Renan pourraient -signer,--après leur mort. - -Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement -pittoresque: après cette merveille de Pierre Louys, _la Femme et le -Pantin_, après l’âpre et délicieuse _Marquesita_ du pauvre Jean-Louis -Tallon, il nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des -Espagnes. M. Nozière, en transportant sur la scène les _journées_, -de M. Reboux et de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la -cruauté, de la perversité, de la philosophie, et, dans des décors -somptueux et magnifiques, dans une mise en scène en relief et en chair, -c’est une pièce étrange et composite. - -Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au dehors, -affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron Ramon et -sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour toute la -clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, va -épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne -bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée, -avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le -monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, et -veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même -que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les -jambes seules, que siègent son cœur et son âme. - -En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et -quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à -prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas -que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la -voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte -sur son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui -l’éduquera. - -Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de marins, -de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, une -grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les -plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs -font leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est -Estrella et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est -Estrellita mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les -caprices des pires Vénus; le _fandango_, la _sevillana_, le _tango_, -des danses barbares; c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la -jalousie plus formidable de Ramon, après l’enthousiasme universel; il -gardera Estrella, l’empêchera de rejoindre le brave père de famille -Benito--et c’est la majestueuse matrone Tomasa qui retiendra la pie au -nid et trompera le malheureux pêcheur. - -Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de Luisito -en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur Amalia, -femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des conseils -de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y fait: -en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute -la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la -rejoindre dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le -jaloux Ramon s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils -sont tout autant bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt, -Luisito la tuera tout seul: il le jure sur la croix de la procession du -Vendredi-Saint qui passe sous les fenêtres. - -Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille, -Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois -amants, les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera -l’un contre l’autre, et, d’humiliations outrées en caresses mimées, -de supplications en outrages, d’agenouillements en sursauts et en -provocations, susurrante, balbutiante, insolente, diabolique et divine, -finira par s’évader de ce Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres -gens, pour rejoindre à Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et -tout infamie, cependant qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif -de joie et de liberté, clamera, en voyant ce trio de malheureux, de -misérables lassés et meurtris: «Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!» - -Et c’est plus triste que mille morts! - -Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y -a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans -l’horizon rose,--que serait l’Espagne sans moines?--de moines gentils, -idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du -_Temps_. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin? -Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les -derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime mieux -Mérimée. - -Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et -trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement, -admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue -dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité -et de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine -graisse, en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon; -Jean Dax est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo -à tout faire--et il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse -illusion en _sereno_: il est toute l’Espagne. - -Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, rêche, -dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté -à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée -dessinent des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et -qui tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une -charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente -Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna -Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très -définis et infinis. - -Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle -n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de -terroriser, d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux, -en trois, de se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de -caracoler sur place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si -l’on veut, shakespearienne. - -Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et -de décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après: -vous retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du -café-concert, de la vie, de l’amour--avec des costumes. Et c’est le -triomphe de Porel. - - -[Bandeau] - - ODÉON.--_Jarnac_, drame historique en cinq actes et en prose, de - MM. Léon HENNIQUE et Johannès GRAVIER. - -La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après avoir -joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir -donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles, -voilà qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux -et que son adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux, -trop sûr de soi et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier -réhabilitent ce vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une -sensibilité virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur -sacrifice! Jarnac et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice -se quittent; il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité, -les rois--et les reines de la main gauche. - -C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne peut -nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est M. Léon -Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, plus -haut, et le titre de son chef-d’œuvre, _Un caractère_, est son propre -titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est -lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un _Simon -Deutz_, très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux -auteurs si sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux -superbes costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action -forte, nombreuse, pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et -digne des plus longs applaudissements. - -Contons la pièce. François Ier est en train de s’éteindre patiemment. -Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il -n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du -dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers, -et un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en -inquiète et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les -assiduités diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune -sœur Louise. Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette -nouvelle, donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La -délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé -de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de -jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime -et il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout -va pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la -duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants à -la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient -son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse -d’inceste. L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux -amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort -du roi. - -Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant -que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre -ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François, -qui veut une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus -violent: il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos, -solennel, définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est -aussi faible que l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a -d’autres chiens à fouetter: son fils et ses courtisans qui complotent, -qui jouent de son cadavre d’avance et de toutes les charges de l’État: -il force les rebelles, les fouaille, les courbe, les agenouille. -Pendant ce temps, Louise a retourné La Châtaigneraie et lui a montré -son erreur; jamais Jarnac n’a abusé d’elle. Et les deux frères se -retrouvent et tombent dans les bras l’un de l’autre; ils ne se haïssent -pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, le poids de l’honneur -barbare, de la coutume, deux couronnes et le monde! Mais ils ne se -battront pas tant que le roi vivra. - -Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa -dernière colère. Il agonise en se faisant lire _les Triomphes_, en se -rappelant Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la -duchesse d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de -Montmorency, de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des -lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en -vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, qui -ont fui ensemble. - -C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue -toute-puissante, de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage. -Mais Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui -accorde aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus. -Hélas! hélas! Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui -indique ses points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire -attendrissement, l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne. - -Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts, -les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants, -les parrains, les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les -serments, les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane -de Poitiers et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret -tranché de La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser -la vie au vaincu, pour reprendre son honneur, le silence haineux du -roi, sa réponse glaciale et le long cri de douleur et de reproche du -malheureux La Châtaigneraie qui ne peut traîner une existence ignoble -et un nom aboli et qui meurt, qui mourra. - -Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié, -brodé, archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de -Poitiers, la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut -la géniale artisane de cet épisode,--et les effigies d’Henri II et de -Diane sont un peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux, -ressemblent plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et -Périssin qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François Ier, qui -est fort belle, fort grande et est réglée avec majesté, aurait été -plus véridique et plus pittoresque avec les rires des amis du dauphin -et les cris du comte d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!» -L’admirable et bourru Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un -cynisme plus net et plus en fer. - -Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que le -faciès mince de François Ier, ce n’est pas sa faute; il a au moins -sa grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de -l’éloge. C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux. -Joubé a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de -La Châtaigneraie. Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment, -et pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II -qui ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse -de son personnage: c’est un traître à l’espagnole, mais toute la -responsabilité en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie -armée, de courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste, -Bacqué, Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack, -etc., etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes -sacrifiées. - -Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais -ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial -et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de -vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et -pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son -sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une -grâce, une émotion, une dignité royales. - - -[Bandeau] - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Sire_, pièce en cinq actes, en prose, de M. - Henri LAVEDAN. - -Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus -profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir -le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, -pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et -nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui -va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une -progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et -une science voilés d’une écharpe légère. - -Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans -lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, -aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces -quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de -souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi -les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets -et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde -raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous -roses du vaudeville. - -L’intime collaboration de l’auteur du _Nouveau Jeu_ et de l’auteur du -_Duel_, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, -leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du -bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à -la fois débridée et déférente, tout a fait balle--si j’ose dire--et -ballet, tout a porté, ému, charmé. - -C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, -dialogue digne d’Henri Monnier--et je ne sais pas de plus bel -éloge--que s’ouvre l’action de _Sire_. En haut langage, en hautes -ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, -sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion: -elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle -l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante -Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les -fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent -en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en -prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution -du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII -existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui -montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf--qu’en -pensez-vous, Otto Friedrichs?--Richemond--qu’en dites-vous, Jean de -Bonnefon?--lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un -grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive -Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, -soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles--telle la lectrice -Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et -naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure, -parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés, -l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre -ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII. -On verra. - -L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai -de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette -de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock: -Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien. -Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se -décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir -le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse! -Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage; -elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans -les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on -a frappé--un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est -laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la -Main-Rouge--et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; -jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les -complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre! - -Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent -faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est -comédien, qu’il fut Dorange, l’_Aveugle de Bagnolet_! Il est ignare, -mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, -jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre -cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles -effusions, après le départ des excellents _impresarii_! Et l’on rira, -landerirette! Et l’on rira, landerira! - -L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long -retard, au _trois_! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très -majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau -d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un -peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de -Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il -convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom -des graines rares--_colorados gigantea_--que la petite Saint-Salbi -lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est -un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle -le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le -chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre -Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille! - -Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la -brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a -accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh! -oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais -voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle -a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent--et Léonie -est si touchée qu’elle l’embrasse! - -La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice. - -Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage -de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille -vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est -fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque -les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis -Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la -vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de -théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura! - -Elle sait! - -C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde -national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, -s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; -mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux -résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas -brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de -lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: -c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, -même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de -_la Marseillaise_ et du _Chant du Départ_, nous apprenons qu’il a été -tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de -Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII. - -Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de -tout--et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou -terriblement triste. - -Et la vie? - -Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe -commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait -être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour -l’Histoire! - -Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une -miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement -le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des -_Mystères de Paris_, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction -aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et -la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les -plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus -ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et _carbonari_ de clubs; -M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue -un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, -sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement -petit. - -Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en -cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle -Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme -et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de -l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas, -l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste! -Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même. - -Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité -fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle -de Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est -véritablement une sainte et une reine. - -Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa -gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa -facilité, sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout -domine. Sa composition du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre -sans effort, une création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de -sitôt. - -Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène mieux -qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, jusqu’aux -cartons à chapeaux, _Sire_ vivra. On y entend des musiques: le _Chant -du Départ_: - - _La Victoire, en chantant, - Nous ouvre la barrière..._ - -Et _la Parisienne_, de Casimir Delavigne: - - _Soudain Paris, dans sa mémoire, - A retrouvé son cri de gloire: - En avant, marchons!..._ - -Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera! - -[Vignette] - - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Procès de Jeanne d’Arc_, pièce en - quatre actes, de M. Émile MOREAU. - -Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, -patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et -du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, -souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de -la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et -jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans -le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, -du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa -mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au -sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, -de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée. - -C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous n’en -avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique -effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré. -Et comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute -vertu, _virtus_, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée, -puissance de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne -veux la voir ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et -toute grandeur, c’est la flamme de France, sans visage et sans voix: -sa voix de vierge s’en est allée retrouver les voix de ses saintes, -ses cendres se sont perdues dans le firmament; elle est le signe divin -de la Patrie, le gage entre la France et Dieu. Elle déborde, dépasse, -défie toute histoire et tout drame: c’est un étendard subtil et infini -qui atteste notre éternité. - -Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt a été -admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, de -pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré, -dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau. - -Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, ce -collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, avec -son illustre associé, de la longue victoire de _Madame Sans-Gêne_: son -œuvre présente, c’est _la Pucelle géhennée_. - -Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau dans -ce _mistère_ vivant du XVe siècle, qui ne comporte que simplesse et -méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford, -régent d’Angleterre, neurasthénique--déjà!--et sentimental, mystique -et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige de la petite -pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse Tour de -Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, d’accord avec -le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de Paris et les -évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en couleurs: du -fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix rouges, -jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, malgré la -promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses et la grâce -de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, Catherine de -France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; le petit -roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude et -de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux -Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique; -le régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en -accusation de la prisonnière. - -Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique où -la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses parle -devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si beau, si -grand, si simple, où la sublime paysanne dit sa pauvre naissance, ses -pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre des fées, sa -marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a ni orgueil -ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme elle -alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges -ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout -à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais? -On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps -de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite: -on ne touchera pas à Jeanne! - -Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux -désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son -entrée, chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure, -s’humilie. Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure -sur le sort de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière, -sur son propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse. -Le régent voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges -reviennent--et l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon -le pusillanime s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte, -pour Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur -et l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un -son argentin, voici les cloches de l’_Angelus_! Elles apportent à la -captive les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines -et célestes de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine, -de Monsieur saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa -rétractation, broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra, -pure de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse! - -Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires -sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur -eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent, -dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à -eux: le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui -détaille, d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de -«Jésus!» vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de -flamme du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame, -dans ce chaos de remords et de crime. - -Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce -procès-verbal qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la -légende dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’_entente cordiale_ -que d’imaginer un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce -pas être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que -de lui prêter de la pitié et de la déférence? - -Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse -de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous -avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des -paletots d’armes inouïs. - -Nous avons des acteurs excellents et convaincus. - -MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean Worms, -Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité, -de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi; -le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri -VI; Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse -harmonieuse et touchante, de courage douloureux dans le personnage de -la reine Catherine. - -M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse -science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif -jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté. - -Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah -Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans -la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul -trésor de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière, -héroïque et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité; -trompette brisée et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne; -elle est enfant et déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans -le ton des séraphins; c’est toute émotion, toute souffrance, tout -réconfort. Aux innombrables et indéfinis applaudissements du public, -j’ajoute mon salut à la dernière idole. - -[Vignette] - - - THÉATRE RÉJANE.--_Le Risque_, pièce en trois actes, de M. Romain - COOLUS. - -Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité -jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche -les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins -probables, les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de -faire de l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre -échevelée et colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de _4 fois -7, 28_, pour l’humoriste du _Ménage Brézile_, pour le douloureux -scrutateur de _Raphaël_ et de _l’Enfant malade_, pour l’observateur -apitoyé d’_Antoinette Sabrier_, pour le jongleur byzantin d’_Exodes et -Ballades_: il a toujours joué la difficulté. - -Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique et -qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, se -joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs -et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine -n’avoir de secrets pour personne--et il est tout secret. Il est trop -intelligent. Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne, -nous imagine aussi au courant que lui de ses relations et de ses -imaginations; c’est nous faire trop d’honneur. - -Et, parfois, nous restons en route et en plan. - -Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du _Risque_, -Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une _surfemme_, un -homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et -préhistoriques, des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse -des affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque -nous l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien? - -Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine -liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation, -si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur -de ladite Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à -Nice, à Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure -qu’un «ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des -entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans -parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps -un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une -manière de génie--en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur -tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet que les -coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives hardies, -les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre et à -tenter Dieu? - -Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez. - -Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille adoptive, -son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe Thury, -son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, etc., -etc., est contrainte à une tournée d’affaires. - -Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore -Marcel Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe -Thury--et Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque -incestueuse--maman!--naturelle et aveugle, fatalité, fatalité! - -Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant -par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant -pour embrasser sa mère,--sa mère, pas sa maman!--la tante, la _maman_ -rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle -affectera de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle -fera semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle -lui laissera un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant -adoré qu’elle n’a pas daigné forcer elle-même: _Mektoub!_ Adieu, va! -Elle restera brisée dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté, -mêlant ses pleurs de reine un instant déchue aux larmes de son grand -serviteur Chartrin. - -Et voilà! - -C’est _l’Autre Danger_ et c’est _le Refuge_. Mais non! Ce n’est rien -de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est -même pas le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est -pas le triomphe de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité -sur la perfection, ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de -l’intelligence et de la misère des sens, ce n’est pas le génie qui -prononce ses vœux de chasteté, c’est une aventure menue et douloureuse, -ornée, chantournée, d’un style précieux, élégant, capricant, bosselé -et ciselé, d’un dialogue rebondissant, inextinguible. Pour laisser -toute sa force à son drame, M. Coolus a même, à l’avant-dernier -moment, supprimé un quatrième acte qui lui semblait faire longueur. -C’est héroïque: l’exquis et admirable Maurice Donnay n’avait condamné -à mort «le quatrième acte» en général, qu’avec sursis. L’action, -volontairement dépouillée, en est-elle plus puissante et plus rapide? - -Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de -dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans -le personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est -merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur -infinie dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi -parfait qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique -qui devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau -d’un vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une -barbe sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un -amant très recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne -Avril est un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile -Laure; Mlle Dermoz est un peu trop roide et tragique, trop décidée, -trop cruelle sous les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène -outre l’exotisme, la sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki. - -Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme -directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs -décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son -cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de -son autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de -sa tristesse contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé, -humanisé la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans -amant qui _crâne_ en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est -qu’une pauvre chose, un mélancolique défi--et rien qu’un défi. Dans ce -drame d’idées, à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques, -elle porte l’angoisse sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes -de sang. - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Comme les Feuilles..._, pièce en - quatre actes, en prose, de Giuseppe GIACOSA (traduction de Mlle - Darsenne); _Moralité nouvelle d’un Empereur_ (adaptation, en - vers, de M. G. Rial-Faber). - -C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce un -peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme et au -cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa doit sourire -de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le Coppée, -l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux de -dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier -Latin. - -_Comme les feuilles..._ est une des dernières productions de l’auteur -d’_Une partie d’échecs_. Il n’a plus ni son goût archaïque de la -chevalerie, ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son -observation et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil -natal: il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez -d’indulgence pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir, -peindre, faire toucher du doigt l’abîme sans désoler tout à fait, -être exact et vrai sans être navrant, et c’était tout nouveau pour -les spectateurs du second Théâtre-Français, séduits par un texte orné -et simple, strictement traduit par Mlle Darsenne: ils ont fait fête -à cette tranche de vie crue mais non faisandée; ils en ont aimé la -cruauté involontaire et la tacite poésie, la grandeur bourgeoise et la -gentillesse pathétique--et c’est un soir qui aura les plus chaleureux -lendemains. - -_Comme les feuilles!..._ Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre et -grand Arnault: - - _L’orage a brisé le chêne - Qui faisait mon seul soutien... - Où va la feuille de rose... - Et la feuille de laurier..._ - -Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est -plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle -va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes--et non un trèfle à -quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici. - -Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne levant -pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la besogne -en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur. -Resté seul avec deux grands enfants, il - - _Leur fit cadeau d’un’ bell’ mère_ - _Vu qu’il s’ trouvait par trop veuf_ - -comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes -cervelles dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de -l’américanisme outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu. -C’est la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé -jusque-là, Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce -qu’il avait; sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir -conseillé de dissimuler l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé -le jeune Tommy, fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments. -Abandonnés de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur -misère chez le cousin Maxime, en Suisse. - -Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute -éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés. -Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère -que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle -vendra très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe -pratique, aimant, sage antique et moderne, remette les choses au -point: il réussit auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue -devant Jules. Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des -écritures très humbles comme il dirigeait ses usines,--très loin. - -La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal -préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens -s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un de -ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée. -Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant à -Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère, -la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent -sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir à -cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut -plus que mourir. - -Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie -à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de -cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle -courra au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui -veille pour gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation, -sa grandeur--et il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude -que Maxime veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour -qu’elle comprenne qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se -doit au bonheur de son père, de son mari, au sien propre--sur les -ruines. - -Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec du -liant, de la _morbidezza_, de la santé morale et de la _gemütlichkeit_ -à l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant. - -M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est un -très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et -sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance -élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs -tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante, -parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie; -on ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers, -l’assurance de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les -larmes de Mme Kerwich. - -Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle y a -ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus grave, -son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. Elle a été -toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même: -est-il de plus folle louange? - -A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille -pièce de famille: _la Moralité nouvelle d’un empereur_, qu’on a déjà -applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis. -Un empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son -agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur qui -a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires et -son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, donne -raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!» -Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit pieds -plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où -l’énergique caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la -simplesse éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et -Desfontaines, la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs -de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes fleurs -et des larmes héraldiques. - -C’est une belle et bonne journée. - - -[Bandeau] - - THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Un Ange!_ comédie en trois actes de M. - Alfred CAPUS. - -Après avoir été l’_Oiseau blessé_ de la Renaissance, Mlle Ève -Lavallière est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que -maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny. - -Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour les -Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si -doux aux choses et aux gens, qui prête--pour rien--à la vie, de la -gentillesse, je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de -géométrie hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui -a cassé les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse -et rare, et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout -refaire dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction -générale. - -J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au -grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas -de ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout -modeste envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la -raison, des coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité, -l’économie, que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de -tête? Vous êtes sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et -quelles ailes! On en mangerait. - -Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de _Qui perd -gagne_ et de _Monsieur Piégois_ ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette -Lebelloy, née Ramier--les ailes!--l’aime à la folie, le jeu! Et elle -perd, perd--à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle -n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une -avance d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de -Saintfol, que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu, -et qu’il n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux -et cordial chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien -conseiller d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la -flirteuse effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette, -qui a juré de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol -répond pour elle, renonce à la main de la fille du brave baron de -Sauterre: scandale, provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ: -c’est du Capus. - -Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette! - -Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais -à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, -elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez -le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités -viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une -salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent -y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son -futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les -papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et -triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est -l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les -deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé -chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du -prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant, -Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa -tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné. -Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier -Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera -embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise, -vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le -retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son -ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui -rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné: -son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une -fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle -va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se -dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en -en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs -de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se -désole!... - -Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château -de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par -garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en -plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue -par miracle, après une nouvelle _culotte_ à Biarritz, avant une -nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux. - -Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce--ou -deux ou trois. - -L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité -caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des -milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous -ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de -conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on -peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez! - -Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis -de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, -en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie -facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, -attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est -tout plaisir, toute joie, toute finesse. - -J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle -Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui -reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix -sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité -comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la -mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort -séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille -charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, -Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges. - -M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, -d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage -de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute -fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et -parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de -rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un -tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, -Avelot, sont exquis. - -J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et -contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition -générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle -de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation -désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu -toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la -lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur -le flanc: honneur à lui! - -Après cinq jours de remise--tragédie sans exemple boulevard -Montmartre--Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son -sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute -sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, -fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a -été acclamé--avec la pièce. - - -[Bandeau] - - THÉATRE DU GYMNASE.--_Pierre et Thérèse_, pièce en quatre actes, - de M. Marcel PRÉVOST. - -Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,--ces deux -prénoms accolés et comme fondus,--indique le dessein d’une œuvre -intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et -non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les -questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la -confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans -l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et -pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce -temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le -dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait. - -L’auteur des _Demi-Vierges_ n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer -sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, -ne dépasse guère le purgatoire. Voyons: - -Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, -sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand -coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout -repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans -le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et -suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en -plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance -qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du -fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui -a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même -temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé, -et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt -avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille -aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le -néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive: -une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux -et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque -et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et -confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante -que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui -n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais--et tout chaud. - -L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne -où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son -fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, -ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et -qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. -Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les -gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie -d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf -ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 -000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien, -son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère -et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui -embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre! - -Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration -solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au -moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en -poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est -menacé, directement, du bagne--sans plus! En plein triomphe, il voit -son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. -Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et -invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, -la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis, -si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse -pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit -d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa -fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien -pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles -pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si -bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par -les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas -des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera -pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme -reste seul, avec ses pensées. - -Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son -innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme, -quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux -en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse, -dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant -de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale. - -Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il -touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne -sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; -ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le -Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, -le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; -elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa -violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le _self made man_, ce -sera l’_outlaw_--et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte -renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce -baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire! - -Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui -a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à -l’occasion et ne recherche pas un style trop rare. - -Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès -que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté -dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement -harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, -sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est -parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; -Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, -Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie -des rôles épisodiques. - -Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire -et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui -gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de -grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; -M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la -haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles -Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, -a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de -pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil -est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la -vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq -une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté -ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant -faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et -pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est -le drame de ce drame. - - -[Bandeau] - - PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Massière_, comédie en quatre actes, de - M. Jules LEMAITRE. (_Première représentation à ce théâtre_) - -Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux -et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son -enseignement et sa résignation, tout cela est d’hier--mais hier, c’est -si loin! Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses -drapeaux et étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement, -dans son rôle de Marèze. - -Il s’agit--je n’ai pas à raconter la pièce--de la dernière flambée -d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et -artiste: un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense -pour la massière de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre, -fière, touchante, charmante, jolie, et a beaucoup de talent: le Maître -s’émeut, admire, glisse à un sentiment où entre du désir; la jeune -fille est reconnaissante, flattée, prise dans son âme droite et ferme, -dans son cœur de vierge qui n’a pas connu un père mort trop tôt--et la -femme du peintre, aimante, dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse -être jalouse, menace la massière Juliette Dupuis, la chasse même de la -maison, où elle est revenue malgré sa défense. - -Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté, -toute fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant. -Il lui servira de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au -désespoir et à une colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours. - -Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze -épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui -désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de -l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de -flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise -et vieillissant avec lui. - -Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée, -mouillée, rebondissante, naturelle, savante, précise et large, -l’humanité précieuse et exacte, l’angoisse immense et menue de ces -quatre actes en relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves, -le malaise inquiet et touchant des époux Marèze à table, en face de -la place vide du grand fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze, -la grandeur simple du renoncement de Marèze, toutes les phrases comme -sans apprêt, mais non sans délice, tous les _mots_ où l’esprit infini, -l’intelligence inégalable, la rare sensibilité de Jules Lemaître -s’éjouaient avec un soupçon de larmes... - -Guitry et Judic--les Marèze--ont gardé leur charme et leur autorité. -Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher, -est admirable de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses -cinquante-cinq ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop -bohème, qui a des ailes à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses -phrases et a des «hein! hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de -dix-huit printemps et des jambes de podagre, des élans, des désespoirs, -de l’enthousiasme, de la fleur bleue, est merveilleux de geste, -d’hésitation, de brusquerie, de silence et d’accent. M. Lamothe est un -jeune Jacques très fanatique, M. Mosnier est un académicien gâteux et -sournois fort hilarant et M. Fabre est un modèle terrible. - -Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles -et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle Jeanne -Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies -qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès -qui avait créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et -cruel des comparaisons. La nouvelle massière--M. Guitry nous l’avait -cavalièrement confié--n’était pas en possession de tous ses moyens: -émotion, aphonie, maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi -aux spectateurs, tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère -humaine et divine de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et -d’esprit. - - _21 décembre 1909._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE RÉJANE.--_Madame Margot_, pièce en cinq actes, dont un - prologue, de MM. Emile MOREAU et CLAIRVILLE. - -Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de Cour -de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc et -la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette -sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges -veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la -vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans -parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait -trop. - -En tout cas, _Madame Margot_ est un admirable spectacle, d’une -richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels; -on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur: -ce ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles -merveilleuses de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et -hauts-de-chausses, musiques d’époques et danses authentiques; c’est un -musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et -grand jusque dans l’angoisse. - -Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du jeu c’est -Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de Mme Margot -que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, plus Madame -Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et plus dramatique. - -Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle, -celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique, -italienne, diabolique et charmante quintessence des damnés Valois, -collectionnant les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu, -Henri de Navarre, son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant, -à la veille de sa mort, couper le cou à celui de ses pages qui a -tué l’autre--et ils avaient seize ans et aimaient--comment!--cette -sexagénaire! - -Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire -quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent -suivre l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais -n’anticipons pas. - -Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, exilée -à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine, -plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La -nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et -le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent -demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa -mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les -obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne, -gasconne, hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour -épouser la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot, -Marie de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est -sans illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et -veillera sur le nouveau couple. - -Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont que -favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis -traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie -famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et -joue avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis -intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot, -qui vient en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec -le fidèle Sully, qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la -nouvelle cour la raille et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi. -Car les d’Entragues et les d’Auvergne, de complicité avec le jésuite -Cotton, confesseur d’Henri IV, ont décrété la mort du Béarnais. Un mot -d’enfant,--les enfants jouaient autour des conspirateurs--apprend le -hideux projet à Margot qui, pour empêcher son ancien époux de voler à -la mort, lui rappelle qu’elle a été sa femme et la redevient, peu ou -prou, pour une nuit. - -Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger -qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et -le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa -fidèle mie, en attendant la fatalité. - -Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place -les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le -sérieux précoce, les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée -par la toute petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries -royales des jeunes Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et -Jane Jantès! Je n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme -tout nu et tout coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur -brutalité amignotée, leur verdeur à la volée et comique et ravigotante. - -J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse, -hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme -de Réjane; Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment -séduisante et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie -de Médicis, Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des -splendeurs et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu -maigre, mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin; -Signoret dessine avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre -du père Cotton, Chautard est un Bellegarde chaleureux, spirituel, -parfait; Castillan est inquiétant en Concini, Barré baragouine très -intelligemment en Zamet, Garrigues est un traître convaincu et hérissé -ainsi que Monteaux; enfin, dans le personnage de Vitry, M. Marquet -porte le plus admirable casque du monde. - -Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes -les richesses de l’histoire--en mieux, puisque c’est une pièce qui -finit bien. - - _24 décembre 1909._ - - -[Bandeau] - - VAUDEVILLE.--_La Barricade_, pièce en quatre actes, de M. Paul - BOURGET. - -M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre, -douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il -y a eu dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence -regardant monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide -et formidable du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et -ouvrir sa gueule géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que -le conflit sentimental, l’anecdote, n’étaient que symbole, et que -l’auteur de _Mensonges_ a posé le problème social avec une rigueur -presque atroce, qu’il a peint la guerre de classes férocement en -indiquant, comme d’un coup de sabre, les déchirements intimes qu’elle -provoque et qu’elle provoquera: c’est une large et profonde tragédie. -Les convictions de M. Paul Bourget pouvaient, devaient faire intervenir -dans la lutte la loi d’amour, l’idée chrétienne que la vie est une -épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, qu’il faut obéir; par un -scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce secours sublime et commode: -les patrons et les ouvriers n’ont que leurs armes terrestres, leurs -appétits, leur volonté, leur besoin de manger, leur désir de n’être -pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense du coffre-fort: -ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à eux-mêmes, à la -condition que ce soient des hommes. - -C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur -de _l’Etape_ est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art. -Il n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons, -des boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins -violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus -commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à -l’action directe. - -M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande -fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il -reconstitue, copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire -de la brocante et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il -a une fille mariée à un riche architecte et un fils de vingt-cinq -ans, Philippe, socialiste de salon et de revue, charmant garçon au -reste, et vertueux, fort épris de Mlle Cécile Tardieu, fille d’un -riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent pas au mariage ou n’y -consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage à ne pas se -remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse--car il a une -maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, Louise -Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a conté -ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse et -de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué dans le -plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se -sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le -comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement _saboté_, -empli de tiroirs en tulipier--une hérésie pour du Louis XVI--et quel -tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron -interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère -pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët -répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait -le meuble, Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas -d’erreur: c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas -d’histoires! Il réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers -s’agitent, la grève couve--et ce n’est pas le moment! - -Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans un -délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit de -quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la -ruine, le déshonneur peut-être--et Langouët le sait. La grève couve -de plus en plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron -cédera! Mais l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit -que sa maîtresse Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise -ne veut pas l’épouser parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend -rester ouvrière, «rester de sa classe», et qu’elle fera grève si on -fait grève, qu’elle épousera cette grève qu’elle a tout fait pour -éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, divinité du jour! -Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le délégué du syndicat, -le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, suivi des ouvriers: -Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des siens. Le patron -se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se le laissera -pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: tous les -ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre du -syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est -permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera -à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à -la muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On -réussira! Et--miracle plus cher!--l’atelier des femmes n’a pas fait -grève! Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est -malheureux! Ils s’embrassent! Ils s’épouseront--et Breschard reprend -courage tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères, -retombe dans son sacrifice incessant. - -Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté, -la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les _jaunes_ -sarrasinent de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les -grévistes ont été prévenus et viennent chasser les _renards_, débaucher -les travailleurs. Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron. -Mais c’est l’œuvre qui est en péril: on va démolir, détruire les -meubles en délicatesse avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa -vieille énergie et de son revolver! Le terrible Langouët propose de -l’enfumer. La responsabilité du crime, il l’assumera seul: c’est lui -qui mettra le feu aux copeaux et aux planches! Une dernière générosité -le fait supplier Gaucheron de partir: c’est son ancien apprenti! Mais -le crime ne sera pas commis: Louise Mairet survient, supplie, se laisse -brûler, puis elle s’abandonne, confesse son amour pour Langouët, le -reprend à deux et trois reprises; la police arrive avec Breschard, qui -ne se plaint pas, qui n’en souffre pas moins, et il faut toute la furie -de l’ancien contremaître pour qu’on l’arrête. - -On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés. -Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët, -qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère, -Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier -son arrêt, cruellement; ce sont _les Petits Oiseaux_, de feu Labiche; -jamais on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette -les prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a -jamais rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le _deus ex -machina_ de cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron -permette, grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de -s’établir avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à -l’ivrognerie et au syndicalisme ensemble. - -Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole. -M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très -émouvante, que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne -peuvent exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de -passerelle, il y a la barricade. - -Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un -Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis -Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre -est un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui -serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses -mots; Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité -canaille dans le rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un -industriel important; Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix -est un Philippe vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un -_jaune_ de Bordeaux, jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré -un _jaune_ de Marseille, très noir et très comique,--et il y a un gamin -qui fait les plus belles pirouettes. - -Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort -spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante, -la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut -pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur -de Louise Mairet. - -Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette -démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant de -combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir--et comment! De -quel côté de la barricade serons-nous? - -«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!... -Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y mourir, pour -un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et Mgr Affre. - -[Vignette] - - - THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.--_Le Danseur inconnu_, comédie en trois - actes, de M. Tristan BERNARD. - -M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant mouvement -des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe pesante et -sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse envers -la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus détails de -la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce exactitude, -crac! il y a du miracle dans son observation--et il ne s’en tient pas -à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le moins, d’un coup -de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan renverse l’ordre -établi des choses, met de la fantaisie--et quelle fantaisie!--dans la -monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité. - -Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie -paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs, -spectateurs de demain et d’après-demain, _le Danseur inconnu_ a -triomphé sur la scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce -légère et émue, toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de -bonhomie et de jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière, -sera la cause efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en -assurant la félicité d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence -d’une horde de jeunes hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont -jusque-là! - -Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue». - -Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente -famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente, -son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute forme à un -autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, il a vu de -la lumière à un étage quelconque d’un quelconque palace et a suivi des -gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, il a dansé--il est -si triste--avec la première jeune fille venue. Ils se sont plu; ils -se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il puisqu’ils -ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de toute -leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va -tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise -indiscrètement dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des -amphitryons qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins -connus, et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a -dîné. Mais--hasard! voilà bien de tes coups!--le danseur inconnu n’est -pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là -l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: il -a vu son manège avec Berthe Gonthier--c’est la jeune fille--. Henri est -séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui, -l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! Un -peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à sa -grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la jolie -Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il -représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il -devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit -suivre le mouvement: le voilà propre! - -Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard envoie -pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri lui-même -triomphe des _colles_ que lui pose un collègue en métallurgie et semble -un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, en même temps -que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, mais c’est -trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, et son -cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche à avouer -qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on s’il était -dans le dernier dénuement? - ---Oui, dit la fiancée. - ---Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter -sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il ait de -la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira -malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui -s’est ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les -intérêts de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est -allé, avouant par lettre qu’il est _purée_, qu’il ne connaît rien à la -métallurgie, qu’il gagne cent francs par mois--quand il les gagne--et -qu’il est si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera -l’imbécile Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan -Bernard! - -Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir le -magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer la -stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la -frénésie désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera -par petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe, -avec accompagnement de téléphone, échange de tendresses courroucées -et amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la -tourterelle dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera -heureux: le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation -magnifique dans la maison du délaissé Herbert. - -J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante, -cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des -_Pieds nickelés_, la nonchalance de _Triplepatte_, la sentimentalité -d’_Amants et voleurs_, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux -et d’Octave Feuillet, des _Fausses Confidences_ et du _Roman d’un -jeune homme pauvre_ de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du -meilleur Tristan Bernard. - -Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé--Henri--n’a été aussi -jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que ses -pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon -englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie ont -été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond dans le -personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement stupide -en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente et de -muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon de bureau mieux -que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant. - -Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; Mlle -Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; Mlle -Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël -et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute -majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates -d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de -forme. - -Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce fut -un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est -incalculable? - -[Vignette] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_L’Ange gardien_, pièce en trois actes, - de M. André PICARD; _le Monsieur au Camélia_, un acte, de M. Jean - PASSIER. - -M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité -la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples -et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses -héroïnes et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle -émotion et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son _Ange -gardien_ pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux, -affreusement grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties, -de l’hésitation, de la lenteur, du non fini--ce qui n’est pas l’infini. - -Contons. - -Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je n’ose pas -emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne un qualificatif -plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage avec un ivrogne -brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille qu’une vieille -fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château -plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a -voulu rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son -cousin Frédéric Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités, -car les Trélart sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle -rôde, surveille, contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles -que pour les mœurs de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et -hargneusement austère, elle passe, en robe grise, auprès des joueurs -de _bridge_, se laisse injurier gratuitement--car ses hôtes ne sont -pas polis--et ne quitte pas des yeux le manège de sa cousine Suzanne -et du beau peintre Georges Charmier: elle assiste aux séances de pose, -survient dans leurs tête-à-tête, les sépare même sur un canapé et -survient au moment même de leur étreinte pour faire jouer l’électricité -et les séparer, ainsi que l’archange armé d’une épée flamboyante dont -il est question dans la Genèse. Entre temps, elle a rabroué de la bonne -façon, devant le monde, un brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé -de l’aimer: elle n’aime personne, ne veut aimer personne, elle est -méchante, méchante, méchante, méchante! - -Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute -est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est -pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait -mieux qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges -et Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai, -faute de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout--et -comment! Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls, -en une explication nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse -s’abordent, s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses -rancœurs, ses colères, sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et -s’excite à la fois, séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et -par curiosité: c’est une impossibilité, une gageure, un miracle: il -vole un baiser qui lui est rendu presque automatiquement, s’énerve, -prend Thérèse, qui résiste et veut s’envoler, la retient à terre, -solidement et l’emporte, mi-défaillante et extasiée, aux pires et plus -essentielles réalités. - -Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au salon. -Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes -avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée, -pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier, -enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus -enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne, -il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au -fond même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la -caresse de Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une -horrible vanité. Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie, -s’offre et supplie, elle ne peut accepter: elle est exigeante, par -timidité, et son effacement si long veut des revanches: elle demande -une fidélité éternelle; mais, loyalement, le peintre ne peut pas la -promettre. Thérèse partira, retournera dans sa province, reviendra, -l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie menue, à son amertume désolée; le -bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, retrouver sa petite amie du Havre, -et Georges et Suzanne continueront à exercer leur adultère consacré et -sacré. - -Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je ne -sais quelle abnégation: il a été fort applaudi. - -Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un monde -bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur grise -de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais, -hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de -cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade -dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un style -plus précieux que sûr. - -M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire, -d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; M. -Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et -passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence sont -des _bridgeurs_ de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne -frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes -Rafaële Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses -en des rôles trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la -plus opulente poitrine. Quant à Mme André Mégard, elle a donné au -personnage de Thérèse Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé, -une magnificence pathétique et sauvage dissimulée sous une chrysalide -poussiéreuse, toute douleur contenue, toute fièvre sous globe: c’est -du très grand art. Quand lui sera-t-il permis de jouer du François de -Curel, _l’Envers d’une sainte_, par exemple, qui a certains points de -ressemblance avec _l’Ange gardien_? - -Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, _le -Monsieur au camélia_, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier, -d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie -ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt. - - * * * - -M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces _Possédés_, -qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit -théâtre de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas -de conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: _Au désert_. -L’admirable et effarant _Intérieur_, de Maurice Maeterlinck, avec sa -classique fatalité, et _le Drame de Three Corners bar_, de Pierre -Lecomte du Nouy, complètent le spectacle. Cette dernière pièce est -rauque et tragique: on n’y voit que gitanes, assassinats, erreurs -judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui joue en personne, y imite, à -lui seul, une meute entière de chiens sauvages, à la perfection. - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).--_La Sonate à Kreutzer_, pièce - en quatre actes, de MM. Fernand NOZIÈRE et Alfred SAVOIR (d’après - le roman de Léon Tolstoï). - -M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait, -vertement, à la fin de _Maison de danses_: aujourd’hui, il unit son -ironie dolente, mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et -quasi sauvage de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu -malin: les deux auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou -tout bête, sans flèches et sans ailes. - -_La Sonate à Kreutzer_ est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque -unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: c’est -le _knout_ moral et presque physique. - -En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la lumière -sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non. - -Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces, -c’est-à-dire à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures -sans Créateur, tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes -larmes; ils ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel -pour MM. Nozière et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser -ces fantoches, victimes sans mérites et bourreaux sans éclat. - -Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon -qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et -frénétique des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il -aime sa jeune femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe -la main dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques -traversant une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa -présence harcelante, éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il -revient, tant il est dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre -Laure, romanesque et poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère -ne la réconforte pas. A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le -fat et grotesque virtuose Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre -le gré de Pozdnycheff, l’éploi perdu des rêves en jouant _la Sonate à -Kreutzer_ qu’elle écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être. - -Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche -loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son -affreux époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut -l’emmener au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance -de l’époux devient plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce -rat musqué de Troukhatcherswski, le confesse, le vide, le chasse, et -la malheureuse Laure, bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide -le flacon de morphine qu’elle a enlevé au virtuose! De la chambre à -coucher à côté, elle prévient son mari qu’elle va mourir empoisonnée: -il ne bouge pas. Elle résiste: il s’obstine. Enfin, à un dernier cri, -il enfonce la porte: hélas! il n’est pas trop tard, Laure respire -encore! - -Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable -Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et -sa belle-sœur Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au -suicide, mais humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne -veut pas croire que Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait -seulement se rendre intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie -avec sa femme, accepte même de rappeler à la maison le pianiste -Troukhatcherwski. Et c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient -féroce--en marge de Tolstoï: le porteur d’idéal, le messager d’au-delà, -l’archange harmonieux et passionné est un cuistre, le lâche des -lâches, menteur, phraseur, toute mollesse, tout néant. Il s’installe, -se vautre, se laisse aimer nonchalamment. Le mari le voit, le sert et -part: il reviendra! - -Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans -l’appartement familial--dans quel monde sommes-nous, Seigneur?--affole -et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la _Sonate -à Kreutzer_ déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa -misérable épouse, l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler -devant elle des domestiques et des supplices, la réduit aux pires -plaintes et aux plus dégradants mensonges avant de l’appeler à une -suprême étreinte où il la serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la -pauvrette tombe étranglée, et le meurtrier essuie quelques larmes. - -La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des -personnages: le rêve croule sous l’horreur comique de ses -représentants; Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable, -le mari est une bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court. -Il faut un peu comprendre autour et au-dessus de l’action: il y a -une profondeur amère, et qui se désintéresse absolument des lois -dramatiques et du public: c’est très curieux et du meilleur temps de -l’Œuvre, des temps héroïques: vous y trouverez le symbole, l’outrance, -le souci du style et la désespérance finale. On frémit, on applaudit, -on pense. On pense peut-être un peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue -le rôle de Troukhatcherwski, déploie une telle fantaisie compassée, -une telle outrance dans la muflerie lyrique, une telle facilité de -frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on admire, en gaieté. -Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de l’idéal. -Arquillière--c’est le mari--est admirable de jalousie, d’inquiétude, de -férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis Martin et -Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, et Luxeuil -a les plus beaux favoris du monde. - -Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu naïve; -Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle -Dorziat--Laure--sait incarner, merveilleusement, le pire ennui, la -pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible espoir: -elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met -du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très -beau. - -Et ne nous frappons pas: cette _pièce pour marionnettes_, comme dit -Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni -l’Amour, ni la jalousie, hélas! - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Chantecler_, six actes en - vers de M. Edmond ROSTAND. - -Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien savoir -du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de _Chantecler_, -des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner -sa gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation -préalable d’événement national et mondial. Si l’_Enéide_, de Virgile, -et _l’Africaine_, de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si -la vie publique fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute -n’en est pas à l’auteur, au poète. - -M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant et -mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions et -leurs désirs: il arrête le monde à son horizon--et c’est beaucoup--et -écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse, -toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour -les plus petites choses, l’auteur du _Bois sacré_ veut être parfait -et parfaitement content de soi: il est son critique et son juge, et, -en présence de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les -canons, ne livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre -hémistiche, la dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille -tyrannique, à son cœur obstiné, à son âme en exil. - -Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son -rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré, -large, lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu -lui chaut! C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une -vision de basse-cour qui grandit, grandit, des jours et des années, au -creuset démesuré du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse, -tourbillonnante, épuisante, de sa richesse verbale infatigable, -acrobatique et déconcertante, un rêve réel et irréel, réaliste et -idéaliste, qui mûrit, mourut, revécut, s’éternisa, sans contrôle, au -gré de la fantaisie du poète, en famille, dans des jardins de songe, -des marbres, des vasques et des lis, au seuil des pays où Don Quichotte -lutta contre d’effroyables géants qui se muèrent méchamment, à la fin, -en ailes de moulin à vent. - -Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir--de -près... - -Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! «Pas -encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la large -vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! Ce n’est pas -un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond du récitant, -on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, les -enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; la -ferme--c’est une ferme--est purgée des hommes: il n’y a plus que les -braves bêtes. - -Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce -pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de sa -queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une -niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une -cantinière de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille -et le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur -du lieu (côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête, -l’autorité, la puissance et l’esprit de gouvernement. Le voici qui -s’approche, lentement, majestueusement, le grand-maître, sévère, mais -avantageux, impérial, mais se laissant caresser. Un coup de fusil -éclate: un bond--et un merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de -peur que de mal! Le bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par -des chiens braques qui seront trompés et égarés par le merle subtil. -Mais ce n’est pas un faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or -est usurpé--et le bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand -déplaisir de Patou, chien philosophe et chaste. Le merle, homme du -monde, est allé prévenir la pintade, qui tient un salon académique, de -l’arrivée miraculeuse d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs, -et la snobinette pintade veut avoir à une de ses réceptions du lundi -cette oiselle d’élite. Elle l’invite et, du même coup, invite le coq -dédaigneux et réservé, qui refuse. Et Chantecler couche ses poules, -veille de haut sur le soir qui tombe, sur la paix de son royaume, -empêche les poussins d’aller à l’aventure. Hélas! il est amoureux, -amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, qui veut le faire marcher -et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! il n’ira pas! La nuit -tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, cependant que des -oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent. - -Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à -un appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux -d’or fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là -des grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant: -ils ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant -les règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur -haine frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent -des yeux et du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur -obscurantisme effréné: il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime -le soleil, qui est majestueux et aimé--et le petit scrops a un moyen: -il ouvrira la volière où un amateur a enfermé cent espèces de coqs -exotiques--et parmi eux un coq de combat armé d’éperons d’acier: il -s’agit seulement de faire paraître Chantecler au _five o’clock_ de la -pintade. - -Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes -s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. Et -Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui, -mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la -bagatelle: il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane -le secret qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus -que royal, mieux que divin: c’est lui--il en est honteux--qui, entrant -fortement ses ongles dans l’_humus_ qu’il s’agit de féconder, dresse sa -tête dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place, -de la plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur -la métairie et les prés, éloigne--sans les éteindre--les étoiles, fait -lever, ici et là, le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de -labeur et de joie; c’est lui qui éveille le ciel et le sol, c’est lui -la clef sonore de la vie--et il s’y tue puissamment, harmonieusement! -Il donne, au fur et à mesure de ses cris lyriques, la preuve de son -quotidien miracle--et la faisane est transportée d’un enthousiasme de -catéchumène voluptueuse. - -Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas! - -Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement -en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! Il -y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte! -Il y va, de ce pas! - -Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande, -grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands--jars -et oies--se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus -exotiques, les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides, -avec des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la -pintade ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler -vient, pour la faisane--et le risque de mort. Hautainement modeste, -rudement simple, il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent, -allitératif, aigu et péremptoire, défend la rose contre ces coqs en -pâte et artificiels, la France contre tout, entreprend le combat, -au nom de la rose, envers le coq de combat, et au moment où il est -harassé, où il va mourir, défendant toute cette assemblée persifleuse -et lâche contre un épervier qui pointe, il reprend courage et vigueur, -sort vainqueur de la lutte, prouve longuement au merle qu’il n’a ni -parisianisme ni légèreté et, faisant claquer ses plumes, quittant un -monde d’envie, de papotage et de haineuse médiocrité, s’en va, comme -Alceste, au désert--ou plutôt il suit la faisane dans la forêt libre, -dans la forêt immense. - -Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle! -des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la -libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq -et la faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici -et là: un filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant -tout haut; les oiseaux se rappellent leur grand frère saint François -d’Assise,--et une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres. -Un seul des habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour -qu’il doit éveiller, à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le -fidèle Patou, téléphone au merle dans les liserons. On va l’endormir. -La faisane est jalouse: des crapauds viennent choisir le coq pour roi, -lui offrent un banquet contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il -a entendu le chant du rossignol, Chantecler est ravi et indigné. Il -y a dans la forêt la même méchanceté qu’au potager! Les batraciens -conspirent contre la plus suave harmonie! Mais, à écouter le rossignol, -à converser avec lui, à travers le sublime, à laisser tuer l’oiseau -merveilleux par une balle imbécile, il a laissé le soleil se lever -sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse et avide, -triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté de son chant -dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et marée; -la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; la -vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus -le soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active, -aimante et fière régnera sur le monde. - -C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là -la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son -amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est -la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le -troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en -allusions, en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots, -en coq-à-l’âne, en allitérations, en calembours dignes du marquis -de Bièvre et de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où -la fantaisie règne sans fin, où le caprice et l’inspiration, le -développement, le morceau de bravoure ne souffrent pas de limite, où -tout est pailleté, pointillé, feuilleté, ciselé, haché menu dans un -délice endiablé, dans un délire d’azur! - -Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole -d’une pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années: -nous y pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris -du persiflage, l’horreur de la haine et de l’envie en matière de -littérature, la plus belle générosité et le plus gratuit amour de la -simplicité. C’est fort éloquent, séduisant, imprévu, émouvant. - -Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la -drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et -vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop -subtile, jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond, -serti de beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron, -du La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de -cette chasse aux étoiles et au soleil. - -C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas -«l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce -n’est pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé -et futur, dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de -Cagliostro, un peu truquée, mais si riche et si prophétique! - -Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé, -séduit,--pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de -Paquereau, de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des -Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien -Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans, -tout en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla; -il y a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux, -la majesté aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes -Dorival, Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus -somptueux, un pivert de l’Académie--et quels jars, quels chapons, -quels canards! - -Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas fort -parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure -et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont les -poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est -exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de -la Pintade, et Marthe Mellot--le Rossignol--qu’on ne voit pas, qu’on -entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de -nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance, -toute harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté. - -[Vignette] - - - BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).--_Gaby_, comédie en trois - actes de M. Georges THURNER. - -Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie: -après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette -triomphale _Lysistrata_, elle nous donne une pièce d’une moralité -mieux qu’exemplaire, d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément -janséniste. Mais n’est-ce point un spectacle de saison et ne -sommes-nous pas en carême? - -Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse d’un -industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite, -élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations: -elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu trop -braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie -pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un -jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin, -revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air, -l’enivrement, le _je ne sais quoi_ de la capitale? Car il paraît qu’il -y a encore une épidémie de _parisine_ en province, et je l’ignorais! -Pourquoi faut-il que ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en -chemin de fer, dans ces chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il -qu’il ait la plus grande élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et -le plus sincère, qu’il avoue son amour malgré lui et qu’il ne devienne -pressant que parce qu’il est oppressé du sentiment de l’impossible? -C’est un assaut d’éloquence, de passion qui implore, de tendresse qui -refuse: rien n’est plus honnête, c’est de l’héroïsme de sous-préfecture. - -Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison -paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin -Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations! -Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse, -inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle -tous les germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et -maudissante, ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait -peut-être cet adultère!... - -Mais le troisième acte est là--et un peu là!--pour tout remettre en -place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où -Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux, -en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles -délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent. -Sait-il? ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans -raffinement, ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux, -exprime en termes si inspirés, si touchants, si émouvants son amour -pour sa femme, sa croyance en elle, son estime, son besoin d’elle, -que le charme coupable est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se -laissera pas enlever. - - _A l’austère devoir pieusement fidèle_, - -elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de -large amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle -fera litière, si j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise -bourgeoisante, elle ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et -son époux. Jean se mariera ailleurs. Et voilà! - -C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu trop en -demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le théâtre, -un peu uni, mais très honorable. - -M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction, -une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc -(Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M. -Hasti (le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre -hilarant et d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M. -Pierre Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère, -attendrie, apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby) -déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans -toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude, -de l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation. - - _11 février 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Antar_, pièce en cinq actes, en - vers, de M. CHEKRI-GANEM, musique de Rimsky-Korsakow. - -Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme -et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force, -vaillance et chevalerie; au Vaudeville, _la Barricade_, démolie -quelques jours par l’inondation, enseigne plus violemment que jamais -un courage civique et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, _Chantecler_ -clame sa foi et son orgueil, et voici que le second Théâtre-Français -fait venir, à grands frais, de l’Orient de mirage et de magie, la -légende la plus brave et la plus claire, la plus claironnante, la plus -fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme et parfumée d’amour, -parée de poésie pensante et guerrière, fleurie de roses et de fer, -enveloppée d’une musique ailée, sonnante, voluptueuse et rauque. - -_Antar_ est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un -drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers -sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français, -qui ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la -plus classique beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie -d’Augier, de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté -Casimir Delavigne. - -Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’_Antar_, cette rapsodie -éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action -frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de -chansons et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire -équestre; le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable -peinture bleue les exploits du héros. - -Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem ne -pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés, -les assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial, -poète au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque -peu mythe solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des -récits; c’est un raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique -et lent, mais d’une radieuse et généreuse beauté. - -Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie, -pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif: -c’est le chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé -Abla, la fille de l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un -étrange sang-mêlé, à la fois parent de l’émir et très plébéien, -Antar, paresseux et musard, qui s’est avisé de faire la guerre et de -vaincre: pourquoi? Son triomphe est agréable à son frère Sheyboub, -à ses frères les bergers, au peuple, dont il est: il est dur au -paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir Amarat; lorsqu’il vient, -bondissant, timide et joyeux, très subtil et très ingénu, demander sa -récompense, lorsque, sous les murmures des bergers, le vieux Malek est -obligé de lui accorder la main de celle qu’il a sauvée, on lui impose -d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne plus introuvable que -la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse invincible. Antar accepte: -le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, et, les ailes de -l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et les cieux? -Il va! - -Cinq ans ont passé--sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek de -lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche: -Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels, -accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer -traîtreusement par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés -par l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi -divine, toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle -amante qui a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes, -fantasias, diffas et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses -noces qu’on ne peut plus différer: l’amour, bien, très bien, et la -guerre! Il y a des ennemis, tout près, à combattre; il a besoin de sa -femme--et de son monde. - -Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour est -fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche -empoisonnée. Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en -apprenant que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière -du jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il -meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il -ne faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats -partent sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et -la vaillance qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu -par son armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui -étincelle, Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre? -Ses ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant! - -C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, c’est -très sobre et très haut. - -André Antoine a habillé cette _sirvente-cantilène_ de décors simples -et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il -a le secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses -où Mlle Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant -et éclatant, d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de -forêt vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri. - -C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, avec -une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu -est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir; -Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard -(Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, Denis -d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles ou -de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout de -haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M. -Desfontaines (l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui -jaillit--et comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme -de pensée, flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est -consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité, -toute poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et -sincère artiste tragique et lyrique. - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Boubouroche_, pièce en deux actes, en prose, - de M. Georges COURTELINE (première représentation à ce théâtre); - _l’Imprévu_, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor - MARGUERITTE; _le Peintre exigeant_, comédie en un acte, en prose, - de M. Tristan BERNARD. - -Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était -son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros -Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans -parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les -déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, d’une -saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante -de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique -abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de -vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les -secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine -réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la -scène du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond. - -Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche -étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et son âme -exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux, -vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté et -jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde a -sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle -prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que -le jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille -et qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on -ne connaît même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de -l’inconscience féminine--car Adèle finit par être de bonne foi! Et, -Adèle, c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque -gnangnan, de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord -du précipice; Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est -un vieux monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à -souhait; Décard est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain -(Boubouroche) cartonne, bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure -comme un homme: il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable -et pitoyable. Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu -cette vivante apothéose de Courteline qu’il avait si heureusement sacré -prince des jeunes poètes comiques! - -_L’Imprévu_ est un drame plus noir. Dans un château des bords de la -Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et -vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur -Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques -d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont pas -avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant et -maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, à -ne plus se joindre de nuit, furtivement--leurs châteaux sont voisins--à -être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans un -dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son -amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée, -brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la -chambre à coucher. - -Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu -faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable -Hélène--et déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur -et la honte. Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève, -effroyable! Alors... alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel -a une invention désespérée: elle s’accuse: c’était elle qui était -la maîtresse de Jacques, et si Denise est morte, c’est en venant la -chercher précipitamment, et de l’émotion d’avoir surpris une scène -violente! Pierre touche au fond même de la douleur! Et Hélène, donc! -Ils s’aimaient et il est contraint de la mépriser, de ne plus la voir: -elle incarne l’horreur même, puisque sa faute, son crime ont tué -Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y tient plus: il n’accepte pas ce -sacrifice; il salit justement la morte, pour sauver les probes vivants! -Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, puis dans la joie. Et -tous se courbent sous la fatalité. Le rideau tombe. - -Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la -délicatesse, la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour -que je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la -finesse et la subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui, -comme son titre l’indique, surprend un peu--mais veut-elle mieux? Elle -se passe dans un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne -et Provost, délicieuses, MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur -mieux, et où Mme Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos -(Vigneul) est douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la -grâce, de l’accent, de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel -morne courage; quant à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent -de tact dans la tendresse et l’émotion, de charme dans la vie et -dans la mort; Cerny (Hélène), héroïque et vibrante d’amour contenu, -souveraine dans la honte imméritée et le sacrifice; Leconte (Denise), -tremblante de passion, suivie dans la caresse, touchante, admirable, -et se brisant toute comme une viole précieuse et une harpe éolienne, -harmonieusement!... - -Assez pleuré! Voici _le Peintre exigeant_, de Tristan Bernard. Et -qu’il est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans -médaille d’honneur et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre, -malpropre et inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux -Gomois comme portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant -étrange et surtout étranger, comme dit le divin Rostand. Sous couleur -de mieux étudier philosophiquement la physionomie de ses honnêtes -hôtes, il déboise et saccage leur domaine, démolit les meubles, -fait déshabiller complètement leur femme de chambre, prodigue les -observations les plus désobligeantes et les grossièretés les plus -cruelles. C’est le dernier des tyrans--et les Gomois, terrorisés, -obéissent par snobisme. Est-ce encore _Sire_ du bon Lavedan? Eh! oui! -Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un coquin, ni une -gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais gentil et -tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie Gomois, il -la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour qu’elle -reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, pour -pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut -du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux -rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat, -il chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de -l’univers: il est le Rêve et l’Illusion. - -C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable: -cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu, -implacable, est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige, -soigne une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage -d’art, un Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et -déférent à pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM. -Hamel et Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans -la résignation, Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme -une rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré -d’âme à montrer, bien en chair. - -Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des -impressionnistes, pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de -Vuillard, de Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de -Peské, nous donne une joyeuse et bonne leçon: c’est--ou ce sera--de -l’histoire et restera, avec _Boubouroche_, au répertoire, au musée de -la Comédie-Française. - - _21 février 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.--_La Vierge folle_, pièce en - quatre actes, de M. Henry BATAILLE. - -La belle chose! - -Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule saisie, -conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes -ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une -parole inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de -Parisiennes et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur -et de grâce divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé -d’angoisse, d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire -de sensibilité et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le -plus rare et le plus haut: c’est que _la Vierge folle_, ce drame si -puissant, si serré, si direct est, avant tout, une pièce de poète; -c’est que, remontant le courant de ses triomphes de théâtre, Henry -Bataille, retrouvant toute sa poésie, fondait ensemble son âme lyrique -et élégiaque, sa mélancolie et sa tendresse secrète, son génie de -l’inconscient et de l’inexprimé, sa pudeur et sa fougue, son horreur et -sa passion, et qu’il nous apparaissait, tout d’un coup, avec tous ses -dons et dans toute sa force, en tragédie, en mélodie, en monodie. - -C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux, -l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a apporté à son -auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et terrible a -pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau et de -classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, l’aile de -la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice. - -Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte -d’_ouverture_: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie, -le portrait sincère, le _crayon_ d’une représentation historique -et unique qui aura des lendemains, par centaines, d’une émotion, -d’une admiration, d’une fièvre qui, sans parler des vagues -d’applaudissements, mettaient dans tous les yeux les plus nobles larmes. - -Au triomphe, maintenant! - -Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre dans -son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur -de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure, -a été abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire, -l’illustre avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le -demeure. Des lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire? -L’abbé n’hésite pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant -coupable dans un _in pace_ lointain, la réduire par les humiliations -et les austérités, lui raser la tête et extirper d’elle toute idée -charnelle et mondaine. La duchesse, qui est frivole, tremble mais -accepte. La jeune Diane accepte un peu moins. Mais, auparavant, il faut -se débarrasser de l’effroyable séducteur: qu’on ne le revoie plus, -plus jamais! Avec une simplicité de caste, le duc suppose que la femme -d’Armaury--car Armaury est marié--a couvert ses amours infâmes. Il l’a -convoquée: la voici. La voici, confiante, souriante, affectueuse. On -la glace d’un accueil outrageant, on lui montre les lettres atroces, -et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus -secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que M. de Charance, tout -à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, sans songer à -l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, s’en va! -Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera si -loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue, -cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de -race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue -gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à -genoux par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il -faut des supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira -au couvent. - -Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau -de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et -deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en -gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe? -Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation, -ses clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre -dont il fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter -comme des pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce -sera le voyage au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici -un coup de sonnette: c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a -reçu une lettre anonyme: elle sait tout. Sans se laisser prendre aux -mensonges puérils de son époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle, -le supplie de renoncer à son projet insensé, le presse, l’implore. -Hélas! voici le danger qui accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien -en délire Gaston de Charance a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et -accourt. Sublime, Fanny fait croire au visiteur imprévu qu’elle est là -depuis longtemps, qu’elle sert de secrétaire à son mari, le confond -et le raille et lui présente un Armaury plus innocent que le lis le -plus pur. Mais la passion veille et gronde: quand tout est arrangé, -la trompe de l’auto rugit comme le cor de Don Luis de Silva. Marcel -vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: la clef, la clef, dont -Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de volupté. Il la demande, -affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse rédemptrice amuse -l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et fataliste, Fanny -ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. Horreur! -L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son admirable -compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et sa misère et -qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante et désespérée. - -Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant, -voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte. -C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par -Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder -et défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé -Roux, qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion, -qui discute, qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas -de force, armé d’au-delà, avec un adversaire qui est libéré de toute -croyance. Mais voici Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de -reproche, Fanny qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté -la fuite de son mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute -malheureuse. - -Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre à -terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte -de mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari -qu’il ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le -sait, qu’elle en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son -amour, dépasse l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa -part de paradis ici-bas, qu’elle ne lui demande que de revenir à elle -un jour, plus tard, n’importe quand, blessé, malade, vieilli, pour -qu’elle ait au moins une espérance, une image de piété, un réconfort, -une illusion, quelque chose qui soit à elle, dans la réalité ou -l’illumination. Et c’est si touchant, si pur dans le vain désir, si -ange gardien et si femme, si humble et si grand qu’il n’y a rien de -plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une hymne, un _lamento_ -et un cantique; on a envie de crier--et l’on ne peut que pleurer, en -communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse taris et son -pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en restant -la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre, -dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et -invincible. Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour -honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de -quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent -pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui -ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales -de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des -chasseurs dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie, -après avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir -sauvé l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour -lui. - -Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté de -Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas -avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle -a, en outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux -baisers en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui -dissipèrent l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et -ne verront pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour -apprendre à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le -couloir mêmes, pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans -l’appartement et qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle, -qui le fait venir. Mais ce n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir -affreusement admiré la grandeur de cœur et d’âme de l’épouse trahie, -après avoir arraché son revolver à son frère forcené, Diane n’a -plus rien à connaître sur terre: elle impose une dernière épreuve à -son amant, se fait dire qu’elle est encore la plus aimée et que le -sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire affolé: alors, -elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en huit jours de caresses -effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité de vie, elle, qui ne -veut plus exister socialement, moralement, librement, prend le revolver -de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel ne peut que pleurer -à la lune et crier: «C’est une pauvre petite fille, une pauvre petite -fille de rien du tout!» - -Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le drame -le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature -humaine est secouée de tout son long--et l’on n’en peut plus! Vous -avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion -involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte, -toute l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry -Bataille, affirmée par _l’Enchantement_, _la Femme nue_ et _le -Scandale_, se fixe ici, règne et rayonne: c’est admirable. - -Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des -_mots_, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est -l’excellent Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter -indiscrètement l’habit de camérier secret, de se promener à Londres -en _monsignor_ romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement -onctueux; ne reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être -un gentilhomme d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de -Charance (Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce: -ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des -entités. - -Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux -comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes -délicieuses, MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont -excellents. - -Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli, -virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange, -orgueilleuse dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est -inutile de dire que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à -la perfection ardente et dolente. - -Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa -fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire -de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force -amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix, -des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable et -la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une -voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient. - -Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe Bady -dans _la Vierge folle_, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est -ce drame triomphal, cette pièce de poète. - - _25 février 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Une Femme passa_..., pièce en trois - actes, de M. Romain COOLUS. - -La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une -femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme -Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure de -la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, qui danse -à ravir, ne peut--et pour cause--s’offrir ou se faire offrir la tête -de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: elle n’a pas -de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut que capter -le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du Tonkin, -de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau du -professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des maladies -nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, n’a -jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en -est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée -merveilleuse et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse -cette fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une -soirée chez les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche -à protéger, à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui -se laisse tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans -un cas--un cas de neurasthénie. - -Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé, -aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et -de vieillard gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet -même--horreur!-d’aller au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa -maîtresse, d’une promesse de rendez-vous pour le jeter dans une joie -folle, dans une crise de familiarité affectueuse, dans une hilarité -d’adolescent; le docteur n’a pas eu de jeunesse et son équilibre n’est -pas solide! Hélas! quelqu’un vient troubler la fête: un client--et -quel client! C’est l’irrésistible et papillonnant capitaine Héricy, -devenu une loque vacillante, secouée du désir de tuer, du besoin de -se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené là, à force de le berner, de -l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, en outre: il a trouvé une -lettre enflammée!... Vous savez que la femme est Suzette Sormain, que -la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera pas encore. Le docteur -n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: il n’a pas peur, mais -il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son malheur à lui. Tout -à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite Suzette en -la traitant de _saleté_--ce qui devient un mot de théâtre--mais il n’y -tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit. - -Il n’en revient pas--et ne revient point. L’admirable Simone devient -folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice! -Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de -mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette -Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le -triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très -loin, fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage, -se jette sur lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il -faut le soigner! Voilà donc ce qu’une petite femme de passage, de -passade et de passe a fait d’une magnifique intelligence et de la plus -martiale énergie: deux ruines! Darcier qui n’est plus que l’ombre de -son ombre s’en ira cacher sa déchéance! Non! Non! Dans une très belle -scène, Simone pleure, supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra -lui-même, par le travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et -oubliera sa maladie en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise -femme n’a fait que passer: elle n’est déjà plus! - -Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus a -écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux, -pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur--et très théâtre. Dans de -pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages -s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique; -MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents; -Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes; -Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme -Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies. -L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse, -de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani -(Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire -d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune, -amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans, -une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand -art. - -Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès. -C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse, -d’angoisse, de délice honnête et tutélaire, de navrement et de -rédemption brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce -de M. Romain Coolus. - - _25 février 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE RÉJANE.--_La Flamme_, pièce en trois actes, de M. Dario - NICCODEMI. - -M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi -de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et -dernier acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça -solennellement: - ---Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine... - -Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer le -_lapsus_ dans la gorge. - -Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le -Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre -d’avant-garde, un bon petit théâtre à côté... - -C’est que, après le noble et grand triomphe du _Refuge_, l’an dernier, -M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché -par excès de confiance en soi et de conscience--dirai-je littéraire? -qu’il a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa -lanterne. Il nous a donné trois actes violents, en raccourci--et ils -semblent longs--une action simpliste qui est pleine de complications -et de subtilités, une tragédie cinématographique qui n’est pas sans -obscurité. Familier des tropiques, commensal du soleil, camarade des -volcans, parent du Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en -communion avec nous, Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que -nous sentons la chaleur lourde, électrique, mauvaise conseillère, -atrocement tyrannique de la Sicile où il situe son fait divers; eh! -est-ce qu’un décor, à la cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme -et la folie? est-ce qu’une paysanne pittoresque qui passe, la cruche -à l’épaule, nous rend un paysage embrasé, magnifique et maléfique? -Est-ce que, même, trois ou quatre palmiers sur toile ont pu jamais -nous évoquer les fièvres et le _cafard_ de la brousse africaine? Nous -ne pouvons prendre chaque personnage qu’en soi, sans nous arrêter à la -latitude et à la température! Et, au reste, _la Flamme_ pourrait brûler -et dévorer aussi bien à Nanterre ou à Palaiseau qu’à Taormine! - -Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme -Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève -Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru -démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai -qu’Antoine Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a -peut-être aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa -pauvreté? Il a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron, -son protecteur, son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre; -mais voici que ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur -un mot méchant de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste, -qui lui rappelle ce qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur -et tout sacrifice; ils seront malheureux tous les deux, voilà tout! -Mais la panthère déchaînée qu’est Geneviève a appelé d’urgence son -père. Vigier débarque, farouche et muet: il ne répond pas aux saluts et -rumine d’atroces projets. - -Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau: -il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément, -puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays, -il feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme -et à son gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique -déclaration, puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai! -Horreur! Il cassera tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime -encore--et comment!--lui qui est trahi par ses créatures, souffrira de -longs jours, toute sa vie, et sa fille aussi! C’est un inacceptable -sacrifice: Françoise et Antoine sont acculés au renoncement. Les -Dauvigny fileront purement, simplement, sur l’heure. - -Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la -première version de _Boubouroche_, Georges Courteline appelait «un -petit chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque -belle-mère, submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein -d’abnégation: ah! ils auront une jolie existence, les uns et les -autres! Humiliation constante pour Antoine, humiliation, servitude et -torture pour Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans -le plus sauvage exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny -n’en peut plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de -partager sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse, -mollit, se laisse emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une -carabine qui se trouve là, providentiellement, permet à la sauvage -Geneviève d’abattre sa belle-mère, d’éteindre la mauvaise flamme. Il -n’y a plus que de la nuit. - -Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi -retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se -permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour -sa pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite. -Vargas (Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément; -Claude Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur, -angoissé, éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle -Diris une accorte soubrette. - -Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie (Geneviève) -garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, et -est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle -de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie -triste, de fatalité. C’est admirable. - -Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait -lui-même, au moins un soir. - - _28 février 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_1812_, pièce en quatre actes, en vers, - de M. Gabriel NIGOND. - -Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour -chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur -emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule -dans _Keroubinos_, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une -_Mademoiselle Molière_ (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond -nous donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique, -violente, dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en -noir et rouge, volontairement simple, morne et atroce. - -1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à mettre en -vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton à Fabre -d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons d’ici huit -jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde et submerge -toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo--et c’est tout! Cette -ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise contre les -éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant un incendie -et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des assassinats, -cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le froid, -la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette les -plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques -couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison -des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de -la lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme -fataliste d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et -l’Orient rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce -cauchemar, menacé dans Paris même par le coup de main génial du général -Malet--et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!... - -Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe -d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, ni -le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes--et c’est bien -assez. - -Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est -la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés -ensemble, jusqu’aux infirmes--ou presque. Les deux fils Archer vont -partir: l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement. -Jusqu’au dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François, -est moins décidé. - -Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré -les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils -ne revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune -Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que -Jean Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine -est aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront -rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un -appelé manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur! - -Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, _Pernette -ou les Réfractaires_; mais Francine ne se contente pas d’aller porter -des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle le -reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur -la dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la -demeure, fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait, -inconsciemment, découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais -trop tard. Une carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère -ne peut que demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de -François, car le malheureux respire encore! - -Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est la -Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la -débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes, -des épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne, -chevau-légers, lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout -roule, tout meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui -lui plaisent et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi -dans les armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos -vieux amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre. -Et, après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de -grandeur, les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui -était en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes. - -Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les -humiliations de la captivité et les hasards du vagabondage à travers -les routes. La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et -sauf: qu’adviendra-t-il à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout -frais, qui saute au cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est -tout honteux; il n’a plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni -étreindre, ni boire, quand il voit que son frère le déserteur, bien -portant, rose et gras est l’amant, le mari de Francine, il voudra -mourir sans pouvoir se détruire, partir sans pouvoir ouvrir la porte -et restera, par pitié, auprès de sa mère, inutile, incapable d’effort, -paquet vivant et souffrant, laissé pour compte de la mort et de la -gloire, fantôme opaque et incomplet. - -Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels et -sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré, -qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras! -Mais je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire -l’apologie du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une -aventure que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés, -parfois sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur! - -Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique, -maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe, -toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère -tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval, -qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier qui -est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné -en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et -adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et -sincère déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes -à Lhuis, un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé; -à Maxence (le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard, -Marchal, Marcel André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à -Firmin Gémier, qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance, -de sublime désespoir. Relisons _la Guerre et la Paix_, relisons surtout -_Victoires et Conquêtes_, et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un -des beaux décors de Bertin, il remplaçait les images de Georgin, qui -datent de 1840--et nous sommes en 1812--par des estampes à un sol, en -couleurs, de la rue Augustin. - - _1er mars 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Beffa_, drame italien en quatre - actes, en vers, de M. Sem BENELLI (adaptation, en vers français, - de M. Jean Richepin). - -En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière parmi -les _Fédora_, _Théodora_ et autres _Tosca_ sembleraient indiquer, la -_Beffa_ n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une _blague_, -une _très, très sale blague_, une _brimade_, un mortel affront. Et -si vous songez que la chose se passe à Florence au début du seizième -siècle, au moment où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en -un magnifique chaos, la poésie, la science et l’art, soufflait, -avant tout, une liberté de mœurs, un dérèglement insensés, où les -pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, s’alliaient à la plus -pernicieuse culture et à une finesse byzantine, où la perfection -croissait dans la plus élégante pourriture, où le crime, le génie, le -brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement unis, vous -voyez que c’est une belle fête! - -Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété--comme -vous savez!--_Lorenzaccio_, voilà qu’il lui est donné d’incarner la -faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi, -méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la -ruse sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux -et tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se -dégoûter lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un -cœur mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de -dévastation, qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est -une âme perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la -force triomphante, qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange -son bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des -Médicis et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un -amphibie orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable, -souple, avide, léopard, serpent et chacal. - -La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; elle est -ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité; -c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: la -finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour et -l’amour de la _vendetta_. - -Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de M. -Jean Richepin. - -Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri -Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle -courtisane Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans -un sac, plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à -très petits coups de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les -Florentins et de toutes les Florentines, honteux de l’existence que -son ennemi lui a dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche, -Gianetto affecte de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime, -un souper de réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce -serait trop peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre, -encore! Mais il boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il -le défie d’aller dans un cabaret, en casque et armure, le glaive nu, -dans l’habit et la pose d’un croisé, d’un chevalier errant. Le pari -est tenu. Et, tandis que Néri part en guerre, le doux rêveur qu’est -Gianetto fait prévenir les buveurs du cabaret que Néri Chiaramantesi -est fou furieux et avise le souverain Laurent le Magnifique de certains -propos séditieux du même Néri. On va rire. - -Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel -amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la -presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui -s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante, -menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand -il est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le -faire écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il -faut bien le soigner! Il tient à sa peau et à son âme! - -On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux bras et -aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux poings, -Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est dûment -exorcisé et réduit à _quia_. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou -seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite. -Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais -voici une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa -détresse et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme, -le console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le -laissera à elle comme une chose inexistante--et Néri fera le fou. Il -le fera merveilleusement, trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera -pas Gianetto qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine -perspicace et atroce, qui, du souvenir de la _beffa_ qu’il a subie, -voit lever la _beffa_ suprême qui vengera la _beffa_ qu’il inflige au -faux dément. Mais il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et -contre tous et contre soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est -dehors, Gianetto se laissera secouer par la plus épouvantable joie: on -ne l’a pas deviné, lui seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit, -rit, rit, en dément qu’il est! Sa _beffa_, sa _beffa_, à lui, est du -dernier cercle de l’enfer! - -Car--vous l’avez deviné--lorsque Néri viendra poignarder Gianetto chez -Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous l’habit de -son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa plainte de -bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé. - -C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli a -dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la _morbidezza_ -et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel -sadisme dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean -Richepin a dû bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il -est tout apostolat: il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours -publics et des conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon -travail. - -Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour _la Beffa_ la -frénésie séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et -la lâcheté n’est pas populaire. - -Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise, -traîtresse, elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur -intérieure et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans -ses gestes de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de -ravissement infernal, bruyante, volcanique à la fin du troisième -acte: c’est de la plus effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval -est impérialement belle, d’un charme souverain et caressant et si -harmonieux dans ses terreurs! Et Seylor est pure dans son verbe, qui -est comme un chant! Et Misley est angélique et délicieuse! Duard est -un docteur plaisant et grotesque à souhait, Worms est le plus suave, -le plus éloquent, le plus dévoué des écuyers; Laurent est un frère -généreux et passionné; Maxudian a de la majesté et de la bonhomie; -enfin, dans le rôle écrasant de Néri, Decœur a une satisfaction de -belle brute, un orgueil de bravache avantageux, une rage de bête -traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation de prisonnier, une -fureur de vaincu sanguinaire qui donnent le frisson. - -Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des -sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes -bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de -la fatalité voulue--et, en travesti violet pourpre, sous une perruque -noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche, -la grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt. - -[Vignette] - - - BOUFFES-PARISIENS-CORA LAPARCERIE.--_Le Jeune Homme candide_, - comédie en deux actes, en prose, de M. Pierre MORTIER; _Xantho - chez les courtisanes_, comédie en trois actes (dont un prologue) - en vers, de M. Jacques RICHEPIN, musique de M. Xavier Leroux. - -Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits actes -de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est -pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide--et comment! Ce -Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée -Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se -laisse prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour, -élève du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et -terrible, qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques -aux justes noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par -son ami La Bréautière, prince du Pape (_sic_) et roquentin, qui laisse -embrasser sa cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez -lui une Totoche en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve -suffisante d’excessive candeur. - -Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour -de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée, -à l’ancienneté, par ne plus trembler devant la colichemarde du -frère-bretteur Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée. -C’est gentillet, avec des _mots_ de revue, de la bonne humeur et de -l’_humour_. - -M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry -Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; M. -Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance. - -Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de son -premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie -Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell, -les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du -ton à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli -passé et le plus riche avenir. - -_Xantho chez les courtisanes_ est, comme son nom l’indique, une -initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une -incursion de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les -plus savants de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art -de Jacques Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout -de go dans les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de -stupre gracieux de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes, -Thaïs, Aglaé, Euphrosine, qui, toutes dolentes de leur béatitude et -de leur éternité dans le délice des champs élyséens, soupirent vers -les joies de la terre, et, doucement, en vers évocateurs, souples, -ailés et fléchissant un peu des charmes d’ici-bas, elles nous ramènent -à Corinthe, où l’on enseignait la beauté et les suprêmes plaisirs. -Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, Mlles Florise -(Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane (Aglaé), -délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement -mélancolique et tendre. - -Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler -ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et -galants, ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples, -faciles et qui font tout pour rester chastes dans la vérité la plus -éperdue? - -Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des chambres -closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives élèves, -la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder -son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après avoir -appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé -l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice, -aux ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec -l’omnisciente Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus -atroce passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé -sa force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves -noires, ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut -confondre son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant -violemment. Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a -trouvé dans sa faute--mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?--une -vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, malgré -elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère: -ils seront très heureux. - -Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des -étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées -et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le -mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement et la -petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie. -Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire -merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont, -Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus -éloquents, les voix les plus profondes. - -M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, très -pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, Frick -sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme -involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même -temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) a de la -pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, de la -rage et la tendresse la plus mélancolique. - -Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans -des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et -savante--mais ce n’est pas mon rayon--est un gage multiple de durée et -de triomphe: tout le monde--enfin--voudra et pourra aller à Corinthe, à -la Corinthe de Cora. - - _17 mars 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Bois sacré_, comédie en trois actes, - de MM. Gaston Arman de CAILLAVET et Robert DE FLERS. - -Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes me -pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, ne -m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique. -Au reste, _le Bois sacré_ de MM. Caillavet et de Flers n’a ni -lointain ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction -toute fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat -d’État), et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire -l’exquis Henry Roujon, le charmant et regretté Gustave Larroumet, -scandaliserait Turquet et Castagnary, et tuerait net--si ce n’était -fait depuis longtemps--l’immarcescible Sosthène de La Rochefoucauld, -qui mettait des feuilles de vigne aux statues et cadenassait le -sourire de la Joconde--ou presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse, -on chante, on danse, on _flirte_ aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y -excite, on s’y pâme: l’ambition, la grâce, l’à-peu-près, la pantomime -et l’outrance y dansent un cancan où ne manque même pas une musique -offenbachique! Et, tout de même, vous ne seriez peut-être pas si -indigné que cela, mon pauvre Sosthène, puisque les deux auteurs -survivants du _Roi_ disent son fait à la République, raillent -l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous dis-je, -fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de famille -saine et franche--oh! avec des accrocs!--prônent les charmes de la -campagne--avec un enthousiasme très parisien,--qui caricaturent avec -bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques à l’âme -slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la suite de -Mme Marcelle Tinayre, des _mots_ sur la Légion d’honneur des femmes, -et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous leur -donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau de M. -Heim, grand-père de notre Dumény! - -Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux, -naturellement--on ne blague le ruban rouge que quand on l’a--ils -auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de -sourire, avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée, -pailletée, pimentée, honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et -tourbillonnante, jouée à la perfection--et quelle perfection, vivante, -intense, heureuse! - -Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du temps. -Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement -popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude -en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta de -mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des -distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi -faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans -un tome des _Mémoires de la duchesse de Dino_ une lettre d’amour? -Pourquoi faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour -organiser une représentation au bénéfice des anciens premiers prix du -Conservatoire, et que cet auteur soit la femme légère et frivole du -directeur des Beaux-Arts, Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange -comte russo-napolitain, le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour -s’être reconnu dans un des héros de Francine--et comment!--et fasse -une impression immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne -Champmorel? Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa -rivale, Mme de Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement, -aspire à l’étoile de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses -malles, se décide à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois -sacré, la direction des Beaux-Arts? - -Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais; -la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; un huissier -contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; des attachés fort -détachés de tout savoir; un grand désordre et une paresse souveraine. -Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter Champmorel, qui la -presse--et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement Paul qui se -refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à se disculper, par -pantomime et danses, d’une infidélité certaine que ladite Adrienne -ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa croix, engage son -mari à être aimable envers la surintendante, et, de fil en aiguille, -Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne figure -de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne--et -voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par Francine, -il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est un vieux -monsieur! - -Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du -divertissement en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel -y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et -reçoit la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de -Titus et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul -se réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout -simples et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban -si chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant, -quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel -chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en -costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit, -qui souligne! Quelle pétarade de _mots_, de gestes, quel spectacle, -quelle parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque -sociale! - -Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière--et ils parlent. La -sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi -justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente -et pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de -péri et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le -chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert -Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert, -sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement, -merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise -dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le -gaffeur prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature, -l’huissier réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM. -Avelot, Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes -Marcelle Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et -vraies. - -Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité, -de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil -dépit--et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable, -n’est-ce pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât -pas de caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la -perfection--en russe. - - * * * - -Le noble auteur d’_Electre_, Alfred Poizat, vient de faire applaudir -à _Femina_ une tragédie d’honneur et de devoir, _Sophonisbe_, que Mme -Bartet voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux -Mathurins, M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable -_Zaza_, a vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties -commerciales et sentimentales de la maison _Doré sœurs_. Saluons les -traînes des robes parisiennes et les voiles africains, classiques et -nouveaux. - - _21 mars 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Bête_, pièce en quatre actes, de M. - Edmond FLEG. - -Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes -les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère -et son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et -entomologiste--depuis l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre, -l’entomologisme se porte beaucoup--elle épand ses bienfaits sur le -village, ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge» -chère à l’Hérodiade de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume -Bussière, partage son temps entre les plus rares études scientifiques -et la pire débauche, mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil -en apprenant qu’un de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les -environs et qu’on le reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes, -aigri par sa misère passée et tombé du génie au vice torturant et -amusé, en compagnie de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par -hasard, est là aussi. Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient -tête à tous les sarcasmes de la jeune fille, s’invite, s’installe, -domine Mme Esselin, ensorcelle le docteur. Une mystérieuse visiteuse -endeuillée vient prévenir Mme Esselin: Marcès est l’indignité même, -séduisante, irrésistible; il a fait un pacte avec Patrice pour réduire -Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne garde! Et c’est la propre mère -de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. Mais il a tout entendu et, sans -hésiter, il s’empare de la vierge-fée, étouffe ses cris, l’entraîne, la -prend de force--et comment! - -Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa honte. -Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie, -l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes -maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les -caprices, à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la -proie humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté -charmé, grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme -et--enfin!--amoureux d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un peu -de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne -se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre -Marcès, revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui -remonte au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices: -il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice, -retour de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui -faire bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel -Néron, leur discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre -la pauvre bête: c’est bien, très bien: il a vibré! - -Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène à la -misérable et passive brute sa pureté première, sa famille irritée, le -calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au pouvoir -cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, à ses -évocations de stupre, à son argument--dirai-je _ad hominem_?--du lit -soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé, -si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas -brutalement sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès -ricane: la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses -morsures: elle aura faim et soif de lui. - -Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée -enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais -n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui -rappelle, ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même -temps que le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il -faut que Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur, -qu’elle puisse le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle -s’aperçoive qu’elle ne subit plus son ascendant, que la bête est morte -en elle, qu’elle recouvre sa virginité d’âme et--presque--de corps et -qu’elle peut se donner, en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le -mauvais ange Marcès s’en va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines -malédictions. - -Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal et -du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des _mots_ parisiens -et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle ou -telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement -et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu -préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante -et assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu -du vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du -pathétique, de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à -une atmosphère de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée. - -Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi méchant -que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce pas -l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous -la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre? -Revoyez _l’Empreinte_, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une -_moralité_, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair -serve est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui -triomphe à son heure, en famille. - -M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage -de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, félin, -formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, un -Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable et d’une -audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume d’abord -riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis fait -une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent trop -vite, excellemment. - -Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) sont -dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer passent, -délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, danse, -pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout esprit -et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, une -chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de -l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel. - - _4 avril 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DES NOUVEAUTÉS.--_Le Phénix_, pièce en trois actes, de - M. Raphaël VALABRÈGUE: _On purge Bébé_, pièce en un acte, de M. - Georges FEYDEAU. - -Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître un jour -de ses cendres, _le Phénix_ de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre -années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite et -sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des plus -larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles -pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps, -hélas! - -Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre qui, -chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes -ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami -Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un -doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les _envoie_, si -j’ose dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences -au jeu qu’il paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon -moment son personnage d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante! -Plus de fiancé! plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et -grave docteur Delamarre! - -Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille -d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette -tireuse, Mme Prune--rien de l’héroïne de Loti--est une ancienne -maîtresse de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se -retrouve à Paris, que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle -Ducastel, arrêté pour avoir assassiné les fausses incarnations de -Delamarre, ne peut épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur -de laquelle il a été héroïque, parce qu’il est un fils naturel de -d’Outreval; que la terrible Prune joue de son revolver à tout bout -de champ et qu’il faut trois actes--trois grands actes--pour que -Ducastel ne soit plus le frère de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour -que d’Outreval n’épouse plus Mme Prune et pour que le docteur Delamarre -revienne totalement à ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et -renonce à ses déguisements, à ses frasques et à sa phénicité. - -Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; la -charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose -et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard, -Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même--et c’est tout -un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté. - -Si le personnage principal de l’_Iphigénie à Aulis_, d’Euripide, n’est -autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire, -un seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent -à la cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement -comique. Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge -pour de vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à -être miraculeuse. Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus -servilement mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de -son époux, traîne son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas -tombants, ne parle que de la matière et de son angoisse d’une noblesse -intime, néglige ses cheveux et ses invités. C’est à mourir de rire. -Et ça devient tragique: l’invité de marque, directeur au ministère -de la guerre, doit boire l’eau dépurative pour mettre l’enfant en -confiance, l’enfant tonne, rue, ne boit rien, et l’invité apprend, pour -rien, qu’il est cocu: sa femme s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais -comment conter cette pantomime, pour ainsi parler, farcie de _mots_, de -gestes, et qui n’est pesante que pour s’affirmer moliéresque? - -Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine -appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père -martyr; la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain -est la plus délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges -Feydeau, grand maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, _in -materialibus_. Ajoutons que, officier d’administration de territoriale, -il a fort spirituellement blagué le sous-secrétariat d’Etat à la -guerre. Si on lui donnait le troisième galon? Il a bien mérité de la -joie nationale! - - _13 avril 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Le Costaud des Epinettes_, comédie en - trois actes, de MM. Tristan BERNARD et Alfred ATHIS. - -C’est le _Soupeur inconnu_. - -Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant -entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule, -gentil et _gnangnan_, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur -fils du monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits -pittoresques et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur -d’_Amants et voleurs_ orne, sertit, soutache et charge sa philosophie -optimiste et ironique: le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre -et dispose; les événements se coalisent et se neutralisent--et tout -finit bien, à cause de l’adorable et merveilleuse paresse du fécond -Tristan qui ne peut rester trop longtemps sur un sujet, à cause de -sa tendresse incurable qui ne peut imaginer des êtres trop ignobles -ou trop malheureux--et voilà la raison d’une délicieuse mollesse, -d’un arbitraire exquis, d’un mouvement sans rigueur dans la technique -dramatique et la psychologie de M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera -de ne pas parler de lui: le collaborateur profond, savant et délicat de -Tristan Bernard est pour lui un autre lui-même et je l’en félicite de -tout cœur.) - -Et _le Costaud des Epinettes_, qui a ému et charmé, aurait pu, pour -son triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié, -tragique et alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol -s’installe partout--et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis -ont tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne -sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci. - -Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de chevaux -de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et autres -poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La Tanche, -frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient -demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au -patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un _coup_--et le type est -là: c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple! -Il ne faut que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres -compromettantes pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout, -quoi! Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la -personne et l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas -causant! Le _turbin_, soit! Le _pallas_, nib de nib! Gomez, le monsieur -élégant, en resterait comme deux ronds de frites, et l’entremetteur -Doizeau serait chocolat s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle -Tabac: justement, ce bistro a quelqu’un dans son garde-manger, un -ancien riche, Claude Brévin, qui lui doit deux mille francs et qui, -après quatre cent dix-neuf métiers et trente mille malheurs, est -_sec_ et _sans un_, prêt à tout. Il est moins prêt depuis qu’il s’est -restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées d’honneur -et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour payer ses -dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime. - -Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées, -d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, de _mots_, -d’à-propos, de _chichis_: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout -Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé -étroitement par son sanglant _manager_ Doizeau. Il rencontre un ancien -ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus -qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier, -son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme -qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment, -il saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre: -elle ne viendra pas! La voilà: une toilette--et quelle toilette!--a -eu raison de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme -faubourien et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais, -hélas! la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle, -en une colère nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour -elle! Elle n’est qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou -l’emmène) que pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis! - -Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment -éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée de -ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui a -donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle -ne l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par -besoin de parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance -et n’en aura jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se -défend--d’avance. L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il -est pauvre. Qu’importe? Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus! -Tandis qu’Irma est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir, -le sieur Brévin redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il -éteint l’électricité et prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une -ombre! Claude l’étreint, la renverse: un cambrioleur, peut-être un -assassin! Le meurtrier officiel a sauvé sa victime d’un surineur de -hasard! Et la triste Irma est tellement saisie d’épouvante, après -avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, qu’elle a besoin des soins -de Claude, qu’elle est une toute petite fille de rien. Alors le Costaud -n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, dit ce qu’il était venu -faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout se termine--si c’est -finir--en attendrissement, en douce: pardon général! amour partagé! Le -hideux et tremblant Doizeau, qui habite au-dessus, a entendu la chute -d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, donne les dix mille -francs, prix du sang, et le billet pour Bruxelles qui doit éloigner -l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter que c’est précisément -à Bruxelles que se rend la tournée dont fait partie Irma et à laquelle -Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau a frémi du cynisme du -Costaud: tout est bien! - -Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai -coupable: les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas -un verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir -seul la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites -des apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la -littérature! - -Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse, -d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans sa -silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son -personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et -pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants -dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement -sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux; -Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire et -le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents. - -Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne et -Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais--il -faut être juste pour tout le monde--Mlle Lantelme vient de gagner--pour -de bon--ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, argotique, -rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes liens -ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son métier, qui -retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la fatigue, -elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur et -de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation. -Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une -seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et--ce qui est -plus rare--une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en -pleine action. - - -[Bandeau] - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Bois sacré_, pantomime en deux - tableaux, sur un poème rythmé de M. Edmond ROSTAND, musique de M. - Reynaldo Hahn. - -Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie -qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment--sentiment -aussi parfait que la pensée--qui voile et glorifie les œuvres de chair -et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les -sommeils et les réveils! - - _Là tout est ordre et beauté_... - -Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si -magnifiquement l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se -demanda s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et -de civilisation bourgeoise, _une volupté nouvelle_, il imagina des -poètes et des courtisanes--et c’est tout un, n’est-ce pas, Claude -Farrère?--qui ne _s’épatent_ de rien en notre confort vertigineux -et notre vitesse démoniaque, qui regrettent de luxueuses recherches -et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, qu’une conquête: la -cigarette!... - -Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux, -les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous -le contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de -suavité et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et -de sérénité, de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au -caducée, les déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque -d’argent, troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite -de délice enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses -et les dieux qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de -Sophocle et de Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour -de brume inélégante et obscurantiste. - -Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, ils -voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. Ils -hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes -et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna, -nous noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent -des grandeurs passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour -leur tresser des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un -simple Gygès, et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que -M. Edmond Rostand est là, dans un joli élan de piété et de pitié, -dans un beau mouvement de fantaisie amusée et profonde, dans un geste -exquis de raccommodeur de siècles, de civilisations, d’ères et de -cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous pensez bien, mortels, que, dans -nos jours disgracieux, ces habitants de l’Olympe en non-activité par -retrait d’emploi ne peuvent se contenter d’une simple cigarette pour se -réconcilier avec notre engeance: il leur faut plus gros gibier et plus -gros feu. - -C’est une automobile, une brave _auto_ qui les ravit et les ranime, une -auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé les -cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain, -les emmène en voyage... - -Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté -élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer la -diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le -récitant, l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe? -Et si les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement -en chairs et en os, M. Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M. -Maxudian (Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes Jane -Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal (Junon); -Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner sont -une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner tous -les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, d’une -beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de -Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine, -d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche, -pâme et dure... - -Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah -Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et -ému, dans ces adorables _Bouffons_ de Miguel Zamacoïs: vous avez encore -dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs, -l’article vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette -fantaisie parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier -triomphe. - -Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains: -les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont -redire un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon, -de Cupidon et d’Hébé! - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Coriolan_, drame en trois parties, - de William SHAKESPEARE. (traduction de M. Paul SONNIÈS.) - -Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur patrie, -Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable de -Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque pas -traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la -tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats -compatriotes l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général -et général vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce, -d’ailleurs, des compatriotes qu’il vient réduire à _quia_? Qu’y a-t-il -de commun entre sa grande âme patricienne, son génie de bravoure et son -cœur de lion et cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine, -baveuse et lâche, vile et méchante? Au reste, dire que, avant ou après -sa victoire de Corioles, Caius Marcius traite le peuple comme poisson -pourri serait singulièrement affaiblir sa pensée. Voici comment il -parle aux électeurs: «Que demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie -à vous trouve des lièvres quand il voudrait trouver des lions, et des -oies quand il voudrait des renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non, -que le charbon de feu placé sur la glace, ou les grêlons exposés au -soleil.» Par une coïncidence curieuse, mais pas très rare en ce moment, -les abords de l’Odéon étaient occupés par des foules que haranguait -l’illustre citoyen Renaudin et, par les bribes de discours qui -traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il était bien plus poli -que le Romain Caius Marcius. - -La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations -sournoises des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse -et joviale sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et -l’éloquence de la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse -Virgilia, les scènes populaires de faim, d’émeute, de vote et de -révolte, les scènes militaires de luttes, de sièges, de mort et de -triomphe, les festins et les conspirations ont été admirablement -comprises et rendues par le délicat et profond poète qu’est Paul -Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, l’intégral -chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, ironiques, -sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris l’éloquence -shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses sons, tous -ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, la -rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible! - -Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer et -encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six -décors changeants et renaissants de _Coriolan_, les rues de Rome, -la maison de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du -général, le Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la -colère de Coriolan et son lent attendrissement devant les supplications -de sa mère, de sa femme et de son enfant qui emportent sa rancune -mortelle contre son autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué. -Romuald Joubé est un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou -Tellegen est un vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample, -merveilleux, délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil, -Desfontaines, Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.--ils sont -cent--sont excellents; Mme Grumbach est une mère d’une sincérité -criante et d’une puissance dramatique fort touchante; harmonieusement -pitoyables et douces, Colonna, Romano et Véniat, etc. - -Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de -piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le -plus antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant. - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Songe d’un soir d’amour_, poème théâtral - en un acte en vers, de M. Henry BATAILLE. - -On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, le -vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et -nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental, -nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre -âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons -lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de -volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice -passé: il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes! - -Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement, -non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette tragédie -élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame--c’est Cécile -Sorel--soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des -femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases -massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir -armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que -nuance de larmes... - -Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une -liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé, -cajolé et pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de -passion littéraire et qui veut surtout entendre parler de _l’autre_ -sur l’oreiller et faire faire le parallèle, si j’ose dire, des -caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un fantôme agissant s’en vienne -traverser cette idylle faisandée, que ce fantôme féminin--et plus que -féminin--empêche le susdit Henri de parler et d’écrire, qu’il lui -coupe toutes déclarations et toute inspiration, qu’il effeuille des -roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, soupire, -défie, qu’il--ou elle--finisse par emmener son amant défaillant et -accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, dans le -drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à la fois -gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière de -l’auteur de la _Chambre blanche_ et du _Beau Voyage_; il y a sa terreur -secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte -ou veut adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition -est-elle morte? Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une -traîtresse? Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir, -dans la fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la -prose: Lamartine, Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard -même, peuvent se retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade -mélancolique, fine, auguste et ironique au plus creux de la douleur. - -C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une -jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper -à l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne -fait que passer, excellemment; j’ai dit le _los_ de Cécile Sorel, fée -mondaine et désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse -impériale et royale. - -Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, voilée -de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le -mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de -ses attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce _songe_ -dans les nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la -chair, Muse et maîtresse--mais comment put-elle être infidèle?--elle a -atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime -de sensualité ailée. - -Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots de -passe du paradis: Éternité, Fidélité! - - _26 avril 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Mon ami Teddy_, comédie en trois - actes, de MM. André RIVOIRE et Lucien BESNARD. - -C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir -l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée -de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et -irrésistible! Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son -prénom que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris, -cette pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion, -d’orgueil et de reconnaissance. - -Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de _Il était -une Bergère_ et du _Bon roi Dagobert_, s’est attaqué à la légende de -l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien -Besnard lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy -Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit que -M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui--pour -la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste -d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député -influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu -de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et -une pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau -rare, cet aigle étoilé, ce lynx d’_Union-Jack_ sait tout et voit tout: -l’empire de la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de -la République de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur -le barbu et nul Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre -secrétaire d’ambassade Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin -et surtout la grâce, la dignité, la perfection de ladite Madeleine. -Il écarte le Bertin, cause tout son saoul avec Madeleine et déclare -sereinement à son ami d’Allonne qu’elle est la seule jeune fille de -céans et qu’il l’épousera. Il a été un peu odieux envers tout le monde -et personne ne répondra à l’invitation qu’il a faite à la ronde, mais -voici qu’il donne aux protecteurs du Louvre (dont Didier-Morel est -président) un tableau de Rubens, _la Vierge aux Orties_, qu’il leur -a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est beau, la fortune! On ira, en -troupe, dans sa villa de Deauville. Quel bon garçon! - -Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général -d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la -réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente -Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un -pour l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les -Didier-Morel sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier -Teddy a travaillé pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire -de pacotille! Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus! -Pourquoi le cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il -fallait un troisième acte? - -N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail -est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, par -la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet -Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus -qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la -bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux -domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. _All’s right! Hip -hip! hurrah!_ Et l’on applaudit de tout cœur! - -Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez à des -effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale -et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs -de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique, -elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien -employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le -monde est heureux. - -L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel -(la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une -autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si -vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable -dans le personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire, -robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable -et définitive avec un accent et une âme. M. André Dubosc (Didier-Morel) -est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne) -est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et -spirituellement fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme; -Cognet est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks -parlent très bien l’anglais (goût _yankee_). - -Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, vibrante et -attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire rivalisent -de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, tout -charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le plus -rare génie--celui du zézaiement. - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Mademoiselle Molière_, pièce en - quatre actes, en vers, de Louis LELOIR et de M. Gabriel NIGOND. - -Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau -spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs -n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu -prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont salué -son testament artistique, la posthume apologie de sa profession et -sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté -douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, sous -l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long et -pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française et -aux Lettres consolatrices. - -Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement, -_donna_ furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et M. Gabriel -Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin de -Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne connaît -pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que trois -ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit de -Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit -et tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est -le secret et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre--et lui -échappe. Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut -démêler l’auteur du _Misanthrope_ et celui de _Mélicerte_, celui du -_Sicilien_ et celui de _Don Garcie de Navarre_. Son œuvre, c’est le -Grand Livre de la Vie, dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y -puise la farce, l’amertume, la fantaisie, la liberté, le bon sens, la -résignation et la vertu: c’est un microcosme en relief et à facettes de -joie! - -Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui -avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a -pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie -et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets -de bravoure incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la -scène, toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans _la Fameuse -comédienne_ et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux -collaborateurs ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans -de distance, l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa -trop jeune sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres -(et le distingué Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas -d’inceste! Merci! - -On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la campagne, aux -environs d’Avignon, et c’est très _Roman comique_ et--déjà!--_Capitaine -Fracasse_. Les comédiens de la troupe de Molière ont faim et n’ont -plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et tutélaire, -Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent -plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de victuailles. -Molière paraît, dit le _los_ de son art, réduit les rebelles, s’attire -la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval, -s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre, -et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui -l’auraient profondément étonné, car le XVIIe siècle méconnaissait la -nature et la sensibilité descriptive... - -Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette demander -la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir -Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le -temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre, -le temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart -qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière -malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la -fidèle Catherine présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs, -car, entre temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à -l’acteur qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre, -a loué son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle. - -Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, qui a -abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que jamais -et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille -Madeleine! Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière. -Fête mélancolique. La Thorillière revient des Flandres sans apporter -l’autorisation de jouer _Tartufe_, et si Lulli fait jouer le menuet -du _Bourgeois gentilhomme_, si La Fontaine improvise un facile et -laborieux pastiche sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable -Catherine est là, si la petite Madeleine embrasse gentiment son père, -Armande n’est pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante, -inconsciente, exquise, ensorcelante, et Molière se laisse aller à -la joie jusqu’au moment où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est -retournée à l’époux, que c’est la comédienne à l’assaut d’un rôle et -caressant l’auteur! Ce n’est pas tout! Armande veut chasser Catherine -qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre benêt de génie chasserait sa -grande amie si La Thorillière ne surgissait pas à temps pour confondre -l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de Roquette qui avait pris la -femme de Molière, moins par amour que par haine du mari. - -Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il fait -non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, au prix -d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant -au son de l’entrée du _Malade imaginaire_ et rendant, enfin, les yeux -obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule -femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, Armande -venue trop tard et qui pleure un moment. - -J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante, -parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, mais qui -est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si Molière -a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire -rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on -publiait _l’Art d’être malheureux_? Attendons l’_Armande Béjart_ de -Maurice Donnay. - -Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié et -parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement; -M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M. -Vargas un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout -simplement admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un -Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M. -Desfontaines est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen, -le plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, -Chambreuil, etc., excellents. - -Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, fatale -et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique, -une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime -Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La -Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise -et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a -eu beaucoup de discrétion et de noblesse dans son interprétation du -curé de Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre -tyrannique, au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane -et créateur, au Théâtre-Dieu! - - _14 mai 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Fille Elisa_, pièce en quatre - actes, tirée du roman d’Edmond DE GONCOURT, par M. Jean AJALBERT - (reprise); _Nono_, pièce en trois actes, de M. Sacha GUITRY - (première représentation à ce théâtre). - -Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise -en 1900, _la Fille Elisa_ consistait essentiellement en la lecture -d’une lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable -Eugénie Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par -André Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée, -tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale. - -Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de -l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire, -où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni -les querelles, ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un -inénarrable invalide qui a connu l’empereur un peu jeune, car les -uniformes sont du plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la -soubise rouges). Cette tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon -d’être aussi simple et aussi fervent que devant--et Élisa retrouve -pareillement sa lointaine candeur et sa vaine soif de pureté sainte. - -Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un _bistro_ au -lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes -fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau -d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone -de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé -de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial effort, -une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir, -dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de tous -et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de sa -pauvre lettre d’amour. - -Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes, -effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité -tragique; Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne -Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique -et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de -chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer -ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très -cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement -exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier, -dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, de -force, de vérité et de lassitude. - -Avec _Nono_, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique -et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et _mots_, où -tout est fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de -mélancolie, a été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas -à conter cette petite anecdote où un brave homme de poète emprunte sa -maîtresse à un jeune ami et la lui rend après deux mois, en gardant -l’argent de son entretien et en demeurant délivré de son vieux -_collage_, indépendant et riche. - -On a ri--inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur en -personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire, -que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien n’est -plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, que Mme -Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante et que -Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours -renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les -pires horreurs et que lorsqu’elle dit--avec quelle suavité!--«Je -m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de -lauriers que le général vicomte Cambronne! - -[Vignette] - - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Vidocq_, empereur des policiers, pièce - en cinq actes et sept tableaux, de M. Émile BERGERAT. - -Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence -par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat -évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne -d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser -un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire -_pincer_ les menus coupables; industriel en papier et en carton, à -Saint-Mandé, il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe -à la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage -et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand -chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir -lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant -un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses -malheurs, il aurait pu être un autre Kléber! - -Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie et -qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme -du berger Pâris, le Bergerat des _Ballades et Sonnets_, a pétri cette -âme de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques -Collin, de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un -épisode, une anecdote. - -Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux -en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent -et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une -et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non -plus un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un -homme! Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de -Berry, égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran. -Sera-ce l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant -galérien se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier -en histoire--ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du -corps!) qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes. - -Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien! -Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain, -lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol est -délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le -frac d’un de ses danseurs--qui n’est pas le danseur inconnu--la casaque -(sic) d’un de ses camarades de chaîne. - -En avant, les travestissements! Sous l’habit de _cockney_, il pénètre -dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans -chevaux), Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet; -danse avec la jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme -cul-de-jatte, trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit -d’un vénérable prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise -atterrée que son heureux soupirant, le comte de Casagoras, n’est que -le galérien basque Salvador, et il arrêterait sur l’heure le bandit si -l’infortuné époux, le marquis de Madiran, colonel des gardes du corps -(où avez-vous vu, mon vieux Bergerat, un colonel de gardes du corps?) -si le colonel-marquis, donc, ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si -bien coupé le collier avec des cisailles, a une lettre accablante pour -la marquise et il faut que le marquis ne sache rien! - -Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible, -Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman -au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq -embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué; -il lui fera croire que cette missive est un document politique, un -appel aux armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les -Madiran seront heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador -pourrira au bagne. - -Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque -et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante -Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de -douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal -de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique. -La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse et -héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya. - -M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des -bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant; -M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz -(Decazes) est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse -spirituellement ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses -déguisements de police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les -intonations de Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique -garde du corps (on a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des -vôtres!). Quant à Jean Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop -pour chausser la redingote et le chapeau de Napoléon, il est admirable -de force, de tendresse, de rage, d’humilité léonine, d’onction -traîtresse, de volonté et de simplicité. Son masque tragique et mobile, -sa grande voix, son geste puissant et sobre, son autorité sous tous -les déguisements, sa majesté, si j’ose dire, ont fait merveille: il a -prêté une vie réelle et cordiale à une fantaisie, en prose, de poète; -il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il l’a régénéré! Et le petit Debray -(Gabriel) est énergique et charmant. - - -[Bandeau] - - THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).--_Bigre!_ - revue en deux actes et quatre tableaux, de M. RIP. - -En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip ne -risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale -et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et -la plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur, -comme on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du -théâtre Femina, il commence par sourire de la maison même, ce qui -ne lui permet pas la moindre indulgence pour des immeubles et des -personnages moins limitrophes, si j’ose m’exprimer ainsi. - -Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le _puzzle_, l’innocent -et absorbant _puzzle_, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le -duel, damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et -Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le -docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines -et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de Mars, -que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes -qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre -étripement, et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je -voyais une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes -au reste, et féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant! -Ça ne m’empêche pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur -d’expressions, d’à-peu-près et autres calembours, la grâce de ses -couplets, la souplesse de son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et -jusqu’à une certaine profondeur morale et sociale, voire une excellente -critique des conférences, en termes précis, d’une éloquence incisive et -si amusante! - -Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin -amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si _Bigre!!!_... aura place -dans l’_Histoire de la revue de fin d’année_ de M. Robert Dreyfus ou -de ses successeurs: ce n’est pas de l’histoire, même de la petite -histoire en chansons, et M. Rip s’attache moins aux événements -qu’aux personnalités--et c’est très personnel et très littéraire, -de temps en temps. Ça se termine par la moins attendue des parodies -de _Chantecler_, où le coq est remplacé par un clairon d’infanterie -(rien de _Lili_), où le chien permute avec un chien de quartier, où -la pintade devient colonelle, où le rossignol se mue en chanteuse -de café-concert à soldats, et où les crapauds sont figurés par les -_troubades_ en personne, qui psalmodient gravement: - - _Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux, - C’te femm’ là nous porte à la peau!_ - -On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout de -même, car il y a des longueurs et des choses inutiles. - -C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par Mlle -Spinelly, qui, en travesti, en _arpète_, est effroyable de malice, -de vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est -harmonieuse et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant -Hasti, brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et -docile, clairon avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un -peu _cherré_ dans son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger, -Perret, Franka, Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius, -Herté, etc., etc. Et gardons des éloges de luxe pour les petits et -petites Livettini, Willem, Walter et Dormel, délurés et savants, et -pour l’incommensurable Koval, qui, entre toutes ses incarnations -hilares et géantes, est hallucinant en cantatrice mondaine, bas -décolleté et girafique à crier, qui a une voix de tête à un kilomètre -de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans _Bigre!!!_... -comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly... - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Fleur merveilleuse_, pièce en quatre - actes, en vers, de M. Miguel ZAMACOÏS. - -Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs -était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse et -sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol, -pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre -et des éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de -gitane, échappée des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin! -Heureusement, des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre -Artois à la grasse et bonne Hollande--et l’exquis Miguel, lâchant -l’asphodèle pour la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour -la pensée, est arrivé enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui -était le couronnement, pour ainsi parler, de son effort et de son rêve. - -Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents -de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des -valeurs un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des -grouillements avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde -naïveté, la grâce la plus touchante, une mélancolie de tout repos et la -graine, si j’ose dire, des plus pures et des plus douces larmes. - -L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. Nous -n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes qu’en -1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins qui -y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, qui -tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; la triste -veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a rendu fou et -qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher Gobelousse, à -la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne Speranza, -vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard voudrait envoyer -aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se chauffer la -romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, pour -l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, pour avoir -fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est assurée -du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le chevalier -de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter sur la -rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, dans les -cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à elle, -car elle l’aime! Déjà! - -Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante, -carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et -la gaieté. Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et -moins sinistre, et qui se laisse interroger par un trio de grâces -hollandaises, la délicieuse Griet Amstel, et ses amies Mietje et -Alida. Il se rappelle une chanson jadis écrite par lui, parle, conte. -Un miracle va peut-être lui rendre la raison. Hélas! il ne s’agit, -en ce pays, que de tulipes! On donne tout son bien pour une tulipe -rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! Et l’odieux -Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, le vieil Amstel, -exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par l’ignoble Jacob -Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui--connu ou -ignoré--qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe imbattable, -la fleur merveilleuse. - -Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans -l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer -le prix: c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur -introuvable, germée d’une graine séculaire et mystérieuse, en se -sacrifiant héroïquement. Mais voici une jolie scène: tout Haarlem, -processionnellement, a admiré la merveille: Griet vient à son tour. -Gentiment, elle demande à emporter le trophée, à le donner à un ami -d’enfance. Et, quand elle comprend que la mère veut la prendre en -holocauste, pour tâcher à sauver son fils, elle se rebelle: ça n’est -pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! L’abandonner à un maniaque! -Horreur! Vous sentez bien que, consulté, le magnanime Gilbert donnera -la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour contraint et forcé! Mais -Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend que Gilbert l’aime, -qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré par elle--et -elle rapporte la fleur. Apothéose! - -Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable -Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le -providentiel et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à -l’instant du triomphe, prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne -pas sa fille à un aliéné? Nous savons que ça finira bien! Mais il -y avait, au quatrième acte, un si copieux mouvement de foules, des -costumes parfaits et chatoyants, des drapeaux, des tambours, de la -musique, un géant et un admirable décor de Jusseaume! Les kermesses -sont si demandées! Et c’est ainsi que cette pièce de peintre est un -musée présenté en vers faciles, avec du Meissonier, du Roybet, du -Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, du Rembrandt un peu clair, -du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, et de l’Hobbema. Nous -avons même Franz Hals, en personne, et c’est Roger Alexandre qui lui -prête des couleurs et de l’accent. - -L’accent, le véritable et respectable _assent_ est représenté par -M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M. -Silvain est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M. -Raphaël Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot -(Van Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante; -M. Dessonnes (Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné -harmonieusement; M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un -valet au grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe -tulipier, etc., etc.: ils sont cent! - -Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité, -une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une -fatalité battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle -Leconte (Griet Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute -émotion; que Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique, -fière et émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice; -que Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et -Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est -très séduisant, très moral, très reposant, très agréable. - - _23 mai 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Bagnes d’Enfants_, drame en quatre - actes, de MM. André DE LORDE et Pierre CHAINE (d’après le roman - _En Correction_, de M. Edouard QUET). - -Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand -et douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de -jeunes détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité -paternelle, répressive et tyrannique, est évoqué--et comment!--par la -Grand’Chambre du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de -Bondy, a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu -l’honneur--avec quels applaudissements!--à tant d’illustres victimes et -autres pauvres condamnés. - -Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat -général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont -édifié un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que, -dans l’émotion unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement -démolies, leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour -un peu, le parricide aurait été déclaré d’utilité publique! Encore -faut-il noter que, par une modération louable, on ne nous a pas montré -les petits prisonniers à la tête à moitié rasée présentés jadis par -Steinlen et Zo d’Axa, à la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les -joies des soixante jours de cachot en cave, avec la camisole de force -et les fers aux pieds, chantés par M. Quet, et que, si nous avons eu -des râles, nous n’avons pas aperçu les rats des cellules de punition. -Il y a eu assez d’horreur, de compassion, d’émotion, de larmes, pour un -triomphe de première instance, d’appel et de cassation. - -Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles et -humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis, -souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de -Montmartre, le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture -de _bachot_, est condamné par son implacable bourgeois de père à six -mois de correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile: -il suffit de le demander à un président de tribunal! En dépit de ses -supplications, en dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux -adolescent est _emballé_ en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté, -enlevé par deux affreux drôles: c’est pesé! En route pour Montlieu! - -Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des -gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires, -les faire travailler à force, les punir à foison, tromper les -inspecteurs: c’est un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse, -sucrée et carnassière. Les pupilles sont abêtis de persécutions et de -terreurs: Georges est en bonnes mains! - -Et c’est l’horreur de l’horreur. Voici la cour de la prison où, pieds -nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim, -les cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des -gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue -et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes -amies le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons, -minuscules et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs -lourds sabots et suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des -luttes, des conciliabules, des injures, des sous-entendus et des ruses. -Et voici la pire horreur: il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un -détenu, l’Idiot, sous un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il -n’y en a plus que deux, qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en -voyant que les reclus ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont -tapis à terre et que leurs yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les -enfants se taisent, se taisent... L’angoisse sourd et sue... Et c’est -la révolte, les gardiens renversés, blessés, les gosses en fuite... -C’est très émouvant... - -Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes -battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime, -et, malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se -pend dans une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que -sa mère affolée et son père repentant viennent le rechercher. Nous -n’assistons qu’à une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de -maréchaussée leur cache l’état civil du suicidé. - -Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, a été -acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges) -est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; M. -Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur) -est joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M. -Colas (le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget -est un oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz -sont poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est -douloureuse et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment -odieuse; Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur, -délicieuse. - -Enfin--et avant tout--il faut citer la troupe anonyme des prisonniers, -résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette pièce -une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée et -atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et -humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur -et--qui sait?--du législateur! - - _2 juin 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).--_Le Mariage de Mlle - Beulemans_, comédie en trois actes, de MM. Frantz FONSON et - Fernand WICHELER. - -La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre -boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons -russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons -que la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM. -Fonson et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup -plu et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et -proche, et a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme -délirant des gens de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant -qu’être gentiment blagués. - -Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert -Delpierre a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur -brabançon Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge--et vous verrez -que c’est exact--et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations: -il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas -la grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots -prétentieux--et trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans, -qui travaille sur le même bureau, lui est amicale et douce, très -camarade, mais camarade seulement, parce qu’elle doit épouser, tout -naturellement, son ami d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le -monde est à _cran_: le père Beulemans n’a pas été élu président -d’honneur de son syndicat, ce pourquoi il est agoni par sa revêche -épouse, cependant que le gentil fiancé Séraphin propose, sans rire, à -Albert, de reprendre à son compte une vieille maîtresse à lui, un petit -bâtard à lui, pour lui permettre d’épouser Suzanne. Albert refuse avec -indignation: il aime la fille du patron! Et il jure, comme de juste, la -discrétion d’honneur. - -Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les -silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides -fantoches! - -Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son -bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection, -dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de -gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père -Beulemans et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon -de dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la -première renvoie--si exquisement!--le premier à son faux ménage et à -son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise, -caustique, attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée--car il faut -l’accent! - -Et le _trois_, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse -Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur! -Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête -belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus -fransquillon, parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur -que lui eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et -Volders! - -C’est si gentil, si frais, si gros, si massif jusque dans le sentiment -qu’il n’y a qu’à être touché et à applaudir! _Saison belge_, c’est un -peu court pour ce vaudeville, quand il y a Maeterlinck, Verhaeren, -Eckhoud, Giraud, Gille, Gilkin, etc.! Mais c’est si amoureusement -joué! Mlle Lucienne Roger (Suzanne), délurée et innocente, tyrannique -et tendre, est délicieuse; Mme Brenda (Mme Beulemans) a l’autorité la -plus aiguë et la plus caressante, et Mlles Vitry et Adriana ont le beau -sans-gêne des servantes limitrophes. - -M. Jules Berry (Albert) est séduisant, dolent, farce et très parisien -pour Laeken; M. Morin (Séraphin) est cordialement grotesque; M. -Amleville (le père Meulemester) est rondement et glorieusement mufle; -M. Frémont a de l’allure; MM. Mylo, Marmont, Vitry, Dural, Andé, -Janssens, Leunac et Penninck sont vivants de vérité! Enfin, M. Jacque -(le père Beulemans) a du génie. Rond, cordial, résigné, soupçonneux, -droit et cagnard, il est tout l’accent et toute la bonhomie de la -pièce. Lorsque, dans une neuve et familière formule, il cita les -auteurs de la pièce, il avait conquis Paris. Et la douane pouvait -venir: on était un peu là! - - _8 juin 1910._ - - -[Bandeau] - - COMÉDIE-FRANÇAISE:--_Un cas de conscience_, pièce en deux actes, - en prose, de MM. Paul BOURGET et Serge BASSET; _les Erinnyes_, - tragédie antique en deux parties, en vers, de LECONTE DE LISLE, - musique adaptée d’après la partition de M. J. Massenet (première - représentation à ce théâtre). - -Aimez-vous les médecins? On en a mis partout. Pour moi, qui partage à -leur endroit l’avis de Molière, je les vois avec plaisir à la scène; -pour la plupart, ils goûtent tant le théâtre! Et vous sentez, vous -savez bien que Paul Bourget étend sa passion du sacerdoce jusques à -la fonction du praticien, et que, puisque nous sommes au spectacle, -le doux et habile Serge Basset amenuise l’horreur du dénouement de -la nouvelle à peu près célèbre d’où est tiré le sévère et angoissant -_proverbe_ que nous donne la Comédie! - -_Un cas de conscience!_ Les deux collaborateurs sont modestes! C’est -un cas-gigogne, qui en fait éclore une nichée, tout autour de lui, -et, à la fin, c’est sur une conscience infinie, sur une explosion de -conscience que le rideau tombe, triomphalement. Mais ne discutons pas: -contons. - -Dans un château perdu au fond d’une province, un vieux gentilhomme, -le comte de Rocqueville, agonise d’une attaque d’urémie compliquée de -crises morales. Pour être moins sûr de mourir sans délai, il a fait -venir aux côtés du docteur Poncelet, son antique médecin ordinaire, le -jeune spécialiste Odru, chef de clinique de l’illustre Louvet, et, en -une sorte de consultation, le vieillard Poncelet confie au jouvenceau -Odru les secrets de la famille: le comte est surtout malade d’avoir -appris une très ancienne trahison de sa femme, de savoir qu’un de -leurs trois fils n’est pas de lui, sans pouvoir mettre un nom sur le -bâtard. Mais il n’y a pas d’erreur: l’intrus, c’est le second, Robert. -_Motus!_ naturellement! On est entre confrères! Et le bon Poncelet -s’en va, car il n’aime pas les histoires. Hélas! elles viennent! elles -viennent péniblement! Car le moribond Rocqueville se fait traîner au -salon, éloigne ou chasse sa femme, qui veille farouchement sur lui et -claustre ses derniers moments, objurgue Odru d’adresser des dépêches -pressantes à ses trois enfants. Le docteur refuse. Cas de conscience. -Mais le malade insiste. Ce refus le tuera. Nouveau cas de conscience. -Au risque de la vie, Rocqueville, marchant et écrivant par miracle, -ahanant, suant, épuisé, trace lui-même les lignes fatidiques. Il ne -s’agit plus que de porter les télégrammes à la poste, pour convier les -fils au chevet du père en partance, du malade en furie, du criminel en -exercice. Car le comte médite de se venger de sa femme coupable par -une déclaration atroce, de la déshonorer devant ce qu’elle a de plus -cher, en déshéritant le fruit de l’adultère, en semant la pire haine -et le plus odieux mépris. La comtesse a deviné la conversation et le -complot, elle qui fait un siège si étroit autour de son vacillant et -tragique époux, elle qui ne veut pas rougir devant ses enfants! Odru ne -se laisse pas entamer: il ira à la poste, tout seul, à pied. - -Il y est allé. Les trois Rocqueville sont annoncés. Le moribond, de -plus en plus enragé et moribond, demande à sa femme le nom du bâtard: -c’est sa dernière chance pour n’être pas déshonorée: il se contentera -de déshériter le malheureux. Autre cas de conscience. La comtesse -refuse, se traîne à genoux, implore, offre sa souffrance, ses remords, -ses larmes. Rien. Mais l’impitoyable agonisant s’évanouit sérieusement. -Le docteur, qui a tout entendu, accourt. Ne pourrait-on pas laisser -expirer tranquillement ce quasi-cadavre qui ne peut renaître que pour -peu d’instants, instants de torture torturante et scélérate? Christine -de Rocqueville n’a pas plus tôt interrogé le médecin qu’elle s’effondre -en pires larmes: le crime partout, le crime! Elle s’abandonne à sa -destinée, à l’affreuse fatalité! Le vieux seigneur, dûment saigné, se -réveille à demi: déjà, il a serré dans ses bras son aîné, le capitaine -Georges, son dernier-né, le polytechnicien André. Derrière--car il n’a -pas trois bras--il ne reste que le diplomate Robert... Le comte sait, -sait,... Tragique, il s’avance sur l’intrus, le toise, le flaire; déjà, -les mots de révélation et de malédiction vont sortir de cette bouche -d’outre-tombe, mais les deux vrais fils se précipitent: ils aiment -tant leur frère. Et, dans un semblant d’effort pour embrasser l’enfant -adultérin, le comte s’abat, muet et quelque peu apaisé et compatissant: -espérons que Dieu aura pitié de cette âme! - -Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. Mais -les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le médecin -n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante--et -il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant, -énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait -besoin d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa -place au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau. -Mme Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine -et haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de -douleur; M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet -et Falconnier sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil -et Normand sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte) -sait souffrir, faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer, -ahaner, s’évanouir et pardonner avec une férocité et des faiblesses -augustes, et M. Roger Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse -stricte et chaleureuse, une sincérité brave, une fermeté harmonieuse -et catégorique qui lui assurent le plus sérieux avenir, sinon dans le -concours d’agrégation, au moins au sociétariat du Théâtre Français. - -Et la Maison de Molière a--enfin!--inscrit sur son fronton et sur -ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables _Erinnyes_ -qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes -lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, -la tragédie antique et sauvage de l’aède des _Poèmes barbares_ -présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa -femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de -Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la -plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas -aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour -rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de -Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse _Iphigénie_ du -pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque _Dame à la faulx_ de -Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), -Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; -acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et -l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, -qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de -Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), -qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est -tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré -dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et -tentaculaires. - - _4 juillet 1910._ - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Comme ils sont tous!_ comédie en quatre - actes, en prose, de MM. Adolphe ADERER et Armand EPHRAÏM. - -L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du -Théâtre-Français, son air mi-partie,--thèse et proverbe,--le nom et -la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps -même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et -très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne -la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, -gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et -moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même--et cela durera et ce -sera justice. - -Justice un peu partiale, tout de même--et je ne puis m’en plaindre, -même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, -car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une -indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres -gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et -touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il -faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme -nous sommes, nous autres, tous les hommes, car _ils_, c’est nous! - -Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette. -Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre -un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en -bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette -s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de -Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien -éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se -déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille -pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, -veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il -n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, -la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse -n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout -cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la -préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, -et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, -des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des -inspecteurs, des uniformes, des robes et des _mots_ à l’avenant. - -Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si -heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut -attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un -poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont -volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure -et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la -bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène -à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le -réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc! - -Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa -douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que -ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met -jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour -qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à -apprendre--une politesse en vaut une autre--au baron qu’il est aussi à -plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle -le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir -de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un -serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des -dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se -raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des -sanglots, dans du silence--ce sanglot viril. On divorcera, madame, on -divorcera! - -Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris, -à cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon -de considérer les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle, -il faut que Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la -baronne, et tout s’arrange: le ménage est _rabiboché_, aura du bonheur -un peu effiloché, un peu mélancolique, avec un rien de doute, de -remords et de dédain. Et c’est la vie! - -Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs se -soient reconnus dans ces généralisations un peu arbitraires, qu’on ait -été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple -de grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a -plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son -style excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans -finesse ont fait songer déjà--et ce n’est pas un mince éloge--à une -pièce du répertoire. - -L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une -façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost -(la baronne de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et -sa coquetterie agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce -perverse et sa résignation orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée -du Minil (la préfète) a de l’autorité, de l’entrain, de la conviction -et la plus généreuse mélancolie; Mlle Bovy est étonnante en un rôle -d’épouse justicière et patoisante qui, après avoir tué son coureur de -mari, cherche un nouveau conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être -charmante en un personnage insupportable, et Mme Piérat (Ginette), -tour à tour espiègle et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et -tendre, accablée, frémissante, résignée et spirituellement hautaine, a -connu les acclamations. - -M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, de la -fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney) -est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, M. -Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, Guilhène -et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard et -Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation -et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et Ephraïm, sauf -les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole beaucoup ces -jours-ci. - - _10 septembre 1910._ - -[Illustration] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_César Birotteau_, pièce en quatre actes - et cinq tableaux, de M. Émile FABRE (d’après Honoré de BALZAC). - -Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur -volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le -détail technique, les discours et les silences tout fait corps, balle -et boulet, vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave -éclatante, féconde et unique du romancier, tout est partie intime et -profonde de l’épopée, et les épisodes les plus saisissants, les figures -les plus durement frappées, les âmes les plus hautes et les plus rares, -sont prisonnières de cette éloquence dévorante et descriptive, de cette -philosophie enflammée et précise, de cette innombrable et vivante -armée, de ce peuple, de ce paysage, de ce monde inoubliables que -l’auteur de _Louis Lambert_ a su créer de sa vie fiévreuse et lucide -et rendre immortels de sa trop prompte mort. - -Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public, -le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre a -écrit en marge de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_. C’est -poignant. L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort -vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus -âpre que pour une couronne--et, débarrassée de toute la menuaille de -manuels Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce -du théâtre Antoine est fort pathétique. - -Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose. -Propriétaire et fondateur de la parfumerie A _la Reine des Roses_, -juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de -l’Ordre royal de la Légion d’honneur--la chose se passe en 1819,--père -de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur -des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la -Madeleine, il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté -triomphante, à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler, -donne un bal gigantesque. Heureux, généreux, excellent, il a tout à -espérer, rien à craindre. Hélas! Son notaire est une canaille qui lui -a amené, comme associé plus ou moins en titre, d’autres canailles, un -faux banquier et un ancien employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet, -qui lui a volé trois mille francs et qui a tâché à lui souiller sa -femme, l’admirable Mme Birotteau. - -Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable -commerçant voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier: -ses capitaux sont employés et la spéculation le mange: peu à peu -l’inquiétude le saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les -plus affreux l’auront touché, lorsque son notaire sera en fuite avec -ses fonds, lorsque ses disponibilités se seront évanouies, un spectre -affreux, celui de la faillite, se présentera à ses yeux d’honnête -homme, à son cœur pur, à son esprit borné. La faillite! non! non! Il -lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis et à ses ennemis, acceptera -l’argent de son caissier, demandera à son fidèle et délicieux ancien -commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira solliciter, à travers -champs, les pires usuriers et les plus effroyables banquiers, remuera -ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa femme -même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de -commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même -qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes -et à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu -apprêtée, d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte--et c’est -très bien. - -Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche -Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses -créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix, -son honneur. Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille, -grâce surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de -Popinot, qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet. - -Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de -César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des -discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante -Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; à -peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses -livres, les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!... -Payé!... Payé!...» clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur -ces témoins de sa probité: il a payé, lui aussi... C’est la mort dans -l’apothéose. - -Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et si -noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a -ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. Mme -Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, d’une -simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) a la -plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie Noris a -de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur compatissante. -Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier (Pillerault) est -admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue et de malice -agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement, -M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, son -activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du Tillet) est -un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et pas mauvais -diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un Gobsek inouï, -M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, M. Méret -de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, Piéret, Dujeu et Noël -sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est étonnant et merveilleux. -De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, la considération -pour les dignités et les dignitaires, la bonté, l’angoisse, l’effroi -croissant, la terreur devant les responsabilités, la loi et les juges, -le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la douleur, -la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement -vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu -exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan; -peut-être a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant, -en happant, en lappant dans son grand-livre les preuves de sa -réhabilitation, mais c’est si habile et si _théâtre_! Et qui pourrait -souhaiter à son pire ennemi de jouer _César Birotteau_ au naturel? - - _7 octobre 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Ces Messieurs_, comédie en cinq - actes, de M. Georges ANCEY. (_Première représentation à ce - théâtre._) - -La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide -d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample, -a retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès -qu’elle avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé -à Bruxelles aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord, -voire la lumière! - -Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera comment -cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu être -interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui touche -à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne pouvons -pas discerner dans _Ces Messieurs_ la moindre tache anticléricale! - -Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit entre -les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre et -extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette -lutte entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une -sincérité, une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois -très distingués et irrésistibles. C’est très profond et très _théâtre_, -même pour les rudes populations des abords de la place de la République. - -Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, -l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de -l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop -jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et -jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique -enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité -coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les -corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques; -l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille, -entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire -à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur -et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et -aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale, -et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère -à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la -famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs -enfants. - -Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a -des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité -criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception -de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent -_la Marseillaise catholique_ devant un colonel en tenue. Heureux temps! -Mais c’est du rétrospectif. - -Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne -avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la -prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, -morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de -saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; -l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, -envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour -serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure -exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés -spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie -dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, -M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, -qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante -et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, -et la petite Gentès, qui est étonnante. - -Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse -passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut -parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de -gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; -Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; -Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été -admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux -et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très -belle artiste. - -Et le drame de l’auteur de _la Dupe_ et de _l’Ecole des veufs_, cette -école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, -parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des -applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants. - - _12 octobre 1910._ - - -[Bandeau] - - VAUDEVILLE.--_Le Marchand de bonheur_, comédie en trois actes, de - M. Henry KISTEMAECKERS. - -Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire: - - _J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage_, - -il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait -pas assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la -Providence, on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait -par vous, comment savoir si c’est le Bien--ou le Mal? La plus exquise -intention, la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque -chose contre la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la -misère de la nature humaine, contre l’instinct de haine et d’amour? -L’argent est une force aveugle et le bon riche doit être aveugle, -passer après avoir semé ses bienfaits, ne pas revenir à ses champs de -victoire, ne pas savoir ce que sont devenus ses obligés, sous peine de -mécomptes et de remords: on ne peut être dieu qu’un tout petit instant. - -Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre -dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement -accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion -et de la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René -Brizay, dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental, -inépuisable ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal -d’ennui, d’enthousiasme et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur, -il le donne--et il en est cependant le mauvais marchand, comme nous -l’allons voir. L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice -Monique Méran, un soir de répétition générale: il y a là l’ancien -amant de cœur de Monique, l’équivoque et méprisable _cabot_ Barroy, -l’auteur neurasthénique Fortunet, il y a bientôt la foule d’élite -des admirateurs--car il y a eu triomphe,--et, parmi eux, le jeune -Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre multimillionnaire Mourmelon, -des hommes du monde et autres _tapeurs_, des femmes de lettres, des -inutiles des deux sexes, des inventeurs, que sais-je? Félicitations, -embrassades, présentations, maquignonnages... Monique résiste à -l’antique et implacable céladon Mourmelon, au jouvenceau René Brizay, -mais voici le petit chocolatier qui donne cent mille francs à -l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente princière à une -petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, qui est entrée -par hasard et a parlé de sa détresse,--et tout cela pour rien, pour -le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, en une -admiration réciproque. - -Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux et -magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique, -mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est -accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié -le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol) -superbe, le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions -préalables de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas -que Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance -éperdue qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et -caduc Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou -il ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant -pis! tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur, -ignorant ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage -ses pelouses, ses hangars; la foule de ses invités le pille et le -bafoue. Ferrier vole par honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce, -malédiction légitime de sa femme! On le sauvera, mais déjà le petit -chocolatier est atteint au cœur. - -Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras la -triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée, -après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient -pas de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on -avait affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette. -Qui, on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay -épouser une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de -gratitude et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre -son bienfaiteur, son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur -perverse de son âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien! -Elle le fera. Et comment! Car, après s’être abîmée, après avoir reçu -son pardon, ne croyant plus à rien et sans espoir, elle deviendra la -maîtresse du hideux Mourmelon et sauvera René sans qu’il en sache rien. - -Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique, -de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu voir -le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour rien, -dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La -comédie du brillant et abondant auteur de _Lit de cabot_, des _Amants -romanesques_, de _l’Instinct_, de _la Rivale_ et d’_Aéropolis_ a sa -thèse, son éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des -phrases bizarres, du style mou, mais au théâtre!... - -L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux et -jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard -et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique et -majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant, -avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron fils, -Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un débutant -(ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage de -René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain et de -noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, le -geste et un peu d’exotisme. Il ira loin. - -C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui -incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une -tenue harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité, -une tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay, -Leduc, Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et -charmantes; enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a -fait des prodiges. Désemparée, _gnangnan_ et fataliste simplement sous -ses loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant -rageusement, au deux, pantelante, accablée, désespérée au _trois_, elle -a été d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être -confessée, après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle -a essuyé ses yeux à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à -l’étreinte sans joie, elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie -médiocre et quotidienne qui remet, hélas! le sublime au pas et qui -répare, ric et rac, à la petite semaine, les merveilles inespérées et -les mauvais miracles. - -[Illustration] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Marionnettes_, comédie en quatre actes, - en prose, de M. Pierre WOLFF. - -«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce n’est pas -le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la pièce de -M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre--son titre -nouveau--pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres -vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et -faiblesse, que tout soit représentation, parade et duperie, voilà -une thèse philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très -scénique: au théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme -fatalité. - -En outre, comment prêter à l’auteur du _Ruisseau_ une intention aussi -désespérante? Il a fait _le Secret de Polichinelle_, et non _les -Polichinelles_, qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de -reliques amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà, -son masque rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement, -indulgence, optimisme dans l’observation, jusque dans le trait et le -_mot_, voire dans le pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard -et le bonheur, Montmartre et la morale, l’union libre et les vierges -quadragénaires (en collaboration avec Gaston Leroux); il a accordé son -pardon à la pire sottise (avec M. Courteline); il est, enfin, tout -pathétique, tout sensible et tout aimant. - -C’est dire qu’il prête à ses marionnettes le pouvoir de se commander, -de se diriger, l’une par l’autre, en zig-zag, sous le pouvoir -discrétionnaire de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce -raison, qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur -prête surtout le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le -propre de l’homme et de la femme, le don des larmes qui se communiquent -et qui font communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des -cerfs aux abois, des biches en agonie, des larmes rédemptrices et -triomphales. Car la comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été -fort chaleureusement accueillie. - -Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, et du -plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en. - -Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars a -été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de -faim,--il avait des dettes,--une jeune pensionnaire de province, -empêtrée et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu _mufle_, il ne -pardonne pas à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui -semble ambitieuse, insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et -de dédains, lui expose, simplement, son dessein de la négliger comme -un colis encombrant. Et la pauvre enfant ne pourrait que mourir de -douleur si un ami inconnu, Pierre Vareine, ne lui permettait pas de -se rappeler ses souvenirs de couvent, si, surtout, son oncle, M. de -Ferney, entomologiste distingué (je vous avais dit il y a huit mois que -ça se porterait beaucoup cet hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait -point, par l’exemple des insectes, la pensée de se rebiffer, de lutter, -de conquérir l’époux rebelle. - -Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme -de Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une -fête terriblement mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux -Nizerolles, grand amant, enfant à cheveux gris et auteur de -tragi-comédies pour marionnettes. On y joue, on y soupe, on y _puzzle_, -on y farandole (si j’ose dire), on y _flirte_ et on y médit. Au moment -où l’on s’y attend le moins, voici venir Fernande de Monclars--mais -quelle Fernande! Merveilleusement élégante, divinement habillée et -diaboliquement dévêtue, un peu trop cynique pour être sincère, elle -entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, est déjà pris. Mais il -résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper avec sa maîtresse. Elle -se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux Pierre Vareine. -Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce n’aime que son volage -époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop loin... - -Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée -par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu. -Heureusement, Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit, -de venir le rejoindre: Roger qui revient à propos--parbleu!--entend -tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa -douleur: tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera -celle qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie -même poussera sa flamme au paroxysme! - -C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura -rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les -fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la -séparation, que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et -définitif qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et -l’oncle qui a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur -bonheur et retournera à d’autres hannetons, plus _nature_. - -La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, sa -psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique--car on y -danse et on y chante,--son entrain, son écriture appliquée, son émotion -à la fois parisienne et à l’allemande--c’est la _gemütlichkeit_, dans -toute sa séduction presque physique,--sa subtilité facile et morale, -son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues -et de couplets, d’_effets_ et d’habiletés aimables), tout a charmé, -avec des longueurs. - -Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence, -puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre (Pierre -Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; M. -de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, toute -providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, Jacques -de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; M. Granval -est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à fait -remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité -primesautière et mélancolique, d’âme, enfin. - -Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché, -séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de -son pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi -triomphale, ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande -artiste qui comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de -Jussy) est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est -étincelante et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes, -et Mlle Fayolle a les malices et artifices d’une fée Carabosse très -droite, très belle, et qui finit par avoir un cœur excellent. - -Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa -pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un -rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!... - - _27 octobre 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_L’Aventurier_, pièce en - quatre actes, de M. Alfred CAPUS. - -Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition, -armé d’éperons et d’ailes, le mot _aventurier_ a pris un caractère -auguste depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas -oublié, l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand. -L’aventurier rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des -océans, des civilisations et des morales à son image, à la mesure de -son énergie et de sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné, -providentiel. - -Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la -Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas--est-il besoin de le -dire?--présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de -dénombrer. L’auteur de _la Veine_ a du goût, de la modération et de -la sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux -Marinetti, abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous -donna cet admirable _Coup d’aile_, ne suit pas les conquistadors sur la -galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son -héros qu’en famille. - -Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui -lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que -l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les -plus droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force -s’impose à la grâce, que le cœur crève la cuirasse--et c’est déjà bien. -Ajouterai-je que la démonstration est faite avec autant de finesse que -de maîtrise et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au -prix de l’observation la plus piquante, la plus mélancolique et la plus -savoureuse? Mais contons. - -Nos pères et grands-pères ont connu l’_oncle d’Amérique_. L’Aventurier, -c’est _le neveu d’Afrique_. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans -avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes, -les 419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres -pour se refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever. -Et voilà-t-il pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore -qu’il tue des gens, qu’on parle de lui dans les journaux--et comment! -Il met en danger l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation -de son brave oncle usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy, -sous-usinier et ancien vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa -cousine Marthe Guéroy, etc. - -Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en _sombrero_, -en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve -certaine et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle: -il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au -vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie. -On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet. -Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à -lui parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de -_placers_ d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à -sa cousine Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,--et -qui commence à l’intéresser. Et l’on est en famille. - -L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une -interpellation, arrêté arbitrairement--nous sommes au théâtre--a fait -tomber le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance, -ce qui est tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une -confidence: elle et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si -l’aventurier ne les sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave -Etienne a tout juste le pauvre petit million dont il est besoin--et il -a été dur à gagner, si dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant -des souvenirs de jeunesse avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en -s’apercevant, en avouant qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec -feu, mais, hélas! n’apprend-il pas que cette Geneviève est fiancée au -député André Varèze! C’est André Varèze qui a demandé et obtenu son -arrestation à lui, Ranson! Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas -donner son argent pour rien. Bonsoir! bonsoir! - -Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande fête pour -célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet (ça se -ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, en -effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait -rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son -beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il -ne vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le -choc, dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui? -La famille? Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner -et crever dix ans en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît -maintenant comme outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève -finit par s’apercevoir qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et -de hasard! Elle le dit, à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier, -arrache des mains du régulier, du polytechnicien André, le revolver -déjà armé! - -Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de -la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se -fait très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de -Geneviève, épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de -tout et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur -toutes les usines et sur Geneviève. - -Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la -fantaisie, du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît. -On le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son -audacieuse moralité. - -Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et -profond. - -C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de tenue, -de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement viril, -de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a -une vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret -(Jacques) a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus -belle importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus -élégante, MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents. - -Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur, -de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage de -Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête et -tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une -élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue -avertie, volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de -cœur; Mmes Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux. - -Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise, -démolissante et reconstituante, classique et romantique, aura la plus -belle carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre -un Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux -escalades, à l’aventure, enfin! - - _4 novembre 1910._ - -[Vignette] - - - VAUDEVILLE.--_Montmartre_, comédie en quatre actes, de M. Pierre - FRONDAIE. - -Souvenirs d’enfance! La butte sacrée! le nombril du monde! Mânes -de Rodolphe Salis, de Mac Nab, de Jules Jouy, d’Albert Tinchant, -de Brandimbourg, mânes du grand Allais et du bon Emile Goudeau, ne -tressaillez-vous point à ce titre: _Montmartre_? Mais ce n’est pas -votre Montmartre de blague et de rêve, de poésie et de gaminerie, de -folie philosophique et de sagesse outrancière, de beuverie ailée, de -tabagie dansante, que M. Frondaie nous a amené au boulevard: il est -terriblement jeune, M. Frondaie, et le Montmartre qu’il a connu est un -pauvre Montmartre de vadrouille voyoute, de licence coloriée, de noce -exotique, de délire et de _chahut_ à goût américain. - -Tel quel, il est encore hanté d’ombres lyriques puisque son air reste -chargé d’effluves, de mystère, de charme et de séduction, puisqu’il -inflige la nostalgie, qu’il attache, retient, appelle, qu’il consume, -qu’il tyrannise. Peut-être y a-t-il, à la cantonade, un dialogue divin -de Villiers de l’Isle Adam et de Charles Cros; peut-être le rire de -Louise France répond-il aux boutades de Marcelin Desboutins: en tout -cas, nous sommes dans une atmosphère sursaturée d’électricité, d’un -pouvoir secret et d’une force diabolique. - -Nous sommes au Moulin-Rouge, côté jardin. Il y a là toutes ces -dames et tous ces messieurs: on boit, on tâche à rire, on marche, -on tâche à marcher, on fume, on s’offre. Des fredons de valses plus -ou moins lentes viennent vous assaillir, des femmes font leur -compte, des couples se forment, les gardes bâillent. Parmi les -étoiles de libre-échange qui brillent en ce lieu, un astre--un astre -noir--surpasse les autres en éclat et en fantaisie: c’est Marie-Claire, -un peu tzigane, un peu panthère, très sauvageon et très _ohé! ohé!_ qui -n’en veut faire qu’à sa tête--et à ses sens. Elle a un fort _pépin, le -béguin_ sérieux, le coup de cœur, quoi! pour un jeune croque-notes, -Pierre Maréchal, qui est sentimental, poli et rive-gauche. Elle l’aime -d’amour, mais ne veut pas quitter son cher Montmartre, toujours en -fête et en trépidation. Il faut un emportement du musicien, fou de -rage parce que cette troublante Marie-Claire s’est laissé présenter le -grossier milliardaire Lagerce qu’il a connu au lycée, pour qu’il oblige -cette grisette nouveau-siècle à quitter la Butte et à venir avec lui au -bout du monde, de l’autre côté de la Seine, rue de Lille. - -Les deux amants sont les êtres les plus heureux du monde: ils vivent -dans la gêne la plus artiste et la plus cordiale, avec des compagnons -choisis, le violoniste Parmain et son exquise femme Charlotte. Maréchal -a fait un opéra superbe qui attend la gloire et la fortune. En -attendant Marie-Claire s’ennuie. Charlotte Parmain est trop honnête, -trop popote. Elle a invité, _en catimini_, deux anciennes compagnes de -Montmartre qui, par la verdeur de leurs propos et leurs propositions -non équivoques, mettent en fuite la vertueuse Charlotte et, par suite, -son noble époux. Mais Pierre Maréchal n’a pas le temps de s’indigner: -son vieil ami, le caricaturiste Tavernier, vient de lui apprendre que -son opéra va être joué. Alors, c’est la joie, c’est la fête: on va -aller sabler le champagne à Montmartre! à Montmartre! «Veine!» rugit -Marie-Claire. «Désolation!» pleure Pierre. Lutte, glorification, -excommunication de Montmartre. Marie-Claire y va. Pierre reste. Hélas! - -Car Marie-Claire devient une grande cocotte, se laisse entretenir -pontificalement par le hideux Lagerce--et nous la retrouvons à Ostende -qui est un Montmartre d’été, sur la plage. Ce ne sont qu’élégances, -diamants, perles, tziganes. Mais on apprend que Maréchal n’est pas -loin, en plein triomphe. Marie-Claire veut le voir, le voit, est -abreuvée de mépris par lui et sent qu’elle l’aime, qu’elle l’aime!... -Elle le suivra malgré lui, d’autant qu’ils sont surpris, que l’odieux -Lagerce accuse son ancien condisciple de faire un marché, de vouloir, -avec sa maîtresse, ses parures et ses richesses. Alors, alors, -Marie-Claire jette à la figure de son tyran un collier de perles -d’un demi-million: cette rançon se brise; les hommes et les femmes -se jettent sur les perles détachées: «Picorez les poules! Voici des -graines!» crie la Montmartroise--et en route vers l’amour!... - -Des années ont passé. Le Moulin-Rouge est toujours à sa place. Et -Marie-Claire y est toujours. Elle n’a pu rester en ménage. Il lui -a fallu les ailes du Moulin, la joie factice, la _vadrouille_. Le -soir où Maréchal célèbre, décoré, vient par surprise et la revoit -avec une émotion atroce, elle ne le reconnaît qu’à peine. Est-ce -jeu? Est-ce grandeur d’âme? Est-ce désir de ne pas troubler une -existence bourgeoise et considérable? N’insistons pas. Pierre pleure; -Marie-Claire rit. L’un travaillera et sera de l’Institut. L’autre fera -la noce et mourra au ruisseau. _Tout va des mieux_, comme on disait -là-haut, aux temps héroïques. - -Espérons qu’il en sera de même pour la pièce de M. Frondaie. Elle -est jeune et sincère, avec des formules, une profondeur parfois -facile, du convenu et de l’attendu. Elle a des lenteurs et un rien de -provincialisme, un lyrisme court et une sorte de moralité latente qui -n’est pas désagréable. Il y a là-dedans du mouvement, du sang et de -l’âme. Des décors d’Amable et Cioccari--sous le règne de Porel--font -flamber les ailes rouges du Moulin et illuminent des halls et des -promenoirs. C’est assez magnifique. Et, sans compter les figurants, -il y a quarante artistes en pleine action. Louis Gauthier (Pierre -Maréchal) a de la chaleur, de la douleur, de la noblesse; Lérand -(Tavernier) a la plus belle sensibilité en peintre rosse, Jean Dax -est un Lagerce de magistrale muflerie, Lacroix (Parmain) a de la -distinction, Baron fils est très comique et MM. Brousse, Vertin, Baud, -Faivre, etc., sont excellents. Il faut louer M. Ferré, qui dessine -largement une excellente silhouette d’amant de cœur et M. Suarès qui a -été fort joliment pittoresque et mélancolique sous le dolman bariolé -d’un tzigane. - -Ai-je à vous dire que dans le rôle de Marie-Claire, Polaire s’est -surpassée? Elle se surpasse toujours. Ça passera. Elle a eu de beaux -couplets, de beaux gestes, une belle passion, une belle indifférence: -c’est toujours le criquet, le friquet, la guêpe, le papillon, la -libellule, le hanneton, la péri. Elle a été un peu femme: c’est -beaucoup. Ellen Andrée a été tout à fait étonnante en vieille catin -pratique: c’est un Goya, un Constantin Guys--et je ne sais de plus -fol éloge. Mme Berthe Fusier a été joliment et finement inquiétante, -amère et philosophe. Mme Lola Noyr est très plantureusement spirituelle -et drôle, Mme Dherblay est joliment comique, Mmes Farna, Piernold, -Sylvès, Géraldi, Loriano sont exquises et Mme Georgette Armand, dans un -personnage de petite femme courageuse, artiste et honnête, a une grâce -pudique, un dégoût strict et un tact, voire une harmonie qui font le -pont entre ce Montmartre de crime et de prédestination et le boulevard -où, comme on sait, règnent l’ordre et la vertu. Et c’est délicieux. - - _24 novembre 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DES ARTS.--_Le Carnaval des Enfants_, pièce en trois - actes, de M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER. - -C’est «la Morte du mardi gras». Des masques, des souquenilles, des -flonflons courent et se traînent autour d’une agonie--et les âmes -sont déguisées aussi, les cœurs _itou_. La chose se passe dans la -boutique et l’arrière-boutique d’une pauvre lingère: c’est la poétique -violente, le pathétique brutal de M. Saint-Georges de Bouhélier. On -connaît le génie précipité, tumultueux et bouillonnant de l’auteur -du _Roi sans couronne_, de _Tragédie royale_ et de _la Victoire_: il -aime noyer la suprême noblesse dans la plus minable trivialité et -inversement; il aime d’amour la détresse et la maladie, le hoquet, le -sanglot, le soupir--et cela ne laisse pas d’être angoissant, puissant, -vivant. Tranchons le mot: en passant par Tolstoï, Ibsen et Mæterlinck, -Bouhélier s’affirme le Shakespeare des Batignolles. - -Le drame symbolique, populaire et funambulesque que, pour sa prise de -possession du théâtre des Arts, enrichi et embelli, M. Jacques Rouché -a monté dans des décors simples et nobles de Maxime Dethomas et avec -une singulière recherche de discrétion et de demi-obscurité, ce drame, -donc, immense et intime, atroce et poignant, qui fait râler et penser, -nous offre l’ultime calvaire de l’infortunée Céline. Elle est couchée -dans l’alcôve vitrée de son magasin, cependant que sa fille aînée, -l’adolescente Hélène, se laisse conter fleurette par le maître d’études -Marcel, que sa fille cadette Lie tâche à jouer, que l’oncle Anthime -geint et qu’il annonce que, en présence des troubles cardiaques de la -malade et de la misère de la maison, il a fait appel aux deux vieilles -sœurs de la lingère. Elles arrivent lentement, pauvres, provinciales, -et sinistres. Et quand elles sont là, la pauvre alitée clame: «Je ne -veux pas les voir! Je ne veux pas les voir!» - -Comme elle a raison, la malheureuse! Car il advient qu’elle va mieux, -qu’elle peut causer gentiment avec le voisin Masurel et qu’elle -veut rire même de son costume de Pierrot. Mais, à côté, des ombres -familiales s’agitent. Les sœurs Bertha et Thérèse ont révélé au -coquebin Marcel que la jeunesse de Céline n’a pas été sans reproche, -qu’elle est fille-mère et que ses deux filles n’ont pas le même papa. -Horreur et désolation! Céline agonit de reproches ces austères harpies, -mais, hélas! Marcel est ébranlé: il abandonne la dolente Hélène qui -repousse sa mère mourante: le fiancé lui tient plus à cœur que l’auteur -de ses tristes jours. Alors, la martyre montre qu’elle est belle -encore, se dépoitraille, proclame le droit à l’amour et à la vie, se -lève pour prouver son dire et, comme de juste, tombe roide pour ne se -relever point. - -Et le troisième acte nous présente tout l’arsenal des désolations: -Hélène se désespère de n’avoir pas été assez tendre avec sa mère -défunte, la petite Lie veut la rejoindre au ciel, un garçon boucher -s’attriste de n’être pas payé; l’oncle Anthime se lamente d’être -dérangé par des masques; les tantes Bertha et Thérèse ne peuvent se -consoler de n’avoir pas assez torturé leur sœur décédée. Et la jeune -Hélène s’en va avec le jeune Marcel enfin reconquis: la triste histoire -de sa mère recommencera. Et Lie en fera autant quand elle sera grande. -Et les tantes seront aussi méchantes. Et l’oncle boira--car il boit. Et -les masques feront de la musique. Et c’est terrible, profond, puéril -comme les choses éternelles, mieux qu’honorable et pas définitif, pour -parler la langue des cénacles. - -Mlle Véra Sergine a été admirable dans le rôle de Céline: elle a des -gestes de souffrance, d’amour maternel, d’amour tout court absolument -déchirants, un orgueil de chair mourante très beau et une mort -merveilleusement brusque. Mlle Cécile Guyon s’est révélée dans le -personnage d’Hélène avec une passion, une horreur et un repentir, un -désir de vie saisissants; les tantes, Gina Barbieri et Mady Berry, sont -parfaitement effroyables, et cette vieille cabotine de Mona Gondré, -qui a bien douze ans, est merveilleuse d’émotion, d’inconscience et -de métier--déjà! M. Durec (Anthime) est fort pathétique et varié, -M. Dullin (Masurel) a du sentiment, M. Gaston Mars (Marcel) a de la -chaleur, la jeune Choquet a de la drôlerie, et les masques (où nous -retrouvons Manon Loti) font un joli défilé d’épouvante. - -_30 novembre 1910._ - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.--_Les Bleus de l’amour_, comédie en trois - actes, de M. Romain COOLUS. - -C’est un succès de gaieté, d’émotion amusée et furtive, de jeunesse et -de claire philosophie, de vie, enfin, qui se contient, qui éclate et -qui finit par triompher--avec la pièce. - -La nouvelle comédie de M. Coolus est toute militaire: _les Bleus de -l’amour_, ce ne sont pas les chocs et autres _gnons_ que nous recevons -du petit Dieu, ce sont bel et bien les conscrits, voire même les -inconscients réfractaires de la grande armée du Pays de Tendre, les -jeunes gens qui pratiquent l’imitation de Jeanne d’Arc et qui, comme -Stéphane Mallarmé le disait: - - _Aiment l’horreur d’être vierges..._ - -Vous savez qu’à l’Athénée ça ne dure pas: _la Cornette_, de M. et Mlle -Ferrier, consentait elle-même à l’hymen. Mais contons. - -Dans son château des bords de la Loire, la comtesse de Simières, -quinquagénaire pétulante et éclatante, débordant de sang, de tendresse, -de fierté, la comtesse de Simière, donc, n’est pas heureuse. Depuis -des années, elle doit unir sa nièce chérie Emmeline à son bon neveu -Bertrand, et ce Bertrand-là n’aime que ses chiens, ses chasses, ses -terres et ses bois: il est digne de toutes les fleurs, de tous les -orangers, et, sans avoir prononcé de vœux, ne veut pas démordre de -sa pureté rustaude. Il faut le déniaiser,--et ce n’est pas facile! -Heureusement, voici venir un autre neveu, le fêtard Gaspard de -Phalines, qui a besoin d’argent. Ce brillant mauvais sujet s’est marié -en Amérique, a plaqué sa femme de l’Ohio, et fait si irréductiblement -la noce qu’il initiera bien l’Hippolyte tourangeau aux finesses des -bars parisiens et au contact des nymphes de Montmartre. Après, ça ira -tout seul. Mais, précisément, ce Gaspard de la nuit ou des nuits a tout -ce qu’il faut dans son auto: un ami et une actrice. On fera passer -l’actrice pour la femme de l’ami, on les invitera à déjeuner, Bertrand -s’allumera sur la jeune enfant, et, une fois la flamme allumée... - -Il arrive que Bertrand est de plus en plus froid; que celui qui -s’allume, c’est le jeune fils d’un président de cour plébéien qui rêve -d’unir ce rejeton à la noble famille des Simières-Phalines; que la -douce Emmeline, ingénument, délicieusement, avoue à son cousin, le -méchant Gaspard, qu’elle aimerait plutôt un homme dans son genre que -tout autre homme, que Gaspard s’énerve de cette confidence, qu’il se -laisse embrasser par une camériste et l’actrice précitée et que, de -dépit, la furieuse et fiévreuse Emmeline sonne la cloche pour annoncer -qu’elle épouse n’importe qui, le nommé Alfred Brunin, fils du président -précité. - -Mais ce coquebin fuit avec l’actrice qu’il prend pour une femme -mariée: la bonne comtesse enverra Bertrand, qui se repent de son -indifférence, se préparer un peu à Paris. Non! Gaspard s’est interrogé -et a laissé parler son cœur; il sait qu’il aime sa cousine, mais il -n’est pas digne d’elle; il a _soupé_ de la fête. Il fera une fin, tout -seul. Et l’excellente tante Simières s’aperçoit que sa nièce aime -Gaspard. Horreur! il est marié! Et on ne divorce pas dans sa maison. -Il n’est pas marié. Il n’a jamais été marié. Il n’y a pas d’Ohio, pas -d’Amérique. Gaspard épousera Emmeline qui a tout entendu--et ils feront -un tas d’enfants! - -J’ai dit que cette comédie, parfois un peu bondissante, un peu lente, -cordiale, touchante, gaie, a eu un succès sincère et profond qui -tiendra longtemps. Elle a des grâces classiques, rappelle Labiche et -La Fontaine (_le Carnaval d’un merle blanc et la Coupe enchantée_) et -certains contes de Théodore de Banville. Et il y a un entrain terrible. - -C’est Augustine Leriche qui mène l’affaire tambour battant, fanfare en -tête. C’est une femme-orchestre. Elle est toute action, toute frénésie, -tout rire, toute éloquence, tout cœur: on a acclamé la comtesse de -Simières. Alice Nory (Emmeline) est délicieuse de charme, de colère, de -jeunesse et de vérité et s’habille comme les Hermengarde de légende; -Andrée Barelly a de la finesse et de l’accent dans un rôle de cabotine -stupide, et Maud Gauthier est la plus aguichante des caméristes -passionnées. - -M. Victor Boucher (Gaspard) est parfait d’aisance, de mélancolie, -d’élégance et de séduction désabusée. Cazalis est un Bertrand impayable -de rustauderie gentille; Gandéra est un jeune robin très snob, -très incandescent et très enveloppant; M. Gallet est un intendant -magnifiquement barbu et d’une conscience plus magnifique; M. Térof est -un président fort comique. M. Rolley est très amusant et M. Borderie -fort correct. Il faut mettre au tableau le chien Jupiter qui sait ne -pas aboyer et les décors de MM. Fournery et Deshayes qui nous font -admirer un château à peu près historique et des bords de Loire peuplés -et égayés de soleil. - -C’est un succès habillé, historié, simple et lumineux. - - _11 décembre 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON (_Matinées du samedi_).--_Les - Affranchis_, pièce inédite en trois actes, en prose, de Mlle - Marie LENÉRU. - -C’est très beau. C’est très dur. C’est un drame immense et intime, -moderne et éternel, où le duel entre la pensée et la chair, entre la -volonté et le désir, entre la philosophie et le besoin prend toute -sa rigueur, toute son horreur, toute sa misère: proprement, c’est -_Grandeur et Servitude humaines_. Nous connaissons, au _Journal_, -Mlle Marie Lenéru: c’est ici même que, à la suite du concours -littéraire de 1908, a été publié cet étrange et inoubliable poème -en prose _la Vivante_, et il faut louer, avec l’ombre tutélaire de -notre pauvre et grand Catulle Mendès, Mme Rachilde, Fernand Gregh, et -_la Vie heureuse_, qui imposèrent, sous le consulat dévoué d’André -Antoine, cette œuvre implacable et frémissante à un public parisien. -Il faut louer aussi le public--ou l’élite--qui a applaudi, non sans -la plus noble émotion, ce théorème enthousiaste et déchirant, cette -démonstration lyrique et désenchantée. - -Il s’agit de l’histoire d’un surhomme et d’une petite fille. Le -surhomme, Philippe Alquier, professeur illustre en Sorbonne, ne croit à -rien, nie la vertu, gourmande seulement sa vertueuse femme de n’avoir -pas assez de coquetterie, se soucie peu de ses enfants, se moque -de l’opinion publique en accueillant sous son toit sa belle-sœur, -abbesse toute-puissante des Cisterciennes, chassée par les lois -scélérates, lui, athée et amoral--et voici que soudain, sur le coup de -sa quarante-cinquième année, il est forcenément troublé par l’arrivée -d’une petite novice de l’abbesse, la toute jeune Hélène. - -Il l’enseigne, elle le saisit: à ce jeune esprit ignorant et tout -possédé de Dieu et de la règle il révèle le monde, l’univers, la -science (nous sommes au théâtre, ça va vite et sans preuves); quant -à elle, elle n’a que son âme, son feu, sa fièvre, sa jeunesse qui -consument l’ascète. L’abbesse est, après des siècles, l’héritière de -cette abbesse de Fontevrault qui traduisit si galamment le terrible -_Banquet_ de Platon, mais Mlle Lenéru l’a lu de plus près ce livre -sublime et presque infâme: entre la pure Hélène et l’effroyable -Philippe il y a un appel d’âme et un appel de corps, et, selon la fable -et l’expression du philosophe antique, ce sont les deux moitiés du même -être qui se veulent rassembler, qui se cherchent et qui se trouvent. - -Ils ont beau lutter, ces deux êtres: celui qui a été tout esprit et -qui n’a fait œuvre de chair que physiquement, celle qui n’a respiré -que l’encens, suivi que la plus stricte observance et qui a adoré -sans jamais penser. Il l’a convertie et presque pervertie: elle n’est -plus vierge que de corps. Et, après s’être refusés l’un à l’autre, -successivement, pour les autres, pour les principes, pour leurs -sentiments les plus secrets, les voilà qui sont à l’image l’un de -l’autre, _affranchis_ de tout, foulant aux pieds famille, religion, -devoir. Mais ils sont trop pareils: c’est, décidément, trop la -moitié l’un de l’autre, la jeunesse qui vient rejoindre la gloire et -l’expérience et lui infuser une âme neuve. C’est trop beau! L’humanité, -sous les espèces de Dieu, sous l’habit de l’abbesse, sépare et désunit -cette perfection: le devoir, l’étroit devoir terrestre ramènera le -professeur à ses élèves, à son épouse, ramènera la nonne à ses œuvres, -à la Terre sainte, aux lépreux. C’est le sacrifice: il n’y a pas -d’_affranchis_, il n’y a que des esclaves, esclaves du doute, esclaves -de l’idéal--et les plus hautes pensées ne nous défendent pas des pires -misères. Voilà la conclusion odéonienne, mais je m’en tiens à mon sens -platonicien. - -J’ai dit combien cette pathétique, haute et profonde illustration, ce -style lointain et nerveux, la grandeur de la pensée avaient touché -et frappé. L’œuvre est magnifiquement et héroïquement servie par -Desjardins (Philippe), serein et torturé, par le fougueux Joubé et -le loyal et sage Desfontaines. Mme Gilda Darthy (l’abbesse) a de la -majesté et de la férocité. Mlle Sylvie est admirable d’attitudes et -d’émotion contenue; Mlle Ventura (Hélène) est douloureuse et résignée -à souhait; Mme Guiraud est sympathique, Mme Osborne élégante et bien -disante, Mlle de France fort simplement puérile. - -Et cette tragédie pensante et spontanée, qui s’apparente aux plus -sévères chefs-d’œuvre, nous pénètre pour son auteur, qui, comme on -sait, n’a pas tous les trésors de la vie et qui, dans une méditation -passionnée et décuplée, mêle l’existence, le rêve, le possible et -l’impossible. Cette féerie réaliste, condensée, amère, éloquente et -algébrique nous emplit donc, pour Mlle Marie Lenéru, d’une pitié sombre -et magnifique, où s’inscrit la plus stricte admiration et la plus -radieuse envie! - - _12 décembre 1910._ - - -[Bandeau] - - GYMNASE.--_La Fugitive_, pièce en quatre actes, de M. André PICARD. - -C’est _la Course du flambeau_, à quelques étages au-dessous. Ce serait -même _la Course de la chandelle_, tant il est question de voluptés -réelles et solides, maternelles et filiales, si la sensibilité délicate -et inquiète, le scrupule incessant, la nuance artiste et morale de M. -André Picard n’avaient pas enveloppé cette aventure d’une atmosphère -d’émotion, de noblesse, de bataille et de sacrifice, voire d’héroïsme. -Et on a été touché et l’on a applaudi. - -Sachez donc que, après avoir lutté pour ses filles, et après les avoir -casées, Marthe Journand, quadragénaire peut-être, mais fort belle -encore et le cœur vibrant d’avoir été si longtemps contenu, se laisse -aller à des idées de vagabondage à deux, de tourisme idyllique et -élégiaque: un archéologue costaud, Georges Mariaud, veut lui enseigner, -sur place, l’emplacement des Pyramides, les distances des cataractes -et les dissemblances des scarabées: en route pour l’Égypte! Mais, -veuve depuis des temps, elle n’est pas libre: elle est esclave de ses -enfants, sinon de son âge. Aimer, maman! êtes-vous folle? Et nous? M. -de Faramond a traité âprement ce sujet dans _le Mauvais Grain_. M. -Picard est moins rustique; il est aussi cruel. Car l’une des filles de -Marthe a épousé le notaire Léon Ourier, qui n’est pas poétique. Elle -accepte les hommages et les doléances du jeune prodigue Edmond Danver, -dont son croque-notes d’époux est conseil judiciaire. - -Et, lorsque Marthe revient du pays des Pharaons et de Mariette-bey, -lorsqu’elle demande des explications à sa descendante, l’aimable enfant -lui dit: «J’aime. Tu aimes. Nous aimons.» Et la veuve Journand aime -tant l’amour qu’elle protège--ou presque--les galanteries de M. Danver. - -Mais ce gentilhomme fait des bêtises, et le tabellion Léon en a assez. -Il sait, et ne veut pas en savoir davantage. Froid, mesuré, tâtillon, -il a un cœur. Il aime sa femme. Il demande à sa belle-mère qu’il -appelle mère, d’être son alliée. Hélas! a-t-elle l’autorité morale -d’interdire à sa fille ce qu’elle se permet? Elle est libre, soit! -Mais, n’appartient-elle pas à sa nouvelle famille? Douairière sans -douaire, en se donnant à quelqu’un, elle est adultère à son passé, à -son présent, à son futur. Elle n’existe plus. Elle a trahi ses devoirs -en ne surveillant pas son enfant, en se donnant du bon temps, quand -elle ne devait plus qu’être duègne et _camerara mayor_. Et l’amoureuse -Marthe courbe la tête, ne la relève que pour arracher Antoinette à -son indigne soupirant. Et puisqu’elle doit donner l’exemple, elle le -donnera! - -Elle le donne, non sans en être priée. Les Ourier sont en Suisse et -Antoinette va être maman. On adjure la pauvre Marthe de se résigner à -son rôle de grand’mère. Elle est encore toute chaude d’amour, toute -frémissante d’aspirations et de désirs. Le bonheur est à la porte, -sûr et durable. Elle hésite. Un appel de son amant l’emporte, mais un -cri--qui n’est peut-être pas sincère--de sa fille la rappelle. Elle a -abdiqué. Elle est esclave, elle est finie! - -J’ai dit le succès de cette pièce sympathique et d’écriture distinguée. -On y a acclamé la sincérité, la vérité, le naturel, la pétulance, -l’émotion de cette grande artiste qu’est Jeanne Cheirel, l’égoïsme -agréable et joli d’Yvonne de Bray, les charmes et l’élégance de Mmes -Marthe Barthe, Frévalles, Fleurie, Louise Marquet, Alice Walser et -Blanche Guy, l’autorité passionnée de M. Claude Garry, l’émotion de M. -Gaston Dubosc, la désinvolture de M. Charles Dechamps; et MM. Arvel, -Berthault, Labrousse, Dieudonné et Laferrière sont excellents. Des -décors honorables de M. Amable rehaussent la qualité de cette pièce -morale et grave qui ne peut désespérer que les dames ayant dépassé -l’âge canonique. Mais, tant que la bulle _Quam singulari_ ne se sera -pas prononcée sur cette question, les mères pourront mener leurs filles -au Gymnase avec confiance. Et qu’elles se remarient, légalement, après -les avoir mariées. Elles auront la paix--et nous aussi. - - _13 décembre 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Femme et le Pantin_, pièce en quatre - actes et cinq tableaux, de MM. Pierre LOUYS et Pierre FRONDAIE. - -M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je -crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de -sadisme alangui qu’est _la Femme et le Pantin_. C’était au temps -où l’on n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du -lointain, Cadix du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le -Greco n’était pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette -tragédie muette par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a -fort bien réussi. Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las, -don Mateo Diaz, quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une -petite cigarière de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant -et en raillant une pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son -gré; elle lui a paru piquante et il va voir comme elle est cruelle! - -Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps, -de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même, -toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise -à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de -l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur! - -C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre dans -une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues -pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie brise -la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et -l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même! -Et l’autre reste tout bête. - -Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre dans -ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une -grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude, -déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito, -et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une masse, -pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un passage de -masques. - -Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez lui -et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait dû -commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à lui, -plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise. - -Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les -descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un -peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel--et -fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant; -il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient -d’avoir joué _Ubu roi_. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray, -Dumont sont aimables, violents, caressants, excellents. - -Mme Dermoz a de l’abatage, du _chic_, de l’émotion; Mme Bade a de la -bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; Mmes -Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, ce -devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité, -comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été -tout à fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute -fantaisie, comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé, -parlé, dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de -rose, de candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le -poison et la rose. Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la -guitare de M. Amalio Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un -peu du pays de Zuloaga et de Perez Galdos. - - _18 décembre 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Les Noces de Panurge_, pièce en cinq - actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard ADENIS. - -C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait les -plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit au -carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous -me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz -tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire -dans un couvent. - -Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons, -cet hiver, le _Pantagruel_ débordant du regretté Jarry et de Claude -Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des -frères, n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les -images, les symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris -de l’inextricable philosophe de _Gargantua_. Ils ont fait du -pantagruélisme sans Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si -bénin, qu’il est à croquer. - -C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les -archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite -à épouser avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus -achalandé, et qui n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit -que la jeune pucelle qui vient de le sauver de la prison et de la hart, -n’est autre qu’une certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua, -enfantelet, aux abords de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le -lettré Rondibilis et l’ymagier Cahuzac, lui apportent le redoutable -arrêt de je ne sais quelle sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les -femmes: adieu! adieu! - -Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de -Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier -Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime -les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser -Bachelette! L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire! - -Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées -truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de -Panurge, s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est -valable et excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente -Bachelette et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte -d’émotion, leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte -chasse le sinistre époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh! -Cocu! Ah! ah! - -Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant -à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que -Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris, -empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux -envers et contre tous et nous invite à en faire autant. - -Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières, -fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais ont leur -mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très allant. - -Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), qui a de -la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, Darsay, -Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.--ils sont -cinquante--qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime Léry, qui -est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, qui est -exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui a des -formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion--elles -sont mille--qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus divin -patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant de -verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem, -aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une jeunesse de -sentiment et un brio éblouissants. - -Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout donne -à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante qui va -de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et l’on a -applaudi fort légitimement. - - _21 décembre 1910._ - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Roméo et Juliette_, drame en - deux parties et vingt-quatre tableaux, de William SHAKSPEARE, - traduction intégrale de M. Louis DE GRAMONT. - -Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question de -l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire -de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, la -tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière -l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas vu -Footitt. - -Avons-nous vu _Roméo et Juliette_? La traduction intégrale, hélas! en -vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes -éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la -tristesse, la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par -l’orchestre Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une -conscience, d’un ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à -en mourir, avec les héros--et c’est assez écrasant. Je ne ferai pas -l’injure aux lecteurs de ce journal de leur conter la touchante et -atroce histoire de Juliette Capoletta et de Romeo Monteccio. Ces deux -victimes des haines de leurs familles et de leur propre amour vivent -dans tous les cœurs, cependant que leur tombeau de Vérone attire les -touristes et les amants. Gramont a mis tous ses soins à rendre la -fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque moyenâgeuse à travers ce -voyant et cet ignorant de Shakspeare, la fougue de Roméo, bravant les -pires rancunes pour venir, sous un masque, à la fête de ses ennemis, -tuant, malgré lui, le cousin de sa secrète fiancée, Tybalt, sauvage -adolescent, sauvage amoureux, sauvage exilé--et M. Romuald Joubé a -été plus sauvage que nature, électrique de jeunesse et de passion, -romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle aussi--c’est Mlle -Ventura--a du sang, de la fureur, un peu plus d’extase que d’innocence, -d’extase passionnée et gourmande: c’est que si, dans le texte, elle n’a -que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra jeune et veut cueillir son -seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour à la fenêtre, mutin, -câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au matin, enragé et -prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où la magie et la mort -viennent faire leur partie, la soif de mort pour le délice sans fin et -la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur puissance, leur -grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée. - -La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant -mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite et -se consume. - -C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des -protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante -et pourpre Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente -Barsange, le noble Grétillat, le très noble Flateau, le bon -Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, le hideux Denis d’Inès, -l’auguste Chambreuil, le galant Vargas et le délicieux Maupré. Gay a -de la rondeur et Desjardins, qui s’est voué à représenter les grands -hommes, a, à peu près, la tête de Shakspeare. Et, à défaut de Footitt, -le jeune Stéphen a été funambulesque un peu plus que de raison. - -Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste, -fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force -d’avaler du Shakspeare _intégral_, ne finira-t-on pas, hélas! à -partager l’opinion de cette vieille canaille de Voltaire qui, après -avoir inventé--ou presque--le grand Will, finit par en avoir assez, -presque jusqu’à le vomir? - -Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis. - - _22 décembre 1910._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DE L’ŒUVRE (_salle Femina_).--_Hedda Gabler_, drame - en quatre actes, d’Henrik IBSEN, traduction du comte PROZOR. - (_Première représentation à ce théâtre._) - -Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument -de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme, -ce qui était un état de nerfs, une crise--et des crises. La Nora, de -_Maison de Poupée_, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen, -avec la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules -Lemaître faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de -Scandinavie et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication -et la naïveté nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et -de leurs trames. - -Aujourd’hui... Mais contons. - -Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de -violence, d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude -et par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de -demain, Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après -un voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège, -agacée de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda -reçoit une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui -souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte -de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a -rendu au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera: -les Tesman l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu -des choses entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la -jalousie, de toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son -ancien soupirant, de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée -à la médiocrité, Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie -qu’il a fait un chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la -taxe de lâcheté pour ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets -de son général de père. Elle brise le bonheur et la communion de ces -deux âmes, Eylert et Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend -à l’alcool et l’envoie faire la fête avec cette chiffe de Tesman et -l’assesseur Brack, qui n’a ni grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas -d’importance! Eh bien, d’un héros, elle a fait un pantin désarticulé! - -Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi divers -scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman l’a -retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer -qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son -enfant, Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles -et de ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt--et elle -est en mal de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets -du général en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda -elle-même se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le -suicide du héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas -la proie de l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de -Mme Elvstedt, le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de -chair et de désespoir. Nous ne commenterons point cette œuvre et ces -mystères. Il faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë -(Eylert), l’insignifiance et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et -la stupidité de Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève -Francis (Mme Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante -Tesman), le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor -(Hedda Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses -frissons et autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de -la pièce. Elle ne l’a pas trahi. - -_10 janvier 1910._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Le Vieil Homme_, de M. Georges de - PORTO-RICHE. - -Ç’a été non une répétition générale, mais une cérémonie, une solennité, -avec des allures d’apothéose. La Renaissance semblait un temple où -l’on n’entrait pas pendant les actes qui se devaient entendre dans -le pur silence: le texte était une infinie et diverse symphonie, et -si la ferveur ne s’était pas muée en enthousiasme, si la constante -admiration, si l’émotion et l’angoisse ne s’étaient pas soulagées -par des tonnerres d’applaudissements, on aurait cru assister à un -service divin et humain, avec les lenteurs d’usage: la fête dura cinq -heures d’horloge. Mais la pièce qu’on attendit quinze ans et qui erra, -incomplète, de théâtre en théâtre, fuyant sans cesse vers la plus -rare perfection, la pièce, forte, ardente et désenchantée, terrible, -et tendre, où le poète de _Bonheur manqué_ versa toute son expérience -des baisers et des meurtrissures, toute sa science des pardons, -des trahisons, des rechutes et des remords, tout son lyrisme et sa -sensualité, son humour même et sa douleur, cette tragédie classique et -biblique, cette parabole de caresses, de larmes et de sang, ce poème en -prose rythmée et pure s’est imposé à Paris et à l’humanité, dans son -texte et dans son esprit, dans sa fière intégralité. - -Il parle aux nerfs, au cœur et à l’âme; il mord et déchire. - -Jugez. C’est une famille d’imprimeurs, à Vizille, dans les Alpes, une -jeune famille: un père de quarante ans, une femme de trente-cinq, -un garçon de quinze ans. Ils travaillent: ils sont heureux. Michel -Fontanet dirige deux cents ouvriers et l’affaire sera bonne; Thérèse -Fontanet tient les livres avec passion et l’adolescent Augustin, -fragile et fiévreux, s’occupe de la composition, fait des notices pour -des rééditions romantiques et réalistes, lit, lit, rêve, s’exalte et -surtout adore sa mère, dont il a le tempérament sensible, câlin et -aimant. Il n’y a que cinq ans que les Fontanet sont dans la montagne et -dans les affaires. Avant, c’était Paris et son trouble: Michel était -terriblement infidèle et Thérèse atrocement malheureuse. L’époux s’est -rangé, après la ruine, est devenu sérieux et garde ses trésors de -tendresse pour son admirable femme et son bijou de fils: cette famille -goûte toutes les sérénités et toutes les douceurs. A peine si, de temps -en temps, dans la paix alpestre, Michel regrette le bruit des fiacres -de la grand’ville, ce qui fait enrager son ladre de beau-père, le sieur -Chavassieux. - -Et voici que, dans cette ruche et cet ermitage, vient débarquer une -vague amie de Paris, Brigitte Allin, femme d’un marchand de pâtes -alimentaires, qui lui est indifférent, bonne mère de quelques moutards, -bonne fille bien vulgaire, pratique et si facile! La poétique Thérèse -a tout de suite horreur de cette grosse et belle femme et ne tient pas -du tout à la garder un instant sous son toit. Elle le dit tout net -à son mari, qui a beau avoir fait peau neuve: est-ce que le «vieil -homme» ne s’agite pas, ne renaît pas, ne grouille pas sous sa carapace -d’imprimeur? Elle se souvient de ses insomnies de jadis, de ses -tortures, de ses mille morts. - -Mais le petit Augustin insiste: il a pris de la santé à l’insolente -santé de Mme Allin, il a retrouvé de son enfance à son approche, il est -transfiguré, rose, heureux. Thérèse invite cette fâcheuse Brigitte, qui -se laisse faire. Et à Dieu vat! - -Trois semaines ont passé. Mme Allin est toujours là. Elle peint des -amours Louis XV sur les murs, mange terriblement, sourit à tous, ne -comprend rien à rien et est odieusement gentille et complaisante. Elle -est maternelle à ce Chérubin romantique d’Augustin, qui aime l’amour, -de loin, est espiègle avec Michel et ignore l’inquiétude, la haine -et le mépris de Thérèse, qui la voudrait aux cinq cents diables. Et -Michel, chez qui le «vieil homme» s’est réveillé tout à fait, lutine et -presse la douce Brigitte. On fait de la musique, on remplace Bizet et -Berlioz par Jacques Offenbach--et le jeu continue. Mme Allin finit par -se laisser convaincre: le bouillant Fontanet la retrouvera à côté, dans -sa propriété de la Commanderie. - -Nous voici en plein dans le drame: Thérèse devine son malheur! Tout, -dans son intérieur, lui apporte un détail, une révélation, des feuilles -et des fleurs froissées, des papiers découpés, des riens; elle se -déchaîne; c’est une femelle en rage, une bête à qui on a pris son mâle; -elle secoue son père, tempête, rugit: elle chassera cette intruse, -dont elle devine, dont elle vit amèrement le délice et le crime, elle -chassera cette voleuse, elle chassera... Mais quelqu’un entre: le petit -Augustin. - ---Qui dois-tu chasser, maman? - -Et la mère a peur. Elle invente. Elle ment. Elle ment mal. Le triste -Augustin veut la confesser et se confesse: il aime Mme Allin, il -l’aime, de tout son être, de toute son âme: à sa sensibilité, il -fallait un début éternel. Et c’est une passion d’enfer et de ciel. -C’est du plus grand art et d’une beauté tragique; la mère doit se -forcer, se taire; l’enfant de seize ans est jaloux. S’il était jaloux -de son père, s’il savait, il se tuerait. Alors, la mère étouffe -l’épouse et l’amante, sourit aux deux coupables, demande à son mari -de partir quelques jours pour que l’enfant ne sache pas, demande à sa -complice de rester quelques jours pour calmer un peu la blessure du -petit. Quel supplice! - -Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: on -lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content -des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne -Allin qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil -homme est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses -rêves d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que -son père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se -retrouvent et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils -absent, du fils qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au -cœur la mère: c’est déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment -et veut se sauver: la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux -trahisons dont son mari veut la distraire: elle crie, elle maudit, -elle appelle. Et lorsque le frêle cadavre amoureux est apporté, elle -ne peut même pas laisser mourir son mari; ils pleureront ensemble et -ramasseront dans un deuil inconsolé les noires miettes d’un amour sans -foi. - -Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le -désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de -cette œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse -de sentiments, de _mots_, de _couplets_, la vérité d’observation, la -cruauté et la pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et -éternelle de ce _cantique des cantiques_ désabusé, de cet _Ecclésiaste_ -lyrique, de ce drame, enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine? - -C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et -l’inconscience mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc -(Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou -égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et -Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le -personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante -de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant à -Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, de -passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son -rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle -Jeanne Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie -caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, de -gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor de -Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue qui, -au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant -cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de -mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, au -plaisir, à la vie... - - _11 janvier 1911._ - -[Vignette] - - - AU VAUDEVILLE.--_Le Cadet de Coutras_, de MM. Abel HERMANT et - Yves MIRANDE. - -Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les héros -de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves Mirande. -C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, ce -falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant; -ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette -sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés ce -soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par -miracle, empli un livre--ou deux. - -On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel -Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à -son ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon, -il a des personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les -fait et les défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses _mots_ -et ses phrases sur le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire, -l’anecdote et la légende. En ces derniers temps, il s’est plus attaché -aux choses du jour et de la veille--et cette _Chronique du Cadet de -Coutras_ s’emparait, à vif, des événements, des incidents, des potins, -d’aventures brûlantes, d’aventures plus lointaines qu’elle animait, -qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre et en action. - -De là à les mettre en actes--et en cinq actes!... il n’y fallait que la -vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à -la subtilité mûrie de l’auteur d’_Ermeline_, qui doute de tout. Et cela -donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop -jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où -il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion. - -Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras, -confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte, -fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres -Irma et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par -son ami, le milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde -du corps, le frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous -voudrez et qu’il a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que -d’honnêteté. - -Il n’éprouve aucune répugnance à faire des faux ou presque--et a une -grande peine à se savoir trompé. Vous savez aussi que Coco Sorbier est -tuberculeux, que les trois amis, Gosseline compris, mousquetaires de -la Troisième une et indivisible, vont aux houzards, que Coco Sorbier, -après avoir fait arrêter Maximilien, meurt d’attendrissement entre ses -bras, que Maximilien a été blessé au cours d’une grève non sans avoir -tué son ancien ami, un ouvrier, et que la fortune de Sorbier va au -cadet de Coutras et à Gosseline. - -Au théâtre, les deux derniers actes, un peu montés de ton, ne nous -donnent que l’agonie de Coco, discrète et distinguée, dans son petit -château de garnison et à l’hôpital militaire, et l’apothéose du cadet -de Coutras, médaillé pour avoir sauvé son capitaine. - -Il y a des mots, presque tous les mots, même des chroniques qui -ont perdu de la saveur, des remarques qui ont de la bouteille, des -raccourcis qui exigent la lecture des volumes, mais ça a de l’allure et -même de la gueule, car M. Mirande a accroché aux sarcasmes de l’auteur -d’_Eddy et Paddy_ des termes d’argot et de haulte gresse. On hésite -entre le sourire et l’émoi: c’est très curieux--et assez long, assez -menu, non sans hésitation. - -Les décors sont parfaits et l’interprétation fort brillante: M. Jean -Dax est un Gosseline un peu vulgaire mais fort; M. Roger Puylagarde -est un peu trop jeune et trop forcené en Maximilien, tour à tour trop -féminin et trop mâle; M. Becman est un Coco Sorbier très _coco_ et -très toussotant, M. Joffre est un duc épique à empailler vivant, M. -Baron fils est un énergumène trop doux, M. Lacroix est fort gentil, MM. -Luguet, Vertin, Charrot, Chartrettes, etc., etc., sont excellents. - -Mme Jeanne Dirys est une Irma séduisante et attendrie, Mlle Ellen -Andrée est la plus effarante des manucures, la plus inquiétante des -marchandes à la toilette; Mmes Théray et Vallier sont aussi duchesse et -marquise que possible; les deux Fusier sont charmantes. Enfin, il faut -louer l’effort de Mlle Dherblay, qui a été exquise dans le personnage -de Lucienne: elle remplaçait, au pied levé, cette délicieuse et -poignante Annie Perey, qui se faisait une fête de créer ce rôle: elle a -été, elle est encore à la peine; qu’elle soit à l’honneur. - -Mais pourquoi diable MM. Hermant, Mirande et Porel donnent-ils -un pantalon de sous-officier à un garde-manège et une tenue de -sous-intendant à un médecin principal? - - -[Bandeau] - - AU GYMNASE.--_Papa._ - -Le duo Flers-Caillavet module triomphalement une romance panachée: «Ah! -quel malheur d’avoir un père!» - -Ah! que j’aime le don des larmes! Que j’aime les pleurs charmants, -l’attendrissement souriant, l’émotion furtive qui, de fondation, -élurent domicile au Théâtre de Madame et qui, hier, revécurent en -une apothéose courante! Avec leur escorte ailée de Pierre Wolff, -d’Octave Feuillet, de Scribe, de Sedaine et de La Chaussée, les -conquérants irrésistibles que sont Robert de Flers et Gaston A. de -Caillavet s’adjugeaient un nouveau domaine, tout mouillé de rosée et -de sentiment. On a ri, souri, éclaté, pleuraillé: il y en a eu pour la -rate, le cœur et même le cerveau, et ces trois actes fort applaudis ont -apporté jusqu’à de l’imprévu--ou presque--et de l’incertitude. Voici: - -A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard vit -indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans -à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie, -de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de -la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante -Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que Max -Dearly dans _le Bois sacré_. Tout ce petit monde qui lutte d’_assents_ -est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge -débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les -confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de -la bande, d’éclairer sa lanterne--et la nôtre. Ce gentilhomme est, -simplement, le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé -que pour parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la -noce la plus élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul -Bourget appelle sa «tape de vieux» et devient père avec transport, -avec tant de transport qu’il a peur de son émotion: il se rappelle, -en effet, la mère, délicieuse sociétaire de la Comédie-Française, des -ivresses, que sais-je? Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son -fils. Celui-ci n’est pas très heureux de quitter sa chère campagne, -mais la romantique Georgina l’aime follement depuis qu’elle connaît -son état d’enfant naturel! - -Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, -à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de -père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle -de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte -ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite -l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean -s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, -voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme -une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa -faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan. - -Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et -le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui -se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique -amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, -la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige -Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans -les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux -du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et -restera dans ses montagnes. - -Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie, -des traits, des _mots_, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de -l’entrain, de l’aisance, du je ne _sais quoi_. C’est un peu long, mais -ça se tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante. -Huguenet est un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant -d’esprit et de cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque; -André Lefaur a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident, -de ganache sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et -cocasse; MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont -excellents. Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de -la jeunesse, de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu -rustaud pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate -fameux. - -Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique, -d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina; -Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe de -Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy et -Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques. - -J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un chien, -l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un chien -superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, sans -phrases! - - _11 février 1911._ - - -[Bandeau] - - A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Après Moi_, de M. Henri BERNSTEIN. - -M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la -brutalité. Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing. -Il s’est surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient -d’offrir, en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais -attentifs, un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par -applaudir, de tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de _la -Rafale_ et du _Voleur_ était venu tout simplement s’installer chez -Molière avec armes et bagages, avec ses _mots_, ses procédés, ses -à-coups et ses coups, tout court. - -Mais contons: - -Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible raffineur -Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent et jouent -au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion, -s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son -éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été -le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières -qu’à l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le -presse d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait -intervenir l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman, -l’excellente Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat. -C’en est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille -Aloy qu’il lui parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans -le manoir: les hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant -garçon de James qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en -rade, revient furtivement. Une ombre légère se dessine sur l’escalier -en spirale: c’est l’irréprochable et divine Irène Bourgade, qui a -trente-huit années de vertu et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle -n’a qu’un instant à donner à James, juste le temps de le désespérer et -de se retirer en beauté, mais elle le fait si bien et le jeune homme -répond avec tant de poésie tacite et de désespoir muet que l’épouse -impollue finit par s’abandonner et que, involontairement et du seul -droit d’Amour vainqueur, ces deux êtres qui se sont attendus cinq ans, -s’unissent en une étreinte éternelle. Nous nous expliquons maintenant -la fureur de Bourgade et nous devinons la matière de l’entretien qu’il -aura dans quelques instants avec la maman Germaine Aloy. - -Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la -fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de -mort. Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout -simplement qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire -grand, il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a -échoué au port. Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa -fortune, que la bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un -tout petit peu d’amertume: ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui -enjoignant--car il garde son autorité--de marier sans retard le jeune -James à l’héritière Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il -a perdu: il paiera; il va payer tout de suite. Il a son revolver sous -la main. Et son vieil ami, son confident, son frère de cœur Etienne a -beau se lamenter et avoir des expressions de dévouement antique, non, -non! il va se tuer, tout seul, là! Mais ce n’est pas tout que d’être -confident! Il laisse des commissions à Etienne pour le faire ramasser -mort, pour prévenir Irène, en douceur, pour lui faire remettre les -trois cent mille francs de sa petite dot pour qu’elle puisse se faire -sa vie, après lui. - -«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa -femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais -une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite, -c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction, -s’émeut: s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle? -Et ce désespéré se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa -femme le trompait! Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le -trompait-elle? Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa -détermination, son geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse, -qui n’aime pas son mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre -mille morts à leur double honte et à son martyre à elle, car Guillaume -la meurtrit et la brise: que risque-t-il? Elle refuse de répondre, -héroïquement. Eh bien! il attendra: on a toujours le temps de se -suicider! - -Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se dénonce. -Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; mais -n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade _cuisine_ le naïf -sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate: -il tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris -sa femme, qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans -le crime! Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de -ces deux êtres jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une -jalousie presque posthume, pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le -possède et l’exalte: il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa -disparition, fût l’épouse de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un, -d’un quelqu’un certain, connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de -demain, il a son instinct de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de -ses orgueils! Le jeune James se cabre et proteste. Irène ne dit rien. -Plus vieille que son amant, désolée d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant -reconquérir encore des années de joie, de plaisir et de douceur, elle -se sacrifie avec dégoût, non sans cris: elle sera la compagne du -vieux vagabond déshonoré qui ira traîner sa contumace sur des routes -d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est beau; elle ne sera plus -rien que la chose de rien, de ce triste misérable sans courage, de ce -mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et le rideau tombe sur -la désespérance finale. - -J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs -le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit, -glace et étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du -théâtre classique et romantique. C’est une tragédie avec toutes les -règles; mais quelle tragédie! - -[Vignette] - - - A LA PORTE SAINT-MARTIN.--_L’Enfant de l’Amour._ - -La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter et -de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations -impossibles, prête des figures, des cris, des couplets et des -jurons à des symboles, mêle des subtilités ailées aux plus inutiles -grossièretés et fait de ce chaos pensant de la matière dramatique, -pathétique, unique, irrésistible. Il pèse sur notre sensibilité, sur -notre conscience, sur notre patience, même, et nous oblige à accepter -un monde inconnu, trop haut jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne -en un tourbillon où il fait passer toutes les sensations, toute -l’humanité, les colères, les audaces et les désespoirs, l’héroïsme et -l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves pis que matérialisés, en -nous laissant à notre accablement et à notre émotion. - -Dans l’_Enfant de l’Amour_, l’auteur de _Maman Colibri_ triomphe par -le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous -amuser: ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils -sont âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus; -ce n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille -ne nous présente pas de _types_. Il nous offre des exemplaires -d’humanité qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent, -qui s’abandonnent à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus -inattendus et les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres, -enfin, des hommes, des femmes, des enfants! - -Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang -de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire -Rantz, ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de -courses, député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle -reçoit la société la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour -se distraire et pour distraire son seigneur et maître. De temps en -temps, à la dérobée, elle reçoit, entre deux portes, son grand fils, -Maurice Orland, qu’elle a élevé en catimini, dont les vingt-deux ans -accusent un peu trop sa quarantaine, et à qui elle donne quelque -argent, non sans combler de robes sa petite maîtresse, la charmante -midinette Aline. Le jeune Maurice attend à la cuisine que sa mère -ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le maître d’hôtel -Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend son parti: il -est le petit moineau grappilleur, n’a pour lui que sa trop jolie -figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur -ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son -amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire -d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la -République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus! -Querelle! Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le -petit Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère -qu’elle a un fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les -rares circonstances où il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste -Liane! Non! M. Rantz revient. On renvoie Maurice. Mais le prestigieux -sous-secrétaire n’est revenu que pour mieux s’en aller, plus dignement, -en mufle grandiose. Horreur et solitude! - -Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec -Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos -d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait _tirer_ un cheval à -Auteuil, et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz, -Nelly, vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain, -et qui veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit -la mélancolique fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une -soirée d’innocente _vadrouille_: ce sera très gentil. Mais on frappe. -A peine si le jeune homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un -café en face et d’accueillir en ses bras un paquet déchiré, pantelant, -sanglotant: sa mère. C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant -cinq cent mille francs qu’elle a refusés, la rejetant, la fuyant! -Elle a voulu se jeter dans la Seine, se précipiter du haut de l’Arc -de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines et câlines de son fils, -malgré les gentils souvenirs et les consolations délicieuses qu’il fait -jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée s’empoisonne--ou -presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! Il la vengera -d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. Et -lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et soupe -avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son -sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque -part, Dieu sait où! - -Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille -perdue ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On -annonce Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite, -s’indigne, ameute des gens, se fait traîner par les domestiques: -c’est douloureux jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de -l’amour. Elle a laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais -son pauvre petit bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la -déifier. Il est entré par surprise, le brave petit Maurice; il reprend -des papiers terribles, somme Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de -ses sarcasmes, ni de ses dédains, ni de ses injures, lui rappelle son -_coup_ d’Auteuil, lui avoue, en outre, qu’il détient sa fille, pure -d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et ne perd contenance qu’en -apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café de banlieue! Alors, il -chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? Qu’est-ce que ça peut -lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et d’un traître, est-il -en état d’infériorité? Évidemment--et je l’en félicite.--M. Bataille -ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un forçat? J’en -appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif de ce -paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, son -néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus que -de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte, -d’avance! - -Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront -pas heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est -dans la cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux! -Mais surtout, surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice. -Ce n’est pas lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui... -Qu’il s’en aille! On lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine -d’anthracite, près de Chicago. - -Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave -petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient -mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que -son devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle? -Lui, il a la jeunesse, la beauté. Adieu! - -Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances, -les lyrismes, les cris, les _mots_. Je n’ai pu indiquer la violence, -les heurts et les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains -vocables. Ça s’en ira. L’impression est écrasante: Bataille assène son -étrange et profond triomphe. Que veut-il prouver? C’est _la Course du -Flambeau_, à l’envers, c’est _Jack_ et c’est plus, c’est de l’humanité, -de la sensibilité hors des règles et des gonds, c’est de l’instinct, -c’est un désir de vie, une ruée vers une jeunesse qui s’évanouit, -vers un délice qui s’éloigne; c’est la négation même de l’honneur, -car tous ces gens n’ont pas d’honneur; c’est frénétique et presque -épileptique--et c’est de la vie, de la vie d’amphithéâtre moral et -d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement poignant. - -[Vignette] - - - THÉATRE RÉJANE.--_L’Oiseau Bleu._ - -Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites -s’enivraient purement de la grâce, du charme, des mille significations -morales, des infinies splendeurs décoratives et magiques de _l’Oiseau -bleu_. Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à -demi exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de -l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la -voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs -les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux -enfants parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et -plus bas et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation -et je ne sais quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de -beauté, et, surtout, il avait fait communier son innombrable public -dans l’amour de la famille, dans la sagesse dévouée, dans l’espérance, -dans le goût de la vie et de la simplicité et même dans l’innocence. - -C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme -Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et -la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata le -chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à -travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable, -qui fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu -trop, qui nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui -nous ouvre tous les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice, -on a été submergé de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les -larmes qui vous débarbouillent jusqu’au périsprit; ç’a été un long -triomphe unanime. Il y avait peut-être un peu trop de joliesses, de -gentillesses, de prédestination et de prophétie, mais pourquoi bouder -contre son extase? Et il y avait des décors merveilleux, inattendus, -qui avaient l’air de sortir de notre songe même: cette féerie alla aux -nues et les enfants la mèneront jusqu’à leur ciel à eux, qui est le -huitième, comme chacun sait! - -La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit Tyltyl, -la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent à -regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la -musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre -demeure. C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller -chercher l’oiseau bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne -à Tyltyl le chaperon à diamant magique qui montre la réalité, fait -sortir, sous leurs figures vivantes, sous leurs costumes appropriés, -doués de la parole et de tous les sentiments humains, le pain de la -huche, le sucre de l’armoire, l’eau du robinet, le lait de la jatte, -les heures de l’horloge, le chien, le chat, le feu, la Lumière, enfin. -Et en route! - -La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège, -la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques à -tout ce petit monde--et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent -traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en -sa folie de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants, -mais forts de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont -dans la forêt, pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les -verdures disparaissent, que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs -grands-parents décédés, leurs petits frères et petites sœurs disparus, -qu’ils s’attendrissent ensemble plus loin que la sensibilité humaine, -qu’ils vont jusqu’au bout de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que -l’oiseau des bons vieux est bleu; mais il devient noir à la lumière. - -Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de la -Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des Guerres, -parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous le -baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont le -chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître, -mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes -utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au -cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un -ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a -que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement -de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la -Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier, -avant que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les -matières matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans -leur lit, trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à -une petite voisine--et l’oiseau s’envole! - -Symbole! Fable! Ce sont _les Deux Pigeons_, c’est «l’homme qui cherche -la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un _mistère_ -gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de -poésie, se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au -miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de -l’âme et l’âme même--parce qu’il est tout âme! - -Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait -époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus -du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet -stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs... -Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui -a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a -retrouvé très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de -son rôle écrasant, à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot, -l’excellent grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond -Pain-R.-L. Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen, -l’effroyable et magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le -pleurard Lait-Diris, les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que -marmaille divine, depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia -(Mytyl), jusqu’aux plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants -à naître qui jouent comme des amours--qu’ils sont! - -Citons, au hasard,--on les retrouvera,--Batistina Rousseau, Maria -Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, Borlys, Suzanne -Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, des -étoiles, des heures: qu’elles m’excusent! - -Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable, -grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien -par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en -couronne pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu, -qui a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les -illuminations, et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de -son sourire de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette -lumineuse et profonde féerie une figure, un génie de Lumière qui ne -s’éteindra point! - - -[Bandeau] - - A L’ODÉON.--_L’Armée dans la ville._ - -Les matinées inédites du samedi entrent en pleine action. La pièce -de M. Jules Romains, chef de l’école unanimiste, a déchaîné des -enthousiasmes et de la colère: on s’est presque compté et colleté! -C’est dire que le spectacle n’est pas indifférent. L’auteur de -_l’Armée dans la Ville_ est, après un des héros d’Edgar Poe, «l’homme -des foules». Il écoute, perçoit et rend leur grande voix et leur -sourd murmure, fait vibrer leur âme lourde et secrète et méprise les -individualités jusqu’au vomissement. Pour lui, les agglomérations se -suffisent à elles-mêmes--et il nous le fait bien voir. - -Donc, nous sommes dans une ville prise, ville indéterminée et confuse. -Depuis dix mois, elle souffre en silence sous la botte du vainqueur. -Dans la ville close et grondante, l’armée est entrée, bête géante et -sonnante, et les deux blocs ont vécu depuis en face l’un de l’autre, -en faisant le gros dos: l’un, humilié; l’autre, victorieux. La pièce, -au reste, s’ouvre magnifiquement. C’est la reprise d’un café, d’un -pauvre petit café, par les bourgeois de la cité captive. Il n’y a pas -de soldats, ce jour-là, pas le moindre soldat! Ah! que les murs nus -semblent étincelants! Ah! que le vin a de nerf et de grâce! Il y a de -l’indépendance, de la liberté, de la patrie dans l’air et dans les -verres! On chante, on danse, on crie, on se déchaîne. Mais voici des -fantassins ennemis qui entrent, revenant de la manœuvre, pestant et -grommelant. Les bourgeois fuient. Et voici des cavaliers, furieux. -Les gens de pied et les gens de cheval vont en venir aux mains par -esprit de corps, lorsque de nouveaux citadins remettent en ordre la -masse d’investissement. L’Armée se vante et se glorifie, s’exalte, -pour écraser les vaincus et surtout pour s’affirmer: il y a là, entre -autres, un très beau couplet qui a été acclamé et qui a porté aux nues -son récitant inspiré, le soldat Hervé. - -Dès lors, ça va moins bien. Nous sommes sous la tente du général en -chef. Il est très mécontent et très las. Trop de violences, trop -d’indiscipline! Et les officiers supérieurs ne savent plus écouter, la -main sur la couture de leur pantalon! Le maire de la ville vient le -voir, lui parler d’une fête locale qu’on va donner, inviter le général -lui-même chez lui. Le général lui prouve qu’il connaît un complot -tramé, qu’il a vent d’une trahison, mais accepte tout parce qu’il -entend parler de chasse à courre et qu’il aime à tenter Dieu. Mais il -prend à témoin son aide de camp qu’il fait une sottise. - -Quelle sottise! Les dames de la ville ont simplement projeté d’égorger -chaque soldat et chaque officier séparément, à la table de famille. Les -dames s’exaltent, sous la présidence de la femme du maire, Déborah et -Judith exaspérée! Les filles publiques offrent leur concours qui est -déclaré magnifique! Et le conseil municipal, qui hésite et _flanche_, -est flétri d’importance par madame la mairesse qui incarne tout -l’héroïsme, toute la rancune de la ville, qui va chercher le général -ennemi dans son camp, qui l’oblige à venir chercher la mort, la mort -qu’il pressent, la mort qui l’enserre! Mais cet officier la prévient, -cela ne servira de rien: il n’est rien, lui, le chef! L’armée est tout -et l’armée aura raison de la ville! - -Il en est ainsi. Il faut beaucoup de mots, beaucoup de gestes, voire -une comédie d’amour à la mairesse pour décider son écharpé d’époux à -tirer un coup de revolver sur le général, cependant qu’on _zigouille_ -les soldats en détail. Mais le héros ne tombe pas d’un coup: il -trébuche, se relève, clame et maudit; il repousse les remords et les -aveux passionnés de la triste Judith municipale. Elle n’est pas l’âme -de la ville! Il n’est pas, lui, le chef de l’Armée! Son enveloppe -humaine peut disparaître! L’Armée reste! L’Armée qui n’a pas péri -entière, l’Armée dont il reconnaît les coups de fusil, les coups de -canon, les clairons, les charges, l’Armée qui ne fera qu’une bouchée -de cette ville assassine. Et il meurt, en apothéose, en entendant -caracoler son cœur multiple: «Je suis vivant, crie-t-il, je suis -vivant!» Et il est le nombre! - -Ce dernier acte, un peu haché et très long, a gêné. Des acclamations -imprudentes ont amené des gloussements. Mais ces vers blancs--et -rouges, le lyrisme, la fureur continue, la véhémence de tous les -personnages, tout enfin, même les naïvetés, a de la gueule, de la force -et de la forme. On se reverra. - -Il faut louer la conviction énergique et désenchantée du général Joubé, -la frénésie de la mairesse Dionne, l’effort éloquent et charmant de -Mmes Barjac, Guyta, Dauzon, Delmas, Colonna-Romano, Didier, Rosay, -Barsange, etc.; de MM. Desfontaines, Bacqué, Gay, Daltour fils, du très -remarquable Chambreuil, de MM. Clamour, Coste, Jean d’Yd, Flateau, -Person-Dumaine, Dubus, Denis d’Inès, etc., etc.--ils sont cent! - -Et c’est, côté cour et côté jardin, une belle bataille! - - -[Bandeau] - - AU VAUDEVILLE.--_Le Tribun_, chronique, de M. Paul BOURGET. - -Voici un fait divers d’une intensité tragique et éternelle: un père a -pris son fils en flagrant délit de vol. Affreusement héroïque, il fait -chercher la gendarmerie. Les deux êtres restent ensemble, étrangers, -ennemis, muets. Tout à son devoir, le père ne connaît plus l’enfant -qui a failli et l’abandonne à son destin, à la prison, au bagne: la -honte ne remonte pas. Tout à coup le jeune homme lâche une plainte, une -demande désespérée: - ---Papa, faut-il que je me tue? - -Et le justicier hésite, tremble, étouffe: la mort? la mort! il n’avait -pas songé à cela! Ses préjugés, ses idées, tout disparaît devant -l’instinct, devant la tendresse sauvage de l’animal humain qui a donné -la vie: il capitulera, avec armes, bagages, dignité et conscience. -Et quand la gendarmerie viendra, il la renverra: elle s’est trompée -d’étage! Il y a là un silence angoissé, ahanant, affolé qui est plus -éloquent que toutes les paroles et dont Lucien Guitry a fait une des -plus belles choses du monde, une des plus grandes sensations de théâtre -et de vie--et il a triomphé inoubliablement. - -Mais à cette scène qui se suffit à elle-même et qui suffit à l’émotion -de cette soirée et des soirées qui viendront, en nombre, M. Paul -Bourget a soudé des scènes moins directes et deux actes de paroles, de -théories et de démonstration qui pourraient être facultatifs. - -Ce n’est pas que l’auteur de _la Barricade_ ait voulu faire violemment -œuvre sociale et polémique animée: son drame est intime et chante -la famille pour elle-même. Prédicateur, il a choisi comme avocat du -diable un socialiste de marque et de poids, un philosophe ou plutôt -un professeur de philosophie (ce qui n’est pas la même histoire), -nietzschéen et nihiliste, président du conseil des ministres, par -surcroît, voulant supprimer absolument l’autorité paternelle, -le mariage, l’héritage et ne reconnaissant que l’individu, la -responsabilité personnelle. - -Donc le citoyen Portal, universitaire incorruptible, président et -ministre de l’Intérieur, a son jeune fils Georges comme chef de cabinet -et n’en est pas très content. C’est fâcheux, car l’homme d’État, -théoricien éloquent jusqu’à être nommé familièrement «le Tribun», -est plein de projets et à la veille de réaliser ses chimères. Il va -ruiner ses adversaires politiques, les ignobles modérés, grâce à un -scandale de corruption sur les fournitures de la marine: on tient les -coupables et un carnet de chèques secret livre les parlementaires et -leurs tenants. Là-dessus, un vieil ami de Portal, un socialiste de la -première heure, le bailleur de fonds des débuts, Claudel, a un malheur. -Bijoutier, il s’est laissé voler un collier qui n’était pas à lui: -c’est la faillite, l’expatriation, avec sa charmante femme et ses tout -petits enfants. Et il n’y a rien à faire: les Portal sont glorieusement -pauvres! Voici le malheureux: il n’est pas tout à fait perdu et n’y -comprend rien: il vient de recevoir cent mille francs, comme prémisses -d’une restitution anonyme. D’où vient cet argent? Il faut retrouver -l’expéditeur--et le ministre convoque l’employé des postes, interroge, -s’inquiète et s’agite. - -Il y a de quoi! Que trouvons-nous dans sa bibliothèque, au début -du second acte? La corruption, en double exemplaire! Le terrible -Moreau-Janville, corrupteur en chef, et le sous-corrupteur Mayence, -son âme damnée, l’homme au carnet de chèques--et le carnet de chèques -a disparu! En présence du ministre, les deux aigrefins _crânent_: -ils le croient complice et l’ingénu Mayence le lui dit, simplement. -Portal l’étrangle à demi et le chasse. Mais les excuses ironiques de -Moreau-Janville et son impudente sérénité apprennent au père la hideuse -vérité: c’est son chef de cabinet, son fils Georges, qui a vendu cent -mille francs l’arme, la preuve, le carnet de chèques, c’est lui qui -a envoyé ces cent mille francs criminels à Claudel dont il aime la -femme! Et le théoricien, le socialiste, le vertueux amoral voit monter -à l’horizon dans la chair de sa chair la trahison, la vénalité, toute -l’horreur! Il n’est pas responsable: il n’a jamais voulu peser sur -l’instruction, sur l’éducation, sur la conscience de son fils! Il -livrera à la justice les trois coupables. Le temps de confesser Georges -en cinq sec, à la laïque, et le procureur de la République est mandé -dare-dare, par téléphone. J’ai dit le coup de théâtre qui termine cet -acte, en fanfare. Le procureur arrive pour annoncer un non-lieu!... - -Mais ce n’est pas fini. Nous n’avons vu que des individus: place, -place à la famille, la famille, seul héros de cette pièce, la famille, -panacée sociale de M. Bourget, la famille, cellule primordiale de -l’édifice humain! Car c’est cette conception romaine qui arrange tout -en détruisant tout, au reste. L’excellente Mme Portal, trop tard maman, -donne tout pour rembourser les corrupteurs, Portal tâche à ne plus -songer à son fils, mais la nature est plus forte: il en arrive à se -considérer comme solidaire et responsable: c’est sa faute. - -«Et j’ai vu mon péché se lever contre moi!» L’arrivée du bijoutier -Claudel qui a retrouvé son voleur et son collier, qui sait d’où -viennent les cent mille francs, qui sait la trahison de sa femme, -qui sait la complicité morale du ministre, fait des reproches et des -larmes. Il n’a pardonné, lui, qu’à cause de son petit garçon! Portal ne -frappera-t-il pas son fils coupable? Il l’a déjà frappé et exilé; il ne -gardera pas son portefeuille; il partira en croisière avec sa femme, -après avoir embrassé Georges repentant et abandonné de sa maîtresse. -Le bijoutier part, lui aussi, avec sa femme reconquise et ses enfants -sauveurs. Le monde est si petit: tous ces gens se retrouveront. Portal, -converti au culte de la famille, sera chef d’un cabinet conservateur -après avoir commandé en chef un cabinet socialiste. Ce sera une autre -pièce--la même peut-être--mais ce n’est pas M. Bourget qui l’écrira. - -Il a écrit celle que je viens de conter avec une simplicité dépouillée: -il n’y a même pas assez d’ornements et pas assez d’éloquence. C’est -de confiance que nous devons accepter «le Tribun»; nous ne le voyons -pas en pleine action; il est en conversations, pas en discours; sur -le gril, non en flammes. C’est un pauvre homme, un honnête homme -dévoyé, qui manque d’idéal divin: l’auteur de _l’Etape_ l’a peint -avec un dessein de loyauté inattaquable, mais il l’a peint menu, -étroit, vulgaire et sans défense. L’existence nous a réservé de -plus pathétiques exemples. Le devoir civique doit l’emporter sur -des traverses plus intimes. Je sais bien que Portal dit à un de ses -collègues que la fuite de sa femme ne compte pour rien et que M. -Bourget goûte une exquise ironie à montrer qu’une blessure personnelle -a, pour un socialiste comme pour un autre, plus de cuisant que la -blessure d’un autre. C’est là jeu de prince et facile. - -En abandonnant pour une mésaventure, son poste de combat, -l’irréductible tribun pourrait être taxé de désertion, mais il plante -là aussi ses idées et alors! Un professeur de philosophie, ça change! - -Shakspeare fait dire à Henri V: «Ainsi, si un fils envoyé faire le -commerce à l’étranger se conduit criminellement sur mer, son crime -sera imputé à son père!... Non! non!... le père et le maître ne sont -pas responsables de l’état dans lequel meurent fils et serviteurs!» -Vous me direz que personne ne meurt dans _le Tribun_; que Shakspeare -est Shakspeare, et M. Bourget, M. Bourget; que Shakspeare ne faisait -pas de pièce à thèse et à portée politique; que Paul Bourget fait pour -un parti ce que Beaumarchais fit pour un autre parti... Mais je ne -vous suis pas: l’auteur de _Crime d’amour_ nous a simplement donné une -anecdote qui a des conclusions, comme tout au monde. - -Je ne saurais assez redire combien Lucien Guitry a été grand, poignant, -magnifique. Sa confiance, sa foi, sa colère, son effondrement, son -effort pour revivre, c’est de la beauté et la beauté même. M. Lérand a -été, comme toujours, parfait dans un rôle de vieux professeur bohème, -bienfaisant et tutélaire; M. Joffre a dessiné un coquin tranquille avec -majesté et M. Jean Dax une crapule bavarde avec agitation; M. Mosnier -a été un bijoutier héroïque; M. Henri Lamothe (Georges) a du feu, de -l’amour, de l’accablement et de la tendresse; MM. Baron fils, Maurice -Luguet, Vertin, Chanot et Guilton sont excellents. - -Mme Grumbach (Mme Portal) est exquise de sensibilité grondante et de -sensibilité douloureuse, Mme Henriette Roggers (Mme Claudel) est une -femme adultère de vitrail, déjà pardonnée et si dolente! Ellen Andrée -est une vieille servante d’honneur et de dévouement digne de Balzac et -d’Henry Monnier; Mlle Terka-Lyon est une exquise postière, Mme Marcelle -Thomerey est toute charmante. Pour que cette pièce de famille fût plus -familiale encore, Lucien Guitry, après avoir essayé toutes les têtes -des ministres d’hier et d’avant-hier, s’est fait semblable à son fils -Sacha, autre triomphateur. Et le voilà qui a été premier ministre -dans _la Griffe_, de M. Bernstein, le voilà premier ministre dans _le -Tribun_! Il piétine sur place. Mais je sais quelqu’un qui a pour lui un -rôle d’empereur! - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_La Gamine._ - -C’est une très jolie chose que le premier acte de la nouvelle comédie -de MM. Pierre Veber et Henry de Gorsse. Nous sommes à Pont-Audemer, -chez les vieilles demoiselles Auradoux. Pour augmenter leurs petites -rentes, elles ont pris un pensionnaire pour la saison, le célèbre -peintre Delaunoy, membre de l’Institut, officier de la Légion -d’honneur, qui les scandalise par son impiété et sa liberté et qui -a fait une immense impression sur leur jeune nièce, Colette, dont -les dix-huit ans sont impatients, dont la langue a des audaces et -qui--abomination de la désolation!--vient de portraicturer, d’après -nature, un homme tout nu, un homme de cinq ans! Il faut la marier tout -de suite. On la mariera au fils du notaire, le jeune benêt Alcide -Pingois. Maurice Delaunoy, consulté par la pauvrette, l’engage à ne pas -se laisser sacrifier et s’en retourne à Paris. Voici les fiançailles, -le notaire, la notairesse, de braves dames, le bon curé. Il ne manque -que la fiancée qui s’est donné de l’air et qui, pour ne pas épouser -un type qu’elle ne peut pas aimer, s’est enfuie au bout du monde,--à -Paris. C’est plein d’observation, de fantaisie, de légèreté, de détails -exquis. Mais, enchaînons! - -C’est à Paris que nous retrouvons Maurice Delaunoy, parmi des amis, le -sculpteur Simoneau, le commissaire amateur Vergnaud et son jeune élève -Pierre Sernin, né natif de Pont-Audemer, comme Colette elle-même. Il -reçoit avec attendrissement un ancien modèle, Nancy Vallier, devenue -sociétaire de la Comédie-Française, et lui donne rendez-vous dans -la nuit. Mais voici une hôtesse imprévue, Colette fugitive, Colette -vagabonde, qui demande asile avant d’aller se jeter à la Seine. Le -peintre s’émeut un peu et cède; le commissaire Vergnaud, revenu sur -mandat, exprès pour rechercher la mineure disparue, s’émeut et ne -recherche pas plus avant. Mais la triste Colette pleure parce que Nancy -Vallier est revenue et que Delaunoy l’accompagne coucher. - -Ça se précise, se précipite et se gâte. Maurice Delaunoy fait, comme -de juste, pour le Salon, le portrait de Nancy Vallier--et ça défrise -la jeune Colette. Elle confesse son _pays_, Pierre Sernin, en se -confessant à lui; apprend de lui qu’il l’aime en lui apprenant qu’elle -aime le maître Delaunoy,--et c’est très délicat--; les deux jeunes -gens ne veulent pas se comprendre; Delaunoy ne veut rien entendre non -plus, car ses cinquante années sonnent terriblement à ses oreilles et -à ses artères: c’est en vain que Colette agonit d’injures la douce -Nancy: c’est _à l’œil_ qu’elle dégrade son effigie! Il faut que, dans -un mouvement nerveux, elle se laisse aller à embrasser le compatriote -Sernin pour que le maître vieillissant comprenne son sentiment: il -chasse son élève et accepte le bonheur! - -Hélas! hélas! Il va cuver sa félicité dans le décor ordinaire des -quatrième actes--ai-je dit que les décors de Lucien Jusseaume sont -charmants?--et là, ça se décolle. Les vieilles tantes de Colette se -sont mises à ses trousses, et son ancien fiancé, Alcide Pingois, passe -par hasard, en galante compagnie, au Cap-Martin--car nous sommes au -Cap-Martin--et le commissaire Vergnaud, en l’envoyant au Moulin-Rouge, -l’a condamné à la noce à perpétuité. Mais ces dangers extérieurs ne -sont rien: la blessure est profonde. Delaunoy qui veut épouser Colette -a peur, peur d’elle et peur de soi. Colette épouse par obéissance -et par indulgence: ce n’est plus ça! Un hasard, la découverte d’un -chiffon de lettre, inspire au peintre quinquagénaire un héroïsme joli: -il renonce à Colette, la donne au jeune Sernin--et vieillira le plus -lentement possible avec la fidèle Nancy Vallier. Et c’est mélancolique, -gentil, consolant, un peu long--et ça finit bien en faisant un peu mal. - -Cette pièce, écrite avec soin, d’une conscience qui se fait sentir -dans ses outrances mêmes, est philosophique et traditionnelle: elle se -dresse contre le prestige moderne des cheveux gris, mais elle y met -le temps et nous rend sympathique le don Juan palmé en vert qu’elle -doit abattre. Alors? Il y a là un peu d’indécision et de lenteur, -de flottement et de vague. Mais ça se tassera, ça doit déjà s’être -tassé--et ça ira très bien. - -La gamine, c’est Lantelme--et comment! Cette Colette mal embouchée -et de cœur profond, qui tire la langue et qui a des sursauts et des -délicatesses d’âme unique, qui s’attendrit et qui se cache, est très -amusante, très émouvante, et c’est une création véritable. Catherine -Laugier est très élégante, très sincère en Nancy Vallier; Cécile Caron -est très curieuse, parfaite en vieille fille et Delys aussi, et Irma -Perrot _itou_; Vermeil, Gravier, Guizelle, Favrel, Cardin, Carlovna et -Margane luttent de charme, de simplicité et d’esprit. - -Maurice Delaunoy, c’est M. Candé, qui a la plus grande autorité et -le plus profond sentiment; sa rentrée a été impressionnante: on -retrouvait Guitry dans son ancien chez soi. M. André Dubosc (Vergnaud) -est joliment fantaisiste, M. Capellani a un dévouement spirituel, M. -Bullier a la plus chaleureuse jeunesse, M. Berthier a une onction -savante, M. Cognet une bonhomie très fine; enfin, M. Victor Boucher -a été tout à fait délicieux dans le personnage bégayant et divers -d’Alcide Pingois. - -[Vignette] - - - A L’ATHÉNÉE.--_Maman Colibri._ - -Depuis sept ans, l’harmonieuse et douloureuse tragédie d’Henry Bataille -est restée dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs: c’est de -l’histoire. C’est une date de passion, d’enthousiasme et d’amertume, de -foi physique et sentimentale, d’inquiétude, de damnation et de martyre -voluptueux. Mais l’auteur de _la Vierge folle_ a trop bien parlé de sa -constante intention, de son cycle, de son œuvre complète et à compléter -pour que je me permette la moindre glose et la moindre louange. - -Cette lutte de l’âge, du devoir et de l’instinct, de la liberté, du -besoin d’aimer envers et contre tous, cette quête de souffrance et de -dévouement, sous les couleurs de la joie, cette soif de se donner, -cette apparence d’inconscience prêtée à l’abnégation et au sacrifice, -cette grâce qui indispose jusqu’au malaise et qui est la grâce même, la -misère de l’idéal, l’horreur du délire, l’étranglement du rêve, vous -connaissez tout cela, si vous connaissez Henry Bataille,--et c’est dans -_Maman Colibri_ que vous trouvez, avec plus d’intensité et de netteté -que partout ailleurs, son éternité, son immensité en présence des lois -et de l’existence mortelle. - -Vous vous rappelez le thème que Catulle Mendès commenta, en le -chantant: à la veille de la quarantaine, trop jeune mère de grands -enfants dont elle semble la sœur cadette, pépiante, gênée de ses ailes -repliées, n’ayant pas assez d’amies pour tous ses sourires et ses -rires, Irène de Rysberghe a adopté un nouvel enfant de chair et puise -une jeunesse neuve dans les caresses d’un camarade de son fils, le -vicomte Georges de Chambry. Richard de Rysberghe se doute de l’horrible -chose. Le père Rysberghe aussi; des scènes, des pièges. La pauvre Irène -est chassée de la maison, abandonnée à son péché. Elle suit son triste -petit amant qui est incorporé aux chasseurs d’Afrique--et c’est une -idylle à Mustapha, la lamentable idylle d’un jeune homme qui s’ouvre -à la vie, d’une femme qui se sent vieillir, qui se sent délaisser et -qui abdique peu à peu, vite, en dignité. C’est le départ devant une -jeune fille quelconque, mais jeune; c’est la ruée vers la famille qui -se dérobe, vers un fils marié dont la femme ne veut rien savoir, vers -un mari très digne qui ne peut pas pardonner, vers la vieillesse, -enfin, la vieillesse définitive et serve. Maman Colibri devient une -grand’mère, à peine acceptée, un meuble d’affection tolérée, de -tendresse humiliée. - -Vous savez tout ce que cette aventure recèle de détails, de couplets, -de poésie. Et ç’a été très bien joué. Kemm a une autorité, un sentiment -profond et caché dans le personnage du baron de Rysberghe; Marteaux -est un fils indigné et attendri; Puylagarde a de la fougue, de la -passion, de la nonchalance--et une bien étrange ceinture d’uniforme. -MM. Cazalis, Larmandie, Roch, etc., sont parfaits. Mlle Alice Nory a de -l’espièglerie et du charme, Mlle Goldstein est exquise, Mme Fournier -est très vraie et très intéressante, Mme Henriette Andral aussi, ainsi -que Mmes Jane Loury, Dubreuil, Russy, Lindsay et Zorn, ainsi que les -aimables petites moricaudes Lubineau et Decreq. - -C’est Berthe Bady qui porte tout le poids, tout le cher fardeau de -la pièce. Elle est admirable. Riante et gloussante, transfigurée -de volupté, illuminée de la splendeur d’une jeunesse nouvelle et -d’une nouvelle vie, se donnant toute et sans cesse, creusant à même -la déception et la douleur, elle exprime, rythmiquement, toute la -confiance et tout le désespoir, incarne le septième ciel et les -derniers cercles de l’enfer, la joie animale et supra-terrestre et la -pire déchéance consentie: c’est la vie elle-même--et quelle vie! - - -[Bandeau] - - A L’ODÉON.--_Rivoli._ - -M. René Fauchois est tout amour. Il s’éprend véhémentement des sujets -qu’il rencontre au hasard de la fourchette, s’échauffe, s’inspire -par auto-suggestion et nous sert son enthousiasme en ébullition: ça -«rend» parfois. Ah! les beaux soirs de _Beethoven_! Mais ça peut aussi -ne pas «rendre»! _La Fille de Pilate_ et _Louis XVII_ avaient eu des -douceurs pour l’auteur de _l’Exode_, et voilà qu’il se jette, les bras -ouverts, le cœur débordant, vers Napoléon Bonaparte! C’est un morceau -plus difficile. Il ne veut pas être chanté en passant. Il exige le don -de l’être entier, de la vie entière, du cœur et de l’âme, de la foi -totale, de l’énergie absolue. La gentillesse de René Fauchois ne peut -aller jusque-là. Il a découvert Bonaparte comme il a découvert Jean -Racine--et c’est l’espace d’un moment. Il ne faut donc pas s’étonner -si le téméraire dramaturge s’aveugle, s’obstine, se désarçonne, s’il -erre dans les redites et piétine dans de l’attendu, avec la plus belle -santé, au reste, et une bonne volonté qui rime. - -Quelle aventure! André Antoine reçoit _Rivoli_ sur son seul titre: -Fauchois va étudier et faire sa pièce en Italie, retrouver sur place, -reconstituer, recommencer la victoire, redevenir, devenir Bonaparte -lui-même jusques à vouloir jouer son héros en personne, sur le théâtre -de la guerre et le second Théâtre-Français! Il a le généreux dessein, -l’admirable illusion de happer l’âme des foules errantes, dénudées et -armées, des généraux avides et affamés, du chef maigre et prédestiné, -des drapeaux, des canons, des chevaux, l’âme même de la liberté et -de la conquête, l’âme de Bellone aussi qui, voici plus d’un siècle, -régnaient sur ces plaines et sur l’histoire, et voilà un _mélo_ sans -action, un panorama sans largeur, pas même un cinématographe! Et c’est -une prose bourgeoise, ce sont des vers bourgeois! - -Donc, nous voyons l’armée d’Italie, sans pain, sans souliers et -sans peur. Il y a des propos sans atticisme et un relâchement très -sans-culotte, de la neige et de l’ennui. Les généraux pestent contre -leur nouveau chef, Buonaparte, qui est trop jeune; mais le vieux -Sérurier lui obéira parce qu’il a le culte de la discipline. Le voici, -le chef: à vos rangs, fixe! Et la prose, instantanément, devient du -vers. - -Des mois ont passé, cueillant des lauriers. Ç’a été Arcole, Montenotte, -Lodi. Les généraux ont de l’enthousiasme pour leur supérieur. Mais -celui-ci est sans tendresse. A Augereau, à Masséna--notre national -Edouard Gachot ne sera pas content--il reproche des déprédations, des -vols, des concussions. Il les confond si bien qu’ils ne songent plus -qu’à vaincre et à mourir pour lui. Là-dessus, Bonaparte attend sa femme -qui est à Milan: elle ne vient pas; elle est enceinte! Joie du jeune -général: il a le temps d’aller la rejoindre, la surprendre à franc -étrier avant que de voler au secours de Joubert qui est en danger. - -C’est l’autre danger--ou le danger de _l’autre_. Joséphine, la -langoureuse Joséphine, est en galante conversation avec un bellâtre, le -capitaine Charles, des houzards. Horreur! Douleur et colère du héros -qui s’aperçoit de son infortune, qui livre le séducteur aux bureaux--il -n’en sortira plus car il n’est pas digne de combattre--et qui renvoie -l’épouse adultère à Paris: la bataille du lendemain n’a plus de rivale! - -On m’excusera d’avouer ici ingénument ma gêne: j’ai pour Napoléon -Bonaparte un culte absolu. Je ne veux pas le voir en posture de -mari trompé. Que m’importe cette misère domestique? La seule misère -de Napoléon est une misère publique, immense, divine: Waterloo, -Sainte-Hélène! Je l’ai ici, à vingt-sept ans, lourd de son génie, dans -toute son action, dans toute sa pensée, éployant ses ailes, mordant -à même la gloire, les pays, les peuples, terrassant le monde, à -mesure, faisant de sa jeunesse pensante un levier infini, une éternité -conquérante: vous me jetez à travers ce miracle, René Fauchois, un -désespoir misérable! Vous mêlez à sa divination militaire, à l’acte -suivant, des souvenirs empoisonnés, une affreuse pitié qui lui fait -absoudre un soldat assassin par jalousie, vous lui faites, lui-même, -désirer la mort! C’est de l’humanité, du réalisme? Qui vous en demande -pour Bonaparte? Vous faites intervenir--et vous n’êtes pas encore -William Shakspeare--l’ombre de César pour lui apprendre qu’il n’est pas -le seul cocu de l’état-major général des siècles, et qu’il a à songer à -son armée, à son avenir, à son immortalité!... - -Ah! ce monologue et ce dialogue! Je n’ai pas vu Jules César--et j’en -suis heureux. J’imaginais le vrai Bonaparte brûlé d’une fièvre sereine, -vivant d’avance toute la bataille, aile par aile, carrés par carrés, -faisant en soi, par soi, la mise en place de toutes les batteries, -de tous les mouvements, de tous les à-coups, vivant, si j’ose dire, -les deux armées, à lui tout seul, s’épuisant en calculs, en désir, -en besoin de vaincre pour s’endormir à la première fusillade, à la -première volée de canon: il avait gagné son repos; la bataille était -gagnée!... - -Ici nous avons la bataille, rideau baissé, comme dans le _Bacchus_ de -notre Mendès et de M. Massenet. Nous avons des sonneries, des chants, -des bruits de charge et de mousquetades; nous avons, rideau levé, -l’odeur du triomphe, des drapeaux ennemis couchés en tapis sur lesquels -Lasalle, demi-nu, vient s’étendre avec son cheval... - -Et je ne sais pas si le triomphe passe la rampe. - -La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave, -inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent -et dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas -est l’irrésistible et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est -le digne Sérurier. M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh! -Fauchois, le connaissez-vous bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M. -Person-Dumaine, un joli Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc, -M. Maupré, un mignon Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes). -Lasalle, c’est M. Gay qui caracole chaleureusement. M. Coste est un -grand-père Hugo sans souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger. -MM. Desfontaines, Denis d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc., -ont de la gueule et de la voix sous leurs haillons d’uniformes. Mlle -Lucienne Guett est une Joséphine langoureuse, pâmée et prostrée, fort -belle; Mlle Barjac est une confidente futée et Mlle Rosay est une -brave cantinière. La mise en scène est simple, comme il convient à une -pièce républicaine; les bruits de bataille ne dépassent pas le fracas -d’un 14 juillet dans un chef-lieu de canton--et c’est tant mieux pour -nos oreilles,--il y a des chefs d’escadrons de dragons qui ont des -crinières de trompettes, des soldats de grosse cavalerie qui ont des -casques--déjà?--des plumets, et des chapeaux sans plumes, des culottes, -même, qu’on n’attendait pas. André Antoine me dira que, à son âge, -Napoléon était mort; mais il a encore les yeux de Bonaparte. Et c’est -toujours ça! - -[Vignette] - - - AU THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_Marie-Victoire._ - -Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle -émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes -tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des -clairons, des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de -l’héroïsme conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on -appelait, à l’époque, un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre -actes et les cinq tableaux de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie -intensité, sept ans de la vie nationale, à l’époque héroïque. Et il -y a des chants et des fleurs jusque dans les geôles et au pied de -l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici l’on danse et l’on étrangle; -on n’y guillotine point. - -Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant comte -Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en ce -décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent -pas et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu -député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien -jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier, -jette un œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient -convié aussi le chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté--et -en bottes--de l’armée de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il -n’était que ça! Mais il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait -partir au fin fond de la Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle -écuyer, le marin Kermarec, pour pouvoir pousser sa pointe à la comtesse -isolée. Mais les officieux, qui gardent des âmes de valets, ont dénoncé -leurs maîtres et leurs hôtes. Suspects, suspects, suspects! - -Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie -pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon et un -vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises -et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges--ils sont habillés en -blanc,--dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, on -batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent -l’insouciance à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque -Samson est là avec sa _Louisette_! Mais la comtesse Marie, malgré -tout, ne songe qu’à son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de -Clorivière en est pour ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est -un peu là, aussi, car il aime son ancienne patronne d’un amour muet. -Enfin, le geôlier, c’est Brutus Cloteau, qui est brutal et féroce, -avec des chiens de police--déjà!--quand il promène dans sa prison un -représentant du peuple, mais qui est un père pour ses détenus. Hélas! -voici la liste fatale des victimes de demain: Marie en est, Clorivière -aussi, le prêtre jureur _itou_ et une novice de dix-sept ans! Fatalité! -Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami Simon et étrangler un -mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle _l’Almanach des -Prisons_! - -Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la fait -défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que -la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu -la tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui -vient, c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre -la générale, passer les charrettes, hurler la populace... Marie va -sortir de geôle... Et l’honneur? - -Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle s’appelle -Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, le -charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier -Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on -réveillonnera. Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le -chevalier de Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il -embrassera son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay, -le marin Kermarec, qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau. -Il le prépare à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est -arrivé, à lui! Mais il n’a pas le temps de mettre au courant son maître -qui est vivant, bien vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une -explosion effroyable--c’est l’attentat de la rue Saint-Nicaise--voit -arriver, en chemise, un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir -un Clorivière qu’il connaît trop, voit que l’un est le père de -l’autre... Ah! les gendarmes peuvent se précipiter et l’arrêter, -lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel peut le condamner; -il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son admirable -épouse lui serve--étrangement--de défenseur officieux, qu’elle conte -merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son cœur pour -qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que--enfin--le -chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!» - -Ce drame--on peut s’en rendre compte--est copieux et nourri. Il a des -lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, de -l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: on -chante, et c’est frais et joli. - -Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être -acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation -préalable--et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite -Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne -Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence, -Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, Deredon, -Batia, Martia ont été excellentes. - -Le chevalier, c’est Frédal qui est séduisant et infernal. Clasis -(Kermarec) a une bonhomie cordiale et savante; Reusy (Simon) a de -l’accent et du sentiment; Déan est un traître bien venu; MM. Rouyer, -Lluis, Saillard, Marchal, Préval, etc., etc., font des personnages -admirables. Gémier (Maurice) est naturellement magistral. Enfin, dans -le rôle de Cloteau, Duquesne a eu vraiment tous les tons et toutes les -âmes, tous les dévouements, tous les sentiments: c’est un très grand -artiste. - - _7 avril 1911._ - - -[Bandeau] - - A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Goût du vice._ - -C’est un adorable feu d’artifice auquel--peut-être--il manque une pièce. - -L’auteur du _Duel_ est un délice vivant, pensant et souriant. Il n’est -pas dévoré de ces «haines vigoureuses» qui sont chères au misanthrope. -Il goûte un innocent plaisir à stigmatiser en demi-teinte, à railler à -la détrempe, à condamner avec sursis--et la douceur même qu’il éprouve -à observer, l’amusement qu’il ressent à décortiquer ses fantoches -l’inclinent à la pire pitié, au plus impardonnable pardon. Ah! quelle -jolie âme a Henri Lavedan! Et comme le titre de sa nouvelle comédie -était déconcertant! - -_Le Goût du vice!_ C’est énorme! On imagine les plus effroyables -perversités, les monstruosités les plus inattendues. Il y faut cet -Hercule qui nettoya les écuries d’Augias et le feu du ciel qui anéantit -Sodome et Gomorrhe! Mais la Comédie-Française et quatre actes, c’est -court! Le très agréable ouvrage que nous avons applaudi et qui sera -fort applaudi nous offre un dialogue toujours rebondissant, une -fantaisie diaprée, un tourbillon de _mots_, d’à peu près, de formules -heureuses autour d’une aventure conjugale qui finit bien, autour -d’une singerie, si j’ose dire, de sensations, qui ne dépasse pas la -conversation. C’est une idylle, et voilà tout--une idylle qui prend par -le plus long et où deux braves époux n’apprennent à se connaître qu’à -quelque mois et à quelques kilomètres d’une sacristie parisienne. Il -n’y a pas ombre de vice là-dedans: il n’y a guère que du goût--et c’est -beaucoup. - -Contons: - -Mme Lortay est une excellente mère, dévouée jusqu’au sacrifice. Restée -veuve, de bonne heure, d’un chef de bataillon d’infanterie, elle s’est -consacrée entièrement à son fils André qui, aujourd’hui, a vingt-six -ans. Elle l’a laissé vivre sa vie et n’a pas contrarié sa vocation, si -j’ose m’exprimer ainsi. Car André Lortay s’est avisé d’écrire--pour -ainsi parler--des romans libidineux à titres de scandales et qui -_tirent_, qui _tirent_! C’est une bénédiction,--une bénédiction -immorale et laïque. La toute bonne Mme Lortay corrige les épreuves de -son fils, vit avec lui en camarade, va avec lui aux spectacles les plus -_ohé-ohé_! et, je crois, à certains bals de mi-carême. Elle est fière -d’une correspondance amoureuse qu’il entretient avec «une inconnue» et -conte tout cela à l’austère critique Tréguier, quadragénaire ingénu, -ami sûr. Elle ne craint qu’une chose, la vénérable dame: l’amour de son -fils pour la fille de son éditeur, Lise Bernin. Cette demoiselle est -trop évaporée, trop jupe-culotte: quelle tenue! quels propos! Et la -voici. Mme Lortay s’éloigne. L’héroïque Tréguier s’offre à la terrible -donzelle: il a cru lire en elle et elle n’est pas si atroce que ça! -Mais Lise rit du soupirant: elle est vicieuse, vicieuse, et ne peut -épouser que le vice lui-même. Ce qu’elle fait tout de suite, non sans -lutte, après avoir prouvé à André qu’elle est l’auteur des lettres -de l’_Inconnue_ et que sa virginité authentique en sait long, long, -long!... Et la pauvre maman consent à cette union, les larmes aux yeux. - -Nous sommes en Bretagne, au bord de la mer--dans un pittoresque et -admirable décor de Lucien Jusseaume. André et Lise--qui s’appelle -maintenant Mirette, du nom dont elle signait les lettres de -l’_Inconnue_, sont très las, après dix mois de mariage. Ils ne peuvent -s’aimer que quand il y a du monde: il leur faut des douaniers pour -se baigner ensemble, assez nus; il faut la présence de l’excellent -Tréguier, qu’ils ont invité tout exprès, pour s’étreindre, genoux aux -genoux. Ils reçoivent les illustrés les plus dégoûtants, _l’Amoral en -action_, _le Petit Trou pas cher_, _l’Echo de Lesbos_, que sais-je? -La maman, qui a teint ses cheveux blancs par ordre, rougit et écrit -des lettres anonymes--elle aussi--pour arrêter son fils dans sa -littérature. Et Tréguier va s’en aller, d’horreur. Mais il découvre que -le livre lu par Mirette, et qu’elle disait être du marquis de Sade, -c’est _Paul et Virginie_! Bon petit masque! bon petit cœur! Et voilà -qu’André lui dit de faire la cour à sa femme, pour la dégeler! Voilà -que le bellâtre d’Aprieu, qui attendait le mariage de Lise-Mirette pour -lui pousser sa pointe, est là, flanqué de sa sainte maîtresse, Jeanne -Frémy. Il y a danger! Tréguier restera, envers et contre tous! - -Ça se précipite: André fait la cour à Jeanne Frémy. Mirette s’en -aperçoit et est jalouse, mais elle résiste aux instances d’Aprieu comme -elle résiste aux sollicitations de son époux, qu’elle ne veut plus -connaître. Il ne lui a appris que des caresses d’amant, n’a jamais été -qu’un animal d’amour sensuel. Pouah! pouah! Elle pousse le verrou, -repousse son verrat de mari, repousse, non sans l’aide du providentiel -Tréguier, ce voyou d’Aprieu, qui est revenu, et se décide; elle accepte -l’amitié, la tendresse, la passion du tutélaire Tréguier, et sera sa -femme réhabilitée et heureuse. - -Heureuse? Tréguier hésite. Il a trop l’esprit critique, cet homme, -pour s’en tenir à la communion nerveuse d’un instant! Il reconnaît -et fait reconnaître aux deux époux qu’ils s’aiment toujours, qu’ils -commencent seulement à s’aimer. Il se sacrifie. André changera son -fusil d’épaule, défendra la morale, et sa mère, après lui avoir donné -le titre de son précédent volume: _les Derniers Outrages_, lui dicte -celui du nouveau roman: _le Dégoût du Vice_! - -Et voilà! C’est tout plein gentil. Je ne vous ferai pas remarquer -que les honnêtes gens sont victimes, que Tréguier et l’admirable -Jeanne Frémy restent sur le carreau (espérons qu’ils s’épouseront -plus tard) et qu’il n’y a de la veine que pour la canaille: André -et Lise sont revenus à la vertu--et ils n’avaient pas grand chemin -à faire, ces deux gosses! Tréguier les traite de fanfarons du vice! -Fanfarons! Ce sont des enfants qui jouent au satyre et à la goule, à -cinq ans, ce sont _les Romanesques_ du roman grivois et, pour parler -_peuple_, ils ne sont «pas secs derrière les oreilles»: ils y ont de -l’encre d’imprimerie! Ah! si c’était tout le vice de la terre et, -simplement, tout le vice de Paris! Mais Henri Lavedan ne vise pas à -l’éloquence brutale et lointaine du frère Maillard, à la violence -de Fournier-Verneuil, à l’éclat de Louis Veuillot! C’est un certain -snobisme qu’il a ridiculisé comme il s’était attaqué jadis, dans _les -Médicis_, à un autre snobisme, qui n’est pas enterré tout entier. - -Mais sa chronique est si nourrie, si éclatante! C’est une fanfare, -une symphonie de plaisanteries, de maximes déguisées en coq-à-l’âne, -de morceaux de bravoure qui ne se prolongent pas, par élégance, -de sévérités qui restent légères, d’anathèmes qui sourient. C’est -l’Ecclésiaste, un soir de carnaval--et qui va souper chez M. Scribe. Et -il y a des braves gens qui se reprennent et qui s’appellent Légion. Et -comme Lavedan a un dialogue, un vocabulaire, un argot à lui! Comme on -sent qu’il s’amuse en nous amusant et en musant dans un développement -d’_humour_ plus ou moins profond! C’est de l’éblouissement... - -C’est très bien joué. Lortay, c’est Dessonnes, élégant, souriant, -hésitant et dolent: Granval est un d’Aprieu suffisamment fatal et fat, -Léon Bernard est tout à fait remarquable dans son rôle de raisonneur -amoureux et de prédicant héroïque (Tréguier). Mme Pierson est une -Madame Lortay, merveilleuse d’inconscience maternelle et d’émotion -bourgeoise. Mme Piérat (Lise) a une aisance dans l’espièglerie, -l’audace, la séduction, une sincérité dans la colère, le dégoût, un -abandon, enfin, de grande artiste et Mlle Constance Maille a fait du -personnage de Jeanne Frémy un poème de gentillesse de résignation, -d’humilité reconnaissante et de fierté pudique digne d’un autre âge: -elle est faite pour jouer du George Sand--et ce n’est pas un mince -éloge. N’oublions pas Mlle Faylis, soubrette affolée, et M. Chaize, -qui porte avec sérénité l’uniforme d’un douanier de côte et qui laisse -profaner la mer. - - _10 avril 1911._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DE L’AMBIGU.--_A la Nouvelle._ - -Ce n’est pas à nos lecteurs que j’ai à vanter l’œuvre infini de Jacques -Dhur, son éloquence généreuse, à cheval sur toutes les questions, son -inquiétude des moindres problèmes économiques et sociaux, sa fièvre de -justice et de bonté, son effort pour les faibles, les opprimés, les -méconnus. Je n’ai même pas à m’étendre sur la pièce qu’il vient de -donner, au théâtre de l’Ambigu-Comique, et qui a fait rire, pleurer, -frémir et réfléchir. - -Il avait même le droit d’y ajouter de l’orgueil: sa mission volontaire -en Nouvelle-Calédonie lui avait permis, non sans travail, de sauver, -de réhabiliter des innocents, et il n’a pas voulu que son apostolat -fût unilatéral; c’est trop facile de faire le bien, sur un seul côté -de médaille! Le monde a deux faces: il faut porter ici la lumière -bienfaisante et là le fer rouge. - -Jacques Dhur n’a pas failli à sa tâche à la fois humaine et -providentielle: la merveille est que, parmi les mille besognes de son -apostolat, il ait pu parfaire un ouvrage dramatique, alerte, nourri, -savant et prenant comme celui que nous avons applaudi hier. - -Il nous transporte--c’est le mot--dans un monde assez spécial. Déjà feu -Guérin et Paul Ginisty nous avaient donné au Théâtre-Libre ces _Deux -Tourtereaux_, où un assassin, je crois, et une avorteuse roucoulaient -délicieusement dans leur case de relégués. Ici, c’est plus fort. -Nous sommes dans une concession pénitentiaire et confortable de la -«Nouvelle». Le paysage est délicieux et la mer s’étend, si bleue, -si bleue! (Les décors sont de M. Maurice Maréchal.) Il y a là un -ancien sergent d’infanterie coloniale, Jean, qui sert de domestique -au ci-devant forçat Dumas, et la pure enfant de ce Dumas qui est -maintenant propriétaire. Ces deux enfants s’aiment peut-être, mais le -bagnard libéré a des dettes, des billets souscrits à un ex-condamné, M. -Nantès, qui fut notaire en France, et qui, ici, est usurier. - -Cet affreux homme, vieux, inexorable et libidineux, s’est excité -sur le frais visage et l’honnêteté de l’adorable Marie Dumas. Et -comme le Dumas vient d’amener de Bourail une nouvelle compagne, -Marthe--sa première femme étant morte de honte, après quelques mois de -colonie,--le hideux Nantès annonce à cette forçate qu’il tiendra Dumas -quitte de tout engagement s’il lui donne sa fille en légitime mariage. -Entre temps, nous avons vu passer, mendiant sur les routes, la veuve -et les petits enfants d’un brave colon libre: l’administration ne fait -rien pour les gens qui n’ont pas subi de condamnations afflictives et -infamantes. - -Mais pour les bagnards libérés! Ce ne sont que nopces et festins! -Voici, justement, des mariages de libérés et de libérées, à -Bourail-les-Vertus. Ce sont six couples assez _dessalés_ et qui n’ont -rien à s’apprendre! On apprend à un ex-marlou, Bubu, qu’il n’a pas à -exiger de sa femme la moindre fidélité--et qu’il en peut vivre. Et -comment! Et l’on boit, l’on boit, l’on boit! Un ancien curé, condamné -pour viol, l’abbé Poiriès, devenu marchand de légumes, décore tout le -monde de ses poireaux; un autre satyre, gracié de la peine de mort, se -fait offrir par une ogresse une jeune proie et l’usurier Nantès vient -réclamer son dû, en argent ou en nature. Dumas entre en fureur. Ça va -faire du vilain. Mais ça se calme. Cependant, on a vu passer une équipe -de forçats en activité qui rigolent un peu moins que leurs aînés. - -Il faut, il faut absolument que Marie épouse l’ex-notaire. Larmes, -protestations. Mais la terrible Marthe en fait son affaire. Et la -triste Marie n’a plus d’autre consolation que d’aller pleurer et prier -sur la tombe de sa mère, au cimetière de Bourail, où cette infortunée -est enterrée à l’abri des forçats. Elle y rencontre l’ex-sergent de -marsouins, Jean, qui porte des fleurs à une mère, à défaut de la -sienne qu’il n’a pas connue. Les deux jeunes gens se comprennent et -s’attendrissent: ils s’aiment! Hélas! il y a tant de dangers qui les -menacent! C’est surtout cette Marthe qui veut la donner au notaire! -Mais Marie connaît une cachette où cette mauvaise femme cache ses -papiers: on les lira, on saura qui elle est--et on la fera marcher -droit. Au bagne, n’est-ce pas? on aurait bien tort de se gêner. - -Horreur! la lecture des papiers et du _Journal_ de Marthe apprend à -Marie et à Jean qui est survenu que le dit Jean est le fils de Marthe -et que Marthe est à peu près pure! Jean s’enfuit, éperdu et chassé par -Dumas, tandis que Marthe se jure bien d’empêcher le notaire d’épouser -Marie! - -Précisément, le sardanapalesque Nantès, président du syndicat des -forçats, traite magnifiquement le commandant de gendarmerie et sa -lubrique épouse. Il n’a que six domestiques, mais quelle morgue! Il -repousse les suppliants, raille un vieux colon libre qui sollicite -un prêt et lui dit de revenir «après avoir pris un numéro», après -un petit passage au bagne! Et voilà Marthe qui prie à son tour, qui -réclame, qui prend les billets signés par Dumas! Malheur! Mais le -malheur vient d’une autre main: c’est le vieux colon qui assassine -l’usurier pour «prendre son numéro»! - -Tout le monde est sauvé. Dumas redeviendra honnête. Jean et Marie -s’épouseront, mais Marthe se tue et meurt longuement, pardonnée et -bénie par ses deux enfants. - -Et c’est un triomphe pour de longs soirs et pour des matinées sans -fin. Le peuple vibrera et même cette pièce n’enverra pas beaucoup -de costauds au bagne, car elle est morale et ne montre que des -exceptions. Je serais tenté de reprocher à Jacques Dhur de ne nous -montrer que des forçats vertueux et innocents. L’habitude! Excepté -le hideux satyre Bourbonneau, sorte de Soleilland, l’ogresse Zidore -et ce Shylock de Nantès, ce sont des candidats aux prix Montyon. -L’abbé Poiriès (Chabert) est l’abbé Constantin de la pègre, onctueux -et brave homme; Bubu (Villé) est un Parigot nerveux et verveux; -d’autres bagnards, merveilleusement incarnés par MM. Lorrain, Harment, -Blanchard, etc., ont du bagout, de la voix, du geste, pas la moindre -scélératesse. L’équipe de condamnés, conduite par M. Blanchard et menée -par le gentil garde-chiourme Gouget, est sympathique et navrante. -Le commandant (Duval) est autrement méchant! Quant aux personnages -principaux: jugez-en. Dumas (Dorival) a été envoyé à la Nouvelle -parce que, garçon de recette, il s’est laissé dévaliser, étant saoul; -Marthe a été envoyée à Bourail pour avoir eu un amant qui vola avec -effraction--et elle est institutrice! Elle a été, par erreur, inscrite -sur les registres de la préfecture! (Mlle Dux a été, dans ce rôle, -très remarquable de férocité, de trouble, de remords, de reprise et -de douleur.) Enfin ce ne sont que braves gens. Tant mieux! La satire -sociale n’en a que plus de force à n’avoir pas besoin d’exemples -directs. Et le drame est plus puissant à ne pas nous présenter de -monstres. - -Tel quel, il a triomphé en toute simplicité large et grande. M. Renoir -(Jean) est chaleureux et pathétique; M. Etiévant (le notaire) est -effroyable; M. Monteux (le vieux colon) tire les larmes; Mlle Bérangère -(Marie) est la grâce et l’innocence mêmes; Mme Petit est une mendiante -terriblement touchante; Mme Frédérique est une commandante trop -passionnée et hilarante; les deux petites Haye sont charmantes et Mmes -Blémont, Delys, Beer sont des forçates honoraires, un peu éblouissantes -de pelures mais bien cocasses. - -Jacques Dhur a connu les joies de l’ovation populaire; on l’a acclamé à -la sortie; le triomphe est dans la salle. - - _13 avril 1911._ - - -[Bandeau] - - THÉATRE DES ARTS.--_Les Frères Karamazov._ - -C’est un terrible succès d’horreur, mais profond et pensant. Le théâtre -des Arts va connaître à nouveau les beaux jours, si j’ose dire, du -_Grand Soir_--et c’est justice. En portant à la scène le dernier roman -de Dostoïevski, le plus désespéré, à la fois infernal et divin, celui -qui servit de livre de chevet à Léon Tolstoï, fatigué des autres -prières, MM. Jacques Copeau et Jean Croué ont un peu diminué, altéré, -grossi, interprété ce mystère intime, national et universel; ils ont, -parfois, un peu trop respecté le texte et ses longueurs, mais ils ont -su garder assez de son autorité secrète, de sa grandeur barbare, de sa -sensibilité effroyable pour que le public, à certains moments, n’ait -pas cru avoir le droit d’applaudir, tant son émotion était intense et -comme religieuse! Dans les décors de Maxime Dethomas, dans des lumières -démoniaques de M. Jacques Rouché, cette histoire d’Atrides scythes -habillés à la mode de 1850 vous prend à la gorge, aux entrailles, à -l’âme. C’est atroce--et admirable. - -Nous sommes dans un monastère, près de Moscou. Le vénérable et -centenaire père Zossima arrive, soutenu par son très jeune disciple -Aliocha. Zossima sait et devine tout; Aliocha est toute virginité -et toute ferveur: il est le dernier fils du terrible gentilhomme -Karamazov, le plus jeune des trois frères Karamazov (qui sont quatre -ou trois et demi, car il y a un bâtard épileptique, Smerdiakov, qui -sert de laquais)--et il a à prier pour toute sa famille. Voici un de -ses frères, Dmitri, nature magnifique et dégradée, qui va épouser -la charmante et volontaire Katherina. Mais il ne l’aime plus et -elle ne l’aime plus. Il l’a humiliée jadis en lui faisant chercher -de l’argent chez lui, pour son père, et en n’abusant pas d’elle, et -elle l’a humilié, depuis, en lui confiant de l’argent, 3 000 roubles -qu’elle savait qu’il volerait--car il en est là, dans sa passion pour -le jeu, dans sa passion, surtout, pour la courtisane Grouchenka qui -est courtisée par son propre père, par le burgrave Feodor Pavlovitch -Karamazov, tandis que Katherina aime le frère aîné, Ivan, la forte -tête, le penseur! Et voilà les trois, les quatre frères en présence, -le père aussi, sauvage et hypocrite, voici les haines qui se lèvent, -des menaces de Dmitri, des colères, presque des coups! Et le vieux pope -se prosterne devant Dmitri parce qu’il aura tant à souffrir, tant à -souffrir!!!... - -Chez Katherina. Elle n’ose aimer Ivan. Elle plaint Dmitri, offre son -amitié à Grouchenka qui feint de l’accepter et qui raille ensuite -l’innocente et lui avoue qu’elle a connu l’histoire de la visite chez -Dmitri, qu’elle l’a apprise au cabaret! Colère! Et lorsque Dmitri -vient, en personne, c’est pour réclamer Grouchenka. Katherina est «très -russe», comme disait Jean Lorrain. Elle se vengera: elle lâche le fils -sur le père. - -Le vieux Karamazov est plus saoul que nature; son fils Ivan lui dit -qu’il n’y a pas de Dieu, pas de péché, rien, et le demi-fils Smerdiakov -qui sert à boire et qui entend mal parler de sa mère, prostituée -puante, qui a trop entendu le scepticisme d’Ivan, rôde, rôde. Il y a -trois mille roubles, là, pour Grouchenka qui va venir--et Dmitri aussi -va venir. Le vieux Feodor s’est allé coucher; Smerdiakov s’amuse à -intriguer, à tenter le noble Ivan qui est dégoûté de son père; il n’a -qu’à s’en aller: lui, Smerdiakov est épileptique, il aura une crise; -qu’ils laissent, tous deux, les événements s’accomplir. - -Ils se sont accomplis: Dmitri est arrêté dans une taverne, près de -Grouchenka; il a du sang à la manche. On l’accuse du meurtre de son -père, on le condamne à vingt ans de Sibérie... - -Et voilà le jour du départ vers les mines, Smerdiakov revient de -l’hôpital: il a eu sa crise. Grouchenka, tout à fait ressuscitée et -purifiée, va accompagner, avec le saint Aliocha, le martyr Dmitri -vers son supplice--et Dmitri lui-même veut expier tout, jusques à son -innocence même. Il ne reste que la vindicative Katherina, Ivan, qui -est devenu inquiet, malade et presque fou, et le pauvre Smerdiakov. -Alors Smerdiakov, plaintivement, cyniquement, avoue que c’est lui, -l’assassin--mais ils sont deux! N’est-ce pas Ivan qui l’a laissé faire, -qui lui a poussé le bras, la tête, le cœur? Ivan touche le fond de -l’enfer. Smerdiakov se pend. Et Ivan, tout à fait fou, heureux d’avoir -vu disparaître l’ombre de son âme, se laisse aller, avec Katherina, à -une vie animale, sans aller sauver son frère forçat... - -Et Dieu triomphe, dans une pitié hérissée. - -Katherina, c’est Mme Van Doren, tendre et incisive; Grouchenka, -c’est Juliette Margel, à la fois cynique, gracieuse, passionnée et -mystique--et Mmes Brécilly, Lestrange et Roger sont parfaites. - -M. Roger Karl est un Dmitri éclatant et pathétique; M. Laumonier un -Aliocha de vitrail; M. Dullin est un Smerdiakov admirable d’humilité et -de révolte, de frisson et d’insolence; M. Denneville a de l’onction; -MM. Blondeau, Liesse, Millet, Guyon sont excellents. - -Mais tout le succès de la mise en scène vient à Durec, qui est très -sobre en Ivan, et Henry Krauss a triomphé, en vieux barine féroce -et tremblant, effroyable, naïf, diabolique: c’est une silhouette -inoubliable. - - _14 avril 1911._ - - -[Bandeau] - - A L’ODÉON.--_Vers l’Amour._ - -L’émouvante et profonde comédie de Léon Gandillot est-elle une -pièce-fétiche? Il le faut souhaiter pour le second Théâtre-Français et -pour André Antoine, qui mena ces cinq actes à la victoire, il y a six -ans, tout cœur battant et sous l’uniforme de garde du Bois! Et c’est -si aimable, si clair, si pathétique, d’une si belle fraîcheur, dans le -sourire et dans les larmes: on en mangerait! - -On connaît l’histoire de ce peintre de talent, Jacques Martel, qui, le -même jour, au restaurant montmartois de _la Poule verte_, obtient à la -fois le ruban rouge et le cœur exquis, le corps délicieux de la jeune -Blanche, mannequin de la rue de la Paix; qui croit qu’il ne s’agit que -d’une passade et qui considère sa conquête comme un gentil petit objet, -qui la plaque pour épouser--ou presque--une perruche bourgeoise; qui -met des mois et des années à découvrir l’amour et la passion,--son -amour et sa passion à lui--à s’apercevoir qu’il est pris jusqu’aux -moelles, jusqu’à l’âme, par cette pauvre Blanche, mariée et très -richement mariée, devenue femme du monde, un peu trop femme, coquette -et désabusée, qui se redonne, qui se reprend, qui réfléchit entre deux -baisers, qui espace les étreintes, qui monte tandis que le peintre -descend et qui finit par s’en aller loin, très loin, et pour toujours, -sans méchanceté, laissant là, au bord du lac du Bois, un être falot et -vidé qui n’a plus qu’à marcher à la mort, dans les flots... - -Jacques a découvert enfin l’amour, à la fatigue, à la fatigue de son -esprit épuisé, de sa main séchée, de ses yeux éteints, de sa vie -démissionnaire, de son immortalité désaffectée: le secret est assez -cher et assez douloureux! Mais comme la fatalité est doucement et -joliment conduite! Pas de violence! Pas d’horreur! Une sensibilité, une -sentimentalité constantes et nuancées, une sincérité contagieuse, une -belle pièce de brave homme! - -On pleure doucement et longtemps. Jeanne Rolly (Blanche) est admirable -de tendresse, d’abandon, de liberté, de grâce souveraine et de -détachement innocent; Renée Maupin a le chien, la bohème, la sérénité -de la Butte; Andrée Méry a une élégance agressive; Mazalto a une -rondeur insinuante et Germaine de France une innocence canaille; Mlle -Barsange est fort spirituelle; Mlles Didier, Rosay, Delmas, Descorval, -etc. sont pittoresques et exquises; M. Claude Garry (Jacques) ne fait -pas oublier Georges Grand mais a de l’émotion et de la détresse; Colas -est parfait; Chambreuil effroyablement distingué; Denis d’Inès est très -fin et Grétillat très émouvant. Louons MM. Flateau, Coste, Bacqué, -Dubus, Jean d’Ys, etc., qui sont excellents. - -Ce seront de beaux soirs: espérons--les grilles du Luxembourg ferment -de bonne heure--que personne ne s’en ira noyer dans la fontaine Médicis! - - _22 avril 1911._ - -[Vignette] - - - A L’ODÉON.--_L’Apôtre._ - -Rien n’est plus estimable que la fièvre de M. Paul Hyacinthe-Loyson: -il ne brûle que pour les grandes choses et les idées les plus -hautes--et il brûle sans fin. Sa générosité et son éloquence, une -sorte d’ingénuité angélique, un désir de loyauté qui va jusqu’à la -frénésie, tout est pour toucher ses amis et ses adversaires politiques, -surtout ceux-là. Sa pièce nouvelle, _l’Apôtre_, est aussi édifiante que -civique--et d’une hauteur morale indéniable. - -Voici. Le citoyen Baudoin est l’honneur et le fondement même de la -République. On l’appelle «le père Conscience» et il habite, avec sa -digne compagne, un vertueux cinquième du sixième arrondissement. Il -est sénateur et son fils est député. Tout à coup sa simplicité, sa -sérénité démocratiques, sont troublées: un scandale d’argent--des -représentants du peuple achetés par les congrégations--a renversé le -ministère: il faut que Baudoin, apôtre laïque, accepte le portefeuille -de l’Instruction publique et des Cultes. Il ne veut pas: on le -presse, on l’accule; le président de la Chambre fait un effort inouï -pour le décider: il parle! Le tribun--pardon! l’apôtre--accepte -enfin mais à une condition: c’est lui qui dirigera l’enquête--c’est -anticonstitutionnel--et qui punira tous les coupables. - -Hélas! Le premier coupable, le plus en vue, c’est son fils! Ce mari -d’une femme exquise, ce père de délicieux enfants était un coureur! -Il entretenait des danseuses! Il a reçu vingt mille francs d’une -banque catholique et son secrétaire, un néophyte très pur, s’est -suicidé parce qu’il avait signé le reçu! Est-ce cela seulement? Non! -Et la jeune Mme Baudoin le proclame très simplement: il s’est tué -parce qu’il l’aimait, elle! Mais le parlementaire Baudoin n’a pas de -délicatesse: il est mort! Tant pis pour lui! Il endossera toutes les -responsabilités, le mort! Qu’est-ce qu’il risque? C’est en vain que -l’apôtre vitupère et prêche. Des mots! des mots! La conscience? un -sobriquet! Le devoir, l’honneur! des rimes! Et la pauvre Mme Baudoin -mère tremble et s’accuse: pourquoi lui a-t-on ôté son Dieu et sa morale -religieuse, à cet enfant? Il est comme les bêtes? Quoi de plus naturel: -il n’a pas fait sa prière depuis l’âge de six ans! La raison ne fait -pas la vertu! Et ces gens sont très malheureux. - -Ils le seront davantage. L’apôtre se décide mollement à faire tout son -devoir et à livrer son fils. Mais quoi? des journaux paraissent qui -apportent la preuve de la culpabilité du secrétaire: on a trouvé chez -lui deux mille francs, des tickets de courses, des chemises de femme, -des photos obscènes! C’est lui, le coupable! Bon, le crime du fils -est plus grand: il a truqué la perquisition et sali le mort! Horreur! -Aussi, le ministère a beau triompher, le président de la Chambre peut -venir supplier Baudoin: il ne veut pas de cette hideuse victoire et, -après une adjuration de son héroïque bru, il descend du Capitole en -pleine honte et donne son indigne fils au juge d’instruction. Vive la -République! - -Je ne suis pas sûr que ce cri-là soit sur toutes les lèvres au sortir -de la pièce de M. Loyson. Il lui a dit ses quatre vérités à Marianne, -naïvement. Il a eu tort. La République est un mot qui vogue si haut, -qui est si plein de joie et d’espoir, si lourd de symbole, de liberté -et d’aise qu’il n’a rien à voir avec ses hideuses statues et avec -ceux de ses gens qui sont abjects: il faut l’aimer pour elle-même, -la République. Elle fait mieux que dévorer ses enfants: elle les -vomit--et recommence. Quelle statue de Moloch ferait, avec des trous, -la _Liberté_ de feu Bartholdi! Et M. Paul Hyacinthe-Loyson peut avoir -des regrets pour un régime précédent où son illustre père triomphait -saintement et était l’homme de la cour, de la ville--et de Dieu! - -En tout cas, _l’Apôtre_ est un ouvrage très vénérable. J’aime mieux -_le Tribun_, de M. Bourget, qui a un cri. Mais c’est si sincère et -si brave! Il faut louer Mme Delphine Renot, mère dévouée et émue; M. -Mauloy, prévaricateur cynique et costaud; M. Tunc, parfait président -du Conseil; M. Séverin-Mars, qui se souvient un peu trop de _l’Oiseau -bleu_ et qui aboie son rôle de président de la Chambre; MM. Andrégor, -Chevillot, Fabry, Max-Valléry, Pratt, Roubaud, Devarenne, Etchepare, -qui ont de la gueule et du geste--et sont excellents. - -Et surtout il faut mettre sur le même pavois Louise Silvain, magnifique -d’abnégation, d’héroïsme et de grandeur d’âme, qui rugit la vérité, qui -abhorre le mensonge avec frénésie, d’une voix si harmonieuse et si -déchirante, et Silvain, bonhomme et demi-dieu de la République, qui va -tout droit aux abîmes et au désespoir, qui lutte, anathématise, doute, -s’abat, se relève, cherche son devoir et son âme avec une énergie -et une sincérité qui vous sèchent la gorge. Ce n’est pas «le père -Conscience», c’est la conscience même. - - _4 mai 1911._ - -[Vignette] - - - A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Roi s’amuse._ - -Triboulet! Triboulet! Triboulet! morne peine! - -Ce n’est pas en nommant Victor Hugo officier de la Légion d’honneur et -pair de France que cette Majesté constitutionnelle de Louis-Philippe -a bien mérité de l’auteur de _Hernani_: c’est en interdisant ou en -laissant interdire _le Roi s’amuse_, le 23 novembre 1832. Un magnifique -soldat, le général de Ladmirault, rendit, en 1873, le même service -au poète de _l’Année terrible_. Et le jubilé solennel et glacial de -ce drame illustre, le 22 septembre 1882, reste dans la mémoire des -survivants qui maudissent encore Got-Triboulet, Maubant-Saint-Vallier, -tout en rendant justice à Mounet-Sully qui fut François Ier et à -Mme Bartet (Blanche): on doit, dit un vieil ouvrage, la vérité aux -morts, de la considération aux vivants. Ce fut, tout de même, une -apothéose--sur la place du Théâtre-Français. Le peuple, qui n’avait pas -assisté à la représentation, acclama le _vates_ octogénaire. - -Hier, il n’y eut plus d’apothéose: la place du Théâtre-Français aime -mieux manifester _contre_ que _pour_ et le Dieu n’est plus. La salle -hésita et s’étonna: on eût voulu sonner au drapeau, à l’auréole--et le -respect même fléchissait: le jeu des acteurs, le décor, les costumes, -tout accusait, tout enflait le généreux enfantillage, la brave fausseté -de cette _moralité_ «dessus de pendule», sa poussière sans époque, sa -rouille antithétique! - -Ah! l’antithèse! la sempiternelle et facile antithèse! Opposer, -dans le même être, la hideur et la splendeur, le vice et la vertu, -quelle volupté, quel procédé! Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia, -la Tisbe, le crapaud, c’est tout un--et voilà un ressort, une mine, -un _poncif_, une machine à couplets de bravoure, un éblouissement à -jet continu et à jet double, une source pétrifiante à vous endormir -debout, en apothéose! Les idées jonglent, avec réverbération, dans -une magnificence verbale qui s’écoute et ne s’entend pas: un écho -prestigieux répercute les hémistiches et les pages--et c’est l’ivresse -des Bacchantes; disons l’ivresse pindarique. Ivresse toute livresque. -Le théâtre est un crible et un laminoir. Lorsque je n’ai pas mon -trouble intérieur, mon angoisse intime pour prolonger, pour éterniser -mon émotion et mon enthousiasme, lorsque je ne puis pas m’arrêter sur -un vers, sur un mot, prêter des ailes à une métaphore et laisser vibrer -un sanglot, adieu! cherche! Un acteur n’est jamais que le monsieur qui -passe--de Musset--et le monsieur qui reste, le monsieur qui dit son -texte, comme il l’a appris, comme il le comprend, et qui n’est pas -en communion avec moi. C’est sa voix, sa seule voix que j’entends, -sans l’accompagnement de tous mes souvenirs, de toutes mes fureurs -romantiques, et, tout _hugolâtre_, tout _hugolo_ que je sois, j’entends -grêle et petit et faux. Et ce n’est plus un état d’âme, c’est un -spectacle. - -Je n’aurais pas à le conter si le programme--qui se défie des -spectateurs et de leur patience--ne le détaillait pas à loisir. C’est -à la cour du roi François. L’on y danse, l’on y chante. On n’y boit -pas. Le bouffon Triboulet rit de tous et de tout--et de toutes. Il est -entremetteur et pourvoyeur de bourreau. Les haines s’amassent autour -de lui. Voici venir--on entre comme dans un moulin, en ce Louvre--un -condamné à mort honoraire, M. de Saint-Vallier, qui reproche au roi -d’avoir pris la vertu de sa fille en échange de sa tête à lui, et qui -le menace de venir à chacune de ses orgies, cette tête à la main. On -finit par empoigner ce vieillard à bout de souffle, non sans qu’il ait -maudit François Ier et son chien, ce Triboulet qui s’est gaussé de lui! - -Mais je n’ai pas à vous résumer le reste, que Triboulet a une fille -secrète et un cœur occulte, qu’il aide ses ennemis à enlever cette -fille, l’innocente Blanche, en croyant enlever Mme de Cossé, que -Blanche aime le roi qu’elle croit un pauvre écolier, qu’elle l’aime -encore alors qu’il l’a déshonorée, et que son père Triboulet a -révolutionné la cour et condamné à mort le roi François Ier. Je n’ai -même pas à vous apprendre, hélas! que cette amoureuse de seize ans se -fait tuer par le bon spadassin Saltabadil, parce que la sœur de cet -honnête homme a eu pitié de l’infortuné François que le brave garçon -avait charge de tuer, d’ordre de Triboulet, et que le bouffon en civil, -chargé du sac où gît l’assassiné, trouve sa fille--et crie, crie, -crie... J’omets le tonnerre, les éclairs, l’illustration... - -J’espère que le public sera très nombreux et très ému pendant des -charretées de représentations. Je l’espère--et n’en suis pas très sûr. -De temps en temps, dit Horace, le bon Homère s’ensommeille. Hugo, lui, -ne s’endort que pour avoir de braves cauchemars publics, des cauchemars -rutilants et faciles, où tout s’enchaîne pour mal finir. Comme ça -tombe! L’hôtel de Cossé et la maison de Triboulet se jouxtent, Blanche -et François s’aiment déjà, Triboulet ne s’aperçoit pas qu’on lui bande -les yeux tandis qu’il tient l’échelle, les courtisans se laissent -chasser par un bouffon et laissent un proscrit agonir d’injures Sa -Majesté très chrétienne pendant une heure, cependant que la garde -écossaise et la garde suisse écoutent la diatribe avec admiration, -et que des servantes montent des cuisines pour entendre les quatre -vérités du patron, que sais-je? Et c’est le monarque de l’ordonnance -de Villers-Cotterets, le monarque de «Car tel est notre plaisir», -qui souffre tout cela! N’insistons pas. Saluons. M. Paul Desjardins -écrivait jadis qu’un garçon qui compose la _Chasse du Burgrave_ à -dix-sept ans lui avait toujours paru un peu en retard. Victor Hugo -avait trente ans lorsqu’il accomplit _le Roi s’amuse_, en vingt jours... - -M. Jules Claretie, qui a pour l’auteur des _Misérables_ le culte le -plus éclairé--n’est-ce pas lui qui, en 1870, le ramena de Bruxelles à -Paris?--a donné à l’œuvre les plus beaux décors et les plus magnifiques -costumes: on en mangerait. Je sais bien que ces dames sociétaires -et pensionnaires étouffent sous ces velours, ces brocarts et autres -tissus du Camp du drap d’or; que ces messieurs sont très gênés par -leurs collants, leurs manches, leurs plumes, leurs chaînes et leurs -manteaux, et qu’ils évoquent parfois un cortège à pied de la mi-carême, -mais je voudrais vous y voir! Il faut louer M. Croué, un Marot violet, -vindicatif et sensible encore; MM. Garay, Alexandre, Jean Worms, -Gerbault, Chaize, Georges Le Roy, gentilshommes très consciencieusement -abjects et complaisants; M. Lafon, un Cossé grotesque et féroce; MM. -Décard et Charles Berteaux, serviteurs fort séants; M. Falconnier, -enfin, qui occupe avec autorité le rôle falot et légendaire du -chirurgien. M. Paul Mounet est un Saltabadil délicieux de fantaisie -rouge; M. Mounet-Sully, Saint-Vallier frémissant et inépuisable, a déjà -l’air d’avoir sa tête à la main et d’être le fantôme chenu de son juste -et vibrant ressentiment; M. Jacques Fenoux--j’annonce le roi--est trop -esclave du texte et de l’esprit de Victor Hugo: ce n’est guère qu’un -ivrogne et un libertin, lourd de volupté et de désir. Où est la grâce, -où est le prestige du roi-chevalier? - -Mme Thérèse Kolb est une dame Bérarde astucieuse, confortable et -avide; Mme Lherbay a de l’émotion; Mme Jane Faber de la coquetterie, -Mlle Dussane la plus joviale santé, le plus innocent cynisme et une -générosité à faire frémir, et Mlle Géniat, qui joue Blanche envers et -contre toutes, est admirable de confiance, de désespoir, d’ingénuité -douloureuse et passionnée: elle est harmonieuse dans les larmes de la -mort. Et Mlle Chasles danse à la perfection. - -Quant à Silvain, il est inouï et mérite le respect le plus formidable. -Mafflu et monstrueux, il fait de Triboulet--ce scorpion sentimental, -ce roquet attendri--un mammouth immense et divin: il ne pique pas et -n’embrasse pas: il écrase de sa bave et de son baiser; il ne ricane -pas: il tonne! Il ne se lamente pas; il se foudroie avec l’univers -entier. Et, dans l’orage du dernier acte, il est tous les tonnerres de -Dieu. Il porte sa bosse sur l’oreille--et sa marotte est le sceptre de -Charlemagne. Vénérons l’effort de cet homme qui, en un mois, a été le -Polymnestor de son _Hécube_, _l’Apôtre_ et Triboulet!... - -Maintenant, nous pouvons relire _Tristesse d’Olympio_ et le Waterloo -des _Misérables_! - - _15 mai 1911._ - -[Vignette] - - - AU THÉATRE MOLIÈRE.--_Demain._ - -Jamais deux sans trois ou sans quatre. Dans _la Barricade_ et dans -_le Tribun_, Paul Bourget met aux prises un fils et un père. Dans -_l’Apôtre_, Paul Hyacinthe-Loyson oppose un père et un fils. M. Pataud -ne pouvait faire moins. - -Mais n’anticipons pas. - -L’auteur (en société avec M. Olivier Garin) a anticipé, à l’exemple de -M. Jules Lemaître ou de M. Wells. Il nous fait vivre, tout de suite, en -1925, environ--et je vous le souhaite. - -Il n’y a pas grand’chose de changé: à peine si le progrès -scientifique--Dieu vous bénisse!--a centralisé toute la vie motrice du -pays dans un centre industriel de Paris, propriété de la Compagnie du -_trust_ «Force et Lumière». Les ouvriers, par habitude, veulent avoir -un salaire un peu moins insignifiant, voire participer aux bénéfices. -Un conseil d’administration, où l’un des membres siège en bottes et en -éperons, offre à leur délégué Langlade une participation grotesque, -deux pour cent, cinq pour cent, au plus. Langlade gronde. Qu’il aille -se promener! La société a un rempart, un otage, le propre fils de -Langlade auquel ce bon bougre a fait donner la pire instruction et qui -est devenu le plus dévoué soutien de la classe bourgeoise--_l’Etape_, -Pataud!--l’ingénieur le plus habile et le plus discipliné de la -compagnie. On jette à la porte--ou presque--le représentant du ministre -du Travail, on chasse un inventeur de génie. On congédie les ouvriers -amenés par Langlade. C’est la lutte finale, enfin! - -D’autant plus finale, si j’ose dire, que Langlade expose, à la Bourse -du Travail, un plan sans réplique. Puisqu’on a tout centralisé, il ne -s’agit que d’aller au centre même et de tout supprimer en frappant, au -cœur même, le capital tout-puissant, en stérilisant le totalisateur des -câbles à haute tension, en faisant un court-circuit géant et général. - -C’est l’héroïque et génial Langlade qui se charge de l’opération, de la -délicate opération qui délivrera le peuple du machinisme, lui permettra -d’employer ses bras et d’échapper à des salaires de famine. Comme vous -le devez penser, c’est son propre fils, transfuge de caste, qui le -tuera avant qu’il ait agi. Et c’est le vieil ingénieur spolié et raillé -qui accomplira le geste. C’est le prolétariat intellectuel qui sauve -la totalité du prolétariat--et qui en meurt, avec sa science et ses -conquêtes. - -Cette conclusion n’est pas sans grandeur et elle a, comme toute la -pièce, quelque amertume. Le fils de Langlade est tout à fait traître et -parricide, par destination et fatalité. M. Pataud est plus eschylien -que Bourget. Et il a une sorte de désespérance finale. Espérons que ça -ne durera pas. - -Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, de -l’accent, des déclamations,--mais la Révolution française n’en est-elle -pas truffée?--de la gouaille et des _mots_. On y a remarqué MM. Rémy, -qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné -et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix, -Paul Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance -et de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique, -véridique, clamante et résignée. - -A la prochaine, camarade! - -[Vignette] - - - THÉATRE DE L’APOLLO.--_Les Transatlantiques._ - -Depuis son apparition à la lumière des librairies et du théâtre, il y -a quatorze ou quinze ans, la famille Shaw est aussi populaire, aussi -illustre que la famille Benoîton. Elle est plus savoureuse, étant un -peu plus américaine, tout de même, et plus neuve. Jamais le clair et -pénétrant génie de M. Abel Hermant ne campa des personnages plus -éclatants, plus vivants, jamais sa verve ne fut plus riche, avec un -fond de bonhomie joviale, assez rare--et d’autant plus précieux--chez -l’auteur de _la Surintendante_. - -Et voici _les Transatlantiques_ lyriques et dansants: Franc-Nohain, -quittant un instant son sceptre de moraliste, et ne se souvenant que de -sa vieille muse, et ce Silène harmonieux et fusant de Claude Terrasse -se sont adjoints au père de M. de Courpière; cette collaboration de -choix sarcastique et ailée, nous a donné les trois actes, les quatre -tableaux qui viennent de triompher et qui triompheront longtemps. Je -n’ai pas à conter les calmes et agréables péripéties de cette pièce -historique, le mariage, en musique, à Newport, du jeune marquis de -Tiercé et de Diana Shaw, la présentation de la dame Shaw et des enfants -Shaw aux photographes, les réflexions effrayantes et naïves du jeune -Bertie, colonel d’une équipe de natation à seize ans--mais n’avons-nous -pas eu le colonel et l’état-major des plongeurs à cheval?--et de la -plus jeune Beddy, élèves d’une école mixte où l’on enseigne le baiser, -en mesure, la méchanceté de l’aîné des Shaw, Marck, l’entrée des -créanciers du marquis, et leur trio qui, déjà, doit être célèbre, je -n’ai pas à vous présenter la princesse de Béryl, Américaine si _ohé! -ohé!_ qu’elle veut compléter sa centaine d’amants. - -Je n’ai pas à vous introduire, à Paris, dans le salon glacial de la -marquise de Tiercé douairière, à vous faire assister à l’invasion de -cette Morgue armoriée par toute la tribu des Shaw, venue pour voir -si leur fille et sœur est heureuse, je n’ai pas à vous relater leurs -ébats, leurs impairs, leurs cris et leur appétit, l’ahurissement de la -douairière et de son frère, le comte Adhémar, la fraternisation, si -j’ose dire, un peu poussée des enfants Shaw et des jeunes Tiercé: c’est -une joie diverse, épileptique, hallucinante. Et c’est jeune, et c’est -charmant. Vous savez aussi que, à un hôtel fameux et mieux qu’impérial, -tout le monde se rencontre et se trompe de porte, que, pour compléter -son cent d’amants avant de revenir à Marck Shaw, la princesse se donne -au vieux comte Adhémar, que le marquis se fait pincer avec son ancienne -maîtresse, Valentine Chesnet, dont le patriarche Shaw vient de se -déclarer épris: c’est le divorce. - -Le divorce n’aura pas lieu. Voici Noël, le joyeux Noël! En préparant -l’_egg-nog_ de rigueur, en faisant des effets de tablier et des -effets de cuiller, la famille Shaw arrange tout: par amour de -l’almanach de Gotha et pour que Marck puisse épouser la fille du roi -de Macédoine--vous vous rappelez bien que ce monarque est l’amant de -Valentine--les époux Tiercé ne divorcent plus. On s’aime, on passe sous -le gui, et cela vous donne, dans des lumières de rêve changeantes, le -plus joli ballet du monde. - -Voilà. Mais comment rendre la prestesse sautillante et saccadée des -vers, l’habileté des couplets, l’accent, l’air des gens, l’atmosphère? -Comment détailler l’ample musique de Claude Terrasse, son étoffe, -sa facilité savante, sa magnificence discrète? Il y a des choses -appuyées et des motifs fuyants, une idée constante de parodie et de -bouffonnerie, un sourire infini et contagieux. Ce ne sont pas de ces -rythmes berceurs et qui rêvent debout, qui câlinent la pâmoison et -qui font valser des momies, ce ne sont pas des coups d’archet dans un -manège de chevaux de bois, c’est de la musique bien franche et bien -carrée, plus séduisante que toutes les singeries tziganes et d’une -distinction amusante, d’une sûreté comique, d’une grâce et d’une -drôlerie couplées qui font plaisir. - -Et c’est très joliment joué. M. Defreyn est un marquis très gentil -et qui sera parfait dès qu’il ne sera plus enroué; M. Gaston Dubosc -a une autorité, un aplomb et un entrain infatigables; M. Henry -Houry est très comique; M. Clarel fort amusant; MM. Yvan Servais, -Miller et Isouard sont des fournisseurs désirables; M. Georges Foix -et Blanche Capelli sont exquis de jeunesse; Mlle Alice O’Brien -(Diana) est étourdissante; Mlle Cesbon-Norbens (la princesse) a le -plus harmonieux cynisme; MM. Désiré, Harvana, Aldura, etc., sont -excellents; Mme J. Landon est gentiment confortable; Mme Leone -Mariani a une beauté étonnante et fascinante; Mlle Evelyn Rosel est -extraordinaire et vertigineuse; M. Paul Ardot est inimaginable de -clownerie vocale, de jeunesse simiesque, de prestesse spirituelle. -Enfin, dans une ariette inespérée et inattendue, Mme Louise Marquet (la -douairière) a ravi et charmé longuement toute l’assistance: c’était -le XVIIIe français qui revenait, en équipage et dans son naturel, et -qui reprenait--tranquillement--possession de l’antre de l’opérette -viennoise et hongroise. C’est la victoire. - -[Vignette] - - -[Bandeau] - - THÉATRE DU CHATELET.--_Le Martyre de Saint Sébastien_, mystère - en cinq actes, de M. Gabriele D’ANNUNZIO, musique de M. Claude - Debussy. - -Longtemps avant de voir le jour, la nouvelle pièce de M. Gabriele -d’Annunzio était mieux qu’illustre, puisqu’elle était persécutée -d’avance, et, pour obéir à son titre même, par les pouvoirs les -plus vénérables et les plus sacrés. J’ai dit «la pièce» et je m’en -excuse. Pièce? Non! C’est un événement et presque un avènement, dans -notre pays démocratique. N’est-ce pas un don de plus ou moins joyeux -avènement que l’octroi à sa nouvelle patrie d’un poème dramatique en -sa langue, en toutes ses langues, neuve et vieillie, vers et prose, -d’un effort-chef-d’œuvre, de je ne sais quel monument hiératique et -frémissant, monstrueux et divin, immense, énorme, infini et d’une -irritante délicatesse? Pour son premier ouvrage français, l’«exilé -florentin»--c’est ainsi que, dans sa bonne volonté, se nomme le -poète de _la Fille de Jorio_--s’est dépassé dans son outrance, dans -son invention, dans sa subtilité, dans sa splendeur et sa volupté. -Il fait une entrée démesurée dans le parler français--sur une scène -présentement russe--avec toutes ses métaphores, toutes ses images, -toute sa recherche du rare, de l’impossible, du contradictoire, avec -une érudition et un vocabulaire incalculables, avec son âme lourde -de tous les désirs et de tous les orgueils, avec son cœur avide -d’adoration, inquiet, mécontent, enthousiaste et tourbillonnant. - -Le résultat, c’est un chatoiement de couleurs, de nuances, de -lumières, une profusion d’attitudes, une ruée de magnificences: -c’est une douzaine--ou deux--de tableaux vivants _quattrocentistes_, -merveilleusement disposés--grâce à M. Barkst--et clairs et pensants, -une floraison plus ou moins pure, mais abondante et enivrante, de -fleurs, de gemmes, de tristesses orfévrées, de fièvres et de malaises -en beauté, c’est un microcosme de vitrail où les vertus et les vices, -où le trouble inavoué de la vie et de l’au-delà viennent danser une -danse des morts. - -_Mystère_, prétend l’auteur de _la Nave_. _Mistère!_ soit! Mais mistère -hérétique. Mistère qu’aurait pu écrire ce Dolcin ou Doussin qui prêcha -l’amour dans la souffrance et toutes les souffrances, toutes les amours -défendues. Mais ça ne me regarde pas. J’aimerais mieux que le héros -de cette féerie lyrique ne s’appelât pas saint Sébastien, d’autant -que le christianisme n’a rien à faire en cette fiction platonicienne -ou néo-platonicienne, mais je ne suis ici qu’un juge profane--et si -profane puisque tout y est musique! - -Donc, nous sommes dans un décor admirable et fantaisiste. C’est la -_Cour des lys_, où rougeoie un brasier, où deux jeunes frères jumeaux, -déjà torturés, attachés à deux poteaux, attendent le dernier coup -du martyre. Il sont si grêles et déjà si mourants! On pourrait les -sauver encore! La foule manifeste sa pitié. Le préfet, sur sa chaise -curule, absoudrait avec bonheur. Voici la mère, voici les sept jeunes -sœurs des suppliciés. Elles les supplient délicieusement. Mais, au -moment où l’un d’eux, au moins, va céder, un murmure, un frisson d’or -ébranlent le monde. Les archers viennent de s’apercevoir que leur très -jeune et adorable chef qui, casqué et en armure de rêve, reste tout -droit sur son arc, commence à saigner sans fin, des deux paumes de ses -mains blanches. Et voici que ce prince-enfant encourage et détermine -les martyrs vacillants, qu’il lit dans l’âme de la mère douloureuse, -des sœurs très douces, et qu’il les donne à la bonne mort, au Christ -miséricordieux. Voici que, en dépit des supplications de ses hommes, de -tous les hommes et de toutes les femmes qui l’aiment unanimement, il se -dépouille de son armure et de ses armes, de sa dernière flèche qu’il -tire vers le ciel et qui y entre--miracle!--qu’il danse sur le brasier -une danse mystique, sans rencontrer de charbons ardents, en sentant -seulement à ses pieds le baiser des lys courbés et couchés... - -Et nous voilà dans une chambre d’idoles: toutes les figures du -Zodiaque, enchaînées et prophétiques, annoncent du nouveau, un dieu -nouveau. Et des foules vivantes entrent, par des soupiraux, dans -ce temple à la porte d’airain: elles attendent des guérisons, des -miracles, de ce Sébastien qui donne la mort aux faux dieux et la vie aux -agonisants. Mais il vient et détrompe son public: s’il a donné la voix -aux muets, c’est pour qu’ils puissent confesser le Christ et aller à la -mort; il n’y a que l’amour dont il est archer et la mort dont il est -l’amant--et l’immortalité et Dieu. Et qui s’avance? Quelle est cette -malade consumée et extatique, si fière de sa fièvre et si glorieusement -inguérissable? C’est Celle à qui _le Mauvais_ a donné le suaire de -Jésus, celle dont la poitrine est effroyablement et exquisement mordue -par la Face auguste, qui est brûlée par Dieu, sans fin et vivante. On -la supplie de montrer le visage d’éternité. Quand elle s’y décide, elle -tombe morte: elle est guérie des fièvres. Et la porte d’airain s’ouvre -large... - -Les trompettes sonnent: l’empereur est sur son trône, entouré de ses -soldats, de ses archers, de ses captifs, de ses captives, de ses -mages, des prêtres de toutes ses religions: et Sébastien est là, lui -aussi. L’empereur, qui l’aime d’un tendre amour--car il est beau--ne -veut pas qu’il soit chrétien, qu’il soit martyr. Il l’abandonne pour -le ressaisir, le condamne pour le sauver, l’adjure, lui offre des -provinces, des temples, la divinité, l’empire. Sébastien, las et -convaincu, se cache le visage et se laisse voir, prend la cithare et -est proclamé Orphée, Adonis, Adonaï: tous les prêtres orientaux et plus -lointains encore le reconnaissent pour un Dieu, leur Dieu à eux. Et -lui, après avoir confessé le Christ jusqu’à le danser, dans sa Passion, -depuis la marche et les accablements jusqu’à la mise en croix et aux -fléchissements de la tête et des bras, il a sa tentation et accepte le -globe du monde: cette folie ne dure pas. Il jette à terre l’emblème -du pouvoir suprême! C’en est trop: il sera supplicié! On attachera -ses cheveux aux cordes de la cithare, on lui mettra le plectre sur la -poitrine, on l’ensevelira sous les fleurs... «Doucement, dit haletant -l’empereur désespéré, doucement--car il est beau!» - -Dès lors, c’est le vrai martyre--comment faire autrement?--le laurier -sacré, les archers qui ne veulent pas tirer, Sébastien, qui «meurt -de ne pas mourir» et qui meurt à la terre, non des flèches qui ne -l’atteignent pas, mais de l’extase d’aller rejoindre, d’aller compléter -Dieu. Et ce sont les anges, les cantiques, j’allais écrire l’apothéose. - -Car ce mystère n’est pas naïf--et comment Gabriele d’Annunzio, qui a -toutes les autres grâces, pourrait-il prétendre à la grâce naïve, de -bon escholier, de gentil basochien? Louons l’artiste sans mesure et -repos, louons son génie qui se prolonge et rebondit, qui cavalcade de -trouvailles en métaphores, qui se précipite d’audaces en prodiges, au -risque de la gêne morale et du sacrilège, qui bondit parmi les tours -de force verbaux, les sauts périlleux, harmonieux et rythmiques, qui, -parfois, ne s’entend plus, dans le déchaînement de sa pensée, de ses -souvenirs, de son éloquence, et qui continue pour nous plaire, pour -nous ensevelir sous les périodes et les répons, comme il ensevelit -saint Sébastien, sous les fleurs. C’est un chaos savant de toutes -les croyances et de toutes les impiétés, c’est _la Tentation de -Saint Antoine_ de Flaubert avec une aggravation de volupté constante -et solitaire; c’est l’Homme-Dieu, le Dieu total et unique dans son -impénétrable et effroyable orgueil. - -Il faut louer Mme Adeline Dudlay, qui pleure avec passion--c’est la -mère des martyrs--et se sacrifie avec passion; Mlle Véra Sergine -(la fille aux fièvres), qui est effroyablement pathétique et -vertigineusement suave; M. Desjardins (l’empereur), qui a de la -majesté, de la pitié, de la colère, du devoir; Henry Krauss, le bon -préfet, et tant d’excellents artistes des deux sexes! C’est parfait. -Quant à Mme Ida Rubinstein (le saint), les autres lyriques, les décors, -les chœurs, l’admirable mise en scène d’Armand Bour, l’effort de -Gabriel Astruc, etc., etc., je les laisse, non sans déférence, à notre -éminent et harmonieux Reynaldo Hahn; c’est, comme toute la pièce, je le -répète, de la musique, de la musique, de la musique!... - - -J’avais laissé à notre rythmique ami Reynaldo Hahn l’honneur de louer, -comme il convient, dans _le Martyre de Saint Sébastien_, qui est son -œuvre et sa chose, Mlle Ida Rubinstein, qui se prodigue, qui s’offre, -qui est chair--si peu--et âme, qui est mélodie et cantique. Je ne -voudrais pas que cette interprète passionnée et inspirée demeurât sans -salut et sans gloire. Avec toutes les réserves de droit, j’admire son -effort et sa grâce, et, dans son rude accent qui ajoute à la majesté et -au lointain du mystère, je l’admire pour sa volonté, son résultat, son -idéal. - - _22 mai 1911._ - -[Vignette] - - - COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Cher Maître._ - -Il faut le dire tout de suite: l’amusante et profonde comédie de M. -Fernand Vandérem a très franchement charmé et a recueilli les plus -sincères applaudissements--et les plus nombreux. Sa vertu comique, -plus large que dans les autres ouvrages de l’auteur, sa légèreté, sa -facilité inespérée ont fait passer un dénouement à la fois simple et -triste, mélancoliquement optimiste, et, si j’ose dire, moral; mais, -comme on sait, la Comédie-Française ne veut plus rien de plus ou moins -irréparable. - -Voici la chose. Frédéric Ducrest est un météore du barreau. A -quarante-cinq ans, il a été député et ministre; il va être de -l’Académie française, et, à la cour comme à la ville, il garde tous ses -moyens--et quels! Les plaideurs au civil et au criminel se l’arrachent -au prix du _radium_; les femmes, plaideuses ou non, se le disputent, et -lui, candide et serein, surhomme conscient et organisé, idole agissante -et dédaigneuse, il se prête et se refuse, régnant, triomphant, ténor de -prétoire et de boudoir, Dieu de lit de justice et petit dieu de lit, -tout court, pas beau, pas jeune, ne gardant sa voix d’assises que grâce -à des gargarismes, mais jouissant partout--et comment!--de ce prestige -qui manqua toujours, hélas! à feu M. Bourbeau! Sa sultane favorite -est, pour l’instant, Mme Valérie Savreuse, qui a quitté pour lui son -mari--ce qui est peu--et le richissime Chanteau--ce qui est plus. Paris -applaudit. - -Il y a une ombre à ce tableau de chasse, à ce tableau d’honneurs: c’est -la propre épouse du maître, Henriette Ducrest, qui est un monstre -d’honnêteté et d’insignifiance, petite bourgeoise d’extraction et de -destination, ne sachant ni parler, ni s’habiller, ni s’amuser, pauvre -chose tyrannisée et passive. On ne sait pas--et nous le saurons pour -rien--qu’elle sait tout, qu’elle lit, en français, en latin, en grec, -en chinois, tous les livres qu’on adresse à son époux; qu’elle est -son fond, son âme... Et, un soir de fête, des invités classiques, en -clabaudant sur elle, lui prêtent les instincts les plus étroits et -jusques à de la méchanceté. Là-dessus, un des secrétaires de Ducrest, -ployé sur un dossier saumâtre, se dresse, clamant, non sans déclamer, -sa foi ardente en _la patronne_ et tous les mérites d’icelle. Les -invités fuient, le secrétaire--il se nomme Amédée Laveline--aussi. Il -n’y a plus personne: Ducrest va rejoindre la superbe Valérie Savreuse -au bal de l’ambassade d’Angleterre. C’est en vain que sa pauvre femme -veut le retenir. Elle n’a qu’à se taire, qu’à obéir, qu’à subir. Aussi, -lorsque le jeune Amédée vient solliciter son pardon de l’avoir défendue -et compromise, lui faire ses adieux et lui avouer un amour imprévu et -désespéré, à peine si la pauvre _associée_ a le courage de le laisser -partir--pour le rappeler par téléphone. Son honnêteté la gardera. - -Hélas! quand nous retrouvons nos héros à Aix-les-Bains, on ne reconnaît -plus Henriette Ducrest: elle est élégante, spirituelle, agressive, -jolie! A quoi tient cette transformation? Ducrest en est sidéré et -abasourdi, d’autant que sa femme a attaqué sa maîtresse Valérie, et -qu’elle ne veut pas retourner à Paris pour ses affaires à lui! Une -rébellion! Qui a pu la tourner ainsi? Il s’en ouvre au jeune Amédée -Laveline qui est sur le gril, qui se croit découvert--il est l’amant -adoré d’Henriette et c’est lui la cause de la métamorphose!--et qui -ne se rassure que lorsque le maître omniscient attribue le changement -de sa femme à l’influence d’une amie quelconque. Mais voilà mieux: -brutalement, en pleine crise d’égoïsme et de muflerie, Ducrest réclame -sa liberté à Henriette en lui déniant à elle toute existence, tout -charme, tout droit à l’amour, tout pouvoir d’être aimée: elle éclate, -avoue, proclame sa faute. L’avocat est abasourdi: il est atteint au -plein de sa vanité: il n’existe plus, puisque sa femme existe, aime -et est aimée! C’est l’abomination de la désolation! Il ne sait plus, -laisse aller l’irrésistible Valérie et est un pauvre homme, un très -pauvre homme! C’est très comique, très joli, très savoureux. - -Et Ducrest, qui a côtoyé le grotesque, est tout à fait un pauvre -homme. Il est revenu à Paris parce que sa femme l’a voulu, a des -fureurs et des timidités, veut faire appel à des agences de police -et n’ose pas, tremble, plaide pour soi, pleure--ou presque. Et cet -imbécile de Laveline, ce coquebin incurable a encore le respect, -le culte du patron, ne le trompe qu’avec des larmes. Il a toujours -le prestige, le cher Maître, et, dans sa candeur, Amédée n’imagine -pas que cette pauvre Henriette soupçonne la grandeur, l’immensité -de son époux! L’associée n’aurait qu’un mot à dire et à avouer sa -collaboration, sa science, son effort. Non! Elle aime mieux--et comme -je la comprends!--mépriser son timide complice. Et le pauvre cher -Maître n’aura qu’à parler de ses douze ans d’union, de se repentir un -peu, de promettre un vague oubli, qu’à prendre à la gorge le pitoyable -séducteur, pour que tout s’arrange: le secrétaire disparaîtra; il -n’y aura pas de divorce! Mme Savreuse est retournée à son Chanteau. -Peut-être les quarante-cinq ans qui viennent de sonner violemment -à l’âme de Ducrest, peut-être la piètre aventure d’Henriette -rapprochent-ils, l’Académie aidant, ces deux époux, qui se comprennent -mieux! Peut-être l’homme rendra-t-il un peu plus justice, en raison de -sa faute à elle, à l’_associée_ dévouée en laquelle il trouve une femme. - -J’ai dit avec quelle faveur avait été accueillie cette pièce qui -aura de longs et beaux soirs: je n’ai pu conter que l’anecdote, sans -insister sur la verve, la fantaisie véridique, la caricature. Nous ne -pouvons prendre ces gens au sérieux. On s’attendrirait sur Henriette, -cette Cendrillon du Palais, si elle ne s’effaçait pas autant pour -rebondir d’autant plus et pour rentrer dans le devoir avec d’autant -plus de sérénité. En entendant le jeune Amédée chanter violemment ses -airs amoureux, nous devinons que ça ne durera pas. Et nous ne tenons -pas rigueur à Ducrest de sa vanité, de sa muflerie, de sa paonnerie, -pour ne pas dire pis. Et la tristesse de la conclusion «douze ans de -misère l’emportant sur quelques mois d’ivresse» ne nous attriste pas: -c’est une pièce agréable, une moralité spirituelle. Applaudissons--et -sourions. Remercions Vandérem de n’avoir pas fait préciser à la femme -sa supériorité intellectuelle et morale, remercions Mme Lara d’avoir -été si belle, d’attitudes, de robes, de raillerie, de gronderie, de -résurrection et de résignation, Mme Robinne d’avoir été une Savreuse -si somptueusement belle, harmonieuse et vainement fatale; Mmes Berthe -Bovy, Suzanne Devoyod, Jane Faber et Faylis d’avoir été élégantes, -aigres ou charmantes; M. Ravet, d’incarner un policier parfait; M. -Jacques Guilhène, d’avoir chanté la chanson de Fortunio continûment, -rythmiquement, sans fatigue; MM. Paul Numa, Georges Le Roy, Jean Worms, -Lafon, Décard, Ch. Berteaux, excellents, barbus, décorés. Enfin M. de -Féraudy, qui porte le poids de la pièce, est un Ducrest merveilleux -d’inconscience, d’infatuation, d’intoxication glorieuse, qui, tout d’un -coup, se met à souffrir comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie et -qui redeviendra lui-même tout à l’heure, quand nous ne serons plus là. -Mais je vous connais, lecteurs, vous y retournerez. - - _8 juin 1911._ - -[Vignette] - - - ATHÉNÉE.--_M. Pickwick._ - -C’est mieux qu’un succès, mieux qu’un triomphe: c’est du plaisir, du -plaisir continu, fusant, tourbillonnant, loyal, honnête, du plaisir -logé en de braves gens qui sont reposants à voir et irrésistibles en se -trémoussant, du plaisir logé en des décors, en des estampes anglaises -de belle couleur, vivantes, en pleine pâte, en pleine digestion. Mon -_spleen_, profond et légitime, n’a pu résister un seul instant à ce -pot-pourri échevelé, à ce centon épileptique: la pièce de Georges Duval -et de Robert Charvay fera, en gaieté, le tour du monde. - -La merveille, c’est d’avoir pu tirer une pièce de la rapsodie-gigogne, -comique et hybride de Dickens, d’avoir rapproché, rabiboché, cousu -des bribes de cette satire énorme et menue, d’avoir tissé une trame -où il n’y a que caricature, farce et apitoiement. En intitulant leur -œuvre «comédie burlesque», Duval et Charvay avouaient leur choix: ils -négligent le Pickwick tardivement--et avant la lettre--surhomme; ils -lui permettent d’être bon mais ne l’empêchent pas d’être bête. Ils -laissent Térence et Sedaine à leur place et s’en tiennent à Rowlandson -et aux Cruikshank. - -Donc voici. Grand homme de petite ville ou grand homme pour une -demi-douzaine de gens, auteur d’un ouvrage sur l’appendice des -tétards, président du club qui porte son nom, Samuel Pickwick néglige -l’amour admiratif que lui porte sa maîtresse de pension et s’en va à -l’aventure, en un voyage de découverte à vingt lieues, avec ses trois -disciples, un Nemrod de vitrine, un amoureux pour la lune, un poète -pour glaciers. Il arrive à ce quatuor grotesque toutes les aventures: -soupçons, coups, duel, escroquerie. Il arrive mieux: la maîtresse de -pension Bardell, conseillée par les deux aigrefins, Fogg et Dodson, -arrive à se faire compromettre pour pouvoir épouser l’éminent Pickwick: -en recousant sa culotte, elle a vu... son caleçon. Elle empoisonne -l’existence du brave homme et le fait condamner à une amende par un -tribunal hilarant. Mais, par horreur de l’injustice, Pickwick aime -mieux faire de la contrainte par corps et pourrir en prison que de -payer l’amende inique. Prison de délices. Ai-je à vous dire qu’il -en sort triomphalement, que Mme Bardell y entre, de bon cœur, pour -n’avoir pas voulu toucher l’argent de la honte, que les Pickwickiens -épousent les femmes et les filles de leur choix et que tout le monde -est heureux? Il n’y a pas de coquin là-dedans--et c’est miraculeusement -gai, chantant, dansant! - -Très dansant. Une affriolante musique de M. Heintz met en branle tous -ces braves gens--et ce sont des gigues et des cabrioles!... Il y a un -tableau de Noël qui tire les larmes--de rire! - -Et c’est joué de tout cœur. - -Gorby a une majesté dans le ridicule, qui est du grand art; Gallets, -Cueille et Mathillon, déchaînés et extatiques; Térof et Combes, -démoniaques; Saint-Ober, sentencieux et benêt; Sauriac, Lecomte, -Péricaud, Termy, etc., etc., méritent tout éloge. Jane Loury est -extraordinaire, ainsi que Germaine Ety et Magde Lanzy; Jeanne Lezay, -Tellier, etc., sont charmantes. Une fois de plus, Victor Henry s’est -affirmé grand artiste: sa fantaisie souple et rebondissante, son -cynisme mélancolique, son panache de pauvre, tout porte, tout fait -rire--et penser. Enfin, Joseph Leroux s’est révélé comédien de poids et -de grâce: il chante à ravir et s’agite avec maestria. Il est, comme la -pièce, tout rond et tout bon. Comment pourrais-je mieux finir? - - _21 septembre 1911._ - -[Vignette] - - - THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.--_Hécube._ - -Comme un scrupule littéraire, classique et dramatique peut donner de -l’intrépidité et de la férocité à un doux poète, à deux poètes très -doux! Sollicitée par une demi-douzaine d’_Hécubes_, Mme Louise Silvain -ne se décidait pas: ce n’était point cela, ce n’était pas Euripide! -Trop de fleurs et trop de grâces! Alors, le glorieux vice-doyen de la -Comédie-Française, par amour de sa femme et par amour du grec, revint -à ses premières amours; il rappela ses souvenirs d’avant la guerre, -alors qu’il n’était pas encore le tout jeune capitaine Silvain et il -refit de la traduction juxtalinéaire et syllabique. A vrai dire, il la -fit en vers, avec son vieux complice Ernest Jaubert--et il y a loin de -cette effroyable tragédie qui vient de triompher avec la plus pure -simplicité aux malicieuses ballades de Jaubert, aux agréables sonnets -de Silvain! - -C’est l’horreur même, la fatalité antique, restituée avec un atroce -bonheur. Jamais tragédie ne recéla autant la terreur et la pitié, -chères à Aristote et à l’abbé d’Aubignac! Et quelle pitié! Et quelle -terreur! - -Vous ne pouvez pas ne pas vous en souvenir: depuis des siècles et des -siècles, des époques et des légendes,--c’est tout chaud! Veuve de -l’auguste Priam, mère de cinquante fils, sans compter les filles, reine -de la défunte Ilion, Hécube, devenue esclave, n’a plus que son enfant -Polyxène: son dernier rejeton mâle, le jeune Polydore, nous est apparu, -ombre vaine et sans sépulture, pour nous annoncer sa mort, d’autres -morts toutes proches et la venue de son triste cadavre. Quant à -Cassandre, elle partage sans joie la couche d’Agamemnon. Mais les Grecs -vainqueurs n’ont pas plus de vent pour gonfler leurs voiles de retour -qu’ils n’en ont eu pour pousser leurs vaisseaux de conquête: il a fallu -sacrifier une fille royale de sang grec pour partir; il faudra immoler -une fille royale de sang troyen pour regagner ses foyers. La figure -d’Achille a réclamé sa proie, jaillissant du tombeau--et Polyxène -est là. Hécube clame son désespoir surhumain, la stoïque Polyxène -préfère la mort à la servitude: Hécube supplie Ulysse et se désespère -atrocement, mais Polyxène, après un attendrissement filial, va tendre -sa gorge au fer libérateur. - -Hélas! hélas! le héraut Talthybios vient à peine de conter la fin -édifiante de Polyxène et l’émotion des Grecs qu’on apporte un cadavre: -ce n’est pas la fille d’Hécube, c’est son fils, son dernier-né, -Polydore, que la mer rend à ses larmes. Et Hécube, dans ses pleurs -et dans ses cris, devine: c’est l’homme à qui elle avait confié cet -enfant trop tendre, c’est son hôte, le roi scythe Polymestor, qui l’a -tué pour s’emparer de son or! Horreur! Trahison! Voici Agamemnon, roi -des rois, qui vient lui présenter des condoléances. Elle finit par le -supplier, par lui demander vengeance. Le roi hésite: en somme, on est -chez Polymestor et les Grecs ont mieux à faire qu’à venger les injures -des Troyens: il est souverain, constitutionnel, lui, le roi des rois! -C’est bien; qu’on laisse faire Hécube! - -Et c’est l’horreur de l’horreur! Traîtresse envers le traître, Hécube -a fait venir Polymestor et ses fils tout petits, sous couleur de -leur révéler un autre trésor: ses compagnes égorgent les enfants, -crèvent les yeux du roi barbare et inhospitalier--et ce sont les -cris de douleur de Polymestor, la joie bestiale de la mère vengée, -les prédictions effroyables de l’aveugle, une crainte religieuse qui -descend sur tous cependant que le chœur émet des maximes et que le sang -gronde avec la mort... - -C’est sauvage, et Silvain-Jaubert ne nous ont fait grâce ni d’un -détail, ni d’une redite. Ils ont eu raison. Leur vers, même, -consciencieux et changeant, ne s’élève pas trop: il a des sublimités, -de la facilité, de l’attendu, plus de force et de poids que d’ailes. -Mais c’est intégral, et l’émotion est certaine, l’effroi indéniable, -la portée morale absolue. On a applaudi les distiques éternels qui -valaient les quatrains de Pibrac, et, parfois, les aphorismes du -maréchal de La Palisse. (Euripide a quelque ancienneté de plus et ne -chicanons pas, sur la façon d’exprimer des vérités éternelles, des -traducteurs-poètes de rigueur et de bonne volonté.) On a vivement -acclamé l’effort et le résultat. - -On a acclamé l’héroïque et infatigable Louise Silvain, majestueuse -et accablée, mère écrasée et stridente, qui supplie, qui pleure, qui -maudit et qui ricane, de toute la force unique de ses souffrances -multiples, de ses mille morts; elle incarne toutes les misères, toute -la juste vengeance; elle est admirable, pathétique au possible et à -l’impossible, harmonieuse dans la pire outrance--et vraie autant que je -puis m’y connaître en cette débordante atrocité. Marcelle Géniat est -une Polyxène pudique et fière, d’une grâce exquise et mélancolique. -Berthe Bovy est une ombre bien disante et le plus patient cadavre. -Yvonne Ducos, à elle toute seule, est le chœur le plus éloquent; Jane -Éven a du cœur et de l’âme. - -Leitner a un peu trop de sensibilité dans Ulysse; Ravet est un -Agamemnon de grande mine; Alexandre est un Talthybios qui a de l’accent -et de l’autorité. Enfin, Silvain en personne, dans le personnage -du détestable Polymestor, a de la finesse, de la cupidité, de -l’hypocrisie, la pire douleur, le plus épouvantable, le plus hurlant -désespoir: il a fait crier de peur! - -Cette représentation unique, dans un décor unique de Dujardin-Beaumetz, -a déjà un lendemain. Et le vénérable et délicieux Laurent Léon -interprétera, dans un décor plus coutumier, sa brave et discrète -musique, tragique et philosophique--athénienne! - -[Vignette] - - - - -[Bandeau] - -TABLE DES MATIÈRES - - - _La Route d’Emeraude_, de M. Jean Richepin 5 - _Le Scandale_, de M. Henry Bataille 8 - _J’en ai plein le dos de Margot!_ de M. Georges Courteline et - Pierre Wolff 11 - _Le Juif Polonais_, d’Erckmann-Chatrian 11 - _L’Ex_, de M. Léon Gandillot 15 - _Connais-toi_, de M. Paul Hervieu 18 - _La Rencontre_, de M. Pierre Berton 21 - _Beethoven_, de M. René Fauchois 24 - _L’Impératrice_, de Catulle Mendès 26 - _Le Roi Bombance_, de M. F.-T. Marinetti 30 - _Le Refuge_, de M. Dario Niccodemi 32 - _La Glu_, de M. Jean Richepin 35 - _La Veille du Bonheur_, de MM. François de Nion et J. Buysieulx 37 - _Le Stradivarius_, de M. Max Maurey 37 - _Les Tenailles_, de M. Paul Hervieu 39 - _Solange_, de M. Adolphe Aderer et G. Salvayre 41 - _Le Pavillon d’Armide_, de M. Alexandre Beners 44 - _Le Prince Igor_, de Borodine 44 - _Le Festin_, de Rimsky-Korsakow 44 - _Bacchus_, de Catulle Mendès et Jules Massenet 46 - _Le Vieil Aigle_, de M. Raoul Gunsbourg 50 - _Ivan-le-Terrible_, de M. N. Rimsky-Korsakow 51 - _La Clairière_, de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves 54 - _Lauzun_, de MM. Gustave Guiches et François de Nion 56 - _Demain_, de M. P.-H. Raymond-Duval 59 - _Les Possédés_, de M. H.-R. Lenormand 59 - _La Veuve Joyeuse_ (d’après H. Meilhac), de MM. Victor Léon et - Léon Stein; musique de Franz Léhar 61 - _Œuvre Posthume_, de M. Alfred Mortier 64 - _L’Eventail de Lady Windermere_, d’Oscar Wilde (adaptation de - MM. Rémon et G. Chalençon) 64 - _L’Assommoir_, de MM. Busnach et Gastineau, d’après E. Zola 66 - _La Révolution Française_, de MM. Arthur Bernède et Henri Cain 68 - _Le Roy sans royaume_, de M. Pierre Decourcelle 70 - _La Robe rouge_, de M. Brieux 73 - _Suzette_, de M. Brieux 75 - _Le Roi s’ennuie_, de MM. Gaston Sorbets et Albéric Cahuet 77 - _Papillon, dit Lyonnais-le-Juste_, de M. Louis Bénière 77 - _Les Emigrants_, de M. Charles-Henry Hirsch 80 - _La Bigote_, de M. Jules Renard 80 - _La Griffe_, de M. Henry Bernstein 83 - _La Petite Chocolatière_, de M. Paul Gavault 84 - _La Rampe_, de M. Henri de Rothschild 87 - _Le Circuit_, de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset 90 - _Lysistrata_, de M. Maurice Donnay 92 - _Maison de Danses_, de MM. Nozière et Charles Muller (d’après - M. Paul Reboux) 95 - _Jarnac_, de MM. Léon Hennique et Johannès Gravier 98 - _Sire_, de M. Henri Lavedan 101 - _Le Procès de Jeanne d’Arc_, de M. Emile Moreau 105 - _Le Risque_, de M. Romain Coolus 108 - _Comme les feuilles..._, de Giuseppe Giacosa (Traduction de - Mlle Darsenne) 111 - _Moralité nouvelle d’un Empereur_, de M. J. Rial-Faber 111 - _Un Ange_, de M. Alfred Capus 114 - _Pierre et Thérèse_, de M. Marcel Prévost 117 - _La Massière_, de M. Jules Lemaître 120 - _Madame Margot_, de MM. Emile Moreau et Clairville 121 - _La Barricade_, de M. Paul Bourget 124 - _Le Danseur inconnu_, de M. Tristan Bernard 127 - _L’Ange Gardien_, de M. André Picard 130 - _Le Monsieur au Camélia_, de M. Jean Passier 130 - _Le Sonate à Kreutzer_, de MM. Fernand Nozière et Alfred Savoir - (d’après Tolstoï) 133 - _Chantecler_, de M. Edmond Rostand 135 - _Gaby_, de M. Georges Thurner 140 - _Antar_, de M. Chékri-Ganem 142 - _Boubouroche_, de M. Georges Courteline 144 - _L’Imprévu_, de M. Victor Margueritte 144 - _Le Peintre exigeant_, de M. Tristan Bernard 144 - _La Vierge folle_, de M. Henry Bataille 147 - _Une femme passa..._, de M. Romain Coolus 152 - _La Flamme_, de M. Dario Niccodemi 154 - _1812_, de M. Gabriel Nigond 156 - _La Beffa_, de M. Sem Benelli, adaptation de M. Jean Richepin 159 - _Le Jeune Homme candide_, de M. Pierre Mortier 162 - _Xantho chez les Courtisanes_, de M. Jacques Richepin 162 - _Le Bois sacré_, de M. Aman de Caillavet et Robert de Flers 164 - _La Bête_, de M. Edmond Fleg 167 - _Le Phénix_, de M. Raphaël Valabrègue 170 - _On purge Bébé_, de M. Georges Feydeau 170 - _Le Costaud des Epinettes_, de MM. Tristan Bernard et - Alfred Athis 172 - _Le Bois sacré_, de M. Edmond Rostand 175 - _Coriolan_, de William Shakespeare. Traduction de - M. Paul Sonniès 177 - _Le Songe d’un soir d’amour_, de M. Henry Bataille 178 - _Mon Ami Teddy_, de MM. André Rivoire et Lucien Besnard 180 - _Mademoiselle Molière_, de MM. Louis Leloir et Gabriel Nigond 182 - _La Fille Elisa_, de M. Jean Ajalbert (d’après Ed. de Goncourt) 185 - _Nono_, de M. Sacha Guitry 185 - _Vidocq, Empereur des Policiers_, de M. Emile Bergerat 186 - _Bigre!_ de M. Rip 189 - _La Fleur merveilleuse_, de M. Miguel Zamacoïs 190 - _Bagnes d’Enfants_, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine - (d’après M. Ed. Quet) 193 - _Le Mariage de Mlle Beulemans_, de MM. Frantz Fonson et - Fernand Wicheler 195 - _Un cas de Conscience_, de MM. Paul Bourget et Serge Basset 197 - _Les Erinnyes_, de Leconte de Lisle 197 - _Comme ils sont tous!