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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Jean-Christophe, Volume 4 (of 4)
- Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: May 4, 2020 [EBook #62021]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-ROMAIN ROLLAND
-
-_JEAN-CHRISTOPHE_
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-IV
-
-LE BUISSON ARDENT
-LA NOUVELLE JOURNÉE
-
-PARIS
-
-SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
-
-LIBRAIRIE OLLENDORFF
-
-50, CHAUSSÉE D'ANTIN
-
-Tous droits réservés.
-
-
-
-
-LE BUISSON ARDENT
-
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-
-[Illustration]
-
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-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile......
-
-Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait,
-quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était
-contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il
-croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus.
-
-Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet,
-désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché;
-peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il
-n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il
-n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au
-terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts
-antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait
-ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait
-et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir
-encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un
-bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa
-vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait,
-avec honte, devenir dilettante.
-
-
-«_Il faut_, disait Ibsen, _pour persévérer dans l'art, autre chose et
-plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la
-vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des
-livres._»
-
-
-Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres
-étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet
-athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait,
-avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de
-tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds
-d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour
-le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable;
-il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son
-maître. Ce n'était pas beaucoup dire...
-
-Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être....
-
-Il se croyait arrivé au port.
-
-
-
-
-Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie,
-Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui.
-Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se
-rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec
-lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec
-Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège,
-d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,--cet autre l'aimât-il
-mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.--Cela ne se raisonne
-pas...
-
-Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il
-s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct,
-supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et
-trouva qu'Olivier avait raison.
-
-Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus
-unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les
-pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se
-faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.
-
-Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans
-ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien
-pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule
-raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant--un bébé
-vagissant--ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes
-qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en
-scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de
-vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de
-sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au
-cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce
-qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant
-était la chair.
-
-Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux
-souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé
-en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve.
-Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait
-tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui
-persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de
-tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur
-tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse
-instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui
-répugnaient.
-
-Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il
-venait d'être le témoin.
-
-
-
-
-Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non
-loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la
-maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques
-ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où
-il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici
-ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il
-avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du
-travail--(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)--il
-s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir
-son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était
-la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était
-noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine
-remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu
-pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient
-bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne
-leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était
-Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles
-surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues,
-parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!...
-
-Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa
-maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux
-qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge,
-désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant
-s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne
-savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta
-l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille
-d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de
-misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs,
-en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer
-l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il
-s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il
-les reconnaissait: l'homme--(il entendait sa respiration sifflante dans
-l'escalier)--un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la
-chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie,
-au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche,
-insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois
-semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant
-d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire
-quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher
-d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se
-pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne
-se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,--sans compter deux
-autres qu'on avait perdus sur la route;--et pour achever, deux jumeaux
-qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils
-étaient nés, le mois passé!
-
---Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq,
-la petite de onze ans, Justine--pauvre gosse!--s'est mise à sangloter,
-demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux...
-
-Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,--un front volumineux,
-des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur
-de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur
-plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un
-garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se
-croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite:
-
---Pardon, mademoiselle.
-
-Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais
-cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au
-soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la
-dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge
-semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du
-peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques
-marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée
-sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre.
-Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la
-menait?--Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée
-de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,--la
-délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait
-dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans
-sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons
-l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses!
-
-Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il
-est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets
-d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires,
-et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut
-pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au
-récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se
-traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite,
-il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique;
-et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un
-heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de
-nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de
-tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le
-suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne
-concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer
-à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal?
-C'est l'échine de l'univers.
-
-Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il
-n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il
-avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette
-s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il
-s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu
-hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui
-s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain,
-sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à
-présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au
-lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il
-n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état
-d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le
-monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée,
-pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le
-chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir,
-femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs
-amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a
-meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la
-cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il
-levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur
-de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés,
-l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée,
-la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens,
-les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il
-l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre
-chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé,
-disait:
-
---Tais-toi! laisse-moi travailler.
-
-Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait,
-jurait:
-
---Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé!
-
-Olivier s'excusait.
-
---Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder
-dans le gouffre. On ne peut plus vivre.
-
---Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.
-
---Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que
-tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle
-a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable,
-assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord,
-sois heureux!
-
---Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit
-tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de
-les diminuer.
-
---Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers
-que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est
-guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la
-joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs
-peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous
-autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les
-premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de
-Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela.
-Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en
-brouillons, et le résultat est nul,--quand il n'est pas pire... Et
-vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos
-artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que
-tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres!
-Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins
-frelaté.--Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de
-vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en
-vous du soleil.
-
-
-
-
-Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier
-en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez
-fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en
-s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et
-religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et
-religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et
-d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser.
-Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait
-l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices
-lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous
-entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens
-se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans
-songer à celui qu'ils font.
-
-Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud,
-faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans
-les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut
-se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient
-mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient
-fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la
-charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de
-misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle
-semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure
-qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop
-pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une
-recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.
-
-Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait
-point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une
-question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans,
-au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie
-de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.
-
-À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus
-égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital
-d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le
-dépenser dans une action, ou--(plus prudemment)--dans une théorie.
-Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a
-besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à
-un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des
-sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et
-si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a
-rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut
-renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer
-et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et
-des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils
-frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre
-bout du monde, les faisait délirer...
-
-Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands
-bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il
-n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans
-l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour
-remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que
-l'injustice?--Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée.
-Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit,
-c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce
-troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le
-peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a
-tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la
-sienne,--celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.
-
-À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés
-contre les injustices sociales,--et visaient inconsciemment à en
-préparer de nouvelles.
-
-Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis
-que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était
-devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des
-déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette
-classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été
-dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait
-plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force
-même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique
-et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes
-au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main,
-avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la
-lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme
-de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient
-d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes
-électriques qui parcouraient le corps de la société humaine.
-
-Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses
-idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente,
-bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité.
-
-Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans
-que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités,
-ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens
-des autres classes. Des _credo_ absurdes, comme tous les _credo_,--Droit
-divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat,
-Suffrage universel, Égalité des hommes,--pareillement absurdes, si
-l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les
-anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le
-monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas
-les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital,
-qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet
-qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus
-sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient
-contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes
-humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante
-desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit
-l'air de son arôme violent.--Ces pensées, dont l'éclatant drapeau
-menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise,
-étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles
-étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme
-mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des
-vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en
-était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa
-réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant
-dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant
-d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché,
-sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les
-personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de
-s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent
-à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu.
-
-Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de
-tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où
-tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne
-sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent
-aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est
-aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence,
-elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible
-qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines
-rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le
-flux se retire.--On admire l'abnégation des privilégiés français qui
-abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus
-admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine
-que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit:
-«Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le
-bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les
-privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient
-plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le
-buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige,
-rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la
-Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des
-celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les
-enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs
-arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.
-
-C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau
-des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur
-classe en sacrifice au dieu nouveau, _Deo ignoto_:--le Peuple.
-
-
-
-
-Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne
-voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en
-affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps
-intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à
-fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause,
-que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,--du moins, qu'on
-pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque
-quelque chose. Émotions de théâtre.
-
-Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il
-s'y mêle de calcul intéressé.--Mais d'autres, plus avisés, ne
-jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen
-d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer
-montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils
-comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés
-aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était
-étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou
-trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour
-qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et
-n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient.
-
-Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti
-n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient
-aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer
-de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits,
-qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur
-inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux.
-Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite,
-après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé
-beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs
-efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était
-aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé.
-Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la
-culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse
-s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les
-avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las
-bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie
-était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le
-peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout
-seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un
-mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une
-joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée,
-qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si
-riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de
-retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,--D'autres
-satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa
-sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus
-intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de
-leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été
-plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être
-écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient
-à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus
-rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence.
-
-De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de
-l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et
-distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient
-de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur
-violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs
-rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout
-l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont
-comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le
-temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui
-marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin
-de croire qu'ils font tourner le vent.
-
-Le vent avait tournée.
-
-Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se
-sont plus vite propagées. Combien de républicains en France
-s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du
-suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse!
-Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui
-avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain,
-l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se
-gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et
-peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive,
-soulevaient la révolte; les minorités énergiques--toutes les
-minorités--en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et
-cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française
-et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces
-hommes de son temps, «_aristocrates par inclination, qui se faisaient
-républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure
-parmi leurs égaux_»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces
-inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une
-autorité qui impose la suprématie de l'élite--ouvrière ou bourgeoise
-au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois
-orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par
-amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les
-théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes
-girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête.
-
-Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,--de
-ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à
-Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et
-guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler
-leurs voiles.--On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire
-Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et
-lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des
-initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de
-politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur
-était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le
-Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels
-de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis
-traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent.
-Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques
-gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient
-leur plume.--Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre
-l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement
-perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps
-leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès,
-qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur
-amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient,
-avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu
-ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter,
-doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes
-de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient,
-pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur
-escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces
-Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur
-hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain,
-craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à
-leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou
-contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à
-suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder.
-
-
-Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite
-avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire
-par timidité.
-
-L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De
-riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée
-aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient
-illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros
-bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu,
-mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom
-aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde
-bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue
-et son amertume, avait fini par l'exaspérer,--d'autant plus que sa
-femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit
-assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en
-quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu
-apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle
-n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour
-la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas
-au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont
-certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore
-plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne
-voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des
-gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver.
-Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils
-ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des
-couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs.
-
-Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses
-nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français,
-bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle
-Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié,
-qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don
-de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si
-parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander
-si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses
-épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement.
-Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui
-faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des
-sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la
-cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance
-d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il
-avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le
-monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité
-inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence
-de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une
-réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent
-désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un
-théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens,
-honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de
-révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être:
-c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme
-naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où
-il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais
-la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos;
-lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.
-
-Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double
-race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme
-dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à
-dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans
-des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de
-sa volonté, de son temps, de son argent,--non pour son propre compte
-(il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),--mais pour
-les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se
-laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme
-Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient;
-elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il
-n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la
-figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole
-affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule
-Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton,
-était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer
-parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant
-la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop
-désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le
-jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs
-prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme
-foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité
-bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il
-pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant
-qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront
-pas en même temps le cou des autres.--Qui l'obligeait à les suivre?
-N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui
-manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en
-arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils
-n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions
-exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et
-combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront
-la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de
-certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même
-génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres.
-D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes.
-Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent
-mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce
-qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si
-peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le
-pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance
-collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient,
-parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force
-héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines;
-elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus
-ont douté. Les autres ne sont que des reflets,--sauf à certaines
-heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une
-grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et
-l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine
-quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les
-autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire.
-
-Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet
-voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté
-de sa hardiesse.
-
-Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de
-leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt;
-ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à
-M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à
-Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par
-mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par
-besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par
-servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient
-emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on
-voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent
-que la bourrasque vient.
-
-
-
-
-Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de
-bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont
-le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était
-attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui
-les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage.
-Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes
-l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une
-indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par
-esprit de contradiction et par réaction instinctive contre
-l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait
-plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le
-robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu
-trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa
-force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de
-même!... La question sociale! Quelle question? La misère?
-
---Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons
-passé par là. Il n'y a qu'à en sortir.
-
---Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les
-malchanceux.
-
---Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme
-on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit
-odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus
-faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée
-d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit
-maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent,
-vaincu,--un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus
-ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau
-sujet de comédie, mon ami Olivier!
-
---J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.
-
---Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand
-je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui
-la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons.
-
-Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros
-bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait.
-
---Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris!
-observait Olivier.
-
---Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et
-toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils
-ne connaissent pas.
-
-Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même
-un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de
-la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se
-souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il
-n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie.
-
---Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile?
-Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats
-qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de
-l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur
-profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y
-passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens
-oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les
-dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le
-mal. Du moins, n'y pas souscrire!
-
-Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu
-régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans
-une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point.
-C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand
-peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et
-construit pour détruire,--qui joue avec les idées et avec la vie, qui
-fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu
-verse son sang.
-
-Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était
-trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait
-qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel
-bavardage inutile!
-
---Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution--ou des
-palabres sur la révolution--pour me prouver ma force. Surtout je n'ai
-pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour
-rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende.
-Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis
-pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois
-qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe
-d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se
-soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques,
-souvenez-vous de votre Corneille: «_Moi seul, et c'est assez!_» Votre
-désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à
-la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans
-théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les
-âmes des faibles se tourneront vers vous...
-
-Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux
-discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le
-paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa
-disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de
-lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste
-clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois
-dilettantes; et il pensait:
-
-Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là?
-
-Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles
-au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la
-nouveauté ou--(c'est tout comme)--l'archaïsme de sentiments raffinés,
-Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants pour
-croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu--des
-sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres
-intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations
-multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu
-près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur;
-l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la
-littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs
-intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par
-hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants
-accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en
-restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que
-l'art venait faire dans cet hôpital?--Et cependant, il ne pouvait, dans
-la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient
-l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les
-moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation:
-d'offrir comme divertissement--comme désennui plutôt, ou comme ennui
-nouveau--dans des soirées mondaines, à un public de snobs et
-d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la
-musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure.
-
-Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de
-l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il
-était obscurément attiré par le nouveau monde promis,--le peuple. Les
-souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient
-révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain
-sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis
-étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait
-de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du
-peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait
-d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il
-prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social.
-Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être
-aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors.
-
-Ce qui l'intéressait le moins dans le spectacle, c'étaient les
-théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop
-souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées.
-Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de
-préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait,
-congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors
-des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute
-comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui
-préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les
-antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la
-question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à
-observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire,
-ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les
-bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont
-faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens
-un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait
-pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt
-affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils
-jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait
-prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent.
-Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de
-poussière.
-
-
-
-
-
-La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels
-était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La
-vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre;
-lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait
-que plus d'imprévu.
-
-Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait.
-Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant
-que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole
-de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les
-gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris
-de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent.
-
-La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire,
-goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent
-dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la
-lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues,
-la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de
-faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée
-par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal,
-des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la
-rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de
-simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas
-naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne
-peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les
-expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces
-phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait
-pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race;
-mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de
-milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots
-sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne
-représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe.
-Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme
-une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des
-énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la
-maison.
-
-C'est ce que fit Christophe.
-
-
-Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux
-chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli
-avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans
-l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la
-bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des
-traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du
-peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait
-dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui
-même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre
-jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de
-l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port,
-et qui sont la mort,--la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait
-plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute--(c'en est
-une dans la société moderne)--de faire un mariage d'amour avec une
-jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à
-s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre
-ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes
-ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la
-misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés
-de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était
-jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à
-des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec
-d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses
-ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant
-des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées
-intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand
-il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant,
-une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait
-de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien,
-ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste?
-Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier
-desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver
-jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté
-dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour
-oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le
-détruire.--Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une
-nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique,
-mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait.
-Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles
-qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il
-avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il
-l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs
-des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune
-contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait
-amèrement d'être mêlé au peuple.
-
-Christophe, beaucoup plus peuple que lui,--d'autant plus qu'il n'était
-pas forcé de l'être,--prit plaisir à ces meetings. Les discours
-l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était
-peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un
-autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se
-donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait
-la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient.
-Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci.
-D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité
-de connaître quelques-uns des parleurs.
-
-Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir
-Joussier,--un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans,
-figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les
-cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa
-mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,--il tenait
-moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations
-emphatiques,--qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui
-en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement
-que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait
-penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur
-répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils
-attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une
-ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné
-par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la
-chair.--À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance
-qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations
-politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait
-regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût
-de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces
-hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis
-l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous
-les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était
-ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de
-découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui;
-d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence
-calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il
-s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines
-choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait
-très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des
-autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un
-esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine
-soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point
-d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir
-recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi
-qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi,
-l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui
-étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous.
-
-Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il
-n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune
-faisait--difficilement--l'unité d'action, elle était loin de faire
-l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et
-transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux
-antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils
-subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi,
-avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers
-jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux,
-avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux
-autres. Mais la grande différence était--sera toujours--celle des
-tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes
-aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites
-pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient
-en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt
-commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se
-hérissait.
-
-Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit
-restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon,
-employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison
-était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six,
-dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite
-et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de
-deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa
-maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle,
-casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes
-un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot,
-ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant
-anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait
-l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait
-les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un
-sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un
-raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait
-chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son
-indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie.
-Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté--alcool
-intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne
-pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans
-le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais
-on est l'égal des riches. Et on les hait.
-
-Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour
-Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur
-le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne
-savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il
-était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années,
-grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de
-fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier,
-mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé
-indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une
-hostilité intime couvait entre eux.
-
-La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans,
-qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure,
-s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer,
-avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient;
-elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la
-mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une
-fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans--fillette et
-garçon--qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table
-poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de
-conversations qui n'étaient pas faites pour eux.
-
-Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne
-se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient
-pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au
-sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à
-perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie,
-soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de
-liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que
-s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait
-volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais
-Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes
-traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de
-temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi
-tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la
-gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races
-d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la
-communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur.
-Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du
-devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en
-présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que
-Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère
-du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin
-de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de
-penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix
-était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait
-de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans
-la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il
-les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un
-étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que
-lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au
-passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que
-jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe
-en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien.
-
-De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec
-Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas
-la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée
-bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la
-comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois
-chez Mme Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un
-ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de
-belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à
-s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se
-sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf
-hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie
-de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un
-désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait,
-trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient
-irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son
-habitude d'analyse des âmes.
-
-Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui
-le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était
-fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui
-échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle
-agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa
-luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle
-avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout
-cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier
-n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas,
-pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui
-rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une
-lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses
-instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois,
-despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme
-d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de
-toujours.--Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il
-connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour
-Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier
-lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré.
-
-Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard
-indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air.
-Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée,
-avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant
-bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec
-un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle
-comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de
-Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots
-affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord:
-
---«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du
-mauvais sang pour si peu...»
-
-Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien...
-
---«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se tourmente...»
-
-Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent
-glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un
-garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent,
-elle était de nouveau active et riante. Elle disait:
-
---Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre.
-
-Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas
-faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent
-l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de
-ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution
-venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers
-ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses
-pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place
-partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la
-révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en
-quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes,
-dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire
-le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle
-avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on
-respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle
-n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de
-son homme et de son parti,--et des autres partis,--comme pour les
-bêtises de la jeunesse,--et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de
-grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à
-la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste.
-
---«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu
-qu'on se porte bien...»
-
-Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin
-de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De
-temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que
-les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute
-seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner
-dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que
-tous les autres.
-
-
-
-
-Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne
-cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait
-et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient
-pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait
-pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire
-s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas.
-Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste
-contre le socialisme et toute doctrine d'État,--l'État, cette entité
-monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa
-raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont
-la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de
-l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement
-d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses
-particulières,--la grande misère moderne, dont la Révolution
-française est en partie responsable.
-
-Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se
-trouvait en contact avec les syndicats,--ces coalitions redoutables des
-faibles,--son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait
-s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner
-ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent
-à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que
-si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand
-ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves
-gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand
-il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves
-gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de
-leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux
-que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés _dans la
-Maison_, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces
-associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop
-timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être,
-des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du
-mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux
-travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte
-de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient
-le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une
-élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres.
-Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de
-Paris éteignent les lumières du ciel[1]. Et M. Pataud, celles des
-rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de
-l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et
-mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes;
-impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre
-liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les
-révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe
-et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui
-refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux
-qu'on prétendît les y contraindre par la force.--Cependant, il faut
-prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre
-un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un
-impérialisme. Olivier disait:
-
---Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.
-
-Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais
-il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée
-des travailleurs révoltés.
-
-Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table
-qu'il n'était pas avec eux.
-
---Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts
-matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour
-une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre
-deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne
-dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers
-temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité
-malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils
-aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont
-trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à
-nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la
-lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la
-retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des
-travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on
-se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste
-est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...
-
-Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il
-avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser
-amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de
-façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.
-
-Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus
-qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait
-autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée
-en principe.
-
---Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse
-peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans
-répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des
-bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux
-monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non,
-vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui
-va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus,
-vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de
-quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours
-prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans
-savoir pourquoi,--pour le plaisir,--pour la peine, la peine
-séculaire,--les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans
-les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font
-socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés,
-ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas
-mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y
-passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le
-pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle.
-Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent
-qu'à s'emplir.
-
-Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout
-en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion,
-fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre:
-son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement
-esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la
-vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix
-vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou
-morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le
-prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne
-pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le
-travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions
-sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de
-faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la
-mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr
-son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un
-monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille
-ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit
-bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur
-réelle--(Qui en est le juge infaillible?)--mais des besoins légitimes
-et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui
-l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante
-pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien
-de plus. La _Joconde_ ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport
-entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas
-au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la
-payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et
-travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux
-autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il
-n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement
-normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres
-l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de
-la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes,
-nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et
-femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour
-gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les
-meilleurs succomber à la peine,--nous qui sommes les forces vives de la
-nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes
-riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point,
-vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés
-de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du
-Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on
-sacrifie le bien,--le bien des autres!--Il n'en reste pas moins ceci:
-que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez.
-Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que
-demain elle ne se retourne contre vous!
-
-
-
-
-Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la
-tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y
-attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il
-attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne
-fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se
-croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce
-phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une
-passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par
-comparaison, décroître.
-
-Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux
-qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond
-et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit,
-faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à
-demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il
-perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser,
-en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de
-difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot
-critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter.
-Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait
-très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que
-davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses
-principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de
-pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des
-idéologies et l'inutilité de tous les efforts.
-
-La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment,
-de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions
-immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas
-conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites,
-par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions
-à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait
-que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se
-coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves
-cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de
-bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps
-après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils
-n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre,
-par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un
-Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la
-mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient!
-Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes
-politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par
-l'argent, par la femme et par l'argent--(les deux fléaux n'en font
-qu'un).--On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition,
-des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe
-de grands hommes d'État--(en d'autres temps, ils l'eussent été
-peut-être);--«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin,
-l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur
-faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents,
-ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou
-leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se
-faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été
-capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à
-leur poste, le poing au gouvernail.
-
-La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la
-révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser
-mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments
-perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les
-réformistes et les révolutionnaires--par la timidité profonde sous
-les menaces fanfaronnes,--par l'hérédité moutonnière qui, à la
-première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces
-révoltés,--par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui
-profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des
-maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans
-parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils
-voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère
-révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en
-révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils
-eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils
-aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.
-
-Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait
-reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils
-prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui
-les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait
-le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser
-emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et
-regardait l'eau passer.
-
-C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions,
-d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des
-bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs
-étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés,
-et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru
-jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés,
-enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils
-étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du
-troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand
-nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à
-ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant
-aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir
-d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun.
-Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que
-comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis,
-pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits
-couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.
-
-Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait
-où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre
-la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale
-serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait
-pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les
-oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces
-opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires
-ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et
-l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène
-le troupeau humain...
-
-
-«_Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon
-la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de
-forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce
-monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce
-monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce
-monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir
-celles qui sont..._»
-
-
-Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,--(Raison
-ou Déraison),--et bien que l'organisation sociale préparée par le
-syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne
-pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui,
-d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat
-terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir
-mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas
-meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il
-n'était pas assez différent.
-
-Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard
-et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants,
-les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là,
-comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la
-foule: elle va toujours à l'élite,--l'élite de toutes les classes et
-de tous les partis,--ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré,
-c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.
-
-Olivier avait déjà fait son choix.
-
-
-
-
-À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un
-peu en contre-bas de la rue,--quelques planches clouées ensemble, avec
-des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches,
-et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la
-place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on
-entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de
-céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix
-enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou
-interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à
-l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait
-d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la
-première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier.
-Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton
-flûté, ou il lui sifflait l'_Internationale._ Elle restait, le bec
-levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon,
-le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes
-pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là
-son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron
-s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du
-quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la
-fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le
-discours interrompu.
-
-Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux
-rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui
-s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles
-poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits,
-dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il
-fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de
-cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet,
-dit Feuillette, dit papa La Feuillette--on disait La Fayette, pour le
-faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions
-écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à
-mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait
-dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu
-aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour
-l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et
-une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait
-ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée,
-écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis.
-Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé
-des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti;
-afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti
-quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à
-livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage
-solide: il usait les pieds, mais il était inusable.
-
-Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et
-rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait
-fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui
-ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec
-l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle
-avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant.
-C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle
-aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis,
-quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours
-de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de
-pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était
-fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre,
-elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent,
-et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle
-était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de
-six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui
-témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures
-variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir,
-afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps
-son catéchisme social et anticlérical.
-
-Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était
-toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui
-faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette
-n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par
-mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le
-faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit
-que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le
-rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et
-tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé
-par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations
-révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors,
-comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son
-imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses
-sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables
-souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des
-bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de
-meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui
-venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve,
-monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets
-d'espoir éblouissant.
-
-Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là
-qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle.
-Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le
-temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent,
-son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés
-joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en
-silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux
-de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,--ce
-bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas
-grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard
-illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe
-elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier
-gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement,
-et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de
-le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier.
-Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le
-petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le
-front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des
-coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla
-doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de
-manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une
-terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire,
-pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à
-Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le
-rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut
-un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il
-guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le
-bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son
-côté, Emmanuel en était froissé.
-
-Il eut un grand bonheur, le jour qu'Olivier entra chez le père
-Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta
-chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être
-sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya,
-ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à
-gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se
-passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la
-gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette
-fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de
-souffrances lui faisait voir dans l'enfant--(d'une façon trop
-simpliste)--un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se
-consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son
-perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment
-analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il
-subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point,
-qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des
-brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles
-magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions
-d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de
-sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier
-démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il
-arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le
-renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle
-rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les
-chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé
-l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où
-est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand
-pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les
-nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait
-avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le
-cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas
-à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison
-continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait
-loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne
-savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous
-rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de
-tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté,
-un _credo_ héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des
-réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme;
-à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de
-mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères.
-
-Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il
-croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui
-lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas
-frappé; il disait:
-
---Ben oui, on sait ça.
-
-Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire
-des choses réelles.
-
---Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement.
-
-Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science
-l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de
-fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des
-génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand
-on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a
-trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe
-bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des
-idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais
-qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées
-d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le
-toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la
-rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne
-comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas
-toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas
-un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini,
-noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de
-grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui
-communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui
-échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt
-de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre,
-les yeux fermés.
-
-Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait
-chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse,
-ardeur idéaliste,--et de si différent:--ce déséquilibre, ces désirs
-aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune
-idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il
-ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se
-douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son
-petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons
-même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que
-fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le
-corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres!
-Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes
-neuves, ils sont prêts à sortir.--Le petit avait tous les désirs
-érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à
-l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui
-l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte.
-Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui
-était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent.
-Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur
-humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation
-fantastique, poésie enfantine et barbare,--tout un monde héroïque
-d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté
-ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre.
-
-Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du
-grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant,
-jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve.
-Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en
-une seconde de vie!--Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien
-d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un
-effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés;
-s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles;
-mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées
-s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les
-font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de
-feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et
-s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va
-mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises...