_ de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm 200 - _César Birotteau_, de M. Emile Fabre (d’après H. de Balzac) 202 - _Ces Messieurs_, de M. Georges Ancey 205 - _Le Marchand de bonheur_, de M. Henry Kistemaeckers 207 - _Les Marionnettes_, de M. Pierre Wolff 209 - _L’Aventurier_, de M. Alfred Capus 212 - _Montmartre_, de M. Pierre Frondaie 215 - _Le Carnaval des Enfants_, de M. Saint-Georges-de-Bouhélier 218 - _Les Bleus de l’Amour_, de M. Romain Coolus 220 - _Les Affranchis_, de Mlle Marie Lenéru 222 - _La Fugitive_, de M. André Picard 224 - _La Femme et le Pantin_, de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie 225 - _Les Noces de Panurge_, de MM. Eugène et Edouard Adenis 227 - _Roméo et Juliette_, de William Shakespeare. Traduction de - M. Louis de Gramont 229 - _Hedda Gabler_, d’Henrik Ibsen. Traduction du comte Prozor 230 - _Le Vieil Homme_, de M. Georges de Porto-Riche 232 - _Le Cadet de Coutras_, de MM. Abel Hermant et Yves Mirande 235 - _Papa_, de MM. de Flers et de Caillavet 237 - _Après Moi_, de M. Henry Bernstein 239 - _L’Enfant de l’Amour_, de M. Henry Bataille 241 - _L’Oiseau bleu_, de M. Maurice Maeterlinck 244 - _L’Armée dans la Ville_, de M. Jules Romains 247 - _Le Tribun_, de M. Paul Bourget 249 - _La Gamine_, de MM. Pierre Veber et Henri de Gorsse 252 - _Maman Colibri_, de M. Henry Bataille 254 - _Rivoli_, de M. René Fauchois 256 - _Marie-Victoire_, de M. Edmond Guiraud 258 - _Le Goût du Vice_, de M. Henri Lavedan 261 - _A la Nouvelle_, de M. Jacques Dhur 264 - _Les Frères Karamazov_, de MM. Jacques Copeau et Jean Croué - (d’après Dostoïevski) 267 - _Vers l’Amour_, de Léon Gandillot 269 - _L’Apôtre_, de M. Paul Hyacinthe-Loyson 270 - _Le Roi s’amuse_, de Victor Hugo 272 - _Demain_, de MM. Pataud et Olivier Garin 275 - _Les Transatlantiques_, de MM. Abel Hermant et Franc-Nohain. - Musique de M. Claude Terrasse 277 - _Le Martyre de saint Sébastien_, de M. Gabriele d’Annunzio 279 - _Cher Maître_, de M. Fernand Vandérem 283 - _Monsieur Pickwick_, de MM. Georges Duval et Robert Charvay 286 - _Hécube_, de MM. Silvain et Jaubert 287 - -[Vignette] - - - - -[Bandeau] - -TABLE ALPHABÉTIQUE - - -A - - _Affranchis_ (_les_), de Mlle Lenéru, 222 - _Ange_ (_un_), de M. Alfred Capus, 114 - _Ange Gardien_ (_l’_), de M. André Picard, 130 - _Antar_, de M. Chékri-Ganem, 142 - _Apôtre_ (_l’_), de M. Paul-Hyacinthe Loyson, 270 - _Après Moi_, de M. Henri Bernstein, 239 - _Armée dans la Ville_ (_l’_), de M. Jules Romains, 247 - _Assommoir_ (_l’_), de MM. Busnach et Gatineau - (d’après Emile Zola), 66 - _Aventurier_ (_l’_), de M. Alfred Capus, 212 - -B - - _Bacchus_, de Catulle-Mendès. Musique de Massenet, 46 - _Bagne d’Enfants_, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine - (d’après M. Edouard Quet), 193 - _Barricade_ (_la_), de M. Paul Bourget, 124 - _Beethoven_, de M. René Fauchois, 24 - _Beffa_ (_la_), de Sem Benelli, adaptée par Jean Richepin, 159 - _Bête_ (_la_), de M. Edmond Fleg, 167 - _Bigote_ (_la_), de Jules Renard, 80 - _Bigre!_, revue de M. Rip, 189 - _Bleus de l’Amour_ (_les_), de M. Romain Coolus, 220 - _Bois Sacré_ (_le_), de M. Edmond Rostand, 175 - _Bois Sacré_ (_le_), de MM. de Flers et de Caillavet, 164 - _Boubouroche_, de M. Georges Courteline, 144 - -C - - _Cadet de Coutras_ (_le_), de MM. Abel Hermant et Yves Mirande, 235 - _Carnaval des Enfants_ (_le_), de M. Saint-Georges de Bouhélier, 218 - _Cas de Conscience_ (_un_), de MM. Paul Bourget et Serge Basset, 197 - _César Birotteau_, de M. Emile Fabre (d’après H. de Balzac), 202 - _Chanteclerc_, de M. Edmond Rostand, 135 - _Cher Maître_, de M. Fernand Vandérem, 283 - _Circuit_ (_le_), de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset, 90 - _Clairière_ (_la_), de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves, 54 - _Comme ils sont tous_, de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm, 200 - _Comme les Feuilles..._, de Giuseppe Giacosa. (Traduction de - Mlle Darsenne), 111 - _Connais-toi_, de M. Paul Hervie, 18 - _Coriolan_, de William Shakespeare. (Traduction de M. - Paul Sonniès), 177 - _Costaud des Epinettes_ (_le_), de M. Tristan Bernard et - Alfred Athis, 172 - -D - - _Danseur Inconnu_ (_le_), de M. Tristan Bernard, 127 - _Demain_, de M. P.-H. Raymond-Duval (d’après Joseph Conrad), 59 - _Demain_, de MM. Pataud et Olivier Garin, 275 - -E - - _Emigrants_ (_les_), de M. Charles-Henry Hirsch, 80 - _Enfant de l’Amour_ (_l’_), de M. Henry Bataille, 241 - _Erinnyes_ (_les_), de M. Leconte de Lisle, 197 - _Eventail de Lady Windermere_ (_l’_), d’Oscar Wilde, adaptée par - MM. Rémon et J. Chalençon, 64 - _Ex_ (_l’_), de M. Léon Gandillot, 15 - -F - - _Femme et le Pantin_ (_la_), de MM. Pierre Louys et - Pierre Frondaie, 225 - _Femme passa_ (_une_), de M. Romain Coolus, 152 - _Festin_ (_le_), suite de danses, 44 - _Fille Elisa_ (_la_), de M. J. Ajalbert - (d’après Ed. de Goncourt), 185 - _Flamme_ (_la_), de M. Dario Niccodemi, 154 - _Fleur Merveilleuse_ (_la_), de M. Miguel Zamacoïs, 190 - _Frères Karamazow_ (_les_), de MM. Jacques Copeau et Jean Croué - (d’après Dostoïewski), 267 - -G - - _Gaby_, de M. Georges Thurner, 140 - _Gamine_ (_la_), de M. Pierre Veber et Henry de Gorsse, 252 - _Glu_ (_la_), de M. Jean Richepin, 35 - _Goût du Vice_ (_le_), de M. Henri Lavedan, 261 - _Griffe_ (_la_), de M. Henry Bernstein, 83 - -H - - _Hedda Gabler_, d’Henrik Ibsen (traduction du comte Prozor), 230 - _Hécube_, de MM. Silvain et E. Jaubert, 287 - -I - - _Impératrice_ (_l’_), de M. Catulle Mendès, 26 - _Imprévu_ (_l’_), de M. Victor Margueritte, 144 - _Ivan-le-Terrible_, de M. N. Rimsky-Korsakow, 51 - - -J - - _Jarnac_, de MM. Léon Hennique et Johannès Gravier, 98 - _J’en ai plein le dos de Margot_, de MM. Georges Courteline et - Pierre Wolff, 11 - _Jeune Homme candide_ (_le_), de M. Pierre Mortier, 162 - _Juif Polonais_ (_le_), d’Erckmann-Chatrian, 11 - -L - - _Lauzun_, de MM. Gustave Guiches et François de Nion, 56 - _Lysistrata_, de M. Maurice Donnay, 92 - -M - - _Madame Margot_, de MM. Emile Moreau et Clairville, 121 - _Mademoiselle Molière_, de Louis Leloir et de M. Gabriel Nigond, 182 - _Maison de Danses_, de MM. Nozière et Charles Muller, 95 - _Maman Colibri_, de M. Henry Bataille, 254 - _Marchand de bonheur_ (_le_), de M. Henry Kistemaeckers, 207 - _Marie-Victoire_, de M. Edmond Guiraud, 258 - _Mariage de Mlle Beulemans_ (_le_), de MM. Frantz Fonson et - Fernand Wicheler, 195 - _Marionnettes_ (_les_), de M. Pierre Wolff, 209 - _Martyre de Saint-Sébastien_ (_le_), de M. Gabriele d’Annunzio, 279 - _Massière_ (_la_), de M. Jules Lemaître, 120 - _Messieurs_ (_ces_), de M. Georges Ancey, 205 - _1812_, de M. Gabriel Nigond, 156 - _Mon Ami Teddy_, de MM. André Rivoire et Lucien Besnard, 180 - _Monsieur au Camélia_ (_le_), de M. Jean Passier, 130 - _Montmartre_, de M. Pierre Frondaie, 215 - -N - - _Noces de Panurge_ (_les_), de MM. Eugène et Edouard Adenis, 227 - _Nono_, de M. Sacha Guitry, 185 - _Nouvelle_ (_à la_), de M. Jacques Dhur, 264 - -O - - _Œuvre Posthume_, de M. Alfred Mortier, 64 - _Oiseau bleu_ (_l’_), de M. Maurice Maeterlinck, 244 - _On purge Bébé!_ de M. Georges Feydeau, 170 - -P - - _Papa_, de MM. R. de Flers et A. de Caillavet, 237 - _Papillon, dit Lyonnais-le-Juste_, de M. Louis Bénière, 77 - _Pavillon d’Armide_ (_le_), de M. A. Beners, 44 - _Peintre exigeant_ (_le_), de M. Tristan Bernard, 144 - _Petite Chocolatière_ (_la_), de M. Paul Gavault, 84 - _Phénix_ (_le_), de M. Raphaël Valabrègue, 170 - _Pickwick_ (_Monsieur_), de MM. Georges Duval et Robert Charvay, 286 - _Pierre et Thérèse_, de M. Marcel Prévost, 117 - _Possédés_ (_les_), de M. H.-R. Lenormand, 59 - _Prince Igor_ (_le_), de M. Borodine, 44 - _Procès de Jeanne d’Arc_ (_le_), de M. Emile Moreau, 105 - -R - - _Rampe_ (_la_), de M. Henry de Rothschild, 87 - _Refuge_ (_le_), de M. Dario Niccodemi, 32 - _Rencontre_ (_la_), de M. Pierre Berton, 21 - _Révolution Française_ (_la_), de MM. Arthur Bernède et - Henri Cain, 68 - _Risque_ (_le_), de M. Romain Coolus, 108 - _Rivoli_, de M. René Fauchois, 256 - _Robe Rouge_ (_la_), de M. Brieux, 73 - _Roi Bombance_ (_le_), de M. F.-T. Marinetti, 30 - _Roi s’amuse_ (_le_), de Victor Hugo, 272 - _Roi s’ennuie_ (_le_), de MM. Gaston Sorbets et Abéric Cahuet, 77 - _Roméo et Juliette_, de William Shakespeare. (Traduction de - Louis de Gramont), 229 - _Route d’Emeraude_ (_la_), de M. Jean Richepin (d’après - Eugène Demolder), 5 - _Roy sans Royaume_ (_le_), de M. Pierre Decourcelle, 70 - -S - - _Scandale_ (_le_), de M. Henry Bataille, 8 - _Sire_, de M. Henri Lavedan, 101 - _Solange_, de M. Adolphe Aderer, musique de M. Gaston Salvayre, 41 - _Sonate à Kreutzer_ (_la_), de MM. Fernand Nozière et - Alfred Savoir (d’après Léon Tolstoï), 133 - _Songe d’un soir d’amour_ (_le_), de M. Henry Bataille, 178 - _Stradivarius_ (_le_), de M. Max Maurey, 37 - _Suzette_, de M. Brieux, 75 - -T - - _Tenailles_ (_les_), de M. Paul Hervieu, 39 - _Transatlantiques_ (_les_), de MM. Abel Hermant et Franc-Nohain, - musique de M. Claude Terrasse, 276 - _Tribun_ (_le_), de M. Paul Bourget, 249 - -V - - _Veille du bonheur_ (_la_), de MM. François de Nion et - J. Buysieulx, 37 - _Vers l’Amour_, de Léon Gandillot, 269 - _Veuve Joyeuse_ (_la_), de MM. Victor Léon et Léon Stein - (d’après H. Meilhac). Musique de Franz Léhar, 61 - _Vieil Aigle_ (_Le_), de M. Raoul Gunsbourg, 50 - _Vieil Homme_ (_le_), de M. Georges de Porto-Riche, 232 - _Vierge folle_ (_la_), de M. Henry Bataille, 147 - _Vidocq, Empereur des Policiers_, de M. Emile Bergerat, 186 - -X - - _Xantho chez les Courtisanes_, de M. Jacques Richepin, 162 - - -IMP. KAPP, PARIS - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 7: «se» remplacé par «ses» (a ses sujets dans le sang). - Page 28: «coup» remplacé par «coups» (en mémoire des coups de - canon). - Page 30: «prine» remplacé par «prince» (prêtés par le prince - Roland Bonaparte). - Page 35: «benjo» remplacé par «banjo» (un air de banjo du - divin vieux). - Page 46: «poar» remplacé par «pour» (quatre notoriétés pour se - disputer). - Page 48: «quelle» remplacé par «qu’elle» (qu’elle meure! - puisqu’elle est très belle). - Page 61: «noblese» remplacé par «noblesse» (Elle a de la - noblesse ). - Page 72: «Prisonner» remplacé par «Prisonnier» (Prisonnier, - impuissant! dans la ratière). - Page 74: «s’ntéresse» remplacé par «s’intéresse» (s’intéresse - beaucoup moins à la robe rouge). - Page 74: «a hannant» remplacé par «ahanant» (faussement subtil, - ahanant, tenaillant, caressant). - Page 76: «soliment» remplacé par «poliment» (reconduire - poliment un pignouf). - Page 81: «la» remplacé par «le» (le jette dans le brasier). - Page 84: «sensiblité» remplacé par «sensibilité» (toute la - sensibilité d’un public). - Page 97: «meurtrir» remplacé par «meurtris» (misérables lassés - et meurtris ). - Page 105: «an» remplacé par «au» (jusques au sacrifice - involontaire). - Page 106: «pasyanne» remplacé par «paysanne» (la sublime - paysanne dit sa pauvre naissance). - Page 118: «innoncence» remplacé par «innocence» (aura clamé son - innocence ). - Page 130: «qu’un» remplacé par «qu’une» (plus vieille fille - qu’une vieille fille). - Page 133: «quatres» remplacé par «quatre» (pièce en quatre - actes). - Page 163: «te re» remplacé par «terre» (soupirent vers les - joies de la terre ). - Page 178: «MM.» remplacé par «M.» (M. Decœur (Vulcain), M. Krauss). - Page 181: «MM.» remplacé par «M.» (M. André Dubosc (Didier-Morel) - est important). - Page 183: «d-mander» remplacé par «demander» (Le temps de voir - Roquette demander la tête). - Page 183: «etsi» remplacé par «et si» (et si Lulli fait jouer - le menuet). - Page 197: «qu’u» remplacé par «qu’un» (de savoir qu’un de leurs - trois fils). - Page 200: «le» remplacé par «les» (un peu avant les roses - d’automne). - Page 201: «génralisations» remplacé par «généralisations» (dans - ces généralisations un peu arbitraires). - Page 210: «marionnetttes» remplacé par «marionnettes» (il prête - à ses marionnettes le pouvoir de se commander). - Page 210: «ziag» remplacé par «zag» (en zig-zag, sous le pouvoir - discrétionnaire de l’Amour). - Page 220: «Simière» remplacé par «Simières» (la comtesse de - Simières, donc). - Page 222: «HÉA TRE» remplacé par «THÉATRE» (THÉATRE NATIONAL DE - L’ODÉON). - Page 230: «déjaut» remplacé par «défaut» (Et, à défaut de - Footitt). - Page 231: «jauvier» remplacé par «janvier» (_10 janvier 1910_). - Page 232: «meutrissures» remplacé par «meurtrissures» (son - expérience des baisers et des meurtrissures). - Page 242: «grapilleur» remplacé par «grappilleur» (le petit - moineau grappilleur ). - Page 246: «l’âme--même parce qu'il» remplacé par «l’âme - même--parce qu'il» (et l’âme même--parce qu’il est - tout âme). - Page 250: «damée» remplacé par «damnée» (son âme damnée, - l’homme au carnet de chèques). - Page 252: «premir» remplacé par «premier» (qui a été premier - ministre dans _la Griffe_). - Page 252: «désoiation» remplacé par «désolation» (abomination - de la désolation ). - Page 263: «Cest» remplacé par «C’est» (Et voilà! C’est tout - plein gentil). - Page 265: «l’épouse» remplacé par «épouse» (il faut absolument - que Marie épouse l’ex-notaire). - Page 267: «le frère le frère» remplacé par «le frère» - (Katherina aime le frère aîné, Ivan). - Page 278: «junesse» remplacé par «jeunesse» (Georges Foix et - Blanche Capelli sont exquis de jeunesse ). - Page 285: «recousanat» remplacé par «recousant» (en recousant - sa culotte). - Page 289: «Stadivarius» remplacé par «Stradivarius» (_Le - Stradivarius_, de M. Max Maurey) - Page 294: «Hémon» remplacé par «Rémon» (adaptée par MM. Rémon - et J. Chalençon). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Des soirs, des gens, des choses... -(1909-1911), by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES SOIRS, DES GENS, DES CHOSES (1909-1911) *** - -***** This file should be named 62337-0.txt or 62337-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/3/62337/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/62337-0.zip b/old/62337-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index f49ae9f..0000000 --- a/old/62337-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62337-h.zip b/old/62337-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 55e2af6..0000000 --- a/old/62337-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62337-h/62337-h.htm b/old/62337-h/62337-h.htm deleted file mode 100644 index 40d9d0c..0000000 --- a/old/62337-h/62337-h.htm +++ /dev/null @@ -1,14589 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Des soirs, des gens, des choses, - by Ernest La Jeunesse</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Titre */ -h1, h2, h3 {text-align: center;} -h1 {line-height: 120%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: June 7, 2020 [EBook #62337] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES SOIRS, DES GENS, DES CHOSES (1909-1911) *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table des matières</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#tal">Table alphabétique</a></p> - -<div class="figcenter screenonly"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="421" height="600" /> -</div> - -<div class="newpage"> - -<h1><span style="margin-right: 5em;"><b>Des soirs,</b></span><br /> -<span style="text-align: center;">des gens,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">des choses...</span></h1> - -</div> - -<div class="newpage" style="max-width: 30em; margin: 4em auto;"> - -<p class="cent cs12 esp"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p> - -<hr class="hr20" /> - -<ul class="lsoff"> - <li><b>Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus notoires - contemporains</b>, 1896.</li> - <li><b>L’Imitation de notre maître Napoléon</b>, 1897.</li> - <li><b>L’Holocauste</b>, roman, 1898.</li> - <li><b>L’Inimitable</b>, roman, 1899.</li> - <li><b>Demi-Volupté</b>, roman, 1900.</li> - <li><b>Sérénissime</b>, roman, 1900.</li> - <li><b>Cinq ans chez les sauvages</b>, 1901.</li> - <li><b>L’Huis clos malgré lui</b>, 1901.</li> - <li><b>Le Boulevard</b>, roman, 1906.</li> - <li><b>Le Forçat honoraire</b>, roman, 1907.</li> -</ul> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2 ralign"><i><b>Pour paraître prochainement</b></i></p> - -<ul class="lsoff"> - <li><b>L’Épée au fourreau</b>, roman.</li> - <li><b>Les Ruines</b>, pièces en quatre actes.</li> - <li><b>La Dynastie</b>, pièces en quatre actes.</li> - <li><b>Un peu d’immortalité.</b></li> - <li><b>Les Franges du Crime.</b></li> - <li><b>Poireau.</b></li> - <li><b>Le Chien jaune et la Cheminée.</b></li> - <li><b>Le Fossé de Bethléem.</b></li> -</ul> - -<hr class="hr20" /> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/titre.jpg" alt="" title="" width="435" height="600" /> -</div> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="cent cs12 lh2"><b><span class="esp">A HENRI LETELLIER</span><br /> -au directeur, à l’ami</b></p> - -<p class="cent"><span style="padding-left: 9em;"><b>ERNEST LA JEUNESSE</b></span></p> - -</div> - -<div class="newpage"> - - -<h2><span class="pagenum" id="Page_1">[1]</span> -PRÉFACE</h2> - -<p><i>Ah! ce fut un bien beau jour, mes enfants, que le jeudi 18 février de -l’an de grâce 1909!</i></p> - -<p><i>Il y a des printemps qui boudent et d’autres qui se recueillent, mais ce -printemps-là éclatait dans un soleil d’or pâle et déjà chaud, dans une magnificence -caressante et tutélaire, s’installant en plein hiver, comme chez -lui, faisant des risettes à la Seine et mordant à cru la Coupole. J’avais déjà -entendu le tonnerre en janvier, mais c’était à l’époque où l’Exposition universelle -de 1900 emmagasinait toutes les étrangetés et j’avais, moi-même, -assez de chagrins d’amour et autres pour appeler la foudre sur mes orages -personnels. Ce jeudi, donc, après des prodiges affreux qui avaient emporté -Coquelin aîné, Catulle Mendès et Coquelin cadet, il n’y avait guère qu’un -miracle: la réception à l’Académie française de Jean Richepin par Maurice -Barrès. J’avais assisté, en toute indignité, à cette apothéose encore touranienne. -Siégeant, par mégarde, aux côtés de Mme et de M. Raymond -Poincaré, qui étaient encore dans le civil et qui acceptaient avec la plus -exquise bonté les félicitations les moins prématurées sur leurs élévations -si proches, j’avais été quérir un refuge très haut, dans un coin, auprès de -deux dames qui me parurent de tout repos et qui se trouvèrent être, modestement, -Blanche Pierson et Julia Bartet. J’eus la joie de reconnaître le -talent de Bartet à plier le manteau de Pierson dont elle fit un petit rien entre -les pieds de Descartes, je crois. Ce fut une cérémonie intime: le Palais-Mazarin -était plein à craquer, d’enthousiasme, et Sarah Bernhardt se tint -debout, sur un pied, avec un héroïsme riant. Il n’y avait que du théâtre. -Était-ce un présage?</i></p> - -<p><i>Tant y a que, le soir, j’apportais triomphalement, à l’accoutumée, mon -pâle récit de la fête au secrétaire de la rédaction du</i> Journal, <i>mon infatigable -et excellent ami Alexis Lauze. Les historiens de l’avenir feront sa -place à ce philosophe taciturne et débonnaire, à ce démiurge timide qui n’a -qu’un confident (ou une confidente): sa pipe, et qui a la sagesse de savoir -<span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span> -que les mots sont faits non pour être prononcés, mais pour être imprimés -de temps en temps. Cet humoriste n’eut pas un regard pour ma copie. Il me -dit, le plus négligemment du monde:</i></p> - -<p>—<i>Voici des places pour le Gymnase.</i></p> - -<p>—<i>Que joue-t-on?</i></p> - -<p>—L’Ane de Buridan.</p> - -<p>—<i>Quand?</i></p> - -<p>—<i>Ce soir, je pense.</i></p> - -<p><i>Et il ajouta, sans y mettre de cruauté:</i></p> - -<p>—<i>Vous ferez le compte rendu.</i></p> - -<p><i>J’étais précipité dans la critique dramatique!</i></p> - -<p><i>Mes enfants, mes enfants, ne vous excitez pas, ne vous révoltez pas, -ne criez pas au guet-apens! J’étais prévenu, très vaguement. D’impavides -alliés: Jacques Dhur, représentant des couches profondes et de la Nouvelle-Calédonie, -Arnold Fordyce, délégué du ciel, Sem, alors ambassadeur du -bois de Boulogne et d’autres que je n’oublie point avaient soutenu ma candidature -à la succession fugitive du pauvre et grand Catulle avec une chaleur -qu’excuse seule la tendresse de la température d’alors. J’avais déjà -vu des salles de spectacles, j’avais déjà été joué, notamment par André -Antoine, je n’étais plus un enfant (si j’ai jamais cessé de l’être), je trottais -l’amble vers mes trente-cinq ans et j’avais été critique dramatique, une fois -ou deux, à la</i> Revue blanche, <i>après Lucien Muhlfeld, Léon Blum, Romain -Coolus et Alfred Athis, ce qui me crée une ancienneté illustre et légendaire. -Le soir de mon entrée en fonctions qui devait être obscure et secrète, j’eus -l’unique consolation de parler art militaire avec le commandant Targe. -Car—ce n’est pas pour la rime—je n’en menais pas large du tout. Arriver, -presque en retard, dans une loge dédaigneuse, la barbe longue, le veston -fripé, être zyeuté par une multitude d’élégantes effarouchées, par des -tas de fracs sous lesquels bouillonnent des ambitions et des appétits, sentir -une sorte d’écume qui froufroute et qui glougloute: «Lui! Lui! Ça! -Ça! Pourquoi ça?», être toisé, discuté, exécuté, ça compte pour la retraite, -mes enfants, et pour l’instant aussi. Si l’on me fit un peu grâce, c’est que -ça ne pouvait pas durer et que j’étais mal habillé. Quelle joie! Je puis -confesser ici—c’est si loin—que je n’avais pas eu le temps de mettre mon -habit et que le seul vêtement qui m’aille, c’est l’habit noir: j’ai failli naître -sous le prince président, un peu avant M. Paul Bourget. Mais le pli -était pris: je suis très entêté à faire ce que je ne veux pas faire et ce que je -ne devrais pas faire—et ç’a a été si profitable et si facile pour les revuistes -et autres garçons de caricature que je n’ai plus aucun remords. J’en suis -quitte pour admirer de plus près ma collection de costumes, avec une affection -plus jalouse et une science plus secrète—et c’est quelque chose!...</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> -<i>Mais nous parlions d’art dramatique, je crois, et de magistère. Pendant -plus de trente mois—je fonderais les trente mois de critique pour -faire concurrence à l’anticubiste Adrien Bernheim si je n’avais pas -aujourd’hui cinquante-quatre mois de bâtiment et ce n’est pas la classe!—Pendant -plus de trente mois, dis-je, je fus sur la brèche et comme l’oiseau -sur la branche. Paré du beau nom d’</i>Intérim, <i>d’abord, orgueilleusement -anonyme ensuite, je tins gravement dans sa gaine grise un sceptre de critique -plus secoué qu’un trône portugais. Je me rendrai cette justice que -je fis mon devoir jusqu’au bout—et je continue—avec l’héroïsme le plus -simple, sans parler du sourire. Le jour de l’enterrement de mon père, j’assistais -à la</i> générale <i>du</i> Bois sacré <i>et, entre deux évanouissements, j’écrivais -un compte rendu que Jeanne Granier voulut bien trouver «magnifique», -et qui, en tous cas, ne recèle rien de ma lassitude et de ma douleur. D’autres -soirs, j’étais absolument mort, en personne, et, si la pièce ne m’a pas ressuscité, -je n’en ai rien laissé sentir.</i></p> - -<p><i>C’est donc un peu pour moi que je publie ces pages lointaines et auxquelles -Maurice de Brunoff, prince-né des éditeurs volontaires, donne une -somptueuse et spontanée hospitalité. Il ne me déplaît pas de revivre des -heures diverses et des batailles contraires où flotta mon vain fanion d’arbitre -(car c’est le public seul qui décide), de revivre de grandes et rares -victoires et de me rappeler que j’en fus et que mon témoignage ne fit pas -tort à l’événement. J’éprouve une douceur aussi à reconnaître mes enfants, -à mettre mon nom au fronton d’une œuvre au jour le jour où j’ai laissé, -malgré tout, quelque chose de moi-même, et des années et du sang et de la -fièvre.</i></p> - -<p><i>Ajouterai-je que, à une époque où un chacun réunit en recueil ses appréciations -de ceci ou de ça, je ne pouvais pas, pour mes camarades de province, -encourir le reproche d’avoir sommeillé mon saoul tant de soirs et de nuits -où j’eus dure veillée? Et il m’est si agréable de nouer, en bouquet, les -trop légitimes fleurs, fanées et éternelles, que je décernai, dans des épithètes -à renversement, à des auteurs, à des artistes interchangeables et immuables!</i></p> - -<p><i>La parade a assez duré, le boniment aussi. Vous trouverez, mes enfants, -dans un autre tome prochain, plus direct et plus intime, mes idées sur le -théâtre. Ici, je conte, je conte. C’est de l’histoire et de la vie!</i></p> - -<p class="ralign lh2"><span class="smcap">Ernest La Jeunesse.</span><br /> -28 août 1913.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="figcenter"> - <span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span> - <img src="images/im_013.jpg" alt="" width="600" height="168" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU VAUDEVILLE.—<i>La Route d’Emeraude</i>, drame -en cinq parties, de M. Jean <span class="smcap">Richepin</span>, d’après le roman de M. Eugène -<span class="smcap">Demolder</span>.</h3> - -<p>Tout rond, tout rose, tout simple et tout bon, M. Eugène Demolder -est la plus riche nature qui soit et ses romans amples et savoureux -sont le délice même.</p> - -<p>En adaptant à la scène un fragment de <i>la Route d’émeraude</i> M. Jean -Richepin a tenu, sans aucun doute, à faire part de son ravissement -à des milliers de spectateurs en le traduisant dans ce qu’on appelle la -langue des dieux.</p> - -<p>Nous somme au <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle, en Hollande, dans un de ces braves -moulins à eau qui sont—déjà—pittoresques et charmants. Le jeune -Kobus roucoule avec sa cousine et fiancée Lisbeth. Mais il n’est pas -heureux. Il se murmure et il dit tout haut, en hollandais: <i lang="it" xml:lang="it">Anch’io son -pittore!</i> Il est peintre, il se sent peintre, il veut être peintre! Et il en -a assez de monter des sacs au grenier. Son père, l’admirable meunier -Balthazar, le laisserait bien étudier, quoique d’esprit pratique, si un -maître l’assurait de son talent. Et pourtant, les artistes, ça tourne -mal si vite! Mais qu’est cela? Miteux, magnifique, rapiécé, empoussiéré, -la face pourpre et la plume droite au chapeau roussi, un partisan -échappé d’une planche de Callot entre au moulin—comme dans un -moulin—demande quelques victuailles à la gentille Lisbeth restée -seule. C’est un peintre! Exquisement, la fiancée lui montre les croquis -de Kobus. Le drille Dirck s’attendrit, s’exalte, admire. Ce n’est -rien! Les compagnons avec lesquels il remonte l’Escaut, le prestigieux -maître Frantz Krul lui-même, admirent, admirent, admirent. Krul -en ôte son chapeau. Kobus sera peintre: Balthazar le donne à la gloire. -Lisbeth s’inquiète bien un peu d’une donzelle débraillée et empanachée -<span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> -qui cabriole et pérore sur une table, mais son fiancé la rassure: cette -belle furie lui fait horreur. Et la troupe de l’Art s’en va vers la ville, -dans de la musique, augmentée d’une unité—et quelle!</p> - -<p>Deuxième partie. Le célèbre Krul termine dans son atelier son -tableau des syndics qui posent pesamment, gravement, amusés par la -verve du joyeux Dirck. Les élèves jalousent Kobus qui est choyé par -le patron. Mais la toile est terminée: on va boire. Kobus demeure pour -entendre les cris de dame Krul, avaricieuse et ivrognesse, qui veut -l’argent des syndics pour recevoir Rembrandt, qui passe par hasard -et qui prononce un couplet merveilleux et inutile sur la douleur, mère -de l’art, et sur la ténèbre, source de la nuance, pour recevoir aussi—et -il l’attendait—la donzelle qui l’avait dégoûté, au premier acte, et -dont, comme de juste, il est devenu l’amant, entre mille. Siska—elle -se nomme Siska—en a assez d’être modèle: elle est courtisane aussi. -Elle demande à Kobus de l’accompagner dans la Babylone de cette -époque, j’ai nommé Amsterdam. En vain Dirck, qui rentre en titubant, -veut-il arrêter son jeune ami, son <i>pays</i>: il a beau lui crier qu’il -connaît l’abîme, qu’il a vécu toutes ces erreurs, toute cette horreur. -Il lui faut laisser partir le jeune homme, fou d’amour. Eh bien, il ne le -laissera pas partir: il le suivra.</p> - -<p>Il l’a suivi. C’est l’enfer. Siska a un amant qui l’entretient. Kobus -ne le sait pas. Il l’apprend, grâce à la servante Katje. Et comme ce -noble seigneur revient à contre-temps, le pauvre Kobus est bien obligé -de le tuer, à l’aide d’un couteau qui lui est prêté par l’inépuisable Dirck.</p> - -<p>Il a fallu fuir. On est dans les dunes: la compagnie est un peu -mêlée. Ce ne sont que contrebandiers, routiers, anciens soldats devenus -coupe-bourses, coupe-jarrets et un peu mieux. Ils ont une certaine -considération pour ce trio, Siska, Dirck, Kobus qui n’est pas causeur, -mais qui a le prestige de la potence méritée et peut-être proche. Mais -Kobus a des remords, Siska a un sentiment nouveau et ardent pour le -capitaine des mauvais garçons—et Dirck l’envie de sauver Kobus. Siska -fait une déclaration au susdit capitaine qui ne fait pas le dégoûté et -l’emmène avec ses hommes, à l’aventure, aux aventures, sur une felouque, -pendant que Kobus se démène et que le providentiel Dirck reçoit, au -bon endroit, une balle qui n’était pas pour lui.</p> - -<p>Et c’est le retour de l’enfant prodigue. La tendre Lisbeth et le -bon Balthazar s’inquiètent du fils, du fiancé disparu. Mais le voici: -hâve, déguenillé tremblant, il se glisse dans la nuit. Il amène le divin -Dirck qui est mourant, qui prend pour lui le crime de Kobus, signe d’une -main défaillante, son aveu, fait jurer au jeune homme qu’il sera un -meunier incomparable et un peintre de génie et expire en beauté, dans -<span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> -la paix de l’aurore immense et rayonnante au-dessus de l’eau calme -et souple—cette route d’émeraude qu’il s’agit de descendre ou de -remonter.</p> - -<p>Voilà l’épisode. Il est serti, gemmé, orfévré des mille caresses verbales, -de tous les trésors d’horreur, de grâce, d’éloquence et d’habileté, -de la splendeur infinie, de la virtuosité échevelée et sûre de l’auteur de -<i>Don Quichotte</i> et de <i>Miarka</i>. Peut-être y a-t-il un peu trop de rhétorique -et d’artifice. Peut-être la prose harmonieuse et sans apprêt du brave -Demolder eût-elle mieux convenu, en sa mollesse plastique, à cette -histoire à la fois naïve, cynique et morale, que le vers, malgré soi ambitieux, -roide et d’une majesté romantique. Et puis le romancier de la -<i>Route d’émeraude</i> a <ins id="cor_1" title="se">ses</ins> sujets dans le sang: il y met tout son cœur: -c’est sa race, ce sont ses aïeux, ses parents, ses proches. Quoi qu’il en -ait, Jean Richepin est assez loin de ses héros et dans ses pires—et -ses meilleurs—emportements lyriques, on décèle quelque froideur et -une trop constante application: pour un peu, cela ressemblerait à -un magnifique et miraculeux devoir, mais, tout de même, à un devoir.</p> - -<p>C’est que l’improvisateur incomparable, le magicien de lettres -au sang éclatant, à la verve épanouie, au cœur débordant, a eu la coquetterie -d’aller butiner dans un jardin qu’il ne connaissait pas bien, -loin de sa Touranie coutumière, de sa Rome admirable, de son Espagne -et de ses mers personnelles. Le succès est vif, les bravos saluent -les couplets et les formules; les vers, bien frappés, retentissent; les -décors et les périodes, en couleurs et en nuances, sont applaudis et -acclamés: pourtant, il faut le dire, cette pièce a été écoutée avec plus -de déférence que d’enthousiasme.</p> - -<p>La faute en est un peu à l’interprétation.</p> - -<p>L’excellente troupe du Vaudeville se signale unanimement par sa -parfaite inaptitude à dire le vers. M. Gauthier, étonnamment jeune, -dolent et vibrant, M. Lérand, éloquent, majestueux, inspiré et mélancolique, -M. Joffre, bonhomme chaleureux, angoissé et parfait, le violent -et rond Bouthors, M. Vial, très remarquable d’attitude, de dignité -et de composition, M. Ferré, prévôt très bien habillé, émouvant et -ému, M. Bert, joliment sinistre; M. Juvenet, élégant et bien disant -en un rôle ingrat, et tant d’autres—ils sont cinquante—luttent -d’ardeur et de sincérité. Mlle Carèze est charmante et touchante; -Mmes Renée Bussy, Cécile Caron et Ellen-Andrée silhouettent massivement, -adroitement, artistement, des commères dodues, criardes et -moustachues.</p> - -<p>Quant à Mme Madeleine Carlier, il n’a pas semblé qu’elle fût la -Siska rêvée. Belle à faire peur, elle manque de fatalité et, en dépit de -<span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span> -sa bonne volonté, elle n’a pas eu l’horreur et la séduction d’une -Espagnole un peu gitane qui n’a que des sens et pas de cœur. Ce n’est -pas un défaut: elle a trop de vertu. Enfin Louis Decori n’a pas à être -loué. Il joue de toute son âme un rôle fait à sa taille. Il est mieux -que l’acteur ordinaire des drames de Richepin: il en est l’âme, le -soutènement, le pilotis. Il est l’outrance, le dévouement, le mauvais -garçon sublime, la fantaisie et le regret: il est même—c’est un nouvel -aspect—le repentir.</p> - -<p>Et ce récit dialogué, simple, à peine sanglant et qui finit bien, -dans de beaux décors, apportera à M. Jean Richepin un écho boulevardier -et répété de l’apothéose verte qu’il connut, après une autre -«route d’émeraude» accomplie, il y a quinze jours, sous la Coupole.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_016.jpg" alt="" width="80" height="81" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>Le Scandale</i>, pièce en quatre -actes, de M. <span class="smcap">Henry Bataille</span>.</h3> - -<p>Triomphe! triomphe! Toute une salle angoissée, haletante, secouée -d’émotion et d’admiration; des affres et des larmes; un enthousiasme -pleurant, saignant, profond, unanime, tel est le bilan de la soirée de la -Renaissance. Poète d’intimité, de secret et de mystère, peintre d’âmes -voilées, déchiffreur de cœurs troubles, réaliste d’idéal, brutal et délicat, -M. Henry Bataille vient de donner son œuvre la plus décisive, la plus -simple et la plus artiste, la plus cruelle et la plus tendre.</p> - -<p>C’est qu’il a bien situé son drame, en décors et en cœurs et que, de -l’aventure la plus banale, il a su tirer les effets les plus éloquents et les -plus inattendus, qu’il a fait de la souffrance, de la vie, de l’horreur, de -l’inconscient. Et la fatalité prend, sous sa plume, un petit air provincial -qui ne nuit en rien à sa réputation à elle, et à sa toute-puissante -autorité.</p> - -<p>Les Férioul et leurs enfants font une saison à Luchon. Maurice -Férioul s’amuse de la cure, du jeu de ses amis: décoré, maire, conseiller -général, peut-être quinquagénaire, il va être sénateur. Sa femme, Charlotte, -dans l’émoi inassouvi de la trentaine, se laisse aller aux séductions, -à l’inconnu, à la tristesse d’un Moldo-Valaque, à la moustache noire, -aux yeux de nuit, aux dents de lait, au teint et aux mains de bistre. -<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> -Ce n’a pas été sans remords: elle adore son mari et songe à lui dans les -plus criminelles étreintes. Hé! que faire contre les soirs bleutés, les -massifs, les pièces d’eau, les musiques, les flammes de Bengale, les feux -d’artifice, dans un décor sensuel et sentimental (il est de Jusseaume)? -Mais le bel exotique n’a plus son étrangeté et son charme (c’est tout un); -il se plaint d’ennuis plus matériels que psychologiques; il accepte une -bague de diamant—et Charlotte Férioul, abîmée de dégoût, de désespoir -et de honte, fait mine—pour son mari et ses amis—de chercher à -terre—et plus bas—le bijou perdu.</p> - -<p>Au deuxième acte, elle est revenue chez elle, à Grasse, avec les -siens, précipitamment. Son mari s’occupe largement, ensemble, de son -industrie-fée de parfums qui jaillissent des fleurs en trombes (et qui a -été si joliment chantée par Maeterlinck) et de sa candidature au Sénat. -Charlotte, elle, ne vit plus. Le Roumain Artanezzo l’accable de lettres: -il a abusé de son nom auprès de son bijoutier Herschenn; il est là, il va -voir Maurice Férioul. Malgré tous les efforts de Charlotte, les deux -hommes se voient. Charlotte devient folle: elle tâche à deviner les paroles -qui s’échangent derrière la porte entre le maître-chanteur et l’époux; -elle tâche à s’étourdir; elle écoute, elle devient plus folle encore. Les -deux hommes ressortent: elle ne reçoit pas le coup d’œil du mari -trompé qu’elle attendait et dont elle mourrait; il ne s’est rien passé! -L’angoisse durera! Et Artanezzo, qui a encore une lueur de chevalerie -dans son atrocité, lui rend ses lettres, toutes ses lettres: il a pour -elle de la reconnaissance et de l’amour; perdu pour perdu—il est -dénoncé par le bijoutier qu’il a battu en l’honneur de Charlotte—il -veut finir en beauté.</p> - -<p>Mais, au <i>trois</i>, la fatalité fait son apparition. Herschenn a fait arrêter -Artanezzo, à Paris, et a fait citer Charlotte comme témoin. Heureusement, -le greffier Parizot a apporté les citations en catimini. De plus en -plus mourante, Mme Férioul va partir pour le tribunal, sous prétexte -de voir sa mère malade. Mais Férioul entre: il n’est plus un brave -homme neutre et ambitieux; c’est un monstre de force, d’énergie, de -jalousie. Avec tous les moyens: peur physique, peur morale, ruine -des siens, il arrache son secret au malheureux Parizot. Il lui a juré -d’être calme, de ne rien faire! Ah! ah! ah! beau serment! Il est envahi, -il déborde de dégoût! Le parfum de sa femme, le papier de sa femme! -Horreur! Il veut une exécution publique: il appelle sa mère, ses enfants, -l’institutrice, les valets, les servantes; il va faire une exécution -publique, chasser, tuer l’épouse indigne, la mère infâme. Ici le public -commençait à protester. Mais quand, tous et toutes rassemblés, la -triste Charlotte, prise par Férioul à bout de poings et amenée au centre -<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> -du groupe, échevelée, verte, démente, on a vu le mari la lâcher, hésiter -et, après avoir crié, d’une voix tonnante, d’une voix d’agonie de bataille: -«Il y a...», devenir pourpre et proférer, en montrant son fils: -«Il y a que ce gaillard-là va recevoir la fessée; il a été chassé du lycée!», -lorsqu’on a vu ce géant faire front contre sa colère, apaiser -en lui la bête hurlante et sanglante, toute la salle a été saisie d’une -admiration où il y avait un respect, une sympathie croissante, le passage -de la divine pitié et de la plus divine douleur; ç’a été plus grand -et plus haut que le théâtre: c’était de la vie humaine, stoïque et évangélique, -où il y avait du sang et l’essence même de l’héroïsme et de -l’abnégation.</p> - -<p>Un autre se fût arrêté là, sur cet effet sans égal. Henry Bataille -a joué la difficulté. Son quatrième acte est sans horreur. Pour attendre -la misérable Charlotte, qui a été témoigner à Paris, Maurice Férioul a -organisé une fête d’enfants, voit un enfant qui est peut-être le sien, une -jeune femme qui a été sa maîtresse, réfléchit—il n’a pas dormi—et fait -pénitence en soi-même. Mais le scandale a éclaté: on en a jasé, on en a -écrit; le journal local en est plein, le préfet s’en inquiète, vient, demande -au candidat de divorcer. Le mari chasse le préfet et se démet de tous ses -emplois, de toutes ses ambitions. Et la triste épouse revient, anéantie. -Le fils et la mère ont juré de ne lui pas faire dure mine. Mais, après des -propos menus, comment l’époux ferait-il taire ses yeux? Charlotte les -voit enfin, ces yeux qu’elle redoutait depuis si longtemps. Elle comprend. -Il sait: «Tue-moi! Tue-moi!» gémit-elle. Férioul ne la tuera pas. -Il injurie et maudit un peu, puis, dans la ruine de sa vie, il cherche, -pour sa femme accablée et pantelante, des mots qui lui viennent lentement, -difficilement, du ciel et de plus haut, et où il est question de paix, de -pardon, plus tard... plus tard... Mais Charlotte n’entend plus: la fatigue, -la douleur l’ont couchée; elle dort... Et Maurice la laisse dormir.</p> - -<p>Il n’est pas de fin plus douloureuse et plus belle. Terminer en sourdine -cette œuvre de terreur et de violence, c’est du plus grand art, c’est -de l’art de l’auteur de <i>la Chambre blanche</i>. Et c’est un peu de repos dans -l’horreur.</p> - -<p>M. Bataille a des interprètes sans reproche et non sans gloire. Dans -un rôle épisodique à émotion et à <i>assent</i>, Mlle Desclos a été exquise. -Mme Marie Samary est une mère Férioul despotique et tendre, une -octogénaire sur la brèche qui a des proverbes, de la poigne et du cœur.</p> - -<p>Mmes Delys, Syntis, Barella, Gravier et Clarens, arborent, non sans -pittoresque ou éloquence, des coiffes et des chapeaux de couleurs. -M. André Dubosc est un jeune médecin très dévoué; M. Mosnier un préfet -plein de zèle; MM. Berthier, Collen et Trévoux incarnent, avec dévouement, -<span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span> -des personnages plus épisodiques les uns que les autres. -M. Armand Bour est tout à fait remarquable dans le rôle du greffier -Parizot: sa sobriété, sa simplicité, son dévouement, son héroïsme humble -et bonhomme tout en lui est une merveille de composition.</p> - -<p>Pour Lucien Guitry et Berthe Bady, ils se sont surpassés: Guitry -a été inouï de colère, de furie, de violence, de maîtrise de soi, de ressentiment -et de renoncement final. Bady, d’abord pâmée de nouveauté et -d’amour inconnu, puis courbée de terreur tâchant à s’étourdir, ivre de -silence et de désir d’ignorance, a été toute l’angoisse, toutes les tortures: -c’est la fièvre et l’insomnie qui tâchent à sourire et à mourir, à disparaître, -à s’évanouir en une fumée sans traces. Pierre Magnier est un rasta -suffisamment fatal et miteux. Enfin, il faut citer M. Angély qui, dans un -rôle de loup de mer phraseur, reproduit exactement le physique du -regretté amiral Pottier, sans en avoir, malheureusement pour les oreilles -délicates, le savoureux vocabulaire.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_019.jpg" alt="" width="126" height="121" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>J’en ai plein le dos, de Margot!</i> -comédie en deux actes, de MM. <span class="smcap">Georges Courteline</span> et <span class="smcap">Pierre -Wolff</span>; <i>le Juif polonais</i>, drame en trois actes, d’<span class="smcap">Erckmann-Chatrian</span>.</h3> - -<p>C’est dans la banlieue. Le sieur Lauriane, rond-de-cuir laid, aigri, -tâtillon, vaniteux et plat, accable de piqûres d’épingle, d’injures et -d’outrages sa jeune compagne, la charmante Margot. Une déception -terrible—il n’a pas eu les palmes académiques—le rend plus grossier -et plus injuste que jamais. Margot s’en va. Le peintre Lavernié prend la -défense de la pauvre enfant. Lauriane s’énerve de plus en plus, lâche sa -bile et son fiel. «J’en ai plein le dos de Margot! Elle te plaît? Prends-la! -Tu me feras plaisir!» Et il va prendre le café à côté. Margot revient, -les yeux rouges, conte sa pauvre vie de chien battu, d’honnête fille -sans volonté, avoue qu’elle n’aime pas son amant et qu’elle aime quelqu’un.</p> - -<p>«Qui?» demande Lavernié déjà attendri et qui ne résiste que par -honneur. Elle ne répond pas, s’en va, revient et tombe dans les bras du -peintre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> -Au deuxième acte, nous sommes dans l’atelier du peintre Lavernié. -Margot est là comme chez elle, câline, délicieuse, un peu gourde. Du -monde arrive: elle se cache. Ce n’est que Lauriane. Il se plaint de ne plus -voir son vieil ami. Le peintre se dérobe, s’excuse, puis, tout à trac, clame -qu’il est l’amant de Margot. C’est très drôle! Le rond-de-cuir, si j’ose -dire, tape sur les cuisses et s’en va. Mais il revient, terrible. Une femme -jalouse a confirmé la nouvelle. C’est vrai! c’est trop vrai!</p> - -<p>—De quoi te plains-tu? dit Lavernié. Tu me l’as donnée.</p> - -<p>—Moi! moi!</p> - -<p>La scène entre les deux hommes—deux amis de trente-cinq ans—serait -pénible sans la dignité triste du peintre et la pleutrerie aiguë -de Lauriane. Lavernié interdit à celui-ci de toucher à Margot et les -laisse en tête à tête. Lauriane accuse, geint, menace, supplie la pauvre -fille de plus en plus silencieuse. Enfin, après un tas de fausses sorties, il -lui propose de l’épouser. Et Margot se décide. Elle le suivra parce qu’elle -finirait bien par le suivre. Autant tout de suite que plus tard: elle n’a -pas de volonté. Et le pauvre Lavernié revient pour les voir partir. Le -cœur gros, il a le dernier héroïsme de mentir, de jurer qu’il n’a jamais été -qu’un frère pour la future épouse.</p> - -<p>—Parbleu, dit Lauriane, je le savais!</p> - -<p>Et le peintre, resté seul, tout seul, enferme le gant qui est l’unique -souvenir de Margot, et, après un silence infini, reprend ses pinceaux, -puisque, dans la détresse comme en tout, il faut toujours faire quelque -chose. Dans sa tendresse lasse et résignée, il ajoute: «Ça vaut peut-être -mieux ainsi!»</p> - -<p>Je n’ai pu donner une idée, dans ce résumé, de la fantaisie, de l’observation, -de la vérité ornée et nue de cette pièce au titre familier, -d’un fonds mélancolique et résigné, de forme tantôt élégamment lâchée, -tantôt forcenément recherchée, toujours vivante et pittoresque, en relief -et en nuances, en trouvailles. «Comme c’est cela!» a-t-on envie de dire -à chaque phrase—ou presque. La misanthropie plutôt misogyne de -Georges Courteline, la pitié pour les femmes de Pierre Wolff se sont fondues -en une teinte d’amertume amusée; les gens ne sont ni bons ni mauvais; -à part Lavernié, qui est héroïque, il y a une petite dinde, Margot, -faite pour être bécotée et martyrisée sans s’en apercevoir; un mufle, -Lauriane, qui finit par être touchant: c’est la vie.</p> - -<p>Margot, c’est Mlle Desclos, exquise, dolente, simple dans la trahison -et le triomphe; Lauriane, c’est Galipaux, grotesque, trépidant, -âcre, pitoyable, parfait de suffisance, d’aplatissement et de crédulité -douloureuse et volontaire; Guitry est un Lavernié sincère, protecteur, -tendre, plein d’autorité et de tristesse contenue; Mme Marguerite Caron -<span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> -est suffisamment odieuse en maîtresse jalouse; Mme C. Delys, magistrale -en servante apeurée et bousculée; enfin, M. Berthier dresse une -ample silhouette de pêcheur à la ligne vermeil, barbu, vaseux, inoubliable.</p> - -<p>Pour accompagner ce problème psychologique très attendu et très -applaudi, M. Guitry a remonté <i>le Juif polonais</i>, qui a hérissé les cheveux -de plusieurs générations. Je ne relate le sujet que pour le plaisir de ressasser -une belle et morale histoire. C’est une salle d’auberge de la vieille -Alsace. Le vent, au dehors, et la neige font rage. On parle des fiançailles -de la fille de la maison avec le bel et jeune maréchal des logis de gendarmerie -Christian; on parle du froid, de la tempête qui rappellent un -hiver semblable, il y a quinze ans, resté mémorable par l’assassinat d’un -juif polonais qui vint dans cette auberge, dit: «La paix soit avec vous, -bonnes gens!» et qu’on ne revit plus. En fumant leurs pipes, les braves -consommateurs font l’éloge du propriétaire de l’auberge, le bourgmestre -Mathis, qui est à la ville. Il revient, formidable, cordial, s’ébroue, parle -d’un magicien—un songeur—qu’il a vu là-bas, qui fait avouer leurs -secrets aux gens qu’il endort. Lui, il n’a pas voulu être endormi. Le vent, -qui redouble, fait reparler du juif polonais: c’est le seul mystère du -pays. Le bourgmestre met les bouchées triples et les coups de vin blanc -aussi. Là-dessus, sur une bourrasque, la porte s’ouvre: un juif polonais -entre, dit: «La paix soit avec vous!» Les clients se lèvent, hagards: -Mathis s’abat, roide.</p> - -<p>Il n’est pas mort malheureusement. Au deuxième acte, abêti -et se raidissant, il résiste au médecin et veut le mariage immédiat de sa -fille Annette et du gendarme Christian. Il compte l’or de la dot, mais un -bruit de grelots—les grelots du cheval du juif—couvre le bruit de -l’or, couvrira la parole du notaire pendant le contrat, couvrira les -chants, les chansons, la musique, les danses mêmes—et pourtant, des -bottes de gendarmes et d’Alsaciens!—et le misérable Mathis sent que -lui seul entend cet écho gigantesque de malédiction, tâche à se ressaisir, -s’abandonne, fait un effort démoniaque et s’enfonce de plus en -plus dans l’horreur secrète.</p> - -<p>Voici le troisième acte. Les noces s’achèvent. Mathis veut rester -seul et s’enferme dans une sorte de réduit d’où l’on n’entendra pas ses -cauchemars. Il se couche. Il va dormir. Il dort. Une voix le réveille: -«Accusé, vous avez entendu?...» Il n’a rien entendu. Il se retourne -sur sa couche, grommelle, ne veut rien savoir. Mais après la voix qui -se précise, des ombres apparaissent, qui blanchissent, qui rougissent: -c’est un cauchemar! La Cour d’assises! Le président a la tête de son -médecin, les juges ont les perruques du siècle passé: dormons, que diable! -<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> -dormons! Il ne va que trop dormir. Puisqu’il n’avoue pas son crime, -le président fait venir le «songeur». Mathis ne veut pas, ne veut pas! -Ce n’est pas légal! Mais déjà le songeur est là. Déjà il fait lever Mathis, -hypnotisé—déjà!—déjà il a réveillé le Mathis d’autrefois, le jeune -Mathis, et lui fait revivre la nuit maudite d’il y a quinze ans! Et, les -yeux fermés, l’aubergiste se retrouve—et se perd. Des mots, des râles -révèlent sa détresse d’homme endetté, sur le point d’être jeté à la rue, sa -tentation en voyant la ceinture pleine d’or du juif, ses hésitations, sa -détermination scélérate, sa poursuite, ses arrêts, l’acte, l’acte abominable -et sauvage et l’enfournement du corps brûlé avec du plâtre, furieusement. -Puis, après une condamnation à la pendaison, un peu inutile, -ses invités trouvent dans le réduit noir un cadavre écarlate: Mathis -est mort de congestion.</p> - -<p>—Quelle belle mort! dit quelqu’un; il n’a pas souffert!</p> - -<p>Le bourgmestre sera inhumé avec honneur: sa fille et son gendre -feront souche de petits gendarmes, tous plus gentils et plus honnêtes -les uns que les autres.</p> - -<p>Ce drame sobre et affreux est plein de cette bonhomie savoureuse -de notre pauvre Alsace: ce ne sont que des braves gens. Il est joué -excellemment. Mme Dux est une épouse dévouée et exquisement effacée; -Mlle Blanche Denêge porte délicieusement le tablier rouge et le -bonnet doré nationaux; M. Magnier arbore avec élégance un uniforme -d’ailleurs faux et un sabre allemand; MM. A. Dubosc, Angély, Mosnier, -Berthier et Collen sont parfaits d’accent, de pittoresque et ont les perruques, -les chapeaux ou les pipes les plus inénarrables, les plus sympathiques -et les plus <i>nature</i>.</p> - -<p>Mais c’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a ce -grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir, d’interpréter, -de temps en temps, les rôles les plus épuisants. Ici, il s’est surpassé. -Depuis son entrée, au premier acte, en burgrave d’auberge, tout puissant -et toute considération, il révèle, il accuse l’inquiétude, l’angoisse, -la résistance; c’est un drame intime qui se multiplie, qui semble s’apaiser, -qui reprend, qui gagne, qui passe la rampe et qui étreint tous les spectateurs; -pas de cris, pas de soupirs, pas d’effets d’yeux: des contractions -de visage, une pesanteur de pas, une lippe: c’est terrible! A l’acte du -cauchemar, Guitry ne se livre pas. Il a des plaintes de gorge qui ne sortent -pas, des détresses de bras pas appuyées, de petits refus d’enfant -qui va être grondé. Puis, quand il est contraint à la confession, quand -il conte son histoire, ce n’est plus du récit, c’est presque de la pantomime, -avec des paroles d’outre-tombe: ah! son expression de la tentation, du -besoin, son effort pour ne pas tuer, les reflets de bonté qui transparaissent -<span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span> -sous sa face et jusqu’en son rictus désespéré lorsqu’il croît -que le crime est impossible, ses gestes d’aveugle pour tâter s’il y a des -pistolets dans le traîneau du juif, l’âpre volupté qu’il a de laver, dans -la bonne neige blanche, ses mains de sang et son visage en feu! Ce -n’est pas du théâtre, c’est de la vie—et quelle vie! Il a l’air de ne pas -se donner: il ne clame pas. On croit que c’est fait avec rien. Il ne s’agit -que de flamme intérieure... Lucien Guitry est incomparable. Son triomphe -aussi.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_023.jpg" alt="" width="225" height="133" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU VAUDEVILLE.—<i>L’Ex</i>, comédie en quatre actes, -de M. Léon <span class="smcap">Gandillot</span>.</h3> - -<p>Le bon Léon Gandillot a été quelque temps, avant Georges Feydeau, -le Napoléon du vaudeville: il régnait sur Déjazet, Cluny et autres -lieux de <i>haulte gresse</i>; il était dieu du rire—et Francisque Sarcey était -son prophète. Grand, gros et rond, la main tendue, le sourire franc, -le cœur droit, sûr et pur, il incarnait la saine et folle joie, la loyauté -et l’espérance. C’était—et c’est encore—le meilleur des conseillers -et des amis, la crème des hommes et des âmes.</p> - -<p>Avec l’âge, l’auteur des <i>Femmes collantes</i> connut la lassitude des -succès faciles. Une teinte d’amertume, de tendresse et de mélancolie -le haussa à la comédie sentimentale et, dans ce délicieux et dolent -<i>Vers l’Amour</i>, nous connûmes, il y a quatre ans, un peintre qui faisait -«le tour du lac», au Bois, par en-dessous. Hier, la pièce que représenta -le théâtre du Vaudeville nous parla encore d’un suicide, au moins, -mais nous ne le vîmes pas. Les quatre actes de <i>l’Ex</i> ne sont cependant -point exempts de tristesse: la trop grande conscience de M. Gandillot -les a bourrés de détails psychologiques et pittoresques, de couplets et -d’épisodes qui s’emboîtent mal et ne se rejoignent pas, de mille détails -exquis et peu en place, de <i>mots</i> comme plaqués qui traversent -l’action sans la faire rebondir, qui amènent des lenteurs, du papillonnement -et jusqu’à une certaine gêne, de-ci de-là.</p> - -<p>Le thème initial est ingénieux et joli, avec un rien de sublime: il -<span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> -s’agit d’une maîtresse d’hier, encore aimante, et qui assure le bonheur -de son ancien soupirant en dissipant le malentendu qui existe entre sa -jeune épouse et lui, qui leur apprend, si j’ose dire, à se connaître, -à s’éprendre et à se prendre, qui joue le rôle d’une belle-mère ou d’une -mère expérimentée, morale et providentielle à l’orée d’une nuit de -noces passionnée et sans fin. C’est tout sacrifice—si je ne me trompe.</p> - -<p>Ce pouvait être le plus fin, le plus émouvant, le plus exquis proverbe -en un acte. C’est une comédie en quatre actes. Voyons.</p> - -<p><i>L’Ex</i> s’appelle Renée. Comédienne réputée et inégale, elle ne -se console pas du mariage de son amant officiel, Maurice Dubourg. -Elle résiste aux sollicitations de ses amis plus ou moins désintéressés, -qu’elle traite, en attendant, et qui, par délicatesse, pour n’être pas les -hôtes et les obligés d’une femme seule, lui offrent, qui un prince russe -ou un Jeune-Turc, qui leur propre personne et leur fortune plus ou -moins propre. Mais voici l’ancien seigneur et maître, Maurice, qui s’est -échappé d’une soirée, à côté. Il n’est pas heureux: sa femme, une jeune -fille du meilleur monde et, naturellement, très mal élevée, ne l’aime pas, -l’humilie, le rabroue et ne fait nulle attention à lui. L’excellente Renée -tâche à le consoler, à l’éduquer, lui apprend des gestes et des attitudes. -Mais cela ne suffit pas: elle excitera la jalousie de la jeune Mme Dubourg, -demain, à l’exposition du mobilier d’une cocotte qui s’est suicidée—et -les époux, grâce à elle, seront réunis.</p> - -<p>Ça ne tourne pas aussi bien qu’on le croyait: Marcelle Dubourg -est une pimbêche insolente et presque vicieuse: dans sa visite aux -reliques de la petite courtisane morte d’amour, elle est en compagnie, -flirte, plaisante, fait l’esprit fort. En apercevant Renée, elle se présente, -présente ses amies: c’est un assaut de compliments, d’abord, d’allusions, -d’insolences, ensuite, un tournoi entre le monde et le demi-monde -où le monde, tout court, reçoit son paquet. On se sépare fraîchement. -Mais Renée a vu rôder autour des jupes, pardon! du fourreau de Marcelle -Dubourg le terrible, inévitable et fatal Guernoli; elle a surpris une -provocation, des gestes d’intelligence et ne veut pas que Maurice soit -cocu; elle prie le susdit Guernol de lui venir parler le soir même.</p> - -<p>Renée entre dans son cabinet de toilette, accompagnée du vieux -banquier Vaudieu, sigisbée impatient—et qui annonce sa flamme -toute proche et son actif retour. Elle reçoit Maurice, plus accablé que -jamais, et qui ne se dégèle pas en la voyant se déshabiller, en l’aidant, -même, à enlever des épingles ou à dénouer des cordons. Elle s’exaspère -de son échec, de l’inefficacité de sa beauté dénudée et met en garde -le triste époux contre l’irrésistible Guernol. Mais cette jeune ganache -de Dubourg hausse les épaules: ah! oui, Guernol! Renée en parle -<span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span> -parce qu’elle a été sa maîtresse, elle! Et il s’en va: c’est Guernol qui -entre. Ça ne devrait pas traîner: ça traîne. Ce bellâtre est un escroc: -il a emprunté violemment vingt mille francs à Renée et ne fait la cour -à Mme Dubourg que pour son argent: il a besoin de deux cent mille -francs pour une affaire de tramways en Amérique. Et, par mépris, -pour sauver la femme de son ex-amant, par une reprise des sens aussi, -Renée fait partager sa couche au Guernol-Adonis qui, heureux, désarmera.</p> - -<p>Mais Marcelle Dubourg a suivi son époux, elle l’a vu entrer chez -Renée, où il a séjourné. Pour se venger, elle vient chez Guernol, elle -s’offre, se donne à lui. Ce séducteur est obligé de céder, il embrasse -la belle. Ce baiser la rend à elle-même, à son horreur; elle se débat, -trop tard! Non! Renée vient, se venge des dédains passés, la flagelle -de son dégoût, puis la sauve. Et Maurice peut venir, interroger, menacer, -s’affaler en larmes: le blanc repentir de sa moitié reconquise, -les paroles de paix, de conciliation, de savante humanité de <i>l’Ex</i> arrangeront -les pires choses: toutes et tous seront heureux.</p> - -<p>Cette comédie est admirablement montée, habillée et déshabillée. -MM. Porel et Peter Carin ont, à leur ordinaire, fait des prodiges; les -décors sont fastueux, les chapeaux fantastiques, les meubles à souhait. -M. Louis Gauthier fait un Maurice Dubourg étrangement veule et -inexistant, c’est une merveille d’abnégation. M. Joffre est un financier -terriblement commun et vorace; M. Levesque, une sorte de rosse -dévouée, cordiale et parfaite; M. Larmandie porte avec aisance une -barbe immense et représente crânement le dernier des pleutres; M. Lérand -(auquel on fait décidément trop de rôles sur mesure) est un vieux -baron délicieux de naturel, de comique inconscient et de tenue; M. Mauloy -(Guernol) fait tout ce qu’il peut, non sans trémolos, d’un personnage -odieux, auquel il ne manque même pas le ridicule d’avoir un reste de -cœur noyé dans la pire fatuité.</p> - -<p>Pour sa rentrée, Mlle Yvonne de Bray (Marcelle Dubourg) a -été charmante, évaporée, garçonnière, mutine, taquine, indignée, -écroulée et tendre, Mlle Dherblay, gentiment insupportable; Mlle Lola -Noyr est très amusante en baronne curieuse, indulgente et bavarde, -et Mlle Ellen Andrée très touchante, très juste d’accent et de cœur -dans un rôle de confidente active et sacrifiée. Pour Mme Jeanne Rolly -(Renée), elle s’est donnée toute. Éclatante de santé, de franchise, de -simplicité attendrie et passionnée, maternelle et fraternelle, noyée -d’ironie, écrasante de mépris, elle a été toute vie et toute joie dans -l’attaque, dans la riposte, dans la façon de se refuser, de s’offrir et de -se donner.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span> - <img src="images/im_026.jpg" alt="" width="600" height="75" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Connais-toi</i>, pièce en trois actes, en prose, -de M. Paul <span class="smcap">Hervieu</span>.</h3> - -<p>Depuis les quelque vingt-cinq ans que M. Paul Hervieu, délaissant -la fantaisie satirique, nous offre des peintures profondes et cruelles de -mœurs et de caractères qui n’en sont pas, depuis quinze ans qu’il exerce -au théâtre le plus généreux et le plus sévère apostolat, il nous a accoutumés -à des titres simples et orgueilleux, d’une majesté antique. Tout -le monde se souvient de <i>Peints par eux-mêmes</i>, des <i>Tenailles</i>, de <i>la Loi -de l’homme</i>, de <i>la Course du flambeau</i>. En inscrivant la terrible formule -de Socrate en tête de sa nouvelle pièce, l’auteur de <i>Diogène le chien</i> -n’a pas eu la prétention de résoudre un problème impossible. Une vie -entière n’y suffit point et Hegel ne l’a que trop prouvé.</p> - -<p>Fidèle à son principe strict et hautain, Paul Hervieu nous a mis -en face d’un cas de conscience qu’il a traité avec cette éclatante -sobriété, avec cette tendresse et cette rigueur, cette pitié mathématique -dont il garde le secret.</p> - -<p>Voyons l’hypothèse, le schéma, la crise dont il tire le drame et la -démonstration.</p> - -<p>Jeune divisionnaire, c’est-à-dire assez vieil homme, le général de -Sibéran est une barre de fer étoilée. Il a toujours douté de tout, sauf -de soi, de ce qui l’environne et de ce qu’il touche. Il est le centre du monde, -tout héroïsme, toute droiture, tout orgueil. Il ne veut vivre que sur -l’admiration et la reconnaissance, dans une apothéose et un rayonnement. -C’est une idole qui s’adore elle-même et qui se sacrifie des victimes, -sans s’en apercevoir. Il a épousé, en secondes noces, une jeune -fille sans fortune qu’il a accablée de bienfaits dont il ne cesse de lui -faire sentir le poids. Il a, un soir de grève, recueilli un orphelin dont il -avait peut-être tué le père sur une barricade et qu’il a conservé auprès -de lui comme officier d’ordonnance pour mieux le surveiller et parce -qu’il redoute que, échappant à son émanation, ce lieutenant Pavail -retourne à ses instincts, à son atavique vomissement d’anarchie. Or, -ce jour-là, le général débouche dans le salon de sa femme, au paroxysme -de l’indignation. Au cours d’une promenade avec son cousin Doucières, -qui est son hôte, il a vu une femme s’enfuir de la maison de Pavail: -elle a perdu un gant que Doucières a ramassé—et c’était le gant de -<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> -Mme Doucières. C’est abominable! Clarisse de Sibéran est atterrée: -Pavail venait de lui devenir très sympathique en raison de leur commun -servage. Et quand Anna Doucières confirme et avoue son imprudence, -Clarisse est très malheureuse et fort irritée. Mais voici l’infortuné mari -et le général. Doucières, accablé et pantelant, voudrait pardonner, -ramasser des morceaux de bonheur. Fi donc! Sibéran se cabre. C’est -à lui, à sa famille que l’injure a été faite. Sa femme à lui ne pourra plus -voir la coupable et l’époux trop indulgent. Il faut divorcer. La mort -dans l’âme, Doucières divorcera. Le général le félicite. Et quant à -Pavail!...</p> - -<p>Le voilà, Pavail. Et il en prend pour son grade, le séducteur! Sibéran -ne mâche pas les mots: abus de confiance, vol qualifié! Le lieutenant -va se révolter, mais il est brisé par son chef: il ira au Tonkin. Il -est resté seul pour écrire la lettre qui l’exilera, quand Clarisse entre, -dédaigneuse. Pourquoi lui avoir fait, le matin, de fausses confidences! -Pavail sent tout son courage l’abandonner: le coupable, si coupable il -y a, ce n’est pas lui, c’est son camarade d’enfance, son frère d’élection, -le propre fils du général, Jean. Il veut bien souffrir, mais encourir le -mépris de Clarisse, jamais! Et, peu à peu, l’aveu lui vient aux lèvres: -s’il est resté jusqu’ici, c’est qu’il aimait la générale, d’un amour triste -de captif à captive, puis d’une passion fervente; il peut le dire puisqu’il -s’en va, puisqu’il ne reviendra pas. Clarisse s’abandonne, se ressaisit, -domine son trouble: elle ne pleurera que lorsque Pavail sera parti. -Voici les coupables: la frivole Anna, d’abord, qui a laissé accuser un -innocent parce que c’était ainsi, et qui n’a pas donné de nom parce qu’on -ne lui en demandait pas—et, au reste, il n’y avait pas de quoi fouetter -un chat; puis Jean, vibrant, qui brûle de se dénoncer. En vain Clarisse -l’objurgue, en voulant détourner de soi le danger qu’est la présence de -Pavail. Au général abasourdi, défaillant de honte et de colère, Jean se -confesse, atteste sa faute, demande un châtiment. Sibéran, malgré soi, -est plus mou envers son fils. Jean lui fait remarquer son changement -d’opinion, puis il se monte; son crime, il le réparera: il épousera Anna. -Le général n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles: il éclate de fureur. Sa -hautaine chasteté, son affreuse vertu, son démon de devoir et d’honneur -vont le tuer. Non! Il est promis à un pire destin.</p> - -<p>Le soir est tombé. Anna et Jean se voient un instant, juste le temps -de s’apercevoir qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre et que leur -flamme était une flammèche de rien du tout. La vraie flamme, la voici, -dévastatrice. C’est Pavail qui se précipite à l’assaut de Clarisse, qui -reste, qui restera. Jamais! Jamais! Clarisse, en une grande vague de -sincérité et de dignité, convient qu’elle l’aime déjà, qu’elle l’aimera, -<span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span> -mais pas de partage! A l’heure où elle sera sûre de son cœur et de -l’éternité, elle ira rejoindre pour toujours son élu, dans la misère et le -besoin. Le lieutenant veut un gage, un triste gage, un baiser. A l’instant -de l’échange du serment et des deux âmes, le général paraît. Un -hoquet, un sursaut, la folie: Sibéran va écraser d’un bronze massif -le couple injurieux, mais après un simulacre de lutte, il lâche son arme -et chasse Pavail que Mme de Sibéran laisse aller: elle le rejoindra.</p> - -<p>Quelle explication entre les deux époux! Le général voit se briser -sa foi, son culte pour celle qui portait son nom, pour son nom, surtout—car -la femme ne l’intéressait que comme sa chose! C’est une esclave -rebelle, pas même, une chose, une chose à lui qui n’a plus de valeur! -Mais, avant de s’en aller, cette chose parle, clame, accuse. A-t-elle -jamais existé? A-t-elle jamais eu un respect, une attention pour elle, -un amour pour soi? Elle faisait partie du décor, était choyée ou piétinée -sans qu’on y prît garde, caressée, rudoyée, terrorisée, hagarde comme -les chevaux de selle du général quand il leur portait du sucre dans la -main et que leurs yeux cherchaient la cravache. Ce n’est plus une chose, -c’est une femme, une chair et une âme en soif de liberté, qui peut, qui -veut réclamer de l’air et des ailes, qui s’en va, qui s’enfuit, qui s’envole!... -Alors... alors, le général s’effondre. C’est lui qui demande pardon, en -sa rigueur d’équité, mais pourquoi, pourquoi sa femme n’a-t-elle rien -dit, dans sa vertu? C’est que la vertu ne comporte pas d’éloquence. -La passion... Et le général supplie, balbutie... Le scandale, la honte, -les gens: il se tuera. Et Clarisse est frappée plus haut que le cœur, dans -les ailes: elle ne peut abandonner ce vieillard. Très humble, résignée, -elle murmure: «Gardez-moi!» Ce sont de très pauvres gens qui cultiveront -l’art d’être malheureux. Doucières ne divorcera pas. Il s’étonnera -du revirement de Sibéran, qui lui ordonne de reprendre Anna; -c’est que Sibéran ne se connaissait pas. Il se connaît maintenant! -Hélas! Où est la splendeur? Où est le panache? Et l’idéal? Et la -gloire? Et le rayonnement?</p> - -<p>Le troisième acte a été acclamé. Sa douleur et son amertume, sa -grandeur de renoncement et son humilité ont frappé et l’ont emporté -sur les quelques sourires du deuxième acte qui, par instants, faisaient -croire à une pièce gaie. On sait que Paul Hervieu va droit à son but et -gradue ses effets à travers des épisodes variés. L’ironie attristée de ce -sujet et son pessimisme avaient besoin de quelques gentillesses à côté. -Mais l’impression suprême est de la plus noble tristesse et du désenchantement -le plus résigné.</p> - -<p>Cette œuvre d’une si haute philosophie et d’une langue précieuse -est admirablement jouée. Le Bargy fait un général de Sibéran svelte, -<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> -fier, titanesque jusques au moment où il est foudroyé. Il ne parle pas: -il crie, ordonne, tonne. C’est que ce n’est pas ce général-ci ou un général: -il pourrait aussi bien être empereur; c’est l’autorité, l’infatuation, -Jupiter, que sais-je? c’est une entité. Grand (le lieutenant Pavail) est -merveilleux de jeunesse, de douleur, de fougue, de passion retenue et -débordante: il attendrira jusqu’aux tigres de l’Indo-Chine. Raphaël -Duflos est un Doucières parfait, aussi triste, aussi mou, aussi résigné que -possible. Dehelly a la demi-ardeur et la jolie insignifiance de son -personnage de Jean de Sibéran. Mme Leconte est délicieuse d’inconscience, -de gentillesse, de mondanité pleurante, souriante, dégoûtée dans le rôle -d’Anna. Pour Mme Julia Bartet, elle a été une Clarisse de Sibéran sans -cesse triomphale. Dans sa dignité, dans sa révolte, dans son ennui, -dans son éloquence consolante, dans ses larmes, dans ses cris, dans ses -silences, elle a été toute humanité, toute pudeur, toute passion, toute -suavité et toute grâce. Lorsque, au dernier acte, elle a dit: «Gardez-moi!» -toute la salle a frémi d’une admiration angoissée. On voyait les -ailes se fermer, la porte de l’ergastule tomber sur les rêves, l’esclavage -et le dévouement consentis, dans du noir, dans du gris. C’est un geste, -c’est une attitude qui dépasse tout applaudissement—et qui va à l’âme.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_029.jpg" alt="" width="80" height="81" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>La Rencontre</i>, pièce en quatre actes, -en prose, de M. Pierre <span class="smcap">Berton</span>.</h3> - -<p>Deux êtres sont en présence, M. Serval et Mme de Lançay, très -défiants l’un de l’autre. Le premier est un avocat célèbre, homme d’État -de gauche, ministre de demain. Mme de Lançay est la veuve d’un -viveur dont elle était séparée: l’avocat croit que la veuve a eu des torts -envers son mari, l’autre a entendu Mme Serval, son amie d’enfance, -lui présenter son époux de la belle façon: commun, gauche, fils de -petites gens vulgaires, incapable d’inspirer l’estime et l’amour. Il se -trouve que, au cours d’une conversation d’affaires, la franchise réciproque -des deux interlocuteurs révèle deux âmes d’élite, deux sensibilités -tendres et fières—et la noble dame est émue aux larmes en apprenant -que le plébéien politique doit ses qualités de cœur et d’esprit, sa sublime -et éloquente conscience à ce père, à cette mère dont s’était gaussée -<span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span> -la frivole Mme Serval et qui étaient le modèle des vertus. Nous sommes -très émus, nous aussi: c’est une idée de génie, la scène des portraits -d’Hernani transposée, en prose, pour daguerréotypes.</p> - -<p>Au deuxième acte, nous sommes à Ville-d’Avray, dans la résidence -d’été des Serval. Le ministrable va être, de plus en plus et sans retard, -ministre et président du Conseil, mais que lui importe? Il aime Camille -de Lançay, son hôte, qui ne répond pas à ses avances, l’âme déchirée -et qui va s’en aller, par devoir, pour ne pas trahir cette futile amie -qui ne comprend pas le grand et tendre Serval. Le futur secrétaire -d’État part pour une réunion plénière à Paris: tout, dans la villa solitaire, -est livré à l’obscurité et va se livrer au sommeil. Mais Camille, -qui ne peut dormir, vient chercher un livre. Elle aperçoit deux ombres -furtives: c’est Renée Serval qui introduit dans sa chambre son amant, -M. de Brévannes; Mme de Lançay chavire de stupeur et de dégoût! -Elle n’a pas le temps de s’en dire plus: une autre ombre surgit, c’est -Serval! Il n’a rien vu, il n’est sûr que d’une trahison politique: il est -lâché par son groupe. Il exhale son amertume, l’horreur de sa solitude; -il lutte d’éloquence et de passion avec Camille qui parle avec tout son -cœur, qui veut gagner du temps, qui est à la fois héroïque et sincère -et qui, beaucoup par amour, un peu pour sauver Serval de sa colère -et les amants de l’époux justicier, se donne toute au chef sans soldats, -au mari sans femme, à l’âme-sœur en quête, en besoin d’âme et de -chair.</p> - -<p>Huit jours se passent. Mme de Lançay veut de plus en plus partir; -elle ne peut condescendre au partage. Mais Renée apprend que son -amant va se marier et que son mari a une maîtresse. Elle accable, de sa -rage double, Camille, hautaine et dolente, qui finit par lui confesser -son dévouement, de haut. La sotte pécore n’a ni reconnaissance, ni -accablement: n’ayant plus Brévannes, elle veut garder Serval. Elle -tente même son amie en lui offrant une lettre, preuve de sa trahison -à elle. Mais, désespérée et bienfaisante, bâillonnée de sa sublimité et -de sa perfection, Mme de Lançay se tait, s’en va, martyre, laissant le -pauvre Serval à la petite harpie sans cœur.</p> - -<p>Ne pleurez pas: ça finit bien. Au lendemain d’un discours <i>rosse</i> qui -donne le pouvoir à notre député, Mme de Lançay, revenue de Munich -une minute—le temps de reprendre ses dossiers—ne peut pas se -vaincre. Elle arrache des mains de Serval une lettre où celui-ci recommande -le hideux Brévannes et se porte garant de sa loyauté. Pas ça! -Pas ça! Renée Serval est chassée: les deux êtres d’élite qui se sont -rencontrés par hasard et prédestination, seront heureux l’un par l’autre, -l’un pour l’autre—et pour la bonté, la force, la patrie et l’humanité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span> -Ils sont venus à cette félicité par le plus long. C’est que M. Pierre -Berton ne nous a fait grâce d’aucun développement, d’aucune habileté, -d’aucun rebondissement: il a trop de métier—et est trop du -métier.</p> - -<p>L’heureux père (avec M. Charles Simon) de cette exquise <i>Zaza</i> -ne nous en a pas moins donné une comédie dramatique très, très honorable, -très prenante. Elle est sincère, émue, émouvante, d’un style -soutenu et soigné et fait résonner, dans la maison de Molière, un latin -qui n’a rien de moliéresque.</p> - -<p>Car il y a un personnage dont je n’ai pas eu à parler et qui est l’ornement, -le pittoresque, la joie de la pièce, qui a été la cause de ses -ajournements et de son retard, qui a tué sous lui le pauvre Coquelin -cadet, qui a mis hors de combat Leloir—et qui n’apporte rien à l’action. -C’est le répétiteur Canuche, négligé et érudit, timide, orateur, -fantaisiste et classique. Brunot y a été délicieux de tact et de justesse, -un peu gris: on imaginait Cadet tout de même; l’utilité du rôle est -morte avec lui. Mais c’est Cadet qui a apporté <i>la Rencontre</i> aux Français!</p> - -<p>Georges Grand est parfait d’entrain, de foi, de passion et de désespoir -dans le personnage de Serval; Paul Numa est très élégamment -mufle dans la peau du séducteur Brévannes, et M. Jacques Guilhène est -un secrétaire copurchic et très juvénilement enthousiaste et dévoué.</p> - -<p>Camille de Lançay, c’est Mme Cécile Sorel. Elle joue cette grande -amoureuse avec religion et un peu du haut de sa tête: elle est majestueuse -jusque dans l’abandon, sculpturale dans ses silences, ses hésitations -et sa prostration; on ne comprend point qu’elle mette tant de -temps à triompher. Plus magnifique que pathétique, elle impose, mais -elle touche—splendidement. Mlle Provost (Renée Serval), taquine et -insupportable au premier acte, a su habilement parvenir aux pires sommets -de l’odieux et à la plus égoïste et sifflante férocité. Il paraît que ce -n’est pas de son emploi; je l’en félicite. Mais elle est charmante et -acharnée, autant que sa rivale est écrasante et captieuse. C’est une autre -<i>Rencontre</i>: <i>le Duel</i>—ou <i>Bataille de dames</i>.</p> - -<p>M. Pierre Berton possède le répertoire—terriblement.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_031.jpg" alt="" width="250" height="123" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> - <img src="images/im_032.jpg" alt="" width="600" height="75" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Beethoven</i>, drame en trois -actes, en vers, de M. René <span class="smcap">Fauchois</span>.</h3> - -<p>Ce n’est pas un succès: c’est un triomphe. Le rideau s’est relevé -dix fois sur une tempête d’acclamations et d’applaudissements, sur une -rage renaissante, sur une noble et pure furie d’enthousiasme. Réjouissons-nous, -avant tout, de la glorieuse issue d’une aventure qui n’était -pas sans péril et qui couronne du plus rare laurier un jeune poète digne -de toute estime et un théâtre qui mérite la fortune et le bonheur.</p> - -<p>Le drame est très simple. C’est la vie même de Ludwig Beethoven. -Les deux premiers actes se passent en 1809. Illustre, adulé par ses musiciens—l’un -d’eux, Schindler, le compare superbement au vieux Rhin -débordant, jaillissant, sublime—admiré par l’empereur Napoléon, -qu’il n’aime plus, par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur d’Autriche, -Beethoven n’est pas heureux. Il souffre dans son orgueil, dans -sa famille—son frère Nicolas est par trop bête et presque infâme—; -il souffre même, et surtout, physiquement: il se sent devenir sourd. -Une dernière douleur lui est réservée: la jeune Giulietta, qu’il aime de -toute son âme, lui apprend qu’elle est fiancée à un autre. Il reste seul -avec son génie, dans la nuit, au milieu d’un parc qui s’embrume, subit -les couplets philosophiques d’un mendiant, Thomas Vireloque avant -lettre—et murmure et se plaint.</p> - -<p>Au deuxième acte, il est—ou n’est pas—chez lui. Son frère -Nicolas, qu’il a fait chasser du concert qu’il dirigeait, exhale sa colère: -Schlindler=Schindler le défend, l’exalte. Beethoven paraît, reçoit son ancienne -amoureuse Giulietta, qui vient le <i>taper</i> pour son mari joueur et endetté, -reçoit l’archiduc Rodolphe et des princes auxquels il fait honte de sa -misère et qui lui jurent aide et protection, reçoit enfin la lumineuse et -divine Brentano, qui était celle qu’il avait toujours attendue, qui est -sa muse et l’ombre ardente de son génie et qui lui apporte le salut -de Gœthe. Mais elle est fiancée, elle aussi: elle s’en va. Et le pauvre -grand homme, qui s’est senti devenir de plus en plus sourd, ne peut -plus dissimuler, ne peut plus douter: il n’entend plus ses exécutants -et s’abat, atrocement.</p> - -<p>Le troisième acte, c’est la suprême coupe d’amertume. Vingt -ans—ou presque—ont passé. Beethoven achève de mourir, abandonné. -<span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span> -Il surprend son neveu adoré en train d’embrasser la femme -de son oncle Nicolas et le voler lui, Ludwig. Il sanglote: pourquoi -n’est-il pas aveugle? Il agonise, solitaire, les infâmes chassés. Il n’a -plus ni amis, ni amies, ni famille. Mais voici des apparitions; ses neuf -symphonies sortent de la neige, du mur sombre et, vivantes, blanches, -immortelles, le consolent, le charment; elles sont ses filles, de chair et -d’âme: il est le père de leur immortalité et, quand elles ont disparu -doucement, le grand homme, les yeux dardés vers l’immense gloire -du ciel, se dresse avec des ailes surnaturelles et s’abîme, géant, dans -l’infini.</p> - -<p>J’ai dit la fortune de cette pièce noble et haute. M. René Fauchois -est manifestement hanté de ce démon intérieur qu’on appelle aussi -parfois génie. Il aime les grands sujets. Cette fois, il a été payé de retour. -Il jouait cependant une terrible partie: il jouait même la difficulté. -Précédés, accompagnés, suivis de fragments de Beethoven lui-même -et en pleine maîtrise, ses vers étaient pis que réduits à leur propre -éloquence, à leur propre musique: le déchaînement des sonorités et -des caresses, de la divination panthéiste, des mille secrets orchestrés -de la nature et de l’infini, toutes les voix des ondines et des sirènes, -toute l’âme des forêts et des fleuves, toutes les plaintes de la guerre -et de l’amour s’en venaient s’imposer à la méditation, à l’émotion, à -la volupté des spectateurs, les prendre sur leur fauteuil, les enchaîner -dans la nuée du rêve.</p> - -<p>Eh bien, non seulement le poème dramatique de M. René Fauchois -put résister, mais, se mariant à cette harmonie écrasante, il finit -dans un <i>crescendo</i> de détresse et de magnificence, d’horreur et de sérénité -plus qu’humaine, par réaliser, si j’ose dire, une symphonie nouvelle.</p> - -<p>Il n’est pas de plus bel éloge.</p> - -<p>Ce n’est pas toujours parfait: il y a des vers de théâtre, des vers -de comédie, des vers authentiquement prosaïques; mais il y a mieux -que des couplets, mieux que des morceaux de bravoure: des envolées -nombreuses, harmonieuses, énergiques, sublimes: il y a, surtout, toujours -un souffle généreux et inspiré, des formules saisissantes, du cœur—et -de l’âme. C’est un vrai poète.</p> - -<p>Il a des interprètes vaillants et quasi religieux. Mlle Albane est -une Brentano mélodieuse, mystérieuse et pure; Mme Barjac une Thérèse -effroyable, Mme de Pouzols une Giulietta perverse et dolente. -Mme Luce Colas une servante très nature, Mlles Damaury, Pascal, -Beylat, Lukas, Merland, Beer, de Villiers, Cassini, Dumoulin les neuf -symphonies mêmes, tout charme, toute harmonie, toute grâce et toute -<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> -gloire. M. Desfontaines est un mendiant pittoresque et prophétique, -M. Vargas un bel archiduc chaleureux, costumé en officier d’ordonnance -de Napoléon; Joubé est un poète déjà romantique et dolent; Denis -d’Inès est très consciencieusement ignoble en ivrogne incestueux et -voleur, M. Bernard est—comme toujours—excellent, étonnant et -parfait dans le rôle plus qu’ingrat de Nicolas Beethoven; M. Maupré -est un jeune peintre enthousiaste, M. Grétillat est un Schindler dévoué, -ardent, bien disant, lyrique.</p> - -<p>Enfin, il faut louer, comme il le mérite, infiniment, M. Desjardins. -Cet artiste hors de pair, dont on a remarqué depuis si longtemps la -sobriété, la distinction, la perfection, la conscience, a fait une inoubliable -création. Il a toutes les impatiences, toute l’aigreur, toute -l’amertume, toute la fièvre, toutes les ailes de Beethoven. Il est humain, -douloureux et divin. Il nous a fait frémir, pleurer et nous a enlevés -vers l’au-delà.</p> - -<p>Et, dans cette journée de pensée et de gloire, comment oublier -l’orchestre Colonne, qui a mené le combat avec une piété savante et -que Gabriel Pierné a dirigé comme un dieu?</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_034.jpg" alt="" width="175" height="61" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>L’Impératrice</i>, pièce en trois actes et six -tableaux, en prose, de Catulle <span class="smcap">Mendès</span>.</h3> - -<p>Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas -de la soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons -eu l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître -Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui, -tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des sanglots. -Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie, la tristesse -et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un grand souffle -avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de la vie, -c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute beauté qui -ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire.</p> - -<p>C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de -<i>l’Impératrice</i> est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans son -drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans ce drame -traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant, si héroïque dans -<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span> -sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux d’une veuve au deuil -fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus d’une fraîche tombe, -qu’on ne peut plus songer à la mort et que l’éternité rejoint la vie, en -une active apothéose. Mais Catulle Mendès s’irriterait et s’irrite de ce -préambule. Pour lui, dans l’existence d’ici et d’au-delà, il n’y avait, -il n’y a que le labeur. Voyons la pièce.</p> - -<p>Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima -toujours, d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses -admirables <i>Mères ennemies</i>. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le -comte Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de -Napoléon qui, détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont -mal remplacé, de tout: lui seul sait être tyran.</p> - -<p>A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux -et pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y -prend pas garde—et continue. Mais voici passer des malles et des bagages: -c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte -s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir -ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame; elle -a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans ses -bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et, puisque -Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre avec son jeune -enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux. Le comte -Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique mission -de consolation, de réparation, d’abnégation.</p> - -<p>L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions, -de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers qui jouent aux -boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux, hargneux, mauvais. -C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon le Grand. Et voici -son aide de camp, le général Drouot, accompagnant une jeune fille, -Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il ne veut pas épouser; -il se condamnerait à l’inaction dans cette île trop charmante et annihilante -où il n’y a plus place pour la volonté, où l’Empereur, l’Empereur -lui-même a cent ans, les pieds pesants, l’âme lourde, où il désespère, où -il meurt sans fin au lieu d’agir! Tenez! Après des touristes irrespectueux, -Napoléon descend l’escalier, interminablement, plus vieux que Frédéric -II et Frédéric Barberousse ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines -conquêtes, de tous les pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous -les abandons dont il est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde -et qui le fait espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute -cette médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté -illusoire, ironique, injurieuse!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span> -Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir -avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se reprend -à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme, à l’élégance, -à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames d’honneur -sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais, commande le -grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz, met en grande -tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le bataillon corse; il ira -au-devant de Marie-Louise en équipage de luxe, de gloire et d’épopée; -c’est pour lui un gage de bonheur et de splendeur, une réconciliation -avec la toute-puissance, un pacte sacré avec la victoire. Mais son demi-geôlier, -le colonel anglais Campbell, le décourage: «Est-il si sûr que c’est -Marie-Louise qui vient?» Et le pauvre grand homme, creusé d’un doute, -accoutumé aux trahisons de ses maréchaux et de ses dignitaires, le -pauvre grand capitaine en jachère, le triste empereur sans peuples se -désole: il ira seul ou presque seul, sans faste, à l’hypothétique débarquement -de son bonheur et de sa postérité.</p> - -<p>Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre -de son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, -se souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses -légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite, Titan -vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation, quadragénaire -fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz du rocher le reflet -brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant, son énergie de surhomme, -son impatience d’époux et de père, tout se mêle en accablement, en -bouillonnement; la salve de coups de canon qui se perd dans la nuit lui -remet en mémoire des <ins id="cor_2" title="coup">coups</ins> de canon plus efficaces. Enfin, voici des grelots -de voiture, enfin voici un groupe, enfin voici un jeune enfant qui -accourt: Napoléon l’enlève à bout de bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, -puis il va à la mère qui, agenouillée, se cache le visage.</p> - -<p>«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!»</p> - -<p>L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement. -Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase. -Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve, -ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure, -pleure... L’enfant, fier et autoritaire—il a de qui tenir—tire Napoléon -de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera Marie-Ange -et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera.</p> - -<p>Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme -Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils, l’espiègle -petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante et dolente -Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses, il y a des mots, des -<span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span> -phrases, des allusions involontaires à un autre enfant, à une autre femme. -Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin: Napoléon est veuf puisque -la seule impératrice, la bonne Joséphine, est morte; l’église catholique -ne reconnaît pas le divorce; la frivole Marie-Louise n’est qu’une concubine. -Que Napoléon épouse Walewska! Qu’il refasse l’indépendance de -la catholique Pologne! Alors, le malheureux empereur, déjà si affreusement -trahi par les meilleurs de ses lieutenants, croit être trahi une fois de -plus. Et dans quelles circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce -Walewska n’est qu’une intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit -par amour de sa patrie polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu -et seul. Elle aime sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse -la pantelante amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et -bavard Drouot; à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange -et Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de -suite, dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature -déchaînée.</p> - -<p>Walewska est partie, dans la pluie et la foudre, obéissant à son -seigneur, comme Agar chassée par Abraham. Il faut qu’elle s’embarque -tout de suite, qu’elle fuie l’île maudite et bénie. Mais la mer est démontée, -les éléments sont en furie; personne ne sera assez fou pour fréter -une embarcation. Affolée, ayant encore dans les oreilles et dans le -cœur la colère et le désespoir de l’impérial aimé, Marie-Ange supplie -les femmes et les hommes, sur ce rivage sillonné d’éclairs, battu de paquets -d’eau: fuir, fuir. Elle offre son argent, ses bijoux. Enfin un pêcheur -se dévoue. La tempête redouble. Le naufrage est certain. Les femmes -s’agenouillent, sanglotent, hurlent, prient. Le désastre est plus proche. -La fiancée du pêcheur dévoué supplie la divinité de la mer, lui sacrifie -l’or, les joyaux de la passagère. Mais l’empereur est arrivé. Il n’a pas -pu décider les plus fins marins à prendre la mer. Mais il commandera aux -éléments. Les ors, les joyaux n’ont rien pu sur la tempête. Napoléon fait -un plus grand, un suprême sacrifice: il jette son épée dans la mer. Satisfait -de ce don plus que divin, Neptune s’apaise. C’est un miracle merveilleux: -Walewska et le jeune Alexandre iront à leur destin. Napoléon -attendra le sien. Et les femmes remercient la Vierge.</p> - -<p>On voit la grandeur réelle, symbolique, imagée, vibrante et tonnante -d’un tel dénouement—surtout lorsqu’on songe à une catastrophe -qui n’a pas voulu de rançon. Je n’ai presque jamais vu pareille émotion -et plus intense triomphe: il dépasse les larmes.</p> - -<p>La pièce a été montée avec une véritable religion; les décors sont -ou magnifiques ou sublimes d’horreur; les costumes splendides quand ils -ne sont pas superbement exacts,—et il y a des meubles de l’île d’Elbe, -<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> -prêtés par le <ins id="cor_3" title="prine">prince</ins> Roland Bonaparte; un mouchoir authentique de -Napoléon, offert par François Castanié, qu’on ne peut oublier. -M. Duquesne, dans le rôle trop court du comte Walewski, est effroyable -et grandiose d’ignominie. M. Signoret est très souple, très varié et -très habile dans le personnage d’un espion à transformations, sans -grande utilité. M. Varennes est très chaleureux sous l’uniforme du -vertueux Drouot qui parlait un peu moins dans la réalité. M. Fréville a -de la sensibilité et le plus joli habit rouge des fastes britanniques. Mlle -Monna Gondré représente avec crânerie le jeune Alexandre Walewski: -elle ira loin. M. de Max figurait Napoléon. C’est un personnage qui -échappe généralement, fatalement, à toute interprétation; il s’est imposé, -il ne se renouvelle pas. Cette réserve faite, M. de Max a eu toute la tristesse, -toute la force, toute la gaminerie, toute la tyrannie de son personnage; -il a été le Titan foudroyé et la foudre même, la ruine et le Dieu. Pour -Mme Réjane, elle a été sobrement, la révolte et la caresse qui s’offre, -la tendresse et la terreur; elle a été le dégoût et l’adoration, la mère, -l’amante, la consolatrice touchante, dolente, l’éternel sacrifice.</p> - -<p>Et cette pièce en prose qui triomphe est—ai-je à le dire?—rythmique -et musicale, en dehors des airs de M. Reynaldo Hahn, très émouvants -au reste. C’est <i>le Crépuscule des Dieux</i>, le crépuscule des héros, la -halte amère entre la défaite et l’épopée brisée; il n’est rien de plus mélancolique, -de plus fort et de plus charmant. Et Catulle Mendès, dans ce -drame, dans ses interprètes, dans son idylle violette, dans son élégie -sombre, acclamé; sa jeune éternité viendra, au cours de ce printemps -qu’il eût aimé, nimber, dans le pâle soleil, l’Arc de triomphe de -l’Etoile.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_038.jpg" alt="" width="120" height="110" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’ŒUVRE (Salle Marigny).—<i>Le Roi Bombance</i>, -tragédie en quatre actes, de M. F. T. <span class="smcap">Marinetti</span>.</h3> - -<p>Il serait cruel d’épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère -et du galant homme que ses cartes de visite appellent <i lang="it" xml:lang="it">il poeta Marinetti</i>. -Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus large hospitalité -aux poètes français de ses amis, il est venu demander à Paris ses -lettres d’investiture et ses éperons de chevalier, pardon! de prince lyrique. -<span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span> -Il repassera. La stricte vérité nous oblige à dire qu’à la répétition -générale, tout au moins, le spectacle fut plus dans la salle que sur la -scène, non sans indignation exagérée et enthousiasme hors de saison, -avec des cris, des rires, des gloussements qui n’étaient pas dans le programme. -Nous avons été rajeunis de treize ans: c’était en <i lang="it" xml:lang="it">rinforzando</i>, -la soirée d’<i>Ubu roi</i>. De là à la journée d’<i>Hernani</i>, il y a, je crois, de la -marge.</p> - -<p>Ce n’est pas que <i>Le Roi Bombance</i> manque de qualités, de verve, -d’outrance, de générosité, de farce tragique: c’en éclate, pour ne pas -employer un mot qu’on trouve un peu trop dans la pièce—et cela -seul me dispenserait d’en dire plus long. Mais il est des choses qui sont -à lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce -ne sont pas toujours des paroles.</p> - -<p>Que puis-je citer, s’il faut des citations?</p> - -<p>—Mes bien-aimés Bourdes, recueillez-vous: le roi va roter!...</p> - -<p>—Mes bien-aimés Bourdes, <i lang="la" xml:lang="la">Deo gratias</i>, le roi a roté!</p> - -<p>La reine écrit à Bombance «Mon pet bien-aimé...» Mais il est -tant question de pets que, lorsqu’il y a eu du tumulte, un enthousiaste -a traité les protestataires de «Tas de constipés!». Je passe sur les -«intestins desséchés» et autres gentillesses; ça ne vaut pas le «Corne-gidouille!» -du bon et pauvre Alfred Jarry.</p> - -<p>C’est du symbole trop clair ou trop bruyant, avec de l’obscurité, -des nuages, de l’odeur. En somme, c’est la vieille fable du bon La Fontaine, -<i>Les Membres et l’Estomac</i>. Le peuple des Bourdes (<i>sic</i>) détrône -son chef, le roi Bombance, chasse toutes les femmes, s’abandonne aux -cuisiniers Tourte, Syphon et Béchamel, est opprimé par lesdits marmitons, -mange le roi, ses ministres et ses maîtres-queux, est obligé de -les vomir,—c’est comme j’ai l’honneur de l’écrire,—et les rois, prêtres, -ministres, reprennent le pouvoir et la tyrannie jusqu’au moment où -Sainte-Pourriture et le vampire Ptio-Karoum s’en viennent faire justice -de tout ce joli monde et le rendre au néant d’où jamais il n’eût dû -sortir. J’allais oublier un poète qui s’appelle l’Idiot et broche sur le -tout, et qui, battu, avalé et rendu comme les autres, broie du noir et de -l’azur et vend de l’idéal pour rien.</p> - -<p>Les décors variés et éloquents de Ronsin, les costumes fantaisistes -et truculents du pauvre Ranson, la vaillance héroïque des acteurs n’ont -pas défendu le premier acte de l’indifférence unanime, les autres d’un -hourvari sans respect. M. Marinetti aura sa revanche. Au fond, il n’est -peut-être pas mécontent: inventeur du futurisme, il compte pour rien -le présent. Qu’il se méfie, cependant, de certains blasphèmes inutiles, -d’une verve aussi sacrilège que factice et d’un vocabulaire culinaire qui -<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> -n’a pas d’ailes. J’aime mieux <i>Messer Gaster</i> du divin bonhomme que -<i>Le Roi Bombance</i>. Il faut louer, parmi les artistes, M. Garry, poète éthéré -et étoilé; M. Jehan Adès, panse auguste et plus que royale; M. Henry-Perrin, -moine pis que rabelaisien; M. Maxime Léry, très ardent et très -bien disant en marmiton-politicien, et tant d’autres qui piaillent, qui -hurlent, qui éructent, qui tuent, qui meurent et qui renaissent à qui -mieux mieux.</p> - -<p>Tout de même, mon cher Aurélien-François Lugné-Poé, les temps -héroïques sont passés!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_040.jpg" alt="" width="99" height="120" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>Le Refuge</i>, comédie en trois actes, -de M. Dario <span class="smcap">Niccodemi</span>.</h3> - -<p>C’est une très piquante, très jolie et très heureuse aventure qui arrive -au théâtre de Mme Réjane et à M. Dario Niccodemi. Celui-ci, Italo-Argentin, -un peu directeur, un peu adaptateur, auteur pour jeunes -filles, joué en espagnol dans les Amériques, dans la langue de Goldoni à -Bruxelles, fier d’avoir appris, en huit ans, depuis le premier mot de -français jusqu’aux pires secrets de notre génie, habile homme, au reste, -et avantageux, prêtait presque à sourire, d’avance, au petit monde -exclusiviste, léger et sans indulgence qui s’appelle le Tout-Paris des -répétitions générales. Et puis, ne s’agissait-il pas d’une pièce montée, -répétée, présentée sans éclat d’avant-garde, sans «fla-fla», à «la papa»? -Si ç’avait dû être bon et beau, on l’aurait su, n’est-ce pas?</p> - -<p>Eh bien, il se trouve que <i>le Refuge</i> est une «œuvre», sans plus, une -œuvre de sincérité, de sobriété, de force et de nouveauté, profondément -humaine et inhumaine—c’est tout un,—d’un développement tranquille, -sûr, impitoyable, sans concessions, sans «trucs», âpre, haute -et cruelle, qui commande le respect et l’émotion. <i>Le Refuge</i> a étonné, -saisi, tenu en haleine les spectatrices et les spectateurs: on l’a nerveusement -et longuement applaudi. Comme il faut des comparaisons, on -prononçait le nom du puissant dramaturge de <i>Samson</i> et du <i>Voleur</i>; -on disait: «C’est du théâtre à la Bernstein!». C’est aussi bien du théâtre -à l’Hervieu et, surtout, à la Becque. Mais, pourquoi chercher? C’est -<span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> -quelque chose, c’est une belle chose, c’est un triomphe qui aura des -lendemains. Voyons:</p> - -<p>«Le Refuge», c’est une villa, aux pieds des Alpilles, au bord de -la mer, dans cet Agay de délice cher à Brieux, à Donnay, à Capus, à -Maizeroy, à Willy et à Polaire. Mais le propriétaire, le peintre Gérard -de Volmières, n’a plus goût à rien. Il n’aime plus que le silence et la -solitude, ne reçoit personne et ignore jusqu’à l’heure qu’il est. Pour -parler <i>peuple</i>, «il ne veut rien savoir». Il ne s’inquiète ni du retard -prolongé de sa femme et de ses invités et invitées ni de la probabilité -d’un accident d’automobile. Mais voilà les rescapés; il s’en désintéresse.</p> - -<p>Sa femme, Juliette, vient lui faire honte de son indifférence: il ne -répond pas. Les reproches, les supplications, les menaces glissent sur -son mutisme—et ça dure, ça dure!... Mais Juliette vient de lui dire -qu’elle a écrit à sa mère de venir: sa mère! Gérard ne veut pas mêler -sa sainte et vieille mère à cet enfer; il éclate. Par petites phrases d’abord, -par éclats ensuite, il apprend à Juliette qu’il sait qu’elle l’a trompé, -qu’il connaît son amant: il s’est enfui; il s’est tu des années et des -années, mais l’idée de sa mère!... Et il s’est vengé: il aime, il a une -maîtresse qui l’adore. Il ne prend pas garde à l’accablement de Juliette, -écrasée de remords, bouleversée de la révélation, défaillant de tristesse -et de jalousie. A peine s’il la rappelle, en la chassant à son bridge -coutumier, pour lui dire de télégraphier à la comtesse de Volmières -de ne pas se mettre en route. Et, tout de suite après, il tombe dans les -bras de son aimée, Dora Lacroix, jeune fille de vingt-huit ans, fiancée -du sieur Louis de Saint-Airan, amant en titre de Juliette. Et il ne songe -plus qu’à sa passion et à son délice.</p> - -<p>Il y a songé trop longtemps. Tout le monde est debout dans la -villa. Le père, la mère, la petite Lacroix, le fiancé et les comparses s’affolent -de la disparition de Dora. Les deux amants entendent les cris -et s’affolent aussi. Gérard cache sa maîtresse et reçoit sa femme. Il veut -bien lui pardonner—l’inconscient!—si elle demande le divorce, si -elle le laisse à Dora—car il avoue, il proclame sa faute: mais Juliette -ne peut pas et s’enfuit, excédée, torturée d’amour, de haine, de fièvre. -Et c’est l’amant de l’une, le fiancé de l’autre qui entre. Celui-là est un -parfait et lourd coquin. Il oblige Gérard à lui crier son ignominie—et -il veut épouser tout de même, de plus en plus, Dora décriée et déshonorée.</p> - -<p>Le mari outragé lui jette en vain à la face ses rancœurs, ses -dégoûts, des offres d’argent, son jeune amour partagé: Saint-Airan -épousera. Et quand Dora paraît, le drôle trouve le mot effroyable qu’il -<span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> -faut; oui, il a été l’amant de Juliette, oui, il est son fiancé à elle, Dora: -eh bien, elle n’a pas été l’amour de Gérard, mais sa vengeance! L’époux -trompé a voulu prouver, se prouver qu’il pouvait encore être chéri: -Dora n’a été que le sujet d’une expérience désespérée, la rançon, la vengeance! -Et l’amante s’affale, dans l’horreur.</p> - -<p>Toutes et tous sont au courant: la honte de Dora est publique. -Volmières veut divorcer, et l’épouser: elle refuse avec dégoût. La -revanche! la revanche! Elle crie, tempête, repousse. La terreur -règne.</p> - -<p>Alors, par un geste d’amour dolent et sublime, dans une crise d’abnégation -définitive et magnifique, Juliette de Volmières vient adjurer sa -rivale d’épouser son mari. Elle fait litière de son bonheur, de sa fierté, -de sa jalousie, descend jusqu’au mensonge, monte jusqu’au pieux parjure, -affirme, la haine aux dents et au cœur, par une grandeur d’âme -atroce, que jamais Gérard ne l’a aimée, elle, que sa trahison l’a laissé -calme et qu’il pleure, qu’il va mourir du refus de Dora. Et, si elle ne -peut aller jusqu’à se laisser embrasser par la rivale heureuse, si elle -montre le poing à la porte par où sort cette épouvantable jeune fille, -si elle résiste à la joie stupide, puérile de Gérard régénéré, si elle subit -même l’assaut de la tendresse sénile de la vieille mère de Gérard qui -remarque que jamais son fils n’a été aussi heureux et aussi jeune depuis -ses fiançailles, c’est qu’il faut qu’elle épuise toutes les douleurs, qu’elle -soit, jusqu’au bout, la sacrifiée, la grande victime et que <i>le Refuge</i> soit -le tombeau de sa beauté, de son cœur incompris, de sa solitude sans -rémission et sans consolation.</p> - -<p>Il est inutile de dire la maîtrise et l’abandon de Réjane, dans ce -rôle de Juliette. C’est la nature—et quelle nature!—la douleur, la -honte, l’effort pour se perdre et pour vivre, ce sont les accents les plus -déchirants, c’est la crise et le pathétique le plus vrai, le plus inattendu, -rauque et harmonieux, qui râcle l’âme. Mme Daynes-Grassot est une -mère gentiment et savamment septuagénaire qui apporte au supplice -de sa bru le poids de la sainte ignorance qu’on lui doit; Mlle Blanche -Toutain est une Dora libérée et passionnée, qui a les plus riches soupirs -et les cris les plus émouvants; Mme Miller est très bruyante; Mlle Fusier -très touchante, et Mlle Branghetti tout à fait gentille. M. Castillan est un -séducteur bavard, insupportable, cynique, très traître de mélo; M. Duquesne -est, naturellement, le plus noble des pères; M. Bosman un domestique -dévoué et exquis; MM. Tréville, Léon Michel et Noret jouent -excellemment des rôles trop courts. M. Claude Garry s’est définitivement -classé et imposé dans le personnage de Gérard; son dédain, sa -tristesse, sa tendresse, son indignation, son désespoir, sa résignation -<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> -au bonheur sont très justes et se joignent en une progression, en un -accent toujours harmoniques et non sans autorité; il pourra remplacer -Guitry lorsque ce maître de la veulerie éloquente aura décidément -chaussé les bottes de Mélingue et le panache de Frédérick Lemaître.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_043.jpg" alt="" width="150" height="128" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>La Glu</i>, drame en -cinq actes et six tableaux, de M. Jean <span class="smcap">Richepin</span>. (<i>Reprise.</i>)</h3> - -<p>L’Académie française qui, sur l’injonction de M. Emile Ollivier, -fit faire défense à Henri Lavedan de se parer du titre d’immortel sur -l’affiche du <i>Vieux Marcheur</i>, ne demandera certainement point à Jean -Richepin un pareil sacrifice à l’occasion de <i>la Glu</i>. Rien n’est plus moral, -plus édifiant, plus «prix de vertu». Et cependant, lors de la première -de son drame coloré et simplet, l’auteur de la <i>Chanson des Gueux</i> et -des <i>Blasphèmes</i> ne songeait point à devenir le collègue de Mgr le duc -d’Aumale, de M. Octave Feuillet et de M. Xavier Marmier. Mais déjà, -en janvier 1883, dans la poitrine touranienne du poète de la <i>Mer</i>, sous -son tricot, grouillait un futur rapporteur des justes libéralités de feu -M. de Montyon.</p> - -<p><i>La Glu</i>, vous le savez, c’est «la mauvaise femme», dans toute son -horreur, dans sa beauté du diable, qui n’est ni de la joliesse, ni de la -jeunesse ni de la grâce, c’est la mangeuse d’hommes qui s’offre à la fois -«le petit crevé» Adelphe, son grand-oncle, le comte de Kernan, et le gas, -le brave gas Marie-Pierre, pêcheur de homards, robuste, frais et pur, -qu’elle ensorcelle si bien qu’il découche pour la première fois, qu’il fait -des infidélités à l’Océan—nous sommes au Croisic—qu’il laisse sa -pauvre mère s’affoler et qu’il lève même, de haut, la main sur elle! Mais -le gas abêti et las de luxure, regrette la chère maisonnée, le bon cidre -et le rude pain de chez lui et, quand sa vorace maîtresse a été faire un -tour à la grand’ville, à la ville de perdition—j’ai nommé Nantes—il -suffit d’un air de <ins id="cor_4" title="benjo">banjo</ins> du divin vieux Gillioury, il suffit surtout de l’apparition -de la maman, Marie des Anges, pour qu’il se laisse emporter dans -la mante de l’une, dans les airs de l’autre, loin du vice, du luxe et du -stupre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> -Comme il a bien fait! Il est heureux de vivre et de travailler. Bien -plus! C’est le jour de la fête des sardinières: c’est sa fiancée Naïc qui est -reine et elle le choisit comme roi! Quelle gloire! quelle joie! Mais le cabaretier -François, en bavardant, lui révèle que la Glu a été à Nantes -avec le comte de Kernan pour la godaille, et, ivre de cidre et de fureur, -le pauvre gas retourne chez la sinistre Parisienne du chalet de la baie -des Bonnes-Femmes, laissant en plan tout le cortège en pleurs et la -douce petite reine évanouie.</p> - -<p>La <i>Glu</i> n’a pas eu de peine à expliquer son voyage au gas Marie-Pierre, -plus énamouré que jamais, mais un discours du comte qu’il a -entendu derrière la porte—fi! le laid!—le renseigne atrocement: -il se précipite, veut tout étrangler, ne se retire, haletant, que devant un -revolver braqué. Mais quoi? Voilà que le bon docteur Césambre entre -et reconnaît dans la Glu sa propre femme, sa femme légitime, celle qui -a brisé son avenir, sa vie! C’en est trop! Marie-Pierre se casse la tête -contre les murs et est enlevé sanglant, mourant. Démoniaque, la Glu -veut reprendre son époux, qui résiste et s’en va. «Cocu! Cocu!» hurle -la Glu, restée seule.</p> - -<p>Elle ne veut pas avouer sa défaite. Elle a, au reste, un coup de -cœur pour ce garçon qui s’est tué—ou à peu près—pour elle. Elle va le -chercher dans son calme et douloureux bonheur, dans son sommeil de -malade, veillé par l’héroïque mère Marie des Anges, par la tendre fiancée -Naïc, qui a reconquis son promis, par l’inépuisable barde Gillioury. La -mère l’écrase. Et le docteur prend le meurtre à son compte: il ne risque -rien et tout le monde sera heureux.</p> - -<p>Cette brave pièce, très bien accueillie, a accusé, à certains moments, -des rides, des cheveux blancs et des trous; on a souri, de-ci, de-là, mais -le décor de la falaise des Bonnes-Femmes et les deux derniers actes, la -<i>Chanson du Pauv’ Gas</i>, surtout, ont retrouvé leur succès d’hier—ou -d’avant-hier. C’est Mlle Polaire qui faisait la Glu. Je n’ai pas vu Réjane -dans ce rôle et je n’aime pas les comparaisons. Polaire est pis que collante: -elle est corrosive et visqueuse: c’est un lasso vivant, des yeux -d’empoigne et un corps de liane. Elle n’a pas un instant l’air d’avoir -été mariée: elle est canaille et quasi animale, pieuvre et panthère. Elle -joue de tout son être, de ses bras, de ses dents, de ses cheveux: son jeu -est électrique et elle meurt en faisant le saut périlleux sur place: c’est -très émouvant.</p> - -<p>Mlle Lucie Brille est une très pathétique Marie des Anges, une mère -tout en cœur et en âme, une âme à laquelle, à la fin, il pousse des ongles -meurtriers et sauveurs; elle a soulevé les spectateurs en <i>disant</i> la <i>Chanson -du cœur qui pleure le fils assassin</i>; Mlle Annette Jary est une Naïc -<span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span> -gentille, brave, et angélique, et Mlle Jeanne Ugalde est un joli diable -paresseux, coquet et <i>gnangnan</i>.</p> - -<p>M. Monteux est un Marie-Pierre ensorcelé, affamé, geignant, fou et -repentant; M. Laroche, un docteur Césambre un peu conventionnel, -mais convaincu; M. Fabre, un roquentin convenable; M. Deschamps, un -jeune daim très nature; M. Chabert, un aubergiste empressé qui débouche -le cidre comme il lâcherait les grandes eaux à Versailles.</p> - -<p>Enfin, Jean Coquelin, après la douloureuse et pieuse retraite que -l’on sait, s’est donné tout entier dans le personnage pittoresque, providentiel, -sonore, sourd, patoisant et grommelant de Gillioury. C’est -la cordialité, la rondeur, la Bretagne et la mé. Il a semblé nous ramener -plus que lui-même et on a applaudi en lui, en même temps que son jeu -sincère et vibrant, en même temps que son sûr et harmonieux effort, -une âme encore proche et toute haute et toute vivante.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_045.jpg" alt="" width="110" height="70" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>La Veille du Bonheur</i>, comédie en un acte, -en prose, de MM. François <span class="smcap">de Nion</span> et G. <span class="smcap">Buysieulx</span>; <i>le Stradivarius</i>, -pièce en un acte, en prose, de M. Max <span class="smcap">Maurey</span>.</h3> - -<p>Rien n’est plus mélancolique qu’un renoncement. Il y a des renoncements -héroïques, il en est de piteux. Le héros—si héros il y a—que -nous présentent MM. de Nion et de Buysieulx n’a rien d’héroïque.</p> - -<p>Poète célèbre et retiré du monde, il va se rencontrer avec une de -ses correspondantes, l’Américaine Minna Lorgant. Ils ont eu ensemble -un long roman par lettres, ils s’aiment, se plairont et s’épouseront. La -fatalité conduit au vague Palace, où ces deux êtres prédestinés se vont -aborder, une ancienne maîtresse du poète, une marquise sur le retour -qui le confesse—il s’appelle Huguin-Senonges—qui le raille, qui, par -dépit et par tendresse rosse, fait peser sur les épaules du Céladon grison -des cinquante-six ans, sa lourdeur, sa lassitude. Et quand l’exotique -admiratrice est venue, le poète, tout attendri, tout saisi, tout passionné, -n’ose pas se nommer, se déclare à peine, se donne pour un autre et, -meurtri, vieilli encore, si possible, blessé à mort, laisse aller le délice -tout proche et retombe à sa nuit: il y a eu erreur sur la personne sinon -sur l’âme: il n’est plus que l’ombre de son génie et de son ombre. Il a -peur de tout—et de soi—et mourra solitaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> -Cette grisaille délicate, touchante, un peu pénible et élégante, est -jouée parfaitement, par M. de Féraudy qui s’est fait la tête du regretté -Sully-Prudhomme (à moins que ce ne soit celle de M. Camille Pelletan), -qui est ému, pesant, délicieux d’espoir, de résignation et d’accablement, -qui a la timidité la plus jolie et les nuances les plus attendries; -par Mme Devoyod (la marquise), terriblement avertie, ironique et câline, -trop jeune pour son rôle, et exquise, et par Mme Piérat, qui est une Américaine -très flirt, académique et littéraire, inconsciemment féroce. Elle a -un chapeau vertigineux. N’oublions pas M. Berteaux, qui est un maître -d’hôtel beaucoup trop chic, mais délicieux, déférent et narquois.</p> - -<p>Voilà pour le sentiment. Passons au comique. On sait le goût qu’a -M. Max Maurey pour le fait divers et combien il sait tirer parti de la -moindre situation et de la plus anodine aventure. Il aime d’amour l’escroquerie -pittoresque, et, après <i>M. Lambert, marchand de tableaux</i>, -où il avait dramatisé en joie l’infortune classique de l’aliéniste Legrand -du Saulle, il nous relate l’histoire légendaire de l’humble violon, plus -ou moins laissé en gage pour quelques sols, reluqué par un riche amateur, -acheté d’avance pour un stradivarius, arraché à grand’peine et à grands -frais à son légitime propriétaire et qui reste pour compte à l’avide marchand, -dupé comme il est juste.</p> - -<p>Mais M. Maurey est bien trop fin pour avoir mis en scène le petit -Italien que nous connaissons. Il a inventé des escrocs sympathiques, un -vieil artiste bohème et un encadreur qui sort d’un de ses cadres, en -haut apparat; il a fait endosser la cupidité naïve du mercanti à un antiquaire -en pied; enfin, il a fait acheter le violon, à bénéfice, par un passant -dont nous n’avons cure. On rit—et l’on rit de tout le monde et de -personne, on rit pour les observations qui sont justes, pour les mots qui -sont drôles, pour tout—et pour rien.</p> - -<p>M. de Féraudy est un homme inspiré et crapuleux, d’un tact, d’un -sentiment, d’une sensibilité presque sincères, inventif par gêne et sans -horreur dans le rôle de M. Flure; M. Paul Numa est un comte Krabs -(l’encadreur) d’une allure et d’un cynisme exquis; M. Hamel est une -poire, éclatant de suffisance roublarde; M. Croué est un M. Flack -(l’antiquaire) mielleux, obséquieux, hautain, criard, soufflant et désopilant.</p> - -<p>Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand? -L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse choisir. -Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice. L’antiquaire -du <i>Stradivarius</i> est une figure de pure comédie. Et cela n’est certes pas -une critique. Au contraire!</p> - -<h3 class="newpage"><span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> -COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Les Tenailles</i>, pièce en trois actes, en -prose, de M. Paul <span class="smcap">Hervieu</span>. (<i>Reprise.</i>)</h3> - -<p>Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes, -pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et -humaine que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs -bravos et une émotion rajeunie.</p> - -<p>En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier. -Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et pittoresque, -il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois batailles vaillantes -et indécises. On sait le chemin difficile et triomphal parcouru depuis, -dans une ligne sévère, sans concessions, conduisant, non sans rigueur -et hauteur, le public où il veut.</p> - -<p>Avec <i>les Tenailles</i>, le Théâtre Français nous offre la formule -même de l’auteur de la <i>Course du Flambeau</i>, le nid de ses idées et sentiments -dramatisés: c’est, dans l’histoire de Paul Hervieu, dans l’histoire -du théâtre contemporain, une date—et, heureusement, la pièce ne date -pas. Elle a peut-être plus frappé et plus étonné, même, qu’au premier -jour. Sa fatalité, sa dignité, sa simplicité, sa rapidité logique commandent -l’attention et l’admiration tout ensemble: on a tant à penser -qu’on n’a pas le temps d’applaudir.</p> - -<p>Tout le monde connaît le thème de ce drame éternel. Irène Fergan -est l’épouse sans joie d’un gentleman sec et neutre, vertueux par orgueil, -fat pour soi-même, égoïste et insupportable, qui n’a que son droit à la -bouche, sans tendresse, sans cœur. Il est en fer, sinon en bois. Irène, -aimante et sensible, est plus malheureuse que les pierres. Désabusée, -désespérée, elle retrouve, par hasard, un ami d’enfance, le jeune professeur -Michel Davernier, apprend de lui qu’il l’a toujours aimée, sent elle-même -battre son pauvre cœur, s’avoue qu’elle l’aime. Et elle l’aime si -profondément, si purement, qu’elle se refuse à son mari qui revient du -cercle, aimable pour une fois, et qu’elle se verrouille, laissant furieux -Robert Fergan, qui jure: «Elle me le paiera!»</p> - -<p>Et elle le paie. Elle s’est dérobée absolument à l’étreinte conjugale. -Le mari, pour la mater, va la mener en exil, à la campagne, au diable. -C’en est trop! Mais ce n’est pas assez! Michel, de plus en plus amoureux, -de plus en plus repoussé, va partir. Qu’il ne parte pas! Irène divorcera -et deviendra sa femme. Faux espoir! Le divorce existe-t-il pour -M. Fergan, homme bien pensant, homme du monde, propriétaire? -Non, non! Il est époux: il restera époux: tous les droits sont pour -lui. Il tient sa femme et ne la lâchera pas. Et l’infortunée, défaillante, -<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> -anéantie, criminelle sans être coupable, se donne à l’infortuné Michel.</p> - -<p>Dix ans ont passé, monotones; Irène n’existe plus que pour son jeune -fils, mièvre et délicat. Il n’y a plus de querelles dans le domaine glacé et -lointain. Mais Robert, soudain, veut mettre le jeune René en pension. -Alors, sourdement, fiévreusement, l’épouse blessée et brisée, l’épouse -muette retrouve sa voix et son cri: elle est mère. Et comme Fergan s’obstine -dans son immuable droit, elle finit par avouer, par proclamer que -l’enfant est le fils de Michel Davernier, mort phtisique, qu’il a besoin de -tous ses soins de femme et de mère, qu’il ne partira pas. Et elle ne divorcera -pas: elle a besoin d’un nom et d’honneur pour René. Robert Fergan -lui a refusé sa liberté à elle: il traînera le boulet. Et tous deux, l’époux -et la femme, grâce à la loi ironique et féroce, demeurent face à face -comme deux malheureux, comme deux damnés, en présence de ce démon -inconscient et caressant: l’enfant adultérin.</p> - -<p>Cette conclusion douloureuse, nous venons de la voir dans <i>Connais-toi</i>; -mais la douleur à deux et à trois, et seul à seul, n’est-ce pas toute la -vie?</p> - -<p>Cette œuvre d’angoisse, de style et d’âme, d’ironie exaspérée et -de pitié infinie et sobre n’a plus eu pour la servir la fièvre passionnée et -stricte de Le Bargy, le génie torturé, réveillé, aimant, griffant, brave et -sublime de Marthe Brandès.</p> - -<p>Duflos est resté le mari tyrannique, omnipotent et effondré qu’il -avait créé en son entière perfection; Dessonnes est un professeur trop -mondain, un amant pas assez fatal, un phtisique un peu soufflé: il -aura plus d’assurance, et sa chaleur, son élégance, son intelligence lui -rendront l’élan, la grâce, la tristesse qu’il a eus hier modérément; -Siblot est excellent dans le rôle d’un beau-père philosophe: c’est la -nature même. Et Suzanne Devoyod a été charmante, toute bonne, délicieuse -de bonne humeur, de tact, d’émotion. Dans le personnage d’Irène, -Mme Lara m’a semblé trop constamment, trop délibérément dolente et -tragique. Ce n’est qu’un pleur, qu’un dégoût, qu’un navrement: c’est -l’amour dans les ruines et dans les larmes. Au troisième acte, un peu trop -poudrée, elle a trouvé une force et une énergie qui ont d’autant plus -porté qu’on ne s’y attendait pas. C’est une interprétation nouvelle: on a -toujours tort de faire des comparaisons. En tout cas, elle a été belle, -touchante et terrible.</p> - -<p>Mais les <i>Tenailles</i> ne doivent être jouées ou, plutôt, répétées en -public que quelques jours, ce mois-ci. C’est l’hiver prochain qu’elles -auront leur triomphe définitif et constant. Ce n’est pas une pièce d’été.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> - <img src="images/im_049.jpg" alt="" width="600" height="149" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.—<i>Solange</i>, -opéra-comique en trois actes, paroles de M. Adolphe <span class="smcap">Aderer</span>, -musique de M. Gaston <span class="smcap">Salvayre</span>.</h3> - -<p>Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque -et plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements -pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les -épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, -à M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous -ces agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et -ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants et -nuancés.</p> - -<p>Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au -château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à émigrer, -avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait la ramener. -Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles, de mousquets, -de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes sans-culottes—nous -sommes en 1794—pillent les salons et les communs. Puisque le -marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une troupe -républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant réclame la ci-devante. -Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son métier, les marie. -La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls dans la nuit. Le -lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle citoyenne Bernier -qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle l’acte de mariage: -son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va le verser pour la -Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle Germain revient, admire, -et les trois personnages se séparent, non sans mélancolie, sans fierté -et sans émotion.</p> - -<p>Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des -jours amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui -<span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span> -s’est établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une -jolie boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire, -où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches -Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de Saint-Landry, -enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane et du -menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il s’agit -de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général français, -de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le reconnaît: -c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis joue et lui -demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu bien le temps! -La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les étoiles à conquérir! -On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le farouche et intransigeant -marquis, voici le fidèle Germain qui raconte le mariage, la grâce -accordée par le Premier Consul au beau-père du général Bernier! Fureur -de l’émigré! Et les gens reviennent avec des fleurs. Au bal, au bal!...</p> - -<p>Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris, -prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le divorce. -Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre: c’est -la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais le Premier -Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication avec Solange, -le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté, est relâché, -juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie, le cachot de Marie-Antoinette. -Émotion aristocratique et plébéienne, consentement paternel, -douceur exquise, patience et passions récompensées. Solange et -Frédéric, dûment et religieusement mariés—ne sommes-nous pas à la -veille du Concordat?—feront de petits sangs-mêlés (rouge et bleu) qui -seront dignitaires sous le Roi-citoyen.</p> - -<p>C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe -Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en vers -aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami Gaston -Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple, d’une jeunesse, -d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans prétentions. -C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure dansante et -claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et des marottes, où -des tambours et des clairons résonnent en sourdine, où un écho de harpes -et de tocsin lutte de discrétion, de charme et d’intensité, des airs -et des ensembles, des récitatifs, des couplets satiriques, comiques et -émus, une gentillesse éternelle qui court, qui revient, une sûreté volontairement -grise de rythme, d’agrément, d’émotion contenue, une bonne -humeur, au fond, qui reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli -opéra-comique d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous -<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> -rajeunit de quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar -qui approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe -Adam qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se -réserve méchamment.</p> - -<p>C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu -archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est -un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire -sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de tricoteuses -de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier épeuré jusqu’à -l’épopée et inoubliable.</p> - -<p>Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il -sort avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest Daudet, -d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement -et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré -elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et lorsque -Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes, le -«Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux se -mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et d’émotion, -un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui sort d’échos de -vieilles rondes de France qui sont du plus grand art.</p> - -<p>M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a -la jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le -marquis) a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve -(Germain) est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac -prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et -Mme Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie -et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très -applaudie.</p> - -<p>J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. -Elle fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un -triomphe en nuances—comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut crier -ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un opéra-comique -de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos, bien chanté, bien -habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur à Gaston Salvayre, -vétéran chevronné de l’école française.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_051.jpg" alt="" width="110" height="108" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_44">[44]</span> - <img src="images/im_052.jpg" alt="" width="600" height="69" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU CHATELET (saison russe).—<i>Le Pavillon d’Armide</i>, -ballet en un acte et trois tableaux, de M. Alexandre <span class="smcap">Beners</span>, musique -de M. N. <span class="smcap">Tchérépnine</span>; <i>le Prince Igor</i>, opéra, de <span class="smcap">Borodine</span>; -<i>le Festin</i>, danses, musique de <span class="smcap">Rimsky-Korsakow</span>, <span class="smcap">Glinka</span>, <span class="smcap">Tchaikovsky</span>, -et <span class="smcap">Glazounow</span>.</h3> - -<p>M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un -livre intitulé: <i>Sur les Pointes</i>, qui était l’histoire de toutes les Russies et -de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs, les zig-zags, le -foudroyant et changeant enchantement des pas et des jetés-battus, des -danses et des danseuses et qui était l’épopée intime, galante, souriante et -sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet. Eh bien, les ivresses -chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que par l’immensité morose -de ce pays infini de glace et de feu pâle, les joies à la fois âpres, cassantes -et caressantes, le délice naïf et doux, sauvage et presque animal, emporté -et alangui, s’enfonçant dans la terre pour avoir des racines et se jetant -au ciel pour retrouver ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant -et planant, la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et -insatiable, la fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, -la rage tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons -et la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois pas du -Palais de Justice, dans un moutonnement, un <i>crescendo</i>, une poussée, -un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante, criante, -douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque, gémissante -et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de tous les appétits, -de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor et la flûte, le tambour -et la harpe donnaient l’assaut à notre goût et à notre cœur et où nous -finîmes par être abîmés de plaisirs et de séduction, d’admiration quasi -animale et de trouble exquisité: ce fut, ce sera un éblouissement pailleté -et perpétré, une acrobatie multiple et artiste, un rien inoubliable.</p> - -<p>On ne me demandera pas, après cette <i>ouverture</i>, de détailler les -livrets.</p> - -<p><i>Le Pavillon d’Armide</i> est, proprement, un cauchemar, ou plutôt -une boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de -<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> -bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud qui -danse éperdument avec Armide—et ce sont des écharpes, des rois de -légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des guerriers -et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela dans -les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le plus grand -luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des ventres de -salamandres et des halos de spectres.</p> - -<p>M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes -appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les -dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi a -été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé et -rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en -muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de -retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et n’est -qu’harmonie, force, grâce et merveille.</p> - -<p>Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, <i>le Festin</i>, qui -est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et autres. -Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas hongrois, -amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés de poignards -et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de sourires et de menaces, -pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et d’envol. Dans un <i>trépak</i> -de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de force à la fois ramassée -et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie jolie et divine. Mais les -centaines de danseurs et de danseuses auraient droit aux plus vifs éloges—et -la place manque.</p> - -<p>Dans <i>le Prince Igor</i>, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène -la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus sensuelle, -où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et de l’étoile tombée -des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate et préhellénique. -MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard), Smirnow et Zaporojetz -ont les voix les plus chaudes et les plus sympathiques. Et dans les -ballets sans fin que le Khan vainqueur offre à Igor, prisonnier, pour le -consoler de sa captivité, il y a une danse des archers d’une science, d’une -spontanéité, d’une habileté virile et professionnelle insensée.</p> - -<p>Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les -costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les -légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les combinaisons -les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les plus éminents -et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour nous, entrant, -sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en mousse d’idéal, en -lumière de soleil, impondérables et athlétiques, une musique d’ivresse -<span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span> -et de délice, voilà le premier spectacle que nous offre M. Gabriel Astruc. -J’allais oublier, dans ce spectacle, l’assistance si dense, qu’il y avait -quatre notoriétés <ins id="cor_5" title="poar">pour</ins> se disputer un fauteuil, l’encorbeillement du -balcon où il y avait tous les yeux, toutes les gorges, tous les cheveux, -toutes les épaules, toutes les pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges -où il y avait toutes les Altesses, toutes les Excellences et jusques à -l’ambassadeur de Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante -de gloire, de richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du -drap d’or ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de -foire, à Nijni-Novgorod.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_054.jpg" alt="" width="200" height="125" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.—<i>Bacchus</i>, opéra en quatre -actes et sept tableaux, poème de Catulle <span class="smcap">Mendès</span>, musique de -M. Jules <span class="smcap">Massenet</span>.</h3> - -<p>Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et -culbute toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux -et insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même, si -on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille pédanteries de -Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses mystères et des cérémonies -plus lourdes que profondes de ses fidèles, femelles et mâles, est -un mythe plus ou moins solaire, une entité asiate et grecque, un symbole -tout grossier et tout pur, où il y a la guerre et la paix, le trouble et -l’harmonie, le rêve hésitant et titubant, qui est le prolongement et l’ombre -éclatante de la vie, et la vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante -et vivante, la vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, -la vie-délices, la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la -terre le secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité.</p> - -<p>C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait -jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux dieux -ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage aux -hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable créateur -de l’existence humaine.</p> - -<p>Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches -la carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et -<span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span> -ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du monde -n’y auraient point suffi. <i>Bacchus</i> n’est que la seconde partie de cette -<i>Ariane</i> que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette <i>Ariane</i> -héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une enfant -préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique inspirée de -Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus rares poèmes, la -plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes; de cette -<i>Ariane</i> de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous avons -laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos. -Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre -d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile parfois, -bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques et -symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique -et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle apporte -à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief, tout le mystère -de l’Orient, toute énergie et toute fatalité.</p> - -<p>Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé -les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans le -pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la nuit, -Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si longtemps, -s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta, naguère, -Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin et la -parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un peu la -souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et c’est la terreur -qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs. Lamentations. Mais -une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le dieu Antéros, un surdieu -qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui révèle le destin d’Ariane, -unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts pour un instant, fait apparaître -le bateau sur lequel Bacchus, ayant pris la figure et l’apparence du -fuyard Thésée, a embarqué la délaissée.</p> - -<p>Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus -ne ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes.</p> - -<p>C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation -jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la -venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse et la -reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont la tumultueuse -avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera contre -cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse des brutes, -des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les messagers, les -apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est traîné sur un -trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu de lin, cuirassé de -<span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> -peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il se glorifie d’avoir donné -au monde la vie, la joie, l’amour; clame à pleine voix sa gloire:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers6">J’ai massacré la nuit...</div> - <div class="vers6">Et j’ai tué la mort!...</div> -</div> - -<p class="noind">et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant.</p> - -<p>Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et -assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits -cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de -moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant -que la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus -lourd et le plus sanglant silence.</p> - -<p>Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses -soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la grâce: -l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a subjuguée. La -vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: <ins id="cor_6" title="quelle">qu’elle</ins> meure! puisqu’elle -est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur la terrasse de son palais, -Amahelli est plus encore l’esclave du dieu prisonnier, triomphant dans -les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en ait, à servir Ariane.</p> - -<p>Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses, -initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements -orgiaques.</p> - -<p>Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière -et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros, -comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la -plus atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est -la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si quelqu’un -ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane -n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes les -plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse envelopper -du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne trouve qu’Amahelli, -Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais à toutes ses supplications, -le dieu, terrible, ne répond que par ces mots: «Femme, -qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard, Ariane, qui s’est -poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la colère de son père Jupiter, -que voir le gigantesque coup de tonnerre, la foudre qui abat Amahelli, -qui enlève le bûcher,—et l’apothéose où Ariane trouve enfin son juste -séjour, l’Olympe.</p> - -<p>Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le pathétique -de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où la prière, l’épopée, -la passion, la tendresse et le désespoir se succèdent, se mêlent, s’étreignent, -<span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> -où les sonorités épuisent leur paroxysme, où les pleurs et la tristesse, -de sourdine en sanglots, font du thème le plus savant, le plus naïf, -le plus touchant murmure. Avec une conscience inspirée, M. Massenet -a reconstitué ou inventé des rythmes sauvages, pis que tziganes—et les -plus célestes mélodies. Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie -en raison de la perpétuelle image de la mort et du souvenir trop -présent, hélas! d’une trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, -en harmonie et en beauté.</p> - -<p>L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même, -jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix, -son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval est une -Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus puissants et les -plus tendres, un don de son âme constant et chantant, une grâce à la -fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante et édifiante: -c’est du plus grand art.</p> - -<p>Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique, -de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente -et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est -une confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend -très imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes.</p> - -<p>Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a -incarné, si j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien -disante, émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie -Brille a été la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et -M. de Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu.</p> - -<p>Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi des -costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à -Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement -inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et de -faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli -aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans -son tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la salle, -chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié et l’âme -emplie d’ailes!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_057.jpg" alt="" width="240" height="154" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span> - <img src="images/im_058.jpg" alt="" width="600" height="75" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.—<i>Le Vieil Aigle</i>, opéra en -un acte, paroles et musique de M. Raoul <span class="smcap">Gunsbourg</span>.</h3> - -<p>Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où, -entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de <i>Roméo -et Juliette</i> avec Smirnow et Lipkowska, <i>le Vieil Aigle</i> de Raoul Gunsbourg -prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris.</p> - -<p>On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux -et nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et -passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit tout -développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et le -pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange et -la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus humain et -le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de simplicité, -c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de sublime souffrant -et saignant.</p> - -<p>Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale charnelle, -et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans -recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au petit -bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et de -nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée et -frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur.</p> - -<p>La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm -et de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère -physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à -son fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation, -le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et -charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement -enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est -un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité -humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et du -lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases tues, les -états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd: c’est la chair qui -crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la bonté—et c’est simple, invinciblement. -Chaliapine a été un formidable et douloureux Asvad: -sa voix d’une profondeur et d’une autorité changeante et incalculable; -<span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span> -sa mimique éloquente, son geste inspiré, la sincérité de son expression, -tout a été aux nues: il a interprété <i>le Cantique des Cantiques</i>, <i>l’Ecclésiaste</i> -et <i>le Miserere</i> ensemble: c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle -ingrat du fils Tolaïk, a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, -l’ardeur la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. -Quant à Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante -et lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, -la mélodie triomphante.</p> - -<p>Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de laisser -la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à l’impérieux -Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à l’Académie -nationale de Musique...</p> - -<p>Et Léon Jehin a conduit <i>le Vieil Aigle</i> à la victoire,—de tout son cœur.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_059.jpg" alt="" width="150" height="94" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU CHATELET (saison russe).—<i>Ivan le Terrible</i> (<i>la -Pskovitaine</i>), opéra en trois actes et cinq tableaux, de M. N. <span class="smcap">Rimsky-Korsakow</span>.</h3> - -<p>Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout mouvement -et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse, elle -reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase et -la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique dans -le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée, alanguie -et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit les cieux, avec -des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour et la grande ombre -aveugle et sourde de la fatalité.</p> - -<p>Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher, -en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement -le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un -juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout -son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano -Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et -héroïque qui relève du <i>Prophète</i>, de <i>la Muette de Portici</i>, de <i>la Juive</i> et -de <i>Roméo et Juliette</i>.</p> - -<p>Cela se passe deux ans avant <i>les Huguenots</i>, en 1570, à Pskow. En -<span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> -attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes -libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga Tokmakow, -fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son adolescence, -reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus -harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser par le -sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et s’enfuient: -voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé qu’Olga n’est pas -sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra Chéloga et d’un seigneur -non dénommé. Mais qu’importent les secrets de famille? Le tocsin -gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le besoin d’indépendance -agitent le peuple sur la place publique: en vain Tokmakow veut donner -la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre. On résistera. Toutcha, -ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui ne veulent pas être -esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et la grande voix de la -Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante dans les centaines de -gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses troupes improvisées, résolues -et gravement enthousiastes. Cependant l’autocrate arrive. Tout le -peuple l’attend à l’entrée de la ville. On prépare le pain et le sel et Olga, -fort marrie de n’avoir plus de père, espère furieusement le conquérant. -Les images sacrées passent, dans un brouhaha de respect, l’angoisse -augmente: des soldats brandissent des fouets, la terreur gagne et le cortège -d’invasion commence, se déroule, interminable, pittoresque et -farouche: hommes de pied, pertuisaniers, lansquenets et anspessades, -seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan, casqué, cuirassé, en ors, en acier et -en pourpre, brandissant son cimeterre sur son cheval blanc d’écume, -entre deux autres cimeterres et deux autres chevaux blancs d’écume (à -la vérité, les cimeterres et les chevaux sont très sages).</p> - -<p>Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. -Il se défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais -la vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se -signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui inonde -le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi les ondes de -sa barbe bifide.</p> - -<p>Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour -honorer son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges -s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente, méditant, -creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et mystique. -Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga a été enlevée -par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux ravisseur, le terrorise, -le rejette au néant et, sa fille recouvrée, s’abandonne à toutes les -malices, à toutes les tendresses, à toutes les délices de la paternité. -<span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span> -Horreur! horreur! le duo câlin est interrompu. On entend une marche -guerrière et rebelle: le Terrible fait donner la garde! Et Olga qui a -reconnu la voix de son aimé Toutcha, Olga qui perçoit l’arquebusade et -l’adieu déchirant du pauvre chef de la Liberté va le rejoindre dans la -mort: Ivan ne peut plus embrasser que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer -de détresse dans sa victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les -larmes des Pskovitaines asservies, sur l’âme blanche de la colombe -envolée et sanglante!</p> - -<p>Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief, -débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de tonnerres, -de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow -a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un effort -sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était de rendre à -l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et caractère, à la -fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime, mime prodigieux, -Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du <i>creux</i>, du cœur et de l’âme.</p> - -<p>Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout accablement: -ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux longs -et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis qu’impérial -et fatal: c’est forcené et harmonieux.</p> - -<p>Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix, le -jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de Mme Lipkowska -(Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre et courageuse -du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme Petrenko, et -MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il ne faut surtout -pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants, vivants qui sont -d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï, dans l’ivresse des applaudissements, -s’en vont, filles et garçons, chercher des messieurs en habit -noir qu’ils amènent de force, se faire acclamer et qui sont M. Tchérépnine, -le chef d’orchestre; M. Ulrich Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, -le régisseur. Vous verrez qu’ils traîneront devant la salle en délire -leurs directeurs Serge de Daghilew et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront -et que, avec la complicité du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, -ils les mettront en croix.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_061.jpg" alt="" width="225" height="124" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> - <img src="images/im_062.jpg" alt="" width="600" height="77" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>La Clairière</i>, pièce en quatre -actes, de MM. Maurice <span class="smcap">Donnay</span> et Lucien <span class="smcap">Descaves</span>. (<i>Reprise.</i>)</h3> - -<p>Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de <i>la Clairière</i> -le souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame -neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire -avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André Antoine, -de Suzanne Després, d’Eugénie Nau—et tant d’autres!</p> - -<p>M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu -l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être pas de -reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir, de l’élaguer. -Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à l’ancienneté, et l’ont distribué -à même les autres. Ils ont rajeuni les <i>airs</i> qui égayaient et occupaient -la scène, ont ajouté des plaisanteries d’actualité; il faut louer le -zèle désintéressé de ces deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. -Ce n’est, au reste, pas aux lecteurs du <i>Journal</i> qu’il est besoin de -vanter Lucien Descaves, sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, -et Maurice Donnay, qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme—et plus -loin.</p> - -<p>On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, <i>la -Clairière</i>. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se sont retirés -du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur Mouvet, a légué -au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens, en espérant bien -que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes, y compris ses convictions.</p> - -<p>Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des -compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les -métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active, la -plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe de recueillir -un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir ou d’offrir aux -enfants des ménages divers une institutrice, Mlle Souricet. L’artiste -ébéniste Collonges dessine à tous des armoires en nouveau style et, -bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son médecin, le savant docteur -Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras qui accompagnera les chansons -allègres du peintre en bâtiment Poulot, dit Caporal, et de la blonde -et vibrante Mme Rouffieu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span> -Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont -pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé -civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte -des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et -venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par -le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie, -le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et -se jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit -par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce -comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, -dans les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne -résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne peuvent, -pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur, le regrettable -Mouvet.</p> - -<p>Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort -bien fait comme anachorètes, avec de la foi—et sans femmes!... Mais, -au jour d’aujourd’hui!...</p> - -<p>Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique. -Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort: -tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une démonstration. -Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou une -preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop de -personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien -Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation -sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des -mots exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, -a ajouté des <i>mots</i> tout court et des à-peu-près d’à-peu-près.</p> - -<p>L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie, -comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est -excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à son -aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; -M. Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence -est un rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent -ivrogne; M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras -père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller -municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle -de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets en -dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité -chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout cela -dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi.</p> - -<p>C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y -<span class="pagenum" id="Page_56">[56]</span> -est parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux -sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui ne -trahit qu’à regret—et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes Lécuyer, -Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié. Enfin, -Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un sourire, -des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et toute la -nature.</p> - -<p>Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent -des bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord -des champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_064.jpg" alt="" width="225" height="100" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>Lauzun</i>, pièce en -quatre actes, de MM. Gustave <span class="smcap">Guiches</span> et François <span class="smcap">de Nion</span>.</h3> - -<p>La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, -ainsi que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne. -Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de l’humeur -de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes, -entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son tempérament, -attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et morts, -elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille contre -son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de Charles II -d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire—si l’on veut—de l’empereur -d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne, Nompar -de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses disputées, -loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et des avanies, -ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus encore du poids -de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive, méchante et blondasse -de son secret conjoint.</p> - -<p>La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, -deux volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure -princesse.</p> - -<p>Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien -Sardou, pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et -<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> -de retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères -Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou -plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode -Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus -de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en comporte -la vérité historique.</p> - -<p>Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine <i>Tartufe</i>, -dans sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. -Le maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé -Primi Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par -hasard, annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante -des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, -le petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser -les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R. -Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un -tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur, qui se -gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses supérieurs, qu’il -a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie: Mademoiselle est venue, -qui se confesse, qui interroge: elle veut se marier et ne tient pas au rang. -Le damné Gaston ne veut pas deviner: il faut qu’un miroir lui jette son -nom au visage pour qu’il consente à des remerciements, à des protestations, -à des serments. Eh! il faut l’agrément du roi—et il y a un cheveu -de moustache, un de perruque; la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs -de Montespan, a été, avant son mariage, la tendre amie de Lauzun: elle -s’opposera à ces épousailles. Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve -le mariage: il signera le contrat tout à l’heure.</p> - -<p>Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage, -jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui reprend -sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans <i>la Favorite</i>: c’est grave, -brrr!... Mais tout va s’arranger: après une scène d’amour avec sa mélancolique -fiancée, il persuade Athénaïs qu’il ne veut se marier que pour se -rapprocher d’elle: la Montespan pâme; elle va décider le roi. Lauzun -triomphe trop tôt, raconte son stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On -l’entend, on le trahit. Et quand il croit que Louis XIV revient signer le -contrat, c’est d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et -qui l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol.</p> - -<p>Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper -par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et somptueux -Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il attend Mademoiselle, -qui doit venir, qui viendra à trois heures et se moque, en attendant, -du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard et au plus -<span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> -gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui, Lauzun, avec les plus -grands égards. Mais le miracle devient évident: voici Mademoiselle, en -son héroïque costume de la Fronde, en chapeau d’amazone, qui arrive, -qui apporte la liberté—à un prix courant; on ne lui a demandé, en -échange, que tous ses biens pour le duc du Maine, fils adultérin de -Louis XIV et de la marquise de Montespan. Et la Montespan arrive elle-même. -Lauzun la joue, fait le mourant, la dupe, faisant donner et reprendre -sa parole à son auguste époux, sur le propos de la donation, pour -imiter le roi lui-même, enferme le gouverneur de la prison, Saint-Mars, -et la favorite, s’évade par la cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse -même de la Montespan.</p> - -<p>A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé -la Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux, -capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler -la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent -à son mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est -connu que de toute la cour.</p> - -<p>Cette image d’Epinal, bien découpée—un peu trop—a été fort -applaudie. Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité -assez mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à -Louis XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin -et de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être, aux -chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut pas être -trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont merveilleusement -habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures, d’armoiries, -de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige et de la vérité.</p> - -<p>Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de -Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera? -Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la Fronde, -elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son mari. Mme -Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse, Mlle Jane -Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen Deraisy -est une Mme de Nogent très fraternelle.</p> - -<p>M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop -selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles: il a -manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant et très -entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un Montespan fort -intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit valet. Quant à -M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans, trop en nuances. -Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il trompe, il exagère, il gasconne: -on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne se retrouve que dans des scènes -<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> -de tendresse et de gentillesse. Mais il gasconnera un peu mieux et sera -moins précieux, l’action deviendra moins lente, moins longuette, plus -sincère et, dans la magnificence des décors et des costumes, cette jolie -histoire d’amour, très noble et très tendre, connaîtra peut-être le durable -succès distingué et populaire qui convient à un conte de fées et à ce -que Mme de Lafayette appelait une nouvelle historique.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_067.jpg" alt="" width="109" height="130" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES ARTS.—<i>Demain</i>, un acte, de M. P.-H. <span class="smcap">Raymond-Duval</span>, -d’après la nouvelle de Joseph <span class="smcap">Conrad</span>; <i>les Possédés</i>, trois -actes, de M. H.-R. <span class="smcap">Lenormand</span>.</h3> - -<p>Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de <i>la Marquesita</i> -à la suavité angélique et évangélique de <i>Mikaïl</i>, qui était toute harmonie, -toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï orchestré par Robert -de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas daigné toucher terre à -nouveau tout de suite.</p> - -<p>Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui -émeut et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après -l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes.</p> - -<p>Je n’insisterai pas sur <i>Demain</i>. C’est un petit acte, un peu long, où -un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si terriblement -son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le reconnaître lorsqu’il -vient enfin: il ne l’attend que <i>demain</i>; pourquoi vient-il aujourd’hui? -Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un décor de brume, à Port-Louis, avec -un aveugle, M. Lucien Dayle, très nature, un marin aventureux, bourlingueur, -mélancolique et fatal, M. Pierre Roux; avec M. Sauriac, un -capitaine très, très fou. Mlle Marie Kalff est une fiancée triste et émouvante.</p> - -<p><i>Les Possédés</i> ce sont les hommes de génie, les créateurs de science -et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de l’infini, -et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs découvertes, -de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de lumière, de -beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui donnent à la -flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme Bernard Palissy, -mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs scrupules, leur -<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> -bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se consumeront eux-mêmes -et que leur raison fondra dans le vain creuset de gloire, d’inquiétude -et de futur.</p> - -<p>Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la -science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale. Il a -dissocié le radium—déjà!—et son fils Marcel est, tout jeune, un musicien -de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son premier -opéra—un chef-d’œuvre—et, sou par sou, il a prélevé sur le maigre -produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs qui va -réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un faible et -indélicat cousin—un poète—lui rafle ses économies, sous un prétexte -inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil Heller. -Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne, fille d’un -vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du métier et de -la bonté.</p> - -<p>La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. -Il sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien -pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les pires -vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter son oncle -René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable! Lui-même, -l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science, été l’amant rétribué -d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite encore: il hésite même -lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une place infime—comme dans -<i>Chatterton</i>—et refuse tout secours à l’Art. Mais une vision fugitive et -traquée, une Allemande qui a volé, qui a entôlé pour nourrir son enfant, -enlève ses dernières pudeurs au créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser -périr son enfant, à lui, son œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, -il vend à René Heller les lettres accusatrices contre 20 000 francs.</p> - -<p>Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père, -de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec la -douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil -Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible -Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe qui -est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses airs exotiques. -Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime plus, qu’il -n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut. Il va si haut -que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil Adrar est mort -dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il étrangle son cousin -Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la fenêtre dans un précipice -tout exprès, s’agite, délire, délire et reste haletant, béant, hébété -et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que le rideau tombe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> -Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand, -a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements -les plus directs. Elle a de la <ins id="cor_7" title="noblese">noblesse</ins>, et de l’audace et de l’humanité. -Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la famille, de -l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à être jusqu’au bout -inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a déjà longtemps que -Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir plus de talent, quel -rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le vierge sacerdoce du -génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus grands savants -comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux et des pères? -Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités.</p> - -<p>M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, -très aimant, très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de -laboratoire majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur -dolent et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, -il a été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des -coups de pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de -gentillesse et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir.</p> - -<p>Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le -personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme, -l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une entôleuse -poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée -Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie pratique, -de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie antique, -c’est <i>le vivace et le bel aujourd’hui</i> de cette idéologie d’hier et de demain.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_069.jpg" alt="" width="110" height="70" /> -</div> - -<h3>THÉATRE APOLLO.—<i>La Veuve Joyeuse</i>, opérette en trois actes -(d’après Henri <span class="smcap">Meilhac</span>), livret de MM. Victor <span class="smcap">Léon</span> et Léo <span class="smcap">Stein</span>, -musique de M. Franz <span class="smcap">Léhar</span>.</h3> - -<p>Tout arrive. Après tant de <i>Veuves soyeuses</i>, <i>broyeuses</i>, <i>aboyeuses</i> et -<i>giboyeuses</i>, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs détachés et -de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique, illustre et universelle -<i>Veuve joyeuse</i> qui fit les beaux soirs, les belles nuits et les beaux -rêves de l’Europe et de l’Amérique, de l’Océanie et des deux pôles et -<span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span> -qui nous vient, plus que légère, plus que magnifique, en splendeurs, -en mousse, en gaze et en jambes, tuyautée, brodée, surbrodée et sertie -d’une musique facile, entêtante et obsédante, dans un éclat, dans un -mouvement, dans un entrain à la fois magiques et puérils: ça tient des -<i>Mille et une nuits</i> et de la rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est -tout ballet et toute romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, -chaloupée, ululée, dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la -folie et du sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui -souffle en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille -et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui déchaîne -l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini sans qu’on -sache pourquoi: voilà!</p> - -<p>On sait que <i>la Veuve joyeuse</i> nous vient, nous revient, par le plus -long: ce fut <i>l’Attaché d’ambassade</i> du jeune Henri Meilhac, qui se fit applaudir -sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours suivants. -Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire—les millions étaient -vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement diminué!—qu’il ne -faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions doivent rester nationaux! -La nation—c’était en 1861, la principauté de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, -l’Etat de Marsovie (si j’ai bien entendu)—délègue son ambassadeur -à Paris pour empêcher les capitaux de devenir français. Rassurez-vous -tout de suite: ils demeureront parisiens. L’ambassadeur, qu’il -s’appelle le baron Scarpa ou le baron Popoff, est idiot; mais l’attaché, -comte Prax ou prince Danilo, est le plus charmant, le plus séduisant, -le plus désintéressé mauvais sujet du monde, ivrogne pour avoir une -contenance (pardon!), passionné malgré lui et qui finit par réussir, en -dépit de tous et de soi, et qui, quoi qu’il fasse pour repousser, en même -temps qu’une femme qu’il adore, une fortune qui lui fait honte et horreur, -doit doucement, héroïquement et tendrement se résigner à être le -plus heureux des époux aimés et le plus opulent des diplomates.</p> - -<p>Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens -de mes amis qui préfèrent à toute la musique de <i>la Veuve</i> la douzaine -de vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861:</p> - -<div class="poem" lang="es" xml:lang="es"> - <div class="vers8"><i>... Ay chiquita que me muero</i></div> - <div class="vers8"><i>Sabiendo lo que te quiero,</i></div> - <div class="vers8"><i>Y que me muero por ti!...</i></div> -</div> - -<p>Il faut savoir gré à MM. Robert de Flers et Gaston Arman de -Caillavet, qui ont très discrètement mis du français sur le livret viennois, -d’avoir rétabli textuellement des phrases de Meilhac, mais qu’importent -un texte, des paroles, des mots en cette sarabande éblouissante, -en cette furie de mouvements, de sourires, de désirs irrités et de refus -<span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span> -mendiants, de refrains-gigognes qui fusent, qui éclatent, qui se multiplient, -qui, soulignés de gesticulations, de grimaces, de groupements -comiques, de gigues funambulesques, deviennent des hallucinations -mélodiques et les plus gais, les plus tyranniques cauchemars? <i>L’Attaché -d’ambassade</i> ne comportait que deux décors, une salle de l’ambassade et -une serre, à la campagne, près de Paris. <i>La Veuve joyeuse</i> a la salle de bal, -un parc avec temple antique, le sanctuaire même du bar Maxim’s -avec une infinité d’uniformes exacts, de travestissements nationaux -fantastiques, de broderies, de seins, de cheveux, d’yeux, dans une atmosphère -changeante, éternelle, électrique de sensualité et de sentimentalité. -Car il y a la petite fleur bleue à la viennoise, le souvenir d’enfance, -qui se danse et qui pâme, la <i>gemütlichkeit</i>, avec de la fantaisie et des -tziganes.</p> - -<p>Ç’a été un triomphe: les airs les plus connus ont été salués avec -transport, les airs moins connus ont paru nouveaux: la berceuse, la valse -évanouie et frénétique, la bourrée plus ou moins russe, les couplets -tendres, les couplets farces, tout a plu: c’est touchant.</p> - -<p>La veuve joyeuse, c’est miss Constance Drever. On sait que, dans -ce rôle, on n’a que l’embarras du choix: il y a deux mille <i>veuves joyeuses</i> -comme il y a trois mille <i>Salomé</i>: eh bien, miss Constance Drever est -étonnante de fougue, de langueur, de sourire, d’exotisme, de charme -artificiel et infatigable, de zézaiement gentil, de voix souple, de geste infini: -quand elle se laisse emporter par le joli baryton Defreyn (le prince Danilo) -en une danse de septième ciel, elle respire toute la volupté, d’avance. -Mme Thérèse Cernay est une ambassadrice ardente, retenue, pudique -et cynique de la plus juste voix. Mme Nell Breska chante fort bien et -trop peu, et Mme Landar est on ne peut plus comique. J’ai dit la grâce impertinente, -l’émotion involontaire et vibrante, l’énergie virevoltante -de l’harmonieux Defreyn: Sardieux, en hussard, est un ténor élégant; -Casella et Saidreau sont coquettement grotesques; Victor Henry est, -comme toujours, le plus irrésistible bouffon. M. Félix Galipaux joue -l’ambassadeur avec une frénésie, une jeunesse, une conscience, une foi -inouïes: il est plus Galipaux que nature: ses <i>galipettes</i> sont épileptiques, -historiques, légendaires.</p> - -<p>Et <i>la Veuve joyeuse</i>, dans son faste oriental et parisien, avec ses -danseuses, ses mimes, sa figuration, sa folie, sa musique capricante, -berçante et énervante, ses chairs étalées, ses frissons de gaze et de tulle, -ses clochettes et ses violons a pris Paris, un peu tard, comme tout -l’univers.</p> - -<p>Quand reprendra-t-on, au Vaudeville ou au Français, l’<i>Attaché -d’ambassade</i>—sans musique?</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> - <img src="images/im_072.jpg" alt="" width="600" height="191" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES ARTS.—<i>Œuvre posthume</i>, un acte en vers, de M. Alfred -<span class="smcap">Mortier</span>; <i>l’Eventail de lady Windermere</i>, pièce en quatre -actes, d’Oscar <span class="smcap">Wilde</span> (adaptation de MM. <span class="smcap">Rémon</span> et J. <span class="smcap">Chalençon</span>).</h3> - -<p>Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, -jouait furtivement cette <i>Salomé</i> qui fit, depuis quelques années, son -fructueux et somptueux tour du monde,—du grand monde,—et -connut tous les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré -de tous les dévouements.</p> - -<p>Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait -franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée, superficielle, -tout en dialogue et si pauvre en action, que donne le théâtre des Arts. -Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de <i>la Ballade de la geôle de Reading</i> -ne désirait nullement voir représenter en France <i>l’Eventail de -lady Windermere</i>. Dans la complaisance qu’il avait pour la moindre de -ses productions et de ses saillies, il gardait quelque rigueur à son théâtre: -à ses yeux, ses pièces étaient à la fois des distractions, des besognes -destinées à l’amuser et à assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux -respect pour ses poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare -aux lèvres et avec le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient -le plus frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse -de ses derniers mois, il souhaitait qu’on jouât <i>l’Eventail</i> aux Etats-Unis, -parce qu’il n’aimait pas les Américains.</p> - -<p>Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, -épouse parfaite du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une -vieille folle, la duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere -«flirte» outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. -Lady Windermere découvre des preuves: son époux donne de -grosses sommes d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie -<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> -pas; à peine s’il insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il -l’a fait pour sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite -au bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si -cette gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que -son mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux, -resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa -mère!»</p> - -<p>Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du -développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée -contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son -audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et aller -chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui épargner -son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera le mépris—dont -elle a l’habitude—avec son insouciance coutumière; dira, -quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté par mégarde; -vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que la -mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne -emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune -enfant, le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, -en Italie, mariée à un vieil imbécile—car la vertu doit être récompensée, -en Angleterre.</p> - -<p>C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de fantaisies: -c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait à -un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée?</p> - -<p>Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée, -astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante, -Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, -M. Durec, lord très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, -et M. Lucien Dayle, ganache sympathique.</p> - -<p>Cette pièce âgée—elle date de 1892—et posthume ici, était -précédée d’un acte en vers du même nom: <i>Œuvre posthume</i>. Il y est -prouvé qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en -étant cocu—et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe -en question s’appelle <i>le Corsaire</i>—et ça ne nous rajeunit pas, camarade -Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur -cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré, -et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds sept -pouces: la stature des carabiniers.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span> - <img src="images/im_074.jpg" alt="" width="600" height="99" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—<i>L’Assommoir</i> (reprise), -pièce en cinq actes et neuf tableaux, de MM. <span class="smcap">Busnach</span> et <span class="smcap">Gastineau</span> -(d’après le roman d’Emile <span class="smcap">Zola</span>).</h3> - -<p>Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de l’Exposition -de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni normande.</p> - -<p>Quelle ferme?</p> - -<p>—Ta gueule!</p> - -<p>Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable -tradition—est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?—retrouve -sa virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un bail,—et -<i>l’Assommoir</i>, en gros et en détail, par son thème, ses hors-d’œuvre, -ses à-côtés, son comique et son tragique, par son ample et diverse horreur, -par sa fantaisie, par la splendeur de sa distribution, demeure -classique, redevient neuf, est prodigieusement saisissant et divertissant.</p> - -<p>Il est inutile, n’est-ce pas? de ressasser l’action et l’antienne. La -blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant à -coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie; l’idylle -mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces pittoresques -au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité -d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas -d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau -convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale mangeant -la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la dignité, -l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la ruine, au déshonneur, -emportant, grâce à la traîtresse Virginie, Coupeau dans une attaque -titanesque de <i lang="la" xml:lang="la">delirium tremens</i>; la mort lamentable et charmante de -Gervaise, qui mendie son pain et le repos éternel dans les bras d’un brave -garçon barbu qu’elle a toujours aimé sans l’avouer, toute cette épopée -de honte, de misère et de vérité trop crue et outrée est universellement -connue. D’autant que la pièce, au moins, est très morale: la traîtresse -<span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> -Virginie, le hideux et séduisant Lantier sont tués tous deux d’<i>un</i> coup -de revolver (ainsi que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux -militaire, l’aspirant-sergent de ville Poisson.</p> - -<p>Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus -grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas! mais on y -mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des convulsions, -mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de souffler, mais on -rit, on pleure, on frémit; c’est admirable.</p> - -<p>Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et -Hertz ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de -l’art des vedettes, des vedettes et des vedettes.</p> - -<p>Le trio de joie, de <i>rigolade</i> qui fait fuser la salle, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade -et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux. Déan: -c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits, toutes les -farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont un; c’est la fantaisie -et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné fait un Poisson solennel, -terrible, d’un comique inconscient; il n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. -M. André Hall est un Lantier très congrûment élégant et crapuleux. -M. Blanchard (Bazouge) est un croque-mort aimable, sinistre malgré soi -et zigzaguant à souhait. M. Mortimer est un propriétaire qui s’écoute -parler. Mme Alice Berton est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, -perfide comme il convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et -insouciante qui fait prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît -après une longue absence, incarne une concierge épique et gaillarde, -vénérable avec des souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la -main au balai. La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée -qui lâche: «Ta gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui -joue Gervaise. Cela pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, -cette petite impératrice, toute distinction, toute grâce menue, -de suavité et de je ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher -son homme chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à -trembler. Eh bien! Mme Yahne n’a pas su être <i>peuple</i>,—c’était impossible,—mais -elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de -sa déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort -applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori. -Dans <i>la Route d’Emeraude</i>, il figurait un bon et héroïque ivrogne. Dans -<i>l’Assommoir</i>, il monte en grade et arrive au <i>delirium tremens</i>, qui est, -comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,—bâton un peu -flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement, retombant -plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux, pathétique -jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité, il donne un -<span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span> -spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus salutaire. C’est un -enseignement d’une grande et belle horreur.</p> - -<p>Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante, -amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et -longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_076.jpg" alt="" width="80" height="81" /> -</div> - -<h3>THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>La Révolution française</i>, -pièce en quatre actes et treize tableaux, de MM. Arthur <span class="smcap">Bernède</span> -et Henri <span class="smcap">Cain</span>.</h3> - -<p>La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible, -écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de -sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les plus -belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les plus magnifiques, -grouillent encore tant de secrets, de troubles desseins et de si -insaisissables influences! Après Thomas Carlyle, Michelet, Louis Blanc, -Lenôtre et Gustave Bord,—j’en passe, et combien!—que pouvaient -nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent Arthur Bernède?</p> - -<p>Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la -Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien de -plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien de plus -grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant d’humanité, -rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des préparations -n’a rien à faire avec les événements—et le métier non plus! Une force -aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux mille têtes qui tourbillonne -du ciel à la fange, secouant la tragédie, l’épopée, la rafale, la -farce et le lyrisme fécond du désespoir, un long instant qui n’est pas -encore, qui ne sera jamais déterminé et qui ne revivra plus, ce n’est pas -une pièce.</p> - -<p>Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est -agréable et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; -des foules s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, -on y meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave, -de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme et -pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés. Imagerie -brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de Robespierre -et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens de Versailles, -<span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> -de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789, à l’arrivée des dames -de la Halle et de la populace réclamant «le roi, la reine et le petit -mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant la peur, distillant la -haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant l’audace, enrôlant les -braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant; le futur Louis-Philippe -servant la République et préparant la bataille de Valmy; le duc de -Brunswick voulant écraser la liberté et raser Paris; la Convention nationale -dévorée d’incertitude et se dévorant d’avance avant de recevoir -l’annonce de la victoire et les drapeaux ennemis capturés; Marat et -Robespierre extorquant laborieusement l’adhésion de Danton à la -condamnation de Louis XVI; les Vendéens et les Bleus aux prises; William -Pitt en action; Robespierre, un instant avant sa chute, aux prises -avec le cul-de-jatte Couthon et le beau Saint-Just; enfin,—épilogue -philosophique et apothéotique,—le général Bonaparte, campé dans les -plaines de la Lombardie, au milieu de ses troupes ivres de gloire, dans un -soleil qui est à la fois le soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour -des cendres, tout doré et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et -messieurs, pardon! citoyennes et citoyens, de <i>la Révolution française</i>; -minuit sonne, et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, -d’épopée idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de -dormir. Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier -l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns de ces -tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier. Le père Laurier, -encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le remplacer, avec son autre -fils, qui devient représentant du peuple aux armées, sa fille qui se fait -vivandière et son promis, Jean Michon, qui est chansonnier en civil et -en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris l’écharpe blanche par amour pour -la marquise de Lusignan, redevient Français et devient républicain en -voyant les prouesses de Valmy; la marquise elle-même, après avoir été -sauvée de la guillotine, en Vendée, par sa quasi-belle-sœur et Michon, -redevient Française en s’apercevant que Pitt et Cobourg se moquent du -roi, de la royauté et ne veulent que l’abaissement de la France! Tout -finit bien—ou presque.</p> - -<p>Il y a des souvenirs de <i>Charlotte Corday</i>, du <i>Lion amoureux</i>, de Ponsard, -d’<i>Une Famille au temps de Luther</i>, de Casimir Delavigne, de -la <i>Vivandière</i>, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce pas?), de -répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté cordiale et -généreuse—et c’est panoramique, pittoresque et meublant. Vous verrez -qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès avec son -collaborateur, fera de <i>la Révolution française</i> un de ces romans plus que -populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils d’honneur à M. Charlier, -<span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> -un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un éclatant, débordant, -tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt perfide et majestueux; -à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique Michon; à M. Decœur, -encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean Worms, Duard, Chevillot, -Coquelet—ils sont mille! Mlle Pascal est touchante, enjouée et -héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante et forcenée; -Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles sont cent -qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli bouquet... aux -trois couleurs!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_078.jpg" alt="" width="120" height="61" /> -</div> - -<h3>PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>Le Roy sans royaume</i>, énigme historique -en trois parties, cinq actes et sept tableaux, de M. Pierre -<span class="smcap">Decourcelle</span>.</h3> - -<p>Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, -en 1835, <i>Sémiramis la Grande</i>, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume -et en vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler -drame, une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, -qu’est-ce qui n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie?</p> - -<p>Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la -survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et de -la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution, embûches, -pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et reniements. -Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de tous les -coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils traînent une -passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent Mathurin Bruneau, -Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils ont des fidèles irréductibles; -je ne parle pas de Naundorff, à qui une ressemblance criarde -avec Louis XVI, une obstination héroïque des dévouements aveugles -et la complaisance des Etats de Hollande assurèrent le nom de Bourbon, -pour les Pays-Bas et sur sa tombe.</p> - -<p>Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc., -etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté <i>l’Orphelin du Temple</i> -à l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous -fera sourire à <i>Sire</i>, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII. -Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi -avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin, par -<span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span> -cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se prête à -toute poésie et à toute fantaisie.</p> - -<p>Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et -émouvant, il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: -son Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au -moment où les faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai.</p> - -<p>Mais contons l’aventure.</p> - -<p>Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être -poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une -mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le -pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand cœur -et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné -Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime -résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par respect -pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!»</p> - -<p>Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un cachot -royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille morts, où un -commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui était son plus -cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de Montvallon, déguisé -en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui injurie l’enfant royal, -quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras quand il n’y a plus personne. -C’est—ou ce sont—«les deux gosses». Et le Roy—pourquoi -cet y archaïque?—le roi troque ses guenilles contre les loques du Montvallon, -franchit les diverses lignes de sentinelles, sort de la prison, tandis -que le noble phtisique laisse empoisonner ses derniers jours.</p> - -<p>Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. -La famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque -vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable -dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui apprendre -ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple -duc d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime -Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon de -la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de la -main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner le -royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est décidé! -Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain -la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de -Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir -une fois de plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise -sur une chaise.</p> - -<p>Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé -<span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span> -dans l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. <ins id="cor_8" title="Prisonner">Prisonnier</ins>, -impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de -l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine -<i>commediante et tragediante</i>, Napoléon invoque la bataille, le génie, la -grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre et -je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la Régulus: -Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne qu’un instant, -le temps de rendre le conquérant à la gloire et à l’Histoire qui, au -reste, allait le lui réclamer.</p> - -<p>Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les environs -de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo, le -gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la peau de -Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et des grenadiers. -Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la retraite de Louis-Charles, -on fusille son père, son vrai père, devant elle. Cris, épouvante, -supplications. Et, pour échapper au peloton d’exécution, le duc de -Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son cri «Vive le Roi, notre -sire!»</p> - -<p>Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent -en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet! -Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui -qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de -l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à la -Martinique, dans la maison de Joséphine.</p> - -<p>Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas historique. -Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les mousquetaires; -M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer Napoléon à -Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance.</p> - -<p>Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure.</p> - -<p>Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry -sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par le -malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle Franquet -est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et qui a -des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en jupon -à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement héroïque. -Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse, une jeune -épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un Fouché plus -traître que nature—et c’est difficile—un monstre à face pis qu’humaine, -parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un duc de -Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus mâle courage -et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de volonté, -<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> -d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la jeune majesté, -la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique de son personnage; -M. Gravier est un grognard cordial et désespéré. Enfin, après -avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant, Adam, etc., -notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique Napoléon de -nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et mis au monde -pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur des salles pleines -le frisson de cette grande ombre vivante.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_081.jpg" alt="" width="150" height="122" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>La Robe rouge</i>, pièce en quatre actes, en -prose, de M. <span class="smcap">Brieux</span>. (<i>Première représentation à ce théâtre.</i>)</h3> - -<p>Moins de dix ans après son apparition, <i>la Robe rouge</i> est presque -une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision, son -amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées à -tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des réformes -et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M. Brieux, ne pas -être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose dire, la paternité -sentimentale.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a été -acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et -l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le -drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret, et de -plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons pas -songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est bien -là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est une exception, -un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale. La magistrature -reste debout—et assise: nous n’avons vu que des individus -très déterminés, pas des types universels—et de pauvres gens!</p> - -<p>Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre d’Etchepare -et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat d’un -vieillard de quatre-vingt-sept ans, est <i>cuisiné</i>, torturé, atrocement -câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille et affreux -drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son trouble, de sa -<span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span> -peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer avec sa tête, le mate -et l’accule. La femme, épouse irréprochable, mère admirable, a eu, dix ans -auparavant, une aventure ignorée, une condamnation injuste dont le -juge la soufflette et l’étrangle, dont il ravale ses protestations, sa franchise -et sa dignité; il finit par arrêter la malheureuse, d’un arbitraire -insensé, lorsqu’elle se rebiffe et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au -grand jour de l’audience, le ministère public sûr du triomphe, n’ayant -plus qu’à tendre sa robe pour y voir tomber deux têtes innocentes, -qu’importe que le procureur ait une hésitation sublime, une rétractation -divine et humaine? Le président a appris à l’accusé la faute de sa -femme. Acquitté, ruiné, détruit, le paysan basque ne peut supporter -une tache de boue sur une veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère -dans les Amériques, en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à -tuer le juge infâme, l’auteur de son anéantissement de femme et de -mère, ce qu’elle fait avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit -l’Ecriture.</p> - -<p>—Personne, répond Brieux, frappe, plaideur!</p> - -<p>J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public, -en sa chaleur, <ins id="cor_9" title="s’ntéresse">s’intéresse</ins> beaucoup moins à la robe rouge, au siège de -conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de -Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu -cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet.</p> - -<p>G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave -d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil, -<ins id="cor_10" title="a hannant">ahanant</ins>, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant -et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du -boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier, astucieux -et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un président -d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est parfait -dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon est excellent -en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay a une invraisemblable -dragonne d’officier de gendarmerie.</p> - -<p>Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans -le rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite -fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est -mignonne en montagnarde.</p> - -<p>M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé -dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à -vide, il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante -et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, -du mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de -<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> -ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie.</p> - -<p>Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop -dévouée.</p> - -<p>M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; -M. Georges Le Roy un substitut ardent.</p> - -<p>Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente, -tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. -Je ne me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que -je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements -de voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces -mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle involontaire -gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au meurtre -lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de son amour à -elle et de son foyer!</p> - -<p><i>La Robe rouge</i> donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française: -elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit vert—couleur -complémentaire—qu’elle a donné à Eugène Brieux.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_083.jpg" alt="" width="160" height="88" /> -</div> - -<h3>VAUDEVILLE.—<i>Suzette</i>, pièce en trois actes de M. <span class="smcap">Brieux</span>.</h3> - -<p>Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère, -elle est <i>idolée</i> par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce -monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse: ce -sont des mondes.</p> - -<p>L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu, -après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru, Régine -Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la diable, coquette, -étrange, artiste—horreur!—elle dérange leurs idées glaciales, leur -cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs portraits, pardon! leurs -photographies de famille. Elle doit venir dans leur <i>mas</i> méridional: -quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils avec sa chère bambine -Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert l’a trouvée en train -d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a crié et proclamé qu’elle -avait un amant. Joie! Le divorce est là pour un coup! Et les vieux auront -leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi, lorsque la mère éplorée et -repentante vient demander sa fille, lorsque l’épouse veut s’expliquer -<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> -avec son mari, je vous laisse à penser de quelle façon elle est éconduite, -expédiée, expulsée par son magistrat de beau-père: la guillotine sèche, -sans plus.</p> - -<p>Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le -capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses -intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire, en -train de reconduire <ins id="cor_11" title="soliment">poliment</ins> un pignouf qui s’est fourvoyé dans les -jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au verbe pittoresque -et à la vertu virile, lorsque son autre fille, l’aînée,—celle qui -a mal tourné, car elle est mariée!—Régine, enfin, vient avec l’éternelle -Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à la pension. Elle divorce! -Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh! Mais voici le paltoquet. -Les deux époux échangent leurs torts à bout portant: ça va s’arranger -quand les parents Chambert font irruption. Gabegie sur toute la ligne: -le loup de mer et le chat-fourré se mangent ou presque; les hommes de -loi—le divorce est en instance—font irruption et emportent Suzette -tandis que, impuissante et éplorée, Régine clame sa douleur et son désespoir.</p> - -<p>Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire -à Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant a -un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle l’aime -toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et triomphent -d’avance.</p> - -<p>Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses articulations, -ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de faux -poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors, -n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque, vienne -renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son martyre -prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs, de son -innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et le cœur, pour -que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses préventions, un -peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait. C’est long, et -Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous? Il y a Suzette!</p> - -<p>Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut que -M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des opinions -qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni de virtuosité. -A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe. La croisade -dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est pas résolue. -Ah! que j’aime mieux la délicieuse <i>Victime</i> de Fernand Vandérem! -Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième acte et -presque tout le <i>trois</i>: c’est un succès fort honorable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span> -Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait -et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant; -Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents -qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean -Dax (Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux -malgré lui et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair -Joffre, qui interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une -figure presque historique.</p> - -<p>La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: -parfaite en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de -Bray est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa -voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et qui -portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une belle-mère -légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen Andrée -touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du cœur. -Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout son -tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à souhait. -Elle a suscité l’applaudissement, la clameur—et les larmes.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_085.jpg" alt="" width="175" height="115" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>Le Roi s’ennuie</i>, pièce en un acte, -de MM. Gaston <span class="smcap">Sorbets</span> et Albéric <span class="smcap">Cahuet</span>.—<i>Papillon, dit -Lyonnais-le-Juste</i>, pièce en trois actes, de M. Louis <span class="smcap">Bénière</span>.</h3> - -<p>Où sont les beaux temps du compagnonnage, du tour de France -laborieux, musard et batailleur chanté jadis par Agricol Perdriguier, -dit Avignonnais-la-Vertu? Le bon Louis Bénière nous affirme qu’on -rencontre encore des fils de Soubise et des fils de Salomon, des mères -des compagnons, des Langevin modèles de l’honneur et, pour faire -plaisir à feu Léon Cladel, des Montauban-tu-ne-le-sauras-pas! Grâces -lui soient rendues!</p> - -<p>C’est une très agréable nouvelle pour les profanes dont nous sommes, -et le patron, le camarade Bénière, doit s’y connaître, au jour, à l’heure -et au point! Son esprit pointilleux, méticuleux, d’observation précise -<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> -et courte, son réalisme malicieux et gris-noir des <i>Tabliers blancs</i>, des -<i>Experts</i> et des <i>Goujons</i>, le long travail de silence et d’accumulation auquel -il s’est livré avant de lâcher la truelle pour la plume, nous sont garants -de sa sincérité.</p> - -<p>Sa fantaisie est comme involontaire et d’autant plus savoureuse, -sa naïveté fait balle avec ses rancunes; sa grandiloquence, de-ci de-là, -sert au comique, l’inconséquence même du philanthrope qui protège et -adore les domestiques femelles et qui <i>abomine</i> les serviteurs mâles, qui -vilipende les magistrats pour couvrir les braconniers sert de piment au -ragoût d’ironie et de jovialité que présentent M. Gémier et son excellente -troupe.</p> - -<p>M. Bénière a voulu faire, comme son vieux copain Sedaine, un -<i>Philosophe sans le savoir</i>. C’est joué—et comment!—en farce: ce -n’en est pas une plus mauvaise affaire.</p> - -<p>Les Vérillac sont installés dans un domaine royal dont ils sont -maîtres et souverains: le père, président de tribunal, tranche du grand -seigneur; sa fille va épouser le jeune marquis de Sandray—et la mère -Vérillac mène la barque. Au moment où l’on s’y attend le moins, une -canaille de notaire amène par la main l’héritier naturel du légitime -propriétaire du domaine et de la fortune, un bâtard ignoré que son père -s’est avisé de rencontrer, de reconnaître légalement et de nantir tout -ensemble, trois jours avant d’être victime, comme tout le monde, d’un -accident d’automobile, car, vous le savez, une bonne action porte en soi -sa récompense. Tandis que les siens jurent et se lamentent, l’avisée -Mme Vérillac fait bonne mine au gauche intrus, un tailleur de pierre -rustre et timide, et mijote d’arranger les choses en lui faisant épouser sa -fille: rien ne sortira de la famille.</p> - -<p>Et c’est l’<i>Ouvrier gentilhomme</i>! Le compagnon Papillon, dit Lyonnais-le-Juste, -revêtira le smoking, chassera à courre (il tue le cerf à -plomb—un fusil dans une chasse à courre, où le trouvera-t-on?) -entassera gaffes sur boulettes et sera outrageusement choyé et adulé, -rapport à son argent: il forcera le président à fumer sa pipe, forcera, -sans plus, la sœur du marquis qui lui fait la cour et apprend, pour le -conquérir, des pages entières du manuel Roret, embrassera la fille des -Vérillac et semblera être engagé à elle quand un tardif éclair de raison et -de cœur rappelle à Papillon sa maîtresse, la repasseuse Balbine, et leur -fils Riri, les lui fait rappeler et, dès lors, n’est-ce pas? les manigances -du notaire, les violences de la Vérillac ne pourront pas séparer ces trois -êtres unis par la faim, par l’abnégation et par l’amour! On donnera un -os doré aux chiens, Vérillac, marquis, marquise et notaire, on s’épousera -et à Dieu vat! Voilà.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> -On a beaucoup ri au deuxième acte, et on a applaudi. C’est <i>de la -brave ouvrage</i>, avec un style adéquat. Papillon n’est pas syndicaliste, -oh! non! n’enverra pas un <i>pélot</i> à la C. G. T. et habille son gosse en -troupier. Alors! C’est sans assise et sans portée: donc ça porte. Et c’est -admirablement joué. Sans étude, d’instinct. Mlle Suzanne Munte a -campé, en un jour, une Balbine Birette avenante, émue, brave et délicieuse; -Rafaële Osborne est une très grande dame excitante et excitée; -Germaine Lécuyer est une petite jeune fille énamourée et charmante, -et la petite Fromet, un petit Riri, bâtard en képi qui fait l’exercice -comme père et mère. M. Clasis est un magistrat fangeux à souhait, -trouble, rageur, à tout faire; M. Lluis, un notaire effroyable, caressant, -avide, admirable; M. Marchal, un braconnier mieux qu’honorable; -M. Pierre Laurent, un valet dont la culotte framboise est digne de -l’Elysée; M. Georges Flateau, un marquis nouveau jeu et fort sympathique.</p> - -<p>M. Gémier aime d’amour son rôle de Papillon: il y est merveilleux. -Ses qualités d’inélégance et de lourde maîtrise y brillent d’un feu -sourd et continu: il patoise, il digère, il se méfie, il se brûle, se reprend, -lance le couplet et bégaie en grand artiste.</p> - -<p>Quant à l’admirable nature qu’est Jeanne Cheirel, elle se donne -toute dans Mme Vérillac: son âme et son comique, son intelligence et son -autorité prennent le spectateur: c’est de la vie, c’est de la grâce sans le -vouloir—et du génie.</p> - -<p>Le spectacle commence par une historiette assez plaisante: un -monarque, embarrassé de son incognito et de son accent, de ses balourdises -et de la froideur d’une petite femme froissée, la fait marcher -sous peine de mort, grâce à la bombe d’un anarchiste. C’est gentiment -joué par M. Henry Houry et Mlle Lambell. Ça s’appelle <i>le Roi s’ennuie</i>. -Moi, je ne suis pas roi. Et vous?</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_087.jpg" alt="" width="600" height="167" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> - <img src="images/im_088.jpg" alt="" width="600" height="82" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Les Emigrants</i>, pièce en -trois actes, de M. Charles-Henry <span class="smcap">Hirsch</span>; <i>la Bigote</i>, comédie en -deux actes, de M. Jules <span class="smcap">Renard</span>.</h3> - -<p>Les beaux décors!</p> - -<p>De la pitié, de l’émotion, de la curiosité et de l’habileté de M. Charles-Henry -Hirsch et d’André Antoine sont nées des images inoubliables et -criantes.</p> - -<p>C’est un cabaret de Venise, misérable et bariolé, avec ses ivrognes -et ses amoureux, ses filles, ses ruffians et les snobs inutiles qui cherchent -indiscrètement une couleur locale qui n’existe pas.</p> - -<p>C’est, surtout, un lamentable et grouillant entrepont de paquebot -d’émigrants, tout chargé de détresse, de faiblesse et de fièvre, de crainte -et d’espoirs falots, où des familles entières, des enfants vagissants, des -vieillards ballottés d’un continent à l’autre dans une morne attente, -des folles hantées du souvenir des tremblements de terre, des amants -traqués et toute une houle de pauvres tâchent à se caser et à dormir, dans -un bercement de douleur, des grincements d’accordéon, des sifflets -de bord, des bruits de manœuvre, des mouvements d’eau et de ciel dans -les hublots.</p> - -<p>C’est—magie de l’horreur—la chambre de chauffe du bateau, -toute rouge et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses -soutes, ses échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés -par la flamme et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du -sang. Cela est prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, -une fois de plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat.</p> - -<p>On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a -une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre -Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé, les -deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses dans les -Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent et qui sortent -des entrailles du navire les glacent soudainement: c’est Tullio qui est -dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine et sa vengeance, Tullio -plus épris et plus formidable que jamais: il ne boit plus. Alors Bianca, -<span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span> -qui vient le retrouver dans son trou, l’étreint, l’enjôle et le paralyse -cependant qu’Antonio descend par une corde, poignarde dans le dos -l’infortuné mari, le traîne, le jette dans <ins id="cor_12" title="la">le</ins> brasier. Et les amants se -tordent de frayeur, les officiers s’affolent, accusent un chauffeur saoul, -hilare et gesticulant, et tout s’achève—sans finir—dans un chaos -d’épouvantement pourpre et fumeux.</p> - -<p>Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de Charles-Henry -Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie réaliste et -nuancée de l’auteur du <i>Tigre et Coquelicot</i> et d’<i>Eva Tumarche</i>. Sa pièce -brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la fois très russe et très -italienne, est un peu écrasée par ses masses accessoires, par le décor, -par l’immensité de misère qu’elle remue: c’est très poignant.</p> - -<p>Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la -cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de -Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante -et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon; -Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est -une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac -et Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente -et touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à -pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant -d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes.</p> - -<p><i>La Bigote</i>, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux -amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas les -mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez -à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une -fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu parler! -Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et désirable. -Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux -blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour -nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné -des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci -posé, contons.</p> - -<p>Gros propriétaire et maire de son village—c’est effrayant comme -nous voyons des maires au théâtre—M. Lepic est époux et père plutôt -taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher de -judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le -moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce que -Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux!</p> - -<p>Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur -présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> -M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment -pour sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu -de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une -conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland. -M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de -Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune fille -l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête... si pure!... -Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute blonde, toute -blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non! Mais le curé! -Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure du curé dans tous -les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession, empoisonnement!... -Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant précédent, -les accordailles se font—et le curé apporte son onction et son -emprise.</p> - -<p>Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie -pointue, la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots -tout simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui -sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la vie -grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est de la -poudre de chasse. Car le poète en prose des <i>Bucoliques</i> et de <i>Ragote</i> est -un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste sur la brèche.</p> - -<p>Sa pièce est une pièce de combat—et je le regrette. L’observation, -la malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules -Renard sont au-dessus des questions du jour, même éternelles.</p> - -<p>Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que -vous ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous?</p> - -<p>C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic -avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans le -vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme Kerwich, -blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse et -toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri, une -paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles Barsange -et du Eyner sont charmantes.</p> - -<p>M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul -Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du -collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans -un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise -à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à Bernard, -qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le <i>patron</i> a passé -par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec des moyens -en plus. C’est du plus grand art—et du plus simple.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> -Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, -au-dessus de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur -de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs. Rendez-nous -Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en poils -gris...</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_091.jpg" alt="" width="89" height="100" /> -</div> - -<h3>PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>La Griffe</i>, pièce en quatre actes, de -M. Henry <span class="smcap">Bernstein</span>. (<i>Première représentation à ce théâtre.</i>)</h3> - -<p>En attendant le triomphal et messianique <i>Chantecler</i>, Lucien -Guitry fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de -joyeux avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse -dans ce drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans -cette <i>Griffe</i> que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir.</p> - -<p>Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques années—c’était -hier—Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille constante -et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du jeune dramaturge, -sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: <i>A combien l’amour -revient aux vieillards?</i> sur cette eau-forte humaine et démoniaque, -rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante, hagarde.</p> - -<p>Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle -<span lang="en" xml:lang="en">leader</span> socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une ingénue -rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille, trahison -envers son passé, trahison envers son parti; précipité par elle aux -grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs sociaux, -de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils; ravalé au rôle -de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant, croulant aux compromissions, -aux pires bassesses, au seul besoin; la fuite, grâce aux sens, -de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers l’action, de la générosité -dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité, de l’amour dans la bestialité; -l’absorption, si j’ose dire, du génie et de l’éloquence, de l’honneur et de -l’honnêteté, du sens moral et du sens pratique par la plus abjecte sensualité; -le renoncement excité, l’abdication hystérique, la sénilité -exigeante, suppliante, qui glousse et bave dans son désir; la ruine géante -et furieuse, voilà ce qu’a incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, -naturellement, presque à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile -<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> -des salles, sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la -crise infinie, la déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, -formidable, dont il a secoué toute la <ins id="cor_13" title="sensiblité">sensibilité</ins> d’un public ancien et -nouveau.</p> - -<p>Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans -notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il se -ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est effroyable, -c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est admirable.</p> - -<p>Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein, -beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie -très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de probité -les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents; Henry -Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M. Arthus -a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique.</p> - -<p>C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête -à griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de tyrannie, -à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie Yahne est -aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante qu’il convient, -et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier. Voilà une -soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde.</p> - -<p>Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins incontestés, -Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec la -gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le -théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire, sa -griffe d’ange, d’homme et de lion.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_092.jpg" alt="" width="100" height="87" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>La Petite Chocolatière</i>, -comédie en quatre actes, de M. Paul <span class="smcap">Gavault</span>.</h3> - -<p>C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai, -une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville -sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément.</p> - -<p>En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, -en renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques -de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance -<span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span> -nous offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et -non sans élégance, voire non sans philosophie.</p> - -<p>On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du -couvre-feu sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé -au ministère de la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves -exquis: il attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de -bureau. Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend -rien du tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire -sonore, de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune -amie Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un -pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse qui -survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier multimillionnaire. -Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un jeu de -boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un mouton -enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et autres séductions: -élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant terrible à qui on -passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle, en dépit de toutes les -protestations et de toutes les rebuffades. Elle couchera là, puisque le -pneu de rechange a éclaté aussi, et M. Normand n’aura qu’une couverture -et une chaise, sans secours aucun: le chauffeur a emmené la bonne -en tandem.</p> - -<p>Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait -que grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un -homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à -l’<i>agonir</i> d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal -élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend -de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain Bédarride -qui flaire une bonne affaire pour son ami,—et pour lui. Elle -rembarre—et comment!—le futur beau-père et chef de bureau Mingasson, -prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte -les affaires de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin -avec son fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est -pas comme tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier, -Parisien <em>XXI<sup><sup>e</sup></sup></em> siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le -bleu, je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu!</p> - -<p>Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est -de garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de -bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien et -par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle qu’il est -autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin aux pommes, -injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi dans un ministère -<span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span> -tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père, révoqué, provoqué -par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur. Qu’est-ce qui peut -encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M. Lapistolle met ses -gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non! Non! Non! Ça passe -les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route pour la rivière de -Seine!</p> - -<p>Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite -peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la fantaisie -pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier de Bédarride. -La petite chocolatière va entrer en religion et le triste Paul, qui -n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre le voile, si j’ose dire, -mais très loin, très loin de son amoureuse obstinée. Alors, tout doucement, -en se faisant les adieux d’un Titus d’administration à une Bérénice -du haut commerce, en s’appelant «mon frère» et «ma sœur», -ils glissent au plus contagieux attendrissement et finissent par communier -en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul consent à avoir une femme -exquise et une immense fortune, Bédarride épousera Rosette et lâchera -ses pinceaux pour le chocolat—et tout le monde sera heureux. C’est -charmant.</p> - -<p>Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la facilité -de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans effort. M. Paul -Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas garde aux longueurs -de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que deux, il y a -des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et le mouvement.</p> - -<p>Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du -meneur du jeu, de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; -son frère, André Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la -fois fantoche et génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et -gentil et fin à croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; -Berthier fait un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; -Aussand est un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, -et Pierre Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait -ajouter à son élégance un humour très distingué et très réjouissant. -Mais M. Victor Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure -de Paul Normand. Il joue nature—ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie -même. Il n’a même pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à -s’ennuyer, à se chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi.</p> - -<p>Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un -personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable, -elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel si le mouvement -<span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> -n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans la joie. Jane -Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et aimant, qui lui -convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru—et c’est dommage—et -Marthe Régnier—Benjamine—a eu son charme de toujours, son -autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise, sa -sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa bouche -gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui -bouillonne, crépite et mousse.</p> - -<p>Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, -simples, chatoyants et spirituels.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_095.jpg" alt="" width="70" height="100" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU GYMNASE.—<i>La Rampe</i>, pièce en quatre actes, -de M. Henri <span class="smcap">de Rothschild</span>.</h3> - -<p>«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà -la formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame. -Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or -vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez -flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix -profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous -toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique -et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai quelque -chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements—et -quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil, -le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de Rothschild -qui vous ramène sur terre—et plus vite que ça!—par le plus -long,—quitte à vous mettre dessous!</p> - -<p>C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort -amusante, bien plus dramatique—et qui a réussi.</p> - -<p>Il manque un acte,—le premier. Comment et pourquoi Madeleine -Grandier, mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son -mari, son foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée -avec le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait -été émouvant et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine -se serait révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et -<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> -charnel, où elle aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, -la grande actrice, l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste -de simplicité et de vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies -lui auraient dicté un nouveau destin!</p> - -<p>Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail -de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine -Grandier retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux -transi et fidèle, un impresario obséquieux et comique—ne faites -pas attention aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas—pour -finir par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue -que vous connaissez depuis <i>Amants</i>, par offrir une fois de plus ses -lèvres et son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, -et en mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus.</p> - -<p>Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, -le plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est -agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze rappels -serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil. Mais -le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est acteur-directeur, -comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner le lendemain -la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre auteur Pradel. -Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier acte: il n’y -en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis quelques -scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la vanité -souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario Schattmann -offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en vain que -la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle qu’elle a puisé -dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son maître, sa flamme -et son génie: il n’est question que de résultats, de succès bruyants et -monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut pardonner à l’étoile, -le cœur—s’il y a eu cœur—est broyé sous le fard.</p> - -<p>C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel—et -duel inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté -de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les -applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle -en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale cabot, -le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une petite -grue de tout repos, la môme Chouquette.</p> - -<p>Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son -amant, lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la -communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut l’étreindre, -c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé et très -<span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span> -froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort naturelle. -Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses pensionnaires—car -Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur passion? -une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu! adieu! -il va souper avec Chouquette!</p> - -<p>Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable Madeleine, -qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre à une -gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne sera pas celui -de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé l’obstiné Saint-Clair -et, si elle accepte d’aller faire une tournée en Amérique avec Schattmann, -c’est qu’elle médite un plus long voyage. Mais voici Bourgueil, -voici la suprême entrevue, le dernier effort. Hélas! le comédien est -plus maître de soi que jamais: c’est loin, les giries! Il ne s’agit que -de répéter la scène finale de la pièce de Pradel qui n’est pas au point. -Alors, comme par miracle, c’est un empoisonnement—ça tombe bien!—la -triste héroïne, à la fois géniale et sincère, torturée et pathétique, -se suicide sans en trop faire semblant, écoute, en vacillant, les froids -compliments de son partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée -par l’aconitine, tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!...</p> - -<p>Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. -Elle termine brutalement—mais l’auteur n’est-il pas président du -Club du chien de police?—une aventure colorée, brillante, habillée -et vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de -<i>mots</i>, des personnages et des <i>utilités</i> inutiles, mais qui vit, rit et vibre, -souffre et fait souffrir, qui présente des milieux curieux, des personnages -connus et a une intensité croissante, dans un papillonnement -et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou plusieurs -clefs—de si beaux décors et de si somptueuses robes!</p> - -<p>Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été admirable -dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle. Elle -y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et charmante, -une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie secrète -dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie même: c’est à -crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique des duchesses, -et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée, juvénilement sûre de -soi, d’une fantaisie délicieuse.</p> - -<p>Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable -et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon -de bureau inénarrable et montre une fois de plus sa <i lang="la" xml:lang="la">vis comica</i> -trop peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage -d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance -<span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> -mais parfait dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; -Deschamps aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant -à Calmettes et à Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, -qui faisait l’auteur Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact -et son charme comme antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, -par sa tenue, sa sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, -son cabotinisme géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie -meurtrière.</p> - -<p>Monsieur le baron est servi!—et comment!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_098.jpg" alt="" width="180" height="96" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES VARIÉTÉS.—<i>Le Circuit</i>, pièce en trois actes, -de MM. Georges <span class="smcap">Feydeau</span> et Francis <span class="smcap">de Croisset</span>.</h3> - -<p>M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque, -voluptueux et pervers qui raffine sur tout—quand il raffine; M. Georges -Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce triomphale, de -l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le plus parfait attelage, -grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches et chatouilles. Mais, comme -dirait M. de La Palisse, l’automobile souffre-t-elle un attelage?</p> - -<p>Car il s’agit d’auto—et le titre le prouve. Titre un peu lointain -déjà: les circuits ont vécu—ou presque. Souhaitons une survie à la -pièce des Variétés.</p> - -<p>Elle commence comme <i>la Veine</i>, d’Alfred Capus. Dans un garage -peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois -(ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur -Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés -secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la -marque Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes, -commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout -seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce, une belle -voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans le circuit -de Bretagne—et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce pain-là—ah! -mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le -Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria -avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et <i>saqué</i> le hideux -<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> -rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui mènera -à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la fortune. -Hourrah!</p> - -<p>Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de Châtel-Tarran, -fantoche antédiluvien—il date du second Empire—ex-brillant -capitaine de concours hippique, ci-devant amant de la belle -Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et fantasque maîtresse -Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois. Phèdre -a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros en cotte -bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie sa dignité -à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans son -dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique excursion -en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse un -souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague endiamantée. -Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la fâcheuse -bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il s’agit pour lui, -après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et il ne les a pas sur -lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans un réduit galant, -tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre secret permettra à -tout le monde d’assister, à travers une glace, à leurs ébats passionnés, -mouvementés, répétés, à des effets de draps, de chemises de nuit, de -baisers et de lassitudes qui se reprennent—et c’est le drame. -Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de vengeances, d’assassinats!</p> - -<p>Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir—avant de -tuer! La gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et -c’est tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes -épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant -des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs, -entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous -avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop -vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite -Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le -chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire—car Étienne -gagne, n’est-ce pas?—réunit tout le monde en un embrassement—et -c’est la gloire et la fortune—en famille.</p> - -<p>Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement -et de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins -gros à la fin du <i>deux</i>, des entr’actes moins longs et portant moins à -l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de plus -parisien—ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs—et -<span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span> -ce serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de <i>mots</i> de situation, -de gaieté et de jeunesse!</p> - -<p>Et c’est joué!...</p> - -<p>Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, -une fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un -Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure -dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux -qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier -des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le personnage -de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince Zohar, est -très falotement silhouetté par Carpentier.</p> - -<p>Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un -comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui -incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle et -qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout amour. -Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante: c’est -Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée—et accrochée, Phèdre -aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative et -suppliante comme une planche de Rops.</p> - -<p>Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues. -Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux -beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme, -sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et -prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du grand -art, c’est de l’histoire, c’est très gai—et effroyablement mélancolique. -Déjà!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_100.jpg" alt="" width="325" height="107" /> -</div> - -<h3>BOUFFES-PARISIENS.—<i>Lysistrata</i>, comédie en quatre actes et un -prologue, de M. Maurice <span class="smcap">Donnay</span>. (<i>Première représentation à ce -théâtre.</i>)</h3> - -<p>C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie -d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de Cypris, -de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée, sous la lueur -et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay. Voici dix-sept années -<span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> -que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à l’Eden-Porel, après avoir jeté -ses premiers feux dans <i>Phryné</i> et dans <i>Ailleurs</i>, au firmament de Rodolphe -Salis, berceau de gloire, pour connaître bientôt l’apothéose d’humanité -et d’immortalité, la flamme immense et alanguie d’<i>Amants</i>; et, -après une reprise triomphale avec la créatrice Réjane, il y a treize ans, -<i>Lysistrata</i> revient, toute neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair -et tout cœur, charmer ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires -les plus divers, émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie -salle des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance, -si j’ose dire,—et c’est le mot,—d’esprit, de finesse, d’à-propos et d’à -peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et de sérénité, -de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de mélancolie qui -jette une ombre mauve sur ces marbres animés.</p> - -<p>Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique, -indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même -pas à résumer <i>Lysistrata</i>: c’est, on le sait, la grève des femmes d’Athènes, -irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze ans, s’arroge -et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux et de leurs amants. -Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y a le repos hebdomadaire, -ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les hommes rentrent en ville, -musique en tête, et embrassent chacun leur chacune, martialement. -Mais les femmes ne veulent plus partager leur dieu avec Bellone: la belle -Lysistrata réunit la cour plénière, le ban et l’arrière-ban des épouses et des -courtisanes d’Athènes, et leur fait prêter le rude serment de chasteté. -Elles ne se laisseront reprendre ou prendre que lorsque la paix sera -signée. Ah! les mines et les attitudes des pauvres mâles en non-activité -par retrait d’emploi—et leur exode piteux vers les maisons de joie! -Mais Lysistrata, rebelle aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister -aux supplications de son ami, le jeune général Agathos,—et c’est dans -le temple même de la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur -adultère parjure et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon -amère: les courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur -serment que les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd -un continu délice, une joie ironique et douce, une fusée de <i>mots</i>, de pensées, -d’humour, une forêt de gestes—et des danses, et des chants, et du -désir. Et, lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont -renversé et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle -tout naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour -régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,—et ce sera toute -douceur et toute beauté.</p> - -<p>Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et -<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> -irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de splendeur -et de joliesse?</p> - -<p>C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme -ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite -groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume, -des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des nudités -vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon: il y -a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire, l’impossible, -le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame et -chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et -archaïque de M. Dutacq.</p> - -<p>M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné, -d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un -mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité; -M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen, Arnaudy, -Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et -divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue. -Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans son -personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell, Florise, -Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait exquise de tact -et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne est, comme toujours, -fantastique en nous rendant—et comment!—Lampito, femme au -tempérament excessif.</p> - -<p>Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu -gênée et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et -donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu toute -l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute la passion, -l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de son personnage éternel, -féministe, amante, enthousiaste et retorse, religieuse de cœur, impie -malgré soi.</p> - -<p>Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République -dont elle parle, de la République athénienne.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_102.jpg" alt="" width="225" height="188" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> - <img src="images/im_103.jpg" alt="" width="600" height="150" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU VAUDEVILLE.—<i>Maison de Danses</i>, pièce en cinq -actes, de MM. <span class="smcap">Nozière</span> et Charles <span class="smcap">Muller</span> (d’après le roman de -M. Paul Reboux).</h3> - -<p>Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul -Reboux et ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont -MM. Muller et Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du -Vaudeville. M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne -en détail et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute -sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse: il -prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur n’importe -quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des fantaisies profondes -et parisiennes que Taine et Renan pourraient signer,—après leur -mort.</p> - -<p>Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement pittoresque: -après cette merveille de Pierre Louys, <i>la Femme et le Pantin</i>, -après l’âpre et délicieuse <i>Marquesita</i> du pauvre Jean-Louis Tallon, il -nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des Espagnes. -M. Nozière, en transportant sur la scène les <i>journées</i>, de M. Reboux et -de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la cruauté, de la perversité, -de la philosophie, et, dans des décors somptueux et magnifiques, -dans une mise en scène en relief et en chair, c’est une pièce étrange et -composite.</p> - -<p>Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au -dehors, affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron -Ramon et sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour -toute la clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, -va épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne -bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée, -avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le -monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, -et veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même -<span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> -que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les jambes -seules, que siègent son cœur et son âme.</p> - -<p>En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et -quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à -prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas -que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la -voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte sur -son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui l’éduquera.</p> - -<p>Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de -marins, de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, -une grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les -plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs font -leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est Estrella -et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est Estrellita -mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les caprices des -pires Vénus; le <i>fandango</i>, la <i>sevillana</i>, le <i>tango</i>, des danses barbares; -c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la jalousie plus formidable -de Ramon, après l’enthousiasme universel; il gardera Estrella, l’empêchera -de rejoindre le brave père de famille Benito—et c’est la majestueuse -matrone Tomasa qui retiendra la pie au nid et trompera le malheureux -pêcheur.</p> - -<p>Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de -Luisito en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur -Amalia, femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des -conseils de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y -fait: en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute -la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la rejoindre -dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le jaloux Ramon -s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils sont tout autant -bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt, Luisito la tuera -tout seul: il le jure sur la croix de la procession du Vendredi-Saint qui -passe sous les fenêtres.</p> - -<p>Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille, -Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois amants, -les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera l’un contre l’autre, -et, d’humiliations outrées en caresses mimées, de supplications en outrages, -d’agenouillements en sursauts et en provocations, susurrante, -balbutiante, insolente, diabolique et divine, finira par s’évader de ce -Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres gens, pour rejoindre à -Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et tout infamie, cependant -<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> -qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif de joie et de liberté, clamera, -en voyant ce trio de malheureux, de misérables lassés et <ins id="cor_14" title="meurtrir">meurtris</ins>: -«Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!»</p> - -<p>Et c’est plus triste que mille morts!</p> - -<p>Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y -a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans -l’horizon rose,—que serait l’Espagne sans moines?—de moines gentils, -idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du -<i>Temps</i>. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin? -Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les -derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime -mieux Mérimée.</p> - -<p>Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et -trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement, -admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue -dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité et -de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine graisse, -en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon; Jean Dax -est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo à tout faire—et -il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse illusion en <i lang="es" xml:lang="es">sereno</i>: -il est toute l’Espagne.</p> - -<p>Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, -rêche, dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté -à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée dessinent -des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et qui -tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une -charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente -Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna -Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très définis -et infinis.</p> - -<p>Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle -n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de terroriser, -d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux, en trois, de -se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de caracoler sur -place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si l’on veut, shakespearienne.</p> - -<p>Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et de -décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après: vous -retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du café-concert, -de la vie, de l’amour—avec des costumes. Et c’est le triomphe -de Porel.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> - <img src="images/im_106.jpg" alt="" width="600" height="89" /> -</div> - -<h3>ODÉON.—<i>Jarnac</i>, drame historique en cinq actes et en prose, -de MM. Léon <span class="smcap">Hennique</span> et Johannès <span class="smcap">Gravier</span>.</h3> - -<p>La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après -avoir joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir -donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles, voilà -qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux et que son -adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux, trop sûr de soi -et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier réhabilitent ce -vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une sensibilité -virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur sacrifice! Jarnac -et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice se quittent; -il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité, les rois—et -les reines de la main gauche.</p> - -<p>C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne -peut nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est -M. Léon Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, -plus haut, et le titre de son chef-d’œuvre, <i>Un caractère</i>, est son propre -titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est -lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un <i>Simon Deutz</i>, -très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux auteurs si -sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux superbes -costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action forte, nombreuse, -pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et digne des -plus longs applaudissements.</p> - -<p>Contons la pièce. François I<sup>er</sup> est en train de s’éteindre patiemment. -Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il -n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du -dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers, et -un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en inquiète -et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les assiduités -diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune sœur Louise. -Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette nouvelle, -donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La -délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé -<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span> -de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de -jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime et -il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout va -pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la -duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants -à la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient -son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse d’inceste. -L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux -amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort -du roi.</p> - -<p>Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant -que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre -ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François, qui veut -une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus violent: -il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos, solennel, -définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est aussi faible que -l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a d’autres chiens à fouetter: -son fils et ses courtisans qui complotent, qui jouent de son cadavre -d’avance et de toutes les charges de l’État: il force les rebelles, les -fouaille, les courbe, les agenouille. Pendant ce temps, Louise a retourné -La Châtaigneraie et lui a montré son erreur; jamais Jarnac n’a abusé -d’elle. Et les deux frères se retrouvent et tombent dans les bras l’un -de l’autre; ils ne se haïssent pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, -le poids de l’honneur barbare, de la coutume, deux couronnes -et le monde! Mais ils ne se battront pas tant que le roi vivra.</p> - -<p>Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa dernière -colère. Il agonise en se faisant lire <i>les Triomphes</i>, en se rappelant -Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la duchesse -d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de Montmorency, -de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des -lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en -vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, -qui ont fui ensemble.</p> - -<p>C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue toute-puissante, -de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage. Mais -Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui accorde -aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus. Hélas! hélas! -Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui indique ses -points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire attendrissement, -l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne.</p> - -<p>Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts, -<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> -les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants, les parrains, -les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les serments, -les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane de Poitiers -et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret tranché de -La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser la vie au vaincu, -pour reprendre son honneur, le silence haineux du roi, sa réponse glaciale -et le long cri de douleur et de reproche du malheureux La Châtaigneraie -qui ne peut traîner une existence ignoble et un nom aboli -et qui meurt, qui mourra.</p> - -<p>Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié, brodé, -archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de Poitiers, -la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut la géniale -artisane de cet épisode,—et les effigies d’Henri II et de Diane sont un -peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux, ressemblent -plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et Périssin -qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François I<sup>er</sup>, qui est fort belle, -fort grande et est réglée avec majesté, aurait été plus véridique et plus -pittoresque avec les rires des amis du dauphin et les cris du comte -d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!» L’admirable et bourru -Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un cynisme plus net et plus -en fer.</p> - -<p>Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que -le faciès mince de François I<sup>er</sup>, ce n’est pas sa faute; il a au moins sa -grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de l’éloge. -C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux. Joubé -a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de La Châtaigneraie. -Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment, et -pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II qui -ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse de son personnage: -c’est un traître à l’espagnole, mais toute la responsabilité -en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie armée, de -courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste, Bacqué, -Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack, etc., -etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes sacrifiées.</p> - -<p>Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que -nature (mais ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique -cordial et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine -de vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée -et pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son -sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une -grâce, une émotion, une dignité royales.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_101">[101]</span> - <img src="images/im_109.jpg" alt="" width="600" height="34" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Sire</i>, pièce en cinq actes, en prose, -de M. Henri <span class="smcap">Lavedan</span>.</h3> - -<p>Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et -plus profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous -offrir le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, -pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et -nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui -va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une progression -comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et -une science voilés d’une écharpe légère.</p> - -<p>Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt -ans lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, aujourd’hui, -un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces quelque -trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de souffrir -et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi les siècles, -les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets et des sabres, -de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde raide de l’anecdote -et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous roses du vaudeville.</p> - -<p>L’intime collaboration de l’auteur du <i>Nouveau Jeu</i> et de l’auteur -du <i>Duel</i>, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, -leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du bibelot, -leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à la fois -débridée et déférente, tout a fait balle—si j’ose dire—et ballet, tout -a porté, ému, charmé.</p> - -<p>C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, -dialogue digne d’Henri Monnier—et je ne sais pas de plus bel éloge—que -s’ouvre l’action de <i>Sire</i>. En haut langage, en hautes ellipses, -on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, sexagénaire -et convalescente, conserve une illusion, une lésion: elle croit, -dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle l’attend; -elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante Gertrude -la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les fidèles commensaux -de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent en constatant -<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> -l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en prières à la chapelle -expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution du Roi-martyr. Et elle -revient, plus croyante que jamais: Louis XVII existe, il est tout proche! -Il faut en finir, pour la sauver, lui montrer un faux dauphin. Mais elle -a de la méfiance: Naundorf—qu’en pensez-vous, Otto Friedrichs?—Richemond—qu’en -dites-vous, Jean de Bonnefon?—lui ont paru des -imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un grand gaillard est là, pour -réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive Henri IV», un homme -à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, soldat, à l’en croire, -qui sait enjôler les filles—telle la lectrice Léonie Bouquet, et réparer -les fourneaux, un bousingot avantageux et naïf que la bonne Saint-Salbi -a congédié avec horreur, tout à l’heure, parce qu’il lui rappelait -le cordonnier Simon: les deux conjurés, l’abbé et le docteur, le regardent -et lui découvrent une autre ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, -par conséquent Louis XVII. On verra.</p> - -<p>L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier -du quai de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, -il fume la pipette de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger -et très Paul de Kock: Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; -il est donc très bien. Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de -sa sérénité. Il se décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui -a promis de venir le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, -jeunesse! Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, -la cage; elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère -dans les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: -on a frappé—un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est -laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la Main-Rouge—et -les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; jamais -Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les complots, -promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!</p> - -<p>Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent -faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il -est comédien, qu’il fut Dorange, l’<i>Aveugle de Bagnolet</i>! Il est ignare, -mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, jouer -encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre cent francs, -pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles effusions, -après le départ des excellents <i>impresarii</i>! Et l’on rira, landerirette! -Et l’on rira, landerira!</p> - -<p>L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un -long retard, au <i>trois</i>! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très majestueux, -très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau d’Ossian, -<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> -nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un peu pâli, -il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de Mlle de Saint-Salbi! -Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il convainc! Il laisse -lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom des graines rares—<i>colorados -gigantea</i>—que la petite Saint-Salbi lui donna à l’Orangerie, -en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est un mot difficile! Et la comtesse -ne peut le laisser parti ainsi: elle le cachera, l’hébergera dans la chambre -toujours vide de son frère le chevalier, se consacrera à lui, corps et -biens. Hélas! hélas! le pauvre Roulette ne peut refuser: il est si bonne -fille!</p> - -<p>Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque -la brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il -a accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, -eh! oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! -Mais voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes -qu’elle a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent—et -Léonie est si touchée qu’elle l’embrasse!</p> - -<p>La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.</p> - -<p>Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage -de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et -vieille vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! -c’est fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque -les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis Roulette: -il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la vieille -illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de théâtre, le -Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!</p> - -<p>Elle sait!</p> - -<p>C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de -garde national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, -s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; -mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux -résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas brave, -dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de lys, -comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: c’est -pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, même -pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de <i>la -Marseillaise</i> et du <i>Chant du Départ</i>, nous apprenons qu’il a été tué -en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et -Mlle de Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel -Louis XVII.</p> - -<p>Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent -<span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span> -de tout—et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou -terriblement triste.</p> - -<p>Et la vie?</p> - -<p>Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe -commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait -être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour l’Histoire!</p> - -<p>Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une -miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement -le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des -<i>Mystères de Paris</i>, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction -aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et -la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les plus -doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus -ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et <i>carbonari</i> de clubs; -M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et -joue un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, -sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement -petit.</p> - -<p>Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en -gueule, en cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne -de Daumier. Mlle Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, -tout le romantisme et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement -et de l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur -du lilas, l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et -de geste! Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.</p> - -<p>Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité -fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle de -Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est -véritablement une sainte et une reine.</p> - -<p>Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa -gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa facilité, -sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout domine. Sa composition -du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre sans effort, une -création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de sitôt.</p> - -<p>Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène -mieux qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, -jusqu’aux cartons à chapeaux, <i>Sire</i> vivra. On y entend des musiques: -le <i>Chant du Départ</i>:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers8">La Victoire, en chantant,</div> - <div class="vers8">Nous ouvre la barrière...</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> -Et <i>la Parisienne</i>, de Casimir Delavigne:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers8">Soudain Paris, dans sa mémoire,</div> - <div class="vers8">A retrouvé son cri de gloire:</div> - <div class="vers8">En avant, marchons!...</div> -</div> - -<p>Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_113.jpg" alt="" width="120" height="107" /> -</div> - -<h3>THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>Le Procès de Jeanne d’Arc</i>, -pièce en quatre actes, de M. Émile <span class="smcap">Moreau</span>.</h3> - -<p>Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, -patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre -et du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, -souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de la -France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et -jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante -dans le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, -du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa -mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques <ins id="cor_15" title="an">au</ins> -sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, de -l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.</p> - -<p>C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous -n’en avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique -effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré. Et -comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute vertu, -<i lang="la" xml:lang="la">virtus</i>, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée, puissance -de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne veux la voir -ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et toute grandeur, -c’est la flamme de France, sans visage et sans voix: sa voix de vierge -s’en est allée retrouver les voix de ses saintes, ses cendres se sont perdues -dans le firmament; elle est le signe divin de la Patrie, le gage entre -la France et Dieu. Elle déborde, dépasse, défie toute histoire et tout -drame: c’est un étendard subtil et infini qui atteste notre éternité.</p> - -<p>Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt -a été admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, -<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> -de pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré, -dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau.</p> - -<p>Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, -ce collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, -avec son illustre associé, de la longue victoire de <i>Madame Sans-Gêne</i>: -son œuvre présente, c’est <i>la Pucelle géhennée</i>.</p> - -<p>Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau -dans ce <i>mistère</i> vivant du <em>XV<sup>e</sup></em> siècle, qui ne comporte que simplesse -et méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford, -régent d’Angleterre, neurasthénique—déjà!—et sentimental, -mystique et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige -de la petite pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse -Tour de Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, -d’accord avec le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de -Paris et les évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en -couleurs: du fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix -rouges, jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, -malgré la promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses -et la grâce de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, -Catherine de France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; -le petit roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude -et de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux -Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique; le -régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en accusation -de la prisonnière.</p> - -<p>Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique -où la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses -parle devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si -beau, si grand, si simple, où la sublime <ins id="cor_16" title="pasyanne">paysanne</ins> dit sa pauvre naissance, -ses pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre -des fées, sa marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a -ni orgueil ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme -elle alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges -ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout -à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais? -On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps -de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite: -on ne touchera pas à Jeanne!</p> - -<p>Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux -désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son entrée, -chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure, s’humilie. -<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> -Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure sur le sort -de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière, sur son -propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse. Le régent -voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges reviennent—et -l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon le pusillanime -s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte, pour -Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur et -l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un son -argentin, voici les cloches de l’<i>Angelus</i>! Elles apportent à la captive -les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines et célestes -de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine, de Monsieur -saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa rétractation, -broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra, pure -de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse!</p> - -<p>Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires -sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur -eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent, -dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à eux: -le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui détaille, -d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de «Jésus!» -vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de flamme -du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame, dans ce -chaos de remords et de crime.</p> - -<p>Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce procès-verbal -qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la légende -dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’<i>entente cordiale</i> que d’imaginer -un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce pas -être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que -de lui prêter de la pitié et de la déférence?</p> - -<p>Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse -de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous -avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des -paletots d’armes inouïs.</p> - -<p>Nous avons des acteurs excellents et convaincus.</p> - -<p>MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean -Worms, Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité, -de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi; -le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri VI; -Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse harmonieuse -et touchante, de courage douloureux dans le personnage de la -reine Catherine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> -M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse -science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif -jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté.</p> - -<p>Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah -Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans -la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul trésor -de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière, héroïque -et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité; trompette brisée -et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne; elle est enfant et -déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans le ton des séraphins; -c’est toute émotion, toute souffrance, tout réconfort. Aux -innombrables et indéfinis applaudissements du public, j’ajoute mon -salut à la dernière idole.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_116.jpg" alt="" width="200" height="117" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>Le Risque</i>, pièce en trois actes, -de M. Romain <span class="smcap">Coolus</span>.</h3> - -<p>Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité -jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche -les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins probables, -les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de faire de -l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre échevelée et -colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de <i>4 fois 7, 28</i>, pour l’humoriste -du <i>Ménage Brézile</i>, pour le douloureux scrutateur de <i>Raphaël</i> -et de <i>l’Enfant malade</i>, pour l’observateur apitoyé d’<i>Antoinette Sabrier</i>, -pour le jongleur byzantin d’<i>Exodes et Ballades</i>: il a toujours joué la -difficulté.</p> - -<p>Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique -et qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, -se joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs -et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine n’avoir -de secrets pour personne—et il est tout secret. Il est trop intelligent. -Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne, nous imagine aussi -<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span> -au courant que lui de ses relations et de ses imaginations; c’est nous -faire trop d’honneur.</p> - -<p>Et, parfois, nous restons en route et en plan.</p> - -<p>Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du <i>Risque</i>, -Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une <i>surfemme</i>, un -homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et préhistoriques, -des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse des -affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque nous -l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien?</p> - -<p>Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine -liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation, -si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur de ladite -Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à Nice, à -Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure qu’un -«ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des -entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans -parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps -un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une -manière de génie—en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur -tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet -que les coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives -hardies, les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre -et à tenter Dieu?</p> - -<p>Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez.</p> - -<p>Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille -adoptive, son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe -Thury, son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, -etc., etc., est contrainte à une tournée d’affaires.</p> - -<p>Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore Marcel -Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe Thury—et -Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque incestueuse—maman!—naturelle -et aveugle, fatalité, fatalité!</p> - -<p>Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant -par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant -pour embrasser sa mère,—sa mère, pas sa maman!—la tante, la <i>maman</i> -rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle affectera -de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle fera -semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle lui laissera -un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant adoré qu’elle n’a pas -daigné forcer elle-même: <i>Mektoub!</i> Adieu, va! Elle restera brisée -dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté, mêlant ses pleurs de reine -<span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> -un instant déchue aux larmes de son grand serviteur Chartrin.</p> - -<p>Et voilà!</p> - -<p>C’est <i>l’Autre Danger</i> et c’est <i>le Refuge</i>. Mais non! Ce n’est rien -de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est même pas -le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est pas le triomphe -de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité sur la perfection, -ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de l’intelligence et de la -misère des sens, ce n’est pas le génie qui prononce ses vœux de chasteté, -c’est une aventure menue et douloureuse, ornée, chantournée, d’un style -précieux, élégant, capricant, bosselé et ciselé, d’un dialogue rebondissant, -inextinguible. Pour laisser toute sa force à son drame, M. Coolus a -même, à l’avant-dernier moment, supprimé un quatrième acte qui -lui semblait faire longueur. C’est héroïque: l’exquis et admirable -Maurice Donnay n’avait condamné à mort «le quatrième acte» en -général, qu’avec sursis. L’action, volontairement dépouillée, en est-elle -plus puissante et plus rapide?</p> - -<p>Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de -dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans le -personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est -merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur infinie -dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi parfait -qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique qui -devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau d’un -vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une barbe -sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un amant très -recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne Avril est -un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile Laure; Mlle Dermoz -est un peu trop roide et tragique, trop décidée, trop cruelle sous -les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène outre l’exotisme, la -sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki.</p> - -<p>Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme -directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs -décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son -cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de son -autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de sa tristesse -contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé, humanisé -la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans amant -qui <i>crâne</i> en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est qu’une pauvre -chose, un mélancolique défi—et rien qu’un défi. Dans ce drame d’idées, -à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques, elle porte l’angoisse -sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes de sang.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> - <img src="images/im_119.jpg" alt="" width="600" height="150" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Comme les Feuilles...</i>, -pièce en quatre actes, en prose, de Giuseppe <span class="smcap">Giacosa</span> (traduction -de Mlle Darsenne); <i>Moralité nouvelle d’un Empereur</i> (adaptation, -en vers, de M. G. Rial-Faber).</h3> - -<p>C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce -un peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme -et au cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa -doit sourire de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le -Coppée, l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux -de dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier -Latin.</p> - -<p><i>Comme les feuilles...</i> est une des dernières productions de l’auteur -d’<i>Une partie d’échecs</i>. Il n’a plus ni son goût archaïque de la chevalerie, -ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son observation -et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil natal: -il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez d’indulgence -pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir, peindre, faire toucher -du doigt l’abîme sans désoler tout à fait, être exact et vrai sans être -navrant, et c’était tout nouveau pour les spectateurs du second Théâtre-Français, -séduits par un texte orné et simple, strictement traduit -par Mlle Darsenne: ils ont fait fête à cette tranche de vie crue mais -non faisandée; ils en ont aimé la cruauté involontaire et la tacite poésie, -la grandeur bourgeoise et la gentillesse pathétique—et c’est un soir -qui aura les plus chaleureux lendemains.</p> - -<p><i>Comme les feuilles!...</i> Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre -et grand Arnault:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers7">L’orage a brisé le chêne</div> - <div class="vers7">Qui faisait mon seul soutien...</div> - <div class="vers7">Où va la feuille de rose...</div> - <div class="vers7">Et la feuille de laurier...</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span> -Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est -plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle -va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes—et non un trèfle à -quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici.</p> - -<p>Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne -levant pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la -besogne en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur. -Resté seul avec deux grands enfants, il</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers8">Leur fit cadeau d’un’ bell’ mère</div> - <div class="vers8">Vu qu’il s’ trouvait par trop veuf</div> -</div> - -<p class="noind">comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes cervelles -dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de l’américanisme -outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu. C’est -la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé jusque-là, -Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce qu’il avait; -sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir conseillé de dissimuler -l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé le jeune Tommy, -fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments. Abandonnés -de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur misère chez le -cousin Maxime, en Suisse.</p> - -<p>Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute -éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés. -Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère -que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle vendra -très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe pratique, -aimant, sage antique et moderne, remette les choses au point: il réussit -auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue devant Jules. -Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des écritures très -humbles comme il dirigeait ses usines,—très loin.</p> - -<p>La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal -préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens -s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un -de ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée. -Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant -à Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère, -la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent -sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir -à cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut plus -que mourir.</p> - -<p>Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie -<span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> -à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de -cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle courra -au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui veille pour -gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation, sa grandeur—et -il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude que Maxime -veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour qu’elle comprenne -qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se doit au bonheur de son -père, de son mari, au sien propre—sur les ruines.</p> - -<p>Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec -du liant, de la <i>morbidezza</i>, de la santé morale et de la <i>gemütlichkeit</i> à -l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant.</p> - -<p>M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est -un très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et -sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance -élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs -tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante, -parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie; on -ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers, l’assurance -de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les -larmes de Mme Kerwich.</p> - -<p>Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle -y a ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus -grave, son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. -Elle a été toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même: -est-il de plus folle louange?</p> - -<p>A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille -pièce de famille: <i>la Moralité nouvelle d’un empereur</i>, qu’on a déjà -applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis. Un -empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son -agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur -qui a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires -et son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, -donne raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!» -Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit -pieds plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où l’énergique -caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la simplesse -éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et Desfontaines, -la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs -de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes -fleurs et des larmes héraldiques.</p> - -<p>C’est une belle et bonne journée.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span> - <img src="images/im_122.jpg" alt="" width="600" height="183" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES VARIÉTÉS.—<i>Un Ange!</i> comédie en trois actes -de M. Alfred <span class="smcap">Capus</span>.</h3> - -<p>Après avoir été l’<i>Oiseau blessé</i> de la Renaissance, Mlle Ève Lavallière -est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que -maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny.</p> - -<p>Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour -les Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si doux -aux choses et aux gens, qui prête—pour rien—à la vie, de la gentillesse, -je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de géométrie -hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui a cassé -les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse et rare, -et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout refaire -dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction générale.</p> - -<p>J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au -grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas de -ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout modeste -envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la raison, des -coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité, l’économie, -que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de tête? Vous êtes -sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et quelles ailes! On en -mangerait.</p> - -<p>Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de <i>Qui -perd gagne</i> et de <i>Monsieur Piégois</i> ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette -Lebelloy, née Ramier—les ailes!—l’aime à la folie, le jeu! Et elle -perd, perd—à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle -n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une avance -d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de Saintfol, -que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu, et qu’il -n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux et cordial -chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien conseiller -d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la flirteuse -<span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span> -effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette, qui a juré -de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol répond pour -elle, renonce à la main de la fille du brave baron de Sauterre: scandale, -provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ: c’est du Capus.</p> - -<p>Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette!</p> - -<p>Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, -mais à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, elle -l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez le gentilhomme -avec les bibelots impayés: de vagues individualités viennent -jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une salle à manger, -car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent y manger sans -joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son futur gendre. Lorsque -les choses semblent amenuisées, explosion! Les papiers timbrés font -balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et triomphale entrée! Vous -l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari -d’Antoinette! La scène entre les deux hommes est exquise et simple, -mais pendant que Saintfol est allé chercher de l’argent, Antoinette -arrive, Antoinette un peu aguichée du prochain mariage de son conjoint -d’hier avec une cousine de son amant, Antoinette montée en ton, ayant -réponse à tout, parlant du haut de sa tête: elle apprend que son époux -de demain est radicalement ruiné. Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures -pour suivre l’huissier Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? -Non! non! Elle se laissera embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. -Elle est surprise, vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari -de demain, et le retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a -embrassé son ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour -pouvoir lui rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus -ruiné: son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une -fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle -va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se dévoile, -qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en en paraissant -cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs de rente, -mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se désole!...</p> - -<p>Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château -de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par garder -l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en plus -vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue par -miracle, après une nouvelle <i>culotte</i> à Biarritz, avant une nouvelle aventure -avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.</p> - -<p>Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre -pièce—ou deux ou trois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> -L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité caressante -et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des milliers -d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous ici, -avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de conversion. -A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on peut -devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!</p> - -<p>Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis de -formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, en hachis -de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie facétieuse, en -milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, attendrissement -en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est tout plaisir, toute -joie, toute finesse.</p> - -<p>J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle Ève -Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert -avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix sereine comme un -mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité comique, de -naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la mère Ramier. -Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort séduisante, fort -bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille charmante et très -joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Delyane, Fraixe, -etc., ont droit à toutes les louanges.</p> - -<p>M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, d’émotion -voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage de Léopold. -M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute fantaisie, -pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et parfait dans la -peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de rondeur et de verdeur -sous sa pelure de baron breton. Moricey est un tenancier de cercle -tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, Avelot, sont exquis.</p> - -<p>J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et -contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition générale, -le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle de voix, un -chuchotement à peine perceptible, une articulation désespérée, un geste -impeccable, une volonté tragique, il a rendu toute la gentille mièvrerie, -tout le néant galant et élégant, toute la lassitude involontaire de son -personnage de luxe. Il en est resté sur le flanc: honneur à lui!</p> - -<p>Après cinq jours de remise—tragédie sans exemple boulevard -Montmartre—Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son -sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute sa -fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, -fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a été -acclamé—avec la pièce.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span> - <img src="images/im_125.jpg" alt="" width="600" height="112" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU GYMNASE.—<i>Pierre et Thérèse</i>, pièce en quatre actes, -de M. Marcel <span class="smcap">Prévost</span>.</h3> - -<p>Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,—ces -deux prénoms accolés et comme fondus,—indique le dessein d’une -œuvre intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique -et non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les -questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la confiance -immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans l’amour -ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et pourrait-il -en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce temps me -disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le dégoût!...» -Et le dégoût n’y a rien fait.</p> - -<p>L’auteur des <i>Demi-Vierges</i> n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer -sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, -ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:</p> - -<p>Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, sénateur, -dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand coup de -cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout repos, à épouser -un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans le Gotha de la finance, -surhomme d’affaires, un peu aventurier et suffisamment mystérieux, -moitié Antony, moitié Robert Macaire (en plus pâle), Pierre Hountacque. -C’est un ami de la femme de confiance qui a élevé Thérèse, -Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du fils Chrétien, ciseleur d’art, -le jeune Maxence, vingt et un ans, qui a conçu pour Thérèse un amour -désespéré. La maison inondée, en même temps que de cadeaux de noces, -de lettres anonymes sur le fiancé, et le frivole babil de la jeune Suze -Dautremont, son gentil flirt avec le baron Moulier ne distraient pas le -banquier et sa fille aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable -qu’incarne le néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, -signée, arrive: une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir -volé son époux et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très -<span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span> -d’attaque et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa -mère et confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante -que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre -qui n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais—et tout chaud.</p> - -<p>L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne -où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à -son fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, -ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et qui -est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. Absorbé -par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les gentillesses -de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie d’une fiole -d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf ans, à Bizerte, -Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 000 francs; bien plus! -il a blessé à peu près mortellement Chrétien, son autre collègue, le père -de Maxence! Et Maxence bout de colère et d’espérance: en dépit de sa -mère, il agira contre ce Pierre qui embrasse encore Thérèse, il les aura, -l’un et l’autre!</p> - -<p>Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration solennelle -et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au moment -où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en poudre et en -talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est menacé, directement, -du bagne—sans plus! En plein triomphe, il voit son vieux -péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. Et Thérèse -sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et invitées qui savent -aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, la scène entre ces époux -passionnés, plus amants qu’époux et si unis, si fiers l’un de l’autre! -La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse pleure, reproche, s’effondre. -Pierre se redresse: il avait le droit d’accepter les faux qu’on fit pour lui; -il s’agissait d’échafauder sa fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, -dont il a fait du bien pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les -fortunes n’ont-elles pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de -Thérèse, si bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie -par les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il -pas des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera -pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme -reste seul, avec ses pensées.