-
-Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était
-le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait
-volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect
-pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était
-plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs,
-le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à
-côté du grand-père.
-
-Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des
-ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les
-débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square
-voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier,
-près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il
-déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un
-papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de
-moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber
-leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des
-pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour,
-c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures,
-la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain
-flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier
-tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,--enveloppe
-fiévreuse et dorée du rêve parisien...--Et le petit bossu, à cheval
-sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler,
-s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine
-douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur
-imprécis et grisant...
-
-
---«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour
-nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on
-est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous
-m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...»
-
-
-Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa
-bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré
-dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et
-boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux
-lettres magiques, qui écriraient un jour le _Mane Thecel Pharès_ de la
-Révolution.
-
-
-
-
-Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre
-côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la
-devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées
-en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas
-de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements
-d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines
-heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il,
-la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son
-gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils
-allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas
-de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis
-près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de
-rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à
-voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une
-blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux
-vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières
-faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en
-transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue
-lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié
-en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons
-de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux
-beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord
-avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la
-manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste,
-fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la
-Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il
-incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour
-Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient
-interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées
-communes étaient démontrées;--(peu s'en fallait qu'entre deux rasades
-ils ne les crussent réalisées).--Des deux, le plus raisonneur était
-le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car
-Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu
-chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison
-qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent
-à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de
-démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait
-point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les
-désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il
-les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans
-y laisser de traces.--Tous deux étaient de vieux enfants romanesques,
-qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom
-seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et
-dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est
-arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par
-transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des
-siècles devant le Fils de l'Homme.--Inutile d'ajouter que tous deux
-étaient anticléricaux.
-
-Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort
-dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très
-brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole
-que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un
-rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec
-une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des
-prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à
-son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec
-des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de
-l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle.
-Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa
-distinction, Mme Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle
-indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant
-chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la
-maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la
-maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle--(et elle se jurait
-bien de l'attraper in extremis),--elle s'en donnait à cœur joie de
-tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des
-images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle
-ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre;
-et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une
-chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait
-ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle
-pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle
-avait à l'embêter.
-
-Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se
-risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible
-nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant
-tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit
-saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre,
-au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit
-en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas
-renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir;
-cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne
-voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait
-un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils
-s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.
-
-Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois,
-une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps
-moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce.
-Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes
-privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle,
-très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais
-un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire
-enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante
-et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à
-réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle
-s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque
-rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient;
-Mme Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle
-lisait quelques _Tracts_ insipides, quelque fade histoire miraculeuse,
-ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,--ou les
-récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du
-Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si
-elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins
-attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une
-sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas
-croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de
-ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les
-visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et
-ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne
-dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine
-leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle
-était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité
-de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un
-ruisseau qui disparaît sous terre.--Naturellement, elle faisait partie
-de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se
-réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de
-ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles
-saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait
-dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à
-sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.--Cette mainmise des
-deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la
-joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les
-femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se
-laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le
-malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme
-acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il
-baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un
-peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse
-une tolérance à la Kropotkine.
-
-Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se
-voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison.
-Mme Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils d'un
-mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses
-journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée.
-Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé
-contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre
-restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut
-sur la barre de la fenêtre;--(il s'imaginait que cette pose
-l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière
-donnaient le change sur sa difformité).--Rainette, qui n'était pas
-gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût
-bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait
-exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui
-était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où
-la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il
-s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la
-maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance,
-méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu
-une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de
-se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs
-longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,--ces
-grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en
-passant,--il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à
-son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se
-donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait
-les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois,
-quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en
-hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de
-son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient
-les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes
-postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous
-deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant.
-
-Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands,
-des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi
-stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de
-miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en
-papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des
-bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son
-grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions
-publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris
-et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation
-s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se
-répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du
-grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis,
-ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses
-désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus
-grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants.
-Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait
-été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils
-avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche
-prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce
-qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait
-son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le
-détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas
-fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains
-maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par
-orgueil, à ne pas revenir.
-
-Un jour, Rainette fut vengée.--Il était avec ses camarades d'atelier.
-Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il
-ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement
-prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de
-journal--(il en était farci).--Ce jour-là, ils s'étaient mis à
-causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il
-était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement:
-
---D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société
-future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant.
-
-Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut,
-consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne
-desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait
-hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir
-seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux.
-
---Tu as de la peine. Pourquoi?
-
-Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le
-petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il
-était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez
-lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la
-maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se
-défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de
-charité, il n'en laissait rien voir.
-
---On t'a fait de la peine?
-
---Oui.
-
---Qu'est-ce qu'on t'a fait?
-
-Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses
-camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui.
-
---Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce
-n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront
-après nous.
-
-Le petit était déçu que ce fût pour si tard.
-
---Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille
-pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des
-millions d'êtres?
-
-Emmanuel soupira et dit:
-
---Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même.
-
---Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle
-ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et
-tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer
-autour de soi.
-
-Il lui en montra quelques-unes.
-
-L'enfant écoutait, hocha la tête et dit:
-
---Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau!
-
---Mais non, tu en sortiras.
-
---Et alors, ce sera fini.
-
---Qu'est-ce que tu en sais?
-
-Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du _credo_ du
-grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à
-une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se
-demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la
-main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie
-sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards
-d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique
-soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite.
-D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les
-antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des
-vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié
-sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes
-innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe
-de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les
-images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près
-de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans
-sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières
-hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel
-lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre.
-L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui
-disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par
-l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres
-récits.
-
-Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que
-s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières
-électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il
-suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à
-celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la
-tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit
-corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne
-s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à
-peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour
-Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient
-chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait
-autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les
-hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les
-hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui
-traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient
-l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la
-lumière,--tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme
-un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à
-Rainette, et dit:
-
---Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu,
-c'est pourtant des toqués!
-
-Olivier sourit:
-
---Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose.
-Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir
-la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe.
-Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est
-toujours la même lumière que nous aimons.
-
-
-Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz
-n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans
-sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce
-qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait
-à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait
-pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à
-la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y
-coula doucement la tête et appela à voix basse:
-
---Rainette...
-
-Elle ne répondit pas.
-
---Rainette! Je te dis pardon.
-
-La voix de Rainette, dans l'ombre, dit:
-
---Méchant! Je te déteste.
-
---Pardon, répéta-t-il.
-
-Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé,
-un peu honteux:
-
---Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme toi.
-
---C'est vrai?
-
---C'est vrai.
-
-Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y
-croyait un peu.
-
-Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit,
-dehors! Le petit infirme murmura:
-
---Il fera bon, quand on sera mort!...
-
-On entendait le souffle léger de Rainette.
-
-Il dit:
-
---Bonne nuit, petite grenouille.
-
-La voix attendrie de Rainette dit:
-
---Bonne nuit.
-
-Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné.
-Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur
-qu'une autre eût souffert par lui.
-
-
-
-
-Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y
-rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement
-social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces
-combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au
-nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants.
-Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la
-poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait
-l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa
-volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la
-coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve
-populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus
-frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en
-temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il
-s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas;
-et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux
-extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne
-savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait
-en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du
-début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres.
-En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans
-l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt
-répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il
-se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des
-intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis,
-Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se
-mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de
-Christophe--(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient
-glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).
-
---Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit
-Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser;
-mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger--qui
-plus est, un Allemand--dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le
-moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les
-soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être
-obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le!
-
-Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent.
-Christophe ne prit pas l'avis au sérieux.
-
---Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le
-droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont
-une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes
-pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me
-déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi,
-recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois.
-
-
-Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait bien
-de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, encore
-que l'une d'elles, Mme Arnaud, se consacrât maintenant aux œuvres de
-bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les soins de
-l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce ton
-gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet
-et de muer sa chanson informe en un parler humain.
-
-De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux
-connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était
-tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse,
-mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un
-goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites
-dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le
-travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement;
-il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier
-qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier,
-s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce
-qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne
-s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune
-classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle
-s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai
-peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare
-dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus
-intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du
-travail manuel et d'une activité saine de l'esprit.
-
-L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale.
-C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les
-yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un
-jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la
-chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la
-bibliothèque, le nez sur les titres des volumes:
-
---Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques...
-
-Il ajouta:
-
---Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne.
-
---Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier.
-
-
---«_Bourguignon salé,
-L'épée au côté,
-La barbe au menton,
-Saute y Bourguignon!_»
-
-
-répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des
-papiers de famille qui datent de 1200 et quelque...
-
-Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait
-qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles
-de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe
-Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence
-avait commencé, dès le XVIIe siècle. Au temps de la Révolution, la
-famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare
-populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe
-travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa
-fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des
-documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à
-leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives
-copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait
-l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son
-illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en
-riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait
-une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et
-Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des
-races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des
-siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au
-fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un
-réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où
-ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien
-souvent les mêmes.
-
-Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une
-société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit
-Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir.
-Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez
-l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir.
-Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent
-qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher
-que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries.
-Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il
-croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait
-stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse,
-qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus
-capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain
-que de sarcler la terre et de creuser les sillons.--La présence de
-Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber
-son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui
-devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait
-alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce
-qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le
-cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la
-frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant,
-Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas
-en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame
-obscur d'hérédités malsaines, tout--l'amour et la haine et le génie
-latent--rendait un autre son.
-
-
-
-
-Le premier Mai approchait.
-
-Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T.
-contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour
-arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot
-d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au
-ventre... _Feri ventrem!_... Ils les menaçaient de la grève
-générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou
-s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré
-Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de
-terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti
-il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et
-révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée,
-dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public,
-il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût
-pris _in petto_ le premier dictateur venu, pour balayer le spectre
-rouge.
-
-Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu
-qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa
-naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit
-tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et
-l'attente de la Révolution.
-
---Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est
-pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des
-coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute
-la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang,
-on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles.
-Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort!
-Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre!
-Combien de gouttes de sang?
-
---Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct
-secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du
-civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et
-Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre;
-mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce...
-
-Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour
-rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet
-fanfaron, Chantecler,--les héros qui mentent.
-
-Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le
-commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas
-plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le
-gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les
-stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus
-opportun.
-
-
-Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle
-le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle
-réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux
-ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il
-amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et
-physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée.
-Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie
-de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant
-à sa table.
-
-Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire,
-il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il
-avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait
-un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu
-dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait
-paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et
-déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou
-brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le
-reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies,
-qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la
-chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un
-déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir.
-Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait
-Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse,
-il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des
-choses que nul ne remarquait.
-
-Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il
-promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard
-d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda:
-
---Qu'est-ce que c'était, Christophe?
-
---Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le
-poisson.
-
---Est-ce que tu vas écrire cela?
-
---Cela? Quoi, cela?
-
---Ce que tu as dit.
-
---Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus.
-
---Mais à quoi pensais-tu?
-
---Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le front.
-
-Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux
-amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce
-regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant
-d'affection!
-
---Paresseux! dit-il gaiement.
-
-Olivier soupira.
-
---Qu'as-tu? demanda Christophe.
-
---Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près
-de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas
-ma part!...
-
---Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend?
-
---Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves
-passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien
-de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.
-
---Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le
-voulais, je te laisserais en route?
-
---Tu m'oublieras, dit Olivier.
-
-Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il
-lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la
-chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et
-tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se
-déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent
-maladroitement le col. Olivier se laissait faire.
-
---Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand
-bonheur dans ma vie!
-
---Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi
-bien que moi.
-
---Oui, dit Olivier.
-
---Alors, pourquoi dis-tu des sottises?
-
---J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe
-qui m'abat.
-
---Il faut se secouer. Houp! Lève-toi.
-
---Pas maintenant. Plus tard.
-
-Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour
-continuer de rêvasser, au coin du feu.
-
-Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards
-argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les
-oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le
-fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui
-l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère
-qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De
-délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux.
-De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs
-rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à
-étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques.
-Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de
-ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était
-toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son
-esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès;
-et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine
-quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles
-nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et
-mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus
-gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas
-sauver!...--Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin
-qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les
-champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui
-rêvent, au soleil!--De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves
-d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes,
-tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne
-sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles
-se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était
-peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier
-s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes
-éployées, les barques silencieuses du rêve.
-
-Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires
-qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait
-ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il
-finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu
-du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer
-l'histoire. Olivier s'y refusa:
-
---Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus.
-
---Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de
-Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies
-jamais rien.
-
---Hélas! fit Olivier.
-
---Recommence, alors.
-
---Cela me fatigue. À quoi bon?
-
-Christophe était fâché.
-
---Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as,
-tu le jettes. C'est perdu pour jamais.
-
---Rien n'est perdu, dit Olivier.
-
-Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le
-récit d'Olivier,--tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure
-froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se
-leva et dit:
-
---Il fera beau, demain.
-
---Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas écouté.
-
---Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure
-maussade s'illuminait.
-
---C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras demain.
-
---Balivernes! dit Christophe.
-
-
-
-
-Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade
-dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son
-étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte
-vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit
-étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des
-bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait
-pour en être victime, sans pouvoir--sans vouloir--se défendre: car il
-avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps
-maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce
-qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente
-plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté
-de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il
-s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les
-hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour.
-Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit,
-pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris
-l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit:
-
---C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai.
-Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.
-
-Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait
-pas laisser son ami aller seul.
-
-Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un
-brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air
-désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des
-agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg
-étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y
-avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient
-au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien.
-Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une
-mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une
-tendance à remonter.
-
---Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.
-
-Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer
-pour embrasser l'enfant.
-
---Non, ce sera pour le retour.
-
-De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de
-monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du
-dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient.
-Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils
-avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se
-forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se
-satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou
-simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient
-reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les
-entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les
-bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient;
-ils disaient avec orgueil:
-
---Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien
-habillés...
-
-Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!...
-Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris.
-
-À mesure qu'ils avançaient, la foule s'épaississait. De louches
-figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant,
-aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était
-remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant,
-elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent
-à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet,
-des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en
-faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du
-restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait
-contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle
-formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec
-des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer
-mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les
-mots!...
-
-Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En
-attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,--à sa façon, nerveuse,
-brutale, sans méchanceté encore,--à pousser et à être poussée, à
-insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle
-s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien
-voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer,
-sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant,
-écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient,
-s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable;
-la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et
-tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres,
-comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait
-la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un
-bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une
-vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille
-têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des
-individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang,
-commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des
-familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient
-la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience
-angoissée, que la troupe chargeât.
-
-Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes,
-Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le
-bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se
-refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait
-complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité
-d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant
-qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses
-revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce
-qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait,
-respirant ce souffle de démence...
-
-
-Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais
-la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux
-passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles
-comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens
-avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans
-délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des
-choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée
-d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre
-odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait.
-
---Christophe! supplia-t-il.
-
-Christophe n'écoutait pas.
-
---Christophe!
-
---Hé?
-
---Rentrons.
-
---Tu as peur? dit Christophe.
-
-Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.
-
-À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple
-refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un
-kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains,
-accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la
-muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de
-triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis,
-il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des
-yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?--Ce qui devait venir...
-Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le
-miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait
-aussi...
-
-Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas
-entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien
-aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à
-Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe.
-
-Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs
-amis,--Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques
-bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase
-allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots
-verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se
-glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents.
-Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa
-gouaillerie:
-
---Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout.
-
---Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas
-à se gâter.
-
---Quelle blague! fit Christophe.
-
-À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres,
-avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades
-centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade
-commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les
-derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour
-se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui
-les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup
-eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et
-poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le
-vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe,
-lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une
-œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant.
-Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit:
-
---Allons chez Aurélie.
-
-Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y
-avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue
-était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la
-chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du
-flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère
-empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à
-Christophe:
-
---Je vais à la maison.
-
---Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure.
-
---Ne t'expose plus, Christophe!
-
---Trembleur! fit Christophe, en riant.
-
-Il entra dans la crèmerie.
-
-Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et
-il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la
-bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se
-retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où
-Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait
-par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les
-agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des
-marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres
-dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le
-flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se
-précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant.
-D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels,
-les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la
-gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches,
-hululaient.--Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort
-de la bataille, que nul ne voulait moins que lui...
-
-Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre,
-sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser
-qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à
-fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à
-faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le
-tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne
-lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de
-tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un
-remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y
-apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec
-allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la
-gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent
-à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire:
-
---Un tour de valse, mademoiselle?
-
-Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme
-un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il
-n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui
-l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux,
-dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa
-poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de
-lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui
-avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se
-soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut
-le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il
-vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement,
-il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il
-enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à
-ses yeux; il était ivre, il hurla.
-
-Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le
-sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous
-côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil
-atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue
-fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus
-renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les
-travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres,
-brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient
-des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut
-l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la
-barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant
-révolutionnaire, que vingt voix répétaient.
-
-
-Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance.
-On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au
-pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une
-grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé,
-et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été:
-
---Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold...
-
-Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête
-sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait
-les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se
-trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par
-curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la
-manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier.
-Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait:
-
---Que suis-je venu faire dans cette galère?
-
-Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait
-de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder
-sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à
-Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait
-ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger
-stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la
-sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée
-n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à
-des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le
-guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi
-celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer,
-rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir
-professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit:
-
---Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de
-faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas,
-cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer.
-
-Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir
-qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il
-serait tué. Manousse dit à Bernard:
-
---S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais l'enlever.
-
---Comment?
-
---Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.
-
---Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué.
-
---Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à
-temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse.
-
---Il ne voudra jamais.
-
---Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il
-est déjà parti.
-
-Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe
-sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos,
-chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés
-sur lesquels il marchait,--(nombre pair ou impair)--pour savoir s'il
-serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il
-arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé,
-s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la
-barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme
-l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants
-étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le
-dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la
-manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse,
-tenace, de nouveau se hissa, et cria:
-
---Jeannin...
-
-Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut
-brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son
-échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna.
-
---Il faut fuir, dit Manousse.
-
---Où est Olivier?
-
---Il faut fuir, répéta Manousse.
-
---Pourquoi diable? dit Christophe.
-
---Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez arrêté.
-
---Et qu'est-ce que j'ai fait?
-
---Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne
-vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.
-
---Où est Olivier?
-
---Chez lui.
-
---Je vais le rejoindre.
-
---Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous
-prévenir. Filez.
-
---Où voulez-vous que j'aille?
-
---En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.
-
---Et Olivier?
-
---Nous n'avons pas le temps de causer...
-
---Je ne pars pas sans le voir.
-
---Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le
-premier train. Vite! Je vous expliquerai.
-
-Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent
-de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il
-avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse
-le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi
-du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans
-l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il
-eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le
-connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le
-point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il
-se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.
-
-
-
-
-Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la
-chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et
-sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea
-de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel.
-Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de
-l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...
-
-
-Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un
-petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal
-fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent,
-une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va
-s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin,
-où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau
-s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies
-dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix
-ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme
-aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et
-Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...
-
-Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation
-de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon
-saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses.
-Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la
-fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent
-seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi,
-mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui
-d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa
-destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est
-vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui
-importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le
-rejoindre, le matin suivant...
-
-Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point
-qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit
-répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et
-la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant,
-ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.
-
---Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement.
-On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons
-demain.
-
-Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.
-
---Pauvre diable! dit Manousse.
-
-Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque
-temps, Canet dit à Manousse:
-
---Je crois que nous venons de commettre un crime.
-
-Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:
-
---Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.
-
-
-Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à
-fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait,
-dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui
-n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du
-meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus
-pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais
-il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus
-comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée,
-depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit
-avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été
-aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la
-chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper,
-vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était
-pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était
-stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était
-son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la
-nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la
-force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce
-fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait
-davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude,
-sans raison.
-
-Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la
-gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant
-toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce
-n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était
-point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier
-l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente
-commença.
-
-C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il
-déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre;
-il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la
-fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne
-s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers
-sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné
-plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant
-qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez
-lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait
-rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal,
-qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était
-ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens
-étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une
-nuit sans sommeil.
-
-Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment
-indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main
-s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui
-souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:
-
---Ah! te voilà enfin!
-
-Le mirage s'effaça...
-
-Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui
-tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant
-des dents...
-
-À partir de cette minute,--(il avait beau ne rien savoir, et se
-répéter: «Je ne sais rien»)--il savait tout. Il était sûr de ce qui
-allait venir.
-
-Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha
-pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le
-portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait
-là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire.
-Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.
-
-La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce
-malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait
-qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,--qu'il
-n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre
-aussi,--qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et
-pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie
-avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire
-qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...
-
-
-Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait
-tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était
-vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne
-remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était
-cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer
-Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit
-était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin.
-Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la
-direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations.
-Seul, dans le wagon, Christophe criait:
-
---Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
-
-À la deuxième station après la frontière française, le train
-s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe,
-frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant,
-se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi
-qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne
-parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant.
-Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?...
-Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de
-vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne
-partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois
-heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester,
-sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva
-au milieu de la campagne déserte,--des prairies, coupées ça et là de
-bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine
-y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:
-
---Olivier!
-
-Il se coucha en travers de la route, et sanglota.
-
-Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il
-voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la
-nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher
-jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si
-l'on pouvait être mort!...
-
-À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la
-frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une
-auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée,
-il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi.
-Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était
-tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il
-se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de
-paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de
-miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière,
-près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son
-visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient
-s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques
-heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la
-porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus
-revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il
-tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme
-fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait,
-en première page.
-
---C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.
-
---Levez-vous, dit le fermier.
-
-Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent
-derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des
-arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à
-Christophe, et lui dit:
-
---La frontière est par là.
-
-Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il
-marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de
-s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne
-pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha,
-tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain.
-D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment
-bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait
-peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit.
-Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se
-levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse
-morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût
-permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.
-
-Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des
-tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les
-longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient,
-toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était
-près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans
-cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui
-avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à
-lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa
-vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême
-effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait
-un étranger.
-
-
-
-
-Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et
-rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se
-trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de
-forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut
-gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet
-d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une
-église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou
-par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la
-porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en
-chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.
-
-Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.--La
-ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit
-noire en lui.... Des siècles passèrent...
-
-
-La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son
-visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond
-clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor,
-au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler,
-attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur
-regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots
-sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif
-et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans
-une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle;
-ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et
-ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait
-immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le
-front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux,
-les ténèbres dansaient.
-
-À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise,
-une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.
-
---Où est-il? demandait une voix connue.
-
-La porte de la chambre se rouvrit.
-
---Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une
-lumière!
-
-Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette
-voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il
-saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux
-hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge
-avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient
-derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté,
-inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par
-une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid;
-mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses
-mains. Braun ne cachait pas sa surprise.
-
---Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!
-
---Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.
-
---Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que
-vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna
-et moi.
-
-Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse
-qui l'avait accueilli dans la maison:
-
---Ma femme.
-
-Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un
-visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux
-bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la
-main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la
-prit sans regarder. Il défaillait.
-
---Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez
-bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...
-
-Braun ne le laissa pas achever.
-
---Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que
-vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère
-que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.
-
-Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans
-les bras de Braun.
-
---Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il
-pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite!
-Il s'évanouit...
-
-Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope
-qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.
-
-Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une
-odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était
-penché sur lui.
-
---Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.
-
---Mais il meurt de faim! cria Braun.
-
-La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui
-soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était
-plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il
-s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait
-besoin que de repos, ils le laissèrent.
-
-
-
-
-C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil
-accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de
-la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent
-éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller,
-brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des
-horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser,
-ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie,
-il voulait se débattre et retombait au fond.--L'aube arriva enfin,
-l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui
-le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se
-réveilla. Réveil terrible...
-
---Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme
-mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...
-
-Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît
-de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme
-pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes
-de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de
-petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...
-
-Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la
-tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et
-comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il
-entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda
-bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un
-effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:
-
---Je vous en prie, laissez-moi.
-
-Le brave homme changea de ton, aussitôt.
-
---Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien
-tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les
-repas, personne ne dira rien.
-
-Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables
-explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers
-qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau
-seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait
-dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre...
-«Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il
-servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes
-ces générations,--une telle somme d'épreuves et d'espoirs!--qui
-aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le
-vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé,
-toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce
-qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire
-mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur,
-sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur
-broyé....
-
-Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses
-visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna
-parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire
-un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans
-ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme
-se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la
-connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus
-récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait
-des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges
-joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui,
-lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une
-expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses,
-serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était
-grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses
-vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans
-bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras
-collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à
-s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha
-pas au dîner, et continua de souffrir en silence.
-
-Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux
-plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et
-elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots
-affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un
-malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle
-existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en
-suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés.
-Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.--Il
-le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut
-du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas
-touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne
-l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe.
-Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait.
-Après quoi, il lui tourna le dos.
-
-La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de
-son néant. Plus trace de l'odieuse vie...--Mais le réveil fut encore
-plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale
-journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances
-pour rentrer, et il se disait avec désespoir:
-
---C'est moi qui l'ai tué....
-
-Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx
-aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige
-de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se
-traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin
-instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il
-entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.
-
-Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses
-démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a
-l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le
-bras:
-
---Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas
-m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...
-
---Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont
-ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas.
-Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On
-ne s'occupera pas de vous.
-
-Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans
-l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on
-parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison
-devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de
-silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le
-passé.
-
-Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait
-assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il
-circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi
-pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force
-de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait
-horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que
-tout fût fini.--Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il
-sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans
-la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa
-chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il
-haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À
-table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux
-fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour,
-dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout
-bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y
-avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de
-vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans
-emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il
-n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge,
-dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et
-pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de
-brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de
-l'âme un affreux tumulte de douleur,--«_le cri de détresse d'un être
-demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée_...»
-
-La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des
-compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce
-beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et
-bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait
-plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y
-eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement
-l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir
-aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...
-
-Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe
-qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà
-secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au
-fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps
-et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent
-affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un
-détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on
-pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart
-des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux,
-qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se
-juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses
-cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer
-outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est
-responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et
-continue d'avancer, harassé, entre les brancards.--Mais l'homme tout à
-fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le
-force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces
-sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce
-moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa
-marche de somnambule! Il s'écroule...
-
-
-
-
-Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent
-pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient
-de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations.
-Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la
-douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout
-un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et
-les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa
-trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait
-aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui
-n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre;
-il conversait avec lui; il lui écrivait:
-
---«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu?
-Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...»
-
-Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en
-rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous
-déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient.
-
-Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de
-l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la
-maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle
-heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la
-journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il
-connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses
-visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son
-manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et
-lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans
-l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À
-table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il
-s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui
-faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque
-d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites
-qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que
-Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout
-heureux, il s'ingéniait à l'intéresser.
-
-Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se
-sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait,
-quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses
-gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit
-d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon
-créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était
-devenue impossible. On ne juge bien de l'art--(comme du reste)--que par
-le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on
-connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort.
-Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines
-âmes sur lesquelles on comptait--(des artistes qu'on aimait, des amis
-dans la vie).--Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le
-doigt de la douleur!
-
-Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de
-Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit
-qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir.
-
-Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que
-dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa
-femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait.
-Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et
-descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs,
-à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de
-gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille
-et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en
-rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur
-le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en
-grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait
-déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le
-clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au
-mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi
-les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un
-cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une
-liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle
-s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air.
-C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!...
-Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur
-déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il
-sanglota...
-
-Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres
-voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui
-s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le
-soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son
-esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et
-regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un
-bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre,
-s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique.
-Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir:
-Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et
-se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu
-de papiers qu'il noircissait.