</p> - -<p>Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé -son <ins id="cor_17" title="innoncence">innocence</ins>, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de -femme, quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos -des faux en apprenant que le véritable faussaire était son propre -père, Thérèse, dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un -<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> -jour encore avant de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.</p> - -<p>Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. -Il touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne -sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; ce -qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le Pierre de -ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, le bandit de -jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; elle humera sur -lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa violence, sa fureur de -vivre; ce ne sera plus le <i lang="en" xml:lang="en">self made man</i>, ce sera l’<i>outlaw</i>—et il y aura je -ne sais quel vice dans cette étreinte renouvelée et passionnée, dans cet -amour dans les ruines, dans ce baiser de pardon sans oubli. Voilà le -drame à écrire!</p> - -<p>Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, -qui a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire -à l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.</p> - -<p>Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait -dès que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté -dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement harmonieuse. -Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, -sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est -parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; -Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, -Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie -des rôles épisodiques.</p> - -<p>Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire -et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui gronde -et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de grandeur -bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; M. Jean -Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la haine, toute la -passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles Deschamps, -en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, a toute l’élégance -froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de pavane; MM. Arvel, -Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil est ahurissant sous -sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la vérité bégayante, criante de -la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq une création inoubliable. Ses -moustaches tombantes, son honnêteté ânonnante, éloquente et pâteuse, -son désir de faire le bien en laissant faire le mal, sa misère de pauvre être -saisi, ballotté, aimant et pleurant, tout a été justement acclamé. C’est -atrocement grand: c’est le drame de ce drame.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> - <img src="images/im_128.jpg" alt="" width="600" height="80" /> -</div> - -<h3>PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>La Massière</i>, comédie en quatre actes, -de M. Jules <span class="smcap">Lemaitre</span>. (<i>Première représentation à ce théâtre.</i>)</h3> - -<p>Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux -et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son enseignement -et sa résignation, tout cela est d’hier—mais hier, c’est si loin! -Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses drapeaux et -étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement, dans son rôle de -Marèze.</p> - -<p>Il s’agit—je n’ai pas à raconter la pièce—de la dernière flambée -d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et artiste: -un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense pour la massière -de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre, fière, touchante, charmante, -jolie, et a beaucoup de talent: le Maître s’émeut, admire, glisse -à un sentiment où entre du désir; la jeune fille est reconnaissante, flattée, -prise dans son âme droite et ferme, dans son cœur de vierge qui n’a -pas connu un père mort trop tôt—et la femme du peintre, aimante, -dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse être jalouse, menace la -massière Juliette Dupuis, la chasse même de la maison, où elle est -revenue malgré sa défense.</p> - -<p>Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté, toute -fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant. Il lui servira -de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au désespoir et à une -colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours.</p> - -<p>Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze -épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui -désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de -l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de -flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise -et vieillissant avec lui.</p> - -<p>Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée, mouillée, -rebondissante, naturelle, savante, précise et large, l’humanité précieuse -et exacte, l’angoisse immense et menue de ces quatre actes en -relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves, le malaise inquiet et -touchant des époux Marèze à table, en face de la place vide du grand -<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> -fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze, la grandeur simple du renoncement -de Marèze, toutes les phrases comme sans apprêt, mais non sans -délice, tous les <i>mots</i> où l’esprit infini, l’intelligence inégalable, la rare -sensibilité de Jules Lemaître s’éjouaient avec un soupçon de larmes...</p> - -<p>Guitry et Judic—les Marèze—ont gardé leur charme et leur autorité. -Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher, est admirable -de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses cinquante-cinq -ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop bohème, qui a des ailes -à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses phrases et a des «hein! -hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de dix-huit printemps et des -jambes de podagre, des élans, des désespoirs, de l’enthousiasme, de la -fleur bleue, est merveilleux de geste, d’hésitation, de brusquerie, de -silence et d’accent. M. Lamothe est un jeune Jacques très fanatique, -M. Mosnier est un académicien gâteux et sournois fort hilarant et M. Fabre -est un modèle terrible.</p> - -<p>Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles -et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle -Jeanne Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies -qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès qui avait -créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et cruel des comparaisons. -La nouvelle massière—M. Guitry nous l’avait cavalièrement -confié—n’était pas en possession de tous ses moyens: émotion, aphonie, -maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi aux spectateurs, -tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère humaine et divine -de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et d’esprit.</p> - -<p class="ralign"><i>21 décembre 1909.</i></p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_129.jpg" alt="" width="150" height="130" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>Madame Margot</i>, pièce en cinq actes, dont un -prologue, de MM. Emile <span class="smcap">Moreau</span> et <span class="smcap">Clairville</span>.</h3> - -<p>Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de -Cour de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc -et la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette -sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges -veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la -<span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> -vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans -parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait -trop.</p> - -<p>En tout cas, <i>Madame Margot</i> est un admirable spectacle, d’une -richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels; -on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur: ce -ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles merveilleuses -de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et hauts-de-chausses, -musiques d’époques et danses authentiques; c’est un -musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et -grand jusque dans l’angoisse.</p> - -<p>Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du -jeu c’est Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de -Mme Margot que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, -plus Madame Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et -plus dramatique.</p> - -<p>Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle, -celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique, italienne, -diabolique et charmante quintessence des damnés Valois, collectionnant -les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu, Henri de Navarre, -son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant, à la veille de sa mort, -couper le cou à celui de ses pages qui a tué l’autre—et ils avaient -seize ans et aimaient—comment!—cette sexagénaire!</p> - -<p>Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire -quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent suivre -l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais n’anticipons -pas.</p> - -<p>Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, -exilée à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine, -plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La -nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et -le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent -demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa -mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les -obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne, gasconne, -hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour épouser -la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot, Marie -de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est sans -illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et veillera -sur le nouveau couple.</p> - -<p>Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont -<span class="pagenum" id="Page_123">[123]</span> -que favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis -traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie -famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et joue -avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis -intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot, qui vient -en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec le fidèle Sully, -qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la nouvelle cour la raille -et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi. Car les d’Entragues et les -d’Auvergne, de complicité avec le jésuite Cotton, confesseur d’Henri IV, -ont décrété la mort du Béarnais. Un mot d’enfant,—les enfants jouaient -autour des conspirateurs—apprend le hideux projet à Margot qui, pour -empêcher son ancien époux de voler à la mort, lui rappelle qu’elle a été -sa femme et la redevient, peu ou prou, pour une nuit.</p> - -<p>Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger -qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et -le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa -fidèle mie, en attendant la fatalité.</p> - -<p>Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place -les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le sérieux précoce, -les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée par la toute -petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries royales des jeunes -Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et Jane Jantès! Je -n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme tout nu et tout -coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur brutalité amignotée, leur -verdeur à la volée et comique et ravigotante.</p> - -<p>J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse, -hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme de Réjane; -Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment séduisante -et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie de Médicis, -Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des splendeurs -et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu maigre, -mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin; Signoret dessine -avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre du père Cotton, Chautard -est un Bellegarde chaleureux, spirituel, parfait; Castillan est inquiétant -en Concini, Barré baragouine très intelligemment en Zamet, -Garrigues est un traître convaincu et hérissé ainsi que Monteaux; enfin, -dans le personnage de Vitry, M. Marquet porte le plus admirable casque -du monde.</p> - -<p>Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes -les richesses de l’histoire—en mieux, puisque c’est une pièce qui finit -bien.</p> - -<p class="ralign"><i>24 décembre 1909.</i></p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> - <img src="images/im_132.jpg" alt="" width="600" height="68" /> -</div> - -<h3>VAUDEVILLE.—<i>La Barricade</i>, pièce en quatre actes, -de M. Paul <span class="smcap">Bourget</span>.</h3> - -<p>M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre, -douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il y a eu -dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence regardant -monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide et formidable -du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et ouvrir sa gueule -géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que le conflit sentimental, -l’anecdote, n’étaient que symbole, et que l’auteur de <i>Mensonges</i> -a posé le problème social avec une rigueur presque atroce, qu’il a peint -la guerre de classes férocement en indiquant, comme d’un coup de -sabre, les déchirements intimes qu’elle provoque et qu’elle provoquera: -c’est une large et profonde tragédie. Les convictions de M. Paul Bourget -pouvaient, devaient faire intervenir dans la lutte la loi d’amour, -l’idée chrétienne que la vie est une épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, -qu’il faut obéir; par un scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce -secours sublime et commode: les patrons et les ouvriers n’ont que leurs -armes terrestres, leurs appétits, leur volonté, leur besoin de manger, -leur désir de n’être pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense -du coffre-fort: ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à -eux-mêmes, à la condition que ce soient des hommes.</p> - -<p>C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur -de <i>l’Etape</i> est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art. Il -n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons, des -boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins -violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus -commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à l’action -directe.</p> - -<p>M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande -fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il reconstitue, -copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire de la brocante -et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il a une fille mariée -à un riche architecte et un fils de vingt-cinq ans, Philippe, socialiste de -salon et de revue, charmant garçon au reste, et vertueux, fort épris de -Mlle Cécile Tardieu, fille d’un riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent -<span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span> -pas au mariage ou n’y consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage -à ne pas se remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse—car -il a une maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, -Louise Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a -conté ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse -et de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué -dans le plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se -sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le -comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement <i>saboté</i>, -empli de tiroirs en tulipier—une hérésie pour du Louis XVI—et quel -tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron -interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère -pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët -répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait le meuble, -Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas d’erreur: -c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas d’histoires! Il -réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers s’agitent, la grève -couve—et ce n’est pas le moment!</p> - -<p>Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans -un délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit -de quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la ruine, le -déshonneur peut-être—et Langouët le sait. La grève couve de plus en -plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron cédera! Mais -l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit que sa maîtresse -Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise ne veut pas l’épouser -parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend rester ouvrière, «rester -de sa classe», et qu’elle fera grève si on fait grève, qu’elle épousera cette -grève qu’elle a tout fait pour éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, -divinité du jour! Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le -délégué du syndicat, le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, -suivi des ouvriers: Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des -siens. Le patron se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se -le laissera pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: -tous les ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre -du syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est -permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera -à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à la -muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On réussira! -Et—miracle plus cher!—l’atelier des femmes n’a pas fait grève! -Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est malheureux! -Ils s’embrassent! Ils s’épouseront—et Breschard reprend courage -<span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span> -tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères, retombe -dans son sacrifice incessant.</p> - -<p>Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté, -la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les <i>jaunes</i> sarrasinent -de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les grévistes ont -été prévenus et viennent chasser les <i>renards</i>, débaucher les travailleurs. -Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron. Mais c’est l’œuvre -qui est en péril: on va démolir, détruire les meubles en délicatesse -avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa vieille énergie et de son -revolver! Le terrible Langouët propose de l’enfumer. La responsabilité -du crime, il l’assumera seul: c’est lui qui mettra le feu aux copeaux -et aux planches! Une dernière générosité le fait supplier Gaucheron -de partir: c’est son ancien apprenti! Mais le crime ne sera pas commis: -Louise Mairet survient, supplie, se laisse brûler, puis elle s’abandonne, -confesse son amour pour Langouët, le reprend à deux et trois reprises; -la police arrive avec Breschard, qui ne se plaint pas, qui n’en souffre -pas moins, et il faut toute la furie de l’ancien contremaître pour qu’on -l’arrête.</p> - -<p>On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés. -Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët, -qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère, -Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier -son arrêt, cruellement; ce sont <i>les Petits Oiseaux</i>, de feu Labiche; jamais -on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette les -prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a jamais -rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le <i>deus ex machina</i> de -cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron permette, -grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de s’établir -avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à l’ivrognerie et -au syndicalisme ensemble.</p> - -<p>Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole. -M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très émouvante, -que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne peuvent -exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de passerelle, -il y a la barricade.</p> - -<p>Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un -Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis -Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre est -un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui -serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses mots; -Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité canaille dans le -<span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span> -rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un industriel important; -Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix est un Philippe -vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un <i>jaune</i> de Bordeaux, -jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré un <i>jaune</i> de -Marseille, très noir et très comique,—et il y a un gamin qui fait les -plus belles pirouettes.</p> - -<p>Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort -spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante, -la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut -pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur de -Louise Mairet.</p> - -<p>Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette -démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant -de combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir—et comment! -De quel côté de la barricade serons-nous?</p> - -<p>«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!... -Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y -mourir, pour un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et -Mgr Affre.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_135.jpg" alt="" width="180" height="137" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.—<i>Le Danseur inconnu</i>, comédie en -trois actes, de M. Tristan <span class="smcap">Bernard</span>.</h3> - -<p>M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant -mouvement des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe -pesante et sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse -envers la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus -détails de la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce -exactitude, crac! il y a du miracle dans son observation—et il ne -s’en tient pas à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le -moins, d’un coup de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan -renverse l’ordre établi des choses, met de la fantaisie—et quelle fantaisie!—dans -la monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité.</p> - -<p>Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie -<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> -paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs, spectateurs -de demain et d’après-demain, <i>le Danseur inconnu</i> a triomphé sur la -scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce légère et émue, -toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de bonhomie et de -jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière, sera la cause -efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en assurant la félicité -d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence d’une horde de jeunes -hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont jusque-là!</p> - -<p>Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue».</p> - -<p>Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente -famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente, -son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute -forme à un autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, -il a vu de la lumière à un étage quelconque d’un quelconque -palace et a suivi des gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, -il a dansé—il est si triste—avec la première jeune fille venue. Ils se -sont plu; ils se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il -puisqu’ils ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de -toute leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va -tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise indiscrètement -dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des amphitryons -qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins connus, -et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a dîné. -Mais—hasard! voilà bien de tes coups!—le danseur inconnu n’est -pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là -l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: -il a vu son manège avec Berthe Gonthier—c’est la jeune fille—. Henri -est séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui, -l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! -Un peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à -sa grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la -jolie Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il -représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il -devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit -suivre le mouvement: le voilà propre!</p> - -<p>Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard -envoie pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri -lui-même triomphe des <i>colles</i> que lui pose un collègue en métallurgie -et semble un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, -en même temps que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, -<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> -mais c’est trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, -et son cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche -à avouer qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on -s’il était dans le dernier dénuement?</p> - -<p>—Oui, dit la fiancée.</p> - -<p>—Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter -sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il -ait de la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira -malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui s’est -ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les intérêts -de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est allé, -avouant par lettre qu’il est <i>purée</i>, qu’il ne connaît rien à la métallurgie, -qu’il gagne cent francs par mois—quand il les gagne—et qu’il est -si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera l’imbécile -Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan Bernard!</p> - -<p>Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir -le magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer -la stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la frénésie -désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera par -petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe, avec accompagnement -de téléphone, échange de tendresses courroucées et -amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la tourterelle -dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera heureux: -le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation magnifique -dans la maison du délaissé Herbert.</p> - -<p>J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante, -cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des <i>Pieds -nickelés</i>, la nonchalance de <i>Triplepatte</i>, la sentimentalité d’<i>Amants -et voleurs</i>, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux et d’Octave -Feuillet, des <i>Fausses Confidences</i> et du <i>Roman d’un jeune homme pauvre</i> -de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du meilleur Tristan -Bernard.</p> - -<p>Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé—Henri—n’a -été aussi jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que -ses pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon -englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie -ont été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond -dans le personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement -stupide en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente -et de muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon -<span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span> -de bureau mieux que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant.</p> - -<p>Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; -Mlle Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; -Mlle Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël -et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute -majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates -d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de -forme.</p> - -<p>Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce -fut un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est -incalculable?</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_138.jpg" alt="" width="150" height="120" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>L’Ange gardien</i>, pièce en trois -actes, de M. André <span class="smcap">Picard</span>; <i>le Monsieur au Camélia</i>, un acte, de -M. Jean <span class="smcap">Passier</span>.</h3> - -<p>M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité -la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples -et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses héroïnes -et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle émotion -et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son <i>Ange gardien</i> -pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux, affreusement -grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties, de l’hésitation, -de la lenteur, du non fini—ce qui n’est pas l’infini.</p> - -<p>Contons.</p> - -<p>Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je -n’ose pas emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne -un qualificatif plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage -avec un ivrogne brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille <ins id="cor_18" title="qu’un">qu’une</ins> -vieille fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château -plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a voulu -rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son cousin Frédéric -Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités, car les Trélart -sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle rôde, surveille, -contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles que pour les mœurs -<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span> -de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et hargneusement austère, -elle passe, en robe grise, auprès des joueurs de <i>bridge</i>, se laisse injurier -gratuitement—car ses hôtes ne sont pas polis—et ne quitte pas des -yeux le manège de sa cousine Suzanne et du beau peintre Georges -Charmier: elle assiste aux séances de pose, survient dans leurs tête-à-tête, -les sépare même sur un canapé et survient au moment même -de leur étreinte pour faire jouer l’électricité et les séparer, ainsi que l’archange -armé d’une épée flamboyante dont il est question dans la Genèse. -Entre temps, elle a rabroué de la bonne façon, devant le monde, un -brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé de l’aimer: elle n’aime -personne, ne veut aimer personne, elle est méchante, méchante, méchante, -méchante!</p> - -<p>Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute -est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est -pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait mieux -qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges et -Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai, faute -de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout—et comment! -Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls, en une explication -nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse s’abordent, -s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses rancœurs, ses colères, -sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et s’excite à la fois, -séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et par curiosité: c’est une -impossibilité, une gageure, un miracle: il vole un baiser qui lui est -rendu presque automatiquement, s’énerve, prend Thérèse, qui résiste -et veut s’envoler, la retient à terre, solidement et l’emporte, mi-défaillante -et extasiée, aux pires et plus essentielles réalités.</p> - -<p>Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au -salon. Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes -avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée, -pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier, -enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus -enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne, -il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au fond -même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la caresse de -Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une horrible vanité. -Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie, s’offre et supplie, -elle ne peut accepter: elle est exigeante, par timidité, et son effacement -si long veut des revanches: elle demande une fidélité éternelle; mais, -loyalement, le peintre ne peut pas la promettre. Thérèse partira, retournera -dans sa province, reviendra, l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie -<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> -menue, à son amertume désolée; le bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, -retrouver sa petite amie du Havre, et Georges et Suzanne continueront -à exercer leur adultère consacré et sacré.</p> - -<p>Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je -ne sais quelle abnégation: il a été fort applaudi.</p> - -<p>Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un -monde bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur -grise de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais, -hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de -cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade -dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un -style plus précieux que sûr.</p> - -<p>M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire, -d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; -M. Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et -passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence -sont des <i>bridgeurs</i> de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne -frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes Rafaële -Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses en des rôles -trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la plus opulente poitrine. -Quant à Mme André Mégard, elle a donné au personnage de Thérèse -Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé, une magnificence pathétique -et sauvage dissimulée sous une chrysalide poussiéreuse, toute douleur -contenue, toute fièvre sous globe: c’est du très grand art. Quand -lui sera-t-il permis de jouer du François de Curel, <i>l’Envers d’une sainte</i>, -par exemple, qui a certains points de ressemblance avec <i>l’Ange gardien</i>?</p> - -<p>Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, -<i>le Monsieur au camélia</i>, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier, -d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie -ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces <i>Possédés</i>, -qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit théâtre -de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas de -conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: <i>Au désert</i>. L’admirable -et effarant <i>Intérieur</i>, de Maurice Maeterlinck, avec sa classique fatalité, -et <i>le Drame de Three Corners bar</i>, de Pierre Lecomte du Nouy, complètent -le spectacle. Cette dernière pièce est rauque et tragique: on n’y voit que -gitanes, assassinats, erreurs judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui -joue en personne, y imite, à lui seul, une meute entière de chiens sauvages, -à la perfection.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> - <img src="images/im_141.jpg" alt="" width="600" height="98" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).—<i>La Sonate à Kreutzer</i>, -pièce en <ins id="cor_19" title="quatres">quatre</ins> actes, de MM. Fernand <span class="smcap">Nozière</span> et Alfred <span class="smcap">Savoir</span> -(d’après le roman de Léon Tolstoï).</h3> - -<p>M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait, vertement, -à la fin de <i>Maison de danses</i>: aujourd’hui, il unit son ironie dolente, -mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et quasi sauvage -de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu malin: les deux -auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou tout bête, sans -flèches et sans ailes.</p> - -<p><i>La Sonate à Kreutzer</i> est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque -unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: -c’est le <i>knout</i> moral et presque physique.</p> - -<p>En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la -lumière sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non.</p> - -<p>Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces, c’est-à-dire -à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures sans Créateur, -tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes larmes; ils -ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel pour MM. Nozière -et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser ces fantoches, victimes -sans mérites et bourreaux sans éclat.</p> - -<p>Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon -qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et frénétique -des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il aime sa jeune -femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe la main -dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques traversant -une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa présence harcelante, -éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il revient, tant il est -dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre Laure, romanesque et -poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère ne la réconforte pas. -A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le fat et grotesque virtuose -Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre le gré de Pozdnycheff, -l’éploi perdu des rêves en jouant <i>la Sonate à Kreutzer</i> qu’elle -écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être.</p> - -<p>Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche -<span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span> -loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son affreux -époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut l’emmener -au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance de l’époux devient -plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce rat musqué de Troukhatcherswski, -le confesse, le vide, le chasse, et la malheureuse Laure, -bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide le flacon de morphine qu’elle -a enlevé au virtuose! De la chambre à coucher à côté, elle prévient son -mari qu’elle va mourir empoisonnée: il ne bouge pas. Elle résiste: il -s’obstine. Enfin, à un dernier cri, il enfonce la porte: hélas! il n’est -pas trop tard, Laure respire encore!</p> - -<p>Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable -Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et sa belle-sœur -Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au suicide, mais -humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne veut pas croire que -Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait seulement se rendre -intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie avec sa femme, accepte -même de rappeler à la maison le pianiste Troukhatcherwski. Et -c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient féroce—en marge de Tolstoï: -le porteur d’idéal, le messager d’au-delà, l’archange harmonieux et -passionné est un cuistre, le lâche des lâches, menteur, phraseur, toute -mollesse, tout néant. Il s’installe, se vautre, se laisse aimer nonchalamment. -Le mari le voit, le sert et part: il reviendra!</p> - -<p>Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans l’appartement -familial—dans quel monde sommes-nous, Seigneur?—affole -et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la <i>Sonate à Kreutzer</i> -déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa misérable épouse, -l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler devant elle des domestiques -et des supplices, la réduit aux pires plaintes et aux plus dégradants -mensonges avant de l’appeler à une suprême étreinte où il la -serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la pauvrette tombe étranglée, -et le meurtrier essuie quelques larmes.</p> - -<p>La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des personnages: -le rêve croule sous l’horreur comique de ses représentants; -Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable, le mari est une -bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court. Il faut un peu comprendre -autour et au-dessus de l’action: il y a une profondeur amère, et -qui se désintéresse absolument des lois dramatiques et du public: c’est -très curieux et du meilleur temps de l’Œuvre, des temps héroïques: -vous y trouverez le symbole, l’outrance, le souci du style et la désespérance -finale. On frémit, on applaudit, on pense. On pense peut-être un -peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue le rôle de Troukhatcherwski, déploie -<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> -une telle fantaisie compassée, une telle outrance dans la muflerie lyrique, -une telle facilité de frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on -admire, en gaieté. Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de -l’idéal. Arquillière—c’est le mari—est admirable de jalousie, d’inquiétude, -de férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis -Martin et Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, -et Luxeuil a les plus beaux favoris du monde.</p> - -<p>Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu -naïve; Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle -Dorziat—Laure—sait incarner, merveilleusement, le pire -ennui, la pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible -espoir: elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met -du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très -beau.</p> - -<p>Et ne nous frappons pas: cette <i>pièce pour marionnettes</i>, comme -dit Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni -l’Amour, ni la jalousie, hélas!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_143.jpg" alt="" width="130" height="76" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>Chantecler</i>, -six actes en vers de M. Edmond <span class="smcap">Rostand</span>.</h3> - -<p>Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien -savoir du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de <i>Chantecler</i>, -des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner sa -gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation préalable -d’événement national et mondial. Si l’<i>Enéide</i>, de Virgile, et <i>l’Africaine</i>, -de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si la vie publique -fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute n’en est pas à -l’auteur, au poète.</p> - -<p>M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant -et mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions -et leurs désirs: il arrête le monde à son horizon—et c’est beaucoup—et -écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse, -toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour -les plus petites choses, l’auteur du <i>Bois sacré</i> veut être parfait et parfaitement -content de soi: il est son critique et son juge, et, en présence -de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les canons, ne -<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> -livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre hémistiche, la -dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille tyrannique, à son -cœur obstiné, à son âme en exil.</p> - -<p>Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son -rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré, large, -lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu lui chaut! -C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une vision de basse-cour -qui grandit, grandit, des jours et des années, au creuset démesuré -du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse, tourbillonnante, -épuisante, de sa richesse verbale infatigable, acrobatique et déconcertante, -un rêve réel et irréel, réaliste et idéaliste, qui mûrit, mourut, -revécut, s’éternisa, sans contrôle, au gré de la fantaisie du poète, en -famille, dans des jardins de songe, des marbres, des vasques et des -lis, au seuil des pays où Don Quichotte lutta contre d’effroyables géants -qui se muèrent méchamment, à la fin, en ailes de moulin à vent.</p> - -<p>Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir—de -près...</p> - -<p>Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! -«Pas encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la -large vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! -Ce n’est pas un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond -du récitant, on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, -les enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; -la ferme—c’est une ferme—est purgée des hommes: il n’y a plus -que les braves bêtes.</p> - -<p>Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce -pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de -sa queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une -niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une cantinière -de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille et -le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur du lieu -(côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête, l’autorité, la puissance -et l’esprit de gouvernement. Le voici qui s’approche, lentement, -majestueusement, le grand-maître, sévère, mais avantageux, impérial, -mais se laissant caresser. Un coup de fusil éclate: un bond—et un -merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de peur que de mal! Le -bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par des chiens braques -qui seront trompés et égarés par le merle subtil. Mais ce n’est pas un -faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or est usurpé—et le -bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand déplaisir de Patou, -chien philosophe et chaste. Le merle, homme du monde, est allé prévenir -<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span> -la pintade, qui tient un salon académique, de l’arrivée miraculeuse -d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs, et la snobinette pintade -veut avoir à une de ses réceptions du lundi cette oiselle d’élite. Elle -l’invite et, du même coup, invite le coq dédaigneux et réservé, qui -refuse. Et Chantecler couche ses poules, veille de haut sur le soir qui -tombe, sur la paix de son royaume, empêche les poussins d’aller à l’aventure. -Hélas! il est amoureux, amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, -qui veut le faire marcher et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! -il n’ira pas! La nuit tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, -cependant que des oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent.</p> - -<p>Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à un -appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux d’or -fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là des -grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant: ils -ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant les -règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur haine -frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent des yeux et -du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur obscurantisme effréné: -il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime le soleil, qui est majestueux -et aimé—et le petit scrops a un moyen: il ouvrira la volière où -un amateur a enfermé cent espèces de coqs exotiques—et parmi eux -un coq de combat armé d’éperons d’acier: il s’agit seulement de faire -paraître Chantecler au <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> de la pintade.</p> - -<p>Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes -s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. -Et Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui, -mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la bagatelle: -il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane le secret -qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus que royal, -mieux que divin: c’est lui—il en est honteux—qui, entrant fortement -ses ongles dans l’<i>humus</i> qu’il s’agit de féconder, dresse sa tête -dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place, de la -plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur la métairie -et les prés, éloigne—sans les éteindre—les étoiles, fait lever, ici et là, -le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de labeur et de joie; c’est lui -qui éveille le ciel et le sol, c’est lui la clef sonore de la vie—et il s’y tue -puissamment, harmonieusement! Il donne, au fur et à mesure de ses -cris lyriques, la preuve de son quotidien miracle—et la faisane est -transportée d’un enthousiasme de catéchumène voluptueuse.</p> - -<p>Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span> -Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement -en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! -Il y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte! -Il y va, de ce pas!</p> - -<p>Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande, -grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands—jars -et oies—se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus exotiques, -les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides, avec -des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la pintade -ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler vient, pour la faisane—et -le risque de mort. Hautainement modeste, rudement simple, -il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent, allitératif, aigu et -péremptoire, défend la rose contre ces coqs en pâte et artificiels, la -France contre tout, entreprend le combat, au nom de la rose, envers le -coq de combat, et au moment où il est harassé, où il va mourir, défendant -toute cette assemblée persifleuse et lâche contre un épervier qui pointe, -il reprend courage et vigueur, sort vainqueur de la lutte, prouve longuement -au merle qu’il n’a ni parisianisme ni légèreté et, faisant claquer -ses plumes, quittant un monde d’envie, de papotage et de haineuse -médiocrité, s’en va, comme Alceste, au désert—ou plutôt il suit la -faisane dans la forêt libre, dans la forêt immense.</p> - -<p>Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle! -des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la -libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq et la -faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici et là: un -filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant tout haut; les -oiseaux se rappellent leur grand frère saint François d’Assise,—et -une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres. Un seul des -habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour qu’il doit éveiller, -à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le fidèle Patou, téléphone -au merle dans les liserons. On va l’endormir. La faisane est jalouse: -des crapauds viennent choisir le coq pour roi, lui offrent un banquet -contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il a entendu le chant du rossignol, -Chantecler est ravi et indigné. Il y a dans la forêt la même méchanceté -qu’au potager! Les batraciens conspirent contre la plus suave -harmonie! Mais, à écouter le rossignol, à converser avec lui, à travers le -sublime, à laisser tuer l’oiseau merveilleux par une balle imbécile, il -a laissé le soleil se lever sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse -et avide, triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté -de son chant dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et -marée; la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; -<span class="pagenum" id="Page_139">[139]</span> -la vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus le -soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active, aimante -et fière régnera sur le monde.</p> - -<p>C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là -la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son -amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est -la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le -troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en allusions, -en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots, en coq-à-l’âne, -en allitérations, en calembours dignes du marquis de Bièvre et -de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où la fantaisie règne -sans fin, où le caprice et l’inspiration, le développement, le morceau de -bravoure ne souffrent pas de limite, où tout est pailleté, pointillé, feuilleté, -ciselé, haché menu dans un délice endiablé, dans un délire d’azur!</p> - -<p>Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole d’une -pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années: nous y -pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris du persiflage, -l’horreur de la haine et de l’envie en matière de littérature, la -plus belle générosité et le plus gratuit amour de la simplicité. C’est fort -éloquent, séduisant, imprévu, émouvant.</p> - -<p>Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la -drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et -vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop subtile, -jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond, serti de -beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron, du -La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de cette -chasse aux étoiles et au soleil.</p> - -<p>C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas -«l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce n’est -pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé et futur, -dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de Cagliostro, un -peu truquée, mais si riche et si prophétique!</p> - -<p>Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé, -séduit,—pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de Paquereau, -de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des -Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien -Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans, tout -en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla; il y -a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux, la majesté -aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes Dorival, -Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus somptueux, -<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> -un pivert de l’Académie—et quels jars, quels chapons, quels -canards!</p> - -<p>Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas -fort parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure -et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont -les poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est -exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de -la Pintade, et Marthe Mellot—le Rossignol—qu’on ne voit pas, qu’on -entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de -nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance, toute -harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_148.jpg" alt="" width="260" height="136" /> -</div> - -<h3>BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).—<i>Gaby</i>, comédie -en trois actes de M. Georges <span class="smcap">Thurner</span>.</h3> - -<p>Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie: -après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette triomphale -<i>Lysistrata</i>, elle nous donne une pièce d’une moralité mieux qu’exemplaire, -d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément janséniste. Mais n’est-ce -point un spectacle de saison et ne sommes-nous pas en carême?</p> - -<p>Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse -d’un industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite, -élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations: -elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu -trop braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie -pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un -jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin, -revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air, l’enivrement, -le <i>je ne sais quoi</i> de la capitale? Car il paraît qu’il y a encore une -épidémie de <i>parisine</i> en province, et je l’ignorais! Pourquoi faut-il que -ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en chemin de fer, dans ces -chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il qu’il ait la plus grande -élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et le plus sincère, qu’il avoue -son amour malgré lui et qu’il ne devienne pressant que parce qu’il est -<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> -oppressé du sentiment de l’impossible? C’est un assaut d’éloquence, de -passion qui implore, de tendresse qui refuse: rien n’est plus honnête, -c’est de l’héroïsme de sous-préfecture.</p> - -<p>Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison -paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin -Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations! -Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse, -inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle tous les -germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et maudissante, -ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait peut-être cet -adultère!...</p> - -<p>Mais le troisième acte est là—et un peu là!—pour tout remettre -en place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où -Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux, -en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles -délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent. Sait-il? -ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans raffinement, -ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux, exprime en termes -si inspirés, si touchants, si émouvants son amour pour sa femme, sa -croyance en elle, son estime, son besoin d’elle, que le charme coupable -est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se laissera pas enlever.</p> - -<div class="verseul ital">A l’austère devoir pieusement fidèle,</div> - -<p class="noind">elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de large -amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle fera litière, si -j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise bourgeoisante, elle -ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et son époux. Jean se -mariera ailleurs. Et voilà!</p> - -<p>C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu -trop en demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le -théâtre, un peu uni, mais très honorable.</p> - -<p>M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction, -une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc -(Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M. Hasti -(le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre hilarant et -d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M. Pierre -Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère, attendrie, -apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby) -déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans -toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude, de -l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation.</p> - -<p class="ralign ital">11 février 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> - <img src="images/im_150.jpg" alt="" width="600" height="39" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Antar</i>, pièce en cinq -actes, en vers, de M. <span class="smcap">Chekri-Ganem</span>, musique de Rimsky-Korsakow.</h3> - -<p>Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme -et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force, vaillance et -chevalerie; au Vaudeville, <i>la Barricade</i>, démolie quelques jours par -l’inondation, enseigne plus violemment que jamais un courage civique -et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, <i>Chantecler</i> clame sa foi et son orgueil, -et voici que le second Théâtre-Français fait venir, à grands frais, -de l’Orient de mirage et de magie, la légende la plus brave et la plus -claire, la plus claironnante, la plus fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme -et parfumée d’amour, parée de poésie pensante et guerrière, -fleurie de roses et de fer, enveloppée d’une musique ailée, sonnante, -voluptueuse et rauque.</p> - -<p><i>Antar</i> est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un -drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers -sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français, qui -ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la plus classique -beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie d’Augier, -de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté Casimir Delavigne.</p> - -<p>Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’<i>Antar</i>, cette rapsodie -éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action -frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de chansons -et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire équestre; -le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable peinture -bleue les exploits du héros.</p> - -<p>Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem -ne pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés, les -assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial, poète -au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque peu mythe -solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des récits; c’est un -raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique et lent, mais -d’une radieuse et généreuse beauté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> -Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie, -pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif: c’est le -chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé Abla, la fille de -l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un étrange sang-mêlé, à -la fois parent de l’émir et très plébéien, Antar, paresseux et musard, qui -s’est avisé de faire la guerre et de vaincre: pourquoi? Son triomphe est -agréable à son frère Sheyboub, à ses frères les bergers, au peuple, dont -il est: il est dur au paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir -Amarat; lorsqu’il vient, bondissant, timide et joyeux, très subtil et -très ingénu, demander sa récompense, lorsque, sous les murmures des -bergers, le vieux Malek est obligé de lui accorder la main de celle qu’il -a sauvée, on lui impose d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne -plus introuvable que la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse -invincible. Antar accepte: le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, -et, les ailes de l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et -les cieux? Il va!</p> - -<p>Cinq ans ont passé—sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek -de lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche: -Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels, -accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer traîtreusement -par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés par -l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi divine, -toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle amante qui -a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes, fantasias, diffas -et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses noces qu’on ne peut -plus différer: l’amour, bien, très bien, et la guerre! Il y a des ennemis, -tout près, à combattre; il a besoin de sa femme—et de son monde.</p> - -<p>Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour -est fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche empoisonnée. -Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en apprenant -que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière du -jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il -meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il ne -faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats partent -sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et la vaillance -qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu par son -armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui étincelle, -Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre? Ses -ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant!</p> - -<p>C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, -c’est très sobre et très haut.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> -André Antoine a habillé cette <i>sirvente-cantilène</i> de décors simples -et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il a le -secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses où Mlle -Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant et éclatant, -d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de forêt -vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri.</p> - -<p>C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, -avec une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu -est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir; -Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard -(Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, -Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles -ou de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout -de haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M. Desfontaines -(l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui jaillit—et -comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme de pensée, -flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est -consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité, toute -poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et sincère -artiste tragique et lyrique.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_152.jpg" alt="" width="200" height="136" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Boubouroche</i>, pièce en deux actes, en prose, -de M. Georges <span class="smcap">Courteline</span> (<i>première représentation à ce théâtre</i>); -<i>l’Imprévu</i>, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor <span class="smcap">Margueritte</span>; -<i>le Peintre exigeant</i>, comédie en un acte, en prose, de M. Tristan -<span class="smcap">Bernard</span>.</h3> - -<p>Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était -son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros -Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans -parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les -déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, -d’une saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante -de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique -<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> -abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de -vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les -secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine -réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la scène -du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond.</p> - -<p>Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche -étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et -son âme exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux, -vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté -et jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde -a sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle -prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que le -jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille et -qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on ne connaît -même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de l’inconscience -féminine—car Adèle finit par être de bonne foi! Et, Adèle, -c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque gnangnan, -de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord du précipice; -Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est un vieux -monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à souhait; Décard -est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain (Boubouroche) cartonne, -bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure comme un homme: -il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable et pitoyable. -Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu cette vivante apothéose -de Courteline qu’il avait si heureusement sacré prince des jeunes -poètes comiques!</p> - -<p><i>L’Imprévu</i> est un drame plus noir. Dans un château des bords de -la Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et -vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur -Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques -d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont -pas avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant -et maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, -à ne plus se joindre de nuit, furtivement—leurs châteaux sont voisins—à -être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans -un dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son -amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée, -brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la chambre -à coucher.</p> - -<p>Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu -faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable Hélène—et -<span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span> -déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur et la honte. -Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève, effroyable! Alors... -alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel a une invention désespérée: -elle s’accuse: c’était elle qui était la maîtresse de Jacques, et si -Denise est morte, c’est en venant la chercher précipitamment, et de -l’émotion d’avoir surpris une scène violente! Pierre touche au fond -même de la douleur! Et Hélène, donc! Ils s’aimaient et il est contraint -de la mépriser, de ne plus la voir: elle incarne l’horreur même, puisque -sa faute, son crime ont tué Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y -tient plus: il n’accepte pas ce sacrifice; il salit justement la morte, pour -sauver les probes vivants! Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, -puis dans la joie. Et tous se courbent sous la fatalité. Le rideau -tombe.</p> - -<p>Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la délicatesse, -la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour que -je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la finesse et la -subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui, comme son titre -l’indique, surprend un peu—mais veut-elle mieux? Elle se passe dans -un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne et Provost, délicieuses, -MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur mieux, et où Mme -Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos (Vigneul) est -douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la grâce, de l’accent, -de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel morne courage; quant -à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent de tact dans la tendresse -et l’émotion, de charme dans la vie et dans la mort; Cerny (Hélène), -héroïque et vibrante d’amour contenu, souveraine dans la honte imméritée -et le sacrifice; Leconte (Denise), tremblante de passion, suivie dans -la caresse, touchante, admirable, et se brisant toute comme une viole -précieuse et une harpe éolienne, harmonieusement!...</p> - -<p>Assez pleuré! Voici <i>le Peintre exigeant</i>, de Tristan Bernard. Et qu’il -est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans médaille d’honneur -et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre, malpropre et -inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux Gomois comme -portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant étrange et surtout étranger, -comme dit le divin Rostand. Sous couleur de mieux étudier philosophiquement -la physionomie de ses honnêtes hôtes, il déboise et saccage -leur domaine, démolit les meubles, fait déshabiller complètement leur -femme de chambre, prodigue les observations les plus désobligeantes -et les grossièretés les plus cruelles. C’est le dernier des tyrans—et les -Gomois, terrorisés, obéissent par snobisme. Est-ce encore <i>Sire</i> du bon -Lavedan? Eh! oui! Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un -<span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span> -coquin, ni une gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais -gentil et tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie -Gomois, il la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour -qu’elle reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, -pour pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut -du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux -rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat, il -chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de l’univers: -il est le Rêve et l’Illusion.</p> - -<p>C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable: -cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu, implacable, -est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige, soigne -une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage d’art, un -Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et déférent à -pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM. Hamel et -Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans la résignation, -Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme une -rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré -d’âme à montrer, bien en chair.</p> - -<p>Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des impressionnistes, -pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de Vuillard, de -Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de Peské, nous -donne une joyeuse et bonne leçon: c’est—ou ce sera—de l’histoire -et restera, avec <i>Boubouroche</i>, au répertoire, au musée de la Comédie-Française.</p> - -<p class="ralign ital">21 février 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_155.jpg" alt="" width="90" height="72" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.—<i>La Vierge folle</i>, pièce -en quatre actes, de M. Henry <span class="smcap">Bataille</span>.</h3> - -<p>La belle chose!</p> - -<p>Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule -saisie, conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes -ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une parole -inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de Parisiennes -et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur et de grâce -<span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span> -divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé d’angoisse, -d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire de sensibilité -et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le plus rare et le -plus haut: c’est que <i>la Vierge folle</i>, ce drame si puissant, si serré, si -direct est, avant tout, une pièce de poète; c’est que, remontant le courant -de ses triomphes de théâtre, Henry Bataille, retrouvant toute sa -poésie, fondait ensemble son âme lyrique et élégiaque, sa mélancolie et -sa tendresse secrète, son génie de l’inconscient et de l’inexprimé, sa -pudeur et sa fougue, son horreur et sa passion, et qu’il nous apparaissait, -tout d’un coup, avec tous ses dons et dans toute sa force, en tragédie, -en mélodie, en monodie.</p> - -<p>C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux, -l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a -apporté à son auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et -terrible a pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau -et de classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, -l’aile de la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice.</p> - -<p>Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte -d’<i>ouverture</i>: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie, le portrait -sincère, le <i>crayon</i> d’une représentation historique et unique qui -aura des lendemains, par centaines, d’une émotion, d’une admiration, -d’une fièvre qui, sans parler des vagues d’applaudissements, mettaient -dans tous les yeux les plus nobles larmes.</p> - -<p>Au triomphe, maintenant!</p> - -<p>Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre -dans son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur -de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure, a été -abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire, l’illustre -avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le demeure. Des -lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire? L’abbé n’hésite -pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant coupable dans un <i lang="la" xml:lang="la">in -pace</i> lointain, la réduire par les humiliations et les austérités, lui raser -la tête et extirper d’elle toute idée charnelle et mondaine. La duchesse, -qui est frivole, tremble mais accepte. La jeune Diane accepte un peu -moins. Mais, auparavant, il faut se débarrasser de l’effroyable séducteur: -qu’on ne le revoie plus, plus jamais! Avec une simplicité de caste, le -duc suppose que la femme d’Armaury—car Armaury est marié—a -couvert ses amours infâmes. Il l’a convoquée: la voici. La voici, confiante, -souriante, affectueuse. On la glace d’un accueil outrageant, on lui -montre les lettres atroces, et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a -de plus cher et de plus secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que -<span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span> -M. de Charance, tout à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, -sans songer à l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, -s’en va! Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera -si loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue, -cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de -race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue -gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à genoux -par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il faut des -supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira au couvent.</p> - -<p>Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau -de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et -deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en -gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe? -Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation, ses -clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre dont il -fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter comme des -pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce sera le voyage -au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici un coup de sonnette: -c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a reçu une lettre anonyme: -elle sait tout. Sans se laisser prendre aux mensonges puérils de son -époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle, le supplie de renoncer -à son projet insensé, le presse, l’implore. Hélas! voici le danger qui -accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien en délire Gaston de Charance -a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et accourt. Sublime, Fanny fait -croire au visiteur imprévu qu’elle est là depuis longtemps, qu’elle sert -de secrétaire à son mari, le confond et le raille et lui présente un Armaury -plus innocent que le lis le plus pur. Mais la passion veille et gronde: -quand tout est arrangé, la trompe de l’auto rugit comme le cor de -Don Luis de Silva. Marcel vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: -la clef, la clef, dont Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de -volupté. Il la demande, affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse -rédemptrice amuse l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et -fataliste, Fanny ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. -Horreur! L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son -admirable compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et -sa misère et qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante -et désespérée.</p> - -<p>Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant, -voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte. -C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par -<span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span> -Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder et -défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé Roux, -qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion, qui discute, -qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas de force, armé d’au-delà, -avec un adversaire qui est libéré de toute croyance. Mais voici -Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de reproche, Fanny -qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté la fuite de son -mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute malheureuse.</p> - -<p>Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre -à terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte de -mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari qu’il -ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le sait, qu’elle -en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son amour, dépasse -l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa part de paradis ici-bas, -qu’elle ne lui demande que de revenir à elle un jour, plus tard, n’importe -quand, blessé, malade, vieilli, pour qu’elle ait au moins une espérance, -une image de piété, un réconfort, une illusion, quelque chose -qui soit à elle, dans la réalité ou l’illumination. Et c’est si touchant, -si pur dans le vain désir, si ange gardien et si femme, si humble et si -grand qu’il n’y a rien de plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une -hymne, un <i>lamento</i> et un cantique; on a envie de crier—et l’on ne peut -que pleurer, en communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse -taris et son pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en -restant la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre, -dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et invincible. -Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour -honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de -quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent -pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui -ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales -de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des chasseurs -dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie, après -avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir sauvé -l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour lui.</p> - -<p>Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté -de Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas -avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle a, en -outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux baisers -en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui dissipèrent -l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et ne verront -pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour apprendre -<span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span> -à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le couloir mêmes, -pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans l’appartement et -qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle, qui le fait venir. Mais ce -n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir affreusement admiré la grandeur -de cœur et d’âme de l’épouse trahie, après avoir arraché son revolver -à son frère forcené, Diane n’a plus rien à connaître sur terre: elle -impose une dernière épreuve à son amant, se fait dire qu’elle est encore -la plus aimée et que le sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire -affolé: alors, elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en -huit jours de caresses effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité -de vie, elle, qui ne veut plus exister socialement, moralement, librement, -prend le revolver de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel -ne peut que pleurer à la lune et crier: «C’est une pauvre petite -fille, une pauvre petite fille de rien du tout!»</p> - -<p>Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le -drame le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature -humaine est secouée de tout son long—et l’on n’en peut plus! Vous -avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion -involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte, toute -l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry Bataille, -affirmée par <i>l’Enchantement</i>, <i>la Femme nue</i> et <i>le Scandale</i>, se fixe ici, -règne et rayonne: c’est admirable.</p> - -<p>Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des -<i>mots</i>, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est l’excellent -Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter indiscrètement -l’habit de camérier secret, de se promener à Londres en <i>monsignor</i> -romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement onctueux; ne -reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être un gentilhomme -d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de Charance -(Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce: -ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des entités.</p> - -<p>Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux -comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes délicieuses, -MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont excellents.</p> - -<p>Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli, -virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange, orgueilleuse -dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est inutile de dire -que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à la perfection -ardente et dolente.</p> - -<p>Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa -fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire -<span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span> -de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force -amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix, -des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable -et la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une -voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient.</p> - -<p>Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe -Bady dans <i>la Vierge folle</i>, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est -ce drame triomphal, cette pièce de poète.</p> - -<p class="ralign ital">25 février 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_160.jpg" alt="" width="160" height="116" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>Une Femme passa</i>..., pièce -en trois actes, de M. Romain <span class="smcap">Coolus</span>.</h3> - -<p>La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une -femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme -Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure -de la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, -qui danse à ravir, ne peut—et pour cause—s’offrir ou se faire offrir -la tête de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: -elle n’a pas de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut -que capter le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du -Tonkin, de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau -du professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des -maladies nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, -n’a jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en -est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée merveilleuse -et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse cette -fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une soirée chez -les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche à protéger, -à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui se laisse -tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans un cas—un -cas de neurasthénie.</p> - -<p>Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé, -aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et de vieillard -gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet même—horreur!-d’aller -<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> -au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa maîtresse, d’une promesse -de rendez-vous pour le jeter dans une joie folle, dans une crise de -familiarité affectueuse, dans une hilarité d’adolescent; le docteur n’a -pas eu de jeunesse et son équilibre n’est pas solide! Hélas! quelqu’un -vient troubler la fête: un client—et quel client! C’est l’irrésistible et -papillonnant capitaine Héricy, devenu une loque vacillante, secouée du -désir de tuer, du besoin de se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené -là, à force de le berner, de l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, -en outre: il a trouvé une lettre enflammée!... Vous savez que la femme -est Suzette Sormain, que la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera -pas encore. Le docteur n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: -il n’a pas peur, mais il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son -malheur à lui. Tout à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite -Suzette en la traitant de <i>saleté</i>—ce qui devient un mot de -théâtre—mais il n’y tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit.</p> - -<p>Il n’en revient pas—et ne revient point. L’admirable Simone -devient folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice! -Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de -mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette -Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le -triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très loin, -fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage, se jette sur -lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il faut le soigner! Voilà -donc ce qu’une petite femme de passage, de passade et de passe a fait -d’une magnifique intelligence et de la plus martiale énergie: deux ruines! -Darcier qui n’est plus que l’ombre de son ombre s’en ira cacher sa -déchéance! Non! Non! Dans une très belle scène, Simone pleure, -supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra lui-même, par le -travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et oubliera sa maladie -en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise femme n’a fait que -passer: elle n’est déjà plus!</p> - -<p>Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus -a écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux, -pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur—et très théâtre. Dans de -pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages -s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique; -MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents; -Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes; -Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme -Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies. -L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse, -<span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span> -de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani -(Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire -d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune, -amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans, -une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand -art.</p> - -<p>Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès. -C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse, d’angoisse, -de délice honnête et tutélaire, de navrement et de rédemption -brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce de M. Romain -Coolus.</p> - -<p class="ralign ital">25 février 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_162.jpg" alt="" width="280" height="57" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>La Flamme</i>, pièce en trois actes, -de M. Dario <span class="smcap">Niccodemi</span>.</h3> - -<p>M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi -de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et dernier -acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça -solennellement:</p> - -<p>—Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine...</p> - -<p>Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer -le <i>lapsus</i> dans la gorge.</p> - -<p>Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le -Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre d’avant-garde, -un bon petit théâtre à côté...</p> - -<p>C’est que, après le noble et grand triomphe du <i>Refuge</i>, l’an dernier, -M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché par -excès de confiance en soi et de conscience—dirai-je littéraire? qu’il -a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa lanterne. Il nous -a donné trois actes violents, en raccourci—et ils semblent longs—une -action simpliste qui est pleine de complications et de subtilités, -une tragédie cinématographique qui n’est pas sans obscurité. Familier -des tropiques, commensal du soleil, camarade des volcans, parent du -Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en communion avec nous, -Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que nous sentons la chaleur -<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> -lourde, électrique, mauvaise conseillère, atrocement tyrannique -de la Sicile où il situe son fait divers; eh! est-ce qu’un décor, à la -cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme et la folie? est-ce qu’une -paysanne pittoresque qui passe, la cruche à l’épaule, nous rend un paysage -embrasé, magnifique et maléfique? Est-ce que, même, trois ou -quatre palmiers sur toile ont pu jamais nous évoquer les fièvres et le <i>cafard</i> -de la brousse africaine? Nous ne pouvons prendre chaque personnage -qu’en soi, sans nous arrêter à la latitude et à la température! Et, au -reste, <i>la Flamme</i> pourrait brûler et dévorer aussi bien à Nanterre ou -à Palaiseau qu’à Taormine!</p> - -<p>Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme -Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève -Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru -démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai qu’Antoine -Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a peut-être -aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa pauvreté? Il -a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron, son protecteur, -son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre; mais voici que -ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur un mot méchant -de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste, qui lui rappelle ce -qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur et tout sacrifice; ils -seront malheureux tous les deux, voilà tout! Mais la panthère déchaînée -qu’est Geneviève a appelé d’urgence son père. Vigier débarque, farouche -et muet: il ne répond pas aux saluts et rumine d’atroces projets.</p> - -<p>Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau: -il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément, -puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays, il -feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme et à son -gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique déclaration, -puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai! Horreur! Il cassera -tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime encore—et comment!—lui -qui est trahi par ses créatures, souffrira de longs jours, toute sa vie, -et sa fille aussi! C’est un inacceptable sacrifice: Françoise et Antoine -sont acculés au renoncement. Les Dauvigny fileront purement, simplement, -sur l’heure.</p> - -<p>Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la première -version de <i>Boubouroche</i>, Georges Courteline appelait «un petit -chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque belle-mère, -submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein d’abnégation: -ah! ils auront une jolie existence, les uns et les autres! Humiliation -constante pour Antoine, humiliation, servitude et torture pour -<span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span> -Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans le plus sauvage -exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny n’en peut -plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de partager -sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse, mollit, se laisse -emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une carabine qui se trouve -là, providentiellement, permet à la sauvage Geneviève d’abattre sa belle-mère, -d’éteindre la mauvaise flamme. Il n’y a plus que de la nuit.</p> - -<p>Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi -retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se -permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour sa -pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite. Vargas -(Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément; Claude -Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur, angoissé, -éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle Diris -une accorte soubrette.</p> - -<p>Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie -(Geneviève) garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, -et est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle -de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie -triste, de fatalité. C’est admirable.</p> - -<p>Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait lui-même, -au moins un soir.</p> - -<p class="ralign ital">28 février 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_164.jpg" alt="" width="160" height="111" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>1812</i>, pièce en quatre actes, -en vers, de M. Gabriel <span class="smcap">Nigond</span>.</h3> - -<p>Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour -chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur -emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule -dans <i>Keroubinos</i>, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une <i>Mademoiselle -Molière</i> (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond nous -donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique, violente, -dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en noir et -rouge, volontairement simple, morne et atroce.</p> - -<p>1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à -<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> -mettre en vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton -à Fabre d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons -d’ici huit jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde -et submerge toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo—et c’est -tout! Cette ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise -contre les éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant -un incendie et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des -assassinats, cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le -froid, la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette -les plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques -couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison -des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de la -lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme fataliste -d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et l’Orient -rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce cauchemar, -menacé dans Paris même par le coup de main génial du général -Malet—et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!...</p> - -<p>Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe -d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, -ni le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes—et -c’est bien assez.</p> - -<p>Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est -la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés ensemble, -jusqu’aux infirmes—ou presque. Les deux fils Archer vont partir: -l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement. Jusqu’au -dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François, est moins -décidé.</p> - -<p>Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré -les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils ne -revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune -Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que Jean -Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine est -aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront -rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un appelé -manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur!</p> - -<p>Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, -<i>Pernette ou les Réfractaires</i>; mais Francine ne se contente pas d’aller -porter des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle -le reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur la -dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la demeure, -fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait, inconsciemment, -<span class="pagenum" id="Page_158">[158]</span> -découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais trop tard. Une -carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère ne peut que -demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de François, car -le malheureux respire encore!</p> - -<p>Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est -la Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la -débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes, des -épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne, chevau-légers, -lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout roule, tout -meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui lui plaisent -et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi dans les -armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos vieux -amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre. Et, -après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de grandeur, -les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui était -en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes.</p> - -<p>Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les humiliations -de la captivité et les hasards du vagabondage à travers les routes. -La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et sauf: qu’adviendra-t-il -à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout frais, qui saute au -cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est tout honteux; il n’a -plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni étreindre, ni boire, quand -il voit que son frère le déserteur, bien portant, rose et gras est l’amant, -le mari de Francine, il voudra mourir sans pouvoir se détruire, partir -sans pouvoir ouvrir la porte et restera, par pitié, auprès de sa mère, -inutile, incapable d’effort, paquet vivant et souffrant, laissé pour -compte de la mort et de la gloire, fantôme opaque et incomplet.</p> - -<p>Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels -et sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré, -qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras! Mais -je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire l’apologie -du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une aventure -que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés, parfois -sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur!</p> - -<p>Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique, -maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe, -toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère -tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval, -qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier -qui est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné -en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et -<span class="pagenum" id="Page_159">[159]</span> -adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et sincère -déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes à Lhuis, -un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé; à Maxence -(le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard, Marchal, Marcel -André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à Firmin Gémier, -qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance, de sublime désespoir. -Relisons <i>la Guerre et la Paix</i>, relisons surtout <i>Victoires et Conquêtes</i>, -et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un des beaux décors de Bertin, -il remplaçait les images de Georgin, qui datent de 1840—et nous -sommes en 1812—par des estampes à un sol, en couleurs, de la rue -Augustin.</p> - -<p class="ralign ital">1<sup>er</sup> mars 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_167.jpg" alt="" width="280" height="95" /> -</div> - -<h3>THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>La Beffa</i>, drame italien en -quatre actes, en vers, de M. Sem <span class="smcap">Benelli</span> (adaptation, en vers -français, de M. Jean Richepin).</h3> - -<p>En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière -parmi les <i>Fédora</i>, <i>Théodora</i> et autres <i>Tosca</i> sembleraient indiquer, la -<i>Beffa</i> n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une <i>blague</i>, une -<i>très, très sale blague</i>, une <i>brimade</i>, un mortel affront. Et si vous songez -que la chose se passe à Florence au début du seizième siècle, au moment -où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en un magnifique chaos, -la poésie, la science et l’art, soufflait, avant tout, une liberté de mœurs, -un dérèglement insensés, où les pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, -s’alliaient à la plus pernicieuse culture et à une finesse byzantine, -où la perfection croissait dans la plus élégante pourriture, où le -crime, le génie, le brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement -unis, vous voyez que c’est une belle fête!</p> - -<p>Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété—comme -vous savez!—<i>Lorenzaccio</i>, voilà qu’il lui est donné d’incarner -la faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi, -méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la ruse -sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux et -tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se dégoûter -lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un cœur -<span class="pagenum" id="Page_160">[160]</span> -mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de dévastation, -qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est une âme -perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la force triomphante, -qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange son -bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des Médicis -et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un amphibie -orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable, -souple, avide, léopard, serpent et chacal.</p> - -<p>La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; -elle est ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité; -c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: -la finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour -et l’amour de la <i>vendetta</i>.</p> - -<p>Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de -M. Jean Richepin.</p> - -<p>Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri -Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle courtisane -Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans un sac, -plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à très petits coups -de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les Florentins et de -toutes les Florentines, honteux de l’existence que son ennemi lui a -dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche, Gianetto affecte -de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime, un souper de -réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce serait trop -peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre, encore! Mais il -boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il le défie d’aller dans un -cabaret, en casque et armure, le glaive nu, dans l’habit et la pose d’un -croisé, d’un chevalier errant. Le pari est tenu. Et, tandis que Néri part -en guerre, le doux rêveur qu’est Gianetto fait prévenir les buveurs du -cabaret que Néri Chiaramantesi est fou furieux et avise le souverain -Laurent le Magnifique de certains propos séditieux du même Néri. On -va rire.</p> - -<p>Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel -amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la -presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui -s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante, -menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand il -est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le faire -écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il faut bien -le soigner! Il tient à sa peau et à son âme!</p> - -<p>On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux -<span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> -bras et aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux -poings, Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est -dûment exorcisé et réduit à <i>quia</i>. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou -seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite. -Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais voici -une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa détresse -et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme, le -console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le laissera -à elle comme une chose inexistante—et Néri fera le fou. Il le fera merveilleusement, -trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera pas Gianetto -qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine perspicace -et atroce, qui, du souvenir de la <i>beffa</i> qu’il a subie, voit lever la -<i>beffa</i> suprême qui vengera la <i>beffa</i> qu’il inflige au faux dément. Mais -il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et contre tous et contre -soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est dehors, Gianetto se -laissera secouer par la plus épouvantable joie: on ne l’a pas deviné, lui -seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit, rit, rit, en dément qu’il est! -Sa <i>beffa</i>, sa <i>beffa</i>, à lui, est du dernier cercle de l’enfer!</p> - -<p>Car—vous l’avez deviné—lorsque Néri viendra poignarder Gianetto -chez Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous -l’habit de son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa -plainte de bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé.</p> - -<p>C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli -a dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la <i>morbidezza</i> -et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel sadisme -dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean Richepin a dû -bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il est tout apostolat: -il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours publics et des -conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon travail.</p> - -<p>Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour <i>la Beffa</i> la frénésie -séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et la lâcheté -n’est pas populaire.</p> - -<p>Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise, traîtresse, -elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur intérieure -et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans ses gestes -de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de ravissement infernal, -bruyante, volcanique à la fin du troisième acte: c’est de la plus -effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval est impérialement belle, -d’un charme souverain et caressant et si harmonieux dans ses terreurs! -Et Seylor est pure dans son verbe, qui est comme un chant! Et Misley -est angélique et délicieuse! Duard est un docteur plaisant et grotesque -<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> -à souhait, Worms est le plus suave, le plus éloquent, le plus dévoué -des écuyers; Laurent est un frère généreux et passionné; Maxudian -a de la majesté et de la bonhomie; enfin, dans le rôle écrasant de Néri, -Decœur a une satisfaction de belle brute, un orgueil de bravache avantageux, -une rage de bête traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation -de prisonnier, une fureur de vaincu sanguinaire qui donnent -le frisson.</p> - -<p>Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des -sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes -bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de la -fatalité voulue—et, en travesti violet pourpre, sous une perruque -noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche, la -grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_170.jpg" alt="" width="95" height="130" /> -</div> - -<h3>BOUFFES-PARISIENS-CORA LAPARCERIE.—<i>Le Jeune Homme -candide</i>, comédie en deux actes, en prose, de M. Pierre <span class="smcap">Mortier</span>; -<i>Xantho chez les courtisanes</i>, comédie en trois actes (dont un prologue) -en vers, de M. Jacques <span class="smcap">Richepin</span>, musique de M. Xavier Leroux.</h3> - -<p>Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits -actes de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est -pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide—et comment! -Ce Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée -Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se laisse -prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour, élève -du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et terrible, -qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques aux justes -noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par son ami La -Bréautière, prince du Pape (<i>sic</i>) et roquentin, qui laisse embrasser sa -cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez lui une Totoche -en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve suffisante d’excessive -candeur.</p> - -<p>Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour -de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée, à l’ancienneté, -par ne plus trembler devant la colichemarde du frère-bretteur -<span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> -Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée. C’est gentillet, avec -des <i>mots</i> de revue, de la bonne humeur et de l’<i>humour</i>.</p> - -<p>M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry -Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; -M. Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance.</p> - -<p>Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de -son premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie -Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell, -les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du ton -à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli passé et -le plus riche avenir.</p> - -<p><i>Xantho chez les courtisanes</i> est, comme son nom l’indique, une -initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une incursion -de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les plus savants -de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art de Jacques -Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout de go dans -les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de stupre gracieux -de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes, Thaïs, Aglaé, Euphrosine, -qui, toutes dolentes de leur béatitude et de leur éternité dans le -délice des champs élyséens, soupirent vers les joies de la <ins id="cor_20" title="te re">terre</ins>, et, doucement, -en vers évocateurs, souples, ailés et fléchissant un peu des charmes -d’ici-bas, elles nous ramènent à Corinthe, où l’on enseignait la beauté -et les suprêmes plaisirs. Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, -Mlles Florise (Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane -(Aglaé), délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement -mélancolique et tendre.</p> - -<p>Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler -ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et galants, -ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples, faciles et qui -font tout pour rester chastes dans la vérité la plus éperdue?</p> - -<p>Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des -chambres closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives -élèves, la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder -son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après -avoir appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé -l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice, aux -ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec l’omnisciente -Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus atroce -passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé sa -force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves noires, -ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut confondre -<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> -son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant violemment. -Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a trouvé -dans sa faute—mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?—une -vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, -malgré elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère: -ils seront très heureux.</p> - -<p>Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des -étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées -et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le -mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement -et la petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie. -Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire -merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont, -Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus -éloquents, les voix les plus profondes.</p> - -<p>M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, -très pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, -Frick sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme -involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même -temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) -a de la pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, -de la rage et la tendresse la plus mélancolique.</p> - -<p>Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans -des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et -savante—mais ce n’est pas mon rayon—est un gage multiple de -durée et de triomphe: tout le monde—enfin—voudra et pourra aller -à Corinthe, à la Corinthe de Cora.</p> - -<p class="ralign ital">17 mars 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_172.jpg" alt="" width="130" height="106" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES VARIÉTÉS.—<i>Le Bois sacré</i>, comédie en trois -actes, de MM. Gaston Arman de <span class="smcap">Caillavet</span> et Robert <span class="smcap">de Flers</span>.</h3> - -<p>Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes -me pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, -ne m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique. -Au reste, <i>le Bois sacré</i> de MM. Caillavet et de Flers n’a ni lointain -<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> -ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction toute -fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat d’État), -et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire l’exquis Henry Roujon, -le charmant et regretté Gustave Larroumet, scandaliserait Turquet -et Castagnary, et tuerait net—si ce n’était fait depuis longtemps—l’immarcescible -Sosthène de La Rochefoucauld, qui mettait des feuilles -de vigne aux statues et cadenassait le sourire de la Joconde—ou -presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse, on chante, on danse, on -<i>flirte</i> aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y excite, on s’y pâme: l’ambition, -la grâce, l’à-peu-près, la pantomime et l’outrance y dansent un cancan -où ne manque même pas une musique offenbachique! Et, tout de même, -vous ne seriez peut-être pas si indigné que cela, mon pauvre Sosthène, -puisque les deux auteurs survivants du <i>Roi</i> disent son fait à la République, -raillent l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous -dis-je, fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de -famille saine et franche—oh! avec des accrocs!—prônent les charmes -de la campagne—avec un enthousiasme très parisien,—qui caricaturent -avec bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques -à l’âme slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la -suite de Mme Marcelle Tinayre, des <i>mots</i> sur la Légion d’honneur des -femmes, et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous -leur donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau -de M. Heim, grand-père de notre Dumény!</p> - -<p>Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux, -naturellement—on ne blague le ruban rouge que quand on l’a—ils -auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de sourire, -avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée, pailletée, pimentée, -honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et tourbillonnante, -jouée à la perfection—et quelle perfection, vivante, intense, heureuse!</p> - -<p>Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du -temps. Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement -popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude -en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta -de mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des -distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi -faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans un tome -des <i>Mémoires de la duchesse de Dino</i> une lettre d’amour? Pourquoi -faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour organiser une -représentation au bénéfice des anciens premiers prix du Conservatoire, -et que cet auteur soit la femme légère et frivole du directeur des Beaux-Arts, -Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange comte russo-napolitain, -<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> -le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour s’être reconnu dans -un des héros de Francine—et comment!—et fasse une impression -immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne Champmorel? -Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa rivale, Mme de -Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement, aspire à l’étoile -de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses malles, se décide -à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois sacré, la direction -des Beaux-Arts?</p> - -<p>Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais; -la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; -un huissier contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; -des attachés fort détachés de tout savoir; un grand désordre et une -paresse souveraine. Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter -Champmorel, qui la presse—et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement -Paul qui se refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à -se disculper, par pantomime et danses, d’une infidélité certaine que -ladite Adrienne ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa -croix, engage son mari à être aimable envers la surintendante, et, de -fil en aiguille, Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne -figure de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne—et -voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par -Francine, il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est -un vieux monsieur!</p> - -<p>Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du divertissement -en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel -y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et reçoit -la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de Titus -et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul se -réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout simples -et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban si -chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant, -quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel -chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en -costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit, -qui souligne! Quelle pétarade de <i>mots</i>, de gestes, quel spectacle, quelle -parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque sociale!</p> - -<p>Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière—et ils parlent. -La sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi -justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente et -pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de péri -et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le -<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> -chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert -Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert, -sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement, -merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise -dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le gaffeur -prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature, l’huissier -réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM. Avelot, -Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes Marcelle -Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et vraies.</p> - -<p>Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité, -de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil -dépit—et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable, n’est-ce -pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât pas de -caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la perfection—en russe.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Le noble auteur d’<i>Electre</i>, Alfred Poizat, vient de faire applaudir -à <i>Femina</i> une tragédie d’honneur et de devoir, <i>Sophonisbe</i>, que Mme Bartet -voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux Mathurins, -M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable <i>Zaza</i>, a -vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties commerciales -et sentimentales de la maison <i>Doré sœurs</i>. Saluons les traînes des robes -parisiennes et les voiles africains, classiques et nouveaux.</p> - -<p class="ralign ital">21 mars 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_175.jpg" alt="" width="70" height="45" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>La Bête</i>, pièce en quatre actes, -de M. Edmond <span class="smcap">Fleg</span>.</h3> - -<p>Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes -les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère et -son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et entomologiste—depuis -l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre, l’entomologisme -se porte beaucoup—elle épand ses bienfaits sur le village, -ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge» chère à l’Hérodiade -de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume Bussière, partage -son temps entre les plus rares études scientifiques et la pire débauche, -mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil en apprenant qu’un -de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les environs et qu’on le -<span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span> -reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes, aigri par sa misère -passée et tombé du génie au vice torturant et amusé, en compagnie -de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par hasard, est là aussi. -Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient tête à tous les sarcasmes -de la jeune fille, s’invite, s’installe, domine Mme Esselin, ensorcelle le -docteur. Une mystérieuse visiteuse endeuillée vient prévenir Mme Esselin: -Marcès est l’indignité même, séduisante, irrésistible; il a fait un -pacte avec Patrice pour réduire Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne -garde! Et c’est la propre mère de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. -Mais il a tout entendu et, sans hésiter, il s’empare de la vierge-fée, -étouffe ses cris, l’entraîne, la prend de force—et comment!</p> - -<p>Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa -honte. Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie, -l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes -maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les caprices, -à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la proie -humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté charmé, -grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme et—enfin!—amoureux -d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un -peu de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne -se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre Marcès, -revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui remonte -au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices: -il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice, retour -de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui faire -bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel Néron, leur -discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre la pauvre -bête: c’est bien, très bien: il a vibré!</p> - -<p>Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène -à la misérable et passive brute sa pureté première, sa famille -irritée, le calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au -pouvoir cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, -à ses évocations de stupre, à son argument—dirai-je <i>ad hominem</i>?—du -lit soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé, -si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas brutalement -sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès ricane: -la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses morsures: -elle aura faim et soif de lui.</p> - -<p>Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée -enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais -n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui rappelle, -<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span> -ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même temps que -le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il faut que -Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur, qu’elle puisse -le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle s’aperçoive qu’elle -ne subit plus son ascendant, que la bête est morte en elle, qu’elle recouvre -sa virginité d’âme et—presque—de corps et qu’elle peut se donner, -en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le mauvais ange Marcès s’en -va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines malédictions.</p> - -<p>Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal -et du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des <i>mots</i> parisiens -et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle -ou telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement -et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu -préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante et -assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu du -vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du pathétique, -de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à une atmosphère -de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée.</p> - -<p>Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi -méchant que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce -pas l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous -la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre? Revoyez -<i>l’Empreinte</i>, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une -<i>moralité</i>, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair serve -est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui triomphe -à son heure, en famille.</p> - -<p>M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage -de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, -félin, formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, -un Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable -et d’une audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume -d’abord riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis -fait une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent -trop vite, excellemment.</p> - -<p>Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) -sont dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer -passent, délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, -danse, pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout -esprit et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, -une chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de -l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel.</p> - -<p class="ralign ital">4 avril 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> - <img src="images/im_178.jpg" alt="" width="600" height="250" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES NOUVEAUTÉS.—<i>Le Phénix</i>, pièce en trois actes, -de M. Raphaël <span class="smcap">Valabrègue</span>: <i>On purge Bébé</i>, pièce en un acte, de -M. Georges <span class="smcap">Feydeau</span>.</h3> - -<p>Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître -un jour de ses cendres, <i>le Phénix</i> de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre -années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite -et sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des -plus larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles -pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps, -hélas!</p> - -<p>Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre -qui, chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes -ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami -Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un -doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les <i>envoie</i>, si j’ose -dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences au jeu qu’il -paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon moment son personnage -d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante! Plus de fiancé! -plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et grave docteur -Delamarre!</p> - -<p>Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille -d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette tireuse, -Mme Prune—rien de l’héroïne de Loti—est une ancienne maîtresse -de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se retrouve à Paris, -que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle Ducastel, arrêté -pour avoir assassiné les fausses incarnations de Delamarre, ne peut -<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> -épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur de laquelle il a été -héroïque, parce qu’il est un fils naturel de d’Outreval; que la terrible -Prune joue de son revolver à tout bout de champ et qu’il faut trois -actes—trois grands actes—pour que Ducastel ne soit plus le frère -de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour que d’Outreval n’épouse plus -Mme Prune et pour que le docteur Delamarre revienne totalement à -ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et renonce à ses déguisements, -à ses frasques et à sa phénicité.</p> - -<p>Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; -la charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose -et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard, -Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même—et c’est tout -un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté.</p> - -<p>Si le personnage principal de l’<i>Iphigénie à Aulis</i>, d’Euripide, n’est -autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire, un -seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent à la -cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement comique. -Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge pour de -vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à être miraculeuse. -Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus servilement -mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de son époux, traîne -son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas tombants, ne parle que -de la matière et de son angoisse d’une noblesse intime, néglige ses cheveux -et ses invités. C’est à mourir de rire. Et ça devient tragique: -l’invité de marque, directeur au ministère de la guerre, doit boire l’eau -dépurative pour mettre l’enfant en confiance, l’enfant tonne, rue, ne -boit rien, et l’invité apprend, pour rien, qu’il est cocu: sa femme -s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais comment conter cette pantomime, -pour ainsi parler, farcie de <i>mots</i>, de gestes, et qui n’est pesante -que pour s’affirmer moliéresque?</p> - -<p>Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine -appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père martyr; -la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain est la plus -délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges Feydeau, grand -maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, <i lang="la" xml:lang="la">in materialibus</i>. Ajoutons -que, officier d’administration de territoriale, il a fort spirituellement -blagué le sous-secrétariat d’Etat à la guerre. Si on lui donnait le troisième -galon? Il a bien mérité de la joie nationale!</p> - -<p class="ralign ital">13 avril 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> - <img src="images/im_180.jpg" alt="" width="600" height="79" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DU VAUDEVILLE.—<i>Le Costaud des Epinettes</i>, comédie -en trois actes, de MM. Tristan <span class="smcap">Bernard</span> et Alfred <span class="smcap">Athis</span>.</h3> - -<p>C’est le <i>Soupeur inconnu</i>.</p> - -<p>Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant -entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule, gentil et -<i>gnangnan</i>, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur fils du -monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits pittoresques -et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur d’<i>Amants et -voleurs</i> orne, sertit, soutache et charge sa philosophie optimiste et ironique: -le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre et dispose; les événements -se coalisent et se neutralisent—et tout finit bien, à cause de -l’adorable et merveilleuse paresse du fécond Tristan qui ne peut rester -trop longtemps sur un sujet, à cause de sa tendresse incurable qui ne -peut imaginer des êtres trop ignobles ou trop malheureux—et voilà -la raison d’une délicieuse mollesse, d’un arbitraire exquis, d’un mouvement -sans rigueur dans la technique dramatique et la psychologie de -M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera de ne pas parler de lui: le -collaborateur profond, savant et délicat de Tristan Bernard est pour -lui un autre lui-même et je l’en félicite de tout cœur.)</p> - -<p>Et <i>le Costaud des Epinettes</i>, qui a ému et charmé, aurait pu, pour son -triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié, tragique et -alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol s’installe -partout—et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis ont -tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne -sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci.</p> - -<p>Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de -chevaux de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et -autres poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La -Tanche, frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient -demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au -patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un <i>coup</i>—et le type est là: -c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple! Il ne faut -que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres compromettantes -pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout, quoi! -Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la personne et -<span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span> -l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas causant! Le <i>turbin</i>, -soit! Le <i>pallas</i>, nib de nib! Gomez, le monsieur élégant, en resterait -comme deux ronds de frites, et l’entremetteur Doizeau serait chocolat -s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle Tabac: justement, ce bistro -a quelqu’un dans son garde-manger, un ancien riche, Claude Brévin, qui -lui doit deux mille francs et qui, après quatre cent dix-neuf métiers et -trente mille malheurs, est <i>sec</i> et <i>sans un</i>, prêt à tout. Il est moins prêt -depuis qu’il s’est restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées -d’honneur et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour -payer ses dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime.</p> - -<p>Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées, -d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, -de <i>mots</i>, d’à-propos, de <i>chichis</i>: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout -Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé -étroitement par son sanglant <i lang="en" xml:lang="en">manager</i> Doizeau. Il rencontre un ancien -ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus -qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier, -son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme -qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment, il -saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre: elle -ne viendra pas! La voilà: une toilette—et quelle toilette!—a eu raison -de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme faubourien -et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais, hélas! -la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle, en une colère -nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour elle! Elle n’est -qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou l’emmène) que -pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis!</p> - -<p>Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment -éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée -de ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui -a donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle ne -l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par besoin de -parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance et n’en aura -jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se défend—d’avance. -L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il est pauvre. Qu’importe? -Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus! Tandis qu’Irma -est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir, le sieur Brévin -redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il éteint l’électricité et -prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une ombre! Claude l’étreint, -la renverse: un cambrioleur, peut-être un assassin! Le meurtrier officiel -a sauvé sa victime d’un surineur de hasard! Et la triste Irma est -<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span> -tellement saisie d’épouvante, après avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, -qu’elle a besoin des soins de Claude, qu’elle est une toute petite -fille de rien. Alors le Costaud n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, -dit ce qu’il était venu faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout -se termine—si c’est finir—en attendrissement, en douce: pardon -général! amour partagé! Le hideux et tremblant Doizeau, qui habite -au-dessus, a entendu la chute d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, -donne les dix mille francs, prix du sang, et le billet pour -Bruxelles qui doit éloigner l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter -que c’est précisément à Bruxelles que se rend la tournée dont fait -partie Irma et à laquelle Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau -a frémi du cynisme du Costaud: tout est bien!</p> - -<p>Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai coupable: -les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas un -verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir seul -la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites des -apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la littérature!</p> - -<p>Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse, -d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans -sa silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son -personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et -pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants -dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement -sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux; -Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire -et le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents.</p> - -<p>Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne -et Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais—il -faut être juste pour tout le monde—Mlle Lantelme vient de -gagner—pour de bon—ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, -argotique, rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes -liens ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son -métier, qui retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la -fatigue, elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur -et de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation. -Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une -seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et—ce qui est -plus rare—une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en pleine -action.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span> - <img src="images/im_183.jpg" alt="" width="600" height="68" /> -</div> - -<h3>THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>Le Bois sacré</i>, pantomime -en deux tableaux, sur un poème rythmé de M. Edmond <span class="smcap">Rostand</span>, -musique de M. Reynaldo Hahn.</h3> - -<p>Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie -qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment—sentiment -aussi parfait que la pensée—qui voile et glorifie les œuvres -de chair et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les -sommeils et les réveils!</p> - -<div class="verseul ital">Là tout est ordre et beauté...</div> - -<p>Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si magnifiquement -l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se demanda -s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et de civilisation -bourgeoise, <i>une volupté nouvelle</i>, il imagina des poètes et des courtisanes—et -c’est tout un, n’est-ce pas, Claude Farrère?—qui ne <i>s’épatent</i> de -rien en notre confort vertigineux et notre vitesse démoniaque, qui regrettent -de luxueuses recherches et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, -qu’une conquête: la cigarette!...</p> - -<p>Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux, -les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous le -contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de suavité -et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et de sérénité, -de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au caducée, les -déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque d’argent, -troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite de délice -enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses et les dieux -qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de Sophocle et de -Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour de brume inélégante -et obscurantiste.</p> - -<p>Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, -ils voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. -Ils hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes -et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna, nous -noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent des grandeurs -<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> -passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour leur tresser -des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un simple Gygès, -et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que M. Edmond Rostand est -là, dans un joli élan de piété et de pitié, dans un beau mouvement de -fantaisie amusée et profonde, dans un geste exquis de raccommodeur de -siècles, de civilisations, d’ères et de cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous -pensez bien, mortels, que, dans nos jours disgracieux, ces habitants de -l’Olympe en non-activité par retrait d’emploi ne peuvent se contenter -d’une simple cigarette pour se réconcilier avec notre engeance: il leur -faut plus gros gibier et plus gros feu.</p> - -<p>C’est une automobile, une brave <i>auto</i> qui les ravit et les ranime, une -auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé -les cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain, -les emmène en voyage...</p> - -<p>Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté -élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer -la diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le récitant, -l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe? Et si -les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement en -chairs et en os, <ins id="cor_21" title="MM.">M.</ins> Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M. Maxudian -(Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes -Jane Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal -(Junon); Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner -sont une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner -tous les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, -d’une beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de -Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine, -d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche, -pâme et dure...</p> - -<p>Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah -Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et ému, -dans ces adorables <i>Bouffons</i> de Miguel Zamacoïs: vous avez encore -dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs, l’article -vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette fantaisie -parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier triomphe.</p> - -<p>Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains: -les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont redire -un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon, de -Cupidon et d’Hébé!</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span> - <img src="images/im_185.jpg" alt="" width="600" height="108" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Coriolan</i>, drame en trois -parties, de William <span class="smcap">Shakespeare</span>. (traduction de M. Paul <span class="smcap">Sonniès</span>.)</h3> - -<p>Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur -patrie, Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable -de Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque -pas traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la -tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats compatriotes -l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général et général -vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce, d’ailleurs, des -compatriotes qu’il vient réduire à <i>quia</i>? Qu’y a-t-il de commun entre sa -grande âme patricienne, son génie de bravoure et son cœur de lion et -cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine, baveuse et lâche, vile -et méchante? Au reste, dire que, avant ou après sa victoire de Corioles, -Caius Marcius traite le peuple comme poisson pourri serait singulièrement -affaiblir sa pensée. Voici comment il parle aux électeurs: «Que -demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie à vous trouve des lièvres -quand il voudrait trouver des lions, et des oies quand il voudrait des -renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non, que le charbon de feu placé sur -la glace, ou les grêlons exposés au soleil.» Par une coïncidence curieuse, -mais pas très rare en ce moment, les abords de l’Odéon étaient occupés -par des foules que haranguait l’illustre citoyen Renaudin et, par les -bribes de discours qui traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il -était bien plus poli que le Romain Caius Marcius.</p> - -<p>La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations sournoises -des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse et joviale -sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et l’éloquence de -la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse Virgilia, les scènes -populaires de faim, d’émeute, de vote et de révolte, les scènes militaires -de luttes, de sièges, de mort et de triomphe, les festins et les conspirations -ont été admirablement comprises et rendues par le délicat et profond -poète qu’est Paul Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, -l’intégral chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, -ironiques, sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris -l’éloquence shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses -<span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> -sons, tous ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, -la rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible!</p> - -<p>Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer -et encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six -décors changeants et renaissants de <i>Coriolan</i>, les rues de Rome, la maison -de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du général, le -Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la colère de Coriolan -et son lent attendrissement devant les supplications de sa mère, de sa -femme et de son enfant qui emportent sa rancune mortelle contre son -autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué. Romuald Joubé est -un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou Tellegen est un -vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample, merveilleux, -délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil, Desfontaines, -Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.—ils sont cent—sont excellents; -Mme Grumbach est une mère d’une sincérité criante et d’une puissance -dramatique fort touchante; harmonieusement pitoyables et -douces, Colonna, Romano et Véniat, etc.</p> - -<p>Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de -piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le plus -antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_186.jpg" alt="" width="80" height="78" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Le Songe d’un soir d’amour</i>, poème théâtral -en un acte en vers, de M. Henry <span class="smcap">Bataille</span>.</h3> - -<p>On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, -le vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et -nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental, -nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre -âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons -lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de -volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice passé: -il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes!</p> - -<p>Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement, -non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette -tragédie élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame—c’est -Cécile Sorel—soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des -<span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span> -femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases -massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir -armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que -nuance de larmes...</p> - -<p>Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une -liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé, cajolé et -pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de passion littéraire -et qui veut surtout entendre parler de <i>l’autre</i> sur l’oreiller et faire faire -le parallèle, si j’ose dire, des caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un -fantôme agissant s’en vienne traverser cette idylle faisandée, que ce -fantôme féminin—et plus que féminin—empêche le susdit Henri de -parler et d’écrire, qu’il lui coupe toutes déclarations et toute inspiration, -qu’il effeuille des roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, -soupire, défie, qu’il—ou elle—finisse par emmener son amant défaillant -et accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, -dans le drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à -la fois gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière -de l’auteur de la <i>Chambre blanche</i> et du <i>Beau Voyage</i>; il y a sa terreur -secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte ou veut -adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition est-elle morte? -Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une traîtresse? -Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir, dans la -fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la prose: Lamartine, -Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard même, peuvent se -retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade mélancolique, fine, -auguste et ironique au plus creux de la douleur.</p> - -<p>C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une -jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper à -l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne fait -que passer, excellemment; j’ai dit le <i>los</i> de Cécile Sorel, fée mondaine et -désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse impériale et royale.</p> - -<p>Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, -voilée de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le -mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de ses -attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce <i>songe</i> dans les -nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la chair, -Muse et maîtresse—mais comment put-elle être infidèle?—elle a -atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime -de sensualité ailée.</p> - -<p>Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots -de passe du paradis: Éternité, Fidélité!</p> - -<p class="ralign ital">26 avril 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> - <img src="images/im_188.jpg" alt="" width="600" height="81" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>Mon ami Teddy</i>, comédie en -trois actes, de MM. André <span class="smcap">Rivoire</span> et Lucien <span class="smcap">Besnard</span>.</h3> - -<p>C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir -l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée -de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et irrésistible! -Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son prénom -que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris, cette -pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion, d’orgueil et de -reconnaissance.</p> - -<p>Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de <i>Il -était une Bergère</i> et du <i>Bon roi Dagobert</i>, s’est attaqué à la légende de -l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien Besnard -lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy -Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit -que M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui—pour -la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste -d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député -influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu -de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et une -pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau rare, -cet aigle étoilé, ce lynx d’<i lang="en" xml:lang="en">Union-Jack</i> sait tout et voit tout: l’empire de -la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de la République -de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur le barbu et nul -Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre secrétaire d’ambassade -Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin et surtout la grâce, -la dignité, la perfection de ladite Madeleine. Il écarte le Bertin, cause -tout son saoul avec Madeleine et déclare sereinement à son ami d’Allonne -qu’elle est la seule jeune fille de céans et qu’il l’épousera. Il a été -un peu odieux envers tout le monde et personne ne répondra à l’invitation -qu’il a faite à la ronde, mais voici qu’il donne aux protecteurs du -Louvre (dont Didier-Morel est président) un tableau de Rubens, <i>la -Vierge aux Orties</i>, qu’il leur a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est -beau, la fortune! On ira, en troupe, dans sa villa de Deauville. Quel -bon garçon!</p> - -<p>Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général -<span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> -d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la -réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente -Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un pour -l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les Didier-Morel -sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier Teddy a travaillé -pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire de pacotille! -Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus! Pourquoi le -cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il fallait un troisième -acte?</p> - -<p>N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail -est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, -par la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet -Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus -qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la -bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux -domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. <i lang="en" xml:lang="en">All’s right! Hip -hip! hurrah!</i> Et l’on applaudit de tout cœur!</p> - -<p>Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez -à des effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale -et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs -de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique, -elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien -employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le monde -est heureux.</p> - -<p>L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel -(la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une -autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si -vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable dans le -personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire, -robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable -et définitive avec un accent et une âme. <ins id="cor_22" title="MM.">M.</ins> André Dubosc (Didier-Morel) -est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne) -est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et spirituellement -fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme; Cognet -est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks parlent très -bien l’anglais (goût <i>yankee</i>).</p> - -<p>Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, -vibrante et attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire -rivalisent de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, -tout charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le -plus rare génie—celui du zézaiement.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span> - <img src="images/im_190.jpg" alt="" width="600" height="177" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Mademoiselle Molière</i>, -pièce en quatre actes, en vers, de Louis <span class="smcap">Leloir</span> et de M. Gabriel -<span class="smcap">Nigond</span>.</h3> - -<p>Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau -spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs -n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu -prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont -salué son testament artistique, la posthume apologie de sa profession -et sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté -douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, -sous l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long -et pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française -et aux Lettres consolatrices.</p> - -<p>Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement, -<i>donna</i> furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et -M. Gabriel Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin -de Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne -connaît pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que -trois ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit -de Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit et -tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est le secret -et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre—et lui échappe. -Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut démêler -l’auteur du <i>Misanthrope</i> et celui de <i>Mélicerte</i>, celui du <i>Sicilien</i> et celui -de <i>Don Garcie de Navarre</i>. Son œuvre, c’est le Grand Livre de la Vie, -dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y puise la farce, l’amertume, -la fantaisie, la liberté, le bon sens, la résignation et la vertu: -c’est un microcosme en relief et à facettes de joie!</p> - -<p>Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui -avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a -pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie -<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> -et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets de bravoure -incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la scène, -toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans <i>la Fameuse comédienne</i> -et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux collaborateurs -ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans de distance, -l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa trop jeune -sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres (et le distingué -Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas d’inceste! Merci!</p> - -<p>On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la -campagne, aux environs d’Avignon, et c’est très <i>Roman comique</i> et—déjà!—<i>Capitaine -Fracasse</i>. Les comédiens de la troupe de Molière ont -faim et n’ont plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et -tutélaire, Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent -plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de -victuailles. Molière paraît, dit le <i>los</i> de son art, réduit les rebelles, s’attire -la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval, -s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre, -et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui l’auraient -profondément étonné, car le <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle méconnaissait la nature et la -sensibilité descriptive...</p> - -<p>Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette <ins id="cor_23" title="d-mander">demander</ins> -la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir -Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le -temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre, le -temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart -qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière -malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la fidèle Catherine -présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs, car, entre -temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à l’acteur -qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre, a loué -son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle.</p> - -<p>Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, -qui a abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que -jamais et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille Madeleine! -Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière. Fête mélancolique. -La Thorillière revient des Flandres sans apporter l’autorisation -de jouer <i>Tartufe</i>, <ins id="cor_24" title="etsi">et si</ins> Lulli fait jouer le menuet du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, -si La Fontaine improvise un facile et laborieux pastiche -sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable Catherine est là, -si la petite Madeleine embrasse gentiment son père, Armande n’est -pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante, inconsciente, exquise, -<span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> -ensorcelante, et Molière se laisse aller à la joie jusqu’au moment -où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est retournée à l’époux, que c’est -la comédienne à l’assaut d’un rôle et caressant l’auteur! Ce n’est pas -tout! Armande veut chasser Catherine qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre -benêt de génie chasserait sa grande amie si La Thorillière ne surgissait -pas à temps pour confondre l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de -Roquette qui avait pris la femme de Molière, moins par amour que par -haine du mari.</p> - -<p>Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il -fait non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, -au prix d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant -au son de l’entrée du <i>Malade imaginaire</i> et rendant, enfin, les -yeux obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule -femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, -Armande venue trop tard et qui pleure un moment.</p> - -<p>J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante, -parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, -mais qui est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si -Molière a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire -rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on -publiait <i>l’Art d’être malheureux</i>? Attendons l’<i>Armande Béjart</i> de Maurice -Donnay.</p> - -<p>Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié -et parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement; -M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M. Vargas -un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout simplement -admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un -Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M. Desfontaines -est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen, le -plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, -Chambreuil, etc., excellents.</p> - -<p>Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, -fatale et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique, -une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime -Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La -Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise -et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a eu beaucoup -de discrétion et de noblesse dans son interprétation du curé de -Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre tyrannique, -au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane -et créateur, au Théâtre-Dieu!</p> - -<p class="ralign ital">14 mai 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> - <img src="images/im_193.jpg" alt="" width="600" height="234" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>La Fille Elisa</i>, pièce en quatre -actes, tirée du roman d’Edmond <span class="smcap">de Goncourt</span>, par M. Jean <span class="smcap">Ajalbert</span> -(reprise); <i>Nono</i>, pièce en trois actes, de M. Sacha <span class="smcap">Guitry</span> -(<i>première représentation à ce théâtre</i>).</h3> - -<p>Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise -en 1900, <i>la Fille Elisa</i> consistait essentiellement en la lecture d’une -lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable Eugénie -Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par André -Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée, -tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale.</p> - -<p>Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de -l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire, -où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni les querelles, -ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un inénarrable invalide -qui a connu l’empereur un peu jeune, car les uniformes sont du -plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la soubise rouges). Cette -tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon d’être aussi simple -et aussi fervent que devant—et Élisa retrouve pareillement sa lointaine -candeur et sa vaine soif de pureté sainte.</p> - -<p>Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un <i>bistro</i> -au lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes -fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau -d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone -de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé -de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial -<span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> -effort, une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir, -dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de -tous et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de -sa pauvre lettre d’amour.</p> - -<p>Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes, -effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité tragique; -Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne -Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique -et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de -chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer -ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très -cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement -exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier, -dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, -de force, de vérité et de lassitude.</p> - -<p>Avec <i>Nono</i>, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique -et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et <i>mots</i>, où tout est -fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de mélancolie, a -été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas à conter cette petite -anecdote où un brave homme de poète emprunte sa maîtresse à un jeune -ami et la lui rend après deux mois, en gardant l’argent de son entretien -et en demeurant délivré de son vieux <i>collage</i>, indépendant et riche.</p> - -<p>On a ri—inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur -en personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire, -que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien -n’est plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, -que Mme Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante -et que Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours -renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les -pires horreurs et que lorsqu’elle dit—avec quelle suavité!—«Je -m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de -lauriers que le général vicomte Cambronne!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_194.jpg" alt="" width="360" height="106" /> -</div> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> -THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>Vidocq</i>, empereur des policiers, -pièce en cinq actes et sept tableaux, de M. Émile <span class="smcap">Bergerat</span>.</h3> - -<p>Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence -par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat -évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne -d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser -un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire -<i>pincer</i> les menus coupables; industriel en papier et en carton, à Saint-Mandé, -il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe à -la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage -et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand -chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir -lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant -un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses malheurs, -il aurait pu être un autre Kléber!</p> - -<p>Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie -et qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme -du berger Pâris, le Bergerat des <i>Ballades et Sonnets</i>, a pétri cette âme -de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques Collin, -de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un épisode, -une anecdote.</p> - -<p>Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux -en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent -et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une -et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non plus -un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un homme! -Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de Berry, -égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran. Sera-ce -l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant galérien -se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier en -histoire—ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du corps!) -qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes.</p> - -<p>Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien! -Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain, -lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol -est délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le -frac d’un de ses danseurs—qui n’est pas le danseur inconnu—la -casaque (sic) d’un de ses camarades de chaîne.</p> - -<p>En avant, les travestissements! Sous l’habit de <i>cockney</i>, il pénètre -dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans chevaux), -<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> -Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet; danse avec la -jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme cul-de-jatte, -trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit d’un vénérable -prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise atterrée que son heureux -soupirant, le comte de Casagoras, n’est que le galérien basque Salvador, -et il arrêterait sur l’heure le bandit si l’infortuné époux, le marquis -de Madiran, colonel des gardes du corps (où avez-vous vu, mon vieux -Bergerat, un colonel de gardes du corps?) si le colonel-marquis, donc, -ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si bien coupé le collier avec des -cisailles, a une lettre accablante pour la marquise et il faut que le marquis -ne sache rien!</p> - -<p>Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible, -Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman -au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq -embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué; il -lui fera croire que cette missive est un document politique, un appel aux -armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les Madiran seront -heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador pourrira au bagne.</p> - -<p>Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque -et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante -Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de -douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal -de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique. -La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse -et héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya.</p> - -<p>M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des -bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant; -M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz (Decazes) -est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse spirituellement -ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses déguisements de -police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les intonations de -Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique garde du corps (on -a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des vôtres!). Quant à Jean -Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop pour chausser la redingote -et le chapeau de Napoléon, il est admirable de force, de tendresse, -de rage, d’humilité léonine, d’onction traîtresse, de volonté et de simplicité. -Son masque tragique et mobile, sa grande voix, son geste puissant -et sobre, son autorité sous tous les déguisements, sa majesté, si -j’ose dire, ont fait merveille: il a prêté une vie réelle et cordiale à une -fantaisie, en prose, de poète; il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il -l’a régénéré! Et le petit Debray (Gabriel) est énergique et charmant.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> - <img src="images/im_197.jpg" alt="" width="600" height="73" /> -</div> - -<h3>THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).—<i>Bigre!</i> -revue en deux actes et quatre tableaux, de M. <span class="smcap">Rip</span>.</h3> - -<p>En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip -ne risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale -et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et la -plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur, comme -on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du théâtre Femina, -il commence par sourire de la maison même, ce qui ne lui permet pas la -moindre indulgence pour des immeubles et des personnages moins limitrophes, -si j’ose m’exprimer ainsi.</p> - -<p>Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le <i>puzzle</i>, l’innocent et -absorbant <i>puzzle</i>, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le duel, -damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et -Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le -docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines -et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de -Mars, que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes -qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre étripement, -et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je voyais -une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes au reste, et -féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant! Ça ne m’empêche -pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur d’expressions, d’à-peu-près -et autres calembours, la grâce de ses couplets, la souplesse de -son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et jusqu’à une certaine profondeur -morale et sociale, voire une excellente critique des conférences, en -termes précis, d’une éloquence incisive et si amusante!</p> - -<p>Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin -amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si <i>Bigre!!!</i>... aura place dans -l’<i>Histoire de la revue de fin d’année</i> de M. Robert Dreyfus ou de ses successeurs: -ce n’est pas de l’histoire, même de la petite histoire en chansons, -et M. Rip s’attache moins aux événements qu’aux personnalités—et -c’est très personnel et très littéraire, de temps en temps. Ça se -termine par la moins attendue des parodies de <i>Chantecler</i>, où le coq est -remplacé par un clairon d’infanterie (rien de <i>Lili</i>), où le chien permute -<span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span> -avec un chien de quartier, où la pintade devient colonelle, où le rossignol -se mue en chanteuse de café-concert à soldats, et où les crapauds sont -figurés par les <i>troubades</i> en personne, qui psalmodient gravement:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers8">Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux,</div> - <div class="vers8">C’te femm’ là nous porte à la peau!</div> -</div> - -<p>On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout -de même, car il y a des longueurs et des choses inutiles.</p> - -<p>C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par -Mlle Spinelly, qui, en travesti, en <i>arpète</i>, est effroyable de malice, de -vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est harmonieuse -et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant Hasti, -brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et docile, clairon -avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un peu <i>cherré</i> dans -son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger, Perret, Franka, -Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius, Herté, etc., etc. -Et gardons des éloges de luxe pour les petits et petites Livettini, Willem, -Walter et Dormel, délurés et savants, et pour l’incommensurable Koval, -qui, entre toutes ses incarnations hilares et géantes, est hallucinant en -cantatrice mondaine, bas décolleté et girafique à crier, qui a une voix de -tête à un kilomètre de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans -<i>Bigre!!!</i>... comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly...</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_198.jpg" alt="" width="70" height="45" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>La Fleur merveilleuse</i>, pièce en quatre -actes, en vers, de M. Miguel <span class="smcap">Zamacoïs</span>.</h3> - -<p>Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs -était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse -et sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol, -pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre et des -éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de gitane, échappée -des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin! Heureusement, -des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre Artois à la -grasse et bonne Hollande—et l’exquis Miguel, lâchant l’asphodèle pour -la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour la pensée, est arrivé -enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui était le couronnement, -pour ainsi parler, de son effort et de son rêve.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> -Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents -de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des valeurs -un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des grouillements -avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde naïveté, la grâce la -plus touchante, une mélancolie de tout repos et la graine, si j’ose dire, -des plus pures et des plus douces larmes.</p> - -<p>L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. -Nous n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes -qu’en 1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins -qui y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, -qui tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; -la triste veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a -rendu fou et qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher -Gobelousse, à la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne -Speranza, vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard -voudrait envoyer aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se -chauffer la romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, -pour l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, -pour avoir fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est -assurée du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le -chevalier de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter -sur la rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, -dans les cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à -elle, car elle l’aime! Déjà!</p> - -<p>Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante, -carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et la gaieté. -Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et moins sinistre, -et qui se laisse interroger par un trio de grâces hollandaises, la délicieuse -Griet Amstel, et ses amies Mietje et Alida. Il se rappelle une chanson -jadis écrite par lui, parle, conte. Un miracle va peut-être lui rendre la -raison. Hélas! il ne s’agit, en ce pays, que de tulipes! On donne tout son -bien pour une tulipe rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! -Et l’odieux Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, -le vieil Amstel, exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par -l’ignoble Jacob Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui—connu -ou ignoré—qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe -imbattable, la fleur merveilleuse.</p> - -<p>Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans -l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer le prix: -c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur introuvable, germée -d’une graine séculaire et mystérieuse, en se sacrifiant héroïquement. -<span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span> -Mais voici une jolie scène: tout Haarlem, processionnellement, a admiré -la merveille: Griet vient à son tour. Gentiment, elle demande à emporter -le trophée, à le donner à un ami d’enfance. Et, quand elle comprend -que la mère veut la prendre en holocauste, pour tâcher à sauver -son fils, elle se rebelle: ça n’est pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! -L’abandonner à un maniaque! Horreur! Vous sentez bien que, consulté, -le magnanime Gilbert donnera la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour -contraint et forcé! Mais Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend -que Gilbert l’aime, qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré -par elle—et elle rapporte la fleur. Apothéose!</p> - -<p>Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable -Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le providentiel -et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à l’instant du triomphe, -prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne pas sa fille à un aliéné? -Nous savons que ça finira bien! Mais il y avait, au quatrième acte, un si -copieux mouvement de foules, des costumes parfaits et chatoyants, -des drapeaux, des tambours, de la musique, un géant et un admirable -décor de Jusseaume! Les kermesses sont si demandées! Et c’est ainsi que -cette pièce de peintre est un musée présenté en vers faciles, avec du -Meissonier, du Roybet, du Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, -du Rembrandt un peu clair, du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, -et de l’Hobbema. Nous avons même Franz Hals, en personne, -et c’est Roger Alexandre qui lui prête des couleurs et de l’accent.</p> - -<p>L’accent, le véritable et respectable <i>assent</i> est représenté par -M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M. Silvain -est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M. Raphaël -Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot (Van -Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante; M. Dessonnes -(Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné harmonieusement; -M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un valet au -grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe tulipier, -etc., etc.: ils sont cent!</p> - -<p>Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité, -une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une fatalité -battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle Leconte (Griet -Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute émotion; que -Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique, fière et -émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice; que -Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et -Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est -très séduisant, très moral, très reposant, très agréable.</p> - -<p class="ralign ital">23 mai 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span> - <img src="images/im_201.jpg" alt="" width="600" height="133" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—<i>Bagnes d’Enfants</i>, drame -en quatre actes, de MM. André <span class="smcap">de Lorde</span> et Pierre <span class="smcap">Chaine</span> (d’après -le roman <i>En Correction</i>, de M. Edouard <span class="smcap">Quet</span>).</h3> - -<p>Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand et -douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de jeunes -détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité paternelle, -répressive et tyrannique, est évoqué—et comment!—par la Grand’Chambre -du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de Bondy, -a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu l’honneur—avec -quels applaudissements!—à tant d’illustres victimes et autres -pauvres condamnés.</p> - -<p>Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat -général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont édifié -un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que, dans l’émotion -unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement démolies, -leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour un peu, le parricide -aurait été déclaré d’utilité publique! Encore faut-il noter que, -par une modération louable, on ne nous a pas montré les petits prisonniers -à la tête à moitié rasée présentés jadis par Steinlen et Zo d’Axa, à -la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les joies des soixante jours de -cachot en cave, avec la camisole de force et les fers aux pieds, chantés -par M. Quet, et que, si nous avons eu des râles, nous n’avons pas aperçu -les rats des cellules de punition. Il y a eu assez d’horreur, de compassion, -d’émotion, de larmes, pour un triomphe de première instance, -d’appel et de cassation.</p> - -<p>Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles -et humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis, -souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de Montmartre, -le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture de -<i>bachot</i>, est condamné par son implacable bourgeois de père à six mois de -correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile: il suffit de le -demander à un président de tribunal! En dépit de ses supplications, en -dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux adolescent est <i>emballé</i> -<span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span> -en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté, enlevé par deux affreux drôles: -c’est pesé! En route pour Montlieu!</p> - -<p>Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des -gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires, les -faire travailler à force, les punir à foison, tromper les inspecteurs: c’est -un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse, sucrée et carnassière. -Les pupilles sont abêtis de persécutions et de terreurs: Georges est en -bonnes mains!</p> - -<p>Et c’est l’horreur de l’horreur. Voici la cour de la prison où, pieds -nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim, les -cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des -gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue -et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes amies -le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons, minuscules -et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs lourds sabots et -suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des luttes, des conciliabules, -des injures, des sous-entendus et des ruses. Et voici la pire horreur: -il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un détenu, l’Idiot, sous -un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il n’y en a plus que deux, -qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en voyant que les reclus -ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont tapis à terre et que leurs -yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les enfants se taisent, se taisent... -L’angoisse sourd et sue... Et c’est la révolte, les gardiens renversés, blessés, -les gosses en fuite... C’est très émouvant...</p> - -<p>Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes -battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime, et, -malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se pend dans -une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que sa mère affolée -et son père repentant viennent le rechercher. Nous n’assistons qu’à -une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de maréchaussée -leur cache l’état civil du suicidé.</p> - -<p>Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, -a été acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges) -est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; -M. Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur) est -joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M. Colas -(le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget est un -oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz sont -poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est douloureuse -et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment odieuse; -Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur, délicieuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span> -Enfin—et avant tout—il faut citer la troupe anonyme des prisonniers, -résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette -pièce une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée -et atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et -humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur -et—qui sait?—du législateur!</p> - -<p class="ralign ital">2 juin 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_203.jpg" alt="" width="180" height="131" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).—<i>Le Mariage de -Mlle Beulemans</i>, comédie en trois actes, de MM. Frantz <span class="smcap">Fonson</span> -et Fernand <span class="smcap">Wicheler</span>.</h3> - -<p>La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre -boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons -russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons que -la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM. Fonson -et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup plu -et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et proche, et -a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme délirant des gens -de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant qu’être gentiment -blagués.</p> - -<p>Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert Delpierre -a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur brabançon -Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge—et vous verrez -que c’est exact—et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations: -il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas la -grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots prétentieux—et -trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans, qui travaille -sur le même bureau, lui est amicale et douce, très camarade, mais camarade -seulement, parce qu’elle doit épouser, tout naturellement, son ami -d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le monde est à <i>cran</i>: le père -Beulemans n’a pas été élu président d’honneur de son syndicat, ce -pourquoi il est agoni par sa revêche épouse, cependant que le gentil -<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> -fiancé Séraphin propose, sans rire, à Albert, de reprendre à son compte -une vieille maîtresse à lui, un petit bâtard à lui, pour lui permettre -d’épouser Suzanne. Albert refuse avec indignation: il aime la fille du -patron! Et il jure, comme de juste, la discrétion d’honneur.</p> - -<p>Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les -silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides fantoches!</p> - -<p>Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son -bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection, -dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de -gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père Beulemans -et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon de -dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la -première renvoie—si exquisement!—le premier à son faux ménage et à -son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise, caustique, -attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée—car il faut -l’accent!</p> - -<p>Et le <i>trois</i>, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse -Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur! -Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête -belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus fransquillon, -parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur que lui -eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et Volders!</p> - -<p>C’est si gentil, si frais, si gros, si massif jusque dans le sentiment -qu’il n’y a qu’à être touché et à applaudir! <i>Saison belge</i>, c’est un peu -court pour ce vaudeville, quand il y a Maeterlinck, Verhaeren, Eckhoud, -Giraud, Gille, Gilkin, etc.! Mais c’est si amoureusement joué! Mlle -Lucienne Roger (Suzanne), délurée et innocente, tyrannique et tendre, -est délicieuse; Mme Brenda (Mme Beulemans) a l’autorité la plus aiguë -et la plus caressante, et Mlles Vitry et Adriana ont le beau sans-gêne -des servantes limitrophes.</p> - -<p>M. Jules Berry (Albert) est séduisant, dolent, farce et très parisien -pour Laeken; M. Morin (Séraphin) est cordialement grotesque; -M. Amleville (le père Meulemester) est rondement et glorieusement mufle; -M. Frémont a de l’allure; MM. Mylo, Marmont, Vitry, Dural, Andé, -Janssens, Leunac et Penninck sont vivants de vérité! Enfin, M. Jacque -(le père Beulemans) a du génie. Rond, cordial, résigné, soupçonneux, -droit et cagnard, il est tout l’accent et toute la bonhomie de la pièce. -Lorsque, dans une neuve et familière formule, il cita les auteurs de la -pièce, il avait conquis Paris. Et la douane pouvait venir: on était un -peu là!</p> - -<p class="ralign ital">8 juin 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_197">[197]</span> - <img src="images/im_205.jpg" alt="" width="600" height="95" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE:—<i>Un cas de conscience</i>, pièce en deux actes, -en prose, de MM. Paul <span class="smcap">Bourget</span> et Serge <span class="smcap">Basset</span>; <i>les Erinnyes</i>, -tragédie antique en deux parties, en vers, de <span class="smcap">Leconte de Lisle</span>, -musique adaptée d’après la partition de M. J. Massenet (<i>première -représentation à ce théâtre</i>).</h3> - -<p>Aimez-vous les médecins? On en a mis partout. Pour moi, qui partage -à leur endroit l’avis de Molière, je les vois avec plaisir à la scène; -pour la plupart, ils goûtent tant le théâtre! Et vous sentez, vous savez -bien que Paul Bourget étend sa passion du sacerdoce jusques à la fonction -du praticien, et que, puisque nous sommes au spectacle, le doux et -habile Serge Basset amenuise l’horreur du dénouement de la nouvelle -à peu près célèbre d’où est tiré le sévère et angoissant <i>proverbe</i> que nous -donne la Comédie!</p> - -<p><i>Un cas de conscience!</i> Les deux collaborateurs sont modestes! -C’est un cas-gigogne, qui en fait éclore une nichée, tout autour de lui, et, -à la fin, c’est sur une conscience infinie, sur une explosion de conscience -que le rideau tombe, triomphalement. Mais ne discutons pas: contons.</p> - -<p>Dans un château perdu au fond d’une province, un vieux gentilhomme, -le comte de Rocqueville, agonise d’une attaque d’urémie compliquée -de crises morales. Pour être moins sûr de mourir sans délai, il -a fait venir aux côtés du docteur Poncelet, son antique médecin ordinaire, -le jeune spécialiste Odru, chef de clinique de l’illustre Louvet, et, -en une sorte de consultation, le vieillard Poncelet confie au jouvenceau -Odru les secrets de la famille: le comte est surtout malade d’avoir appris -une très ancienne trahison de sa femme, de savoir <ins id="cor_25" title="qu’u">qu’un</ins> de leurs trois -fils n’est pas de lui, sans pouvoir mettre un nom sur le bâtard. Mais il -n’y a pas d’erreur: l’intrus, c’est le second, Robert. <i>Motus!</i> naturellement! -On est entre confrères! Et le bon Poncelet s’en va, car il n’aime -pas les histoires. Hélas! elles viennent! elles viennent péniblement! Car -le moribond Rocqueville se fait traîner au salon, éloigne ou chasse sa -femme, qui veille farouchement sur lui et claustre ses derniers moments, -objurgue Odru d’adresser des dépêches pressantes à ses trois enfants. -<span class="pagenum" id="Page_198">[198]</span> -Le docteur refuse. Cas de conscience. Mais le malade insiste. Ce refus le -tuera. Nouveau cas de conscience. Au risque de la vie, Rocqueville, -marchant et écrivant par miracle, ahanant, suant, épuisé, trace lui-même -les lignes fatidiques. Il ne s’agit plus que de porter les télégrammes -à la poste, pour convier les fils au chevet du père en partance, du malade -en furie, du criminel en exercice. Car le comte médite de se venger de -sa femme coupable par une déclaration atroce, de la déshonorer devant -ce qu’elle a de plus cher, en déshéritant le fruit de l’adultère, en semant -la pire haine et le plus odieux mépris. La comtesse a deviné la conversation -et le complot, elle qui fait un siège si étroit autour de son vacillant -et tragique époux, elle qui ne veut pas rougir devant ses enfants! -Odru ne se laisse pas entamer: il ira à la poste, tout seul, à pied.</p> - -<p>Il y est allé. Les trois Rocqueville sont annoncés. Le moribond, -de plus en plus enragé et moribond, demande à sa femme le nom du -bâtard: c’est sa dernière chance pour n’être pas déshonorée: il se -contentera de déshériter le malheureux. Autre cas de conscience. La -comtesse refuse, se traîne à genoux, implore, offre sa souffrance, ses -remords, ses larmes. Rien. Mais l’impitoyable agonisant s’évanouit -sérieusement. Le docteur, qui a tout entendu, accourt. Ne pourrait-on -pas laisser expirer tranquillement ce quasi-cadavre qui ne peut renaître -que pour peu d’instants, instants de torture torturante et scélérate? -Christine de Rocqueville n’a pas plus tôt interrogé le médecin qu’elle -s’effondre en pires larmes: le crime partout, le crime! Elle s’abandonne -à sa destinée, à l’affreuse fatalité! Le vieux seigneur, dûment saigné, -se réveille à demi: déjà, il a serré dans ses bras son aîné, le capitaine -Georges, son dernier-né, le polytechnicien André. Derrière—car -il n’a pas trois bras—il ne reste que le diplomate Robert... Le -comte sait, sait,... Tragique, il s’avance sur l’intrus, le toise, le flaire; -déjà, les mots de révélation et de malédiction vont sortir de cette -bouche d’outre-tombe, mais les deux vrais fils se précipitent: ils aiment -tant leur frère. Et, dans un semblant d’effort pour embrasser l’enfant -adultérin, le comte s’abat, muet et quelque peu apaisé et compatissant: -espérons que Dieu aura pitié de cette âme!</p> - -<p>Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. -Mais les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le -médecin n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante—et -il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant, -énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait besoin -d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa place -au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau. Mme -Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine et -<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> -haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de douleur; -M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet et Falconnier -sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil et Normand -sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte) sait souffrir, -faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer, ahaner, s’évanouir -et pardonner avec une férocité et des faiblesses augustes, et M. Roger -Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse stricte et chaleureuse, une -sincérité brave, une fermeté harmonieuse et catégorique qui lui assurent -le plus sérieux avenir, sinon dans le concours d’agrégation, au -moins au sociétariat du Théâtre Français.</p> - -<p>Et la Maison de Molière a—enfin!—inscrit sur son fronton et sur -ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables <i>Erinnyes</i> qui attendaient -depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes lecteurs en -résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, la tragédie -antique et sauvage de l’aède des <i>Poèmes barbares</i> présentant, en moins -de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Klytaïmnestra, -le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de Klytaïmnestra. C’est -de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la plus haute, de la plus -stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas aux costumes saugrenus, -à un minimum de musique où Massenet n’est pour rien. Et si le chef-d’œuvre -paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de Lisle était de l’île -Bourbon), attendons l’harmonieuse <i>Iphigénie</i> du pauvre et grand -Moréas et la mélodieuse et rauque <i>Dame à la faulx</i> de Saint-Pol-Roux: -c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), Paul Mounet -(Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; acclamons Mme -Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et l’harmonie dans le -désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, qui arrache la pitié et -l’admiration dans son personnage épuisant de Klytaïmnestra; Delvair, -qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), qui a du cœur et des -larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est tout charme et toute -suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré dans cette affreuse nuit -d’Argos, peuplée de fantômes méchants et tentaculaires.</p> - -<p class="ralign ital">4 juillet 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_207.jpg" alt="" width="200" height="150" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span> - <img src="images/im_208.jpg" alt="" width="600" height="73" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Comme ils sont tous!</i> comédie en quatre -actes, en prose, de MM. Adolphe <span class="smcap">Aderer</span> et Armand <span class="smcap">Ephraïm</span>.</h3> - -<p>L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du Théâtre-Français, -son air mi-partie,—thèse et proverbe,—le nom et la carrière -de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps même de sa -naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et très tard dans -l’année, un peu avant <ins id="cor_26" title="le">les</ins> roses d’automne, tout donne la note du succès -réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, gentiment ironique et -sincèrement émue, d’un sentiment profond et moral: on sourit, on s’attendrit, -on vibre même—et cela durera et ce sera justice.</p> - -<p>Justice un peu partiale, tout de même—et je ne puis m’en plaindre, -même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, -car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une -indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres gens -de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et touchante: -c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il faut faire quelqu’un, -un homme, voire un homme public! Et voilà comme nous -sommes, nous autres, tous les hommes, car <i>ils</i>, c’est nous!</p> - -<p>Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et -Ginette. Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans -prendre un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, -en bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette -s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte -de Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien -éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se -déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille -pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, -veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il -n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, la baronne -de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse n’est -pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout cela dans -des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la préfecture de -Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, et cela nous -offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, des colonels, -<span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span> -des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des inspecteurs, des -uniformes, des robes et des <i>mots</i> à l’avenant.</p> - -<p>Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si -heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut -attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un -poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes -sont volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure -et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par -la bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène -à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le -réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!</p> - -<p>Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa -douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que -ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met -jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour qu’elle -se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à apprendre—une -politesse en vaut une autre—au baron qu’il est aussi à plaindre -qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle le confond, -se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir de leur nuit de -noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un serment, elle -s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des dettes, avant les -justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se raidit, dans des crises -de nerf, dans des crises de dignité, dans des sanglots, dans du silence—ce -sanglot viril. On divorcera, madame, on divorcera!</p> - -<p>Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris, à -cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon de considérer -les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle, il faut que -Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la baronne, et tout -s’arrange: le ménage est <i>rabiboché</i>, aura du bonheur un peu effiloché, -un peu mélancolique, avec un rien de doute, de remords et de dédain. -Et c’est la vie!</p> - -<p>Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs -se soient reconnus dans ces <ins id="cor_27" title="génralisations">généralisations</ins> un peu arbitraires, qu’on ait -été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple de -grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a -plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son style -excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans finesse -ont fait songer déjà—et ce n’est pas un mince éloge—à une pièce du -répertoire.</p> - -<p>L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une -façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost (la baronne -<span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> -de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et sa coquetterie -agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce perverse et sa résignation -orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée du Minil (la préfète) a -de l’autorité, de l’entrain, de la conviction et la plus généreuse mélancolie; -Mlle Bovy est étonnante en un rôle d’épouse justicière et patoisante -qui, après avoir tué son coureur de mari, cherche un nouveau -conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être charmante en un personnage -insupportable, et Mme Piérat (Ginette), tour à tour espiègle -et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et tendre, accablée, frémissante, -résignée et spirituellement hautaine, a connu les acclamations.</p> - -<p>M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, -de la fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney) -est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, -M. Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, -Guilhène et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard -et Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation -et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et -Ephraïm, sauf les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole -beaucoup ces jours-ci.</p> - -<p class="ralign ital">10 septembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_210.jpg" alt="" width="114" height="130" /> -</div> - -<h3>THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>César Birotteau</i>, pièce en quatre -actes et cinq tableaux, de M. Émile <span class="smcap">Fabre</span> (d’après Honoré de -<span class="smcap">Balzac</span>).</h3> - -<p>Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur -volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le détail -technique, les discours et les silences tout fait corps, balle et boulet, -vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave éclatante, féconde -et unique du romancier, tout est partie intime et profonde de l’épopée, -et les épisodes les plus saisissants, les figures les plus durement frappées, -les âmes les plus hautes et les plus rares, sont prisonnières de cette éloquence -dévorante et descriptive, de cette philosophie enflammée et -précise, de cette innombrable et vivante armée, de ce peuple, de ce -paysage, de ce monde inoubliables que l’auteur de <i>Louis Lambert</i> a su -<span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span> -créer de sa vie fiévreuse et lucide et rendre immortels de sa trop -prompte mort.</p> - -<p>Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public, -le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre -a écrit en marge de <i>Grandeur et Décadence de César Birotteau</i>. C’est poignant. -L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort -vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus âpre que -pour une couronne—et, débarrassée de toute la menuaille de manuels -Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce du théâtre -Antoine est fort pathétique.</p> - -<p>Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose. -Propriétaire et fondateur de la parfumerie A <i>la Reine des Roses</i>, -juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de -l’Ordre royal de la Légion d’honneur—la chose se passe en 1819,—père -de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur -des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la Madeleine, -il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté triomphante, -à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler, donne un bal gigantesque. -Heureux, généreux, excellent, il a tout à espérer, rien à craindre. -Hélas! Son notaire est une canaille qui lui a amené, comme associé -plus ou moins en titre, d’autres canailles, un faux banquier et un ancien -employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet, qui lui a volé trois mille francs -et qui a tâché à lui souiller sa femme, l’admirable Mme Birotteau.</p> - -<p>Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable commerçant -voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier: ses capitaux -sont employés et la spéculation le mange: peu à peu l’inquiétude le -saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les plus affreux l’auront -touché, lorsque son notaire sera en fuite avec ses fonds, lorsque ses -disponibilités se seront évanouies, un spectre affreux, celui de la faillite, -se présentera à ses yeux d’honnête homme, à son cœur pur, à son esprit -borné. La faillite! non! non! Il lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis -et à ses ennemis, acceptera l’argent de son caissier, demandera à son -fidèle et délicieux ancien commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira -solliciter, à travers champs, les pires usuriers et les plus effroyables -banquiers, remuera ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa -femme même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de -commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même -qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes et -à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu apprêtée, -d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte—et c’est très bien.</p> - -<p>Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche -<span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> -Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses -créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix, son honneur. -Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille, grâce -surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de Popinot, -qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet.</p> - -<p>Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de -César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des -discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante -Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; -à peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses livres, -les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!... Payé!... Payé!...» -clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur ces témoins de sa probité: -il a payé, lui aussi... C’est la mort dans l’apothéose.</p> - -<p>Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et -si noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a -ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. -Mme Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, -d’une simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) -a la plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie -Noris a de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur -compatissante. Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier -(Pillerault) est admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue -et de malice agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement, -M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, -son activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du -Tillet) est un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et -pas mauvais diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un -Gobsek inouï, M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, -M. Méret de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, -Piéret, Dujeu et Noël sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est -étonnant et merveilleux. De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, -la considération pour les dignités et les dignitaires, la bonté, -l’angoisse, l’effroi croissant, la terreur devant les responsabilités, la -loi et les juges, le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la -douleur, la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement -vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu -exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan; peut-être -a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant, en happant, -en lappant dans son grand-livre les preuves de sa réhabilitation, mais -c’est si habile et si <i>théâtre</i>! Et qui pourrait souhaiter à son pire ennemi -de jouer <i>César Birotteau</i> au naturel?</p> - -<p class="ralign ital">7 octobre 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> - <img src="images/im_213.jpg" alt="" width="600" height="129" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—<i>Ces Messieurs</i>, comédie -en cinq actes, de M. Georges <span class="smcap">Ancey</span>. (<i>Première représentation à ce -théâtre.</i>)</h3> - -<p>La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide -d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample, a -retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès qu’elle -avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé à Bruxelles -aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord, voire la lumière!</p> - -<p>Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera -comment cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu -être interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui -touche à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne -pouvons pas discerner dans <i>Ces Messieurs</i> la moindre tache anticléricale!</p> - -<p>Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit -entre les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre -et extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette lutte -entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une sincérité, -une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois très distingués -et irrésistibles. C’est très profond et très <i>théâtre</i>, même pour les -rudes populations des abords de la place de la République.</p> - -<p>Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, -l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de l’opposition -de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop jeunes, le -facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et jeune, sur -la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique enfant et -amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité coupable où se -mêlent les macérations et les béatitudes, où les corps et les âmes se rencontrent, -dans de l’encens et des cantiques; l’envoûtement céleste et -humain de l’illuminée qui se dépouille, entasse fondations sur fondations, -crèches sur basiliques, pour plaire à Dieu et à son prophète; son désespoir, -<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> -sa rage, sa fureur de cœur et de sens lorsque l’abbé Thibault doit -quitter sa cure de Sérignez et aller à Versailles, ses désirs de représailles -et de violent scandale, et comme il est difficile à son frère Pierre -de la ramener de sa colère à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, -de son idéal à la famille reposante, de son trouble amour à l’amour des -siens et de leurs enfants.</p> - -<p>Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a des -scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité criante, -de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception de l’évêque -où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent <i>la Marseillaise -catholique</i> devant un colonel en tenue. Heureux temps! Mais -c’est du rétrospectif.</p> - -<p>Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne -avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la prestance, -l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, morales et ambitieuses; -l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de saint, missionnaire -et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; l’abbé Nourrisson -(Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, envieux et -avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour serpents -d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure exquise de finesse, -de résignation aux biens temporels et aux pauvretés spirituelles, d’une -force d’administration, de sagesse et de bonhomie dignes des meilleurs -temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, M. Monteux (Pierre), -qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, qui sont joliment -timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante et sacrée; MM. Habay, -les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, et la petite Gentès, -qui est étonnante.</p> - -<p>Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse -passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut -parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de -gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; -Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; -Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été admirable, -émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux et de -nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très belle -artiste.</p> - -<p>Et le drame de l’auteur de <i>la Dupe</i> et de <i>l’Ecole des veufs</i>, cette -école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, -parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des -applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.</p> - -<p class="ralign ital">12 octobre 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> - <img src="images/im_215.jpg" alt="" width="600" height="72" /> -</div> - -<h3>VAUDEVILLE.—<i>Le Marchand de bonheur</i>, comédie en trois actes, -de M. Henry <span class="smcap">Kistemaeckers</span>.</h3> - -<p>Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire:</p> - -<div class="verseul ital">J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage,</div> - -<p class="noind">il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait pas -assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la Providence, -on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait par vous, -comment savoir si c’est le Bien—ou le Mal? La plus exquise intention, -la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque chose contre -la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la misère de la nature -humaine, contre l’instinct de haine et d’amour? L’argent est une force -aveugle et le bon riche doit être aveugle, passer après avoir semé ses -bienfaits, ne pas revenir à ses champs de victoire, ne pas savoir ce que -sont devenus ses obligés, sous peine de mécomptes et de remords: -on ne peut être dieu qu’un tout petit instant.</p> - -<p>Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre -dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement -accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion et de -la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René Brizay, -dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental, inépuisable -ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal d’ennui, d’enthousiasme -et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur, il le donne—et il -en est cependant le mauvais marchand, comme nous l’allons voir. -L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice Monique Méran, un soir -de répétition générale: il y a là l’ancien amant de cœur de Monique, -l’équivoque et méprisable <i>cabot</i> Barroy, l’auteur neurasthénique Fortunet, -il y a bientôt la foule d’élite des admirateurs—car il y a eu triomphe,—et, -parmi eux, le jeune Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre -multimillionnaire Mourmelon, des hommes du monde et autres <i>tapeurs</i>, -des femmes de lettres, des inutiles des deux sexes, des inventeurs, que -sais-je? Félicitations, embrassades, présentations, maquignonnages... -Monique résiste à l’antique et implacable céladon Mourmelon, au -jouvenceau René Brizay, mais voici le petit chocolatier qui donne -cent mille francs à l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente -<span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span> -princière à une petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, -qui est entrée par hasard et a parlé de sa détresse,—et tout cela pour -rien, pour le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, -en une admiration réciproque.</p> - -<p>Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux -et magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique, -mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est -accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié -le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol) superbe, -le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions préalables -de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas que -Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance éperdue -qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et caduc -Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou il -ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant pis! -tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur, ignorant -ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage ses pelouses, -ses hangars; la foule de ses invités le pille et le bafoue. Ferrier vole par -honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce, malédiction légitime de sa -femme! On le sauvera, mais déjà le petit chocolatier est atteint au cœur.</p> - -<p>Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras -la triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée, -après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient pas -de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on avait -affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette. Qui, -on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay épouser -une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de gratitude -et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre son bienfaiteur, -son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur perverse de son -âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien! Elle le fera. Et comment! -Car, après s’être abîmée, après avoir reçu son pardon, ne croyant plus -à rien et sans espoir, elle deviendra la maîtresse du hideux Mourmelon -et sauvera René sans qu’il en sache rien.</p> - -<p>Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique, -de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu -voir le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour -rien, dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La -comédie du brillant et abondant auteur de <i>Lit de cabot</i>, des <i>Amants -romanesques</i>, de <i>l’Instinct</i>, de <i>la Rivale</i> et d’<i>Aéropolis</i> a sa thèse, son -éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des phrases bizarres, -du style mou, mais au théâtre!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span> -L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux -et jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard -et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique -et majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant, -avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron -fils, Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un -débutant (ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage -de René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain -et de noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, -le geste et un peu d’exotisme. Il ira loin.</p> - -<p>C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui -incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une tenue -harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité, une -tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay, Leduc, -Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et charmantes; -enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a fait des -prodiges. Désemparée, <i>gnangnan</i> et fataliste simplement sous ses -loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant rageusement, -au deux, pantelante, accablée, désespérée au <i>trois</i>, elle a été -d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être confessée, -après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle a essuyé ses yeux -à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à l’étreinte sans joie, -elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie médiocre et quotidienne -qui remet, hélas! le sublime au pas et qui répare, ric et rac, à la petite -semaine, les merveilles inespérées et les mauvais miracles.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_217.jpg" alt="" width="105" height="120" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Les Marionnettes</i>, comédie en quatre -actes, en prose, de M. Pierre <span class="smcap">Wolff</span>.</h3> - -<p>«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce -n’est pas le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la -pièce de M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre—son titre -nouveau—pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres -vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et faiblesse, -<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> -que tout soit représentation, parade et duperie, voilà une thèse -philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très scénique: au -théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme fatalité.</p> - -<p>En outre, comment prêter à l’auteur du <i>Ruisseau</i> une intention -aussi désespérante? Il a fait <i>le Secret de Polichinelle</i>, et non <i>les Polichinelles</i>, -qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de reliques -amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà, son masque -rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement, indulgence, optimisme -dans l’observation, jusque dans le trait et le <i>mot</i>, voire dans le -pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard et le bonheur, Montmartre -et la morale, l’union libre et les vierges quadragénaires (en collaboration -avec Gaston Leroux); il a accordé son pardon à la pire sottise -(avec M. Courteline); il est, enfin, tout pathétique, tout sensible et -tout aimant.</p> - -<p>C’est dire qu’il prête à ses <ins id="cor_28" title="marionnetttes">marionnettes</ins> le pouvoir de se commander, -de se diriger, l’une par l’autre, en zig-<ins id="cor_29" title="ziag">zag</ins>, sous le pouvoir discrétionnaire -de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce raison, -qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur prête surtout -le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le propre de l’homme -et de la femme, le don des larmes qui se communiquent et qui font -communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des cerfs aux abois, -des biches en agonie, des larmes rédemptrices et triomphales. Car la -comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été fort chaleureusement -accueillie.</p> - -<p>Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, -et du plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en.</p> - -<p>Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars -a été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de -faim,—il avait des dettes,—une jeune pensionnaire de province, empêtrée -et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu <i>mufle</i>, il ne pardonne pas -à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui semble ambitieuse, -insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et de dédains, lui expose, simplement, -son dessein de la négliger comme un colis encombrant. Et la -pauvre enfant ne pourrait que mourir de douleur si un ami inconnu, -Pierre Vareine, ne lui permettait pas de se rappeler ses souvenirs de -couvent, si, surtout, son oncle, M. de Ferney, entomologiste distingué -(je vous avais dit il y a huit mois que ça se porterait beaucoup cet -hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait point, par l’exemple des insectes, -la pensée de se rebiffer, de lutter, de conquérir l’époux rebelle.</p> - -<p>Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme de -Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une fête terriblement -<span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> -mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux Nizerolles, grand -amant, enfant à cheveux gris et auteur de tragi-comédies pour marionnettes. -On y joue, on y soupe, on y <i>puzzle</i>, on y farandole (si j’ose dire), -on y <i>flirte</i> et on y médit. Au moment où l’on s’y attend le moins, voici -venir Fernande de Monclars—mais quelle Fernande! Merveilleusement -élégante, divinement habillée et diaboliquement dévêtue, un peu trop -cynique pour être sincère, elle entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, -est déjà pris. Mais il résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper -avec sa maîtresse. Elle se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux -Pierre Vareine. Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce -n’aime que son volage époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop -loin...</p> - -<p>Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée -par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu. Heureusement, -Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit, de -venir le rejoindre: Roger qui revient à propos—parbleu!—entend -tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa douleur: -tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera celle -qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie même -poussera sa flamme au paroxysme!</p> - -<p>C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura -rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les -fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la séparation, -que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et définitif -qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et l’oncle qui -a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur bonheur et retournera -à d’autres hannetons, plus <i>nature</i>.</p> - -<p>La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, -sa psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique—car -on y danse et on y chante,—son entrain, son écriture appliquée, son -émotion à la fois parisienne et à l’allemande—c’est la <i>gemütlichkeit</i>, -dans toute sa séduction presque physique,—sa subtilité facile et morale, -son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues -et de couplets, d’<i>effets</i> et d’habiletés aimables), tout a charmé, avec des -longueurs.</p> - -<p>Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence, -puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre -(Pierre Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; -M. de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, -toute providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, -Jacques de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; -<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> -M. Granval est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à -fait remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité -primesautière et mélancolique, d’âme, enfin.</p> - -<p>Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché, -séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de son -pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi triomphale, -ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande artiste qui -comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de Jussy) -est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est étincelante -et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes, et Mlle Fayolle -a les malices et artifices d’une fée Carabosse très droite, très belle, et -qui finit par avoir un cœur excellent.</p> - -<p>Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa -pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un -rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!...</p> - -<p class="ralign ital">27 octobre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_220.jpg" alt="" width="104" height="120" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—<i>L’Aventurier</i>, pièce -en quatre actes, de M. Alfred <span class="smcap">Capus</span>.</h3> - -<p>Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition, -armé d’éperons et d’ailes, le mot <i>aventurier</i> a pris un caractère auguste -depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas oublié, -l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand. L’aventurier -rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des océans, des -civilisations et des morales à son image, à la mesure de son énergie et de -sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné, providentiel.</p> - -<p>Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la -Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas—est-il besoin de le -dire?—présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de -dénombrer. L’auteur de <i>la Veine</i> a du goût, de la modération et de la -sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux Marinetti, -abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous -donna cet admirable <i>Coup d’aile</i>, ne suit pas les conquistadors sur la -galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son -héros qu’en famille.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> -Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui -lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que -l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les plus -droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force s’impose -à la grâce, que le cœur crève la cuirasse—et c’est déjà bien. Ajouterai-je -que la démonstration est faite avec autant de finesse que de maîtrise -et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au prix de l’observation -la plus piquante, la plus mélancolique et la plus savoureuse? Mais -contons.</p> - -<p>Nos pères et grands-pères ont connu l’<i>oncle d’Amérique</i>. L’Aventurier, -c’est <i>le neveu d’Afrique</i>. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans -avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes, les -419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres pour se -refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever. Et voilà-t-il -pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore qu’il tue des gens, -qu’on parle de lui dans les journaux—et comment! Il met en danger -l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation de son brave oncle -usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy, sous-usinier et ancien -vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa cousine Marthe Guéroy, etc.</p> - -<p>Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en <i>sombrero</i>, -en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve certaine -et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle: -il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au -vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie. -On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet. -Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à lui -parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de <i>placers</i> -d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à sa cousine -Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,—et qui commence -à l’intéresser. Et l’on est en famille.</p> - -<p>L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une interpellation, -arrêté arbitrairement—nous sommes au théâtre—a fait tomber -le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance, ce qui est -tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une confidence: elle -et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si l’aventurier ne les -sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave Etienne a tout juste -le pauvre petit million dont il est besoin—et il a été dur à gagner, si -dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant des souvenirs de jeunesse -avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en s’apercevant, en avouant -qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec feu, mais, hélas! n’apprend-il -pas que cette Geneviève est fiancée au député André Varèze! C’est -<span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span> -André Varèze qui a demandé et obtenu son arrestation à lui, Ranson! -Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas donner son argent pour -rien. Bonsoir! bonsoir!</p> - -<p>Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande -fête pour célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet -(ça se ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, -en effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait -rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son -beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il ne -vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le choc, -dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui? La famille? -Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner et crever dix ans -en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît maintenant comme -outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève finit par s’apercevoir -qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et de hasard! Elle le dit, -à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier, arrache des mains du régulier, -du polytechnicien André, le revolver déjà armé!</p> - -<p>Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de -la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se fait -très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de Geneviève, -épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de tout -et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur toutes -les usines et sur Geneviève.</p> - -<p>Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la fantaisie, -du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît. On -le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son audacieuse -moralité.</p> - -<p>Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et -profond.</p> - -<p>C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de -tenue, de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement -viril, de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a une -vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret (Jacques) -a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus belle -importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus élégante, -MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents.</p> - -<p>Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur, -de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage -de Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête -et tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une -élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue avertie, -<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> -volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de cœur; Mmes -Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux.</p> - -<p>Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise, démolissante -et reconstituante, classique et romantique, aura la plus belle -carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre un -Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux -escalades, à l’aventure, enfin!</p> - -<p class="ralign ital">4 novembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_223.jpg" alt="" width="160" height="141" /> -</div> - -<h3>VAUDEVILLE.—<i>Montmartre</i>, comédie en quatre actes, -de M. Pierre <span class="smcap">Frondaie</span>.</h3> - -<p>Souvenirs d’enfance! La butte sacrée! le nombril du monde! -Mânes de Rodolphe Salis, de Mac Nab, de Jules Jouy, d’Albert Tinchant, -de Brandimbourg, mânes du grand Allais et du bon Emile Goudeau, -ne tressaillez-vous point à ce titre: <i>Montmartre</i>? Mais ce n’est -pas votre Montmartre de blague et de rêve, de poésie et de gaminerie, -de folie philosophique et de sagesse outrancière, de beuverie ailée, de -tabagie dansante, que M. Frondaie nous a amené au boulevard: il -est terriblement jeune, M. Frondaie, et le Montmartre qu’il a connu est -un pauvre Montmartre de vadrouille voyoute, de licence coloriée, de -noce exotique, de délire et de <i>chahut</i> à goût américain.</p> - -<p>Tel quel, il est encore hanté d’ombres lyriques puisque son air -reste chargé d’effluves, de mystère, de charme et de séduction, puisqu’il -inflige la nostalgie, qu’il attache, retient, appelle, qu’il consume, qu’il -tyrannise. Peut-être y a-t-il, à la cantonade, un dialogue divin de Villiers -de l’Isle Adam et de Charles Cros; peut-être le rire de Louise -France répond-il aux boutades de Marcelin Desboutins: en tout cas, -nous sommes dans une atmosphère sursaturée d’électricité, d’un pouvoir -secret et d’une force diabolique.</p> - -<p>Nous sommes au Moulin-Rouge, côté jardin. Il y a là toutes ces -dames et tous ces messieurs: on boit, on tâche à rire, on marche, on -tâche à marcher, on fume, on s’offre. Des fredons de valses plus ou moins -<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> -lentes viennent vous assaillir, des femmes font leur compte, des couples -se forment, les gardes bâillent. Parmi les étoiles de libre-échange qui brillent -en ce lieu, un astre—un astre noir—surpasse les autres en éclat -et en fantaisie: c’est Marie-Claire, un peu tzigane, un peu panthère, -très sauvageon et très <i>ohé! ohé!</i> qui n’en veut faire qu’à sa tête—et -à ses sens. Elle a un fort <i>pépin, le béguin</i> sérieux, le coup de cœur, quoi! -pour un jeune croque-notes, Pierre Maréchal, qui est sentimental, poli -et rive-gauche. Elle l’aime d’amour, mais ne veut pas quitter son cher -Montmartre, toujours en fête et en trépidation. Il faut un emportement -du musicien, fou de rage parce que cette troublante Marie-Claire -s’est laissé présenter le grossier milliardaire Lagerce qu’il a connu au -lycée, pour qu’il oblige cette grisette nouveau-siècle à quitter la Butte -et à venir avec lui au bout du monde, de l’autre côté de la Seine, rue de -Lille.</p> - -<p>Les deux amants sont les êtres les plus heureux du monde: ils vivent -dans la gêne la plus artiste et la plus cordiale, avec des compagnons choisis, -le violoniste Parmain et son exquise femme Charlotte. Maréchal a -fait un opéra superbe qui attend la gloire et la fortune. En attendant -Marie-Claire s’ennuie. Charlotte Parmain est trop honnête, trop popote. -Elle a invité, <i>en catimini</i>, deux anciennes compagnes de Montmartre -qui, par la verdeur de leurs propos et leurs propositions non équivoques, -mettent en fuite la vertueuse Charlotte et, par suite, son noble époux. -Mais Pierre Maréchal n’a pas le temps de s’indigner: son vieil ami, le -caricaturiste Tavernier, vient de lui apprendre que son opéra va être -joué. Alors, c’est la joie, c’est la fête: on va aller sabler le champagne -à Montmartre! à Montmartre! «Veine!» rugit Marie-Claire. «Désolation!» -pleure Pierre. Lutte, glorification, excommunication de Montmartre. -Marie-Claire y va. Pierre reste. Hélas!</p> - -<p>Car Marie-Claire devient une grande cocotte, se laisse entretenir -pontificalement par le hideux Lagerce—et nous la retrouvons à Ostende -qui est un Montmartre d’été, sur la plage. Ce ne sont qu’élégances, diamants, -perles, tziganes. Mais on apprend que Maréchal n’est pas loin, -en plein triomphe. Marie-Claire veut le voir, le voit, est abreuvée de -mépris par lui et sent qu’elle l’aime, qu’elle l’aime!... Elle le suivra -malgré lui, d’autant qu’ils sont surpris, que l’odieux Lagerce accuse son -ancien condisciple de faire un marché, de vouloir, avec sa maîtresse, ses -parures et ses richesses. Alors, alors, Marie-Claire jette à la figure de -son tyran un collier de perles d’un demi-million: cette rançon se brise; -les hommes et les femmes se jettent sur les perles détachées: «Picorez -les poules! Voici des graines!» crie la Montmartroise—et en route -vers l’amour!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span> -Des années ont passé. Le Moulin-Rouge est toujours à sa place. Et -Marie-Claire y est toujours. Elle n’a pu rester en ménage. Il lui a fallu -les ailes du Moulin, la joie factice, la <i>vadrouille</i>. Le soir où Maréchal -célèbre, décoré, vient par surprise et la revoit avec une émotion atroce, -elle ne le reconnaît qu’à peine. Est-ce jeu? Est-ce grandeur d’âme? -Est-ce désir de ne pas troubler une existence bourgeoise et considérable? -N’insistons pas. Pierre pleure; Marie-Claire rit. L’un travaillera et sera -de l’Institut. L’autre fera la noce et mourra au ruisseau. <i>Tout va des -mieux</i>, comme on disait là-haut, aux temps héroïques.</p> - -<p>Espérons qu’il en sera de même pour la pièce de M. Frondaie. Elle -est jeune et sincère, avec des formules, une profondeur parfois facile, -du convenu et de l’attendu. Elle a des lenteurs et un rien de provincialisme, -un lyrisme court et une sorte de moralité latente qui n’est pas -désagréable. Il y a là-dedans du mouvement, du sang et de l’âme. Des -décors d’Amable et Cioccari—sous le règne de Porel—font flamber -les ailes rouges du Moulin et illuminent des halls et des promenoirs. C’est -assez magnifique. Et, sans compter les figurants, il y a quarante artistes -en pleine action. Louis Gauthier (Pierre Maréchal) a de la chaleur, -de la douleur, de la noblesse; Lérand (Tavernier) a la plus belle sensibilité -en peintre rosse, Jean Dax est un Lagerce de magistrale muflerie, -Lacroix (Parmain) a de la distinction, Baron fils est très comique et -MM. Brousse, Vertin, Baud, Faivre, etc., sont excellents. Il faut louer -M. Ferré, qui dessine largement une excellente silhouette d’amant de -cœur et M. Suarès qui a été fort joliment pittoresque et mélancolique -sous le dolman bariolé d’un tzigane.</p> - -<p>Ai-je à vous dire que dans le rôle de Marie-Claire, Polaire s’est surpassée? -Elle se surpasse toujours. Ça passera. Elle a eu de beaux couplets, -de beaux gestes, une belle passion, une belle indifférence: c’est -toujours le criquet, le friquet, la guêpe, le papillon, la libellule, le hanneton, -la péri. Elle a été un peu femme: c’est beaucoup. Ellen Andrée a été -tout à fait étonnante en vieille catin pratique: c’est un Goya, un Constantin -Guys—et je ne sais de plus fol éloge. Mme Berthe Fusier a été -joliment et finement inquiétante, amère et philosophe. Mme Lola Noyr -est très plantureusement spirituelle et drôle, Mme Dherblay est joliment -comique, Mmes Farna, Piernold, Sylvès, Géraldi, Loriano sont -exquises et Mme Georgette Armand, dans un personnage de petite -femme courageuse, artiste et honnête, a une grâce pudique, un dégoût -strict et un tact, voire une harmonie qui font le pont entre ce Montmartre -de crime et de prédestination et le boulevard où, comme on -sait, règnent l’ordre et la vertu. Et c’est délicieux.</p> - -<p class="ralign ital">24 novembre 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span> - <img src="images/im_226.jpg" alt="" width="600" height="205" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES ARTS.—<i>Le Carnaval des Enfants</i>, pièce en trois actes, -de M. <span class="smcap">Saint-Georges de Bouhélier</span>.</h3> - -<p>C’est «la Morte du mardi gras». Des masques, des souquenilles, -des flonflons courent et se traînent autour d’une agonie—et les âmes -sont déguisées aussi, les cœurs <i>itou</i>. La chose se passe dans la boutique -et l’arrière-boutique d’une pauvre lingère: c’est la poétique violente, -le pathétique brutal de M. Saint-Georges de Bouhélier. On connaît le -génie précipité, tumultueux et bouillonnant de l’auteur du <i>Roi sans -couronne</i>, de <i>Tragédie royale</i> et de <i>la Victoire</i>: il aime noyer la suprême -noblesse dans la plus minable trivialité et inversement; il aime -d’amour la détresse et la maladie, le hoquet, le sanglot, le soupir—et -cela ne laisse pas d’être angoissant, puissant, vivant. Tranchons le mot: -en passant par Tolstoï, Ibsen et Mæterlinck, Bouhélier s’affirme le -Shakespeare des Batignolles.</p> - -<p>Le drame symbolique, populaire et funambulesque que, pour sa -prise de possession du théâtre des Arts, enrichi et embelli, M. Jacques -Rouché a monté dans des décors simples et nobles de Maxime Dethomas -et avec une singulière recherche de discrétion et de demi-obscurité, -ce drame, donc, immense et intime, atroce et poignant, qui fait -râler et penser, nous offre l’ultime calvaire de l’infortunée Céline. -Elle est couchée dans l’alcôve vitrée de son magasin, cependant que sa -fille aînée, l’adolescente Hélène, se laisse conter fleurette par le maître -d’études Marcel, que sa fille cadette Lie tâche à jouer, que l’oncle -Anthime geint et qu’il annonce que, en présence des troubles cardiaques -de la malade et de la misère de la maison, il a fait appel aux deux vieilles -sœurs de la lingère. Elles arrivent lentement, pauvres, provinciales, -et sinistres. Et quand elles sont là, la pauvre alitée clame: «Je ne -veux pas les voir! Je ne veux pas les voir!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span> -Comme elle a raison, la malheureuse! Car il advient qu’elle va mieux, -qu’elle peut causer gentiment avec le voisin Masurel et qu’elle veut -rire même de son costume de Pierrot. Mais, à côté, des ombres familiales -s’agitent. Les sœurs Bertha et Thérèse ont révélé au coquebin -Marcel que la jeunesse de Céline n’a pas été sans reproche, qu’elle est -fille-mère et que ses deux filles n’ont pas le même papa. Horreur et -désolation! Céline agonit de reproches ces austères harpies, mais, hélas! -Marcel est ébranlé: il abandonne la dolente Hélène qui repousse sa -mère mourante: le fiancé lui tient plus à cœur que l’auteur de ses tristes -jours. Alors, la martyre montre qu’elle est belle encore, se dépoitraille, -proclame le droit à l’amour et à la vie, se lève pour prouver son dire -et, comme de juste, tombe roide pour ne se relever point.</p> - -<p>Et le troisième acte nous présente tout l’arsenal des désolations: -Hélène se désespère de n’avoir pas été assez tendre avec sa mère défunte, -la petite Lie veut la rejoindre au ciel, un garçon boucher s’attriste -de n’être pas payé; l’oncle Anthime se lamente d’être dérangé par des -masques; les tantes Bertha et Thérèse ne peuvent se consoler de n’avoir -pas assez torturé leur sœur décédée. Et la jeune Hélène s’en va avec le -jeune Marcel enfin reconquis: la triste histoire de sa mère recommencera. -Et Lie en fera autant quand elle sera grande. Et les tantes seront aussi -méchantes. Et l’oncle boira—car il boit. Et les masques feront de -la musique. Et c’est terrible, profond, puéril comme les choses éternelles, -mieux qu’honorable et pas définitif, pour parler la langue des -cénacles.</p> - -<p>Mlle Véra Sergine a été admirable dans le rôle de Céline: elle a des -gestes de souffrance, d’amour maternel, d’amour tout court absolument -déchirants, un orgueil de chair mourante très beau et une mort -merveilleusement brusque. Mlle Cécile Guyon s’est révélée dans le personnage -d’Hélène avec une passion, une horreur et un repentir, un désir -de vie saisissants; les tantes, Gina Barbieri et Mady Berry, sont parfaitement -effroyables, et cette vieille cabotine de Mona Gondré, qui a -bien douze ans, est merveilleuse d’émotion, d’inconscience et de métier—déjà! -M. Durec (Anthime) est fort pathétique et varié, M. Dullin -(Masurel) a du sentiment, M. Gaston Mars (Marcel) a de la chaleur, la -jeune Choquet a de la drôlerie, et les masques (où nous retrouvons -Manon Loti) font un joli défilé d’épouvante.</p> - -<p><i>30 novembre 1910.</i></p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_227.jpg" alt="" width="110" height="79" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> - <img src="images/im_228.jpg" alt="" width="600" height="96" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.—<i>Les Bleus de l’amour</i>, comédie en -trois actes, de M. Romain <span class="smcap">Coolus</span>.</h3> - -<p>C’est un succès de gaieté, d’émotion amusée et furtive, de jeunesse -et de claire philosophie, de vie, enfin, qui se contient, qui éclate -et qui finit par triompher—avec la pièce.</p> - -<p>La nouvelle comédie de M. Coolus est toute militaire: <i>les Bleus de -l’amour</i>, ce ne sont pas les chocs et autres <i>gnons</i> que nous recevons -du petit Dieu, ce sont bel et bien les conscrits, voire même les inconscients -réfractaires de la grande armée du Pays de Tendre, les jeunes -gens qui pratiquent l’imitation de Jeanne d’Arc et qui, comme Stéphane -Mallarmé le disait:</p> - -<div class="verseul ital">Aiment l’horreur d’être vierges...</div> - -<p>Vous savez qu’à l’Athénée ça ne dure pas: <i>la Cornette</i>, de M. et -Mlle Ferrier, consentait elle-même à l’hymen. Mais contons.</p> - -<p>Dans son château des bords de la Loire, la comtesse de Simières, -quinquagénaire pétulante et éclatante, débordant de sang, de tendresse, -de fierté, la comtesse de Simière, donc, n’est pas heureuse. Depuis -des années, elle doit unir sa nièce chérie Emmeline à son bon neveu -Bertrand, et ce Bertrand-là n’aime que ses chiens, ses chasses, ses terres -et ses bois: il est digne de toutes les fleurs, de tous les orangers, et, sans -avoir prononcé de vœux, ne veut pas démordre de sa pureté rustaude. -Il faut le déniaiser,—et ce n’est pas facile! Heureusement, voici venir -un autre neveu, le fêtard Gaspard de Phalines, qui a besoin d’argent. -Ce brillant mauvais sujet s’est marié en Amérique, a plaqué sa femme -de l’Ohio, et fait si irréductiblement la noce qu’il initiera bien l’Hippolyte -tourangeau aux finesses des bars parisiens et au contact des nymphes -de Montmartre. Après, ça ira tout seul. Mais, précisément, ce Gaspard -de la nuit ou des nuits a tout ce qu’il faut dans son auto: un ami et -une actrice. On fera passer l’actrice pour la femme de l’ami, on les invitera -à déjeuner, Bertrand s’allumera sur la jeune enfant, et, une -fois la flamme allumée...</p> - -<p>Il arrive que Bertrand est de plus en plus froid; que celui qui -s’allume, c’est le jeune fils d’un président de cour plébéien qui rêve -<span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span> -d’unir ce rejeton à la noble famille des Simières-Phalines; que la douce -Emmeline, ingénument, délicieusement, avoue à son cousin, le méchant -Gaspard, qu’elle aimerait plutôt un homme dans son genre que -tout autre homme, que Gaspard s’énerve de cette confidence, qu’il se -laisse embrasser par une camériste et l’actrice précitée et que, de dépit, -la furieuse et fiévreuse Emmeline sonne la cloche pour annoncer qu’elle -épouse n’importe qui, le nommé Alfred Brunin, fils du président précité.</p> - -<p>Mais ce coquebin fuit avec l’actrice qu’il prend pour une femme -mariée: la bonne comtesse enverra Bertrand, qui se repent de son -indifférence, se préparer un peu à Paris. Non! Gaspard s’est interrogé -et a laissé parler son cœur; il sait qu’il aime sa cousine, mais il n’est pas -digne d’elle; il a <i>soupé</i> de la fête. Il fera une fin, tout seul. Et l’excellente -tante Simières s’aperçoit que sa nièce aime Gaspard. Horreur! -il est marié! Et on ne divorce pas dans sa maison. Il n’est pas marié. -Il n’a jamais été marié. Il n’y a pas d’Ohio, pas d’Amérique. Gaspard -épousera Emmeline qui a tout entendu—et ils feront un tas d’enfants!</p> - -<p>J’ai dit que cette comédie, parfois un peu bondissante, un peu -lente, cordiale, touchante, gaie, a eu un succès sincère et profond qui -tiendra longtemps. Elle a des grâces classiques, rappelle Labiche et La -Fontaine (<i>le Carnaval d’un merle blanc et la Coupe enchantée</i>) et certains -contes de Théodore de Banville. Et il y a un entrain terrible.</p> - -<p>C’est Augustine Leriche qui mène l’affaire tambour battant, fanfare -en tête. C’est une femme-orchestre. Elle est toute action, toute -frénésie, tout rire, toute éloquence, tout cœur: on a acclamé la comtesse -de Simières. Alice Nory (Emmeline) est délicieuse de charme, de colère, -de jeunesse et de vérité et s’habille comme les Hermengarde de légende; -Andrée Barelly a de la finesse et de l’accent dans un rôle de cabotine -stupide, et Maud Gauthier est la plus aguichante des caméristes passionnées.</p> - -<p>M. Victor Boucher (Gaspard) est parfait d’aisance, de mélancolie, -d’élégance et de séduction désabusée. Cazalis est un Bertrand impayable -de rustauderie gentille; Gandéra est un jeune robin très snob, très -incandescent et très enveloppant; M. Gallet est un intendant magnifiquement -barbu et d’une conscience plus magnifique; M. Térof est un -président fort comique. M. Rolley est très amusant et M. Borderie -fort correct. Il faut mettre au tableau le chien Jupiter qui sait ne pas -aboyer et les décors de MM. Fournery et Deshayes qui nous font admirer -un château à peu près historique et des bords de Loire peuplés et -égayés de soleil.</p> - -<p>C’est un succès habillé, historié, simple et lumineux.</p> - -<p class="ralign ital">11 décembre 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span> - <img src="images/im_230.jpg" alt="" width="600" height="162" /> -</div> - -<h3><ins id="cor_30" title="HÉA TRE">THÉATRE</ins> NATIONAL DE L’ODÉON (<i>Matinées du samedi</i>).—<i>Les -Affranchis</i>, pièce inédite en trois actes, en prose, de Mlle Marie -<span class="smcap">Lenéru</span>.</h3> - -<p>C’est très beau. C’est très dur. C’est un drame immense et intime, -moderne et éternel, où le duel entre la pensée et la chair, entre la volonté -et le désir, entre la philosophie et le besoin prend toute sa rigueur, -toute son horreur, toute sa misère: proprement, c’est <i>Grandeur -et Servitude humaines</i>. Nous connaissons, au <i>Journal</i>, Mlle Marie Lenéru: -c’est ici même que, à la suite du concours littéraire de 1908, a été publié -cet étrange et inoubliable poème en prose <i>la Vivante</i>, et il faut louer, -avec l’ombre tutélaire de notre pauvre et grand Catulle Mendès, Mme Rachilde, -Fernand Gregh, et <i>la Vie heureuse</i>, qui imposèrent, sous le consulat -dévoué d’André Antoine, cette œuvre implacable et frémissante à -un public parisien. Il faut louer aussi le public—ou l’élite—qui a -applaudi, non sans la plus noble émotion, ce théorème enthousiaste et -déchirant, cette démonstration lyrique et désenchantée.</p> - -<p>Il s’agit de l’histoire d’un surhomme et d’une petite fille. Le surhomme, -Philippe Alquier, professeur illustre en Sorbonne, ne croit à -rien, nie la vertu, gourmande seulement sa vertueuse femme de n’avoir -pas assez de coquetterie, se soucie peu de ses enfants, se moque de l’opinion -publique en accueillant sous son toit sa belle-sœur, abbesse toute-puissante -des Cisterciennes, chassée par les lois scélérates, lui, athée et -amoral—et voici que soudain, sur le coup de sa quarante-cinquième -année, il est forcenément troublé par l’arrivée d’une petite novice de -l’abbesse, la toute jeune Hélène.</p> - -<p>Il l’enseigne, elle le saisit: à ce jeune esprit ignorant et tout possédé -de Dieu et de la règle il révèle le monde, l’univers, la science (nous -sommes au théâtre, ça va vite et sans preuves); quant à elle, elle n’a -que son âme, son feu, sa fièvre, sa jeunesse qui consument l’ascète. -<span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> -L’abbesse est, après des siècles, l’héritière de cette abbesse de Fontevrault -qui traduisit si galamment le terrible <i>Banquet</i> de Platon, mais Mlle Lenéru -l’a lu de plus près ce livre sublime et presque infâme: entre la -pure Hélène et l’effroyable Philippe il y a un appel d’âme et un appel -de corps, et, selon la fable et l’expression du philosophe antique, ce sont -les deux moitiés du même être qui se veulent rassembler, qui se cherchent -et qui se trouvent.</p> - -<p>Ils ont beau lutter, ces deux êtres: celui qui a été tout esprit et -qui n’a fait œuvre de chair que physiquement, celle qui n’a respiré que -l’encens, suivi que la plus stricte observance et qui a adoré sans jamais -penser. Il l’a convertie et presque pervertie: elle n’est plus vierge que -de corps. Et, après s’être refusés l’un à l’autre, successivement, pour les -autres, pour les principes, pour leurs sentiments les plus secrets, les -voilà qui sont à l’image l’un de l’autre, <i>affranchis</i> de tout, foulant aux -pieds famille, religion, devoir. Mais ils sont trop pareils: c’est, décidément, -trop la moitié l’un de l’autre, la jeunesse qui vient rejoindre -la gloire et l’expérience et lui infuser une âme neuve. C’est trop beau! -L’humanité, sous les espèces de Dieu, sous l’habit de l’abbesse, sépare -et désunit cette perfection: le devoir, l’étroit devoir terrestre ramènera -le professeur à ses élèves, à son épouse, ramènera la nonne à ses œuvres, -à la Terre sainte, aux lépreux. C’est le sacrifice: il n’y a pas d’<i>affranchis</i>, -il n’y a que des esclaves, esclaves du doute, esclaves de l’idéal—et les -plus hautes pensées ne nous défendent pas des pires misères. Voilà la -conclusion odéonienne, mais je m’en tiens à mon sens platonicien.</p> - -<p>J’ai dit combien cette pathétique, haute et profonde illustration, -ce style lointain et nerveux, la grandeur de la pensée avaient touché -et frappé. L’œuvre est magnifiquement et héroïquement servie par -Desjardins (Philippe), serein et torturé, par le fougueux Joubé et le -loyal et sage Desfontaines. Mme Gilda Darthy (l’abbesse) a de la majesté -et de la férocité. Mlle Sylvie est admirable d’attitudes et d’émotion -contenue; Mlle Ventura (Hélène) est douloureuse et résignée -à souhait; Mme Guiraud est sympathique, Mme Osborne élégante et -bien disante, Mlle de France fort simplement puérile.</p> - -<p>Et cette tragédie pensante et spontanée, qui s’apparente aux plus -sévères chefs-d’œuvre, nous pénètre pour son auteur, qui, comme on -sait, n’a pas tous les trésors de la vie et qui, dans une méditation passionnée -et décuplée, mêle l’existence, le rêve, le possible et l’impossible. -Cette féerie réaliste, condensée, amère, éloquente et algébrique nous -emplit donc, pour Mlle Marie Lenéru, d’une pitié sombre et magnifique, -où s’inscrit la plus stricte admiration et la plus radieuse envie!</p> - -<p class="ralign ital">12 décembre 1910.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span> - <img src="images/im_232.jpg" alt="" width="600" height="88" /> -</div> - -<h3>GYMNASE.—<i>La Fugitive</i>, pièce en quatre actes, de M. André <span class="smcap">Picard</span>.</h3> - -<p>C’est <i>la Course du flambeau</i>, à quelques étages au-dessous. Ce serait -même <i>la Course de la chandelle</i>, tant il est question de voluptés réelles -et solides, maternelles et filiales, si la sensibilité délicate et inquiète, -le scrupule incessant, la nuance artiste et morale de M. André Picard -n’avaient pas enveloppé cette aventure d’une atmosphère d’émotion, -de noblesse, de bataille et de sacrifice, voire d’héroïsme. Et on a été -touché et l’on a applaudi.</p> - -<p>Sachez donc que, après avoir lutté pour ses filles, et après les avoir -casées, Marthe Journand, quadragénaire peut-être, mais fort belle -encore et le cœur vibrant d’avoir été si longtemps contenu, se laisse -aller à des idées de vagabondage à deux, de tourisme idyllique et élégiaque: -un archéologue costaud, Georges Mariaud, veut lui enseigner, -sur place, l’emplacement des Pyramides, les distances des cataractes et -les dissemblances des scarabées: en route pour l’Égypte! Mais, veuve -depuis des temps, elle n’est pas libre: elle est esclave de ses enfants, -sinon de son âge. Aimer, maman! êtes-vous folle? Et nous? M. de Faramond -a traité âprement ce sujet dans <i>le Mauvais Grain</i>. M. Picard -est moins rustique; il est aussi cruel. Car l’une des filles de Marthe -a épousé le notaire Léon Ourier, qui n’est pas poétique. Elle accepte -les hommages et les doléances du jeune prodigue Edmond Danver, dont -son croque-notes d’époux est conseil judiciaire.</p> - -<p>Et, lorsque Marthe revient du pays des Pharaons et de Mariette-bey, -lorsqu’elle demande des explications à sa descendante, l’aimable -enfant lui dit: «J’aime. Tu aimes. Nous aimons.» Et la veuve Journand -aime tant l’amour qu’elle protège—ou presque—les galanteries de -M. Danver.</p> - -<p>Mais ce gentilhomme fait des bêtises, et le tabellion Léon en a assez. -Il sait, et ne veut pas en savoir davantage. Froid, mesuré, tâtillon, il -a un cœur. Il aime sa femme. Il demande à sa belle-mère qu’il appelle -mère, d’être son alliée. Hélas! a-t-elle l’autorité morale d’interdire à -sa fille ce qu’elle se permet? Elle est libre, soit! Mais, n’appartient-elle -pas à sa nouvelle famille? Douairière sans douaire, en se donnant à -quelqu’un, elle est adultère à son passé, à son présent, à son futur. -Elle n’existe plus. Elle a trahi ses devoirs en ne surveillant pas son -<span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span> -enfant, en se donnant du bon temps, quand elle ne devait plus qu’être -duègne et <i>camerara mayor</i>. Et l’amoureuse Marthe courbe la tête, ne -la relève que pour arracher Antoinette à son indigne soupirant. Et -puisqu’elle doit donner l’exemple, elle le donnera!</p> - -<p>Elle le donne, non sans en être priée. Les Ourier sont en Suisse -et Antoinette va être maman. On adjure la pauvre Marthe de se résigner -à son rôle de grand’mère. Elle est encore toute chaude d’amour, -toute frémissante d’aspirations et de désirs. Le bonheur est à la porte, -sûr et durable. Elle hésite. Un appel de son amant l’emporte, mais un -cri—qui n’est peut-être pas sincère—de sa fille la rappelle. Elle a -abdiqué. Elle est esclave, elle est finie!</p> - -<p>J’ai dit le succès de cette pièce sympathique et d’écriture distinguée. -On y a acclamé la sincérité, la vérité, le naturel, la pétulance, -l’émotion de cette grande artiste qu’est Jeanne Cheirel, l’égoïsme agréable -et joli d’Yvonne de Bray, les charmes et l’élégance de Mmes Marthe -Barthe, Frévalles, Fleurie, Louise Marquet, Alice Walser et Blanche -Guy, l’autorité passionnée de M. Claude Garry, l’émotion de M. Gaston -Dubosc, la désinvolture de M. Charles Dechamps; et MM. Arvel, -Berthault, Labrousse, Dieudonné et Laferrière sont excellents. Des -décors honorables de M. Amable rehaussent la qualité de cette pièce morale -et grave qui ne peut désespérer que les dames ayant dépassé l’âge -canonique. Mais, tant que la bulle <i lang="la" xml:lang="la">Quam singulari</i> ne se sera pas prononcée -sur cette question, les mères pourront mener leurs filles au -Gymnase avec confiance. Et qu’elles se remarient, légalement, après -les avoir mariées. Elles auront la paix—et nous aussi.</p> - -<p class="ralign ital">13 décembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_233.jpg" alt="" width="120" height="116" /> -</div> - -<p class="hang">THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>La Femme et le Pantin</i>, pièce en -quatre actes et cinq tableaux, de MM. Pierre <span class="smcap">Louys</span> et Pierre -<span class="smcap">Frondaie</span>.</p> - -<p>M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je -crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de sadisme -alangui qu’est <i>la Femme et le Pantin</i>. C’était au temps où l’on -n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du lointain, Cadix -du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le Greco n’était -<span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span> -pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette tragédie muette -par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a fort bien réussi. -Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las, don Mateo Diaz, -quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une petite cigarière -de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant et en raillant une -pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son gré; elle lui a paru -piquante et il va voir comme elle est cruelle!</p> - -<p>Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps, -de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même, -toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise -à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de -l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur!</p> - -<p>C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre -dans une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues -pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie -brise la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et -l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même! -Et l’autre reste tout bête.</p> - -<p>Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre -dans ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une -grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude, -déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito, -et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une -masse, pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un -passage de masques.</p> - -<p>Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez -lui et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait -dû commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à -lui, plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise.</p> - -<p>Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les -descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un -peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel—et -fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant; -il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient d’avoir -joué <i>Ubu roi</i>. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray, Dumont -sont aimables, violents, caressants, excellents.</p> - -<p>Mme Dermoz a de l’abatage, du <i>chic</i>, de l’émotion; Mme Bade -a de la bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; -Mmes Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, -ce devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité, -comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été tout à -<span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span> -fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute fantaisie, -comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé, parlé, -dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de rose, de -candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le poison et la rose. -Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la guitare de M. Amalio -Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un peu du pays de -Zuloaga et de Perez Galdos.</p> - -<p class="ralign ital">18 décembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_235.jpg" alt="" width="150" height="130" /> -</div> - -<p class="hang">THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—<i>Les Noces de Panurge</i>, pièce -en cinq actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard -<span class="smcap">Adenis</span>.</p> - -<p>C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait -les plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit -au carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous -me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz -tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire dans -un couvent.</p> - -<p>Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons, -cet hiver, le <i>Pantagruel</i> débordant du regretté Jarry et de Claude -Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des frères, -n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les images, les -symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris de l’inextricable -philosophe de <i>Gargantua</i>. Ils ont fait du pantagruélisme sans -Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si bénin, qu’il est à croquer.</p> - -<p>C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les -archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite à épouser -avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus achalandé, et qui -n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit que la jeune pucelle -qui vient de le sauver de la prison et de la hart, n’est autre qu’une -certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua, enfantelet, aux abords -de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le lettré Rondibilis et l’ymagier -Cahuzac, lui apportent le redoutable arrêt de je ne sais quelle -sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les femmes: adieu! adieu!</p> - -<p>Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de -<span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span> -Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier -Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime -les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser Bachelette! -L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire!</p> - -<p>Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées -truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de Panurge, -s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est valable et -excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente Bachelette -et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte d’émotion, -leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte chasse le sinistre -époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh! Cocu! Ah! ah!</p> - -<p>Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant -à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que -Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris, -empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux -envers et contre tous et nous invite à en faire autant.</p> - -<p>Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières, -fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais -ont leur mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très -allant.</p> - -<p>Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), -qui a de la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, -Darsay, Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.—ils -sont cinquante—qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime -Léry, qui est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, -qui est exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui -a des formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion—elles -sont mille—qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus -divin patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant -de verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem, -aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une -jeunesse de sentiment et un brio éblouissants.</p> - -<p>Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout -donne à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante -qui va de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et -l’on a applaudi fort légitimement.</p> - -<p class="ralign ital">21 décembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_236.jpg" alt="" width="160" height="111" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span> - <img src="images/im_237.jpg" alt="" width="600" height="104" /> -</div> - -<h3>THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—<i>Roméo et Juliette</i>, drame -en deux parties et vingt-quatre tableaux, de William <span class="smcap">Shakspeare</span>, -traduction intégrale de M. Louis <span class="smcap">de Gramont</span>.</h3> - -<p>Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question -de l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire -de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, -la tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière -l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas -vu Footitt.</p> - -<p>Avons-nous vu <i>Roméo et Juliette</i>? La traduction intégrale, hélas! -en vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes -éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la tristesse, -la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par l’orchestre -Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une conscience, d’un -ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à en mourir, avec les héros—et -c’est assez écrasant. Je ne ferai pas l’injure aux lecteurs de ce -journal de leur conter la touchante et atroce histoire de Juliette Capoletta -et de Romeo Monteccio. Ces deux victimes des haines de leurs familles -et de leur propre amour vivent dans tous les cœurs, cependant que -leur tombeau de Vérone attire les touristes et les amants. Gramont -a mis tous ses soins à rendre la fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque -moyenâgeuse à travers ce voyant et cet ignorant de Shakspeare, -la fougue de Roméo, bravant les pires rancunes pour venir, sous un -masque, à la fête de ses ennemis, tuant, malgré lui, le cousin de sa -secrète fiancée, Tybalt, sauvage adolescent, sauvage amoureux, sauvage -exilé—et M. Romuald Joubé a été plus sauvage que nature, électrique -de jeunesse et de passion, romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle -aussi—c’est Mlle Ventura—a du sang, de la fureur, un peu plus -d’extase que d’innocence, d’extase passionnée et gourmande: c’est -que si, dans le texte, elle n’a que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra -jeune et veut cueillir son seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour -à la fenêtre, mutin, câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au -matin, enragé et prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où -la magie et la mort viennent faire leur partie, la soif de mort pour le -<span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span> -délice sans fin et la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur -puissance, leur grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée.</p> - -<p>La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant -mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite -et se consume.</p> - -<p>C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des -protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante et pourpre -Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente Barsange, le noble -Grétillat, le très noble Flateau, le bon Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, -le hideux Denis d’Inès, l’auguste Chambreuil, le galant -Vargas et le délicieux Maupré. Gay a de la rondeur et Desjardins, -qui s’est voué à représenter les grands hommes, a, à peu près, la tête -de Shakspeare. Et, à <ins id="cor_31" title="déjaut">défaut</ins> de Footitt, le jeune Stéphen a été funambulesque -un peu plus que de raison.</p> - -<p>Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste, -fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force d’avaler -du Shakspeare <i>intégral</i>, ne finira-t-on pas, hélas! à partager l’opinion -de cette vieille canaille de Voltaire qui, après avoir inventé—ou -presque—le grand Will, finit par en avoir assez, presque -jusqu’à le vomir?</p> - -<p>Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis.</p> - -<p class="ralign ital">22 décembre 1910.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_238.jpg" alt="" width="90" height="72" /> -</div> - -<p class="hang">THÉATRE DE L’ŒUVRE (<i>salle Femina</i>).—<i>Hedda Gabler</i>, drame -en quatre actes, d’Henrik <span class="smcap">Ibsen</span>, traduction du comte <span class="smcap">Prozor</span>. -(<i>Première représentation à ce théâtre.</i>)</p> - -<p>Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument -de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme, -ce qui était un état de nerfs, une crise—et des crises. La Nora, de <i>Maison -de Poupée</i>, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen, avec -la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules Lemaître -faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de Scandinavie -et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication et la naïveté -nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et de leurs trames.</p> - -<p>Aujourd’hui... Mais contons.</p> - -<p>Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de violence, -d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude et -<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> -par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de demain, -Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après un -voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège, agacée -de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda reçoit -une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui -souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte -de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a rendu -au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera: les Tesman -l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu des choses -entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la jalousie, de -toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son ancien soupirant, -de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée à la médiocrité, -Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie qu’il a fait un -chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la taxe de lâcheté pour -ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets de son général de père. -Elle brise le bonheur et la communion de ces deux âmes, Eylert et -Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend à l’alcool et l’envoie faire -la fête avec cette chiffe de Tesman et l’assesseur Brack, qui n’a ni -grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas d’importance! Eh bien, d’un -héros, elle a fait un pantin désarticulé!</p> - -<p>Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi -divers scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman -l’a retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer -qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son enfant, -Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles et de -ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt—et elle est en mal -de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets du général -en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda elle-même -se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le suicide du -héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas la proie de -l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de Mme Elvstedt, -le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de chair et de désespoir. -Nous ne commenterons point cette œuvre et ces mystères. Il -faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë (Eylert), l’insignifiance -et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et la stupidité de -Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève Francis (Mme -Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante Tesman), -le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor (Hedda -Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses frissons et -autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de la pièce. -Elle ne l’a pas trahi.</p> - -<p class="ralign"><i>10 <ins id="cor_32" title="jauvier">janvier</ins> 1910.</i></p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> - <img src="images/im_240.jpg" alt="" width="600" height="69" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>Le Vieil Homme</i>, -de M. Georges de <span class="smcap">Porto-Riche</span>.</h3> - -<p>Ç’a été non une répétition générale, mais une cérémonie, une -solennité, avec des allures d’apothéose. La Renaissance semblait un -temple où l’on n’entrait pas pendant les actes qui se devaient entendre -dans le pur silence: le texte était une infinie et diverse symphonie, -et si la ferveur ne s’était pas muée en enthousiasme, si la constante -admiration, si l’émotion et l’angoisse ne s’étaient pas soulagées par -des tonnerres d’applaudissements, on aurait cru assister à un service -divin et humain, avec les lenteurs d’usage: la fête dura cinq heures -d’horloge. Mais la pièce qu’on attendit quinze ans et qui erra, incomplète, -de théâtre en théâtre, fuyant sans cesse vers la plus rare perfection, -la pièce, forte, ardente et désenchantée, terrible, et tendre, où le -poète de <i>Bonheur manqué</i> versa toute son expérience des baisers et -des <ins id="cor_33" title="meutrissures">meurtrissures</ins>, toute sa science des pardons, des trahisons, des rechutes -et des remords, tout son lyrisme et sa sensualité, son humour -même et sa douleur, cette tragédie classique et biblique, cette parabole -de caresses, de larmes et de sang, ce poème en prose rythmée -et pure s’est imposé à Paris et à l’humanité, dans son texte et dans -son esprit, dans sa fière intégralité.</p> - -<p>Il parle aux nerfs, au cœur et à l’âme; il mord et déchire.</p> - -<p>Jugez. C’est une famille d’imprimeurs, à Vizille, dans les Alpes, -une jeune famille: un père de quarante ans, une femme de trente-cinq, -un garçon de quinze ans. Ils travaillent: ils sont heureux. Michel Fontanet -dirige deux cents ouvriers et l’affaire sera bonne; Thérèse Fontanet -tient les livres avec passion et l’adolescent Augustin, fragile et -fiévreux, s’occupe de la composition, fait des notices pour des rééditions -romantiques et réalistes, lit, lit, rêve, s’exalte et surtout adore -sa mère, dont il a le tempérament sensible, câlin et aimant. Il n’y a -que cinq ans que les Fontanet sont dans la montagne et dans les affaires. -Avant, c’était Paris et son trouble: Michel était terriblement infidèle -et Thérèse atrocement malheureuse. L’époux s’est rangé, après la ruine, -est devenu sérieux et garde ses trésors de tendresse pour son admirable -femme et son bijou de fils: cette famille goûte toutes les sérénités et -toutes les douceurs. A peine si, de temps en temps, dans la paix alpestre, -<span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> -Michel regrette le bruit des fiacres de la grand’ville, ce qui fait -enrager son ladre de beau-père, le sieur Chavassieux.</p> - -<p>Et voici que, dans cette ruche et cet ermitage, vient débarquer -une vague amie de Paris, Brigitte Allin, femme d’un marchand de pâtes -alimentaires, qui lui est indifférent, bonne mère de quelques moutards, -bonne fille bien vulgaire, pratique et si facile! La poétique Thérèse -a tout de suite horreur de cette grosse et belle femme et ne tient pas du -tout à la garder un instant sous son toit. Elle le dit tout net à son mari, -qui a beau avoir fait peau neuve: est-ce que le «vieil homme» ne s’agite -pas, ne renaît pas, ne grouille pas sous sa carapace d’imprimeur? -Elle se souvient de ses insomnies de jadis, de ses tortures, de ses mille -morts.</p> - -<p>Mais le petit Augustin insiste: il a pris de la santé à l’insolente -santé de Mme Allin, il a retrouvé de son enfance à son approche, il -est transfiguré, rose, heureux. Thérèse invite cette fâcheuse Brigitte, -qui se laisse faire. Et à Dieu vat!</p> - -<p>Trois semaines ont passé. Mme Allin est toujours là. Elle peint -des amours Louis XV sur les murs, mange terriblement, sourit à tous, -ne comprend rien à rien et est odieusement gentille et complaisante. -Elle est maternelle à ce Chérubin romantique d’Augustin, qui aime -l’amour, de loin, est espiègle avec Michel et ignore l’inquiétude, la haine -et le mépris de Thérèse, qui la voudrait aux cinq cents diables. Et -Michel, chez qui le «vieil homme» s’est réveillé tout à fait, lutine et -presse la douce Brigitte. On fait de la musique, on remplace Bizet et -Berlioz par Jacques Offenbach—et le jeu continue. Mme Allin finit -par se laisser convaincre: le bouillant Fontanet la retrouvera à côté, -dans sa propriété de la Commanderie.</p> - -<p>Nous voici en plein dans le drame: Thérèse devine son malheur! -Tout, dans son intérieur, lui apporte un détail, une révélation, des -feuilles et des fleurs froissées, des papiers découpés, des riens; elle se -déchaîne; c’est une femelle en rage, une bête à qui on a pris son mâle; -elle secoue son père, tempête, rugit: elle chassera cette intruse, dont -elle devine, dont elle vit amèrement le délice et le crime, elle chassera -cette voleuse, elle chassera... Mais quelqu’un entre: le petit -Augustin.</p> - -<p>—Qui dois-tu chasser, maman?</p> - -<p>Et la mère a peur. Elle invente. Elle ment. Elle ment mal. Le triste -Augustin veut la confesser et se confesse: il aime Mme Allin, il l’aime, -de tout son être, de toute son âme: à sa sensibilité, il fallait un -début éternel. Et c’est une passion d’enfer et de ciel. C’est du plus -grand art et d’une beauté tragique; la mère doit se forcer, se taire; -<span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span> -l’enfant de seize ans est jaloux. S’il était jaloux de son père, s’il savait, -il se tuerait. Alors, la mère étouffe l’épouse et l’amante, sourit aux -deux coupables, demande à son mari de partir quelques jours pour -que l’enfant ne sache pas, demande à sa complice de rester quelques -jours pour calmer un peu la blessure du petit. Quel supplice!</p> - -<p>Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: -on lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content -des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne Allin -qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil homme -est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses rêves -d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que son -père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se retrouvent -et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils absent, du fils -qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au cœur la mère: c’est -déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment et veut se sauver: -la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux trahisons dont son mari -veut la distraire: elle crie, elle maudit, elle appelle. Et lorsque le frêle -cadavre amoureux est apporté, elle ne peut même pas laisser mourir -son mari; ils pleureront ensemble et ramasseront dans un deuil inconsolé -les noires miettes d’un amour sans foi.</p> - -<p>Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le -désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de cette -œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse de sentiments, -de <i>mots</i>, de <i>couplets</i>, la vérité d’observation, la cruauté et la -pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et éternelle de ce <i>cantique -des cantiques</i> désabusé, de cet <i>Ecclésiaste</i> lyrique, de ce drame, -enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine?</p> - -<p>C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et l’inconscience -mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc -(Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou -égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et -Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le -personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante -de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant -à Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, -de passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son -rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle Jeanne -Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie -caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, -de gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor -de Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue -<span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span> -qui, au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant -cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de -mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, -au plaisir, à la vie...</p> - -<p class="ralign ital">11 janvier 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_243.jpg" alt="" width="160" height="85" /> -</div> - -<p class="hang">AU VAUDEVILLE.—<i>Le Cadet de Coutras</i>, de MM. Abel <span class="smcap">Hermant</span> -et Yves <span class="smcap">Mirande</span>.</p> - -<p>Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les -héros de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves -Mirande. C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, -ce falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant; -ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette -sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés -ce soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par -miracle, empli un livre—ou deux.</p> - -<p>On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel -Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à son -ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon, il a des -personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les fait et les -défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses <i>mots</i> et ses phrases sur -le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire, l’anecdote et la légende. En -ces derniers temps, il s’est plus attaché aux choses du jour et de la veille—et -cette <i>Chronique du Cadet de Coutras</i> s’emparait, à vif, des événements, -des incidents, des potins, d’aventures brûlantes, d’aventures -plus lointaines qu’elle animait, qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre -et en action.</p> - -<p>De là à les mettre en actes—et en cinq actes!... il n’y fallait que la -vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à -la subtilité mûrie de l’auteur d’<i>Ermeline</i>, qui doute de tout. Et cela -donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop -jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où -il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion.</p> - -<p>Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras, -confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte, -fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres Irma -<span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span> -et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par son ami, le -milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde du corps, le -frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous voudrez et qu’il -a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que d’honnêteté.</p> - -<p>Il n’éprouve aucune répugnance à faire des faux ou presque—et -a une grande peine à se savoir trompé. Vous savez aussi que Coco -Sorbier est tuberculeux, que les trois amis, Gosseline compris, mousquetaires -de la Troisième une et indivisible, vont aux houzards, que -Coco Sorbier, après avoir fait arrêter Maximilien, meurt d’attendrissement -entre ses bras, que Maximilien a été blessé au cours d’une grève non -sans avoir tué son ancien ami, un ouvrier, et que la fortune de Sorbier -va au cadet de Coutras et à Gosseline.</p> - -<p>Au théâtre, les deux derniers actes, un peu montés de ton, ne nous -donnent que l’agonie de Coco, discrète et distinguée, dans son petit -château de garnison et à l’hôpital militaire, et l’apothéose du cadet -de Coutras, médaillé pour avoir sauvé son capitaine.</p> - -<p>Il y a des mots, presque tous les mots, même des chroniques qui -ont perdu de la saveur, des remarques qui ont de la bouteille, des raccourcis -qui exigent la lecture des volumes, mais ça a de l’allure et même -de la gueule, car M. Mirande a accroché aux sarcasmes de l’auteur -d’<i>Eddy et Paddy</i> des termes d’argot et de haulte gresse. On hésite entre -le sourire et l’émoi: c’est très curieux—et assez long, assez menu, -non sans hésitation.</p> - -<p>Les décors sont parfaits et l’interprétation fort brillante: M. Jean -Dax est un Gosseline un peu vulgaire mais fort; M. Roger Puylagarde -est un peu trop jeune et trop forcené en Maximilien, tour à tour trop -féminin et trop mâle; M. Becman est un Coco Sorbier très <i>coco</i> et très -toussotant, M. Joffre est un duc épique à empailler vivant, M. Baron -fils est un énergumène trop doux, M. Lacroix est fort gentil, MM. Luguet, -Vertin, Charrot, Chartrettes, etc., etc., sont excellents.</p> - -<p>Mme Jeanne Dirys est une Irma séduisante et attendrie, Mlle Ellen -Andrée est la plus effarante des manucures, la plus inquiétante des -marchandes à la toilette; Mmes Théray et Vallier sont aussi duchesse -et marquise que possible; les deux Fusier sont charmantes. Enfin, il -faut louer l’effort de Mlle Dherblay, qui a été exquise dans le personnage -de Lucienne: elle remplaçait, au pied levé, cette délicieuse et poignante -Annie Perey, qui se faisait une fête de créer ce rôle: elle a été, -elle est encore à la peine; qu’elle soit à l’honneur.</p> - -<p>Mais pourquoi diable MM. Hermant, Mirande et Porel donnent-ils -un pantalon de sous-officier à un garde-manège et une tenue de sous-intendant -à un médecin principal?</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span> - <img src="images/im_245.jpg" alt="" width="600" height="152" /> -</div> - -<h3>AU GYMNASE.—<i>Papa.</i></h3> - -<p>Le duo Flers-Caillavet module triomphalement une romance -panachée: «Ah! quel malheur d’avoir un père!»</p> - -<p>Ah! que j’aime le don des larmes! Que j’aime les pleurs charmants, -l’attendrissement souriant, l’émotion furtive qui, de fondation, élurent -domicile au Théâtre de Madame et qui, hier, revécurent en une apothéose -courante! Avec leur escorte ailée de Pierre Wolff, d’Octave -Feuillet, de Scribe, de Sedaine et de La Chaussée, les conquérants -irrésistibles que sont Robert de Flers et Gaston A. de Caillavet s’adjugeaient -un nouveau domaine, tout mouillé de rosée et de sentiment. -On a ri, souri, éclaté, pleuraillé: il y en a eu pour la rate, le cœur et -même le cerveau, et ces trois actes fort applaudis ont apporté jusqu’à -de l’imprévu—ou presque—et de l’incertitude. Voici:</p> - -<p>A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard -vit indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans -à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie, -de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de -la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante -Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que -Max Dearly dans <i>le Bois sacré</i>. Tout ce petit monde qui lutte d’<i>assents</i> -est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge -débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les -confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de la -bande, d’éclairer sa lanterne—et la nôtre. Ce gentilhomme est, simplement, -le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé que pour -parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la noce la plus -élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul Bourget appelle -sa «tape de vieux» et devient père avec transport, avec tant de transport -qu’il a peur de son émotion: il se rappelle, en effet, la mère, délicieuse -sociétaire de la Comédie-Française, des ivresses, que sais-je? -Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son fils. Celui-ci n’est pas -très heureux de quitter sa chère campagne, mais la romantique Georgina -<span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> -l’aime follement depuis qu’elle connaît son état d’enfant naturel!</p> - -<p>Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, -à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de père, -en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle de Papillon -dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte ne -veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite l’exquise -Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean s’en va. -Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, voici Georgina, -simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme une -crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa faconde -et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.</p> - -<p>Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille -et le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean -qui se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique -amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, la jeunesse -nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige Georgina et -Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans les bras -l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux du tout: il -épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et restera dans -ses montagnes.</p> - -<p>Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie, -des traits, des <i>mots</i>, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de l’entrain, -de l’aisance, du je ne <i>sais quoi</i>. C’est un peu long, mais ça se -tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante. Huguenet est -un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant d’esprit et de -cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque; André Lefaur -a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident, de ganache -sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et cocasse; -MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont excellents. -Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de la jeunesse, -de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu rustaud -pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate fameux.</p> - -<p>Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique, -d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina; -Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe -de Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy -et Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques.</p> - -<p>J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un -chien, l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un -chien superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, -sans phrases!</p> - -<p class="ralign ital">11 février 1911.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span> - <img src="images/im_247.jpg" alt="" width="600" height="72" /> -</div> - -<h3>A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Après Moi</i>, de M. Henri <span class="smcap">Bernstein</span>.</h3> - -<p>M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la brutalité. -Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing. Il s’est -surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient d’offrir, -en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais attentifs, -un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par applaudir, de -tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de <i>la Rafale</i> et du <i>Voleur</i> -était venu tout simplement s’installer chez Molière avec armes et bagages, -avec ses <i>mots</i>, ses procédés, ses à-coups et ses coups, tout court.</p> - -<p>Mais contons:</p> - -<p>Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible -raffineur Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent -et jouent au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion, -s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son -éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été -le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières qu’à -l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le presse -d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait intervenir -l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman, l’excellente -Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat. C’en -est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille Aloy qu’il lui -parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans le manoir: les -hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant garçon de James -qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en rade, revient furtivement. -Une ombre légère se dessine sur l’escalier en spirale: c’est l’irréprochable -et divine Irène Bourgade, qui a trente-huit années de vertu -et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle n’a qu’un instant à donner à -James, juste le temps de le désespérer et de se retirer en beauté, mais -elle le fait si bien et le jeune homme répond avec tant de poésie tacite -et de désespoir muet que l’épouse impollue finit par s’abandonner et -que, involontairement et du seul droit d’Amour vainqueur, ces deux -êtres qui se sont attendus cinq ans, s’unissent en une étreinte éternelle. -Nous nous expliquons maintenant la fureur de Bourgade et nous devinons -la matière de l’entretien qu’il aura dans quelques instants avec -la maman Germaine Aloy.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span> -Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la -fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de mort. -Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout simplement -qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire grand, -il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a échoué au port. -Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa fortune, que la -bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un tout petit peu d’amertume: -ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui enjoignant—car -il garde son autorité—de marier sans retard le jeune James à l’héritière -Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il a perdu: il paiera; il -va payer tout de suite. Il a son revolver sous la main. Et son vieil ami, -son confident, son frère de cœur Etienne a beau se lamenter et avoir des -expressions de dévouement antique, non, non! il va se tuer, tout seul, là! -Mais ce n’est pas tout que d’être confident! Il laisse des commissions à -Etienne pour le faire ramasser mort, pour prévenir Irène, en douceur, -pour lui faire remettre les trois cent mille francs de sa petite dot pour -qu’elle puisse se faire sa vie, après lui.</p> - -<p>«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa -femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais -une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite, -c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction, s’émeut: -s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle? Et ce désespéré -se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa femme le trompait! -Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le trompait-elle? -Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa détermination, son -geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse, qui n’aime pas son -mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre mille morts à leur double -honte et à son martyre à elle, car Guillaume la meurtrit et la brise: -que risque-t-il? Elle refuse de répondre, héroïquement. Eh bien! il -attendra: on a toujours le temps de se suicider!</p> - -<p>Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se -dénonce. Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; -mais n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade <i>cuisine</i> le -naïf sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate: il -tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris sa femme, -qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans le crime! -Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de ces deux êtres -jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une jalousie presque posthume, -pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le possède et l’exalte: -il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa disparition, fût l’épouse -de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un, d’un quelqu’un certain, -<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span> -connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de demain, il a son instinct -de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de ses orgueils! Le jeune James -se cabre et proteste. Irène ne dit rien. Plus vieille que son amant, désolée -d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant reconquérir encore des années -de joie, de plaisir et de douceur, elle se sacrifie avec dégoût, non sans -cris: elle sera la compagne du vieux vagabond déshonoré qui ira traîner -sa contumace sur des routes d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est -beau; elle ne sera plus rien que la chose de rien, de ce triste misérable -sans courage, de ce mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et -le rideau tombe sur la désespérance finale.</p> - -<p>J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs -le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit, glace et -étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du théâtre classique -et romantique. C’est une tragédie avec toutes les règles; mais quelle -tragédie!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_249.jpg" alt="" width="175" height="129" /> -</div> - -<h3>A LA PORTE SAINT-MARTIN.—<i>L’Enfant de l’Amour.</i></h3> - -<p>La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter -et de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations impossibles, -prête des figures, des cris, des couplets et des jurons à des symboles, -mêle des subtilités ailées aux plus inutiles grossièretés et fait de -ce chaos pensant de la matière dramatique, pathétique, unique, irrésistible. -Il pèse sur notre sensibilité, sur notre conscience, sur notre patience, -même, et nous oblige à accepter un monde inconnu, trop haut -jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne en un tourbillon où il fait -passer toutes les sensations, toute l’humanité, les colères, les audaces -et les désespoirs, l’héroïsme et l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves -pis que matérialisés, en nous laissant à notre accablement et à notre -émotion.