-
-Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans
-la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il
-l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son
-arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter
-les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule
-fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien
-compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée,
-et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,--(deux
-heures sonnaient)--Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne nuit.
-
-
-À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne
-se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa
-tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de
-vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce
-qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui
-portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante,
-tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de
-ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un
-ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir.
-C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire,
-ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et
-tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la
-main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il
-jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à
-coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure
-dans les coussins d'un fauteuil, il criait:
-
---Mon petit!...
-
-Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque
-pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le
-retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il
-avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne
-allait dire--(il en était sûr d'avance)--disait les mêmes choses
-qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par
-des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient
-de même. S'il est vrai que «_rien ne lasse de la vie, comme le
-recommencement de l'amour_», combien plus le recommencement de tout!
-C'était à devenir fou.--Christophe tâchait de n'y pas penser,
-puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il
-voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître,
-par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache!
-Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations.
-Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des
-raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que
-personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort
-l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il
-veut lui faire dire. Misère!...
-
-Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne
-assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait
-jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle:
-il paraissait calme.
-
-
-«_Les peines vraies_, dit Balzac, _sont en apparence tranquilles
-dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,
-mais où elles continuent à corroder l'âme._»
-
-
-Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant,
-causant, faisant de la musique, riant même--(il riait maintenant!)--eût
-senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie,
-quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.
-
-
-
-
-Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens
-de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La
-Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité
-plus dévouée?--Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de
-restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne
-voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût
-quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension
-régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son
-équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles
-bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait
-pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour
-peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches
-de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons
-moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme
-artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives
-à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances
-respectables.
-
-La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le
-matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites,
-Christophe à ses leçons, Mme Braun au marché et à ses œuvres
-édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun,
-qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la
-jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était
-pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait
-aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible
-qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de
-toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe,
-la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa
-gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme
-Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle
-élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant
-Anna, de penser:
-
---Comme elle est laide!
-
-Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la
-beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,--aux
-rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se
-dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par
-politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des
-sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il
-essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il
-n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait
-effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon
-désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle
-laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence
-pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui
-en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur
-rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé,
-vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait
-abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère
-question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait
-et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur
-ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air
-raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent,
-le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains
-cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui
-Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait,
-avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun
-cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il
-recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don
-d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire
-brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être
-n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle
-riait.
-
-L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire
-à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se
-voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait
-prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle
-était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna
-de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le
-déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce
-habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité
-inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part;
-ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une
-phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en
-fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté;
-il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne
-s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière
-note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse;
-à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut
-plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il
-lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au
-piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante
-fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle
-ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle
-employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas
-à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle
-surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de
-la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu
-baroque,--«comme toutes les femmes», disait-il,--mais, «comme toutes
-les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait _in
-petto_ des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste;
-mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y
-pensait plus.
-
-On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient.
-Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti
-à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans
-le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était
-dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des
-œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à
-rebours!--(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)--Christophe ne se
-fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa
-vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il
-cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en
-soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions.
-D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait
-écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son
-journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna,
-assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur
-les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses
-mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau,
-et on ne la revoyait plus.
-
-
-
-
-Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La
-bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la
-régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture
-singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son
-robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la
-machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait
-qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver
-son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre
-choc.
-
-Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité
-intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient
-presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec
-ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce
-qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de
-musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement
-à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à
-l'écart.
-
-
-Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force,
-mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une
-aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute
-culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa
-supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement
-familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille
-avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle
-s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes
-séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles
-se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait
-point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et
-parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller
-consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à
-l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs
-femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot
-donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur
-tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte
-économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces
-grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de
-tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels,
-presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour
-l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules,
-également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne
-semblait pas exister,--(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique
-des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains
-voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),--ce monde,
-pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait
-qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître
-par lui,--exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines.
-Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une
-conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,--plus
-accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,--sous le
-voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait,
-tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait
-convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait
-au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement
-aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance
-étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans
-la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient
-sortis du pays et se croyaient affranchis,--aussitôt qu'ils y
-remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les
-habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient
-aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût
-semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure,
-qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de
-leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se
-mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.
-
-Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces
-hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur
-de ce grand _Verein_, ils avaient formé une multitude de petits
-_Vereine_, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs
-centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour
-tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres
-commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour
-les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les
-exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir,
-tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des _Vereine_ de
-quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même
-état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui
-portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un
-_Verein_ des _Vereinlosen_ (de ceux qui n'appartenaient à aucun
-_Verein_): on n'en avait pas trouvé douze.
-
-Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association,
-l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les
-caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,--depuis des
-siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et
-malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne
-se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature
-prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque
-individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans
-frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à
-retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que,
-quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il
-était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:--(le
-combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):--ils
-l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les
-bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils
-affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son
-indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était
-neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.--Mais ces cas
-étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces
-paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait
-qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans
-explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six
-mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer
-l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec
-cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on
-savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.
-
-Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait
-son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait
-moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme
-Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle
-se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents.
-Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne
-l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient
-sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les
-tenait à distance.
-
-
-Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait
-dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu:
-il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence,
-et à se replier sur soi.
-
-De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel
-appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant,
-particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu,
-comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y
-trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus
-croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins
-raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se
-tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de
-n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté
-intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à
-Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où
-s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un
-rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait
-ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un _a priori_ aussi
-discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce
-n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un
-orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,--en
-leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité;
-mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou
-un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de
-la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt
-la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces
-cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se
-fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés,
-schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et
-pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient,
-ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des
-réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de
-hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et
-c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent,
-noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains
-cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à
-une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait.
-Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit,
-la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de
-leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il
-aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les
-âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.
-
-Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens,
-c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les
-parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même
-lui permettre d'en mesurer le fond.
-
-Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore
-moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général
-d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et
-«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances.
-Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie
-renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si,
-pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis
-sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,--et un jeune
-compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble,
-qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets
-et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce
-qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien
-aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe
-eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute
-curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait
-plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.
-
-Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui
-traversait la ville,--le même fleuve puissant et paternel, qui
-là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait
-auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le
-deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte
-funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il
-regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et
-hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que
-de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de
-tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images
-dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se
-fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des
-cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit
-s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive
-faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs
-sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux
-électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des
-maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel
-bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...
-
-Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait
-peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles
-escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme
-accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur,
-luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte
-devant l'église vêtue de nuit...
-
-Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se
-souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait
-amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les
-idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux
-actions:--démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme;
-romantisme, classicisme; progrès, tradition;--et ainsi, pour
-l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix
-ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et
-faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle
-s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait
-sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le
-tour?...
-
-La création musicale n'était plus un refuge pour Christophe; elle
-était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui
-écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie
-aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de
-combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par
-instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une
-nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne
-restait,--rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie,
-contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec
-le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été
-le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense
-malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée
-peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre
-des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens
-dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas
-un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité
-vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine,
-pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas
-de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de
-soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens
-qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur
-amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de
-minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir
-de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire,
-mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié
-à Olivier?--(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier
-seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)--L'art n'est
-pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la
-vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La
-pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de
-l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du
-monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des
-hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune
-passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de
-tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans
-compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout
-ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le
-plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est
-comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!....
-
-
-Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un
-terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre:
-un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment
-en nous...
-
-
-... _Pero non mi destar, deh! parla basso!_...
-
-
-
-
-Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit,
-comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que
-la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était
-indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis,
-des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut
-chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il
-ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans
-l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et
-debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri
-à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit
-affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle
-semblait grelotter,--sans doute de saisissement? Elle murmura une
-explication vague:
-
---Je cherchais dans la salle à manger...
-
-Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait
-point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière,
-pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures
-bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention.
-
-Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait
-la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la
-lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait,
-penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du
-feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait,
-par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin.
-Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait
-le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table,
-la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à
-Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord;
-puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes
-yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel
-regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne
-savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa
-figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un
-caractère de violence concentrée. Ses yeux--ces yeux inconnus, qu'il
-n'avait jamais pu saisir,--étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de
-larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à
-lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses
-yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y
-croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les
-yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le
-regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son
-ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières
-bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr
-de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion.
-Mais il savait ce qu'il avait vu...
-
-Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant
-peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps.
-
-Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de
-composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que
-par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât,
-avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna
-se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait
-plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries;
-elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au
-grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se
-leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait
-jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:--le miracle. Sa voix, d'un
-timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée
-qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans
-une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale
-une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de
-passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son
-propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il
-la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait
-une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien
-ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents
-saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait
-sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué
-par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait
-jeune, vigoureux, et harmonieux.
-
-Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses
-genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté,
-sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle
-souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là,
-un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de
-s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été
-«elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi.
-
-
-
-
-À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna.
-Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa
-rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait
-les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la
-guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des
-premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire,
-les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart
-d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait
-à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et
-disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai.
-
-Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour
-qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant,
-Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au
-secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se
-trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses
-hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds.
-Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait
-stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les
-bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains.
-Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on
-l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules
-avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la
-chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire
-si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il
-penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme
-semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe
-doutait qu'elle eût un cœur.
-
-Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna
-avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui
-était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la
-prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler,
-et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec
-elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et
-s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade.
-Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient
-la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle
-s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine
-en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait
-furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin
-un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les
-jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il
-s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il
-les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour
-eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si
-absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces
-faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux.
-
-Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une
-préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour
-l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur
-ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant
-qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer
-des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de
-ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut
-hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il
-tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans
-se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes
-aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait
-à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna
-qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit:
-
---Cela ne vous fait donc rien, à vous?
-
-Elle répondit:
-
---On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas penser.
-
-Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le
-frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa
-recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était
-aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea
-que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se
-félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste
-que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être
-pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous
-n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme
-l'avait desséchée.
-
-Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.--Ils étaient à
-table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville
-était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs,
-s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se
-sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux
-céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand
-le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu
-d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un
-tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de
-couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant,
-on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne
-pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de
-le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans
-leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis
-que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le
-poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha
-en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta.
-Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient
-seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient
-d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a
-s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement;
-mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage.
-
---Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer
-dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je
-comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous
-trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un
-reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous
-fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine,
-simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu
-comprends cela, Christophe?
-
---Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui
-dit amour dit déraison.
-
-Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit,
-de sa voix calme:
-
---Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on
-aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne
-puisse l'avoir.
-
-Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa
-les bras, et dit:
-
---Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises
-ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?
-
-Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:
-
---Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise!
-Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais,
-tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du
-bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être
-bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis
-sur terre.
-
-Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant
-la tête, elle dit froidement:
-
---On n'est pas bon quand on aime.
-
-
-
-
-Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il
-craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna
-avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand
-il commençait à jouer.
-
-Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna
-assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses
-songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans
-son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son
-livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses
-paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:
-
---Venez.
-
-Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble,
-comprit, et le suivit.
-
---Où allez-vous? demanda Braun.
-
---Au piano, répondit Christophe.
-
-Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était
-apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde
-héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience,
-prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté,
-déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant;
-puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux
-dans les yeux:
-
---Mais enfin, qui êtes-vous?
-
-Anna répondit:
-
---Je ne sais pas.
-
-Il dit brutalement;
-
---Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?
-
-Elle répondit:
-
---J'ai ce que vous me faites chanter.
-
---Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi
-qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme
-cela, vous?
-
---Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on chante.
-
---Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes vous.
-
-Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son
-sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et
-grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du
-chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent
-encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles
-banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.
-
-
-Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la
-dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire,
-le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans
-l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion
-incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la
-brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise
-piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse,
-l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.
-
-Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas
-pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il
-assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête,
-donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût
-préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui
-paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais
-la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser,
-il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui,
-et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une
-après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques,
-elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce.
-Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après,
-comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la
-porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières
-mornes, la figure glacée.
-
-
-Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il
-tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses
-banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques
-détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de
-Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.
-
-Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait
-Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille
-maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste
-et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit
-aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé
-plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait
-même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le
-poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour
-de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non
-seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de
-celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de
-retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il
-épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier
-des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre
-comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût
-trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se
-passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout
-entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La
-ville,--tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude,
-solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté,
-prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit
-à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les
-préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du
-Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de
-l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il
-ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en
-colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé,
-minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut
-d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard,
-sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis
-ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches,
-jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.
-
-La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit
-de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître
-pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,--la vengeance divine
-étant assouvie,--elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme
-d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de
-soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita
-la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une
-orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une
-demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation
-soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur
-méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du
-péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché
-en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature
-comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées.
-Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne
-heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut
-environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières
-sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux
-_Münster_, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées
-qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des
-cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses
-instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider
-sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur
-magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet
-esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette
-indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la
-vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne
-sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au
-point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait
-des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa
-de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair,
-à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait.
-À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa
-de se laisser examiner--(elle fût morte plutôt que de se déshabiller
-devant un homme);--mais elle avoua; et le médecin fit une scène si
-violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour
-plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna
-ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une
-jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas
-compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa
-dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce
-n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future,
-c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un
-plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception
-singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule,
-s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur.
-Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais
-regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté
-plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse;
-l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité,
-c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de
-répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle
-percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui
-plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille
-impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa
-beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne
-voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle
-réussissait à se donner le change.
-
-Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une
-façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la
-mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son
-origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point
-qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à
-table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour
-parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout
-seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration
-ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine;
-il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa
-belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait
-avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut
-agréé. Point de dot: Mme Senfl léguait à la ville, pour des missions
-commerciales, la fortune de sa maison.
-
-À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari:
-c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être
-question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme
-coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui
-était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait
-épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort
-sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient
-mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté
-de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point:
-ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils
-sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse;
-mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne
-plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à
-fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être
-admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son
-enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas
-qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables,
-qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites
-bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun
-intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son
-indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites
-s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien
-ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement
-obscur de sa chair.
-
-
-
-
-Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se
-creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle
-passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses
-pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne
-s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les
-expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à
-être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et
-il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il
-savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme
-opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser
-tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles
-le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit.
-Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il
-jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement
-renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il
-voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le
-dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres
-jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de
-sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte
-promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à
-périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour
-Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe
-et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de
-lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit,
-faisant effort pour lui être agréable:
-
---Oh! oui, c'est mystique...
-
-De la même façon qu'elle eût dit:
-
---Il y a beaucoup de soleil.
-
-D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume
-des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle
-sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.
-
-En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle
-n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne
-les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe
-laquelle--la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus
-que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait
-encore moins.
-
-
-À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une
-journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On
-arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur,
-qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie
-urgente. Christophe partit avec Anna.
-
-Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand
-soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local,
-qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la
-ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent
-séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre:
-la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle
-n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie,
-elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats
-qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant
-elle; elle était blême...
-
-Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point,
-durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte;
-elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les
-mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la
-terre gelée.--Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche
-rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la
-fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle
-se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le
-long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux
-arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se
-rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de
-s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à
-quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient
-au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux
-buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au
-sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche,
-ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la
-pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il
-soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils
-prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente
-rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point,
-elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps,
-elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle
-avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un
-bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches
-qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les
-racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds
-et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber;
-elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs
-joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna;
-il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle
-se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient.
-Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne
-faisait rien dans la vie ordinaire.
-
-Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec,
-qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux
-qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait.
-Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il
-sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut
-qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe
-du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait
-l'image d'un «homme sauvage» (_Zum wilden Mann_). Devant la porte,
-poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains
-allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: _Au printemps_ (_Im
-Frühling_), l'autre patriotique: _La bataille de Saint-Jacques_, et
-d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit
-vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement
-du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs,
-comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient
-qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les
-fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus;
-elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.
-
-Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui
-habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames
-causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre
-du _Münster._ Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus;
-elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le
-fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.--Elle
-omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en
-était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des
-églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des
-bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui
-grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des
-murs.--Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre
-sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits
-sans dormir, à se raconter des choses...
-
---Quelles choses?
-
---Des choses folles.
-
---Racontez.
-
-Elle secoua la tête, pour dire que non.
-
---Pourquoi?
-
-Elle rougit, puis rit, et ajouta:
-
---Et aussi le jour, pendant que je travaillais.
-
-Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:
-
---C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.
-
-Il dit, en plaisantant:
-
---Vous n'aviez donc pas peur?
-
---De quoi?
-
---D'être damnée?
-
-Sa figure se glaça.
-
---Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.
-
-Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée
-tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et
-raconta ses prouesses de fillette--(elle disait: «de garçon», car,
-lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux
-batailles des garçons).--Une fois, se trouvant avec un petit camarade,
-plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un
-coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en
-criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait
-grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée
-l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa
-aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle
-s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être
-quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et
-dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son
-corps à des épreuves étranges et variées.
-
---Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si grave?...
-
---Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre,
-quand je suis seule?
-
---Quoi! encore à présent?
-
-Elle rit. Elle lui demanda--sautant d'un sujet à l'autre--s'il
-chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un
-coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.
-
---Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?
-
---Vous n'avez donc pas de cœur?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?
-
---Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que
-vous croyez que les bêtes ont une âme?
-
---Oui, je le crois.
-
---Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une.
-D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai
-été animal, dans une vie antérieure.
-
-Il se mit à rire.
-
---Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une
-des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je
-m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais
-leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur
-plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?
-
---Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette
-parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?
-
---On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais
-du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut
-pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par
-plaisir!
-
---À vous?
-
---À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé
-un clou dans cette main.
-
---Pourquoi?
-
---Pour rien.
-
-(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)
-
---Donnez-moi la main, dit-elle.
-
---Qu'en voulez-vous faire?
-
---Donnez.
-
-Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils
-jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils
-étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les
-chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de
-l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.
-
-Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue.
-Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les
-chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la
-tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À
-quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent,
-comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon
-était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient
-les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle
-qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient
-l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se
-répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe
-contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en
-silence. Il pensait:
-
-
---_Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus._
-
---_Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai
-plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme
-Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon
-cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon
-corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie!
-Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous
-fait de moi?..._»
-
-
-Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne
-pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.
-
-Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès
-quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe
-se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers
-lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle
-était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le
-reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique,
-qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma
-les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui
-parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient
-dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils
-avaient lu.
-
-Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au
-village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours
-coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit
-de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne.
-Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils
-passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte
-catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait
-debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement
-instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle
-remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des
-grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel
-avaient épargnées.
-
-Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes
-endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très
-colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes
-claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des
-poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix
-aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une
-vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une
-maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et
-de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le
-cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens
-jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent
-les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand
-bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les
-buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un
-autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en
-jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure
-animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et
-des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur
-l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des
-points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en
-demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse
-écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne,
-lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de
-deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait
-deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie
-inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il
-venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur
-métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour
-sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués
-d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse
-bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la
-ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle;
-une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent
-et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il
-admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait
-condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui
-apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement
-sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela.
-Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils
-allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent,
-étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis
-prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens
-du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux
-musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle
-était dans la ronde.
-
-Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant
-à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était
-encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de
-parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit.
-Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente
-qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils
-arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta
-pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.
-
-Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en
-face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle
-les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les
-attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague
-sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins.
-Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle
-s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle
-répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se
-persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait
-bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la
-ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau
-corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En
-descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait.
-Ils revinrent en silence.
-
-
-
-
-Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls
-ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était
-enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve
-invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans
-la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait
-plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute
-conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la
-brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci,
-était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous
-le poids.
-
-Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et
-étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il
-lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa
-grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière
-blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui
-causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de
-la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait
-engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées,
-un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à
-Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un
-frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son
-aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés
-par l'approche du danger.
-
-Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la
-chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le
-regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha
-une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber
-son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut,
-sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était
-là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air
-religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle
-s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses
-variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils
-perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de
-la musique les emporta dans ses serres....
-
-
-Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre
-habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont
-des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les
-vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le
-lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent
-que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le
-magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les
-démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...--Tant que chante
-la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante
-raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais
-quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les
-passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et
-elles cherchent leur proie...
-
-
-La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main
-sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils
-tremblaient... Soudain--ce fut un éclair--elle se pencha sur lui, il se
-leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra en lui...
-
-Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun
-rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser.
-Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le
-souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester
-seul avec Braun, se retira aussi.
-
-Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un
-malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il
-neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies.
-L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville
-semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui
-croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son
-lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait
-de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre....
-Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille
-fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir.
-Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha,
-s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on
-attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes,
-plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était
-baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la
-vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur
-le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du
-lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait
-respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit.
-Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs
-haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver,
-dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence,
-sans un mot, avec rage....
-
-
-Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison
-s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit,
-et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il
-entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher
-rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée,
-paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts,
-sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi.
-Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!
-
-Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme
-apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux
-tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se
-fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion,
-où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il
-éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique
-pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où
-vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère,
-consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un
-mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour
-salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il
-avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui
-s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il
-s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime
-le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et
-misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa
-bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de
-vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur
-et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi
-bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il
-ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son
-sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le
-torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était
-pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la
-nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans
-l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par
-un accès de fièvre.
-
-Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus
-encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil
-brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du
-linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la
-troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui
-était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des
-mouvements de statue.
-
-
-Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la
-journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui.
-Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique
-allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en
-vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble,
-et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette
-noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient
-enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils
-passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y
-suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter;
-elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna
-ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna
-s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe,
-enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre
-ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil,
-aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur;
-et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la
-neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au
-loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de
-boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait
-Christophe; il eût crié de souffrance.
-
-Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la
-maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:
-
---Anna! Anna! qu'avons-nous fait?
-
-Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se
-rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe
-reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire
-fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau
-ils se saisirent...
-
-
-L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était
-allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même
-faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure
-dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit
-la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle
-approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de
-Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient,
-indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des
-frissons les remuaient comme de grandes ondes...
-
-Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à
-se tuer.
-
-Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui
-maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les
-rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort
-pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine
-eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main.
-Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées,
-avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage
-qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les
-mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien
-heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se
-débattait furieusement, et elle cria avec colère:
-
---Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je
-ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!
-
-Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme
-une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient
-tué.--Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre
-coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le
-cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient,
-stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.
-
-Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du
-dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna
-s'était évanouie.
-
-
-Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un
-voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf
-aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses
-habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée,
-dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque
-jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il
-finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller
-au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le
-quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était
-l'ennemi,--un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à
-lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage,
-pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans
-les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte
-farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le
-reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait
-qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les
-mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard
-dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas
-de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y
-laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle
-ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se
-plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans
-la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le
-caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne,
-dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine.
-Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun
-l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle
-le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus
-elle se montrait dure.
-
-Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues.
-Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il
-marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le
-feu.
-
-Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une
-nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner,
-il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux
-sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par
-l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce
-sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre;
-et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais
-que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans
-défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les
-veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...--Et puis, avec
-l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui
-pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de
-la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un
-autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur
-la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les
-genoux...
-
-Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité
-de la passion,--cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et
-au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où
-était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé.
-L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps
-d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde
-barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il
-s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même
-place; et il criait au vent:
-
---Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?
-
-Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses
-qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus
-intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres
-maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le
-tenait?--«On aime, parce qu'on aime.»--Oui, mais il y a une raison,
-même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien dire.
-Pourquoi cette folie?
-
-
-Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons,
-que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis
-que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les
-digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête
-(et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les
-digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se
-heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils
-se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de
-destruction mutuelle?...--La passion, c'est l'âme de proie.
-
-
-
-
-Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe
-revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin
-d'elle. Il étouffait.
-
-Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils
-trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner
-ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans
-sa chambre.--Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle
-accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle
-entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle
-pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs.
-Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses
-lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il
-oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres.
-Elle gémissait:
-
---Je suis malheureuse, je voudrais être morte...
-
-Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le
-repoussa:
-
---Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu?
-
-Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit
-était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient.
-Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur.
-Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré.
-Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna
-brusquement, de ses bras lui enlaça le cou:
-
---Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir...
-
-Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié.
-
---Pardonne-moi, dit-elle.
-
---Pardonnons-nous.
-
-Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise
-dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit:
-
---Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je
-contre Lui?
-
-Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea
-plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le
-douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura:
-
---Le jour.
-
-Elle ne fit pas un mouvement.
-
-Il dit
-
---Soit. Qu'importe?
-
-Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de
-lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher.
-D'une voix sans couleur, elle dit:
-
---J'ai pensé le tuer, cette nuit.
-
-Il eut un sursaut d'effroi.
-
---Anna! dit-il.
-
-Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre.
-
---Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le
-meilleur!...
-
-Elle répéta.
-
---Pas lui. Oui.
-
-Ils se regardèrent.
-
-Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la
-seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et
-jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir
-ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire
-souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les
-séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était
-aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune
-issue.
-
-À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la
-mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre.
-
-Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain,
-demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante
-de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la
-défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à
-cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna,
-comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort
-qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les
-traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux.
-
-
-Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se
-trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette
-rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte
-pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte
-pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui
-restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de
-Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour
-lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à
-apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le
-pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même
-la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le
-regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche
-de ces yeux.--Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti.
-Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de
-quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus
-le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de
-contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui
-ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe.
-Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper
-d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez
-sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait,
-jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent
-en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les
-yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit
-brusquement un bras avec ses deux mains.
-
---Christophe!... dit-il.
-
-Christophe, troublé, le regarda.
-
---Christophe, répéta Braun,--(sa voix tremblait),--sais-tu ce
-qu'elle a?
-
-Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre.
-Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait:
-
---Tu la vois souvent, elle a confiance en toi...
-
-Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui
-demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et
-aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il
-bredouilla précipitamment, il lui souffla:
-
---Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien?
-
-Christophe, accablé, dit:
-
---Non.
-
-Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait
-déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire
-la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande,
-qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!...
-
---Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun.
-
-Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme
-s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant
-ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla.
-
-Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut
-chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était
-passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit:
-
---Eh bien, qu'il sache! Qu'importe?
-
---Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix,
-à aucun prix, je neveux qu'il souffre!
-
-Anna s'emporta.
-
---Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi?
-Qu'il souffre aussi!
-
-Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle.
-Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle.
-
-Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre
-ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui
-le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience
-de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir.
-
-Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe.
-Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était
-attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des
-devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que
-l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle
-pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges
-du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué
-à cette obligation.
-
-Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout
-bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit
-qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté.
-
-
-
-
-Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la
-tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré,
-au dehors.
-
-Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est
-étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des
-maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au
-coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des
-persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de
-vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de
-vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous
-avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez
-mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé.
-Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques,
-fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous
-collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont
-les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On
-n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette
-ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et
-chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées
-intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte.
-L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il
-est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il
-appartient à la ville.
-
-Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître
-à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne
-semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la
-ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.--Le soir du premier
-dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue,
-consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux
-regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les
-lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun
-n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la
-place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à
-recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis
-plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes
-craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt
-nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se
-montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez
-elle; aucune ne fit allusion--(par une maladroite adresse)--à son
-abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de
-ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient:
-Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait
-autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles
-ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et
-affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui
-les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence
-exagérée, des nouvelles de M. Krafft.
-
-Quelques jours après,--(c'était pendant l'absence de Christophe),--le
-pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de santé florissante,
-affable, avec la tranquillité imperturbable que donne la conscience
-d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec
-sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les
-excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse
-de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion
-que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson
-alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment
-de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies,
-à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la
-danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en
-général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea
-Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une
-plaisanterie en latin, salua et sortit.--Anna resta glacée par
-l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la
-promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas
-personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville?
-Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui
-dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement avait
-été donné; et comme tout se répète, le bruit en était venu en
-ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de
-reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon,
-mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements
-fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était
-maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant
-par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les
-traquait, comme un chat à l'affût.
-
-Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le
-sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la
-provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit
-pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation
-avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la
-niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses
-arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en
-opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience.
-Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été
-impossible à supporter.
-
-Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance
-publique de s'épancher. Le carnaval était proche.
-
-
-Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se
-déroule cette histoire--(il a changé, depuis)--un caractère de
-licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était
-une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement
-ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux
-époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les
-lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester
-une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les
-gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes
-étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les
-bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique,
-instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient
-d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le
-droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au
-pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux
-passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son
-trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait
-la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où
-s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la
-ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement
-reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom.
-Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des
-gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de _Pasquino._
-Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,--cette âpre
-liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations
-entre le gouvernement de la ville et les représentants des États
-étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens;
-et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne
-devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence
-impeccable dont la ville s'honorait.
-
-Anna était sous le poids de cette peur,--d'ailleurs injustifiée. Elle
-avait peu de raisons de craindre. Elle tenait trop peu de place dans
-l'opinion de la ville pour qu'on eût l'idée de l'attaquer. Mais dans
-l'isolement absolu où elle se murait, dans l'état d'épuisement et de
-surexcitation nerveuse où l'avaient mise plusieurs semaines
-d'insomnies, son imagination était prête à accueillir les terreurs
-les plus déraisonnables. Elle s'exagérait l'animosité de ceux qui ne
-l'aimaient point. Elle se disait que les soupçons étaient sur sa
-piste; il suffisait d'un rien pour la perdre; et qui l'assurait que ce
-n'était pas fait? Alors, c'était l'injure, le déshabillage sans
-pitié, l'étalage de son cœur offert en proie aux passants: un
-déshonneur si cruel qu'Anna mourait de honte en y songeant. On se
-contait que, quelques années avant, une jeune fille, livrée à cette
-persécution, avait dû fuir du pays avec les siens... Et l'on ne
-pouvait rien, rien faire pour se défendre, rien faire pour l'empêcher,
-rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus
-affolant encore que la certitude. Anna jetait autour d'elle des yeux de
-bête aux abois. Dans sa propre maison, elle se savait cernée.
-
-
-La domestique d'Anna avait passé la quarantaine: elle se nommait Bäbi:
-grande, forte, la face rétrécie et décharnée aux tempes et au front,
-large et longue à la base, soufflée sous la mâchoire, telle une poire
-tapée; elle avait un sourire perpétuel et des yeux perçants comme des
-vrilles, enfoncés, sucés en dedans, sous des paupières rouges aux
-cils invisibles. Elle ne se départait pas d'une expression de gaieté
-mignarde: toujours enchantée des maîtres, toujours de leur avis,
-s'inquiétant de leur santé avec un intérêt attendri; souriant, quand
-on lui donnait des ordres; souriant, quand on lui faisait des reproches.
-Braun la croyait d'un dévouement à toute épreuve. Son air béat
-faisait contraste avec la froideur d'Anna. En beaucoup de choses
-pourtant, elle lui ressemblait: comme elle, parlant peu, vêtue d'une
-façon sévère et soignée; comme elle, fort dévote, raccompagnant au
-culte, accomplissant exactement ses devoirs de piété, ayant le souci
-scrupuleux de ses devoirs de maison: propreté, ponctualité, mœurs et
-cuisine sans reproches. Elle était, en un mot, une servante exemplaire,
-et le type accompli de l'ennemie domestique. Anna, dont l'instinct
-féminin ne se trompait guère sur les pensées secrètes des femmes, ne
-se faisait aucune illusion à son égard. Elles se détestaient, le
-savaient, et ne s'en montraient rien.
-
-La nuit qui suivit le retour de Christophe, lorsque Anna, en proie à
-ses tourments, alla le retrouver, malgré la résolution qu'elle avait
-prise de ne plus le revoir jamais, elle venait furtivement, tâtonnant
-les murs, dans les ténèbres; elle était près d'entrer dans la
-chambre de Christophe, quand elle sentit sous ses pieds nus, au lieu du
-contact habituel du parquet lisse et froid, une poussière tiède qui
-s'écrasait mollement. Elle se baissa, toucha avec les mains, et
-comprit: une mince couche de cendres fines avait été répandue dans
-toute la largeur du couloir, sur un espace de deux à trois mètres.
-C'était Bäbi qui avait, sans le savoir, retrouvé la vieille ruse
-employée, au temps des lais bretons, par le nain Frocin pour surprendre
-Tristan se rendant au lit d'Yseut: tant il est vrai qu'un nombre
-restreint de types, dans le bien comme dans le mal, servent pour tous
-les siècles. Grande preuve en faveur de la sage économie de
-l'univers!--Anna n'hésita point; elle continua son chemin, par une
-bravade méprisante; elle entra chez Christophe, ne lui parla de rien,
-malgré son inquiétude; mais au retour, elle prit le balai du poêle,
-et effaça soigneusement sur la cendre la trace de ses pas, après
-qu'elle eut passé.--Quand Anna et Bäbi se retrouvèrent, dans la
-matinée, ce fut, l'une avec sa froideur, l'autre avec son sourire
-accoutumés.
-
-Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle;
-il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à
-l'heure du _Gottesdienst_ (du service divin), faire sentinelle devant la
-porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland
-d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il
-était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était
-très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et
-sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un
-tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi
-et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre,
-leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais
-ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient
-prudemment.--Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient
-devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les
-fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle
-apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas,
-cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait
-la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande
-bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire
-grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand
-Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait
-debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en
-entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet
-indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant
-ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les
-méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette.
-
-Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres,
-entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les
-mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour
-effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre
-de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement
-qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa
-propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt
-remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne
-broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec
-exagération, et expliqua:
-
---Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le réparât.
-
-Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne
-parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses
-observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit
-toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle
-du corridor--(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de
-pareils moyens...)--Un gloussement de rire très bref. Puis, un
-chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son
-affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots
-qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des
-mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y
-introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait;
-mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis
-quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas
-à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme
-certain.
-
-Dès lors, sa décision fut prise.
-
-
-
-
-Le soir du même jour--(c'était le mercredi qui précède les jours
-gras),--Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de
-kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin.
-Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait
-choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait
-souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire
-à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait:
-
---Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il
-a son art, il aura vite oublié.
-
-Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait
-inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment
-de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et
-trop passionnée pour se l'avouer.
-
-Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser,
-qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa
-donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son
-verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un
-zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à
-croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait
-justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien
-décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait
-pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de
-cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait.
-Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait
-rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il
-pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il
-essayât encore une fois de partir,--si du moins il avait la force de
-rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il
-venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le
-supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême
-moyen.
-
-Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour
-monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas.
-D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle
-n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être
-délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait
-à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un
-escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il
-sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles
-d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa
-maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir.
-Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que
-Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne
-n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et
-monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût
-éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la
-précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre
-tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait
-se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant
-que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de
-l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour
-personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous.
-
-Dès que Christophe entendit ce bruit familier, il alla chez Anna. Il
-fallait qu'il lui parlât. Une inquiétude le travaillait. Il arriva à
-la porte, il tourna le bouton: la porte était fermée. Il frappa
-doucement: point de réponse. Il colla sa bouche contre la serrure,
-supplia à voix basse, puis avec insistance: nul mouvement, nul bruit.
-Il avait beau se dire qu'Anna dormait, une angoisse le prit. Et comme,
-tâchant vainement d'entendre, il appuyait sa joue contre la porte, une
-odeur le frappa, qui semblait sortir du seuil; il se pencha, et il la
-reconnut: c'était l'odeur du gaz. Son sang se glaça. Il secoua la
-porte, sans penser qu'il pouvait réveiller Bäbi: la porte ne céda
-pas... Il avait compris: Anna avait, dans le cabinet de toilette
-attenant à sa chambre, un petit poêle à gaz; elle l'avait ouvert. Il
-fallait défoncer la porte; mais, dans son trouble, Christophe garda
-assez de raison pour se rappeler qu'à aucun prix Bäbi ne devait
-entendre. Il pesa sur un des battants, d'une énorme poussée, en
-silence. La porte, solide et bien close, craqua sur ses gonds, mais ne
-bougea point. Une autre porte donnait accès de la chambre d'Anna au
-cabinet de Braun. Il y courut. Elle était également fermée; mais ici,
-la serrure était en dehors. Il entreprit de l'arracher. Ce n'était pas
-aisé. Il devait enlever les quatre grosses vis, encastrées dans le
-bois, il n'avait que son couteau; et il ne voyait rien: car il n'osait
-pas allumer une bougie; il eût risqué de faire sauter l'appartement.
-En tâtonnant, il réussit à introduire son couteau dans la tête d'une
-vis, puis d'une autre, cassant les lames, se coupant; il lui semblait
-que les vis étaient d'une longueur diabolique, qu'il ne finirait jamais
-de les arracher; et en même temps, dans sa précipitation fébrile qui
-lui inondait le corps d'une sueur glacée, un souvenir d'enfance lui
-revenait à l'esprit: il se revoyait, à dix ans, enfermé par punition
-dans le cabinet noir; il avait enlevé la serrure et fui de la maison...
-La dernière vis céda. La serrure sortit, avec un grésillement de
-sciure de bois. Christophe se précipita dans la chambre, courut à la
-fenêtre, l'ouvrit. Une nappe d'air froid entra. Christophe, trébuchant
-aux meubles, dans l'obscurité trouva le lit, tâtonna, rencontra le
-corps d'Anna, de ses mains frémissantes palpa à travers les draps les
-jambes immobiles, remonta jusqu'à la taille: Anna était assise sur son
-lit, et tremblait. Elle n'avait pas eu le temps d'éprouver les premiers
-effets de l'asphyxie: la chambre était haute de plafond; l'air
-circulait par les fentes de la fenêtre et des portes mal jointes.
-Christophe la prit dans ses bras. Elle se dégagea avec fureur, criant:
-
---Va-t'en!... Ah! qu'est-ce que tu as fait?
-
-Elle le frappa; mais brisée d'émotion, elle retomba sur l'oreiller;
-elle sanglotait:
-
---Ho! ho! tout est à recommencer!
-
-Christophe lui prit les mains, l'embrassant, la grondant, lui disant
-des paroles tendres et rudes:
-
---Mourir! Et mourir seule, sans moi!
-
---Oh! toi! dit-elle amèrement.
-
-Son ton disait assez:
-
---Toi, tu veux vivre.
-
-Il la rudoya, il voulut violenter sa volonté.
-
---Folle! dit-il, tu ne sais donc pas que tu pouvais faire sauter
-la maison!
-
---C'était ce que je voulais, fit-elle avec rage.
-
-Il tâcha de réveiller ses craintes religieuses: c'était la corde
-juste. À peine y eut-il touché qu'elle commença à crier, à le
-supplier de se taire. Il persista sans pitié, pensant que c'était le
-seul moyen de ramener la volonté de vivre. Elle ne disait plus rien,
-elle avait des hoquets convulsifs. Quand il eut fini, elle lui dit, d'un
-ton de haine concentrée:
-
---Tu es content maintenant? Tu as bien travaillé! Tu as achevé de
-me désespérer. Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire?
-
---Vivre, dil-il.
-
---Vivre! cria-t-elle, mais tu ne sais donc pas que c'est impossible!
-Tu ne sais rien! Tu ne sais rien!
-
-Il demanda:
-
---Qu'y a-t-il?
-
-Elle haussa les épaules:
-
---Écoute.
-
-Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui
-avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la
-scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait
-plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait
-raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle
-encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il
-était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il
-cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis
-il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le
-désir de frapper. Il dit:
-
---Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi?
-
-Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse
-encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa
-question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre,
-une action immédiate. Il dit, les poings crispés:
-
---Je les tuerai.
-
---Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles.
-
-Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures,
-où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices.
-
---Lâches! cria-t-il, accablé.
-
-Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le
-corps d'Anna.--Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et
-de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre.
-Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La
-fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse
-comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées.
-
-Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme
-elle, elle dit, d'un ton dur et lassé:
-
---Allumez une bougie.
-
-Il alluma. Anna claquait des dents, ramassée sur elle-même, les bras
-serrés contre les seins, les genoux repliés sous le menton. Il ferma
-la fenêtre. Il s'assit sur le lit. Il prit dans ses mains les pieds
-d'Anna, d'un froid de glace, il les réchauffa avec ses mains, avec sa
-bouche. Elle fut attendrie.
-
---Christophe! dit-elle.
-
-Elle avait des yeux lamentables.
-
---Anna! dit-il.
-
---Qu'allons-nous faire?
-
-Il la regarda, et dit:
-
---Mourir.
-
-Elle eut un cri de joie:
-
---Oh! tu veux bien? tu veux aussi?... Je ne serai pas seule!
-
-Elle l'embrassait.
-
---Croyais-tu donc que j'allais te laisser?
-
-Elle répondit, à voix basse:
-
---Oui.
-
-Il sentit ce qu'elle avait dû souffrir.
-
-Après quelques instants, il l'interrogea du regard. Elle comprit:
-
---Dans le bureau, dit-elle. À droite. Le tiroir du bas.
-
-Il alla et chercha. Tout au fond, il vit un revolver. Braun l'avait
-acheté, quand il était étudiant. Il ne s'en était jamais servi. Dans
-une boîte crevée, Christophe trouva quelques cartouches. Il les
-rapporta vers le lit. Anna regarda, et détourna aussitôt les yeux vers
-la ruelle. Christophe attendit, puis il demanda:
-
---Tu ne veux plus?
-
-Anna se retourna vivement:
-
---Je veux... Vite!
-
-Elle pensait:
-
---Rien ne peut plus me sauver maintenant de l'abîme éternel. Un
-peu plus, un peu moins, ce sera toujours de même.
-
-Christophe chargea maladroitement le revolver.
-
---Anna, dit-il d'une voix tremblante, l'un des deux verra mourir
-l'autre.
-
-Elle lui arracha l'arme des mains, et dit avec égoïsme:
-
---Moi, d'abord.
-
-Ils se regardèrent encore... Hélas! dans ce moment même où ils
-allaient mourir l'un pour l'autre, ils se sentaient si loin l'un de
-l'autre!... Chacun pensait, avec terreur:
-
---Mais qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que je fais?
-
-Et chacun le lisait dans les yeux de l'autre. L'absurdité de l'acte
-frappait surtout Christophe. Toute sa vie, inutile; inutiles, ses
-luttes; inutiles, ses souffrances; inutiles, ses espoirs; tout, jeté au
-vent, gâché; un geste médiocre allait tout effacer... Dans son état
-normal, il eût arraché le revolver des mains d'Anna, il l'eût jeté
-par la fenêtre, il eût crié:
-
---Non! Je ne veux pas.
-
-Mais huit mois de souffrances, de doutes, et de deuil torturants, et par
-là-dessus cette rafale de passion démente, avaient ruiné ses forces,
-brisé sa volonté; il sentait qu'il n'y pouvait plus rien, il n'était
-plus le maître... Ah! qu'importe, après tout?
-
-Anna, sûre de la mort éternelle, tendait son être dans la possession
-de cette dernière minute de vie: la figure douloureuse de Christophe,
-éclairée par la bougie vacillante, les ombres sur le mur, un bruit de
-pas dans la rue, le contact de l'acier qu'elle tenait dans sa main...
-Elle s'accrochait à ces sensations, comme un naufragé à l'épave qui
-s'enfonce avec lui. Après, tout est terreur. Pourquoi ne pas prolonger
-l'attente? Mais elle se répéta:
-
---Il faut...
-
-Elle dit adieu à Christophe, sans tendresse, avec la hâte d'un
-voyageur pressé qui craint de manquer le train; elle ouvrit sa chemise,
-tâta le cœur, et y appuya le canon du revolver. Christophe,
-agenouillé, se cachait la figure dans les draps. Au moment de tirer,
-elle posa sa main gauche sur la main de Christophe. Le geste d'un enfant
-qui a peur de marcher dans la nuit...
-
-Alors s'écoulèrent quelques secondes effroyables... Anna ne tirait
-pas. Christophe voulait relever la tête, il voulait saisir le bras
-d'Anna; et il craignait que ce mouvement même ne la décidât à tirer.
-Il n'entendait plus rien, il perdait connaissance... Un gémissement...
-Il se redressa. Il vit Anna, le visage décomposé de terreur. Le
-revolver était tombé sur le lit, devant elle. Elle répétait
-plaintivement:
-
---Christophe!... Le coup n'est pas parti!...
-
-Il prit l'arme; le long oubli où elle était restée l'avait rouillée;
-mais le fonctionnement était bon. Peut-être la cartouche avait été
-détériorée par l'air.--Anna tendit la main vers le revolver.
-
---Assez! supplia-t-il.
-
-Elle ordonna:
-
---Les cartouches!
-
-Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser
-de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.--Le
-coup rata encore.
-
-Anna jeta le revolver dans la chambre.
-
---Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que
-je meure!
-
-Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut
-l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une
-attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle
-finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du
-front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une morte.
-
-Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la
-serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était
-sept heures, et Bäbi allait venir.
-
-
-
-
-Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration.
-Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais
-il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna
-ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible
-qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut
-l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre.
-Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un
-confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne
-purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un
-cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation.
-Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir,
-le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême.
-Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de
-lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras
-de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près
-d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie
-d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa
-de se coucher, et veilla avec Braun.
-
-Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas
-garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un
-point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui
-coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une
-à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de
-lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement.
-Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite.
-Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas
-assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide,
-imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait.
-Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une
-expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et
-s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un
-désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques,
-qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua
-Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du
-lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva;
-Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des
-mots impatients et informes. Il lui demanda:
-
---Ma chère Anna, que veux-tu?
-
-Elle dit, d'une voix âpre:
-
---Va le chercher!
-
---Qui? demanda-t-il.
-
-Elle le regarda encore, avec la même expression, brusquement éclata
-de rire; puis, elle se passa les mains sur le front, et gémit:
-
---Ah! mon Dieu! oublier!...
-
-Le sommeil la reprit. Elle fut calme jusqu'au jour. Vers l'aube, elle
-fit quelque mouvement; Braun lui souleva la tête, pour lui donner à
-boire; elle avala docilement quelques gorgées, et, se penchant vers les
-mains de Braun, elle les embrassa. Elle s'assoupit de nouveau.
-
-Le samedi matin, elle s'éveilla vers neuf heures. Sans dire un mot,
-elle sortit les jambes du lit, et voulut descendre. Braun se précipita
-vers elle et essaya de la recoucher. Elle s'obstina. Il lui demanda ce
-qu'elle voulait faire. Elle répondit:
-
---Aller au culte.
-
-Il essaya de la raisonner, de lui rappeler que ce n'était pas dimanche,
-que le temple était fermé. Elle se taisait; mais assise sur la chaise,
-près du lit, elle passait ses vêtements, de ses doigts grelottants. Le
-docteur, ami de Braun, entra. Il joignit ses instances à celles de
-Braun; puis, voyant qu'elle ne cédait pas, il l'examina, et finalement
-consentit. Il prit Braun à part, et lui dit que la maladie de sa femme
-semblait toute morale, qu'on devait pour l'instant éviter de la
-contrarier, et qu'il ne voyait pas de danger à ce qu'elle sortît,
-pourvu que Braun l'accompagnât. Braun dit donc à Anna qu'il irait avec
-elle. Elle refusa et voulut aller seule. Mais dès les premiers pas dans
-la chambre, elle trébucha. Alors, sans un mot, elle prit le bras de
-Braun, et ils sortirent. Elle était très faible et s'arrêtait en
-route. Plusieurs fois, il lui demanda si elle voulait rentrer. Elle se
-remit à marcher. Arrivés à l'église, comme il le lui avait dit, ils
-trouvèrent porte close. Anna s'assit sur un banc, près de l'entrée,
-et resta, frissonnante, jusqu'à ce que midi sonnât. Puis, elle reprit
-le bras de Braun, et ils revinrent en silence. Mais le soir, elle voulut
-retourner à l'église. Les supplications de Braun furent inutiles. Il
-fallut repartir.
-
-Christophe avait passé ces deux jours, dans l'isolement. Braun était
-trop inquiet pour songer à lui. Une seule fois, le matin du samedi,
-cherchant à détourner Anna de son idée fixe de sortir, il lui avait
-demandé si elle voulait voir Christophe. Elle avait eu une expression
-d'épouvante et de répulsion si forte qu'il en avait été frappé; et
-le nom de Christophe n'avait plus été prononcé.
-
-Christophe s'était enfermé dans sa chambre. Inquiétude, amour,
-remords, tout un chaos de douleur s'entrechoquait en lui. Il s'accusait
-de tout. Il succombait sous le dégoût de lui-même. Plusieurs fois, il
-s'était levé pour tout avouer à Braun,--aussitôt arrêté par
-l'idée, en s'accusant, de faire un malheureux de plus. La passion ne
-lui faisait pas grâce. Il rôdait dans le couloir, devant la chambre
-d'Anna; et dès qu'il entendait, à l'intérieur, des pas s'approcher de
-la porte, il s'enfuyait chez lui.
-
-Quand Braun et Anna sortirent dans l'après-midi, il les guetta, caché
-derrière le rideau de sa fenêtre. Il vit Anna. Elle, si droite et si
-fière, elle avait le dos voûté, la tête courbée, le teint jaune;
-vieillie, écrasée par le manteau et le châle dont son mari l'avait
-couverte, elle était laide. Mais Christophe ne vit pas sa laideur, il
-ne vit que sa misère; et son cœur déborda de pitié et d'amour. Il
-eût voulu courir à elle, se prosterner dans la boue, baiser ses pieds,
-ce corps ravagé par la passion, implorer son pardon. Et il pensait, la
-regardant:
-
---Mon ouvrage... Le voici!
-
-Mais son regard, dans la glace, rencontra sa propre image; il vit
-sur ses traits la même dévastation; il vit la mort inscrite en lui,
-ainsi qu'en elle, et il pensa:
-
---Mon ouvrage? Non pas. L'ouvrage du maître cruel, qui affole
-et qui tue.
-
-La maison était vide. Bäbi était sortie, pour raconter aux voisins
-les événements de la journée. Le temps passait. Cinq heures
-sonnèrent. Une terreur prit Christophe, à l'idée d'Anna qui allait
-rentrer, et de la nuit qui venait. Il sentit qu'il n'aurait pas la force
-de rester, cette nuit, sous le même toit. Il sentit sa raison craquer
-sous le poids de la passion. Il ne savait ce qu'il ferait, il ne savait
-ce qu'il voulait, sinon qu'il voulait Anna. À quelque prix que ce fût.
-Il pensa a cette misérable figure qu'il avait vu passer tout à
-l'heure, sous sa fenêtre, et il se dit:
-
---La sauver de moi!...
-
-Un coup de volonté souffla. Il ramassa, par poignées, les liasses de
-papiers qui traînaient sur sa table, les ficela, prit son chapeau, son
-manteau, et sortit. Dans le corridor, près de la porte d'Anna, il
-précipita le pas, pris de peur. En bas, il jeta un dernier coup d'œil
-sur le jardin désert. Il se sauva comme un voleur. Un brouillard glacé
-traversait la peau avec des aiguilles. Christophe rasait le mur des
-maisons, craignant de rencontrer une figure connue. Il alla à la gare.
-Il monta dans un train qui partait pour Lucerne. À la première
-station, il écrivit à Braun. Il disait qu'une affaire urgente
-l'appelait, pour quelques jours, hors de la ville, et qu'il se désolait
-de le laisser en un pareil moment; il le priait de lui envoyer des
-nouvelles, à une adresse qu'il lui indiqua. À Lucerne, il prit le
-train du Gothard. Dans la nuit, il descendit a une petite station entre
-Altorf et Gœschenen. Il n'en sut pas le nom, il ne le sut jamais. Il
-entra dans la première hôtellerie, près de la gare. Des mares d'eau
-coupaient le chemin. Il pleuvait à torrents; il plut toute la nuit; il
-plut tout le lendemain. Avec un bruit de cataracte, l'eau tombait d'une
-gouttière crevée. Le ciel et la terre étaient noyés, dissous, comme
-sa pensée. Il se coucha dans des draps humides, qui sentaient la fumée
-du chemin de fer. Il ne put rester couché. L'idée des dangers que
-courait Anna l'occupait trop pour qu'il eût le temps de sentir sa
-propre souffrance. Il fallait donner le change a la malignité publique,
-la lancer sur une autre piste. Dans la fièvre ou il était, il eut une
-idée bizarre: il inventa d'écrire à un des rares musiciens avec qui
-il se fût un peu lié dans la ville, à Krebs, l'organiste confiseur.
-Il lui laissa entendre qu'une affaire de cœur l'entraînait en Italie,
-qu'il subissait déjà cette passion quand il était venu s'installer
-chez Braun, qu'il avait essayé de s'y soustraire, mais qu'elle était
-la plus forte. Le tout, en des termes assez clairs pour que Krebs
-comprit, assez voilés pour qu'il pût y ajouter, de son propre fonds.
-Christophe priait Krebs de lui garder le secret. Il savait que le brave
-homme était d'un bavardage maladif, et il comptait--justement--qu'à
-peine la nouvelle reçue, Krebs courrait la colporter par toute la
-ville. Pour achever de détourner l'opinion, Christophe terminait sa
-lettre par quelques mots très froids, sur Braun et sur la maladie
-d'Anna.
-
-Il passa le reste de la nuit et de la journée suivante, incrusté dans
-son idée fixe... Anna... Anna... Il revivait avec elle les derniers
-mois, jour par jour; il la voyait au travers d'un mirage passionné.
-Toujours, il l'avait créée à l'image de son désir, lui prêtant une
-grandeur morale, une conscience tragique, dont il avait besoin pour
-l'aimer davantage. Ces mensonges de la passion redoublaient d'assurance,
-maintenant que la présence d'Anna ne les contrôlait plus. Il voyait
-une saine et libre nature, opprimée, qui se débattait contre ses
-chaînes, qui aspirait à une vie franche, large, au plein air de
-l'âme, et puis, qui en avait peur, qui combattait ses instincts, parce
-qu'ils ne pouvaient s'accorder avec sa destinée et qu'ils la lui
-rendaient plus douloureuse encore. Elle lui criait: «À l'aide!» Il
-étreignait son beau corps. Ses souvenirs le torturaient; il trouvait un
-plaisir meurtrier à redoubler leurs blessures. À mesure que la
-journée avançait, le sentiment de tout ce qu'il avait perdu lui devint
-si atroce qu'il ne pouvait plus respirer.
-
-Sans savoir ce qu'il faisait, il se leva, sortit, paya l'hôtel, et
-reprit le premier train qui revenait à la ville d'Anna. Il arriva, dans
-la nuit; il alla droit à la maison. Un mur séparait la ruelle du
-jardin contigu à celui de Braun. Christophe escalada le mur, sauta dans
-le jardin étranger, passa de là dans le jardin de Braun. Il se
-trouvait devant la maison. Tout était dans le noir, sauf une lueur de
-veilleuse qui teintait d'un reflet d'ocre une fenêtre,--la fenêtre
-d'Anna. Anna était là. Elle souffrait là. Il n'avait plus qu'un pas
-à faire pour entrer. Il avança la main vers la poignée de la porte.
-Puis, il regarda sa main, la porte, le jardin; il prit soudain
-conscience de son acte; et, s'éveillant de l'hallucination qui le
-possédait depuis sept à huit heures, il frémit, il s'arracha par un
-sursaut à la force d'inertie qui lui rivait les pieds au sol; il courut
-au mur, le repassa, et s'enfuit.
-
-Dans la même nuit, il quittait la ville, pour la seconde fois; et le
-lendemain, il allait se terrer dans un village de montagne, sous des
-rafales de neige... Ensevelir son cœur, endormir sa pensée, oublier,
-oublier!...