</p> - -<p>Dans l’<i>Enfant de l’Amour</i>, l’auteur de <i>Maman Colibri</i> triomphe par -le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous amuser: -ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils sont -âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus; ce -n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille ne -<span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> -nous présente pas de <i>types</i>. Il nous offre des exemplaires d’humanité -qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent, qui s’abandonnent -à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus inattendus et -les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres, enfin, des hommes, -des femmes, des enfants!</p> - -<p>Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang -de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire Rantz, -ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de courses, -député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle reçoit la société -la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour se distraire et pour distraire -son seigneur et maître. De temps en temps, à la dérobée, elle reçoit, -entre deux portes, son grand fils, Maurice Orland, qu’elle a élevé en -catimini, dont les vingt-deux ans accusent un peu trop sa quarantaine, -et à qui elle donne quelque argent, non sans combler de robes sa petite -maîtresse, la charmante midinette Aline. Le jeune Maurice attend à -la cuisine que sa mère ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le -maître d’hôtel Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend -son parti: il est le petit moineau <ins id="cor_34" title="grapilleur">grappilleur</ins>, n’a pour lui que sa trop -jolie figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur -ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son -amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire -d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la -République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus! Querelle! -Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le petit -Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère qu’elle a un -fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les rares circonstances où -il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste Liane! Non! M. Rantz revient. -On renvoie Maurice. Mais le prestigieux sous-secrétaire n’est revenu -que pour mieux s’en aller, plus dignement, en mufle grandiose. Horreur -et solitude!</p> - -<p>Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec -Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos -d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait <i>tirer</i> un cheval à Auteuil, -et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz, Nelly, -vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain, et qui -veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit la mélancolique -fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une soirée d’innocente -<i>vadrouille</i>: ce sera très gentil. Mais on frappe. A peine si le jeune -homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un café en face et d’accueillir -en ses bras un paquet déchiré, pantelant, sanglotant: sa mère. -C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant cinq cent mille francs qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span> -a refusés, la rejetant, la fuyant! Elle a voulu se jeter dans la Seine, se -précipiter du haut de l’Arc de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines -et câlines de son fils, malgré les gentils souvenirs et les consolations -délicieuses qu’il fait jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée -s’empoisonne—ou presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! -Il la vengera d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. -Et lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et -soupe avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son -sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque part, -Dieu sait où!</p> - -<p>Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille perdue -ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On annonce -Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite, s’indigne, -ameute des gens, se fait traîner par les domestiques: c’est douloureux -jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de l’amour. Elle a -laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais son pauvre petit -bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la déifier. Il est entré par surprise, -le brave petit Maurice; il reprend des papiers terribles, somme -Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de ses sarcasmes, ni de ses dédains, -ni de ses injures, lui rappelle son <i>coup</i> d’Auteuil, lui avoue, en -outre, qu’il détient sa fille, pure d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et -ne perd contenance qu’en apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café -de banlieue! Alors, il chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? -Qu’est-ce que ça peut lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et -d’un traître, est-il en état d’infériorité? Évidemment—et je l’en félicite.—M. -Bataille ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un -forçat? J’en appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif -de ce paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, -son néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus -que de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte, -d’avance!</p> - -<p>Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront pas -heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est dans la -cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux! Mais surtout, -surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice. Ce n’est pas -lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui... Qu’il s’en aille! On -lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine d’anthracite, près de Chicago.</p> - -<p>Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave -petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient -mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que son -<span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> -devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle? Lui, -il a la jeunesse, la beauté. Adieu!</p> - -<p>Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances, -les lyrismes, les cris, les <i>mots</i>. Je n’ai pu indiquer la violence, les heurts et -les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains vocables. Ça s’en ira. -L’impression est écrasante: Bataille assène son étrange et profond triomphe. -Que veut-il prouver? C’est <i>la Course du Flambeau</i>, à l’envers, c’est -<i>Jack</i> et c’est plus, c’est de l’humanité, de la sensibilité hors des règles -et des gonds, c’est de l’instinct, c’est un désir de vie, une ruée vers -une jeunesse qui s’évanouit, vers un délice qui s’éloigne; c’est la -négation même de l’honneur, car tous ces gens n’ont pas d’honneur; -c’est frénétique et presque épileptique—et c’est de la vie, de la vie -d’amphithéâtre moral et d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement -poignant.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_252.jpg" alt="" width="103" height="120" /> -</div> - -<h3>THÉATRE RÉJANE.—<i>L’Oiseau Bleu.</i></h3> - -<p>Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites s’enivraient -purement de la grâce, du charme, des mille significations morales, -des infinies splendeurs décoratives et magiques de <i>l’Oiseau bleu</i>. -Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à demi -exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de -l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la -voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs -les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux enfants -parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et plus bas -et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation et je ne sais -quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de beauté, et, surtout, -il avait fait communier son innombrable public dans l’amour de la famille, -dans la sagesse dévouée, dans l’espérance, dans le goût de la vie -et de la simplicité et même dans l’innocence.</p> - -<p>C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme -Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et -la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata -le chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à -travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable, qui -<span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span> -fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu trop, qui -nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui nous ouvre tous -les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice, on a été submergé -de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les larmes qui vous débarbouillent -jusqu’au périsprit; ç’a été un long triomphe unanime. Il y avait -peut-être un peu trop de joliesses, de gentillesses, de prédestination et -de prophétie, mais pourquoi bouder contre son extase? Et il y avait -des décors merveilleux, inattendus, qui avaient l’air de sortir de notre -songe même: cette féerie alla aux nues et les enfants la mèneront jusqu’à -leur ciel à eux, qui est le huitième, comme chacun sait!</p> - -<p>La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit -Tyltyl, la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent -à regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la -musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre demeure. -C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller chercher l’oiseau -bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne à Tyltyl le chaperon -à diamant magique qui montre la réalité, fait sortir, sous leurs -figures vivantes, sous leurs costumes appropriés, doués de la parole et de -tous les sentiments humains, le pain de la huche, le sucre de l’armoire, -l’eau du robinet, le lait de la jatte, les heures de l’horloge, le chien, le -chat, le feu, la Lumière, enfin. Et en route!</p> - -<p>La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège, -la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques -à tout ce petit monde—et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent -traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en sa folie -de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants, mais forts -de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont dans la forêt, -pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les verdures disparaissent, -que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs grands-parents décédés, -leurs petits frères et petites sœurs disparus, qu’ils s’attendrissent -ensemble plus loin que la sensibilité humaine, qu’ils vont jusqu’au bout -de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que l’oiseau des bons vieux est -bleu; mais il devient noir à la lumière.</p> - -<p>Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de -la Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des -Guerres, parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous -le baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont -le chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître, -mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes -utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au -cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un -<span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span> -ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a -que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement -de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la -Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier, avant -que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les matières -matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans leur lit, -trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à une petite -voisine—et l’oiseau s’envole!</p> - -<p>Symbole! Fable! Ce sont <i>les Deux Pigeons</i>, c’est «l’homme qui -cherche la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un <i>mistère</i> -gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de poésie, -se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au -miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de -l’âme et <ins id="cor_35" title="l’âme—même parce">l’âme même—parce</ins> qu’il est tout âme!</p> - -<p>Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait -époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus -du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet -stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs... -Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui -a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a retrouvé -très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de son rôle écrasant, -à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot, l’excellent -grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond Pain-R.-L. -Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen, l’effroyable et -magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le pleurard Lait-Diris, -les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que marmaille divine, -depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia (Mytyl), jusqu’aux -plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants à naître qui jouent -comme des amours—qu’ils sont!</p> - -<p>Citons, au hasard,—on les retrouvera,—Batistina Rousseau, -Maria Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, -Borlys, Suzanne Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, -des étoiles, des heures: qu’elles m’excusent!</p> - -<p>Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable, -grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien -par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en couronne -pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu, qui -a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les illuminations, -et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de son sourire -de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette lumineuse et profonde -féerie une figure, un génie de Lumière qui ne s’éteindra point!</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span> - <img src="images/im_255.jpg" alt="" width="600" height="97" /> -</div> - -<h3>A L’ODÉON.—<i>L’Armée dans la ville.</i></h3> - -<p>Les matinées inédites du samedi entrent en pleine action. La pièce -de M. Jules Romains, chef de l’école unanimiste, a déchaîné des enthousiasmes -et de la colère: on s’est presque compté et colleté! C’est dire -que le spectacle n’est pas indifférent. L’auteur de <i>l’Armée dans la Ville</i> -est, après un des héros d’Edgar Poe, «l’homme des foules». Il écoute, -perçoit et rend leur grande voix et leur sourd murmure, fait vibrer leur -âme lourde et secrète et méprise les individualités jusqu’au vomissement. -Pour lui, les agglomérations se suffisent à elles-mêmes—et il -nous le fait bien voir.</p> - -<p>Donc, nous sommes dans une ville prise, ville indéterminée et confuse. -Depuis dix mois, elle souffre en silence sous la botte du vainqueur. -Dans la ville close et grondante, l’armée est entrée, bête géante et sonnante, -et les deux blocs ont vécu depuis en face l’un de l’autre, en faisant -le gros dos: l’un, humilié; l’autre, victorieux. La pièce, au reste, s’ouvre -magnifiquement. C’est la reprise d’un café, d’un pauvre petit café, -par les bourgeois de la cité captive. Il n’y a pas de soldats, ce jour-là, -pas le moindre soldat! Ah! que les murs nus semblent étincelants! -Ah! que le vin a de nerf et de grâce! Il y a de l’indépendance, de la -liberté, de la patrie dans l’air et dans les verres! On chante, on danse, on -crie, on se déchaîne. Mais voici des fantassins ennemis qui entrent, -revenant de la manœuvre, pestant et grommelant. Les bourgeois fuient. -Et voici des cavaliers, furieux. Les gens de pied et les gens de cheval -vont en venir aux mains par esprit de corps, lorsque de nouveaux citadins -remettent en ordre la masse d’investissement. L’Armée se vante -et se glorifie, s’exalte, pour écraser les vaincus et surtout pour s’affirmer: -il y a là, entre autres, un très beau couplet qui a été acclamé et -qui a porté aux nues son récitant inspiré, le soldat Hervé.</p> - -<p>Dès lors, ça va moins bien. Nous sommes sous la tente du général -en chef. Il est très mécontent et très las. Trop de violences, trop d’indiscipline! -Et les officiers supérieurs ne savent plus écouter, la main -sur la couture de leur pantalon! Le maire de la ville vient le voir, lui -<span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span> -parler d’une fête locale qu’on va donner, inviter le général lui-même -chez lui. Le général lui prouve qu’il connaît un complot tramé, qu’il a -vent d’une trahison, mais accepte tout parce qu’il entend parler de -chasse à courre et qu’il aime à tenter Dieu. Mais il prend à témoin son -aide de camp qu’il fait une sottise.</p> - -<p>Quelle sottise! Les dames de la ville ont simplement projeté d’égorger -chaque soldat et chaque officier séparément, à la table de famille. -Les dames s’exaltent, sous la présidence de la femme du maire, Déborah -et Judith exaspérée! Les filles publiques offrent leur concours qui est -déclaré magnifique! Et le conseil municipal, qui hésite et <i>flanche</i>, est -flétri d’importance par madame la mairesse qui incarne tout l’héroïsme, -toute la rancune de la ville, qui va chercher le général ennemi dans son -camp, qui l’oblige à venir chercher la mort, la mort qu’il pressent, la -mort qui l’enserre! Mais cet officier la prévient, cela ne servira de rien: -il n’est rien, lui, le chef! L’armée est tout et l’armée aura raison de -la ville!</p> - -<p>Il en est ainsi. Il faut beaucoup de mots, beaucoup de gestes, voire -une comédie d’amour à la mairesse pour décider son écharpé d’époux -à tirer un coup de revolver sur le général, cependant qu’on <i>zigouille</i> les -soldats en détail. Mais le héros ne tombe pas d’un coup: il trébuche, se -relève, clame et maudit; il repousse les remords et les aveux passionnés -de la triste Judith municipale. Elle n’est pas l’âme de la ville! Il n’est -pas, lui, le chef de l’Armée! Son enveloppe humaine peut disparaître! -L’Armée reste! L’Armée qui n’a pas péri entière, l’Armée dont il reconnaît -les coups de fusil, les coups de canon, les clairons, les charges, l’Armée -qui ne fera qu’une bouchée de cette ville assassine. Et il meurt, en -apothéose, en entendant caracoler son cœur multiple: «Je suis vivant, -crie-t-il, je suis vivant!» Et il est le nombre!</p> - -<p>Ce dernier acte, un peu haché et très long, a gêné. Des acclamations -imprudentes ont amené des gloussements. Mais ces vers blancs—et -rouges, le lyrisme, la fureur continue, la véhémence de tous les personnages, -tout enfin, même les naïvetés, a de la gueule, de la force et -de la forme. On se reverra.</p> - -<p>Il faut louer la conviction énergique et désenchantée du général -Joubé, la frénésie de la mairesse Dionne, l’effort éloquent et charmant -de Mmes Barjac, Guyta, Dauzon, Delmas, Colonna-Romano, Didier, -Rosay, Barsange, etc.; de MM. Desfontaines, Bacqué, Gay, Daltour -fils, du très remarquable Chambreuil, de MM. Clamour, Coste, Jean -d’Yd, Flateau, Person-Dumaine, Dubus, Denis d’Inès, etc., etc.—ils -sont cent!</p> - -<p>Et c’est, côté cour et côté jardin, une belle bataille!</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span> - <img src="images/im_257.jpg" alt="" width="600" height="68" /> -</div> - -<h3>AU VAUDEVILLE.—<i>Le Tribun</i>, chronique, de M. Paul <span class="smcap">Bourget</span>.</h3> - -<p>Voici un fait divers d’une intensité tragique et éternelle: un père -a pris son fils en flagrant délit de vol. Affreusement héroïque, il fait -chercher la gendarmerie. Les deux êtres restent ensemble, étrangers, -ennemis, muets. Tout à son devoir, le père ne connaît plus l’enfant -qui a failli et l’abandonne à son destin, à la prison, au bagne: la honte -ne remonte pas. Tout à coup le jeune homme lâche une plainte, une -demande désespérée:</p> - -<p>—Papa, faut-il que je me tue?</p> - -<p>Et le justicier hésite, tremble, étouffe: la mort? la mort! il n’avait -pas songé à cela! Ses préjugés, ses idées, tout disparaît devant l’instinct, -devant la tendresse sauvage de l’animal humain qui a donné la -vie: il capitulera, avec armes, bagages, dignité et conscience. Et quand -la gendarmerie viendra, il la renverra: elle s’est trompée d’étage! -Il y a là un silence angoissé, ahanant, affolé qui est plus éloquent que -toutes les paroles et dont Lucien Guitry a fait une des plus belles choses -du monde, une des plus grandes sensations de théâtre et de vie—et -il a triomphé inoubliablement.</p> - -<p>Mais à cette scène qui se suffit à elle-même et qui suffit à l’émotion -de cette soirée et des soirées qui viendront, en nombre, M. Paul -Bourget a soudé des scènes moins directes et deux actes de paroles, de -théories et de démonstration qui pourraient être facultatifs.</p> - -<p>Ce n’est pas que l’auteur de <i>la Barricade</i> ait voulu faire violemment -œuvre sociale et polémique animée: son drame est intime et chante la -famille pour elle-même. Prédicateur, il a choisi comme avocat du diable -un socialiste de marque et de poids, un philosophe ou plutôt un professeur -de philosophie (ce qui n’est pas la même histoire), nietzschéen -et nihiliste, président du conseil des ministres, par surcroît, voulant -supprimer absolument l’autorité paternelle, le mariage, l’héritage et ne -reconnaissant que l’individu, la responsabilité personnelle.</p> - -<p>Donc le citoyen Portal, universitaire incorruptible, président et -ministre de l’Intérieur, a son jeune fils Georges comme chef de cabinet -et n’en est pas très content. C’est fâcheux, car l’homme d’État, théoricien -éloquent jusqu’à être nommé familièrement «le Tribun», est plein de -projets et à la veille de réaliser ses chimères. Il va ruiner ses adversaires -<span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span> -politiques, les ignobles modérés, grâce à un scandale de corruption -sur les fournitures de la marine: on tient les coupables et un carnet -de chèques secret livre les parlementaires et leurs tenants. Là-dessus, -un vieil ami de Portal, un socialiste de la première heure, le bailleur de -fonds des débuts, Claudel, a un malheur. Bijoutier, il s’est laissé voler -un collier qui n’était pas à lui: c’est la faillite, l’expatriation, avec sa -charmante femme et ses tout petits enfants. Et il n’y a rien à faire: les -Portal sont glorieusement pauvres! Voici le malheureux: il n’est pas -tout à fait perdu et n’y comprend rien: il vient de recevoir cent mille -francs, comme prémisses d’une restitution anonyme. D’où vient cet -argent? Il faut retrouver l’expéditeur—et le ministre convoque l’employé -des postes, interroge, s’inquiète et s’agite.</p> - -<p>Il y a de quoi! Que trouvons-nous dans sa bibliothèque, au début -du second acte? La corruption, en double exemplaire! Le terrible -Moreau-Janville, corrupteur en chef, et le sous-corrupteur Mayence, son -âme <ins id="cor_36" title="damée">damnée</ins>, l’homme au carnet de chèques—et le carnet de chèques -a disparu! En présence du ministre, les deux aigrefins <i>crânent</i>: ils -le croient complice et l’ingénu Mayence le lui dit, simplement. Portal -l’étrangle à demi et le chasse. Mais les excuses ironiques de Moreau-Janville -et son impudente sérénité apprennent au père la hideuse -vérité: c’est son chef de cabinet, son fils Georges, qui a vendu cent -mille francs l’arme, la preuve, le carnet de chèques, c’est lui qui a envoyé -ces cent mille francs criminels à Claudel dont il aime la femme! -Et le théoricien, le socialiste, le vertueux amoral voit monter à l’horizon -dans la chair de sa chair la trahison, la vénalité, toute l’horreur! Il -n’est pas responsable: il n’a jamais voulu peser sur l’instruction, sur -l’éducation, sur la conscience de son fils! Il livrera à la justice les -trois coupables. Le temps de confesser Georges en cinq sec, à la laïque, -et le procureur de la République est mandé dare-dare, par téléphone. -J’ai dit le coup de théâtre qui termine cet acte, en fanfare. Le procureur -arrive pour annoncer un non-lieu!...</p> - -<p>Mais ce n’est pas fini. Nous n’avons vu que des individus: place, -place à la famille, la famille, seul héros de cette pièce, la famille, panacée -sociale de M. Bourget, la famille, cellule primordiale de l’édifice -humain! Car c’est cette conception romaine qui arrange tout en -détruisant tout, au reste. L’excellente Mme Portal, trop tard maman, -donne tout pour rembourser les corrupteurs, Portal tâche à ne plus -songer à son fils, mais la nature est plus forte: il en arrive à se considérer -comme solidaire et responsable: c’est sa faute.</p> - -<p>«Et j’ai vu mon péché se lever contre moi!» L’arrivée du bijoutier -Claudel qui a retrouvé son voleur et son collier, qui sait d’où -<span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span> -viennent les cent mille francs, qui sait la trahison de sa femme, qui -sait la complicité morale du ministre, fait des reproches et des larmes. -Il n’a pardonné, lui, qu’à cause de son petit garçon! Portal ne frappera-t-il -pas son fils coupable? Il l’a déjà frappé et exilé; il ne gardera pas -son portefeuille; il partira en croisière avec sa femme, après avoir -embrassé Georges repentant et abandonné de sa maîtresse. Le bijoutier -part, lui aussi, avec sa femme reconquise et ses enfants sauveurs. -Le monde est si petit: tous ces gens se retrouveront. Portal, converti -au culte de la famille, sera chef d’un cabinet conservateur après avoir -commandé en chef un cabinet socialiste. Ce sera une autre pièce—la -même peut-être—mais ce n’est pas M. Bourget qui l’écrira.</p> - -<p>Il a écrit celle que je viens de conter avec une simplicité dépouillée: -il n’y a même pas assez d’ornements et pas assez d’éloquence. C’est de -confiance que nous devons accepter «le Tribun»; nous ne le voyons pas -en pleine action; il est en conversations, pas en discours; sur le gril, -non en flammes. C’est un pauvre homme, un honnête homme dévoyé, -qui manque d’idéal divin: l’auteur de <i>l’Etape</i> l’a peint avec un dessein -de loyauté inattaquable, mais il l’a peint menu, étroit, vulgaire et -sans défense. L’existence nous a réservé de plus pathétiques exemples. -Le devoir civique doit l’emporter sur des traverses plus intimes. Je -sais bien que Portal dit à un de ses collègues que la fuite de sa femme -ne compte pour rien et que M. Bourget goûte une exquise ironie à -montrer qu’une blessure personnelle a, pour un socialiste comme pour -un autre, plus de cuisant que la blessure d’un autre. C’est là jeu de prince -et facile.</p> - -<p>En abandonnant pour une mésaventure, son poste de combat, -l’irréductible tribun pourrait être taxé de désertion, mais il plante là -aussi ses idées et alors! Un professeur de philosophie, ça change!</p> - -<p>Shakspeare fait dire à Henri V: «Ainsi, si un fils envoyé faire -le commerce à l’étranger se conduit criminellement sur mer, son crime -sera imputé à son père!... Non! non!... le père et le maître ne sont -pas responsables de l’état dans lequel meurent fils et serviteurs!» -Vous me direz que personne ne meurt dans <i>le Tribun</i>; que Shakspeare -est Shakspeare, et M. Bourget, M. Bourget; que Shakspeare ne faisait -pas de pièce à thèse et à portée politique; que Paul Bourget fait pour un -parti ce que Beaumarchais fit pour un autre parti... Mais je ne vous suis -pas: l’auteur de <i>Crime d’amour</i> nous a simplement donné une anecdote -qui a des conclusions, comme tout au monde.</p> - -<p>Je ne saurais assez redire combien Lucien Guitry a été grand, poignant, -magnifique. Sa confiance, sa foi, sa colère, son effondrement, -son effort pour revivre, c’est de la beauté et la beauté même. M. Lérand -<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> -a été, comme toujours, parfait dans un rôle de vieux professeur bohème, -bienfaisant et tutélaire; M. Joffre a dessiné un coquin tranquille avec -majesté et M. Jean Dax une crapule bavarde avec agitation; M. Mosnier -a été un bijoutier héroïque; M. Henri Lamothe (Georges) a du feu, -de l’amour, de l’accablement et de la tendresse; MM. Baron fils, Maurice -Luguet, Vertin, Chanot et Guilton sont excellents.</p> - -<p>Mme Grumbach (Mme Portal) est exquise de sensibilité grondante -et de sensibilité douloureuse, Mme Henriette Roggers (Mme Claudel) -est une femme adultère de vitrail, déjà pardonnée et si dolente! Ellen -Andrée est une vieille servante d’honneur et de dévouement digne de -Balzac et d’Henry Monnier; Mlle Terka-Lyon est une exquise postière, -Mme Marcelle Thomerey est toute charmante. Pour que cette pièce de -famille fût plus familiale encore, Lucien Guitry, après avoir essayé -toutes les têtes des ministres d’hier et d’avant-hier, s’est fait semblable -à son fils Sacha, autre triomphateur. Et le voilà qui a été <ins id="cor_37" title="premir">premier</ins> -ministre dans <i>la Griffe</i>, de M. Bernstein, le voilà premier ministre -dans <i>le Tribun</i>! Il piétine sur place. Mais je sais quelqu’un qui a pour -lui un rôle d’empereur!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_260.jpg" alt="" width="73" height="125" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—<i>La Gamine.</i></h3> - -<p>C’est une très jolie chose que le premier acte de la nouvelle comédie -de MM. Pierre Veber et Henry de Gorsse. Nous sommes à Pont-Audemer, -chez les vieilles demoiselles Auradoux. Pour augmenter leurs -petites rentes, elles ont pris un pensionnaire pour la saison, le célèbre -peintre Delaunoy, membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur, -qui les scandalise par son impiété et sa liberté et qui a fait une immense -impression sur leur jeune nièce, Colette, dont les dix-huit ans sont impatients, -dont la langue a des audaces et qui—abomination de la <ins id="cor_38" title="désoiation">désolation</ins>!—vient -de portraicturer, d’après nature, un homme tout nu, -un homme de cinq ans! Il faut la marier tout de suite. On la mariera au -fils du notaire, le jeune benêt Alcide Pingois. Maurice Delaunoy, consulté -par la pauvrette, l’engage à ne pas se laisser sacrifier et s’en retourne -à Paris. Voici les fiançailles, le notaire, la notairesse, de braves dames, -le bon curé. Il ne manque que la fiancée qui s’est donné de l’air et qui, -pour ne pas épouser un type qu’elle ne peut pas aimer, s’est enfuie au -<span class="pagenum" id="Page_253">[253]</span> -bout du monde,—à Paris. C’est plein d’observation, de fantaisie, de -légèreté, de détails exquis. Mais, enchaînons!</p> - -<p>C’est à Paris que nous retrouvons Maurice Delaunoy, parmi des -amis, le sculpteur Simoneau, le commissaire amateur Vergnaud et son -jeune élève Pierre Sernin, né natif de Pont-Audemer, comme Colette -elle-même. Il reçoit avec attendrissement un ancien modèle, Nancy -Vallier, devenue sociétaire de la Comédie-Française, et lui donne rendez-vous -dans la nuit. Mais voici une hôtesse imprévue, Colette fugitive, -Colette vagabonde, qui demande asile avant d’aller se jeter à la Seine. -Le peintre s’émeut un peu et cède; le commissaire Vergnaud, revenu -sur mandat, exprès pour rechercher la mineure disparue, s’émeut et ne -recherche pas plus avant. Mais la triste Colette pleure parce que Nancy -Vallier est revenue et que Delaunoy l’accompagne coucher.</p> - -<p>Ça se précise, se précipite et se gâte. Maurice Delaunoy fait, comme -de juste, pour le Salon, le portrait de Nancy Vallier—et ça défrise la -jeune Colette. Elle confesse son <i>pays</i>, Pierre Sernin, en se confessant à -lui; apprend de lui qu’il l’aime en lui apprenant qu’elle aime le maître -Delaunoy,—et c’est très délicat—; les deux jeunes gens ne veulent -pas se comprendre; Delaunoy ne veut rien entendre non plus, car ses -cinquante années sonnent terriblement à ses oreilles et à ses artères: -c’est en vain que Colette agonit d’injures la douce Nancy: c’est <i>à l’œil</i> -qu’elle dégrade son effigie! Il faut que, dans un mouvement nerveux, -elle se laisse aller à embrasser le compatriote Sernin pour que le maître -vieillissant comprenne son sentiment: il chasse son élève et accepte le -bonheur!</p> - -<p>Hélas! hélas! Il va cuver sa félicité dans le décor ordinaire des quatrième -actes—ai-je dit que les décors de Lucien Jusseaume sont charmants?—et -là, ça se décolle. Les vieilles tantes de Colette se sont -mises à ses trousses, et son ancien fiancé, Alcide Pingois, passe par hasard, -en galante compagnie, au Cap-Martin—car nous sommes au Cap-Martin—et -le commissaire Vergnaud, en l’envoyant au Moulin-Rouge, -l’a condamné à la noce à perpétuité. Mais ces dangers extérieurs ne sont -rien: la blessure est profonde. Delaunoy qui veut épouser Colette a -peur, peur d’elle et peur de soi. Colette épouse par obéissance et par -indulgence: ce n’est plus ça! Un hasard, la découverte d’un chiffon de -lettre, inspire au peintre quinquagénaire un héroïsme joli: il renonce à -Colette, la donne au jeune Sernin—et vieillira le plus lentement possible -avec la fidèle Nancy Vallier. Et c’est mélancolique, gentil, consolant, -un peu long—et ça finit bien en faisant un peu mal.</p> - -<p>Cette pièce, écrite avec soin, d’une conscience qui se fait sentir -dans ses outrances mêmes, est philosophique et traditionnelle: elle se -<span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> -dresse contre le prestige moderne des cheveux gris, mais elle y met le -temps et nous rend sympathique le don Juan palmé en vert qu’elle doit -abattre. Alors? Il y a là un peu d’indécision et de lenteur, de flottement -et de vague. Mais ça se tassera, ça doit déjà s’être tassé—et ça ira très bien.</p> - -<p>La gamine, c’est Lantelme—et comment! Cette Colette mal embouchée -et de cœur profond, qui tire la langue et qui a des sursauts et -des délicatesses d’âme unique, qui s’attendrit et qui se cache, est très -amusante, très émouvante, et c’est une création véritable. Catherine Laugier -est très élégante, très sincère en Nancy Vallier; Cécile Caron est -très curieuse, parfaite en vieille fille et Delys aussi, et Irma Perrot <i>itou</i>; -Vermeil, Gravier, Guizelle, Favrel, Cardin, Carlovna et Margane luttent -de charme, de simplicité et d’esprit.</p> - -<p>Maurice Delaunoy, c’est M. Candé, qui a la plus grande autorité et -le plus profond sentiment; sa rentrée a été impressionnante: on retrouvait -Guitry dans son ancien chez soi. M. André Dubosc (Vergnaud) est -joliment fantaisiste, M. Capellani a un dévouement spirituel, M. Bullier -a la plus chaleureuse jeunesse, M. Berthier a une onction savante, M. Cognet -une bonhomie très fine; enfin, M. Victor Boucher a été tout à fait -délicieux dans le personnage bégayant et divers d’Alcide Pingois.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_262.jpg" alt="" width="200" height="117" /> -</div> - -<h3>A L’ATHÉNÉE.—<i>Maman Colibri.</i></h3> - -<p>Depuis sept ans, l’harmonieuse et douloureuse tragédie d’Henry -Bataille est restée dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs: -c’est de l’histoire. C’est une date de passion, d’enthousiasme et d’amertume, -de foi physique et sentimentale, d’inquiétude, de damnation -et de martyre voluptueux. Mais l’auteur de <i>la Vierge folle</i> a trop bien -parlé de sa constante intention, de son cycle, de son œuvre complète -et à compléter pour que je me permette la moindre glose et la -moindre louange.</p> - -<p>Cette lutte de l’âge, du devoir et de l’instinct, de la liberté, du -besoin d’aimer envers et contre tous, cette quête de souffrance et de -dévouement, sous les couleurs de la joie, cette soif de se donner, cette -apparence d’inconscience prêtée à l’abnégation et au sacrifice, cette -grâce qui indispose jusqu’au malaise et qui est la grâce même, la misère -<span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span> -de l’idéal, l’horreur du délire, l’étranglement du rêve, vous connaissez -tout cela, si vous connaissez Henry Bataille,—et c’est dans <i>Maman -Colibri</i> que vous trouvez, avec plus d’intensité et de netteté que partout -ailleurs, son éternité, son immensité en présence des lois et de -l’existence mortelle.</p> - -<p>Vous vous rappelez le thème que Catulle Mendès commenta, en le -chantant: à la veille de la quarantaine, trop jeune mère de grands enfants -dont elle semble la sœur cadette, pépiante, gênée de ses ailes repliées, -n’ayant pas assez d’amies pour tous ses sourires et ses rires, Irène de -Rysberghe a adopté un nouvel enfant de chair et puise une jeunesse -neuve dans les caresses d’un camarade de son fils, le vicomte Georges de -Chambry. Richard de Rysberghe se doute de l’horrible chose. Le père -Rysberghe aussi; des scènes, des pièges. La pauvre Irène est chassée de -la maison, abandonnée à son péché. Elle suit son triste petit amant qui -est incorporé aux chasseurs d’Afrique—et c’est une idylle à Mustapha, la -lamentable idylle d’un jeune homme qui s’ouvre à la vie, d’une femme -qui se sent vieillir, qui se sent délaisser et qui abdique peu à peu, vite, -en dignité. C’est le départ devant une jeune fille quelconque, mais jeune; -c’est la ruée vers la famille qui se dérobe, vers un fils marié dont la -femme ne veut rien savoir, vers un mari très digne qui ne peut pas pardonner, -vers la vieillesse, enfin, la vieillesse définitive et serve. Maman -Colibri devient une grand’mère, à peine acceptée, un meuble d’affection -tolérée, de tendresse humiliée.</p> - -<p>Vous savez tout ce que cette aventure recèle de détails, de couplets, -de poésie. Et ç’a été très bien joué. Kemm a une autorité, un sentiment -profond et caché dans le personnage du baron de Rysberghe; Marteaux -est un fils indigné et attendri; Puylagarde a de la fougue, de la -passion, de la nonchalance—et une bien étrange ceinture d’uniforme. -MM. Cazalis, Larmandie, Roch, etc., sont parfaits. Mlle Alice Nory a de -l’espièglerie et du charme, Mlle Goldstein est exquise, Mme Fournier est -très vraie et très intéressante, Mme Henriette Andral aussi, ainsi que -Mmes Jane Loury, Dubreuil, Russy, Lindsay et Zorn, ainsi que les -aimables petites moricaudes Lubineau et Decreq.</p> - -<p>C’est Berthe Bady qui porte tout le poids, tout le cher fardeau de -la pièce. Elle est admirable. Riante et gloussante, transfigurée de volupté, -illuminée de la splendeur d’une jeunesse nouvelle et d’une nouvelle -vie, se donnant toute et sans cesse, creusant à même la déception -et la douleur, elle exprime, rythmiquement, toute la confiance et tout le -désespoir, incarne le septième ciel et les derniers cercles de l’enfer, la -joie animale et supra-terrestre et la pire déchéance consentie: c’est la -vie elle-même—et quelle vie!</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span> - <img src="images/im_264.jpg" alt="" width="600" height="73" /> -</div> - -<h3>A L’ODÉON.—<i>Rivoli.</i></h3> - -<p>M. René Fauchois est tout amour. Il s’éprend véhémentement des -sujets qu’il rencontre au hasard de la fourchette, s’échauffe, s’inspire -par auto-suggestion et nous sert son enthousiasme en ébullition: ça -«rend» parfois. Ah! les beaux soirs de <i>Beethoven</i>! Mais ça peut aussi ne -pas «rendre»! <i>La Fille de Pilate</i> et <i>Louis XVII</i> avaient eu des douceurs -pour l’auteur de <i>l’Exode</i>, et voilà qu’il se jette, les bras ouverts, le cœur -débordant, vers Napoléon Bonaparte! C’est un morceau plus difficile. -Il ne veut pas être chanté en passant. Il exige le don de l’être entier, -de la vie entière, du cœur et de l’âme, de la foi totale, de l’énergie absolue. -La gentillesse de René Fauchois ne peut aller jusque-là. Il a découvert -Bonaparte comme il a découvert Jean Racine—et c’est l’espace -d’un moment. Il ne faut donc pas s’étonner si le téméraire dramaturge -s’aveugle, s’obstine, se désarçonne, s’il erre dans les redites et piétine -dans de l’attendu, avec la plus belle santé, au reste, et une bonne -volonté qui rime.</p> - -<p>Quelle aventure! André Antoine reçoit <i>Rivoli</i> sur son seul titre: -Fauchois va étudier et faire sa pièce en Italie, retrouver sur place, -reconstituer, recommencer la victoire, redevenir, devenir Bonaparte -lui-même jusques à vouloir jouer son héros en personne, sur le théâtre de -la guerre et le second Théâtre-Français! Il a le généreux dessein, l’admirable -illusion de happer l’âme des foules errantes, dénudées et armées, -des généraux avides et affamés, du chef maigre et prédestiné, des drapeaux, -des canons, des chevaux, l’âme même de la liberté et de la conquête, -l’âme de Bellone aussi qui, voici plus d’un siècle, régnaient -sur ces plaines et sur l’histoire, et voilà un <i>mélo</i> sans action, un panorama -sans largeur, pas même un cinématographe! Et c’est une prose -bourgeoise, ce sont des vers bourgeois!</p> - -<p>Donc, nous voyons l’armée d’Italie, sans pain, sans souliers et sans -peur. Il y a des propos sans atticisme et un relâchement très sans-culotte, -de la neige et de l’ennui. Les généraux pestent contre leur nouveau -chef, Buonaparte, qui est trop jeune; mais le vieux Sérurier lui obéira -parce qu’il a le culte de la discipline. Le voici, le chef: à vos rangs, fixe! -Et la prose, instantanément, devient du vers.</p> - -<p>Des mois ont passé, cueillant des lauriers. Ç’a été Arcole, Montenotte, -<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> -Lodi. Les généraux ont de l’enthousiasme pour leur supérieur. -Mais celui-ci est sans tendresse. A Augereau, à Masséna—notre national -Edouard Gachot ne sera pas content—il reproche des déprédations, -des vols, des concussions. Il les confond si bien qu’ils ne songent plus -qu’à vaincre et à mourir pour lui. Là-dessus, Bonaparte attend sa femme -qui est à Milan: elle ne vient pas; elle est enceinte! Joie du jeune général: -il a le temps d’aller la rejoindre, la surprendre à franc étrier avant -que de voler au secours de Joubert qui est en danger.</p> - -<p>C’est l’autre danger—ou le danger de <i>l’autre</i>. Joséphine, la langoureuse -Joséphine, est en galante conversation avec un bellâtre, le -capitaine Charles, des houzards. Horreur! Douleur et colère du héros -qui s’aperçoit de son infortune, qui livre le séducteur aux bureaux—il -n’en sortira plus car il n’est pas digne de combattre—et qui renvoie -l’épouse adultère à Paris: la bataille du lendemain n’a plus de -rivale!</p> - -<p>On m’excusera d’avouer ici ingénument ma gêne: j’ai pour Napoléon -Bonaparte un culte absolu. Je ne veux pas le voir en posture de -mari trompé. Que m’importe cette misère domestique? La seule misère -de Napoléon est une misère publique, immense, divine: Waterloo, -Sainte-Hélène! Je l’ai ici, à vingt-sept ans, lourd de son génie, dans -toute son action, dans toute sa pensée, éployant ses ailes, mordant à -même la gloire, les pays, les peuples, terrassant le monde, à mesure, -faisant de sa jeunesse pensante un levier infini, une éternité conquérante: -vous me jetez à travers ce miracle, René Fauchois, un désespoir -misérable! Vous mêlez à sa divination militaire, à l’acte suivant, des -souvenirs empoisonnés, une affreuse pitié qui lui fait absoudre un soldat -assassin par jalousie, vous lui faites, lui-même, désirer la mort! C’est de -l’humanité, du réalisme? Qui vous en demande pour Bonaparte? -Vous faites intervenir—et vous n’êtes pas encore William Shakspeare—l’ombre -de César pour lui apprendre qu’il n’est pas le seul cocu -de l’état-major général des siècles, et qu’il a à songer à son armée, à son -avenir, à son immortalité!...</p> - -<p>Ah! ce monologue et ce dialogue! Je n’ai pas vu Jules César—et -j’en suis heureux. J’imaginais le vrai Bonaparte brûlé d’une fièvre -sereine, vivant d’avance toute la bataille, aile par aile, carrés par carrés, -faisant en soi, par soi, la mise en place de toutes les batteries, de tous les -mouvements, de tous les à-coups, vivant, si j’ose dire, les deux armées, -à lui tout seul, s’épuisant en calculs, en désir, en besoin de vaincre pour -s’endormir à la première fusillade, à la première volée de canon: il -avait gagné son repos; la bataille était gagnée!...</p> - -<p>Ici nous avons la bataille, rideau baissé, comme dans le <i>Bacchus</i> de -<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> -notre Mendès et de M. Massenet. Nous avons des sonneries, des chants, -des bruits de charge et de mousquetades; nous avons, rideau levé, -l’odeur du triomphe, des drapeaux ennemis couchés en tapis sur lesquels -Lasalle, demi-nu, vient s’étendre avec son cheval...</p> - -<p>Et je ne sais pas si le triomphe passe la rampe.</p> - -<p>La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave, -inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent et -dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas est l’irrésistible -et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est le digne Sérurier. -M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh! Fauchois, le connaissez-vous -bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M. Person-Dumaine, un joli -Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc, M. Maupré, un mignon -Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes). Lasalle, c’est M. Gay -qui caracole chaleureusement. M. Coste est un grand-père Hugo sans -souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger. MM. Desfontaines, Denis -d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc., ont de la gueule et de la voix -sous leurs haillons d’uniformes. Mlle Lucienne Guett est une Joséphine -langoureuse, pâmée et prostrée, fort belle; Mlle Barjac est une confidente -futée et Mlle Rosay est une brave cantinière. La mise en scène -est simple, comme il convient à une pièce républicaine; les bruits de -bataille ne dépassent pas le fracas d’un 14 juillet dans un chef-lieu de -canton—et c’est tant mieux pour nos oreilles,—il y a des chefs d’escadrons -de dragons qui ont des crinières de trompettes, des soldats de -grosse cavalerie qui ont des casques—déjà?—des plumets, et des -chapeaux sans plumes, des culottes, même, qu’on n’attendait pas. -André Antoine me dira que, à son âge, Napoléon était mort; mais il a -encore les yeux de Bonaparte. Et c’est toujours ça!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_266.jpg" alt="" width="200" height="88" /> -</div> - -<h3>AU THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—<i>Marie-Victoire.</i></h3> - -<p>Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle -émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes -tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des clairons, -des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de l’héroïsme -conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on appelait, à l’époque, -un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre actes et les cinq tableaux -<span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span> -de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie intensité, sept ans de la vie -nationale, à l’époque héroïque. Et il y a des chants et des fleurs jusque -dans les geôles et au pied de l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici -l’on danse et l’on étrangle; on n’y guillotine point.</p> - -<p>Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant -comte Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en -ce décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent pas -et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu -député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien -jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier, jette un -œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient convié aussi le -chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté—et en bottes—de l’armée -de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il n’était que ça! Mais -il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait partir au fin fond de la -Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle écuyer, le marin Kermarec, pour -pouvoir pousser sa pointe à la comtesse isolée. Mais les officieux, qui -gardent des âmes de valets, ont dénoncé leurs maîtres et leurs hôtes. -Suspects, suspects, suspects!</p> - -<p>Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie -pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon -et un vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises -et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges—ils sont habillés en -blanc,—dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, -on batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent l’insouciance -à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque Samson est -là avec sa <i>Louisette</i>! Mais la comtesse Marie, malgré tout, ne songe qu’à -son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de Clorivière en est pour -ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est un peu là, aussi, car il aime -son ancienne patronne d’un amour muet. Enfin, le geôlier, c’est Brutus -Cloteau, qui est brutal et féroce, avec des chiens de police—déjà!—quand -il promène dans sa prison un représentant du peuple, mais qui -est un père pour ses détenus. Hélas! voici la liste fatale des victimes de -demain: Marie en est, Clorivière aussi, le prêtre jureur <i>itou</i> et une novice -de dix-sept ans! Fatalité! Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami -Simon et étrangler un mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle -<i>l’Almanach des Prisons</i>!</p> - -<p>Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la -fait défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que -la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu la -tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui vient, -c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre la générale, -<span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span> -passer les charrettes, hurler la populace... Marie va sortir de geôle... -Et l’honneur?</p> - -<p>Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle -s’appelle Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, -le charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier -Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on réveillonnera. -Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le chevalier de -Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il embrassera -son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay, le marin Kermarec, -qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau. Il le prépare -à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est arrivé, à lui! Mais il -n’a pas le temps de mettre au courant son maître qui est vivant, bien -vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une explosion effroyable—c’est -l’attentat de la rue Saint-Nicaise—voit arriver, en chemise, -un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir un Clorivière qu’il connaît -trop, voit que l’un est le père de l’autre... Ah! les gendarmes peuvent -se précipiter et l’arrêter, lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel -peut le condamner; il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son -admirable épouse lui serve—étrangement—de défenseur officieux, -qu’elle conte merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son -cœur pour qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que—enfin—le -chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!»</p> - -<p>Ce drame—on peut s’en rendre compte—est copieux et nourri. -Il a des lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, -de l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: -on chante, et c’est frais et joli.</p> - -<p>Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être -acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation -préalable—et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite -Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne -Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence, -Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, -Deredon, Batia, Martia ont été excellentes.</p> - -<p>Le chevalier, c’est Frédal qui est séduisant et infernal. Clasis -(Kermarec) a une bonhomie cordiale et savante; Reusy (Simon) a de -l’accent et du sentiment; Déan est un traître bien venu; MM. Rouyer, -Lluis, Saillard, Marchal, Préval, etc., etc., font des personnages admirables. -Gémier (Maurice) est naturellement magistral. Enfin, dans le -rôle de Cloteau, Duquesne a eu vraiment tous les tons et toutes les âmes, -tous les dévouements, tous les sentiments: c’est un très grand artiste.</p> - -<p class="ralign ital">7 avril 1911.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span> - <img src="images/im_269.jpg" alt="" width="600" height="89" /> -</div> - -<h3>A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Le Goût du vice.</i></h3> - -<p>C’est un adorable feu d’artifice auquel—peut-être—il manque -une pièce.</p> - -<p>L’auteur du <i>Duel</i> est un délice vivant, pensant et souriant. Il n’est -pas dévoré de ces «haines vigoureuses» qui sont chères au misanthrope. -Il goûte un innocent plaisir à stigmatiser en demi-teinte, à railler à la -détrempe, à condamner avec sursis—et la douceur même qu’il éprouve -à observer, l’amusement qu’il ressent à décortiquer ses fantoches l’inclinent -à la pire pitié, au plus impardonnable pardon. Ah! quelle jolie -âme a Henri Lavedan! Et comme le titre de sa nouvelle comédie était -déconcertant!</p> - -<p><i>Le Goût du vice!</i> C’est énorme! On imagine les plus effroyables perversités, -les monstruosités les plus inattendues. Il y faut cet Hercule qui -nettoya les écuries d’Augias et le feu du ciel qui anéantit Sodome et -Gomorrhe! Mais la Comédie-Française et quatre actes, c’est court! Le -très agréable ouvrage que nous avons applaudi et qui sera fort applaudi -nous offre un dialogue toujours rebondissant, une fantaisie diaprée, un -tourbillon de <i>mots</i>, d’à peu près, de formules heureuses autour d’une -aventure conjugale qui finit bien, autour d’une singerie, si j’ose dire, de -sensations, qui ne dépasse pas la conversation. C’est une idylle, et voilà -tout—une idylle qui prend par le plus long et où deux braves époux -n’apprennent à se connaître qu’à quelque mois et à quelques kilomètres -d’une sacristie parisienne. Il n’y a pas ombre de vice là-dedans: il n’y a -guère que du goût—et c’est beaucoup.</p> - -<p>Contons:</p> - -<p>Mme Lortay est une excellente mère, dévouée jusqu’au sacrifice. -Restée veuve, de bonne heure, d’un chef de bataillon d’infanterie, elle -s’est consacrée entièrement à son fils André qui, aujourd’hui, a -vingt-six ans. Elle l’a laissé vivre sa vie et n’a pas contrarié sa vocation, si -j’ose m’exprimer ainsi. Car André Lortay s’est avisé d’écrire—pour ainsi -parler—des romans libidineux à titres de scandales et qui <i>tirent</i>, qui -<i>tirent</i>! C’est une bénédiction,—une bénédiction immorale et laïque. La -toute bonne Mme Lortay corrige les épreuves de son fils, vit avec lui en -camarade, va avec lui aux spectacles les plus <i>ohé-ohé</i>! et, je crois, à certains -<span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span> -bals de mi-carême. Elle est fière d’une correspondance amoureuse -qu’il entretient avec «une inconnue» et conte tout cela à l’austère critique -Tréguier, quadragénaire ingénu, ami sûr. Elle ne craint qu’une -chose, la vénérable dame: l’amour de son fils pour la fille de son éditeur, -Lise Bernin. Cette demoiselle est trop évaporée, trop jupe-culotte: -quelle tenue! quels propos! Et la voici. Mme Lortay s’éloigne. L’héroïque -Tréguier s’offre à la terrible donzelle: il a cru lire en elle et elle n’est -pas si atroce que ça! Mais Lise rit du soupirant: elle est vicieuse, -vicieuse, et ne peut épouser que le vice lui-même. Ce qu’elle fait tout de -suite, non sans lutte, après avoir prouvé à André qu’elle est l’auteur des -lettres de l’<i>Inconnue</i> et que sa virginité authentique en sait long, long, -long!... Et la pauvre maman consent à cette union, les larmes aux yeux.</p> - -<p>Nous sommes en Bretagne, au bord de la mer—dans un pittoresque -et admirable décor de Lucien Jusseaume. André et Lise—qui s’appelle -maintenant Mirette, du nom dont elle signait les lettres de l’<i>Inconnue</i>, -sont très las, après dix mois de mariage. Ils ne peuvent s’aimer que -quand il y a du monde: il leur faut des douaniers pour se baigner ensemble, -assez nus; il faut la présence de l’excellent Tréguier, qu’ils ont invité -tout exprès, pour s’étreindre, genoux aux genoux. Ils reçoivent les -illustrés les plus dégoûtants, <i>l’Amoral en action</i>, <i>le Petit Trou pas cher</i>, -<i>l’Echo de Lesbos</i>, que sais-je? La maman, qui a teint ses cheveux blancs -par ordre, rougit et écrit des lettres anonymes—elle aussi—pour arrêter -son fils dans sa littérature. Et Tréguier va s’en aller, d’horreur. Mais -il découvre que le livre lu par Mirette, et qu’elle disait être du marquis -de Sade, c’est <i>Paul et Virginie</i>! Bon petit masque! bon petit cœur! -Et voilà qu’André lui dit de faire la cour à sa femme, pour la dégeler! -Voilà que le bellâtre d’Aprieu, qui attendait le mariage de Lise-Mirette -pour lui pousser sa pointe, est là, flanqué de sa sainte maîtresse, Jeanne -Frémy. Il y a danger! Tréguier restera, envers et contre tous!</p> - -<p>Ça se précipite: André fait la cour à Jeanne Frémy. Mirette s’en -aperçoit et est jalouse, mais elle résiste aux instances d’Aprieu comme -elle résiste aux sollicitations de son époux, qu’elle ne veut plus connaître. -Il ne lui a appris que des caresses d’amant, n’a jamais été qu’un animal -d’amour sensuel. Pouah! pouah! Elle pousse le verrou, repousse son -verrat de mari, repousse, non sans l’aide du providentiel Tréguier, ce -voyou d’Aprieu, qui est revenu, et se décide; elle accepte l’amitié, la tendresse, -la passion du tutélaire Tréguier, et sera sa femme réhabilitée et -heureuse.</p> - -<p>Heureuse? Tréguier hésite. Il a trop l’esprit critique, cet homme, -pour s’en tenir à la communion nerveuse d’un instant! Il reconnaît et -fait reconnaître aux deux époux qu’ils s’aiment toujours, qu’ils commencent -<span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span> -seulement à s’aimer. Il se sacrifie. André changera son fusil -d’épaule, défendra la morale, et sa mère, après lui avoir donné le titre de -son précédent volume: <i>les Derniers Outrages</i>, lui dicte celui du nouveau -roman: <i>le Dégoût du Vice</i>!</p> - -<p>Et voilà! <ins id="cor_39" title="Cest">C’est</ins> tout plein gentil. Je ne vous ferai pas remarquer que -les honnêtes gens sont victimes, que Tréguier et l’admirable Jeanne -Frémy restent sur le carreau (espérons qu’ils s’épouseront plus tard) et -qu’il n’y a de la veine que pour la canaille: André et Lise sont revenus -à la vertu—et ils n’avaient pas grand chemin à faire, ces deux gosses! -Tréguier les traite de fanfarons du vice! Fanfarons! Ce sont des enfants -qui jouent au satyre et à la goule, à cinq ans, ce sont <i>les Romanesques</i> -du roman grivois et, pour parler <i>peuple</i>, ils ne sont «pas secs derrière -les oreilles»: ils y ont de l’encre d’imprimerie! Ah! si c’était tout le -vice de la terre et, simplement, tout le vice de Paris! Mais Henri Lavedan -ne vise pas à l’éloquence brutale et lointaine du frère Maillard, à -la violence de Fournier-Verneuil, à l’éclat de Louis Veuillot! C’est un certain -snobisme qu’il a ridiculisé comme il s’était attaqué jadis, dans <i>les -Médicis</i>, à un autre snobisme, qui n’est pas enterré tout entier.</p> - -<p>Mais sa chronique est si nourrie, si éclatante! C’est une fanfare, -une symphonie de plaisanteries, de maximes déguisées en coq-à-l’âne, -de morceaux de bravoure qui ne se prolongent pas, par élégance, de -sévérités qui restent légères, d’anathèmes qui sourient. C’est l’Ecclésiaste, -un soir de carnaval—et qui va souper chez M. Scribe. Et il y a -des braves gens qui se reprennent et qui s’appellent Légion. Et comme -Lavedan a un dialogue, un vocabulaire, un argot à lui! Comme on sent -qu’il s’amuse en nous amusant et en musant dans un développement -d’<i>humour</i> plus ou moins profond! C’est de l’éblouissement...</p> - -<p>C’est très bien joué. Lortay, c’est Dessonnes, élégant, souriant, -hésitant et dolent: Granval est un d’Aprieu suffisamment fatal et fat, -Léon Bernard est tout à fait remarquable dans son rôle de raisonneur -amoureux et de prédicant héroïque (Tréguier). Mme Pierson est une -Madame Lortay, merveilleuse d’inconscience maternelle et d’émotion -bourgeoise. Mme Piérat (Lise) a une aisance dans l’espièglerie, l’audace, -la séduction, une sincérité dans la colère, le dégoût, un abandon, enfin, -de grande artiste et Mlle Constance Maille a fait du personnage de -Jeanne Frémy un poème de gentillesse de résignation, d’humilité reconnaissante -et de fierté pudique digne d’un autre âge: elle est faite pour -jouer du George Sand—et ce n’est pas un mince éloge. N’oublions pas -Mlle Faylis, soubrette affolée, et M. Chaize, qui porte avec sérénité l’uniforme -d’un douanier de côte et qui laisse profaner la mer.</p> - -<p class="ralign ital">10 avril 1911.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> - <img src="images/im_272.jpg" alt="" width="600" height="167" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’AMBIGU.—<i>A la Nouvelle.</i></h3> - -<p>Ce n’est pas à nos lecteurs que j’ai à vanter l’œuvre infini de Jacques -Dhur, son éloquence généreuse, à cheval sur toutes les questions, -son inquiétude des moindres problèmes économiques et sociaux, sa fièvre -de justice et de bonté, son effort pour les faibles, les opprimés, les -méconnus. Je n’ai même pas à m’étendre sur la pièce qu’il vient de -donner, au théâtre de l’Ambigu-Comique, et qui a fait rire, pleurer, -frémir et réfléchir.</p> - -<p>Il avait même le droit d’y ajouter de l’orgueil: sa mission volontaire -en Nouvelle-Calédonie lui avait permis, non sans travail, de sauver, -de réhabiliter des innocents, et il n’a pas voulu que son apostolat -fût unilatéral; c’est trop facile de faire le bien, sur un seul côté de médaille! -Le monde a deux faces: il faut porter ici la lumière bienfaisante -et là le fer rouge.</p> - -<p>Jacques Dhur n’a pas failli à sa tâche à la fois humaine et providentielle: -la merveille est que, parmi les mille besognes de son apostolat, -il ait pu parfaire un ouvrage dramatique, alerte, nourri, savant et -prenant comme celui que nous avons applaudi hier.</p> - -<p>Il nous transporte—c’est le mot—dans un monde assez spécial. -Déjà feu Guérin et Paul Ginisty nous avaient donné au Théâtre-Libre -ces <i>Deux Tourtereaux</i>, où un assassin, je crois, et une avorteuse roucoulaient -délicieusement dans leur case de relégués. Ici, c’est plus fort. -Nous sommes dans une concession pénitentiaire et confortable de la -«Nouvelle». Le paysage est délicieux et la mer s’étend, si bleue, si -bleue! (Les décors sont de M. Maurice Maréchal.) Il y a là un ancien -sergent d’infanterie coloniale, Jean, qui sert de domestique au ci-devant -forçat Dumas, et la pure enfant de ce Dumas qui est maintenant propriétaire. -Ces deux enfants s’aiment peut-être, mais le bagnard libéré a des -dettes, des billets souscrits à un ex-condamné, M. Nantès, qui fut notaire -en France, et qui, ici, est usurier.</p> - -<p>Cet affreux homme, vieux, inexorable et libidineux, s’est excité sur -<span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span> -le frais visage et l’honnêteté de l’adorable Marie Dumas. Et comme le -Dumas vient d’amener de Bourail une nouvelle compagne, Marthe—sa -première femme étant morte de honte, après quelques mois de colonie,—le -hideux Nantès annonce à cette forçate qu’il tiendra Dumas -quitte de tout engagement s’il lui donne sa fille en légitime mariage. -Entre temps, nous avons vu passer, mendiant sur les routes, la veuve -et les petits enfants d’un brave colon libre: l’administration ne fait rien -pour les gens qui n’ont pas subi de condamnations afflictives et infamantes.</p> - -<p>Mais pour les bagnards libérés! Ce ne sont que nopces et festins! -Voici, justement, des mariages de libérés et de libérées, à Bourail-les-Vertus. -Ce sont six couples assez <i>dessalés</i> et qui n’ont rien à s’apprendre! -On apprend à un ex-marlou, Bubu, qu’il n’a pas à exiger de sa femme -la moindre fidélité—et qu’il en peut vivre. Et comment! Et l’on boit, -l’on boit, l’on boit! Un ancien curé, condamné pour viol, l’abbé Poiriès, -devenu marchand de légumes, décore tout le monde de ses poireaux; -un autre satyre, gracié de la peine de mort, se fait offrir par une ogresse -une jeune proie et l’usurier Nantès vient réclamer son dû, en argent ou -en nature. Dumas entre en fureur. Ça va faire du vilain. Mais ça se -calme. Cependant, on a vu passer une équipe de forçats en activité qui -rigolent un peu moins que leurs aînés.</p> - -<p>Il faut, il faut absolument que Marie <ins id="cor_40" title="l’épouse">épouse</ins> l’ex-notaire. Larmes, -protestations. Mais la terrible Marthe en fait son affaire. Et la triste -Marie n’a plus d’autre consolation que d’aller pleurer et prier sur la -tombe de sa mère, au cimetière de Bourail, où cette infortunée est enterrée -à l’abri des forçats. Elle y rencontre l’ex-sergent de marsouins, -Jean, qui porte des fleurs à une mère, à défaut de la sienne qu’il n’a pas -connue. Les deux jeunes gens se comprennent et s’attendrissent: ils -s’aiment! Hélas! il y a tant de dangers qui les menacent! C’est surtout -cette Marthe qui veut la donner au notaire! Mais Marie connaît une -cachette où cette mauvaise femme cache ses papiers: on les lira, on -saura qui elle est—et on la fera marcher droit. Au bagne, n’est-ce pas? -on aurait bien tort de se gêner.</p> - -<p>Horreur! la lecture des papiers et du <i>Journal</i> de Marthe apprend à -Marie et à Jean qui est survenu que le dit Jean est le fils de Marthe et que -Marthe est à peu près pure! Jean s’enfuit, éperdu et chassé par Dumas, -tandis que Marthe se jure bien d’empêcher le notaire d’épouser Marie!</p> - -<p>Précisément, le sardanapalesque Nantès, président du syndicat -des forçats, traite magnifiquement le commandant de gendarmerie et -sa lubrique épouse. Il n’a que six domestiques, mais quelle morgue! -Il repousse les suppliants, raille un vieux colon libre qui sollicite un prêt -<span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span> -et lui dit de revenir «après avoir pris un numéro», après un petit passage -au bagne! Et voilà Marthe qui prie à son tour, qui réclame, qui prend -les billets signés par Dumas! Malheur! Mais le malheur vient d’une autre -main: c’est le vieux colon qui assassine l’usurier pour «prendre son -numéro»!</p> - -<p>Tout le monde est sauvé. Dumas redeviendra honnête. Jean et -Marie s’épouseront, mais Marthe se tue et meurt longuement, pardonnée -et bénie par ses deux enfants.</p> - -<p>Et c’est un triomphe pour de longs soirs et pour des matinées sans -fin. Le peuple vibrera et même cette pièce n’enverra pas beaucoup de -costauds au bagne, car elle est morale et ne montre que des exceptions. -Je serais tenté de reprocher à Jacques Dhur de ne nous montrer que des -forçats vertueux et innocents. L’habitude! Excepté le hideux satyre -Bourbonneau, sorte de Soleilland, l’ogresse Zidore et ce Shylock de Nantès, -ce sont des candidats aux prix Montyon. L’abbé Poiriès (Chabert) -est l’abbé Constantin de la pègre, onctueux et brave homme; Bubu -(Villé) est un Parigot nerveux et verveux; d’autres bagnards, merveilleusement -incarnés par MM. Lorrain, Harment, Blanchard, etc., ont du -bagout, de la voix, du geste, pas la moindre scélératesse. L’équipe de -condamnés, conduite par M. Blanchard et menée par le gentil garde-chiourme -Gouget, est sympathique et navrante. Le commandant (Duval) -est autrement méchant! Quant aux personnages principaux: -jugez-en. Dumas (Dorival) a été envoyé à la Nouvelle parce que, garçon -de recette, il s’est laissé dévaliser, étant saoul; Marthe a été envoyée à -Bourail pour avoir eu un amant qui vola avec effraction—et elle est -institutrice! Elle a été, par erreur, inscrite sur les registres de la préfecture! -(Mlle Dux a été, dans ce rôle, très remarquable de férocité, de -trouble, de remords, de reprise et de douleur.) Enfin ce ne sont que -braves gens. Tant mieux! La satire sociale n’en a que plus de force à -n’avoir pas besoin d’exemples directs. Et le drame est plus puissant à -ne pas nous présenter de monstres.</p> - -<p>Tel quel, il a triomphé en toute simplicité large et grande. M. Renoir -(Jean) est chaleureux et pathétique; M. Etiévant (le notaire) est -effroyable; M. Monteux (le vieux colon) tire les larmes; Mlle Bérangère -(Marie) est la grâce et l’innocence mêmes; Mme Petit est une mendiante -terriblement touchante; Mme Frédérique est une commandante trop -passionnée et hilarante; les deux petites Haye sont charmantes et Mmes -Blémont, Delys, Beer sont des forçates honoraires, un peu éblouissantes -de pelures mais bien cocasses.</p> - -<p>Jacques Dhur a connu les joies de l’ovation populaire; on l’a -acclamé à la sortie; le triomphe est dans la salle.</p> - -<p class="ralign ital">13 avril 1911.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span> - <img src="images/im_275.jpg" alt="" width="600" height="76" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DES ARTS.—<i>Les Frères Karamazov.</i></h3> - -<p>C’est un terrible succès d’horreur, mais profond et pensant. Le -théâtre des Arts va connaître à nouveau les beaux jours, si j’ose dire, -du <i>Grand Soir</i>—et c’est justice. En portant à la scène le dernier roman -de Dostoïevski, le plus désespéré, à la fois infernal et divin, celui qui servit -de livre de chevet à Léon Tolstoï, fatigué des autres prières, MM. Jacques -Copeau et Jean Croué ont un peu diminué, altéré, grossi, interprété -ce mystère intime, national et universel; ils ont, parfois, un peu trop -respecté le texte et ses longueurs, mais ils ont su garder assez de son autorité -secrète, de sa grandeur barbare, de sa sensibilité effroyable pour -que le public, à certains moments, n’ait pas cru avoir le droit d’applaudir, -tant son émotion était intense et comme religieuse! Dans les décors -de Maxime Dethomas, dans des lumières démoniaques de M. Jacques -Rouché, cette histoire d’Atrides scythes habillés à la mode de 1850 vous -prend à la gorge, aux entrailles, à l’âme. C’est atroce—et admirable.</p> - -<p>Nous sommes dans un monastère, près de Moscou. Le vénérable et -centenaire père Zossima arrive, soutenu par son très jeune disciple Aliocha. -Zossima sait et devine tout; Aliocha est toute virginité et toute -ferveur: il est le dernier fils du terrible gentilhomme Karamazov, le -plus jeune des trois frères Karamazov (qui sont quatre ou trois et demi, -car il y a un bâtard épileptique, Smerdiakov, qui sert de laquais)—et il -a à prier pour toute sa famille. Voici un de ses frères, Dmitri, nature -magnifique et dégradée, qui va épouser la charmante et volontaire -Katherina. Mais il ne l’aime plus et elle ne l’aime plus. Il l’a humiliée -jadis en lui faisant chercher de l’argent chez lui, pour son père, et en -n’abusant pas d’elle, et elle l’a humilié, depuis, en lui confiant de -l’argent, 3 000 roubles qu’elle savait qu’il volerait—car il en est là, -dans sa passion pour le jeu, dans sa passion, surtout, pour la courtisane -Grouchenka qui est courtisée par son propre père, par le burgrave -Feodor Pavlovitch Karamazov, tandis que Katherina aime -<ins id="cor_41" title="le frère le frère">le frère</ins> aîné, Ivan, la forte tête, le penseur! Et voilà les trois, les quatre -frères en présence, le père aussi, sauvage et hypocrite, voici les haines -qui se lèvent, des menaces de Dmitri, des colères, presque des coups! Et -le vieux pope se prosterne devant Dmitri parce qu’il aura tant à souffrir, -tant à souffrir!!!...</p> - -<p>Chez Katherina. Elle n’ose aimer Ivan. Elle plaint Dmitri, offre son -<span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span> -amitié à Grouchenka qui feint de l’accepter et qui raille ensuite l’innocente -et lui avoue qu’elle a connu l’histoire de la visite chez Dmitri, -qu’elle l’a apprise au cabaret! Colère! Et lorsque Dmitri vient, en personne, -c’est pour réclamer Grouchenka. Katherina est «très russe», -comme disait Jean Lorrain. Elle se vengera: elle lâche le fils sur le père.</p> - -<p>Le vieux Karamazov est plus saoul que nature; son fils Ivan lui -dit qu’il n’y a pas de Dieu, pas de péché, rien, et le demi-fils Smerdiakov -qui sert à boire et qui entend mal parler de sa mère, prostituée puante, -qui a trop entendu le scepticisme d’Ivan, rôde, rôde. Il y a trois mille -roubles, là, pour Grouchenka qui va venir—et Dmitri aussi va venir. -Le vieux Feodor s’est allé coucher; Smerdiakov s’amuse à intriguer, -à tenter le noble Ivan qui est dégoûté de son père; il n’a qu’à s’en aller: -lui, Smerdiakov est épileptique, il aura une crise; qu’ils laissent, tous -deux, les événements s’accomplir.</p> - -<p>Ils se sont accomplis: Dmitri est arrêté dans une taverne, près de -Grouchenka; il a du sang à la manche. On l’accuse du meurtre de son -père, on le condamne à vingt ans de Sibérie...</p> - -<p>Et voilà le jour du départ vers les mines, Smerdiakov revient de -l’hôpital: il a eu sa crise. Grouchenka, tout à fait ressuscitée et purifiée, -va accompagner, avec le saint Aliocha, le martyr Dmitri vers son supplice—et -Dmitri lui-même veut expier tout, jusques à son innocence -même. Il ne reste que la vindicative Katherina, Ivan, qui est devenu -inquiet, malade et presque fou, et le pauvre Smerdiakov. Alors Smerdiakov, -plaintivement, cyniquement, avoue que c’est lui, l’assassin—mais -ils sont deux! N’est-ce pas Ivan qui l’a laissé faire, qui lui a poussé -le bras, la tête, le cœur? Ivan touche le fond de l’enfer. Smerdiakov se -pend. Et Ivan, tout à fait fou, heureux d’avoir vu disparaître l’ombre -de son âme, se laisse aller, avec Katherina, à une vie animale, sans -aller sauver son frère forçat...</p> - -<p>Et Dieu triomphe, dans une pitié hérissée.</p> - -<p>Katherina, c’est Mme Van Doren, tendre et incisive; Grouchenka, -c’est Juliette Margel, à la fois cynique, gracieuse, passionnée et mystique—et -Mmes Brécilly, Lestrange et Roger sont parfaites.</p> - -<p>M. Roger Karl est un Dmitri éclatant et pathétique; M. Laumonier -un Aliocha de vitrail; M. Dullin est un Smerdiakov admirable d’humilité -et de révolte, de frisson et d’insolence; M. Denneville a de l’onction; -MM. Blondeau, Liesse, Millet, Guyon sont excellents.</p> - -<p>Mais tout le succès de la mise en scène vient à Durec, qui est très -sobre en Ivan, et Henry Krauss a triomphé, en vieux barine féroce et -tremblant, effroyable, naïf, diabolique: c’est une silhouette inoubliable.</p> - -<p class="ralign ital">14 avril 1911.</p> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span> - <img src="images/im_277.jpg" alt="" width="600" height="76" /> -</div> - -<h3>A L’ODÉON.—<i>Vers l’Amour.</i></h3> - -<p>L’émouvante et profonde comédie de Léon Gandillot est-elle une -pièce-fétiche? Il le faut souhaiter pour le second Théâtre-Français -et pour André Antoine, qui mena ces cinq actes à la victoire, il y a six -ans, tout cœur battant et sous l’uniforme de garde du Bois! Et c’est -si aimable, si clair, si pathétique, d’une si belle fraîcheur, dans le sourire -et dans les larmes: on en mangerait!</p> - -<p>On connaît l’histoire de ce peintre de talent, Jacques Martel, qui, -le même jour, au restaurant montmartois de <i>la Poule verte</i>, obtient à la -fois le ruban rouge et le cœur exquis, le corps délicieux de la jeune -Blanche, mannequin de la rue de la Paix; qui croit qu’il ne s’agit que -d’une passade et qui considère sa conquête comme un gentil petit objet, -qui la plaque pour épouser—ou presque—une perruche bourgeoise; qui -met des mois et des années à découvrir l’amour et la passion,—son -amour et sa passion à lui—à s’apercevoir qu’il est pris jusqu’aux -moelles, jusqu’à l’âme, par cette pauvre Blanche, mariée et très richement -mariée, devenue femme du monde, un peu trop femme, coquette -et désabusée, qui se redonne, qui se reprend, qui réfléchit entre deux -baisers, qui espace les étreintes, qui monte tandis que le peintre descend -et qui finit par s’en aller loin, très loin, et pour toujours, sans méchanceté, -laissant là, au bord du lac du Bois, un être falot et vidé qui n’a plus -qu’à marcher à la mort, dans les flots...</p> - -<p>Jacques a découvert enfin l’amour, à la fatigue, à la fatigue de son -esprit épuisé, de sa main séchée, de ses yeux éteints, de sa vie démissionnaire, -de son immortalité désaffectée: le secret est assez cher et assez -douloureux! Mais comme la fatalité est doucement et joliment conduite! -Pas de violence! Pas d’horreur! Une sensibilité, une sentimentalité -constantes et nuancées, une sincérité contagieuse, une belle pièce de -brave homme!</p> - -<p>On pleure doucement et longtemps. Jeanne Rolly (Blanche) est -admirable de tendresse, d’abandon, de liberté, de grâce souveraine et de -détachement innocent; Renée Maupin a le chien, la bohème, la sérénité -de la Butte; Andrée Méry a une élégance agressive; Mazalto a une rondeur -insinuante et Germaine de France une innocence canaille; Mlle Barsange -est fort spirituelle; Mlles Didier, Rosay, Delmas, Descorval, etc. -<span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span> -sont pittoresques et exquises; M. Claude Garry (Jacques) ne fait pas -oublier Georges Grand mais a de l’émotion et de la détresse; Colas est -parfait; Chambreuil effroyablement distingué; Denis d’Inès est très fin -et Grétillat très émouvant. Louons MM. Flateau, Coste, Bacqué, Dubus, -Jean d’Ys, etc., qui sont excellents.</p> - -<p>Ce seront de beaux soirs: espérons—les grilles du Luxembourg -ferment de bonne heure—que personne ne s’en ira noyer dans la fontaine -Médicis!</p> - -<p class="ralign ital">22 avril 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_278.jpg" alt="" width="110" height="67" /> -</div> - -<h3>A L’ODÉON.—<i>L’Apôtre.</i></h3> - -<p>Rien n’est plus estimable que la fièvre de M. Paul Hyacinthe-Loyson: -il ne brûle que pour les grandes choses et les idées les plus -hautes—et il brûle sans fin. Sa générosité et son éloquence, une sorte -d’ingénuité angélique, un désir de loyauté qui va jusqu’à la frénésie, -tout est pour toucher ses amis et ses adversaires politiques, surtout -ceux-là. Sa pièce nouvelle, <i>l’Apôtre</i>, est aussi édifiante que civique—et -d’une hauteur morale indéniable.</p> - -<p>Voici. Le citoyen Baudoin est l’honneur et le fondement même -de la République. On l’appelle «le père Conscience» et il habite, avec -sa digne compagne, un vertueux cinquième du sixième arrondissement. -Il est sénateur et son fils est député. Tout à coup sa simplicité, sa sérénité -démocratiques, sont troublées: un scandale d’argent—des représentants -du peuple achetés par les congrégations—a renversé le ministère: -il faut que Baudoin, apôtre laïque, accepte le portefeuille de -l’Instruction publique et des Cultes. Il ne veut pas: on le presse, on -l’accule; le président de la Chambre fait un effort inouï pour le décider: -il parle! Le tribun—pardon! l’apôtre—accepte enfin mais à une -condition: c’est lui qui dirigera l’enquête—c’est anticonstitutionnel—et -qui punira tous les coupables.</p> - -<p>Hélas! Le premier coupable, le plus en vue, c’est son fils! Ce mari -d’une femme exquise, ce père de délicieux enfants était un coureur! -Il entretenait des danseuses! Il a reçu vingt mille francs d’une banque -catholique et son secrétaire, un néophyte très pur, s’est suicidé parce -qu’il avait signé le reçu! Est-ce cela seulement? Non! Et la jeune -Mme Baudoin le proclame très simplement: il s’est tué parce qu’il -<span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span> -l’aimait, elle! Mais le parlementaire Baudoin n’a pas de délicatesse: -il est mort! Tant pis pour lui! Il endossera toutes les responsabilités, -le mort! Qu’est-ce qu’il risque? C’est en vain que l’apôtre vitupère -et prêche. Des mots! des mots! La conscience? un sobriquet! Le -devoir, l’honneur! des rimes! Et la pauvre Mme Baudoin mère tremble -et s’accuse: pourquoi lui a-t-on ôté son Dieu et sa morale religieuse, à -cet enfant? Il est comme les bêtes? Quoi de plus naturel: il n’a pas -fait sa prière depuis l’âge de six ans! La raison ne fait pas la vertu! -Et ces gens sont très malheureux.</p> - -<p>Ils le seront davantage. L’apôtre se décide mollement à faire tout -son devoir et à livrer son fils. Mais quoi? des journaux paraissent qui -apportent la preuve de la culpabilité du secrétaire: on a trouvé chez -lui deux mille francs, des tickets de courses, des chemises de femme, -des photos obscènes! C’est lui, le coupable! Bon, le crime du fils est -plus grand: il a truqué la perquisition et sali le mort! Horreur! Aussi, -le ministère a beau triompher, le président de la Chambre peut venir -supplier Baudoin: il ne veut pas de cette hideuse victoire et, après une -adjuration de son héroïque bru, il descend du Capitole en pleine honte -et donne son indigne fils au juge d’instruction. Vive la République!</p> - -<p>Je ne suis pas sûr que ce cri-là soit sur toutes les lèvres au sortir -de la pièce de M. Loyson. Il lui a dit ses quatre vérités à Marianne, -naïvement. Il a eu tort. La République est un mot qui vogue si haut, -qui est si plein de joie et d’espoir, si lourd de symbole, de liberté et -d’aise qu’il n’a rien à voir avec ses hideuses statues et avec ceux de ses -gens qui sont abjects: il faut l’aimer pour elle-même, la République. -Elle fait mieux que dévorer ses enfants: elle les vomit—et recommence. -Quelle statue de Moloch ferait, avec des trous, la <i>Liberté</i> de feu -Bartholdi! Et M. Paul Hyacinthe-Loyson peut avoir des regrets pour -un régime précédent où son illustre père triomphait saintement et -était l’homme de la cour, de la ville—et de Dieu!</p> - -<p>En tout cas, <i>l’Apôtre</i> est un ouvrage très vénérable. J’aime mieux -<i>le Tribun</i>, de M. Bourget, qui a un cri. Mais c’est si sincère et si brave! -Il faut louer Mme Delphine Renot, mère dévouée et émue; M. Mauloy, -prévaricateur cynique et costaud; M. Tunc, parfait président du -Conseil; M. Séverin-Mars, qui se souvient un peu trop de <i>l’Oiseau bleu</i> -et qui aboie son rôle de président de la Chambre; MM. Andrégor, Chevillot, -Fabry, Max-Valléry, Pratt, Roubaud, Devarenne, Etchepare, -qui ont de la gueule et du geste—et sont excellents.</p> - -<p>Et surtout il faut mettre sur le même pavois Louise Silvain, magnifique -d’abnégation, d’héroïsme et de grandeur d’âme, qui rugit la vérité, -qui abhorre le mensonge avec frénésie, d’une voix si harmonieuse -<span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span> -et si déchirante, et Silvain, bonhomme et demi-dieu de la République, -qui va tout droit aux abîmes et au désespoir, qui lutte, anathématise, -doute, s’abat, se relève, cherche son devoir et son âme avec une énergie -et une sincérité qui vous sèchent la gorge. Ce n’est pas «le père Conscience», -c’est la conscience même.</p> - -<p class="ralign ital">4 mai 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_280.jpg" alt="" width="150" height="98" /> -</div> - -<h3>A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Le Roi s’amuse.</i></h3> - -<p>Triboulet! Triboulet! Triboulet! morne peine!</p> - -<p>Ce n’est pas en nommant Victor Hugo officier de la Légion d’honneur -et pair de France que cette Majesté constitutionnelle de Louis-Philippe -a bien mérité de l’auteur de <i>Hernani</i>: c’est en interdisant -ou en laissant interdire <i>le Roi s’amuse</i>, le 23 novembre 1832. Un magnifique -soldat, le général de Ladmirault, rendit, en 1873, le même service -au poète de <i>l’Année terrible</i>. Et le jubilé solennel et glacial de ce drame -illustre, le 22 septembre 1882, reste dans la mémoire des survivants -qui maudissent encore Got-Triboulet, Maubant-Saint-Vallier, tout en -rendant justice à Mounet-Sully qui fut François I<sup>er</sup> et à Mme Bartet -(Blanche): on doit, dit un vieil ouvrage, la vérité aux morts, de la considération -aux vivants. Ce fut, tout de même, une apothéose—sur la -place du Théâtre-Français. Le peuple, qui n’avait pas assisté à la représentation, -acclama le <i>vates</i> octogénaire.</p> - -<p>Hier, il n’y eut plus d’apothéose: la place du Théâtre-Français -aime mieux manifester <i>contre</i> que <i>pour</i> et le Dieu n’est plus. La salle -hésita et s’étonna: on eût voulu sonner au drapeau, à l’auréole—et -le respect même fléchissait: le jeu des acteurs, le décor, les costumes, -tout accusait, tout enflait le généreux enfantillage, la brave fausseté -de cette <i>moralité</i> «dessus de pendule», sa poussière sans époque, sa -rouille antithétique!</p> - -<p>Ah! l’antithèse! la sempiternelle et facile antithèse! Opposer, -dans le même être, la hideur et la splendeur, le vice et la vertu, quelle -volupté, quel procédé! Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia, la -Tisbe, le crapaud, c’est tout un—et voilà un ressort, une mine, un -<i>poncif</i>, une machine à couplets de bravoure, un éblouissement à jet -continu et à jet double, une source pétrifiante à vous endormir debout, -en apothéose! Les idées jonglent, avec réverbération, dans une magnificence -<span class="pagenum" id="Page_273">[273]</span> -verbale qui s’écoute et ne s’entend pas: un écho prestigieux -répercute les hémistiches et les pages—et c’est l’ivresse des Bacchantes; -disons l’ivresse pindarique. Ivresse toute livresque. Le théâtre est un -crible et un laminoir. Lorsque je n’ai pas mon trouble intérieur, mon -angoisse intime pour prolonger, pour éterniser mon émotion et mon -enthousiasme, lorsque je ne puis pas m’arrêter sur un vers, sur un -mot, prêter des ailes à une métaphore et laisser vibrer un sanglot, adieu! -cherche! Un acteur n’est jamais que le monsieur qui passe—de Musset—et -le monsieur qui reste, le monsieur qui dit son texte, comme il -l’a appris, comme il le comprend, et qui n’est pas en communion avec -moi. C’est sa voix, sa seule voix que j’entends, sans l’accompagnement -de tous mes souvenirs, de toutes mes fureurs romantiques, et, tout -<i>hugolâtre</i>, tout <i>hugolo</i> que je sois, j’entends grêle et petit et faux. Et -ce n’est plus un état d’âme, c’est un spectacle.</p> - -<p>Je n’aurais pas à le conter si le programme—qui se défie des -spectateurs et de leur patience—ne le détaillait pas à loisir. C’est à -la cour du roi François. L’on y danse, l’on y chante. On n’y boit pas. -Le bouffon Triboulet rit de tous et de tout—et de toutes. Il est entremetteur -et pourvoyeur de bourreau. Les haines s’amassent autour de -lui. Voici venir—on entre comme dans un moulin, en ce Louvre—un -condamné à mort honoraire, M. de Saint-Vallier, qui reproche au -roi d’avoir pris la vertu de sa fille en échange de sa tête à lui, et qui le -menace de venir à chacune de ses orgies, cette tête à la main. On finit -par empoigner ce vieillard à bout de souffle, non sans qu’il ait maudit -François I<sup>er</sup> et son chien, ce Triboulet qui s’est gaussé de lui!</p> - -<p>Mais je n’ai pas à vous résumer le reste, que Triboulet a une fille -secrète et un cœur occulte, qu’il aide ses ennemis à enlever cette fille, -l’innocente Blanche, en croyant enlever Mme de Cossé, que Blanche -aime le roi qu’elle croit un pauvre écolier, qu’elle l’aime encore alors -qu’il l’a déshonorée, et que son père Triboulet a révolutionné la cour -et condamné à mort le roi François I<sup>er</sup>. Je n’ai même pas à vous apprendre, -hélas! que cette amoureuse de seize ans se fait tuer par le -bon spadassin Saltabadil, parce que la sœur de cet honnête homme -a eu pitié de l’infortuné François que le brave garçon avait charge de -tuer, d’ordre de Triboulet, et que le bouffon en civil, chargé du sac -où gît l’assassiné, trouve sa fille—et crie, crie, crie... J’omets le tonnerre, -les éclairs, l’illustration...</p> - -<p>J’espère que le public sera très nombreux et très ému pendant des -charretées de représentations. Je l’espère—et n’en suis pas très sûr. -De temps en temps, dit Horace, le bon Homère s’ensommeille. Hugo, -lui, ne s’endort que pour avoir de braves cauchemars publics, des cauchemars -<span class="pagenum" id="Page_274">[274]</span> -rutilants et faciles, où tout s’enchaîne pour mal finir. Comme -ça tombe! L’hôtel de Cossé et la maison de Triboulet se jouxtent, -Blanche et François s’aiment déjà, Triboulet ne s’aperçoit pas qu’on -lui bande les yeux tandis qu’il tient l’échelle, les courtisans se laissent -chasser par un bouffon et laissent un proscrit agonir d’injures Sa Majesté -très chrétienne pendant une heure, cependant que la garde écossaise -et la garde suisse écoutent la diatribe avec admiration, et que -des servantes montent des cuisines pour entendre les quatre vérités -du patron, que sais-je? Et c’est le monarque de l’ordonnance de Villers-Cotterets, -le monarque de «Car tel est notre plaisir», qui souffre tout -cela! N’insistons pas. Saluons. M. Paul Desjardins écrivait jadis qu’un -garçon qui compose la <i>Chasse du Burgrave</i> à dix-sept ans lui avait toujours -paru un peu en retard. Victor Hugo avait trente ans lorsqu’il -accomplit <i>le Roi s’amuse</i>, en vingt jours...</p> - -<p>M. Jules Claretie, qui a pour l’auteur des <i>Misérables</i> le culte le -plus éclairé—n’est-ce pas lui qui, en 1870, le ramena de Bruxelles à -Paris?—a donné à l’œuvre les plus beaux décors et les plus magnifiques -costumes: on en mangerait. Je sais bien que ces dames sociétaires -et pensionnaires étouffent sous ces velours, ces brocarts et autres tissus -du Camp du drap d’or; que ces messieurs sont très gênés par leurs -collants, leurs manches, leurs plumes, leurs chaînes et leurs manteaux, -et qu’ils évoquent parfois un cortège à pied de la mi-carême, mais je -voudrais vous y voir! Il faut louer M. Croué, un Marot violet, vindicatif -et sensible encore; MM. Garay, Alexandre, Jean Worms, Gerbault, Chaize, -Georges Le Roy, gentilshommes très consciencieusement abjects et complaisants; -M. Lafon, un Cossé grotesque et féroce; MM. Décard et Charles -Berteaux, serviteurs fort séants; M. Falconnier, enfin, qui occupe avec -autorité le rôle falot et légendaire du chirurgien. M. Paul Mounet est -un Saltabadil délicieux de fantaisie rouge; M. Mounet-Sully, Saint-Vallier -frémissant et inépuisable, a déjà l’air d’avoir sa tête à la main -et d’être le fantôme chenu de son juste et vibrant ressentiment; M. Jacques -Fenoux—j’annonce le roi—est trop esclave du texte et de l’esprit -de Victor Hugo: ce n’est guère qu’un ivrogne et un libertin, lourd de -volupté et de désir. Où est la grâce, où est le prestige du roi-chevalier?</p> - -<p>Mme Thérèse Kolb est une dame Bérarde astucieuse, confortable -et avide; Mme Lherbay a de l’émotion; Mme Jane Faber de la coquetterie, -Mlle Dussane la plus joviale santé, le plus innocent cynisme -et une générosité à faire frémir, et Mlle Géniat, qui joue Blanche envers -et contre toutes, est admirable de confiance, de désespoir, d’ingénuité -douloureuse et passionnée: elle est harmonieuse dans les larmes de la -mort. Et Mlle Chasles danse à la perfection.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_275">[275]</span> -Quant à Silvain, il est inouï et mérite le respect le plus formidable. -Mafflu et monstrueux, il fait de Triboulet—ce scorpion sentimental, -ce roquet attendri—un mammouth immense et divin: il ne pique -pas et n’embrasse pas: il écrase de sa bave et de son baiser; il ne ricane -pas: il tonne! Il ne se lamente pas; il se foudroie avec l’univers -entier. Et, dans l’orage du dernier acte, il est tous les tonnerres de Dieu. -Il porte sa bosse sur l’oreille—et sa marotte est le sceptre de Charlemagne. -Vénérons l’effort de cet homme qui, en un mois, a été le Polymnestor -de son <i>Hécube</i>, <i>l’Apôtre</i> et Triboulet!...</p> - -<p>Maintenant, nous pouvons relire <i>Tristesse d’Olympio</i> et le Waterloo -des <i>Misérables</i>!</p> - -<p class="ralign ital">15 mai 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_283.jpg" alt="" width="280" height="122" /> -</div> - -<h3>AU THÉATRE MOLIÈRE.—<i>Demain.</i></h3> - -<p>Jamais deux sans trois ou sans quatre. Dans <i>la Barricade</i> et dans -<i>le Tribun</i>, Paul Bourget met aux prises un fils et un père. Dans <i>l’Apôtre</i>, -Paul Hyacinthe-Loyson oppose un père et un fils. M. Pataud ne pouvait -faire moins.</p> - -<p>Mais n’anticipons pas.</p> - -<p>L’auteur (en société avec M. Olivier Garin) a anticipé, à l’exemple -de M. Jules Lemaître ou de M. Wells. Il nous fait vivre, tout de suite, -en 1925, environ—et je vous le souhaite.</p> - -<p>Il n’y a pas grand’chose de changé: à peine si le progrès scientifique—Dieu -vous bénisse!—a centralisé toute la vie motrice du pays dans -un centre industriel de Paris, propriété de la Compagnie du <i>trust</i> «Force -et Lumière». Les ouvriers, par habitude, veulent avoir un salaire un -peu moins insignifiant, voire participer aux bénéfices. Un conseil d’administration, -où l’un des membres siège en bottes et en éperons, offre -à leur délégué Langlade une participation grotesque, deux pour cent, -cinq pour cent, au plus. Langlade gronde. Qu’il aille se promener! -La société a un rempart, un otage, le propre fils de Langlade auquel ce -bon bougre a fait donner la pire instruction et qui est devenu le plus -dévoué soutien de la classe bourgeoise—<i>l’Etape</i>, Pataud!—l’ingénieur -le plus habile et le plus discipliné de la compagnie. On jette à la -porte—ou presque—le représentant du ministre du Travail, on chasse -<span class="pagenum" id="Page_276">[276]</span> -un inventeur de génie. On congédie les ouvriers amenés par Langlade. -C’est la lutte finale, enfin!</p> - -<p>D’autant plus finale, si j’ose dire, que Langlade expose, à la Bourse -du Travail, un plan sans réplique. Puisqu’on a tout centralisé, il ne s’agit -que d’aller au centre même et de tout supprimer en frappant, au cœur -même, le capital tout-puissant, en stérilisant le totalisateur des câbles -à haute tension, en faisant un court-circuit géant et général.</p> - -<p>C’est l’héroïque et génial Langlade qui se charge de l’opération, -de la délicate opération qui délivrera le peuple du machinisme, lui -permettra d’employer ses bras et d’échapper à des salaires de famine. -Comme vous le devez penser, c’est son propre fils, transfuge de caste, -qui le tuera avant qu’il ait agi. Et c’est le vieil ingénieur spolié et raillé -qui accomplira le geste. C’est le prolétariat intellectuel qui sauve la -totalité du prolétariat—et qui en meurt, avec sa science et ses -conquêtes.</p> - -<p>Cette conclusion n’est pas sans grandeur et elle a, comme toute la -pièce, quelque amertume. Le fils de Langlade est tout à fait traître et -parricide, par destination et fatalité. M. Pataud est plus eschylien que -Bourget. Et il a une sorte de désespérance finale. Espérons que ça -ne durera pas.</p> - -<p>Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, -de l’accent, des déclamations,—mais la Révolution française n’en est-elle -pas truffée?—de la gouaille et des <i>mots</i>. On y a remarqué MM. Rémy, -qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné -et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix, Paul -Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance et -de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique, véridique, -clamante et résignée.</p> - -<p>A la prochaine, camarade!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_284.jpg" alt="" width="120" height="167" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE L’APOLLO.—<i>Les Transatlantiques.</i></h3> - -<p>Depuis son apparition à la lumière des librairies et du théâtre, il y -a quatorze ou quinze ans, la famille Shaw est aussi populaire, aussi illustre -que la famille Benoîton. Elle est plus savoureuse, étant un peu plus -américaine, tout de même, et plus neuve. Jamais le clair et pénétrant -<span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span> -génie de M. Abel Hermant ne campa des personnages plus éclatants, plus -vivants, jamais sa verve ne fut plus riche, avec un fond de bonhomie -joviale, assez rare—et d’autant plus précieux—chez l’auteur de <i>la -Surintendante</i>.</p> - -<p>Et voici <i>les Transatlantiques</i> lyriques et dansants: Franc-Nohain, -quittant un instant son sceptre de moraliste, et ne se souvenant que de -sa vieille muse, et ce Silène harmonieux et fusant de Claude Terrasse se -sont adjoints au père de M. de Courpière; cette collaboration de choix -sarcastique et ailée, nous a donné les trois actes, les quatre tableaux qui -viennent de triompher et qui triompheront longtemps. Je n’ai pas à -conter les calmes et agréables péripéties de cette pièce historique, le -mariage, en musique, à Newport, du jeune marquis de Tiercé et de Diana -Shaw, la présentation de la dame Shaw et des enfants Shaw aux photographes, -les réflexions effrayantes et naïves du jeune Bertie, colonel -d’une équipe de natation à seize ans—mais n’avons-nous pas eu le -colonel et l’état-major des plongeurs à cheval?—et de la plus jeune -Beddy, élèves d’une école mixte où l’on enseigne le baiser, en mesure, -la méchanceté de l’aîné des Shaw, Marck, l’entrée des créanciers du marquis, -et leur trio qui, déjà, doit être célèbre, je n’ai pas à vous présenter -la princesse de Béryl, Américaine si <i>ohé! ohé!</i> qu’elle veut compléter -sa centaine d’amants.</p> - -<p>Je n’ai pas à vous introduire, à Paris, dans le salon glacial de la -marquise de Tiercé douairière, à vous faire assister à l’invasion de cette -Morgue armoriée par toute la tribu des Shaw, venue pour voir si leur -fille et sœur est heureuse, je n’ai pas à vous relater leurs ébats, leurs impairs, -leurs cris et leur appétit, l’ahurissement de la douairière et de son -frère, le comte Adhémar, la fraternisation, si j’ose dire, un peu poussée -des enfants Shaw et des jeunes Tiercé: c’est une joie diverse, épileptique, -hallucinante. Et c’est jeune, et c’est charmant. Vous savez aussi que, à -un hôtel fameux et mieux qu’impérial, tout le monde se rencontre et -se trompe de porte, que, pour compléter son cent d’amants avant de -revenir à Marck Shaw, la princesse se donne au vieux comte Adhémar, -que le marquis se fait pincer avec son ancienne maîtresse, Valentine -Chesnet, dont le patriarche Shaw vient de se déclarer épris: c’est le -divorce.</p> - -<p>Le divorce n’aura pas lieu. Voici Noël, le joyeux Noël! En préparant -l’<i>egg-nog</i> de rigueur, en faisant des effets de tablier et des effets de -cuiller, la famille Shaw arrange tout: par amour de l’almanach de Gotha -et pour que Marck puisse épouser la fille du roi de Macédoine—vous -vous rappelez bien que ce monarque est l’amant de Valentine—les -époux Tiercé ne divorcent plus. On s’aime, on passe sous le gui, et cela -<span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span> -vous donne, dans des lumières de rêve changeantes, le plus joli ballet -du monde.</p> - -<p>Voilà. Mais comment rendre la prestesse sautillante et saccadée des -vers, l’habileté des couplets, l’accent, l’air des gens, l’atmosphère? -Comment détailler l’ample musique de Claude Terrasse, son étoffe, sa -facilité savante, sa magnificence discrète? Il y a des choses appuyées -et des motifs fuyants, une idée constante de parodie et de bouffonnerie, -un sourire infini et contagieux. Ce ne sont pas de ces rythmes berceurs -et qui rêvent debout, qui câlinent la pâmoison et qui font valser des -momies, ce ne sont pas des coups d’archet dans un manège de chevaux -de bois, c’est de la musique bien franche et bien carrée, plus séduisante -que toutes les singeries tziganes et d’une distinction amusante, d’une -sûreté comique, d’une grâce et d’une drôlerie couplées qui font plaisir.</p> - -<p>Et c’est très joliment joué. M. Defreyn est un marquis très gentil et -qui sera parfait dès qu’il ne sera plus enroué; M. Gaston Dubosc a une -autorité, un aplomb et un entrain infatigables; M. Henry Houry est -très comique; M. Clarel fort amusant; MM. Yvan Servais, Miller et -Isouard sont des fournisseurs désirables; M. Georges Foix et Blanche -Capelli sont exquis de <ins id="cor_42" title="junesse">jeunesse</ins>; Mlle Alice O’Brien (Diana) est étourdissante; -Mlle Cesbon-Norbens (la princesse) a le plus harmonieux cynisme; -MM. Désiré, Harvana, Aldura, etc., sont excellents; Mme J. Landon -est gentiment confortable; Mme Leone Mariani a une beauté étonnante -et fascinante; Mlle Evelyn Rosel est extraordinaire et vertigineuse; -M. Paul Ardot est inimaginable de clownerie vocale, de jeunesse -simiesque, de prestesse spirituelle. Enfin, dans une ariette inespérée -et inattendue, Mme Louise Marquet (la douairière) a ravi et charmé -longuement toute l’assistance: c’était le <em>XVIII<sup>e</sup></em> français qui revenait, -en équipage et dans son naturel, et qui reprenait—tranquillement—possession -de l’antre de l’opérette viennoise et hongroise. C’est la -victoire.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_286.jpg" alt="" width="260" height="175" /> -</div> - -<div class="figcenter newpage"> - <span class="pagenum" id="Page_279">[279]</span> - <img src="images/im_287.jpg" alt="" width="600" height="87" /> -</div> - -<p class="hang">THÉATRE DU CHATELET.—<i>Le Martyre de Saint Sébastien</i>, mystère -en cinq actes, de M. Gabriele <span class="smcap">d’Annunzio</span>, musique de M. Claude -Debussy.</p> - -<p>Longtemps avant de voir le jour, la nouvelle pièce de M. Gabriele -d’Annunzio était mieux qu’illustre, puisqu’elle était persécutée d’avance, -et, pour obéir à son titre même, par les pouvoirs les plus vénérables et les -plus sacrés. J’ai dit «la pièce» et je m’en excuse. Pièce? Non! C’est -un événement et presque un avènement, dans notre pays démocratique. -N’est-ce pas un don de plus ou moins joyeux avènement que l’octroi à -sa nouvelle patrie d’un poème dramatique en sa langue, en toutes ses -langues, neuve et vieillie, vers et prose, d’un effort-chef-d’œuvre, de je -ne sais quel monument hiératique et frémissant, monstrueux et divin, -immense, énorme, infini et d’une irritante délicatesse? Pour son premier -ouvrage français, l’«exilé florentin»—c’est ainsi que, dans sa -bonne volonté, se nomme le poète de <i>la Fille de Jorio</i>—s’est dépassé -dans son outrance, dans son invention, dans sa subtilité, dans sa splendeur -et sa volupté. Il fait une entrée démesurée dans le parler français—sur -une scène présentement russe—avec toutes ses métaphores, toutes -ses images, toute sa recherche du rare, de l’impossible, du contradictoire, -avec une érudition et un vocabulaire incalculables, avec son -âme lourde de tous les désirs et de tous les orgueils, avec son cœur avide -d’adoration, inquiet, mécontent, enthousiaste et tourbillonnant.</p> - -<p>Le résultat, c’est un chatoiement de couleurs, de nuances, de lumières, -une profusion d’attitudes, une ruée de magnificences: c’est une -douzaine—ou deux—de tableaux vivants <i>quattrocentistes</i>, merveilleusement -disposés—grâce à M. Barkst—et clairs et pensants, une floraison -plus ou moins pure, mais abondante et enivrante, de fleurs, de -gemmes, de tristesses orfévrées, de fièvres et de malaises en beauté, c’est -un microcosme de vitrail où les vertus et les vices, où le trouble inavoué -de la vie et de l’au-delà viennent danser une danse des morts.</p> - -<p><i>Mystère</i>, prétend l’auteur de <i>la Nave</i>. <i>Mistère!</i> soit! Mais mistère -hérétique. Mistère qu’aurait pu écrire ce Dolcin ou Doussin qui prêcha -l’amour dans la souffrance et toutes les souffrances, toutes les amours -défendues. Mais ça ne me regarde pas. J’aimerais mieux que le héros -de cette féerie lyrique ne s’appelât pas saint Sébastien, d’autant que -<span class="pagenum" id="Page_280">[280]</span> -le christianisme n’a rien à faire en cette fiction platonicienne ou néo-platonicienne, -mais je ne suis ici qu’un juge profane—et si profane puisque -tout y est musique!</p> - -<p>Donc, nous sommes dans un décor admirable et fantaisiste. C’est -la <i>Cour des lys</i>, où rougeoie un brasier, où deux jeunes frères jumeaux, -déjà torturés, attachés à deux poteaux, attendent le dernier coup du -martyre. Il sont si grêles et déjà si mourants! On pourrait les sauver -encore! La foule manifeste sa pitié. Le préfet, sur sa chaise curule, absoudrait -avec bonheur. Voici la mère, voici les sept jeunes sœurs des suppliciés. -Elles les supplient délicieusement. Mais, au moment où l’un -d’eux, au moins, va céder, un murmure, un frisson d’or ébranlent le -monde. Les archers viennent de s’apercevoir que leur très jeune et adorable -chef qui, casqué et en armure de rêve, reste tout droit sur son arc, -commence à saigner sans fin, des deux paumes de ses mains blanches. -Et voici que ce prince-enfant encourage et détermine les martyrs vacillants, -qu’il lit dans l’âme de la mère douloureuse, des sœurs très douces, -et qu’il les donne à la bonne mort, au Christ miséricordieux. Voici que, -en dépit des supplications de ses hommes, de tous les hommes et de -toutes les femmes qui l’aiment unanimement, il se dépouille de son armure -et de ses armes, de sa dernière flèche qu’il tire vers le ciel et qui -y entre—miracle!—qu’il danse sur le brasier une danse mystique, -sans rencontrer de charbons ardents, en sentant seulement à ses pieds -le baiser des lys courbés et couchés...</p> - -<p>Et nous voilà dans une chambre d’idoles: toutes les figures du Zodiaque, -enchaînées et prophétiques, annoncent du nouveau, un dieu -nouveau. Et des foules vivantes entrent, par des soupiraux, dans ce -temple à la porte d’airain: elles attendent des guérisons, des miracles, de -ce Sébastien qui donne la mort aux faux dieux et la vie aux agonisants. -Mais il vient et détrompe son public: s’il a donné la voix aux muets, c’est -pour qu’ils puissent confesser le Christ et aller à la mort; il n’y a que -l’amour dont il est archer et la mort dont il est l’amant—et l’immortalité -et Dieu. Et qui s’avance? Quelle est cette malade consumée et -extatique, si fière de sa fièvre et si glorieusement inguérissable? C’est -Celle à qui <i>le Mauvais</i> a donné le suaire de Jésus, celle dont la poitrine -est effroyablement et exquisement mordue par la Face auguste, qui est -brûlée par Dieu, sans fin et vivante. On la supplie de montrer le visage -d’éternité. Quand elle s’y décide, elle tombe morte: elle est guérie des -fièvres. Et la porte d’airain s’ouvre large...</p> - -<p>Les trompettes sonnent: l’empereur est sur son trône, entouré de -ses soldats, de ses archers, de ses captifs, de ses captives, de ses mages, -des prêtres de toutes ses religions: et Sébastien est là, lui aussi. L’empereur, -<span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> - qui l’aime d’un tendre amour—car il est beau—ne veut pas -qu’il soit chrétien, qu’il soit martyr. Il l’abandonne pour le ressaisir, -le condamne pour le sauver, l’adjure, lui offre des provinces, des temples, -la divinité, l’empire. Sébastien, las et convaincu, se cache le visage -et se laisse voir, prend la cithare et est proclamé Orphée, Adonis, Adonaï: -tous les prêtres orientaux et plus lointains encore le reconnaissent pour -un Dieu, leur Dieu à eux. Et lui, après avoir confessé le Christ jusqu’à -le danser, dans sa Passion, depuis la marche et les accablements jusqu’à -la mise en croix et aux fléchissements de la tête et des bras, il a sa tentation -et accepte le globe du monde: cette folie ne dure pas. Il jette -à terre l’emblème du pouvoir suprême! C’en est trop: il sera supplicié! -On attachera ses cheveux aux cordes de la cithare, on lui mettra le plectre -sur la poitrine, on l’ensevelira sous les fleurs... «Doucement, dit haletant -l’empereur désespéré, doucement—car il est beau!»</p> - -<p>Dès lors, c’est le vrai martyre—comment faire autrement?—le -laurier sacré, les archers qui ne veulent pas tirer, Sébastien, qui -«meurt de ne pas mourir» et qui meurt à la terre, non des flèches qui -ne l’atteignent pas, mais de l’extase d’aller rejoindre, d’aller compléter -Dieu. Et ce sont les anges, les cantiques, j’allais écrire l’apothéose.</p> - -<p>Car ce mystère n’est pas naïf—et comment Gabriele d’Annunzio, -qui a toutes les autres grâces, pourrait-il prétendre à la grâce naïve, -de bon escholier, de gentil basochien? Louons l’artiste sans mesure et -repos, louons son génie qui se prolonge et rebondit, qui cavalcade de -trouvailles en métaphores, qui se précipite d’audaces en prodiges, au -risque de la gêne morale et du sacrilège, qui bondit parmi les tours de -force verbaux, les sauts périlleux, harmonieux et rythmiques, qui, -parfois, ne s’entend plus, dans le déchaînement de sa pensée, de ses souvenirs, -de son éloquence, et qui continue pour nous plaire, pour nous -ensevelir sous les périodes et les répons, comme il ensevelit saint Sébastien, -sous les fleurs. C’est un chaos savant de toutes les croyances et de -toutes les impiétés, c’est <i>la Tentation de Saint Antoine</i> de Flaubert avec -une aggravation de volupté constante et solitaire; c’est l’Homme-Dieu, -le Dieu total et unique dans son impénétrable et effroyable orgueil.</p> - -<p>Il faut louer Mme Adeline Dudlay, qui pleure avec passion—c’est -la mère des martyrs—et se sacrifie avec passion; Mlle Véra Sergine -(la fille aux fièvres), qui est effroyablement pathétique et vertigineusement -suave; M. Desjardins (l’empereur), qui a de la majesté, de la pitié, -de la colère, du devoir; Henry Krauss, le bon préfet, et tant d’excellents -artistes des deux sexes! C’est parfait. Quant à Mme Ida Rubinstein -(le saint), les autres lyriques, les décors, les chœurs, l’admirable mise -en scène d’Armand Bour, l’effort de Gabriel Astruc, etc., etc., je les laisse, -<span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span> -non sans déférence, à notre éminent et harmonieux Reynaldo Hahn; -c’est, comme toute la pièce, je le répète, de la musique, de la musique, -de la musique!...</p> - -<p class="sep2">J’avais laissé à notre rythmique ami Reynaldo Hahn l’honneur de -louer, comme il convient, dans <i>le Martyre de Saint Sébastien</i>, qui est son -œuvre et sa chose, Mlle Ida Rubinstein, qui se prodigue, qui s’offre, -qui est chair—si peu—et âme, qui est mélodie et cantique. Je ne voudrais -pas que cette interprète passionnée et inspirée demeurât sans -salut et sans gloire. Avec toutes les réserves de droit, j’admire son effort -et sa grâce, et, dans son rude accent qui ajoute à la majesté et au lointain -du mystère, je l’admire pour sa volonté, son résultat, son idéal.</p> - -<p class="ralign ital">22 mai 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_290.jpg" alt="" width="67" height="130" /> -</div> - -<h3>COMÉDIE-FRANÇAISE.—<i>Cher Maître.</i></h3> - -<p>Il faut le dire tout de suite: l’amusante et profonde comédie de -M. Fernand Vandérem a très franchement charmé et a recueilli les plus -sincères applaudissements—et les plus nombreux. Sa vertu comique, -plus large que dans les autres ouvrages de l’auteur, sa légèreté, sa facilité -inespérée ont fait passer un dénouement à la fois simple et triste, -mélancoliquement optimiste, et, si j’ose dire, moral; mais, comme on -sait, la Comédie-Française ne veut plus rien de plus ou moins irréparable.</p> - -<p>Voici la chose. Frédéric Ducrest est un météore du barreau. A quarante-cinq -ans, il a été député et ministre; il va être de l’Académie -française, et, à la cour comme à la ville, il garde tous ses moyens—et -quels! Les plaideurs au civil et au criminel se l’arrachent au prix du <i>radium</i>; -les femmes, plaideuses ou non, se le disputent, et lui, candide et -serein, surhomme conscient et organisé, idole agissante et dédaigneuse, -il se prête et se refuse, régnant, triomphant, ténor de prétoire et de boudoir, -Dieu de lit de justice et petit dieu de lit, tout court, pas beau, pas -jeune, ne gardant sa voix d’assises que grâce à des gargarismes, mais -jouissant partout—et comment!—de ce prestige qui manqua toujours, -hélas! à feu M. Bourbeau! Sa sultane favorite est, pour l’instant, -<span class="pagenum" id="Page_283">[283]</span> -Mme Valérie Savreuse, qui a quitté pour lui son mari—ce qui est peu—et -le richissime Chanteau—ce qui est plus. Paris applaudit.</p> - -<p>Il y a une ombre à ce tableau de chasse, à ce tableau d’honneurs: -c’est la propre épouse du maître, Henriette Ducrest, qui est un monstre -d’honnêteté et d’insignifiance, petite bourgeoise d’extraction et de destination, -ne sachant ni parler, ni s’habiller, ni s’amuser, pauvre chose -tyrannisée et passive. On ne sait pas—et nous le saurons pour rien—qu’elle -sait tout, qu’elle lit, en français, en latin, en grec, en chinois, -tous les livres qu’on adresse à son époux; qu’elle est son fond, son âme... -Et, un soir de fête, des invités classiques, en clabaudant sur elle, lui prêtent -les instincts les plus étroits et jusques à de la méchanceté. Là-dessus, -un des secrétaires de Ducrest, ployé sur un dossier saumâtre, se -dresse, clamant, non sans déclamer, sa foi ardente en <i>la patronne</i> -et tous les mérites d’icelle. Les invités fuient, le secrétaire—il se nomme -Amédée Laveline—aussi. Il n’y a plus personne: Ducrest va rejoindre -la superbe Valérie Savreuse au bal de l’ambassade d’Angleterre. C’est en -vain que sa pauvre femme veut le retenir. Elle n’a qu’à se taire, qu’à -obéir, qu’à subir. Aussi, lorsque le jeune Amédée vient solliciter son pardon -de l’avoir défendue et compromise, lui faire ses adieux et lui avouer -un amour imprévu et désespéré, à peine si la pauvre <i>associée</i> a le courage -de le laisser partir—pour le rappeler par téléphone. Son honnêteté la -gardera.</p> - -<p>Hélas! quand nous retrouvons nos héros à Aix-les-Bains, on ne -reconnaît plus Henriette Ducrest: elle est élégante, spirituelle, agressive, -jolie! A quoi tient cette transformation? Ducrest en est sidéré et -abasourdi, d’autant que sa femme a attaqué sa maîtresse Valérie, et -qu’elle ne veut pas retourner à Paris pour ses affaires à lui! Une rébellion! -Qui a pu la tourner ainsi? Il s’en ouvre au jeune Amédée Laveline -qui est sur le gril, qui se croit découvert—il est l’amant adoré d’Henriette -et c’est lui la cause de la métamorphose!—et qui ne se rassure que -lorsque le maître omniscient attribue le changement de sa femme à l’influence -d’une amie quelconque. Mais voilà mieux: brutalement, en -pleine crise d’égoïsme et de muflerie, Ducrest réclame sa liberté à Henriette -en lui déniant à elle toute existence, tout charme, tout droit à -l’amour, tout pouvoir d’être aimée: elle éclate, avoue, proclame sa -faute. L’avocat est abasourdi: il est atteint au plein de sa vanité: il -n’existe plus, puisque sa femme existe, aime et est aimée! C’est l’abomination -de la désolation! Il ne sait plus, laisse aller l’irrésistible Valérie -et est un pauvre homme, un très pauvre homme! C’est très comique, -très joli, très savoureux.</p> - -<p>Et Ducrest, qui a côtoyé le grotesque, est tout à fait un pauvre -<span class="pagenum" id="Page_284">[284]</span> -homme. Il est revenu à Paris parce que sa femme l’a voulu, a des fureurs -et des timidités, veut faire appel à des agences de police et n’ose -pas, tremble, plaide pour soi, pleure—ou presque. Et cet imbécile de -Laveline, ce coquebin incurable a encore le respect, le culte du patron, -ne le trompe qu’avec des larmes. Il a toujours le prestige, le cher Maître, -et, dans sa candeur, Amédée n’imagine pas que cette pauvre Henriette -soupçonne la grandeur, l’immensité de son époux! L’associée n’aurait -qu’un mot à dire et à avouer sa collaboration, sa science, son effort. -Non! Elle aime mieux—et comme je la comprends!—mépriser son -timide complice. Et le pauvre cher Maître n’aura qu’à parler de ses douze -ans d’union, de se repentir un peu, de promettre un vague oubli, qu’à -prendre à la gorge le pitoyable séducteur, pour que tout s’arrange: le -secrétaire disparaîtra; il n’y aura pas de divorce! Mme Savreuse est -retournée à son Chanteau. Peut-être les quarante-cinq ans qui viennent -de sonner violemment à l’âme de Ducrest, peut-être la piètre aventure -d’Henriette rapprochent-ils, l’Académie aidant, ces deux époux, qui se -comprennent mieux! Peut-être l’homme rendra-t-il un peu plus justice, -en raison de sa faute à elle, à l’<i>associée</i> dévouée en laquelle il trouve une -femme.</p> - -<p>J’ai dit avec quelle faveur avait été accueillie cette pièce qui aura -de longs et beaux soirs: je n’ai pu conter que l’anecdote, sans insister -sur la verve, la fantaisie véridique, la caricature. Nous ne pouvons -prendre ces gens au sérieux. On s’attendrirait sur Henriette, cette Cendrillon -du Palais, si elle ne s’effaçait pas autant pour rebondir d’autant -plus et pour rentrer dans le devoir avec d’autant plus de sérénité. En -entendant le jeune Amédée chanter violemment ses airs amoureux, nous -devinons que ça ne durera pas. Et nous ne tenons pas rigueur à Ducrest -de sa vanité, de sa muflerie, de sa paonnerie, pour ne pas dire pis. -Et la tristesse de la conclusion «douze ans de misère l’emportant sur -quelques mois d’ivresse» ne nous attriste pas: c’est une pièce agréable, -une moralité spirituelle. Applaudissons—et sourions. Remercions -Vandérem de n’avoir pas fait préciser à la femme sa supériorité intellectuelle -et morale, remercions Mme Lara d’avoir été si belle, d’attitudes, -de robes, de raillerie, de gronderie, de résurrection et de résignation, -Mme Robinne d’avoir été une Savreuse si somptueusement belle, harmonieuse -et vainement fatale; Mmes Berthe Bovy, Suzanne Devoyod, -Jane Faber et Faylis d’avoir été élégantes, aigres ou charmantes; -M. Ravet, d’incarner un policier parfait; M. Jacques Guilhène, d’avoir -chanté la chanson de Fortunio continûment, rythmiquement, sans -fatigue; MM. Paul Numa, Georges Le Roy, Jean Worms, Lafon, Décard, -Ch. Berteaux, excellents, barbus, décorés. Enfin M. de Féraudy, qui porte -<span class="pagenum" id="Page_285">[285]</span> -le poids de la pièce, est un Ducrest merveilleux d’inconscience, d’infatuation, -d’intoxication glorieuse, qui, tout d’un coup, se met à souffrir -comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie et qui redeviendra lui-même -tout à l’heure, quand nous ne serons plus là. Mais je vous connais, -lecteurs, vous y retournerez.</p> - -<p class="ralign ital">8 juin 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_293.jpg" alt="" width="124" height="120" /> -</div> - -<h3>ATHÉNÉE.—<i>M. Pickwick.</i></h3> - -<p>C’est mieux qu’un succès, mieux qu’un triomphe: c’est du plaisir, -du plaisir continu, fusant, tourbillonnant, loyal, honnête, du plaisir -logé en de braves gens qui sont reposants à voir et irrésistibles en se -trémoussant, du plaisir logé en des décors, en des estampes anglaises de -belle couleur, vivantes, en pleine pâte, en pleine digestion. Mon <i>spleen</i>, -profond et légitime, n’a pu résister un seul instant à ce pot-pourri -échevelé, à ce centon épileptique: la pièce de Georges Duval et de Robert -Charvay fera, en gaieté, le tour du monde.</p> - -<p>La merveille, c’est d’avoir pu tirer une pièce de la rapsodie-gigogne, -comique et hybride de Dickens, d’avoir rapproché, rabiboché, cousu des -bribes de cette satire énorme et menue, d’avoir tissé une trame où il n’y a -que caricature, farce et apitoiement. En intitulant leur œuvre «comédie -burlesque», Duval et Charvay avouaient leur choix: ils négligent le -Pickwick tardivement—et avant la lettre—surhomme; ils lui permettent -d’être bon mais ne l’empêchent pas d’être bête. Ils laissent Térence -et Sedaine à leur place et s’en tiennent à Rowlandson et aux Cruikshank.</p> - -<p>Donc voici. Grand homme de petite ville ou grand homme pour une -demi-douzaine de gens, auteur d’un ouvrage sur l’appendice des tétards, -président du club qui porte son nom, Samuel Pickwick néglige l’amour -admiratif que lui porte sa maîtresse de pension et s’en va à l’aventure, -en un voyage de découverte à vingt lieues, avec ses trois disciples, un -Nemrod de vitrine, un amoureux pour la lune, un poète pour glaciers. -Il arrive à ce quatuor grotesque toutes les aventures: soupçons, coups, -duel, escroquerie. Il arrive mieux: la maîtresse de pension Bardell, -conseillée par les deux aigrefins, Fogg et Dodson, arrive à se faire compromettre -pour pouvoir épouser l’éminent Pickwick: en <ins id="cor_43" title="recousanat">recousant</ins> sa -culotte, elle a vu... son caleçon. Elle empoisonne l’existence du brave -<span class="pagenum" id="Page_286">[286]</span> -homme et le fait condamner à une amende par un tribunal hilarant. -Mais, par horreur de l’injustice, Pickwick aime mieux faire de la contrainte -par corps et pourrir en prison que de payer l’amende inique. -Prison de délices. Ai-je à vous dire qu’il en sort triomphalement, que -Mme Bardell y entre, de bon cœur, pour n’avoir pas voulu toucher l’argent -de la honte, que les Pickwickiens épousent les femmes et les filles -de leur choix et que tout le monde est heureux? Il n’y a pas de coquin -là-dedans—et c’est miraculeusement gai, chantant, dansant!</p> - -<p>Très dansant. Une affriolante musique de M. Heintz met en branle -tous ces braves gens—et ce sont des gigues et des cabrioles!... Il y a -un tableau de Noël qui tire les larmes—de rire!</p> - -<p>Et c’est joué de tout cœur.</p> - -<p>Gorby a une majesté dans le ridicule, qui est du grand art; Gallets, -Cueille et Mathillon, déchaînés et extatiques; Térof et Combes, démoniaques; -Saint-Ober, sentencieux et benêt; Sauriac, Lecomte, Péricaud, -Termy, etc., etc., méritent tout éloge. Jane Loury est extraordinaire, -ainsi que Germaine Ety et Magde Lanzy; Jeanne Lezay, Tellier, -etc., sont charmantes. Une fois de plus, Victor Henry s’est affirmé grand -artiste: sa fantaisie souple et rebondissante, son cynisme mélancolique, -son panache de pauvre, tout porte, tout fait rire—et penser. Enfin, -Joseph Leroux s’est révélé comédien de poids et de grâce: il chante à -ravir et s’agite avec maestria. Il est, comme la pièce, tout rond et tout -bon. Comment pourrais-je mieux finir?</p> - -<p class="ralign ital">21 septembre 1911.</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_294.jpg" alt="" width="99" height="110" /> -</div> - -<h3>THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.—<i>Hécube.</i></h3> - -<p>Comme un scrupule littéraire, classique et dramatique peut donner -de l’intrépidité et de la férocité à un doux poète, à deux poètes très doux! -Sollicitée par une demi-douzaine d’<i>Hécubes</i>, Mme Louise Silvain ne se -décidait pas: ce n’était point cela, ce n’était pas Euripide! Trop de -fleurs et trop de grâces! Alors, le glorieux vice-doyen de la Comédie-Française, -par amour de sa femme et par amour du grec, revint à ses premières -amours; il rappela ses souvenirs d’avant la guerre, alors qu’il -n’était pas encore le tout jeune capitaine Silvain et il refit de la traduction -juxtalinéaire et syllabique. A vrai dire, il la fit en vers, avec son -vieux complice Ernest Jaubert—et il y a loin de cette effroyable tragédie -<span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span> -qui vient de triompher avec la plus pure simplicité aux malicieuses -ballades de Jaubert, aux agréables sonnets de Silvain!</p> - -<p>C’est l’horreur même, la fatalité antique, restituée avec un atroce -bonheur. Jamais tragédie ne recéla autant la terreur et la pitié, chères -à Aristote et à l’abbé d’Aubignac! Et quelle pitié! Et quelle terreur!</p> - -<p>Vous ne pouvez pas ne pas vous en souvenir: depuis des siècles et -des siècles, des époques et des légendes,—c’est tout chaud! Veuve de -l’auguste Priam, mère de cinquante fils, sans compter les filles, reine de la -défunte Ilion, Hécube, devenue esclave, n’a plus que son enfant Polyxène: -son dernier rejeton mâle, le jeune Polydore, nous est apparu, -ombre vaine et sans sépulture, pour nous annoncer sa mort, d’autres -morts toutes proches et la venue de son triste cadavre. Quant à Cassandre, -elle partage sans joie la couche d’Agamemnon. Mais les Grecs -vainqueurs n’ont pas plus de vent pour gonfler leurs voiles de retour qu’ils -n’en ont eu pour pousser leurs vaisseaux de conquête: il a fallu sacrifier -une fille royale de sang grec pour partir; il faudra immoler une fille -royale de sang troyen pour regagner ses foyers. La figure d’Achille a -réclamé sa proie, jaillissant du tombeau—et Polyxène est là. Hécube -clame son désespoir surhumain, la stoïque Polyxène préfère la mort à -la servitude: Hécube supplie Ulysse et se désespère atrocement, mais -Polyxène, après un attendrissement filial, va tendre sa gorge au fer -libérateur.</p> - -<p>Hélas! hélas! le héraut Talthybios vient à peine de conter la fin -édifiante de Polyxène et l’émotion des Grecs qu’on apporte un cadavre: -ce n’est pas la fille d’Hécube, c’est son fils, son dernier-né, Polydore, -que la mer rend à ses larmes. Et Hécube, dans ses pleurs et dans ses -cris, devine: c’est l’homme à qui elle avait confié cet enfant trop tendre, -c’est son hôte, le roi scythe Polymestor, qui l’a tué pour s’emparer de -son or! Horreur! Trahison! Voici Agamemnon, roi des rois, qui vient -lui présenter des condoléances. Elle finit par le supplier, par lui demander -vengeance. Le roi hésite: en somme, on est chez Polymestor et les -Grecs ont mieux à faire qu’à venger les injures des Troyens: il est souverain, -constitutionnel, lui, le roi des rois! C’est bien; qu’on laisse faire -Hécube!</p> - -<p>Et c’est l’horreur de l’horreur! Traîtresse envers le traître, Hécube -a fait venir Polymestor et ses fils tout petits, sous couleur de leur révéler -un autre trésor: ses compagnes égorgent les enfants, crèvent les -yeux du roi barbare et inhospitalier—et ce sont les cris de douleur de -Polymestor, la joie bestiale de la mère vengée, les prédictions effroyables -de l’aveugle, une crainte religieuse qui descend sur tous cependant que -le chœur émet des maximes et que le sang gronde avec la mort...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span> -C’est sauvage, et Silvain-Jaubert ne nous ont fait grâce ni d’un -détail, ni d’une redite. Ils ont eu raison. Leur vers, même, consciencieux -et changeant, ne s’élève pas trop: il a des sublimités, de la facilité, -de l’attendu, plus de force et de poids que d’ailes. Mais c’est intégral, -et l’émotion est certaine, l’effroi indéniable, la portée morale absolue. -On a applaudi les distiques éternels qui valaient les quatrains de -Pibrac, et, parfois, les aphorismes du maréchal de La Palisse. (Euripide -a quelque ancienneté de plus et ne chicanons pas, sur la façon d’exprimer -des vérités éternelles, des traducteurs-poètes de rigueur et de bonne -volonté.) On a vivement acclamé l’effort et le résultat.</p> - -<p>On a acclamé l’héroïque et infatigable Louise Silvain, majestueuse -et accablée, mère écrasée et stridente, qui supplie, qui pleure, qui maudit -et qui ricane, de toute la force unique de ses souffrances multiples, -de ses mille morts; elle incarne toutes les misères, toute la juste vengeance; -elle est admirable, pathétique au possible et à l’impossible, -harmonieuse dans la pire outrance—et vraie autant que je puis m’y -connaître en cette débordante atrocité. Marcelle Géniat est une Polyxène -pudique et fière, d’une grâce exquise et mélancolique. Berthe Bovy est -une ombre bien disante et le plus patient cadavre. Yvonne Ducos, à elle -toute seule, est le chœur le plus éloquent; Jane Éven a du cœur et -de l’âme.</p> - -<p>Leitner a un peu trop de sensibilité dans Ulysse; Ravet est un -Agamemnon de grande mine; Alexandre est un Talthybios qui a de -l’accent et de l’autorité. Enfin, Silvain en personne, dans le personnage -du détestable Polymestor, a de la finesse, de la cupidité, de l’hypocrisie, -la pire douleur, le plus épouvantable, le plus hurlant désespoir: il a fait -crier de peur!</p> - -<p>Cette représentation unique, dans un décor unique de Dujardin-Beaumetz, -a déjà un lendemain. Et le vénérable et délicieux Laurent -Léon interprétera, dans un décor plus coutumier, sa brave et discrète -musique, tragique et philosophique—athénienne!</p> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_296.jpg" alt="" width="350" height="186" /> -</div> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="figcenter" id="toc"> - <span class="pagenum" id="Page_289">[289]</span> - <img src="images/im_297.jpg" alt="" width="600" height="153" /> -</div> - -<h2 style="page-break-before: avoid;">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Route d’Emeraude</i>, de M. Jean Richepin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Scandale</i>, de M. Henry Bataille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_8">8</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>J’en ai plein le dos de Margot!</i> de M. Georges Courteline et Pierre - Wolff</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Juif Polonais</i>, d’Erckmann-Chatrian</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Ex</i>, de M. Léon Gandillot</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_15">15</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Connais-toi</i>, de M. Paul Hervieu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Rencontre</i>, de M. Pierre Berton</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Beethoven</i>, de M. René Fauchois</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_24">24</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Impératrice</i>, de Catulle Mendès</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Roi Bombance</i>, de M. F.-T. Marinetti</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Refuge</i>, de M. Dario Niccodemi</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Glu</i>, de M. Jean Richepin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Veille du Bonheur</i>, de MM. François de Nion et J. Buysieulx</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le <ins id="cor_44" title="Stadivarius">Stradivarius</ins></i>, de M. Max Maurey</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Tenailles</i>, de M. Paul Hervieu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_39">39</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Solange</i>, de M. Adolphe Aderer et G. Salvayre</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Pavillon d’Armide</i>, de M. Alexandre Beners</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Prince Igor</i>, de Borodine</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Festin</i>, de Rimsky-Korsakow</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bacchus</i>, de Catulle Mendès et Jules Massenet</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Vieil Aigle</i>, de M. Raoul Gunsbourg</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ivan-le-Terrible</i>, de M. N. Rimsky-Korsakow</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Clairière</i>, de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_54">54</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lauzun</i>, de MM. Gustave Guiches et François de Nion</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Demain</i>, de M. P.-H. Raymond-Duval</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_290">[290]</span> - <i>Les Possédés</i>, de M. H.-R. Lenormand</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Veuve Joyeuse</i> (d’après H. Meilhac), de MM. Victor Léon et -Léon Stein; musique de Franz Léhar</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Œuvre Posthume</i>, de M. Alfred Mortier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Eventail de Lady Windermere</i>, d’Oscar Wilde (adaptation de -MM. Rémon et G. Chalençon)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Assommoir</i>, de MM. Busnach et Gastineau, d’après E. Zola</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Révolution Française</i>, de MM. Arthur Bernède et Henri Cain</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Roy sans royaume</i>, de M. Pierre Decourcelle</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Robe rouge</i>, de M. Brieux</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Suzette</i>, de M. Brieux</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_75">75</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Roi s’ennuie</i>, de MM. Gaston Sorbets et Albéric Cahuet</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Papillon, dit Lyonnais-le-Juste</i>, de M. Louis Bénière</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Emigrants</i>, de M. Charles-Henry Hirsch</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Bigote</i>, de M. Jules Renard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Griffe</i>, de M. Henry Bernstein</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Petite Chocolatière</i>, de M. Paul Gavault</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Rampe</i>, de M. Henri de Rothschild</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Circuit</i>, de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_90">90</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lysistrata</i>, de M. Maurice Donnay</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_92">92</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Maison de Danses</i>, de MM. Nozière et Charles Muller (d’après -M. Paul Reboux)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Jarnac</i>, de MM. Léon Hennique et Johannès Gravier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sire</i>, de M. Henri Lavedan</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Procès de Jeanne d’Arc</i>, de M. Emile Moreau</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Risque</i>, de M. Romain Coolus</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Comme les feuilles...</i>, de Giuseppe Giacosa (Traduction de Mlle Darsenne)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Moralité nouvelle d’un Empereur</i>, de M. J. Rial-Faber</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Un Ange</i>, de M. Alfred Capus</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pierre et Thérèse</i>, de M. Marcel Prévost</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Massière</i>, de M. Jules Lemaître</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_120">120</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Madame Margot</i>, de MM. Emile Moreau et Clairville</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Barricade</i>, de M. Paul Bourget</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Danseur inconnu</i>, de M. Tristan Bernard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Ange Gardien</i>, de M. André Picard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Monsieur au Camélia</i>, de M. Jean Passier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Sonate à Kreutzer</i>, de MM. Fernand Nozière et Alfred Savoir -(d’après Tolstoï)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Chantecler</i>, de M. Edmond Rostand</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Gaby</i>, de M. Georges Thurner</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_291">[291]</span> - <i>Antar</i>, de M. Chékri-Ganem</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Boubouroche</i>, de M. Georges Courteline</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Imprévu</i>, de M. Victor Margueritte</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Peintre exigeant</i>, de M. Tristan Bernard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Vierge folle</i>, de M. Henry Bataille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Une femme passa...</i>, de M. Romain Coolus</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_152">152</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Flamme</i>, de M. Dario Niccodemi</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>1812</i>, de M. Gabriel Nigond</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Beffa</i>, de M. Sem Benelli, adaptation de M. Jean Richepin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_159">159</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Jeune Homme candide</i>, de M. Pierre Mortier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Xantho chez les Courtisanes</i>, de M. Jacques Richepin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Bois sacré</i>, de M. Aman de Caillavet et Robert de Flers</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_164">164</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Bête</i>, de M. Edmond Fleg</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Phénix</i>, de M. Raphaël Valabrègue</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>On purge Bébé</i>, de M. Georges Feydeau</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Costaud des Epinettes</i>, de MM. Tristan Bernard et Alfred Athis</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Bois sacré</i>, de M. Edmond Rostand</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Coriolan</i>, de William Shakespeare. Traduction de M. Paul Sonniès</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Songe d’un soir d’amour</i>, de M. Henry Bataille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_178">178</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mon Ami Teddy</i>, de MM. André Rivoire et Lucien Besnard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mademoiselle Molière</i>, de MM. Louis Leloir et Gabriel Nigond</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Fille Elisa</i>, de M. Jean Ajalbert (d’après Ed. de Goncourt)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nono</i>, de M. Sacha Guitry</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vidocq, Empereur des Policiers</i>, de M. Emile Bergerat</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_186">186</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bigre!</i> de M. Rip</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Fleur merveilleuse</i>, de M. Miguel Zamacoïs</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bagnes d’Enfants</i>, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine (d’après -M. Ed. Quet)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Mariage de Mlle Beulemans</i>, de MM. Frantz Fonson et Fernand -Wicheler</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Un cas de Conscience</i>, de MM. Paul Bourget et Serge Basset</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Erinnyes</i>, de Leconte de Lisle</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Comme ils sont tous!</i> de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_200">200</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>César Birotteau</i>, de M. Emile Fabre (d’après H. de Balzac)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_202">202</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ces Messieurs</i>, de M. Georges Ancey</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Marchand de bonheur</i>, de M. Henry Kistemaeckers</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Marionnettes</i>, de M. Pierre Wolff</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Aventurier</i>, de M. Alfred Capus</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Montmartre</i>, de M. Pierre Frondaie</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Carnaval des Enfants</i>, de M. Saint-Georges-de-Bouhélier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Bleus de l’Amour</i>, de M. Romain Coolus</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_220">220</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_292">[292]</span> - <i>Les Affranchis</i>, de Mlle Marie Lenéru</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Fugitive</i>, de M. André Picard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Femme et le Pantin</i>, de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Noces de Panurge</i>, de MM. Eugène et Edouard Adenis</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roméo et Juliette</i>, de William Shakespeare. Traduction de M. Louis -de Gramont</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Hedda Gabler</i>, d’Henrik Ibsen. Traduction du comte Prozor</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Vieil Homme</i>, de M. Georges de Porto-Riche</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Cadet de Coutras</i>, de MM. Abel Hermant et Yves Mirande</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Papa</i>, de MM. de Flers et de Caillavet</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Après Moi</i>, de M. Henry Bernstein</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Enfant de l’Amour</i>, de M. Henry Bataille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Oiseau bleu</i>, de M. Maurice Maeterlinck</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_244">244</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Armée dans la Ville</i>, de M. Jules Romains</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_247">247</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Tribun</i>, de M. Paul Bourget</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Gamine</i>, de MM. Pierre Veber et Henri de Gorsse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_252">252</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Maman Colibri</i>, de M. Henry Bataille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rivoli</i>, de M. René Fauchois</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Marie-Victoire</i>, de M. Edmond Guiraud</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_258">258</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Goût du Vice</i>, de M. Henri Lavedan</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_261">261</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>A la Nouvelle</i>, de M. Jacques Dhur</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Frères Karamazov</i>, de MM. Jacques Copeau et Jean Croué -(d’après Dostoïevski)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vers l’Amour</i>, de Léon Gandillot</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Apôtre</i>, de M. Paul Hyacinthe-Loyson</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Roi s’amuse</i>, de Victor Hugo</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Demain</i>, de MM. Pataud et Olivier Garin</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_275">275</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Transatlantiques</i>, de MM. Abel Hermant et Franc-Nohain. -Musique de M. Claude Terrasse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_277">277</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Martyre de saint Sébastien</i>, de M. Gabriele d’Annunzio</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cher Maître</i>, de M. Fernand Vandérem</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Monsieur Pickwick</i>, de MM. Georges Duval et Robert Charvay</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_286">286</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Hécube</i>, de MM. Silvain et Jaubert</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_287">287</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="figcls"> - <img src="images/im_300.jpg" alt="" width="310" height="136" /> -</div> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="figcenter" id="tal"> - <span class="pagenum" id="Page_293">[293]</span> - <img src="images/im_301.jpg" alt="" width="600" height="103" /> -</div> - -<h2 style="page-break-before: avoid;">TABLE ALPHABÉTIQUE</h2> - -<hr /> - - <p class="cs12 cent"><a href="#let_a">A</a> <a href="#let_b">B</a> - <a href="#let_c">C</a> <a href="#let_d">D</a> <a href="#let_e">E</a> - <a href="#let_f">F</a> <a href="#let_g">G</a> <a href="#let_h">H</a> - <a href="#let_i">I</a> <a href="#let_j">J</a> <span style="color: #ddd;">K</span> - <a href="#let_l">L</a> <a href="#let_m">M</a> <a href="#let_n">N</a> - <a href="#let_o">O</a> <a href="#let_p">P</a> <span style="color: #ddd;">Q</span> - <a href="#let_r">R</a> <a href="#let_s">S</a> <a href="#let_t">T</a> - <span style="color: #ddd;">U</span> <a href="#let_v">V</a> <span style="color: #ddd;">W</span> - <a href="#let_x">X</a> <span style="color: #ddd;">Y</span> - <span style="color: #ddd;">Z</span></p> - -<hr /> - -<table summary="Table alphabétique"> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_a">A</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Affranchis</i> (<i>les</i>), de Mlle Lenéru,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ange</i> (<i>un</i>), de M. Alfred Capus,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ange Gardien</i> (<i>l’</i>), de M. André Picard,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Antar</i>, de M. Chékri-Ganem,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_142">142</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Apôtre</i> (<i>l’</i>), de M. Paul-Hyacinthe Loyson,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Après Moi</i>, de M. Henri Bernstein,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Armée dans la Ville</i> (<i>l’</i>), de M. Jules Romains,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_247">247</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Assommoir</i> (<i>l’</i>), de MM. Busnach et Gatineau (d’après Emile Zola),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aventurier</i> (<i>l’</i>), de M. Alfred Capus,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_b">B</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bacchus</i>, de Catulle-Mendès. Musique de Massenet,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bagne d’Enfants</i>, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine (d’après M. Edouard Quet),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Barricade</i> (<i>la</i>), de M. Paul Bourget,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Beethoven</i>, de M. René Fauchois,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_24">24</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Beffa</i> (<i>la</i>), de Sem Benelli, adaptée par Jean Richepin,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_159">159</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bête</i> (<i>la</i>), de M. Edmond Fleg,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_167">167</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bigote</i> (<i>la</i>), de Jules Renard,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bigre!</i>, revue de M. Rip,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bleus de l’Amour</i> (<i>les</i>), de M. Romain Coolus,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_220">220</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bois Sacré</i> (<i>le</i>), de M. Edmond Rostand,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bois Sacré</i> (<i>le</i>), de MM. de Flers et de Caillavet,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_164">164</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Boubouroche</i>, de M. Georges Courteline,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_c"><span class="pagenum" id="Page_294">[294]</span> - C</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cadet de Coutras</i> (<i>le</i>), de MM. Abel Hermant et Yves Mirande,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Carnaval des Enfants</i> (<i>le</i>), de M. Saint-Georges de Bouhélier,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cas de Conscience</i> (<i>un</i>), de MM. Paul Bourget et Serge Basset,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>César Birotteau</i>, de M. Emile Fabre (d’après H. de Balzac),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_202">202</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Chanteclerc</i>, de M. Edmond Rostand,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cher Maître</i>, de M. Fernand Vandérem,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Circuit</i> (<i>le</i>), de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_90">90</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Clairière</i> (<i>la</i>), de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_54">54</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Comme ils sont tous</i>, de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_200">200</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Comme les Feuilles...</i>, de Giuseppe Giacosa. (Traduction de Mlle Darsenne),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Connais-toi</i>, de M. Paul Hervieu,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Coriolan</i>, de William Shakespeare. (Traduction de M. Paul Sonniès),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Costaud des Epinettes</i> (<i>le</i>), de M. Tristan Bernard et Alfred Athis,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_d">D</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Danseur Inconnu</i> (<i>le</i>), de M. Tristan Bernard,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Demain</i>, de M. P.-H. Raymond-Duval (d’après Joseph Conrad),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Demain</i>, de MM. Pataud et Olivier Garin,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_275">275</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_e">E</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Emigrants</i> (<i>les</i>), de M. Charles-Henry Hirsch,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Enfant de l’Amour</i> (<i>l’</i>), de M. Henry Bataille,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Erinnyes</i> (<i>les</i>), de M. Leconte de Lisle,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eventail de Lady Windermere</i> (<i>l’</i>), d’Oscar Wilde, adaptée par MM. <ins id="cor_46" title="Hémon">Rémon</ins> et J. Chalençon,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ex</i> (<i>l’</i>), de M. Léon Gandillot,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_15">15</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_f">F</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Femme et le Pantin</i> (<i>la</i>), de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Femme passa</i> (<i>une</i>), de M. Romain Coolus,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_152">152</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Festin</i> (<i>le</i>), suite de danses,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Fille Elisa</i> (<i>la</i>), de M. J. Ajalbert (d’après Ed. de Goncourt),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Flamme</i> (<i>la</i>), de M. Dario Niccodemi,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Fleur Merveilleuse</i> (<i>la</i>), de M. Miguel Zamacoïs,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Frères Karamazow</i> (<i>les</i>), de MM. Jacques Copeau et Jean Croué (d’après Dostoïewski),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_g"><span class="pagenum" id="Page_295">[295]</span> - G</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Gaby</i>, de M. Georges Thurner,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Gamine</i> (<i>la</i>), de M. Pierre Veber et Henry de Gorsse,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_252">252</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Glu</i> (<i>la</i>), de M. Jean Richepin,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Goût du Vice</i> (<i>le</i>), de M. Henri Lavedan,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_261">261</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Griffe</i> (<i>la</i>), de M. Henry Bernstein,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_h">H</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Hedda Gabler</i>, d’Henrik Ibsen (traduction du comte Prozor),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Hécube</i>, de MM. Silvain et E. Jaubert,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_287">287</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_i">I</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Impératrice</i> (<i>l’</i>), de M. Catulle Mendès,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Imprévu</i> (<i>l’</i>), de M. Victor Margueritte,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ivan-le-Terrible</i>, de M. N. Rimsky-Korsakow,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_j">J</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Jarnac</i>, de MM. Léon Hennique et Johannès Gravier,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>J’en ai plein le dos de Margot</i>, de MM. Georges Courteline et Pierre Wolff,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Jeune Homme candide</i> (<i>le</i>), de M. Pierre Mortier,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Juif Polonais</i> (<i>le</i>), d’Erckmann-Chatrian,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_l">L</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lauzun</i>, de MM. Gustave Guiches et François de Nion,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lysistrata</i>, de M. Maurice Donnay,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_92">92</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_m">M</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Madame Margot</i>, de MM. Emile Moreau et Clairville,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mademoiselle Molière</i>, de Louis Leloir et de M. Gabriel Nigond,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Maison de Danses</i>, de MM. Nozière et Charles Muller,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Maman Colibri</i>, de M. Henry Bataille,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Marchand de bonheur</i> (<i>le</i>), de M. Henry Kistemaeckers,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Marie-Victoire</i>, de M. Edmond Guiraud,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_258">258</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mariage de Mlle Beulemans</i> (<i>le</i>), de MM. Frantz Fonson et Fernand Wicheler,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Marionnettes</i> (<i>les</i>), de M. Pierre Wolff,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span> - <i>Martyre de Saint-Sébastien</i> (<i>le</i>), de M. Gabriele d’Annunzio,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_279">279</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Massière</i> (<i>la</i>), de M. Jules Lemaître,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_120">120</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Messieurs</i> (<i>ces</i>), de M. Georges Ancey,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>1812</i>, de M. Gabriel Nigond,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mon Ami Teddy</i>, de MM. André Rivoire et Lucien Besnard,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Monsieur au Camélia</i> (<i>le</i>), de M. Jean Passier,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Montmartre</i>, de M. Pierre Frondaie,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_n">N</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Noces de Panurge</i> (<i>les</i>), de MM. Eugène et Edouard Adenis,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nono</i>, de M. Sacha Guitry,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nouvelle</i> (<i>à la</i>), de M. Jacques Dhur,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_o">O</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Œuvre Posthume</i>, de M. Alfred Mortier,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Oiseau bleu</i> (<i>l’</i>), de M. Maurice Maeterlinck,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_244">244</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>On purge Bébé!</i> de M. Georges Feydeau,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_p">P</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Papa</i>, de MM. R. de Flers et A. de Caillavet,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Papillon, dit Lyonnais-le-Juste</i>, de M. Louis Bénière,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pavillon d’Armide</i> (<i>le</i>), de M. A. Beners,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Peintre exigeant</i> (<i>le</i>), de M. Tristan Bernard,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Petite Chocolatière</i> (<i>la</i>), de M. Paul Gavault,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Phénix</i> (<i>le</i>), de M. Raphaël Valabrègue,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pickwick</i> (<i>Monsieur</i>), de MM. Georges Duval et Robert Charvay,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_286">286</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pierre et Thérèse</i>, de M. Marcel Prévost,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Possédés</i> (<i>les</i>), de M. H.-R. Lenormand,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Prince Igor</i> (<i>le</i>), de M. Borodine,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Procès de Jeanne d’Arc</i> (<i>le</i>), de M. Emile Moreau,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_r">R</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rampe</i> (<i>la</i>), de M. Henry de Rothschild,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Refuge</i> (<i>le</i>), de M. Dario Niccodemi,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rencontre</i> (<i>la</i>), de M. Pierre Berton,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Révolution Française</i> (<i>la</i>), de MM. Arthur Bernède et Henri Cain,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Risque</i> (<i>le</i>), de M. Romain Coolus,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rivoli</i>, de M. René Fauchois,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_297">[297]</span> - <i>Robe Rouge</i> (<i>la</i>), de M. Brieux,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roi Bombance</i> (<i>le</i>), de M. F.-T. Marinetti,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roi s’amuse</i> (<i>le</i>), de Victor Hugo,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roi s’ennuie</i> (<i>le</i>), de MM. Gaston Sorbets et Abéric Cahuet,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roméo et Juliette</i>, de William Shakespeare. (Traduction de Louis de Gramont),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Route d’Emeraude</i> (<i>la</i>), de M. Jean Richepin (d’après Eugène Demolder),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Roy sans Royaume</i> (<i>le</i>), de M. Pierre Decourcelle,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_70">70</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_s">S</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Scandale</i> (<i>le</i>), de M. Henry Bataille,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_8">8</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sire</i>, de M. Henri Lavedan,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Solange</i>, de M. Adolphe Aderer, musique de M. Gaston Salvayre,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sonate à Kreutzer</i> (<i>la</i>), de MM. Fernand Nozière et Alfred Savoir (d’après Léon Tolstoï),</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Songe d’un soir d’amour</i> (<i>le</i>), de M. Henry Bataille,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_178">178</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Stradivarius</i> (<i>le</i>), de M. Max Maurey,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Suzette</i>, de M. Brieux,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_75">75</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_t">T</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tenailles</i> (<i>les</i>), de M. Paul Hervieu,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_39">39</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Transatlantiques</i> (<i>les</i>), de MM. Abel Hermant et Franc-Nohain, musique de M. Claude Terrasse,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tribun</i> (<i>le</i>), de M. Paul Bourget,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_249">249</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_v">V</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Veille du bonheur</i> (<i>la</i>), de MM. François de Nion et J. Buysieulx,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vers l’Amour</i>, de Léon Gandillot,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Veuve Joyeuse</i> (<i>la</i>), de MM. Victor Léon et Léon Stein (d’après H. Meilhac). Musique de Franz Léhar,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vieil Aigle</i> (<i>Le</i>), de M. Raoul Gunsbourg,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vieil Homme</i> (<i>le</i>), de M. Georges de Porto-Riche,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vierge folle</i> (<i>la</i>), de M. Henry Bataille,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vidocq, Empereur des Policiers</i>, de M. Emile Bergerat,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_186">186</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2" id="let_x">X</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Xantho chez les Courtisanes</i>, de M. Jacques Richepin,</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td> -</tr> -</table> - -<hr style="width: 8em; margin: 2em auto;" /> - -<p class="cent cs8">IMP. KAPP, PARIS</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="box"> - -<p class="ssrf cent" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Des soirs, des gens, des choses... -(1909-1911), by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES SOIRS, DES GENS, DES CHOSES (1909-1911) *** - -***** This file should be named 62337-h.htm or 62337-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/3/3/62337/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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