-
-
-
-
---«_E però leva su, vinci l'ambascia
-con l'animo che vince ogni battaglia,
-se col suo grave corpo non s'accascia..._»
-
-_Leva'mi allor, mostrandomi fornito
-meglio di lena ch'io non mi sentia;
-e dissi: «Va, ch'io son forte ed ardito._»
-
-
-INF. XXIV.
-
-
-
-
-Mon Dieu, que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu? Dès l'enfance, tu
-m'as donné pour lot la misère, la lutte. J'ai lutté sans me plaindre.
-J'ai aimé ma misère. J'ai tâché de conserver pure cette âme que tu
-m'avais donnée, de sauver ce feu que tu avais mis en moi... Seigneur,
-c'est toi, c'est toi qui t'acharnes à détruire ce que tu avais créé,
-tu as éteint ce feu, tu as souillé cette âme, tu m'as dépouillé de
-tout ce qui me faisait vivre. J'avais deux seuls trésors au monde: mon
-ami et mon âme. Je n'ai plus rien, tu m'as tout pris. Un seul être
-était mien dans le désert du monde, tu me l'as enlevé. Nos cœurs
-n'en faisaient qu'un, tu les as déchirés, tu ne nous as fait
-connaître la douceur d'être ensemble que pour nous faire mieux
-connaître l'horreur de nous être perdus. Tu as creusé le vide autour
-de moi, en moi. J'étais brisé, malade, sans volonté, sans armes,
-pareil à un enfant qui pleure dans la nuit. Tu as choisi cette heure
-pour me frapper. Tu es venu à pas sourds, par derrière, comme un
-traître, et tu m'as poignardé; tu as lâché sur moi la passion, ton
-chien féroce; j'étais sans force, tu le savais, et je ne pouvais
-lutter; elle m'a terrassé, elle a tout saccagé en moi, tout sali, tout
-détruit... J'ai le dégoût de moi. Si je pouvais au moins crier ma
-douleur et ma honte! ou bien les oublier, dans le torrent de la force
-qui crée! Mais ma force est brisée, ma création desséchée. Je suis
-un arbre mort... Mort, que ne le suis-je! Ô Dieu, délivre-moi, romps
-ce corps et cette âme, arrache-moi à la terre, déracine-moi de la
-vie, ne me laisse pas sans fin me débattre dans la fosse! Je crie
-grâce... Tue-moi!
-
-
-
-
-Ainsi, la douleur de Christophe appelait un Dieu, à qui sa raison
-ne croyait pas.
-
-
-Il s'était réfugié dans une ferme, isolée, du Jura suisse. La
-maison, adossée aux bois, se dissimulait dans le repli d'un haut
-plateau bossué. Des renflements de terrain la protégeaient des vents
-du Nord. Par devant, dévalaient des prairies, de longues pentes
-boisées; la roche, brusquement, s'arrêtait, tombait à pic; des sapins
-contorsionnés s'accrochaient au bord; des hêtres aux larges bras se
-rejetaient en arrière. Ciel éteint. Vie disparue. Une étendue
-abstraite aux lignes effacées. Tout dormait sous la neige. Seuls, la
-nuit, dans la forêt, les renards glapissaient. C'était la fin de
-l'hiver. Hiver tardif. Interminable hiver. Lorsqu'il semblait fini, il
-recommençait toujours.
-
-Cependant, depuis une semaine, la vieille terre engourdie sentait son
-cœur renaître. Un premier printemps trompeur s'insinuait dans l'air et
-sous l'écorce glacée. Des branches de hêtres étendues comme des
-ailes qui planent, la neige s'égouttait. Au travers du manteau blanc
-qui couvrait les prairies, déjà quelques fils d'herbe d'un vert tendre
-pointaient; autour de leurs fines aiguilles, par les déchirures de la
-neige, comme par de petites bouches, le sol noir et humide respirait.
-Quelques heures par jour, la voix de l'eau engourdie dans sa robe de
-glace, de nouveau murmurait. Dans le squelette des bois, quelques
-oiseaux sifflaient de clairs chants aigrelets.
-
-Christophe ne remarquait rien. Tout était le même pour lui. Il
-tournait indéfiniment dans sa chambre. Ou il marchait, dehors.
-Impossible de rester en repos. Son âme était écartelée par les
-démons intérieurs. Ils s'entre-déchiraient. La passion, refoulée,
-continuait de battre furieusement les parois de la maison. Le dégoût
-de la passion n'était pas moins enragé; ils se mordaient à la gorge;
-et dans leur lutte, ils lacéraient le cœur. Et c'étaient en même
-temps le souvenir d'Olivier, le désespoir de sa mort, la hantise de
-créer qui ne pouvait se satisfaire, l'orgueil qui se cabrait devant le
-trou du néant. Tous les diables en lui. Pas un instant de répit. Ou,
-s'il se produisait une menteuse accalmie, si les flots soulevés
-retombaient un moment, il se retrouvait seul, et il ne retrouvait plus
-rien de lui: pensée, amour, volonté, tout avait été tué.
-
-Créer! c'était le seul recours. Abandonner aux flots l'épave de sa
-vie! Se sauver à la nage dans le rêve de l'art!... Créer! Il le
-voulait... Il ne le pouvait plus.
-
-Christophe n'avait jamais eu de méthode de travail. Quand il était
-fort et sain, il était plutôt gêné de sa surabondance qu'inquiet de
-la voir s'appauvrir; il suivait son caprice; il travaillait, à sa
-fantaisie, au hasard des circonstances, sans aucune règle fixe. En
-réalité, il travaillait en tout lieu, à tout moment; son cerveau ne
-cessait d'être occupé. Bien des fois, Olivier, moins riche et plus
-réfléchi, l'avait averti:
-
---Prends garde. Tu te fies trop à ta force. Torrent des montagnes.
-Plein aujourd'hui, demain peut-être à sec. Un artiste doit capter son
-génie; il ne lui permet pas de s'éparpiller, au hasard. Canalise ta
-force. Contrains-toi à des habitudes, à une hygiène de travail
-quotidien, à heures fixes. Elles sont aussi nécessaires à l'artiste
-que l'habitude des gestes et des pas militaires à l'homme qui doit se
-battre. Viennent les moments de crise--(et il en vient toujours)--cette
-armature de fer empêche l'âme de tomber. Je le sais bien, moi! Si je
-ne suis pas mort, c'est qu'elle m'a sauvé.
-
-Mais Christophe riait, et disait:
-
---Bon pour toi, mon petit! Pas de danger que je perde jamais le
-goût de vivre! J'ai trop bon appétit.
-
-Olivier haussait les épaules:
-
---Le trop amène le trop peu. Il n'est pas de pires malades que
-les trop bien portants.
-
-La parole d'Olivier se vérifiait maintenant. Après la mort de l'ami,
-la source de vie intérieure ne s'était pas tout de suite tarie; mais
-elle était devenue étrangement intermittente; elle coulait par
-brusques gorgées, puis se perdait sous terre. Christophe n'y prenait
-pas garde; que lui importait? Sa douleur et la passion naissante
-absorbaient sa pensée.--Mais après qu'eut passé l'ouragan, lorsqu'il
-chercha de nouveau la fontaine pour y boire, il ne trouva plus rien. Le
-désert. Pas un filet d'eau. L'âme était desséchée. En vain, il
-voulut creuser le sable, faire jaillir l'eau des nappes souterraines,
-créer à tout prix: la machine de l'esprit refusait d'obéir. Il ne
-pouvait pas évoquer l'aide de l'habitude, l'alliée fidèle, qui,
-lorsque toutes les raisons de vivre nous ont fuis, seule, tenace et
-constante, demeure à nos côtés, et ne dit pas un mot, et ne fait pas
-un geste, les yeux fixes, les lèvres muettes, mais de sa main très
-sûre qui n'a jamais la fièvre, nous conduit au travers du défilé
-dangereux, jusqu'à ce que soient revenus la lumière du jour et le
-goût à la vie. Christophe était sans aide; et sa main ne rencontrait
-aucune main dans la nuit. Il ne pouvait plus remonter à la lumière du
-jour.
-
-Ce fut l'épreuve suprême. Alors, il se sentit aux limites de la folie.
-Tantôt une lutte absurde et démente contre son cerveau, des obsessions
-de maniaque, une hantise de nombres: il comptait les planches du
-parquet, les arbres dans la forêt; des chiffres et des accords, dont le
-choix lui échappait, se livraient dans sa tête des batailles rangées.
-Tantôt un état de prostration, comme un mort.
-
-Personne ne s'occupait de lui. Il habitait une aile de la maison, à
-l'écart. Il faisait lui-même sa chambre,--il ne la faisait pas, tous
-les jours. On lui déposait sa nourriture, en bas; il ne voyait pas un
-visage humain. Son hôte, un vieux paysan, taciturne et égoïste, ne
-s'intéressait pas à lui. Que Christophe mangeât ou ne mangeât point,
-c'était son affaire. À peine prenait-on garde si, le soir, Christophe
-était rentré. Une fois, il se trouva perdu dans la forêt, enfoncé
-dans la neige jusqu'aux cuisses; il s'en fallut de peu qu'il ne pût
-revenir. Il cherchait à se tuer de fatigue, pour ne pas penser. Il n'y
-réussissait pas. Seulement, de loin en loin, quelques heures de sommeil
-harassé.
-
-Un seul être vivant semblait se soucier de son existence: un vieux
-chien Saint-Bernard, qui venait poser sa grosse tête aux yeux sanglants
-sur les genoux de Christophe, lorsque Christophe était assis sur le
-banc devant la maison. Ils se regardaient longuement. Christophe ne le
-repoussait pas. Comme le maladif Goethe, ces yeux ne l'inquiétaient
-point.
-
-Il n'avait pas envie de leur crier:
-
---Va-t'en!... Tu auras beau faire, larve, tu ne me happeras point!
-
-Il ne demandait qu'à se laisser prendre par ces yeux suppliants et
-somnolents, à leur venir en aide; il sentait là une âme emprisonnée,
-qui l'implorait.
-
-Dans ce moment où il était détrempé par la souffrance, arraché tout
-vivant à la vie, châtré de l'égoïsme humain, il apercevait les
-victimes de l'homme, le champ de bataille où l'homme triomphe, sur le
-carnage des autres êtres; et son cœur était plein de pitié et
-d'horreur. Même au temps où il était heureux, il avait toujours aimé
-les bêtes; il ne pouvait supporter la cruauté à leur égard; il avait
-pour la chasse une aversion, qu'il n'osait pas exprimer, par crainte du
-ridicule; peut-être n'osait-il pas en convenir avec lui-même, mais
-cette répulsion était la cause secrète de l'éloignement qu'il
-éprouvait pour certains hommes: jamais il n'aurait pu accepter pour ami
-un homme qui tuait un animal, par plaisir. Nulle sentimentalité: il
-savait mieux que personne que la vie repose sur une somme de souffrance
-et de cruauté infinie; l'on ne peut vivre sans faire souffrir. Il ne
-s'agit pas de se fermer les yeux et de se payer de mots. Il ne s'agit
-pas non plus de conclure qu'il faut renoncer à la vie, et de
-pleurnicher comme un enfant. Non. S'il n'est pas aujourd'hui d'autre
-moyen de vivre, il faut tuer pour vivre. Mais celui qui tue pour tuer
-est un misérable. Un misérable, inconscient. Un misérable, tout de
-même. L'effort incessant de l'homme doit être de diminuer la somme de
-la souffrance et de la cruauté: c'est le premier devoir.
-
-Ces pensées, dans la vie ordinaire, restaient ensevelies au fond du
-cœur de Christophe. Il ne voulait pas y songer. À quoi bon? Qu'y
-pouvait-il? Il lui fallait être Christophe, il lui fallait accomplir
-son œuvre, vivre à tout prix, vivre aux dépens des plus faibles... Ce
-n'était pas lui qui avait fait l'univers... N'y pensons pas, n'y
-pensons pas!...
-
-Mais après que le malheur l'eut précipité, lui aussi, dans les rangs
-des vaincus, il fallut bien qu'il y pensât! Naguère, il avait blâmé
-Olivier, qui s'enfonçait dans l'inutile remords et la compassion vaine
-pour les malheurs que les hommes souffrent et font souffrir. Il allait
-plus loin que lui, à présent; avec l'emportement de sa puissante
-nature, il pénétrait jusqu'au fond de la tragédie de l'univers; il
-souffrait de toutes les souffrances du monde, il était comme un
-écorché. Il ne pouvait plus songer aux animaux sans un frémissement
-d'angoisse. Il lisait dans les regards des bêtes, il lisait une âme
-comme la sienne, une âme qui ne pouvait pas parler; mais les yeux
-criaient pour elle:
-
---Que vous ai-je fait? Pourquoi me faites-vous mal?
-
-Le spectacle le plus banal, qu'il avait vu cent fois,--un petit veau qui
-se lamentait, enfermé dans une caisse à claires-voies; ses gros yeux
-noirs saillants, dont le blanc est bleuâtre, ses paupières roses, ses
-cils blancs, ses touffes blanches frisées sur le front, son museau
-violet, ses genoux cagneux;--un agneau qu'un paysan emportait par les
-quatre pattes liées ensemble, la tête pendante, tâchant de se
-relever, gémissant comme un enfant, et bêlant et tendant sa langue
-grise;--des poules empilées dans un panier;--au loin, les hurlements
-d'un cochon qu'on saignait;--sur la table de la cuisine, un poisson que
-l'on vide... Il ne pouvait plus le supporter. Les tortures sans nom que
-l'homme inflige à ces innocents lui étreignaient le cœur. Prêtez à
-l'animal une lueur de raison, imaginez le rêve affreux qu'est le monde
-pour lui: ces hommes indifférents, aveugles et sourds, qui l'égorgent,
-l'éventrent, le tronçonnent, le cuisent vivant, s'amusent de ses
-contorsions de douleur. Est-il rien de plus atroce parmi les cannibales
-d'Afrique? La souffrance des animaux a quelque chose de plus
-intolérable encore pour une conscience libre que la souffrance des
-hommes. Car, celle-ci du moins, il est admis qu'elle est un mal et que
-qui la cause est criminel. Mais des milliers de bêtes sont massacrées
-inutilement, chaque jour, sans l'ombre d'un remords. Qui y ferait
-allusion se rendrait ridicule.--Et cela, c'est le crime irrémissible.
-À lui seul, il justifie tout ce que l'homme pourra souffrir. Il crie
-vengeance contre le genre humain. Si Dieu existe et le tolère, il crie
-vengeance contre Dieu. S'il existe un Dieu bon, la plus humble des âmes
-vivantes doit être sauvée. Si Dieu n'est bon que pour les plus forts,
-s'il n'y a pas de justice pour les misérables, pour les êtres
-inférieurs offerts en sacrifice à l'humanité, il n'y a pas de bonté,
-il n'y a pas de justice...
-
-Hélas! Les carnages accomplis par l'homme sont si peu de chose,
-eux-mêmes, dans la tuerie de l'univers! Les animaux s'entre-dévorent.
-Les plantes paisibles, les arbres muets sont entre eux des bêtes
-féroces. Sérénité des forêts, lieu commun de rhétorique pour les
-littérateurs qui ne connaissent la nature qu'au travers de leurs
-livres!... Dans la forêt toute proche, à quelques pas de la maison, se
-livraient des luttes effrayantes. Les hêtres assassins se jetaient sur
-les sapins au beau corps rosé, enlaçaient leur taille svelte de
-colonnes antiques, les étouffaient. Ils se ruaient sur les chênes, ils
-les brisaient, ils s'en forgeaient des béquilles. Les hêtres Briarées
-aux cent bras, dix arbres dans un arbre! Ils faisaient la mort autour
-d'eux. Et quand, faute d'ennemis, ils se rencontraient ensemble, ils se
-mêlaient avec rage, se perçant, se soudant, se tordant, comme des
-monstres antédiluviens. Plus bas, dans la forêt, les acacias, partis
-de la lisière, étaient entrés dans la place, attaquaient la
-sapinière, étreignaient et griffaient les racines de l'ennemi, les
-empoisonnaient de leurs sécrétions. Lutte à mort, où le vainqueur
-s'emparait à la fois de la place et des dépouilles du vaincu. Alors,
-les petits monstres achevaient l'œuvre des grands. Les champignons,
-venus entre les racines, suçaient l'arbre malade, qui se vidait peu à
-peu. Les fourmis noires broyaient le bois qui pourrissait. Des millions
-d'insectes invisibles rongeaient, perforaient, réduisaient en
-poussière ce qui avait été la vie... Et le silence de ces combats!...
-Ô paix de la nature, masque tragique qui recouvre le visage douloureux
-et cruel de la Vie!
-
-
-
-
-Christophe coulait à pic. Mais il n'était pas homme à se laisser
-noyer sans lutte, les bras collés au corps. Il avait beau vouloir
-mourir, il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre. Il était de ceux,
-comme disait Mozart, «_qui veulent agir, jusqu'à ce qu'enfin il n'y
-ait plus moyen de rien faire_». Il se sentait disparaître, et il
-cherchait dans sa chute, battant des bras, à droite, à gauche, un
-appui où s'accrocher. Il crut l'avoir trouvé. Il venait de se rappeler
-le petit enfant d'Olivier. Sur-le-champ, il reporta sur lui toute sa
-volonté de vivre; il s'y agrippa. Oui, il devait le rechercher, le
-réclamer, l'élever, l'aimer, prendre la place du père, faire revivre
-Olivier dans son fils. Dans son égoïste douleur, comment n'y avait-il
-pas songé? Il écrivit à Cécile, qui avait la garde de l'enfant. Il
-attendit fiévreusement la réponse. Tout son être se tendait vers
-cette unique pensée. Il se forçait au calme: une raison d'espérer lui
-restait. Il avait confiance, il connaissait la bonté de Cécile.
-
-La réponse vint. Cécile disait que, trois mois après la mort
-d'Olivier, une dame en deuil s'était présentée chez elle, et lui
-avait dit:
-
---Rendez-moi mon enfant!
-
-C'était celle qui avait abandonné naguère son enfant et
-Olivier,--Jacqueline, mais si changée qu'on avait peine à la
-reconnaître. Sa folie d'amour n'avait pas duré. Elle s'était lassée
-plus vite de l'amant que l'amant ne s'était lassé d'elle. Elle était
-revenue brisée, dégoûtée, vieillie. Le scandale trop bruyant de son
-aventure lui avait fermé beaucoup de portes. Les moins scrupuleux
-n'étaient pas les moins sévères. Sa mère elle-même lui avait
-témoigné un dédain si offensant que Jacqueline n'avait pu rester chez
-elle. Elle avait vu à fond l'hypocrisie du monde. La mort d'Olivier
-avait achevé de l'accabler. Elle semblait si abattue que Cécile ne
-s'était pas cru le droit de lui refuser ce qu'elle réclamait. C'était
-bien dur de rendre un petit être qu'on s'était habitué à regarder
-comme sien. Mais comment être plus dur encore pour quelqu'un qui a plus
-de droits que vous et qui est plus malheureux? Elle eût voulu écrire
-à Christophe, lui demander conseil. Mais Christophe n'avait jamais
-répondu aux lettres qu'elle lui avait écrites, elle ne savait pas son
-adresse, elle ne savait même pas s'il était vivant ou mort... La joie
-vient, elle s'en va. Que faire? Se résigner. L'essentiel était que
-l'enfant fût heureux et aimé...
-
-
-La lettre arriva, le soir. Un retour d'hiver tardif avait ramené la
-neige. Toute la nuit, elle tomba. Dans la forêt, où déjà les
-feuilles nouvelles étaient apparues, les arbres sous le poids
-craquaient et se rompaient. Une bataille d'artillerie. Christophe, seul
-dans sa chambre, sans lumière, au milieu des ténèbres phosphorescentes,
-écoutant la forêt tragique, sursautait à chaque coup; et il était
-pareil à un de ces arbres qui plie sous le faix et craque. Il se disait:
-
---Maintenant, tout est fini.
-
-La nuit passa, le jour revint; l'arbre ne s'était pas rompu. Toute la
-journée nouvelle, et la nuit qui suivit, et les jours et les nuits
-d'après, l'arbre continua de plier et de craquer; mais il ne se rompit
-point. Christophe n'avait plus aucune raison de vivre; et il vivait. Il
-n'avait plus aucun motif de lutter; et il luttait, pied à pied, corps
-à corps, avec l'ennemi invisible qui lui broyait l'échine. Jacob avec
-l'ange. Il n'attendait rien de la lutte, il n'attendait rien que la fin;
-et il luttait toujours. Et il criait:
-
---Mais terrasse-moi donc! Pourquoi ne me terrasses-tu pas?
-
-
-
-
-Les jours passèrent. Christophe sortit de là, vidé de sa vie. Il
-persistait pourtant à se tenir debout, il sortait, il marchait.
-Heureux, ceux qu'une race forte soutient, dans les éclipses de leur
-vie! Les jambes du père et du grand-père portaient le corps du fils
-prêt à s'écrouler; la poussée des robustes ancêtres soulevait
-l'âme brisée, comme le cavalier mort que son cheval emporte.
-
-
-Il allait, par un chemin de crête, entre deux ravins; il descendait
-l'étroit sentier aux pierres aiguës, entre lesquelles serpentaient les
-racines noueuses de petits chênes rabougris; sans savoir où il allait,
-et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide l'eût mené. Il
-n'avait pas dormi; à peine avait-il mangé depuis plusieurs jours. Il
-avait un brouillard devant les yeux. Il descendait vers la
-vallée.--C'était la semaine de Pâques. Jour voilé. Le dernier assaut
-de l'hiver était vaincu. Le chaud printemps couvait. Des villages d'en
-bas, les cloches montèrent. De l'un d'abord, nid blotti dans un creux,
-au pied de la montagne, avec ses toits de chaumes bariolés, noirs et
-blonds, revêtus de mousse épaisse, comme velours. Puis, d'un autre,
-invisible, sur l'autre versant du mont. Puis, d'autres dans la plaine,
-au delà d'une rivière. Et le bourdon, très loin, d'une ville qui se
-perdait dans la brume... Christophe s'arrêta. Son cœur était près de
-défaillir. Ces voix semblaient lui dire:
-
---Viens avec nous! Ici est la paix. Ici, la douleur est morte. Morte,
-avec la pensée. Nous berçons l'âme si bien qu'elle s'endort dans nos
-bras. Viens, et repose-toi, tu ne t'éveilleras plus...
-
-Comme il se sentait las! Qu'il eût voulu dormir! Mais il secoua
-la tête, et dit:
-
---Ce n'est pas la paix que je cherche, c'est la vie.
-
-Il se remit en marche. Il parcourait des lieues, sans s'en apercevoir.
-Dans son état de faiblesse hallucinée, les sensations les plus simples
-avaient des résonnances inattendues. Sa pensée projetait, sur la terre
-et dans l'air, des lueurs fantastiques. Une ombre qui courait devant
-lui, sans qu'il en vît la cause, sur la route blanche et déserte au
-soleil, le fit tressaillir.
-
-Au débouché d'un bois, il se trouva près d'un village. Il rebroussa
-chemin: la vue des hommes lui faisait mal. Il ne put éviter pourtant de
-passer près d'une maison isolée, au-dessus du hameau; elle était
-adossée au flanc de la montagne; elle ressemblait à un sanatorium; un
-grand jardin, exposé au soleil, l'entourait; quelques êtres erraient,
-à pas incertains, par les allées sablées. Christophe n'y prit pas
-garde; mais à un détour du sentier, il se trouva face à face avec un
-homme aux yeux pâles, figure grasse et jaune, qui regardait devant lui,
-affaissé sur un banc, au pied de deux peupliers. Un autre homme était
-assis, auprès; ils se taisaient tous deux. Christophe les dépassa.
-Mais après quatre pas, il s'arrêta: ces yeux lui étaient connus. Il
-se retourna. L'homme n'avait pas bougé, il continuait de fixer,
-immobile, un objet devant lui. Mais son compagnon regardait Christophe,
-qui lui fit signe. Il vint.
-
---Qui est ce? demanda Christophe.
-
---Un pensionnaire de la maison de santé, dit l'homme, montrant
-l'habitation.
-
---Je crois le connaître, dit Christophe.
-
---C'est possible, fit l'autre. Il était un écrivain très connu
-en Allemagne.
-
-Christophe dit un nom.--Oui, c'était bien ce nom-là.--Il l'avait vu
-jadis, au temps où il écrivait dans la revue de Mannheim. Alors, ils
-étaient ennemis; Christophe ne faisait que débuter, l'autre était
-déjà célèbre. C'était un homme fort, sûr de lui, méprisant de
-tout ce qui n'était pas lui, un romancier fameux, dont l'art réaliste
-et sensuel dominait la médiocrité des productions courantes.
-Christophe, qui le détestait, ne pouvait s'empêcher d'admirer la
-perfection de cet art matériel, sincère et borné.
-
---Ça l'a pris, il y a un an, dit le gardien. On l'a soigné, on l'a cru
-guéri, il est reparti chez lui. Et puis, ça l'a repris. Un soir, il
-s'est jeté de sa fenêtre. Dans les premiers temps qu'il était ici, il
-s'agitait et il criait. Maintenant, il est bien tranquille. Il passe ses
-journées, comme vous le voyez, assis.
-
---Que regarde-t-il? dit Christophe.
-
-Il s'approcha du banc. Il contempla avec pitié la blême figure du
-vaincu, les grosses paupières qui retombaient sur les yeux; l'un d'eux
-était presque fermé. Le fou ne semblait pas savoir que Christophe
-était là. Christophe l'appela par son nom, lui prit la main,--la main
-molle et humide, qui s'abandonnait comme une chose morte; il n'eut pas
-le courage de la garder dans ses mains; l'homme leva, un instant, vers
-Christophe ses yeux chavirés, puis se remit à regarder devant lui,
-avec son sourire hébété. Christophe demanda:
-
---Qu'est-ce que vous regardez?
-
-L'homme, immobile, dit, à mi-voix:
-
---J'attends.
-
---Quoi?
-
---La Résurrection.
-
-Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait
-pénétré d'un trait de feu.
-
-Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de
-sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu
-des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil
-d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur
-de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière.
-Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant
-contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied
-des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un
-chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était
-réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même
-s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un
-mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles
-d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins
-rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à
-l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux
-tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs
-océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui
-s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte,
-cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure,
-Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h
-peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait
-marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles
-d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les
-traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les
-mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à
-sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la
-lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours
-même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait.
-Christophe s'arrêta pour l'entendre...
-
-Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent
-précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il
-arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de
-Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête
-de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était
-l'annonciateur...
-
-Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée,
-hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison,
-comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui.
-La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la
-montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air
-immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique
-funèbre d'un torrent--l'eau qui ronge le roc--sonnait le glas de la
-terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine,
-les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient...
-
-La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau,
-lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,--le _fœhn_
-du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse
-qui dort encore, le _fœhn_ qui fond les glaces et amasse les pluies
-fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin,
-dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de
-charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et
-les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux
-hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les
-girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot
-de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée,
-s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en
-pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte,
-suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant.
-La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie
-nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il
-voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa
-bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs
-de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il
-s'abattit, au milieu de la chambre, en criant:
-
---Ô toi, toi! Tu es enfin revenu!
-
-
-
-
---Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi
-m'as-tu abandonné?
-
---Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée.
-
---Quelle tâche?
-
---Combattre.
-
---Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout?
-
---Je ne suis pas le maître.
-
---N'es-tu pas Tout ce qui Est?
-
---Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant.
-Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne
-suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne
-plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte
-éternellement. Lutte et brûle avec moi.
-
---Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien.
-
---Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs.
-Ne pense pas à toi, pense à ton armée.
-
---Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée.
-
---Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es
-un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si
-la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix,
-d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui
-n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta mort.
-
---Seigneur, je souffre tant!
-
---Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me
-traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je
-me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang.
-
---Combattre, toujours combattre?
-
---Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un
-conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le
-terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette
-harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches
-qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux.
-
---Je n'ai plus de forces.
-
---Chante pour ceux qui sont forts.
-
---Ma voix est brisée.
-
---Prie.
-
---Mon cœur est souillé.
-
---Arrache-le. Prends le mien.
-
---Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son
-âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés?
-
---Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras,
-vivants, avec mon âme vivante.
-
---Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore?
-
---Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne
-me plus laisser.
-
---Mais si ma vie s'éteint?
-
---Allumes-en d'autres.
-
---Si la mort est en moi?
-
---La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui
-t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres
-demeures.
-
---Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide
-et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air
-afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!...
-
---Je te retrouve... Tais-toi, et écoute.
-
-
-
-
-Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie
-qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la
-forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait,
-soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent,
-frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs
-bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un
-rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était
-ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans
-le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle
-se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet
-à battre. Les fontaines taries recommencent à couler.
-
-Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres
-combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette
-mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige
-que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans
-ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même,
-il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui
-apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand
-combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé.
-Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient
-ses peines, il partageait leur gloire.
-
-
---«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon
-corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer
-qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête,
-je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée.
-Mon sang est le ciment de sa victoire future...»
-
-
-Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui
-contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que
-lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et
-pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière
-qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est
-sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut
-savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances
-même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la
-forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi
-la Vie guerroie dans l'éternelle paix.
-
-Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un
-coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de
-sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes
-souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle
-chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour
-ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait.
-Tout chantait. Elle n'était plus que chant.
-
-Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient
-dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes,
-révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient
-décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la
-douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de
-vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de
-l'autre printemps. Une autre âme était née.
-
-Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore
-ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les
-âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en
-fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne
-songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de
-l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un
-long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et
-croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force
-créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le
-remplissait d'extase. Il aimait, il _était_ son prochain comme
-lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à
-la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne,
-l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des
-essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait
-pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette
-merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut
-écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait
-qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par
-éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il
-écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été
-incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui
-jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres
-idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses
-manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il
-écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de
-sténographie...
-
-Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença
-lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires;
-il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur
-convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait
-commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit,
-faire table rase de tout formalisme appris, de la technique
-traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout
-fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par
-eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il
-se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,--(en fait,
-il n'était qu'au bout d'une de ses vies),--il s'exprimait dans une
-langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une
-logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une
-partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés,
-au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route,
-c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son
-rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps
-avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.
-
-Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait
-depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur
-artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations
-étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne
-s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui
-créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action,
-raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se
-mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent
-que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité
-supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de
-la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le
-veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur
-est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un
-champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir
-est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme
-plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue.
-L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un
-jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit
-utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre
-pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli
-du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses
-bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais
-ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre
-surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil
-n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit.
-Ainsi, l'art.
-
-Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir
-de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout
-autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...--une
-âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à
-sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible!
-Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons.
-Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se
-demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:
-
---Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?
-
-Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie,
-à cette volonté indépendante de la volonté, «_cette énigme
-indicible du monde et de la vie_», que Gœthe appelait «_le
-démoniaque_», et contre laquelle il restait armé, mais qui le
-soumettait.
-
-Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il
-y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de
-soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit
-d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent
-les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas
-le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de
-la vie, l'âme créatrice régnait.
-
-
-Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé,
-vieilli de dix ans,--mais sauvé. Il avait quitté Christophe,
-il avait émigré en Dieu.
-
-Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la
-chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en
-une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les
-yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il
-était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de
-son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de
-la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude.
-Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous
-emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse
-dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il
-faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui _fiat ubi vult_, qui souffle
-quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de
-l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour
-anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il
-peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui
-crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit
-que ce que l'Esprit lui dicte.
-
-Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux,
-chaque matin, avant de prendre la plume... _Vigila et Ora._ Veillez et
-priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion
-amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!
-
-
-
-
-Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit
-la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique
-musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses
-compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait
-mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le
-succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe.
-Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était
-mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son
-visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y
-comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.
-
---Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une sorte
-de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui
-prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien:
-des lueurs dans un chaos.
-
-Christophe sourit:
-
---C'est à peu près cela, dit-il. «_Les yeux du chaos qui luisent
-à travers le voile de l'ordre..._»
-
-Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.
-
-
-(--Il est vidé, pensa-t-il.)
-
-
-Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.
-
-Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur
-faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À
-propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de
-théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour
-la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse,
-tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait
-d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas
-tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.
-
---La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière,
-couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...
-
-Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne
-l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien.
-Il ne dirait à personne:
-
---Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.
-
-Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé.
-Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il
-savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un
-autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le
-même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu
-dans la nature entière.
-
-
-Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le
-soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient
-dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles
-d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues
-archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée,
-le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites
-guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la
-voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.
-
-Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la
-montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant
-inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré,
-blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de
-bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers
-blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux
-petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange,
-cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de
-cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil,
-montait.
-
-Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle
-retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait
-aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son
-tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.
-
-
-
-
-[Footnote 1: Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.]
-
-
-
-
-LA NOUVELLE JOURNÉE
-
-
-
-
-PRÉFACE AU DERNIER VOLUME
-
-
-_J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je
-n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa
-tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques
-et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine:
-toute une_ Somme _du monde, une morale, une esthétique, une foi, une
-humanité nouvelle à refaire.--Voilà ce que nous fûmes._
-
-
-_Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos
-corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus
-heureux que nous._
-
-_Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière
-moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de
-résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!_
-
-
-R. R.
-
-Octobre 1912.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans
-s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des
-formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle
-Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes
-prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi
-s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés,
-fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule
-ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule.
-Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes
-nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le
-champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,--charrues d'argent que
-mène l'invisible bouvier.
-
-Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués
-par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de
-l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs
-pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de
-lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé
-toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de
-joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien,
-tout le mal,--tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez
-toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne
-sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.
-
-Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue
-calme, ferme et joyeuse,--mon amour et mon bien,--je baise ta bouche
-pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes
-paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous
-taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes
-yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton
-cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.
-
-
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-
-
-Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte,
-la vie s'en va. Mais _sa_ vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire.
-Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la
-source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors.
-
-Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi.
-L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune;
-il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme;
-mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson
-Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que
-la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se
-vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne
-dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut
-plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un
-sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais
-quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin
-qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est
-jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie,
-sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme
-l'apôtre Paul,--dans le tableau de Raphaël,--qui se tait et qui songe,
-appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à
-combattre; il édifie son rêve.
-
-
-Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour
-clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser
-davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa
-réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route.
-Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités
-d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les
-révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient
-les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques
-inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus
-lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité
-d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement
-sacré.--Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes
-qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien
-peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions.
-Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de
-l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que
-dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez
-Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu
-morbide à s'isoler du monde.
-
-Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En
-France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était
-libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui
-l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois
-en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des
-exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses
-l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les
-trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un
-autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était
-vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de
-l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte
-une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de
-marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur
-apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle
-lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des
-baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un
-réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et
-l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était
-traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le
-casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever
-l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris,
-quel sentiment mérite l'homme au casque?
-
-Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière
-passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le
-soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait
-volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en
-Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui
-suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait
-un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au
-temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées
-de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la
-tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer.
-Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.--Les
-Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?)
-au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il
-ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire
-n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des
-héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des
-montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se
-sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait
-point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un
-ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage
-de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie
-Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa
-force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y
-retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il
-n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a
-meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre
-le combat et pour y croire encore!
-
-À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de
-ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui
-déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes
-d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient
-acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles
-gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de
-casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres
-italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les
-riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de
-boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement
-répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures
-scandaleuses,--toute la bassesse morale de ces milieux où s'engouffrent,
-chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, incapables
-de trouver des amusements plus relevés que ceux de la canaille,
-ni simplement aussi vifs.
-
-Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte.
-Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté
-civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de
-l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre,
-du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République
-napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse
-d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des
-trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir.
-Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure
-écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme
-de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried
-Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède
-Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de
-printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore
-jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des
-poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et
-bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une
-culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec
-lui, dans le même livre de vie.
-
-Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent
-moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un
-industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les
-plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était
-fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles,
-qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils
-assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte
-de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes
-grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes
-s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop
-profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens
-avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne
-d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait
-bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger
-parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il
-séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte:
-vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est
-dans l'air... «_Mein Reich ist in der Luft..._»
-
-
-
-
-Un soir d'été.
-
-Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son
-chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un
-tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des
-buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un
-petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini,
-cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air
-lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet
-d'eau qui tintait sous la mousse...
-
-Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se
-détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un
-garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des
-fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit
-dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise.
-Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils
-s'arrêtèrent.
-
-Presque à voix basse:
-
---Grazia!
-
---Vous ici!
-
-Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première,
-Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait,
-demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils
-écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent
-séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle
-les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les
-regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement
-occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était
-gênée par ses yeux. Elle dit:
-
---Voulez-vous venir, ce soir?
-
-Elle nomma l'hôtel.
-
-Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop
-ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après
-avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des
-fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.
-
-Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée.
-Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles
-personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence.
-Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom,
-tout bas.
-
---J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle.
-
-Il avait le cœur gonflé d'émotion.
-
---Vous avez souffert, dit-il.
-
---Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé
-par la peine et par la passion.
-
-Ils ne trouvèrent plus de mots.
-
---Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs!
-Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous
-soyons seuls?
-
---Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui
-fait attention à nous?
-
---Je ne suis pas libre de parler.
-
---Cela est mieux, ainsi.
-
-Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans
-sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais
-c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle
-cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle
-aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui
-protégeait la pudeur de son trouble secret.
-
-Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes
-lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques
-mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très
-heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né.
-Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même,
-pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses
-épreuves, une affectueuse compassion.
-
-Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était
-suspendue...
-
-Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé
-de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se
-mêlaient le bonheur et la peine.
-
-Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot
-banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier.
-Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de
-trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la
-petite,--l'aînée,--ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à qui
-ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres
-ouverts sur la table;--leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait
-parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d'hôtel. Il
-vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette
-étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux
-visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une
-promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme,
-pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.
-
-Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours,
-il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.--Cette fois
-encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant
-bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par
-quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et
-contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.
-
-Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était
-si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu
-de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas
-en profiter pour se parler librement.
-
-Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder,
-malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait
-blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute
-manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait,
-l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle
-en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le
-soir.
-
-Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel,
-couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était
-la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il
-était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour
-son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir
-renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait
-aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé
-d'amour.
-
-Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets
-indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de
-choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à
-lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme,
-qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte
-silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne
-se perdraient plus.--Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de
-Christophe chantait...
-
-Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne
-retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander,
-ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les
-enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il
-voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en
-souriant:
-
---Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.
-
-Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés.
-Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce
-n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage
-où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure
-noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une
-adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était
-imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en
-ces blessures du temps.--Et il demanda, à voix basse et tremblante,
-comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux
-blancs.
-
-
-
-
-Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il
-l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le
-déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans
-une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en
-travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois
-semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié
-tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les
-aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche;
-leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il
-tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle
-respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était
-différente de lui!...
-
-Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne.
-Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de
-charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de
-goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté
-fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes,
-dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne
-l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des
-«véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire
-périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle
-l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent
-entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine
-académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve
-au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le
-type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des
-hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe
-faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire
-plus ample connaissance avec le peuple sans musique.--(Ainsi le
-nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent,
-disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de
-mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)--Mais à ce
-peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par
-quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour
-fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.
-
-
-Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets
-étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était
-plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans
-répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur
-les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient
-perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi
-l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète,
-et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les
-galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil
-des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait
-de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés,
-le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois,
-Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui
-réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la
-chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime
-cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans
-la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...
-
-Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un
-coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait
-sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du
-mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si
-brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise
-que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie,
-peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le
-cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée
-s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant
-le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté
-de voir.
-
-Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux
-bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées.
-Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un
-dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci,
-Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle
-l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe
-sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes
-serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une
-farandole.--Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine
-de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière
-d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes
-repliées...
-
-Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait
-arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies,
-un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à
-Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures.
-Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette
-malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta
-sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le
-regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après,
-quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque,
-et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse,
-dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires
-bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa
-cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort
-d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait
-la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui,
-par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau,
-t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le
-pain,--qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et
-nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait
-qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.
-
-Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq
-jours, il oublia--pour la première fois--qu'il était musicien. La
-musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la
-terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné
-l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature;
-l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des
-couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge,
-craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel
-d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui
-monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons
-multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers,
-fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une
-sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit
-juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec
-gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises
-auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature,
-étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de
-jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur
-était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la
-mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne
-pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour
-faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un
-vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de
-sénateur vénitien;--à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait
-du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine
-furieuse, homme apathique;--au garçon de restaurant, qui, pour porter
-un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange
-de Bernin;--au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui
-mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il
-interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs
-chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un
-couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner _Cavalliera
-rusticana!_ Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte
-d'arriver au but, de rejoindre Grazia....
-
-Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un
-regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et
-chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout
-ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des
-hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le
-soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de
-la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables
-de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette
-terre, comme une rose d'un rosier.
-
-Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne
-l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De
-Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en
-aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des
-bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître
-davantage.
-
-Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:
-
---Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan,
-à Florence?
-
---Non, dit-il. Pourquoi faire?
-
-Elle rit.
-
---Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?
-
---Rien, dit-il, je n'ai rien vu.
-
---Mais encore?
-
---Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu
-chez vous.
-
---Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en
-face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.
-
---Je ne vois que vous, dit-il.
-
---Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand
-êtes-vous parti de Suisse?
-
---Il y a huit jours.
-
---Qu'avez-vous donc fait, depuis?
-
---Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de
-la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit
-jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne
-sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais
-que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout
-oublié...
-
---Merci, dit-elle.
-
-(Il n'écouta pas.)
-
---... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui
-était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence
-à vivre.
-
---C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants.
-Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.
-
-Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle
-qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux
-mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse,
-l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia
-s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au
-soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la
-clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était
-loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune
-femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu
-après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone
-Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:
-
-
-_Color verus, corpus solidum et succi plenum._
-
-
-Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était
-baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle
-avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation
-immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les
-âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé
-surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses
-autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux
-sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe
-d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine
-froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait
-rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire
-clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait
-peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au
-souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais
-qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre
-soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu
-fatiguée.
-
-
-
-
-Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,--du moins en
-apparence;--mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même
-monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par
-les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez
-homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues,
-en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race
-italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il
-régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec
-aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des
-quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint
-personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme;
-mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des
-siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil
-hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte
-reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus
-italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de
-Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient
-épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol
-latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome,
-la couleur qui ressort est toujours le romain.
-
-Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de
-culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes,
-souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du
-médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce
-courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout
-en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de
-sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et
-aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à
-craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens,
-embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur
-allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels
-que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...
-
-
-_Homo sum..._
-
-
-Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous,
-l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les
-pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était
-son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre
-nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à
-vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est
-doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol
-épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez
-curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.
-
-Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la
-politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des
-natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux
-traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles,
-qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les
-fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la
-musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le
-sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une
-large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la
-troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans
-la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur
-intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où
-les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts,
-tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils
-avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se
-trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils
-étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique
-et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque
-pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se
-reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la
-lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en
-était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands
-ancêtres: «_Primum vivere..._», mais plutôt: «_Dapprima, quieto
-vivere._»
-
-Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même
-des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel
-petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que
-la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de
-tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son
-ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose:
-le sacrosaint _quieto vivere._ Ils avaient besoin de longues périodes
-d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon
-sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces
-tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole,
-de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une
-volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour
-burlesque: ils jouaient l'_opera buffa._ Dans cette galerie de portraits
-italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat
-métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail
-perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne
-manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui
-cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous
-l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur.
-Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques,
-déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très
-vieilles races,--comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne
-Romaine.
-
-Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de
-ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais
-Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de
-voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en
-voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses
-visites, il se promit de repartir.
-
-
-
-
-Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait
-de ce monde italien, qui l'irritait.
-
-Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière
-romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une
-écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le
-secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas
-pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il
-disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils
-vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au
-sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil
-couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond
-desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra
-dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme
-de la terre qui marche,--et le long des aqueducs ruinés, gigantesques
-vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées
-noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à
-coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs
-gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite,
-poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes
-de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits
-ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux
-lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà
-coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean,
-surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires
-silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la
-plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par
-les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait,
-s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la
-tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des
-_Castelli_), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant,
-somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de
-Rome.--Jusqu'à la nuit tombante.--Alors, le cœur étreint d'une
-angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique
-s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette!
-Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des
-légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir
-du réveil!
-
-
-Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu
-séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On
-eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il
-revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la
-quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et
-brutale. Ceux qui la portaient,--de jeunes hommes (le plus âgé n'avait
-pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux,
-de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi--étaient unis dans
-le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de
-partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande
-affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils
-secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection
-politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros,
-après sa toute récente résurrection économique, ils avaient
-entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient,
-comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de
-sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans
-le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis
-des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme
-impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de
-l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à
-l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au
-devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils
-réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures
-ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux.
-Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes
-hommes[2] répondait, avec une calme grandeur:
-
-
-«_Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute
-rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis
-vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas
-de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas
-de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux
-respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La
-fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui
-on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les
-racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé
-par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un
-terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche
-votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus
-grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que
-vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous
-n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez
-entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire
-ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que
-vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux
-dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et
-nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons
-agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse
-faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y
-sacrifier.--Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle
-magique de ta puissante santé!..._»
-
-La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui
-semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et
-lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées
-pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la
-mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la
-même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant
-lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient
-déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son
-ami--(quelques volumes de vers, des essais de critique),--qui
-n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites
-par ces Italiens et leur étaient familières.
-
-Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui
-séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les
-autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de
-leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres
-étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national;
-souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à
-leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient
-trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils
-étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas
-s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il
-ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il
-transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la _terza
-Roma._ Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas
-donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés
-pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite
-d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut
-que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur
-_Risorgimento._--C'était un de ces grands vents qui commençait à
-passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes,
-socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens
-irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome
-impériale, reine de l'univers.
-
-Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les
-communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer
-de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à
-laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils
-haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces
-compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées
-amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se
-décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de
-toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se
-donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse
-naturelle et leur ton un peu âpre de _contadini_ mal dégrossis. Ils
-voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt
-que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur
-race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.
-
-En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour
-l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia
-de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise
-de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils
-avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie
-parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs,
-d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens
-qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes,
-trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à
-l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur
-développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec
-la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout
-entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès
-d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas
-sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au
-soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec
-le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué.
-C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et
-hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à
-s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée
-pour toujours.
-
-Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par
-contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des _vie di mezzo_,
-qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne
-dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers,
-avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix.
-L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant.
-Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les
-défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui
-ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce
-qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte
-pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son
-compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les
-yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se
-révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un
-égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que
-Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue
-envers tous de son charmant accueil.
-
-
-
-
-Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui
-dit, un jour:
-
---Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser,
-mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne
-cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que
-j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à
-lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent
-et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.
-
---Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?
-
---La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui
-demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à
-de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à
-condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais
-besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont
-attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais
-bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi
-d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a
-de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le
-meilleur.
-
---Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.
-
-Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de
-son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour
-il lui demanda:
-
---Est-ce que vous ne voudrez jamais...?
-
---Quoi donc?
-
---Être à moi.
-
-Il se reprit:
-
---... que je sois à vous?
-
-Elle sourit:
-
---Mais vous êtes à moi, mon ami.
-
---Vous savez bien ce que je veux dire.
-
-Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le
-regarda franchement:
-
---Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.
-
-Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.
-
---Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez
-cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.
-
---Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?
-
---Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous
-d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine?
-J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour
-vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que
-c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre
-amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où
-ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...
-
---Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.
-
---Oh! non, je vous aime toujours autant.
-
---Ah! c'est la première fois que vous me le dites.
-
---Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je
-ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un
-exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils
-sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut
-enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une
-d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là,
-peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.
-
---Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union
-de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!
-
---Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez
-plus que qui que ce soit.
-
---Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une
-famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant!
-Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?
-
---Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne
-femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée,
-et ne vous comprendrait pas.
-
---Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer.
-C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.
-
---Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?
-
---Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment
-pouvez-vous parler ainsi?
-
---Qu'est-ce que j'ai dit?
-
---Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à
-me marier avec une autre?
-
---Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais
-heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.
-
---Alors, si c'est vrai...
-
---Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre
-malheur...
-
---Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites
-la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?
-
---Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop,
-pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je
-crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à
-présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à
-parler franchement,--(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous
-fâcherez pas?)--eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être
-assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait
-heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai
-pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde
-puisse la ternir.
-
-Lui, tristement:
-
---Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais.
-Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.
-
---Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes
-un bon et cher homme.
-
---Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas
-nous convenir?
-
---Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop
-accusé, tous deux, trop personnels.
-
---C'est pour cela que je vous aime.
-
---Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions
-en conflit.
-
---Mais non!
-
---Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me
-reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je
-l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.
-
-Les larmes viennent aux yeux de Christophe.
-
---Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les
-malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.
-
---Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi,
-je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne
-pour me sacrifier à vous.
-
---Tant mieux!
-
---Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me
-tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un
-côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a
-quelque chose de meilleur que notre amitié?
-
-Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.
-
---Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.
-
-Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit,
-avec un soupir:
-
---Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune,
-mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très
-fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous
-regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.
-
---Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!
-
---Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus.
-Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux
-d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche.
-Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur
-d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais
-bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être.
-Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour
-oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un
-que je connais m'avait fait signe!...
-
---Eh bien, eh bien, dites...
-
---Non, ce n'est pas la peine...
-
---Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!
-
---Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.
-
---J'ai compris. Vous êtes cruelle.
-
---Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.
-
---Ce que vous dites là est encore pis.
-
---Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse
-du mal. Je ne dirai donc plus rien.
-
---Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...
-
---Quoi?
-
---Quelque chose de bon.
-
-Elle rit.
-
---Ne riez pas.
-
---Et vous, ne soyez pas triste.
-
---Comment voulez-vous que je ne le sois pas?
-
---Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.
-
---C'est vrai?
-
---Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?
-
---Dites-le encore!
-
---Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable?
-Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?
-
---Il faut bien!
-
---Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je
-crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.
-
---Ah! si cela se pouvait!
-
-Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui
-aussi. Il insistait:
-
---Dites!
-
-Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de
-celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut
-bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle
-s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur
-ses lèvres, faisant: «Chut!»--et disparut.
-
-
-
-
-À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut
-moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de
-silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité
-simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus
-de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient,
-chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se
-retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui
-l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie
-échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es
-salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il
-savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.
-
-La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard
-envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste
-possession de la présence aimée.--Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux
-qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute
-exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la
-blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était
-pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir
-rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une
-maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se
-dépensait plus en vaines violences.
-
-Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son
-abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie
-morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un
-intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui
-relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une
-affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres
-pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées
-modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à
-s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour
-l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout
-en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs
-iconoclastes lui avaient longtemps déplu.
-
-Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était
-surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus
-faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins;
-mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe
-s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage
-mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le
-trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La
-joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin,
-qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres
-des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme
-rayonnement.
-
-Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie
-nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se
-mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des
-aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne
-réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots
-triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux
-d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient
-autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait
-le parfum des roses du Palatin.
-
-Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa
-torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle
-devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues,
-la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de
-Primatice.--Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves
-du naufrage où la splendide Rome du _settecento_ a sombré sous les
-flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la
-villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent
-mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient
-l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue,
-la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui
-palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains
-montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la
-fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée,
-sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux,
-le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes
-lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le
-regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami.
-Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles
-n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout
-était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle
-racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses
-pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec
-ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait
-un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des
-statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait
-dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux
-et entre les doigts des _lecci_, noirs, luisants, criblés des flèches
-du soleil.
-
-Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son
-cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres
-italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt
-germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse
-des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du
-Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces
-têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé
-banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques
-statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles
-étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre
-pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades,
-les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et
-rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes
-rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine,
-lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait
-une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris
-divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour
-pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses
-adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes
-traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont
-l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme.
-Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que
-l'écho magnifié de la sienne.
-
-Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la
-sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur
-impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers
-des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand
-Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les
-brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance
-dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre,
-mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte
-discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles
-de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,--les
-portraits olympiens et les _Stanze_ de Raphaël, remplirent le cœur de
-Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des
-lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux.
-Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des
-pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour.
-Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents.
-Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique
-sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire
-lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces
-frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux
-du Soleil, la main calme du maître...
-
-Et Christophe se demandait:
-
---«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la
-paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux
-qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le
-plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que
-Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en
-révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique
-n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit
-bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale,
-et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui
-pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le
-Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de
-Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel,
-n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...»
-
-Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses
-agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes
-indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient
-à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume
-sans roi.--Il faut être le roi de l'âme tumultueuse...
-
-Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en
-sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en
-gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de
-demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où
-se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui,
-ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil,
-s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus
-hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait
-dans ses bras Déméter endormie.
-
-
-
-
-Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir
-diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait
-refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait
-une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion
-qu'elle la partageait.
-
-Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer
-bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut
-attristé; il y vit la preuve de son indifférence.
-
-Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais
-pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à
-elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son
-ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées,
-elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait
-révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu
-ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux
-que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle
-de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède
-_scirocco_, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois
-elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de
-résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette
-_malaria_ de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été
-victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire
-la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y
-vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux
-pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir.
-Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un
-milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe
-plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle
-n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la
-fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein
-d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des
-années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la
-fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de
-cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait
-rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle
-se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en
-vue que l'intérêt de Christophe.
-
-Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un
-musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale
-était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et
-ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique
-embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe
-des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la
-fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie
-n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre.
-Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait
-l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui
-pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait
-d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul
-intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui
-n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour
-eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À
-quoi bon? Dormir...--Christophe n'eût pas demandé mieux que de les
-aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y
-prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour
-des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout
-étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de
-leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en
-prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas
-dans leur famille.--Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas
-rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!...
-
-Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de
-musique,--de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une
-retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au
-recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais
-mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il
-faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut
-incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir
-encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand
-marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être.
-Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont
-au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre.
-
-Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la
-cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et
-elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle
-l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle
-lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.--Il n'avait pas
-le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la
-meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe
-était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien
-de plus...
-
-Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car
-il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié,
-dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de
-l'ami,--qui ne demandait qu'à n'y pas penser.
-
-
-Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un
-vieux trouvère, «_l'ami ne quitte son amie que quand son âme y
-consent_».
-
-
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la
-première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il
-n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la
-gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa
-les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait
-l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle
-angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il
-voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage
-vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce
-nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct
-s'étaient armées. C'était pour cette raison--(il ne s'en doutait
-peut-être pas)--qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier
-éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première
-fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de
-concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact
-avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux,
-à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce
-qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance:
-
-«Je connais cela, je connais cela...»
-
-En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur
-la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de
-rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des
-bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants
-d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les
-jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que
-les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le
-droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était
-différent.
-
-Et tout avait changé...
-
- *
-* *
-
-«_Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu
-de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé
-quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous
-avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les
-anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle--(vous vous
-souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant
-parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me
-regardaient)--Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit
-héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme,
-qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa
-femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des
-illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls,
-quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes
-premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui,
-avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais
-personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était
-un sentiment affreux.--De plus, les premiers temps après mon arrivée,
-j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière
-grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons
-blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains
-monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait
-cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable._
-
-«_Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que
-j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il
-parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de
-célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes
-les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me
-touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais
-plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me
-louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez
-pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant,
-c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi
-les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est
-malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de
-nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser
-jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des
-journées de fatigues.--C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai
-rejoint le courant. Je regarde et je vois..._
-
-«_Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans,
-je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me
-l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le
-moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de
-démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout
-détruit... Quelle race de rongeurs!»--Une race de castors. Dans
-l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines
-mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à
-présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés..._
-
-
-«Wenn ein Ding geschehen,
-Selbst die Narren es verstehen...[3]
-
-
-«_À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut
-y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous
-sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des
-gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les
-toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire,
-sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les
-têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de
-dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que
-c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils
-agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve
-qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble
-des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des
-thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que,
-sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de
-race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est
-peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment
-prussien._
-
-«_C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en
-politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à
-resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent
-refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les
-autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective:
-reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils
-fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes
-cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers
-les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes.
-Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se
-rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les
-syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du
-moyen âge._
-
-«_Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses,
-je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop
-vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs
-maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est
-leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus
-corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le
-remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont
-ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait
-comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase
-de Suarès, sont de la même lignée que vos_ cinquecentisti.
-
-_Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai
-retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont
-jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais
-moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me
-sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as
-pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.»
-J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus
-vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes
-dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de
-termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier.
-Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à
-travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un
-bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent
-les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à
-la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui
-ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés,
-travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie.
-C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers
-cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le
-veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les
-révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les
-niais pacifistes._
-
-«_Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées.
-Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs
-qui apostrophent les acteurs et insultent le traître._
-
-«_Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne
-pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est
-oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou.
-Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!...
-Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante
-sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent
-sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la
-villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi
-étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon,
-accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec
-bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis
-ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez
-à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne
-pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très
-loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et
-moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends
-à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur
-votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que
-je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des
-autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les
-entendre._
-
-«_Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas
-ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?--J'embrasse
-vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la
-vôtre. Il faut bien se contenter!..._
-
-
-CHRISTOPHE.»
-
-
-«Grâce tranquille» répondit:
-
-
-«_Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que
-vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en
-laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme
-elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps.
-Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont
-demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de
-vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit:
-«Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai
-tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je
-vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle
-a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour
-jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello
-était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier;
-maman fait la conversation avec signor Christophe._»
-
-«_Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend
-pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers
-eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des
-peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique.
-Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs
-faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus,
-pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source
-perpétuellement jaillissante de leur esprit._
-
-«_Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me
-parler que de vous. Vous êtes un_ ingannatore. _Vous ne me dites rien
-de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il
-a fallu que ma cousine Colette--(pourquoi n'allez-vous pas la
-voir?)--m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que
-je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en
-passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai.
-Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir,
-d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un
-air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut
-pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce
-n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant
-que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous
-louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon
-chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se
-tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au
-juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques
-mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau;
-mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme
-n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible
-souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne
-pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça
-ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière.
-Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer._ Sempre avanti,
-Savoia!... _Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome!
-Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez,
-mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je
-veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent,
-je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux,
-qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves.
-Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés
-n'ont été pour vous.--Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que
-je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que
-cela me donne à moi-même._
-
-«_Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse.
-Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons
-fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes.
-Elles sont fâchées contre vous.--«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur,
-que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la
-villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à
-nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas
-que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une
-petite paysanne..._
-
-«_Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une
-bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que
-les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours
-de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous
-a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme.
-Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse._
-
-
-_Votre amie G._»
-
-
- *
-* *
-
-
---«_Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase!
-Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez
-pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour
-ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles
-voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas
-qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances
-pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est
-trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque
-quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il
-ne vous comprendra jamais..._
-
-«_Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai
-pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai
-jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les
-regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font,
-depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et
-malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur
-malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre
-époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette
-nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant
-d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la
-science et des diplômes,--cette science et ces diplômes, qui doivent,
-pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu,
-les faire égales aux hommes!..._
-
-«_Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le
-progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en
-réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne
-sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme
-elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus
-des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est
-pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs
-domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité
-moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de
-Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous
-lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive
-force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent
-aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un
-âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies.
-Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie
-risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès.
-Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres
-petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront
-jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de
-matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de
-leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique._
-
-«_Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de
-trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer
-chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous
-abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations,
-laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de
-mes répétitions d'orchestre--(on essayait ma sixième symphonie).--Je
-l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air,
-criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!..._»
-
-«_Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux
-de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a
-toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides,
-colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à
-corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de
-l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un
-circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les
-Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours
-par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est
-question, dans leurs entretiens, que de_ Racing, _de_ Rowing, _de_
-Rugby, _de_ Derby. _C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps
-de_ Pelléas _est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes.
-Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses
-à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux
-d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus
-brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des
-choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine.
-Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas
-perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de
-fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la
-musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la
-littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un
-bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser.
-C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport.
-Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est
-aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses,
-danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de
-Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le_ Clavecin _bien tempéré, les
-antiques du Vatican_, Orphée, Tristan, _la_ Passion, _et la
-gymnastique. Ces gens ont le vertigo._
-
-«_Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble:
-son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité
-de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout
-cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise;
-ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de
-même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses
-randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari,
-ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe
-aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie
-royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et
-quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle
-fait des élections Académiques.--Elle a prétendu me prendre sous sa
-protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus
-exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous
-obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me
-venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle
-n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au
-fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît
-elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait
-prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.--J'ai été deux
-fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous
-prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là
-brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu,
-dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais
-son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve,
-et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux
-qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins
-avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils
-s'entendent très bien._
-
-«_Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je
-n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon
-nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le
-moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce
-corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement
-d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de
-demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue.
-C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur
-mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront
-payer.--En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus
-enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)...
-notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui
-j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux
-qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous
-ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que
-valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!_
-
-«_Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces
-ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas
-beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait
-voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans
-mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois
-commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de
-démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une
-triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais
-damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que
-vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous
-sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait
-honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des
-évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent.
-Laissez-moi vous conter une histoire._
-
-«_L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait
-d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six
-instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les
-messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la
-chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est
-utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il
-faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces
-concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont
-copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un
-violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient
-étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie.
-Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie,
-dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat;
-on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud,
-mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en
-cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs,
-faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes;
-le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait
-jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul
-musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu
-toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les
-dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement
-orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un
-nouveau système de notation--(un de plus!)--qui devait révolutionner
-la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait
-de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il
-n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la
-famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être
-fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du
-génie...»--Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit
-au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa
-bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur
-que la bonne._
-
-«_Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y
-dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du
-grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux
-maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale.
-Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait
-rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon,
-écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois
-français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des
-leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie
-perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût
-au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y
-échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les
-examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était
-d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le
-droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière.
-Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté.
-Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de
-prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent
-sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le
-moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à
-Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux
-passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins
-que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens
-qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil
-ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible,
-l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil._
-
-«_Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il
-se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique
-nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le
-goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il
-sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en
-fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y
-avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux
-de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes,
-restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets
-sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer
-les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus.
-Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent
-aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il
-est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire
-au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un
-robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour
-les fausses gloires,--tout en ne pouvant se défendre d'une naïve
-admiration de petit bourgeois pour les gens à succès..._
-
-«_Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se
-trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils,
-l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il
-avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans
-amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent
-qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne
-tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se
-supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant
-son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu
-être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui
-n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à
-sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les
-hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie.
-L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint
-plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans
-espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se
-sait incapable d'atteindre..._
-
-«_Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la
-vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu
-être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines
-aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque
-parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées
-en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans
-doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne
-prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la
-dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a
-aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous
-ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus
-haut, la distance n'est pas grande..._
-
-«_Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison:
-un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut
-venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer
-quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique
-j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas
-abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme
-j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à
-moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et
-puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir.
-Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que
-vous voulez que je fasse, mais à l'aimer._
-
-
-CHRISTOPHE.»
-
-
- *
-* *
-
-
-Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa
-curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de
-l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en
-pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait
-illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait
-d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas
-trop la lui montrer.
-
-Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres
-affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant
-sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle
-savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de
-Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une
-exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop
-femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami
-et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que
-des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à
-deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son
-tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin
-que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.
-
-À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait
-davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque
-fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les
-jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé:
-son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de
-dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais
-par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait
-patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la
-mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de
-lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son
-œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la
-violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter
-avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal
-et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un
-monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans
-de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était
-accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un
-travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se
-levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession
-plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la
-vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,--de tous les
-orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion,
-orgueil de culture et d'art,--tous lui étaient bons, pourvu qu'ils
-fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et
-le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi
-lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui
-lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui
-avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de
-ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier.
-Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces
-jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête,
-afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en
-voulaient.
-
-Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait
-l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce
-qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne
-l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder
-droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait
-de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le
-sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche
-et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis
-que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche,
-il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux
-espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait
-serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et
-la peine,--pauvre petit coq gaulois,--avait, de son chant frêle,
-annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant
-s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient.
-Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus
-forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.
-
-
-
-
-Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de
-poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le
-frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre
-les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des
-traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se
-décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il
-reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle
-impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les
-âmes immenses et séculaires,--ces arbres gigantesques, dont les hommes
-sont les feuilles et les fruits,--les Patries. De ces pages surgissait
-la figure surhumaine de la Mère,--celle qui fut avant les vivants
-d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux
-Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles
-prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de
-ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le
-commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle
-de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.
-
-Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des
-pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant,
-par lueurs, dans cette vision de l'âme française,--la vierge pleine de
-grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les
-ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison
-souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares
-tumultueux,--Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il
-connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la
-vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain,
-voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours
-avant sa mort, lui avait fait Olivier.
-
-Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du
-poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha.
-Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un
-annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce
-qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.
-
-Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes
-donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui
-indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point
-belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé--une
-figure crispée aux yeux vifs--demanda ce qu'on voulait. Elle avait
-l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une
-nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit
-l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit
-pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le
-corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin
-Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une
-pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles
-délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux
-piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan
-râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe.
-Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où
-brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce
-corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut
-sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la
-cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu
-Christophe.
-
-Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient
-Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel
-avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune
-inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait
-du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.--Mais
-lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le
-nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que
-lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.
-
-Emmanuel demanda:
-
---Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous
-pu trouver?
-
-Christophe dit:
-
---J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix.
-
---N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que
-je suis à présent, c'est à lui que je le dois.
-
-(Il évitait de prononcer le nom).
-
-Après un moment, il continua, assombri:
-
---Il vous aimait plus que moi.
-
-Christophe sourit:
-
---Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout
-à tous ceux qu'il aime.
-
-Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux
-volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la
-main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui.
-
-Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait
-fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant,
-commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique,
-journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre
-fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés
-par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes
-qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires
-expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y
-laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières
-pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait,
-dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu
-l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études,
-qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une
-discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe
-du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au
-hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de
-l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix
-ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune
-bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient
-pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui
-avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les
-autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe.
-
-Il dit:
-
---Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où
-il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré
-en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté.
-
-Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été,
-prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies
-françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier
-était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui
-plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait
-l'épopée de sa race ressuscitée.
-
-Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à
-travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique,
-tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques
-et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace
-gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce
-mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux
-sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant
-ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf
-parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à
-perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans
-les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille
-ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin
-d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui
-semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette
-forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux
-passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la
-France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi
-brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le
-voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet
-optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre
-avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche
-dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y
-était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux...
-
-Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se
-marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne
-pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et
-le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait
-qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie,
-le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de
-l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement,
-était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas
-fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et
-était réduit par sa santé à l'ascétisme.
-
-Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange
-d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer;
-mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil
-d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte,
-crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était
-plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de
-parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme
-s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé.
-
-Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le
-reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son
-infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler
-indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune
-s'en aggravait.
-
-Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le
-congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était
-escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir
-remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant
-de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre,
-décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son
-noua, il l'appelait «le daim».--Le daim et sa compagne, à la vue
-d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions
-obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la
-voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était
-occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être
-désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux
-riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes:
-ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne
-s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de
-César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de
-piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre.
-
-Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à
-faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne
-témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve
-soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie
-l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines;
-alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme
-jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il
-retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe
-retrouvait l'ennemi.
-
-Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence
-d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la
-maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique
-que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait
-aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un
-stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de
-désirs ataviques,--(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);--une
-imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté
-d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,--(on ne
-savait jamais quel des deux serait vainqueur);--un idéalisme héroïque
-et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres
-supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son
-désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur
-à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas
-l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude
-écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin
-d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère
-était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait
-s'ajouter au sien.
-
-Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour
-voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle
-aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage,
-recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas
-belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple,
-longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des
-postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire
-des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail
-harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais
-de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite
-de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un
-idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant
-la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, _les
-Misérables_ de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où
-il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle
-s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour
-de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son
-affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne
-la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui
-était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et
-qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il
-avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui
-mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec
-dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par
-sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société
-mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,--(car il souffrait de
-s'y voir plus laid et plus ridicule),--il était sensible à
-l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il
-n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de
-témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que
-ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y
-parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux,
-avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le
-mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir
-la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont
-Christophe recevait les éclats.
-
-Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double
-antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions
-d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la
-cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en
-la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine,
-conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait
-pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur
-les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la
-souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,--épée de
-l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice,
-il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était
-exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la
-tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son
-instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère,
-pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,--une irritation,
-si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée.
-
-Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la
-vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas
-d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part
-des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les
-exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve
-son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De
-toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une
-seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à
-des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait
-cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il
-tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la
-musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme
-rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de
-l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le
-«dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de
-Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains
-espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions
-d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de
-prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de
-cette nouvelle _Marseillaise._ Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans
-regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos
-que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes
-soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on
-était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en
-connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de
-force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais
-d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé
-de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges
-classiques,--Louis XIV ou Napoléon,--nous paraissent, à distance, les
-cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus
-victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros
-de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est
-allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal,
-votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que
-d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme
-d'un Molière cachait bien des amertumes.--Pour votre Napoléon, que
-vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur
-bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que
-quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de
-l'_Imperator_, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le
-soleil africain...
-
-Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions
-avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point.
-Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il
-les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe
-voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes
-gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce
-qu'ils seront dans vingt ans.
-
-Christophe lisait dans son cœur et se disait:
-
---Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit.
-Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!
-
-Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux
-personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes
-deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde
-en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la
-supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et
-peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...
-
-Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas
-aux lettres.--Christophe dut renoncer à le voir.
-
-
-
-
-On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le
-compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées
-nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver
-son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des
-cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il
-eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient
-pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque
-désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un
-allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son
-amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref,
-il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec
-elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il
-était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant
-habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit,
-après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en
-attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de
-consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du
-désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne,
-il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans
-cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne
-demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre
-eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le
-même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.
-
-Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de
-retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de
-quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais,
-à la fin de la lettre, un _post-scriptum_ disait:
-
-«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»
-
-Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le
-secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un
-compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les
-souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il
-avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa
-réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il
-allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...
-
-Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la
-porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon
-de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru,
-le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas
-très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans
-parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux
-limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en
-regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi.
-
---Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez?
-
---Je suis venu, dit l'enfant...
-
-(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.)
-
---Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais
-pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez
-peur de moi?
-
-Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit:
-
---Non.
-
---Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes.
-
---Je suis, dit l'enfant...
-
-Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour
-de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe,
-une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction
-de son regard.
-
---Allons! fit-il. Courage!
-
-L'enfant dit:
-
---Je suis son fils.
-
-Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune
-garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise,
-il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque;
-et il le regardait, il le regardait en répétant:
-
---Mon petit... mon pauvre petit...
-
-Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa
-sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les
-cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces
-démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se
-cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il
-resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de
-la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il
-regarda l'enfant, avec un sourire affectueux:
-
---Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais
-bien.
-
-Le petit se taisait, encore effarouché.
-
---Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne
-t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé?
-
-Il demanda:
-
---Comment t'appelles-tu?
-
---Georges.
-
---C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu
-as quel âge?
-
---Quatorze ans.
-
---Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,--ou
-dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes
-traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et
-pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même
-son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure
-plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui
-t'a envoyé chez moi?
-
---Personne.
-
---C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu?
-
---On m'a parlé de vous.
-
---Qui?
-
---Ma mère.
-
---Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu chez moi?
-
---Non.
-
-Christophe se tut, un moment; puis il demanda:
-
---Où habitez-vous?
-
---Près du parc Monceau.
-
---Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être
-fatigué.
-
---Je ne suis jamais fatigué.
-
---À la bonne heure! Montre-moi tes bras.
-
-(Il les palpa.)
-
---Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée
-de venir me voir?
-
---C'est que papa vous aimait plus que tout.
-
---C'est elle qui te l'a dit?
-
-(Il se reprit:)
-
---C'est ta mère qui te l'a dit?
-
---Oui.
-
-Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme
-ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...»
-
-Il continua:
-
---Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir?
-
---Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez
-pas me voir.
-
---Moi!
-
---Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai
-aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous
-ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et
-vous ne m'avez pas répondu.
-
---Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?...
-Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je
-fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant?
-
---Je crois que vous pouvez l'être _aussi_, quand vous voulez.
-
---Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je
-ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?
-
---Parce que moi, je voulais vous voir.
-
---Et si je t'avais mis à la porte?
-
---Je ne me serais pas laissé faire.
-
-Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout
-ensemble.
-
-Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.
-
---C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela!
-Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.
-
-Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit.
-
---Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez,
-tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé?
-Alors, vous ne m'aimez pas?
-
---Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime?
-
---Cela me fait beaucoup.
-
---Parce que?
-
---Parce que je vous aime.
-
-En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix
-expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui
-courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe
-éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui
-semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses
-épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il
-renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier.
-
-Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe,
-avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il
-ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en
-parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes
-tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la
-musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe
-s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les
-éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au
-lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève.
-
---Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences?
-
---C'est a peu près la même chose partout.
-
---Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre?
-
-Il rit franchement et dit:
-
---Je crois que oui.
-
-Puis, il ajouta confidentiellement:
-
---Mais je sais bien que non, tout de même.
-
-Christophe ne put s'empêcher de rire:
-
---Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne t'intéresse?
-
---Au contraire! tout m'intéresse.
-
---Eh bien, alors?
-
---Tout est intéressant, on n'a pas le temps...
-
---Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu?
-
-Il esquissa un geste vague:
-
---Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport,
-je vais voir des expositions, je lis...
-
---Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.
-
---On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis,
-nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir
-le match entre Oxford et Cambridge.
-
---Cela doit bien avancer tes études!
-
---Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée.
-
---Et ta mère, que dit-elle de cela?
-
---Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.
-
---Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour père.
-
---C'est vous qui n'auriez pas eu de chance...
-
-Impossible de résister à son air enjôleur.
-
---Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon pays?
-
---Oui.
-
---Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand.
-
---Je sais très bien, au contraire.
-
---Voyons un peu.
-
-Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon
-incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un
-esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait
-souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il
-racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu,
-hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en
-inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une
-curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons
-d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure
-s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses
-connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il
-avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les
-plus célèbres.
-
---Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n'arriveras
-à rien, si tu ne travailles pas.
-
---Oh! je n'en ai pas besoin. Nous sommes riches.
-
---Diable! c'est grave, alors. Tu veux être un homme qui n'est
-bon à rien, qui ne fait rien?
-
---Au contraire, je voudrais tout faire. C'est stupide de s'enfermer,
-toute sa vie, dans un métier.
-
---C'est encore la seule façon qu'on ait trouvée de le faire bien.
-
---On dit ça!
-
---Comment! «on dit ça »?»... Moi, je dis ça. Voilà quarante ans
-que j'étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir.
-
---Quarante ans, pour apprendre son métier! Et quand peut-on le
-faire, alors?
-
-Christophe se mit à rire.
-
---Petit Français raisonneur!
-
---Je voudrais être musicien, dit Georges.
-
---Eh bien, il n'est pas trop tôt pour t'y mettre. Veux-tu que
-je t'apprenne?
-
---Oh! je serais si heureux!
-
---Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te
-défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des
-dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose... Mais je
-t'avertis: je te ferai travailler.
-
---Je travaillerai, dit Georges, ravi.
-
-Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges
-se rappela que le lendemain, il avait d'autres rendez-vous, et aussi le
-surlendemain. Oui, il n'était pas libre avant la fin de la semaine. On
-convint du jour et de l'heure.
-
-Mais le jour et l'heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut
-déçu. Il s'était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette
-visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux
-et ému qu'il n'en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il
-songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le
-trouver, de la part de l'ami; il souriait, en pensée, à cette
-charmante figure: son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et
-ingénue, le ravissaient; il s'abandonnait à cet enivrement muet, à ce
-bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur,
-dans les premiers jours de l'amitié avec Olivier. Il s'y joignait un
-sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants,
-apercevait le sourire du passé.--Il attendit, le lendemain et le
-surlendemain. Personne. Pas une lettre d'excuses. Christophe, attristé,
-chercha des raisons pour excuser l'enfant. Il ne savait où lui écrire,
-il n'avait pas son adresse. L'aurait-il connue, qu'il n'eût osé lui
-écrire. Un vieux cœur qui s'éprend d'un jeune être éprouve une
-pudeur à lui témoigner le besoin qu'il a de lui; il sait bien que
-celui qui est jeune n'a pas le même besoin: la partie n'est pas égale;
-et l'on ne craint rien tant que de paraître s'imposer à qui ne se
-soucie point de vous.
-
-Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrit, il se
-contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin.
-Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit
-pas pour la Suisse. Il resta, tout l'été, à Paris. Il se jugeait
-absurde; mais il n'avait plus de goût à voyager. En septembre
-seulement, il se décida à passer quelques jours à Fontainebleau.
-
-Vers la fin d'octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il
-s'excusa tranquillement, sans la moindre confusion, de son manque
-de parole.
-
---Je n'ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis,
-nous avons été en Bretagne.
-
---Tu aurais pu m'écrire, dit Christophe.
-
---Oui, c'était ce que je voulais faire. Mais je n'avais jamais le
-temps... Et puis, dit-il en riant, j'ai oublié, j'oublie tout.
-
---Depuis quand es-tu revenu?
-
---Depuis le commencement d'octobre.
-
---Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir?... Écoute,
-dis-moi franchement: c'est ta mère qui t'empêche?... Elle n'aime
-pas que tu me voies?
-
---Mais non! tout au contraire. C'est elle qui m'a dit aujourd'hui
-de venir.
-
---Comment cela?
-
---La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai
-tout raconté, en rentrant. Elle m'a dit que j'avais bien fait; elle
-s'est informée de vous, elle m'a fait beaucoup de questions. Quand nous
-sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m'a engagé à
-retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l'a rappelé de nouveau.
-Et ce matin, quand elle a su que je n'étais pas encore venu, elle a
-été fâchée, elle a voulu que je vinsse tout de suite après
-déjeuner, sans plus attendre.
-
---Et tu n'as pas honte de me raconter cela? Il faut qu'on te
-force à venir chez moi?
-
---Non, non, ne croyez pas!... Oh! je vous ai fâché! Pardon... C'est
-vrai, je suis étourdi... Grondez-moi, mais ne m'en veuillez pas. Je
-vous aime bien. Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne
-m'a pas forcé. Moi, d'abord, on ne me force jamais à faire que ce que
-je veux faire.
-
---Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets
-musicaux, qu'est-ce que tu en as fait?
-
---Oh! j'y pense toujours.
-
---Cela ne t'avance pas beaucoup.
-
---Je veux m'y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais pas,
-j'avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je
-vais travailler, si vous voulez encore de moi...
-
-(Il avait des yeux câlins.)
-
---Tu es un farceur, dit Christophe.
-
---Vous ne me prenez pas au sérieux.
-
---Ma foi, non.
-
---C'est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux. Je suis
-découragé.
-
---Je te prendrai au sérieux, quand je t'aurai vu au travail.
-
---Tout de suite, alors!
-
---Je n'ai pas le temps. Demain.
-
---Non, c'est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous
-me méprisiez, tout un jour.
-
---Tu m'ennuies.
-
---Je vous en prie!...
-
-Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui
-parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de
-petits problèmes d'harmonie. Georges ne savait pas grand'chose; mais
-son instinct musical suppléait à beaucoup d'ignorance; sans connaître
-leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses
-erreurs mêmes témoignaient, dans leur gaucherie, d'une curiosité de
-goût et d'une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n'acceptait
-pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes
-questions qu'il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui
-n'acceptait pas l'art comme un formulaire de dévotion qu'on récite des
-lèvres, mais qui voulait le vivre, pour son propre compte.--Ils ne
-s'entretinrent pas seulement de musique. À propos d'harmonies, Georges
-évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à
-tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin;
-et Christophe n'en avait pas toujours le courage. Il s'amusait à
-écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d'esprit et de
-vie. Quelle différence de nature avec Olivier!... Chez l'un, la vie
-était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l'autre,
-elle était tout en dehors: un ruisseau capricieux qui se dépensait à
-des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs
-yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines
-antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu'il connaissait
-bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui
-se donne tout entier à ce qu'on aime... Seulement, Georges aimait tant
-de choses qu'il n'avait pas le loisir d'aimer longtemps la même.
-
-Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s'était pris
-d'une belle passion juvénile pour Christophe; et il s'appliquait à ses
-leçons avec enthousiasme...--Et puis, l'enthousiasme faiblit, les
-visites s'espacèrent. Il vint moins souvent... Et puis, il ne vint
-plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines.
-
-Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement
-affectueux; il avait un bon cœur et une vive intelligence, qu'il
-dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout,
-parce qu'on avait plaisir à le voir: il était heureux...
-
-Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait
-écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu'elle lui avait envoyé
-son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d'une émotion
-contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s'intéressât à
-Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la
-possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par
-fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se
-crut point permis de venir, sans qu'elle l'y invitât.--Ainsi, ils
-restèrent séparés, l'un de l'autre, s'apercevant de loin parfois à
-un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.
-
-
-
-
-L'hiver passa. Grazia n'écrivait plus que rarement. Elle gardait à
-Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu
-sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens,
-sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec
-eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur,
-rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se
-faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe,
-comme Christophe l'était d'elle. Mais cette sécurité répandait plus
-de lumière que de chaleur.
-
-Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son
-activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge,
-un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie
-est devenue le rêve, l'art la réalité. Au contact de Paris, sa
-puissance créatrice s'était réveillée. Nul stimulant plus
-énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les
-plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par
-des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à
-dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire,
-dans le champ de la technique musicale, l'intrépide curiosité de
-l'esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus
-violent et plus barbare, il allait plus loin qu'eux tous. Mais rien,
-dans ses hardiesses nouvelles, n'était plus abandonné au hasard de
-l'instinct. Un besoin de clarté s'était emparé de Christophe. Tout le
-long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants
-alternants; sa loi était de passer tour à tour d'un pôle à l'autre
-opposé et de remplir l'entre-deux. Après s'être avidement livré,
-dans la période précédente, «_aux yeux du chaos qui luisent à
-travers le voile de l'ordre_», au point de déchirer le voile, pour
-mieux les voir, il cherchait à s'arracher à leur fascination, à jeter
-de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l'esprit dominateur.
-Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l'art parisien
-d'alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l'ordre.
-Mais non pas,--à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui
-dépensent leurs restes d'énergie à défendre leur sommeil,--non pas
-à l'ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à
-Saint-Saëns et à Brahms,--aux Brahms de tous les arts, aux forts en
-thèmes, aux fades néoclassiques, par besoin d'apaisement! Dirait-on
-pas qu'ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes
-amis... Non, ce n'est pas de votre ordre que je parle. Le mien n'est pas
-de la même famille. C'est l'ordre dans l'harmonie des libres passions
-et de la volonté... Christophe s'étudiait à maintenir dans son art le
-juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces
-démons musicaux qu'il avait fait surgir de l'abîme sonore, il les
-employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures
-ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.
-
-Ces jeux et ces combats de l'esprit l'occupèrent, tout l'hiver. Et
-l'hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa
-journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n'aurait pas
-su se dire si elle était longue ou courte, et s'il était encore jeune
-ou s'il était très vieux...
-
-
-Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et,
-une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une
-lettre de Grazia, lui disant qu'elle venait à Paris avec ses deux
-enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette
-l'avait souvent invitée. La peur de l'effort à faire pour rompre ses
-habitudes, pour s'arracher à sa nonchalante paix et à son _home_
-qu'elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu'elle
-connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d'année en année. Une
-mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception
-secrète--(que de romans muets dans le cœur d'une femme, sans que les
-autres en sachent rien, et que souvent elle se l'avoue elle-même!)--lui
-inspirèrent le désir de s'éloigner de Rome. Les menaces d'une
-épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants.
-Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe.
-
-À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir.
-Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais
-il ne lui la montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le
-sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du
-cœur. Il comprit qu'elle avait un chagrin qu'elle voulait cacher; et il
-s'interdit de chercher à le connaître. Il s'efforça seulement de la
-distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant
-part de ses travaux, de ses projets, en l'enveloppant discrètement de
-son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse,
-qui craignait de s'imposer; elle avait l'intuition que Christophe avait
-deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent
-se reposait dans le cœur de l'ami, qui lui parlait d'autre chose que de
-ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l'ombre
-mélancolique s'effacer des yeux de son amie et leur regard se faire
-plus proche, encore plus proche... Si bien qu'un jour, en lui parlant,
-il s'interrompit brusquement et la regarda en silence.
-
---Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.
-
---Aujourd'hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue.
-
-Elle sourit, et tout bas elle répondit:
-
---Oui.
-
-Il n'était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient
-rarement seuls. Colette les gratifiait de sa présence, plus qu'ils
-n'auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers,
-sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait
-pas à l'idée qu'elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué--(ses
-yeux remarquaient tout)--ce qu'elle appelait le flirt de Christophe avec
-Grazia: le flirt était son élément, elle en était enchantée; elle
-ne demandait qu'à l'encourager. Mais précisément, on ne le lui
-demandait pas; on souhaitait qu'elle ne se mêlât pas de ce qui ne la
-regardait point. Il suffisait qu'elle parût, ou fît à l'un des deux
-une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que
-Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d'autre chose.
-Colette cherchait à leur réserve toutes les raisons possibles, hors
-une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait tenir
-en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans
-la maison, menait dix affaires à la fois. Dans l'intervalle de ses
-apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient
-le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des
-sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient leurs petites aventures
-journalières. Grazia s'informait, avec un intérêt féminin, des
-affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait
-des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage; il était
-constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de
-bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique
-de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après
-les avoir persécutés plus longtemps qu'à l'ordinaire, Grazia soupira:
-
---Pauvre Colette! Je l'aime bien... Comme elle m'ennuie!...
-
---Je l'aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu'elle
-nous ennuie.
-
-Grazia rit:
-
---Écoutez... Me permettez-vous... (il n'y a décidément pas moyen
-de causer en paix ici)... me permettez-vous d'aller une fois chez
-vous?
-
-Il eut un saisissement.
-
---Chez moi! Vous viendriez!
-
---Cela ne vous contrarie pas?
-
---Me contrarier! Ah! mon Dieu!
-
---Eh bien, voulez-vous mardi?
-
---Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous voudrez.
-
---Mardi, quatre heures, alors. C'est convenu.
-
---Vous êtes bonne, vous êtes bonne.
-
---Attendez. C'est à une condition.
-
---Une condition? À quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez
-bien que je le ferai, avec ou sans conditions.
-
---J'aime mieux une condition.
-
---C'est promis.
-
---Vous ne savez pas quoi.
-
---Cela m'est égal, c'est promis. Tout ce que vous voudrez.
-
---Mais écoutez d'abord, entêté!
-
---Dites.
-
---C'est que d'ici là, vous ne changerez rien--rien, vous entendez,--à
-votre appartement; tout restera dans le même état, exactement.
-
-La mine de Christophe s'allonge. Il prend l'air consterné.
-
---Ah! ce n'est pas de jeu.
-
-Elle rit:
-
---Vous voyez, voilà ce que c'est de s'engager trop vite! Mais
-vous avez promis.
-
---Mais pourquoi voulez-vous?...
-
---Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous
-les jours, quand vous ne m'attendez pas.
-
---Enfin, vous me permettrez bien?...
-
---Rien du tout. Je ne permettrai rien.
-
---Au moins...
-
---Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai
-pas, si vous le préférez...
-
---Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous
-veniez.
-
---Alors, c'est promis?
-
---Oui.
-
---J'ai votre parole?
-
---Oui, tyran.
-
---Bon tyran?
-
---Il n'y a pas de bon tyran; il y a des tyrans qu'on aime, et des
-tyrans qu'on déteste.
-
---Et je suis des deux, n'est-ce pas?
-
---Oh non! vous n'êtes que des premiers.
-
---C'est joliment humiliant.
-
-Le jour dit, elle vint. Christophe, avec son scrupule de loyauté,
-n'avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son
-appartement en désordre: il se serait cru déshonoré. Mais il était
-à la torture. Il avait honte de ce que penserait son amie. Il
-l'attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq
-minutes à peine après l'heure. Elle monta l'escalier, de son petit pas
-ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle
-était mise, avec une simple élégance. Au travers de sa voilette, il
-vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent: «Bonjour», à mi-voix, en se
-donnant la main; elle, plus silencieuse que d'habitude; lui, gauche et
-ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans
-lui dire la phrase qu'il avait préparée, afin d'excuser le désordre
-de la chambre. Elle s'assit sur la meilleure chaise, et lui, auprès.
-
---Voilà mon cabinet de travail.
-
-Ce fut tout ce qu'il trouva à lui dire.
-
-Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle
-aussi, un peu troublée. (Plus tard, elle lui raconta qu'enfant, elle
-avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, au moment
-d'entrer.) Elle était saisie de l'aspect de solitude et de tristesse de
-l'appartement: l'antichambre étroite et obscure, le manque absolu de
-confort, la pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était
-pleine de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux,
-tant de peines et quelque célébrité n'avaient pu affranchir de la
-gêne des soucis matériels. Et en même temps, elle s'amusait de
-l'indifférence totale au bien-être que révélait la nudité de cette
-pièce, sans un tapis, sans un tableau, sans un objet d'art, sans un
-fauteuil; pas d'autres meubles qu'une table, trois chaises dures et un
-piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers, des papiers partout,
-sur la table, sous la table, sur le parquet, sur le piano, sur les
-chaises--(elle sourit, en voyant avec quelle conscience il avait tenu
-parole).
-
-Après quelques instants, elle lui demanda:
-
---C'est ici--(montrant sa place)--que vous travaillez?
-
---Non, dit-il, c'est là.
-
-Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise
-basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s'y mettre
-gentiment, sans un mot. Ils se turent quelques minutes, et ils ne
-savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa
-pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un
-immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des
-choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre,
-toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s'il battait en
-sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant.
-
-Quand les harmonies se furent tues, il resta, un moment encore,
-immobile, devant le piano; puis il se retourna, entendant la respiration
-de son amie qui pleurait. Elle vint à lui:
-
---Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main.
-
-Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même.
-Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et
-le temps s'arrêta...
-
-Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle
-demanda:
-
---Voulez-vous que je voie le reste de l'appartement?
-
-Heureux, aussi, d'échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la
-chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit
-de fer étroit et dur.
-
-(Plus tard, quand il confia à Grazia qu'il n'avait jamais introduit
-de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse:
-
---Je m'en doute bien; il eût fallu qu'elle eût un grand courage.
-
---Pourquoi?
-
---Pour dormir dans votre lit.)
-
-Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête
-de Beethoven, et, près du lit, dans des cadres de quelques sous, les
-photographies de sa mère et d'Olivier. Sur la commode, une autre
-photographie: elle. Grazia, à quinze ans. Il l'avait trouvée, à Rome,
-dans un album chez elle, et il l'avait volée. Il le lui avoua, en lui
-demandant pardon. Elle regarda l'image, et dit:
-
---Vous me reconnaissez là?
-
---Je vous reconnais, et je me souviens.
-
---Quelle aimez-vous le mieux des deux?
-
---Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous
-reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant.
-Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve à sentir dans cette
-chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître
-que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et
-je vous aime jusqu'après que...
-
-Il se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand
-elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu'il lui eut montré,
-devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les
-moineaux, elle dit:
-
---Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons goûter.
-J'ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j'ai bien pensé que
-vous n'aviez rien de tout cela. Et j'ai encore apporté autre chose.
-Donnez-moi votre pardessus.
-
---Mon pardessus?
-
---Oui, oui, donnez.
-
-Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.
-
---Quoi, vous voulez?
-
---Il y avait deux boutons, l'autre jour, dont le sort m'inquiétait.
-Où en sont-ils, aujourd'hui?
-
---C'est vrai, je n'ai pas encore pensé à les recoudre. C'est si
-ennuyeux!
-
---Pauvre garçon! Donnez.
-
---J'ai honte.
-
---Allez préparer le thé.
-
-Il apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne
-pas perdre un instant de son amie. Elle, tout en cousant, regardait du
-coin de l'œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans
-des tasses ébréchées, qu'elle trouva affreuses, avec ménagement, et
-qu'il défendit avec indignation, parce qu'elles étaient des souvenirs
-de la vie commune avec Olivier.
-
-Au moment où elle partait, il demanda:
-
---Vous ne m'en voulez pas?
-
---De quoi donc?
-
---Du désordre qui est ici?
-
-Elle rit.
-
---Je ferai l'ordre.
-
-Quand elle fut sur le seuil, et près d'ouvrir la porte, il s'agenouilla
-devant elle, il lui baisa les pieds.
-
---Que faites-vous? dit-elle. Fou, cher fou! Adieu.
-
-
-
-
-Il fut convenu qu'elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe.
-Elle lui avait fait promettre qu'il n'y aurait plus d'excentricités,
-plus d'agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux
-émanait d'elle que Christophe en était pénétré, même dans ses
-jours de violences; et bien que, lorsqu'il était seul, il pensât à
-elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de
-bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût
-inquiéter son amie.
-
-Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme
-elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis,
-pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que
-Christophe, jadis, lui faisait répéter.
-
-Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des
-sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la
-société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots;
-elle était assez coquette, sauf avec Christophe,--même avec
-Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers
-froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se
-faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus
-honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une
-fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux
-conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de
-Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup--(et il le savait
-bien).--Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il
-se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond
-du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies
-tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles
-du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent,
-avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans
-la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux.
-
-Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une
-étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire;
-rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la
-veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La
-trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable,
-par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler.
-Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux
-résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit,
-sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la
-nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que
-Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux
-fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce
-qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait
-des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait
-beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié
-était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux
-êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand
-ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait
-séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à
-Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia,
-jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait
-peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa
-vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe)
-elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui,
-après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle
-n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on
-n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers,
-autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi...
-Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par
-éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à
-lui,--et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne,
-dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait
-même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il
-acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner?
-N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton
-sourire, Joconde...
-
-Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait
-bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où
-il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il
-avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et
-complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le
-langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels
-entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de
-jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones,
-tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une
-douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise,
-sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant
-aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant,
-cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se
-traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une
-jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne
-sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang,
-avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui
-plane sur la race, comme une fatalité.
-
-Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le
-patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se
-dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de
-savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la
-race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,--de
-faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une
-voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait
-les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le
-timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances
-finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison
-harmonieuse, une musique profonde et veloutée.
-
-
-
-
-Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de
-notre sang, le meilleur de notre sang.
-
-Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze
-ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu
-rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite,
-affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne
-volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de
-ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté
-de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux
-âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de
-Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On
-embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela
-est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel
-pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux
-sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe
-aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de
-ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il
-pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent
-ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait
-plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés?
-
-Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa
-sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il
-ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts,
-caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux
-blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité
-maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né,
-étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui
-une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour
-l'enfant moins bien portant,--aussi par cet attrait de femmes bonnes et
-honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se
-soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y
-mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir,
-qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore
-capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du
-subconscient.
-
-Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants
-également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en
-souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils
-se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello
-grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération
-de gentillesses zézayantes,--que Christophe repoussait, comme un
-sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir
-cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été
-ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître
-la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»;
-il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus
-clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne
-l'en aimait que davantage.
-
-
-Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant,
-éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec
-Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à
-l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut
-peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions.
-
-Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas
-à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que
-de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se
-dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant
-de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les
-autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le
-Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son
-petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de
-Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits
-d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë,
-quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa
-fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui
-avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer
-maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...»
-
-Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du
-crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle
-crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un
-homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos
-un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à
-l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec
-ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère
-religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras:
-elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait
-pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses
-rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près
-de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée
-que lui, souriait, et disait tout bas:
-
---Viens... Viens...
-
-Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit.
-Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit:
-
---Je suis venu... Pardon...
-
-Elle lui dit:
-
---Merci!
-
-Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait.
-
-Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit
-tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne
-prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles
-méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui
-ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une
-suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de
-laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour
-eux un bonheur si pur,--tous deux, veillant le petit malade
-endormi,--que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à
-capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la
-neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son
-bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils
-échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour.
-Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit:
-
---Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur
-enfant sauvé...
-
-Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré.
-
-
-
-
-De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un
-petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin
-de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour
-son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se
-fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au
-risque--inévitable--que cette amitié fût calomniée. Elle recevait
-Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en
-promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous.
-Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même
-trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un
-sourire, et, tranquillement, passait outre.
-
-Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur
-elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même
-respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se
-consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la
-maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait
-ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était
-plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé
-gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie.
-Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais
-quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir
-d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était
-attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa
-pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand
-bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme.
-
-Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait
-opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de
-l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de
-l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait
-pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui
-s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur
-humain.--Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage
-Arnaud.
-
-Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou
-six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était
-épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois
-déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans
-une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien
-ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la
-torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter
-l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de
-Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un
-peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire.
-Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer.
-
-Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne,
-par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux
-époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la
-main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent,
-ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà.
-Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le
-contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui
-s'éteint...--Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe,
-pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours
-anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à
-parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui
-soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que
-parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches,
-dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme
-des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que
-Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une
-affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le
-vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et
-touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît
-chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le
-sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait,
-ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne
-jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil,
-sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils
-sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par
-jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et
-rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon
-âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi!
-Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes
-vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte,
-vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était
-bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort
-eût été belle, ainsi!
-
-Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite.
-Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais
-elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les
-yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait,
-et le trouble de Christophe se communiquait à elle.
-
-Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à
-rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle
-voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le
-frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur
-était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait:
-
---Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre
-l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre
-heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime?
-
-Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait:
-
---Je l'aime.
-
-À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la
-chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille;
-depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle
-l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du
-lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait
-qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser.
-
---Où as-tu mal?
-
-Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal.
-
---Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal.
-
---Je ne sais pas.
-
---As-tu mal, ici?
-
---Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout.
-
-Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente,
-exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se
-forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en
-sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres
-paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le
-quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet,
-grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour
-se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha
-point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha,
-glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses
-rêves.
-
-
-L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère.
-On trouve assez souvent--mais à ce degré, rarement,--ce génie
-instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se
-regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille
-indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie
-en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté
-toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de
-nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il
-en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard.
-Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il
-déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne,
-plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr
-vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui
-dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les
-premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait
-senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit
-qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à
-épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les
-surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le
-salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à
-faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient
-ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à
-Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la
-gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son
-trouble.--Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des
-choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle
-voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une
-tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un
-jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se
-déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros
-rhume.--Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale
-qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du
-manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux
-déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda
-sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula
-par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée,
-l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut.
-
-De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes
-reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait
-jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées.
-Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le
-contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe
-avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à
-jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin
-d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité
-extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu
-d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait
-son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main
-s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il
-ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au
-côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait.
-Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais
-il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés.
-La paix de leurs réunions,--ces calmes causeries, ces lectures, cette
-musique, dont ils se faisaient une fête,--tout cet humble bonheur
-était désormais ruiné.
-
-De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit
-qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît
-et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir
-gagné la partie.)
-
-Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient
-ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas
-certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de
-l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour,
-Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.
-
---Oui, pourquoi? demanda-t-il.
-
---Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un sourire navré.
-
-Christophe le savait. Il savait qu'elle sacrifiait leur bonheur à son
-fils; il savait qu'elle n'était pas dupe des mensonges de Lionello, et
-pourtant qu'elle l'adorait; il savait l'égoïsme aveugle de ces
-affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves
-de dévouement, au profit d'êtres mauvais ou médiocres de leur sang:
-après quoi, il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en
-seraient les plus dignes, à ceux qu'ils aiment le mieux, mais qui ne
-sont pas de leur sang. Et bien qu'il s'en irritât, bien qu'il eût
-envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie,
-il s'inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait agir
-autrement.
-
-Alors, ils renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais
-si l'on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne
-pouvait empêcher leurs cœurs de s'unir. Le renoncement même, le
-commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la
-chair. Chacun d'eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s'en
-déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami:
-ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia «son
-confesseur». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son
-amour-propre avait à souffrir; il s'en accusait avec une contrition
-excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil
-enfant. Il allait jusqu'à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois,
-il ne s'y était décidé qu'après qu'il avait été bien entendu entre
-eux qu'elle ne lui offrirait rien, qu'il n'accepterait d'elle rien.
-Dernière barrière d'orgueil, qu'il maintint et qu'elle respecta. À
-défaut du bien-être qu'il lui était interdit de mettre dans la vie de
-son ami, elle s'ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus
-de prix pour lui: sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui,
-à toute heure du jour; le matin, il n'ouvrait pas les yeux, il ne les
-fermait pas, le soir, sans une muette prière d'adoration amoureuse. Et
-elle, quand elle s'éveillait, ou que la nuit, elle restait, comme
-souvent, des heures sans dormir, elle songeait:
-
---Mon ami pense à moi.
-
-Et un grand calme les entourait.
-
-
-
-
-Sa santé s'était altérée. Grazia était constamment alitée, ou
-devait passer des jours étendue sur une chaise longue. Christophe
-venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses
-compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait
-au piano en boitant, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique
-qu'il avait apportée. C'était la plus grande joie qu'elle pût lui
-faire. De toutes les élèves qu'il avait formées, elle était, avec
-Cécile, la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait
-d'instinct sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle
-langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et
-de l'art lui échappait entièrement; elle y versait la clarté de son
-cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le
-jeu de sou amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu'il
-avait exprimées. Les yeux fermés, il l'écoutait, il la suivait, la
-tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. À vivre sa
-musique au travers de l'âme de Grazia, il épousait cette âme et il la
-possédait. De ce mystérieux accouplement naissaient des œuvres
-musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il le
-lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions,
-tissées avec sa substance et celle de son amie:
-
---Nos enfants.
-
-Communion de tous les instants, où ils étaient ensemble et où ils
-étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de
-la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l'image de Grazia,
-et où des domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient
-dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement
-qu'ils avaient pour leur maîtresse. Joie d'écouter à deux le chant
-des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s'écouler... La
-santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre
-d'inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si
-sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu'ajouter à son
-charme. Elle était «sa chère, souffrante, touchante amie, au lumineux
-visage». Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle,
-quand il avait le cœur gonflé d'amour et ne pouvait attendre au
-lendemain pour le lui dire:
-
-«_Liebe liebe liebe liebe liebe Grazia..._»
-
-Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu'elle durerait
-toujours. L'enfant semblait les avoir oubliés; son attention était
-distraite. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha
-plus. Le diabolique petit s'était mis dans la tête de séparer sa
-mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n'y apportait pas
-de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa
-méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu'il pouvait faire; il
-cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n'eut pas de
-cesse qu'il n'obtînt de Grazia qu'elle partît de Paris, qu'ils
-voyageassent au loin. Grazia était sans force pour lui résister. Au
-reste, les médecins lui conseillaient un séjour en Égypte. Elle
-devait éviter un nouvel hiver dans un climat du Nord. Trop de choses
-l'avaient ébranlée: les secousses morales des dernières années, les
-soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues
-incertitudes, la lutte livrée en elle et dont elle ne montrait rien, le
-chagrin du chagrin qu'elle faisait à son ami. Christophe, pour ne pas
-ajouter aux tourments qu'il devinait, cachait ceux qu'il avait à voir
-s'approcher le jour de la séparation; il ne faisait rien pour le
-retarder; et ils affectaient tous deux un calme qu'ils n'avaient point,
-mais qu'ils réussissaient à se communiquer l'un à l'autre.
-
-Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient ensemble quitté Paris,
-au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur
-restaient, en Engadine, près du pays où ils s'étaient retrouvés, il
-y avait six ans déjà.
-
-Depuis cinq jours, ils n'avaient pu sortir; la pluie tombait sans
-relâche; ils étaient restés presque seuls à l'hôtel; la plupart des
-voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin; mais la
-montagne restait vêtue de nuages. Les enfants partirent d'abord, avec
-les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit.
-Il l'accompagna jusqu'à l'endroit où la route descendait en lacets
-rapides sur la plaine d'Italie. Sous la capote de la voiture,
-l'humidité les pénétrait. Ils étaient serrés l'un contre l'autre,
-et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L'étrange
-demi-jour demi-nuit qui les enveloppait!... L'haleine de Grazia
-mouillait d'une buée sa voilette. Il pressait la petite main tiède
-sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette
-humide, il baisa la chère bouche.
-
-Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture
-s'enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d'entendre
-le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes
-blanches coulaient sur les prairies. Sous le réseau serré, les arbres
-transis pleuraient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie.
-Christophe s'arrêta, suffoquant... Rien n'est plus. Tout est passé...
-
-Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien
-ne passe, pour qui ne passe point.
-
-
-
-
-_TROISIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-L'absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu'on aime. Le cœur ne
-retient d'eux que ce qui nous est le plus cher. L'écho de chaque parole
-qui, par delà les espaces, vient de l'ami lointain, vibre dans le
-silence, religieusement.
-
-La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et
-contenu d'un couple qui n'en est plus à l'épreuve dangereuse de
-l'amour, mais qui, l'ayant passée, se sent sûr de sa route et marche,
-la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour
-diriger l'autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui.
-
-Christophe retourna à Paris. Il s'était promis de n'y plus revenir.
-Mais que valent ces promesses! Il savait qu'il y trouverait encore
-l'ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret
-désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à
-remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait
-appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire
-des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d'une grande faiblesse
-envers son fils, n'essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même
-par une crise singulière: trop occupée de soi, pour s'occuper de lui.
-
-Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie
-d'Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle
-se tenait à l'écart de la société parisienne qui, après lui avoir
-hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau
-fait des avances, qu'elle avait repoussées. De son action elle
-n'éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte; elle estimait qu'elle
-n'avait pas de compte à leur rendre: car ils valaient moins qu'elle; ce
-qu'elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu'elle
-connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du
-foyer. Elle souffrait seulement du mal qu'elle avait fait à son
-meilleur ami, au seul qu'elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point
-d'avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la
-sienne.
-
-Ces regrets, cette peine, s'atténuèrent peu à peu. Il ne subsista
-plus qu'une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres,
-et l'amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son
-besoin d'aimer, la désarmait devant lui; elle était incapable
-de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse,
-elle se persuadait qu'elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier.
-À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes
-d'indifférence lassée; tantôt elle fatiguait Georges de son amour
-exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle
-le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu'elle était une
-mauvaise éducatrice, elle s'en tourmentait; mais elle n'y changeait
-rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de
-conduite sur l'esprit d'Olivier, le résultat avait été déplorable;
-ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l'enfant. Au fond,
-elle ne voulait avoir sur son fils d'autre autorité que celle de son
-affection. Et elle n'avait pas tort: car entre ces deux êtres, si
-ressemblants qu'ils fussent, il n'était d'autres liens que du cœur.
-Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère; il aimait sa
-voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se
-sentait, d'esprit, étranger à elle. Elle ne s'en aperçut qu'au
-premier souffle de l'adolescence, lorsqu'il s'envola loin d'elle. Alors,
-elle s'étonna, elle s'indigna, elle attribua cet éloignement à
-d'autres influences féminines; et en voulant maladroitement les
-combattre, elle ne fit que l'éloigner davantage. En réalité, ils
-avaient toujours vécu, l'un à côté de l'autre, préoccupés chacun
-de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait,
-grâce à une communion de sympathies et d'antipathies à fleur de peau,
-dont il ne resta plus rien, quand de l'enfant (cet être ambigu, encore
-tout imprégné de l'odeur de la femme) l'homme se dégagea. Et
-Jacqueline disait, avec amertume, à son fils:
-
---Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père,
-ni à moi.
-
-Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait;
-et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète.
-
-
-Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de
-ce qui les désunit que de ce qui les unit; elles ont besoin de
-s'affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d'une injustice ou
-d'un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l'époque,
-plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un
-temps, l'équilibre des forces d'une civilisation,--ces hauts plateaux
-bordés de pentes rapides,--la différence de niveau est moins grande,
-d'une génération à l'autre. Mais dans les âges de renaissance
-ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent
-la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les
-précédaient.--Georges, avec ceux de son âge, remontait la montagne.
-
-Il n'avait rien de supérieur, ni par l'esprit, ni par le caractère:
-une égalité d'aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d'une
-élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au
-début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père,
-qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable
-d'intelligence et d'énergie.
-
-À peine les yeux de sa raison s'étaient ouverts au jour qu'il avait
-aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs
-éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d'inconnaissances, de
-vérités ennemies, d'erreurs contradictoires, où son père avait
-fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d'une
-arme qui était en son pouvoir, et qu'Olivier n'avait jamais connue: sa
-force...
-
-D'où lui venait-elle?... Mystère de ces résurrections d'une race, qui
-s'endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de
-montagne, au printemps!... Qu'allait-il faire de cette force?
-L'employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la
-pensée moderne? Ils ne l'attiraient point. Il sentait peser sur lui la
-menace des dangers qui s'y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son
-père. Plutôt que de renouveler l'expérience et de rentrer dans la
-forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n'avait fait qu'entr'ouvrir
-ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s'était grisé:
-la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen,
-la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de
-Wagner. Il s'en était détourné avec un mélange de colère et
-d'effroi. Il haïssait la lignée d'écrivains réalistes qui, pendant
-un demi-siècle, avaient tué la joie de l'art. Il ne pouvait cependant
-effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait
-été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui; mais il savait
-bien que derrière lui, l'ombre était. Trop sain pour chercher un
-dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l'époque
-précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole
-France, comme une dépravation de la libre intelligence, le rire sans
-gaieté, l'ironie sans grandeur: moyen honteux et bon pour des esclaves,
-qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser!
-
-Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer
-une certitude, il la voulait, il la voulait! Il la demandait, il
-l'implorait, il l'exigeait. Et les éternels happeurs de popularité,
-les faux grands écrivains, les faux penseurs à l'affût, exploitaient
-ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et
-faisant du boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux,
-chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût
-bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de
-ces marchands ne s'était donné la peine de trouver des recettes
-nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des
-flacons éventés. La panacée de l'un était l'Église catholique; de
-l'autre, la monarchie légitime; d'un troisième, la tradition
-classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à
-tous les maux dans le retour au latin. D'autres prônaient
-sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la
-domination de l'esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé,
-en un autre moment, d'un esprit atlantique!) Contre les barbares du Nord
-et de l'Est, ils s'instituaient avec pompe les héritiers d'un nouvel
-empire Romain... Des mots, des mots, et des mots empruntés. Un fonds de
-bibliothèque, qu'ils débitaient en plein vent.--Comme tous ses
-camarades, le jeune Jeannin allait de l'un à l'autre vendeur, écoutait
-la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en
-ressortait déçu, un peu honteux d'avoir donné son argent et son
-temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et
-pourtant, telle est la force d'illusion de la jeunesse, telle sa
-certitude d'atteindre à la certitude qu'à chaque promesse nouvelle
-d'un nouveau vendeur d'espérance, il se laissait reprendre. Il était
-bien Français: il avait l'humeur frondeuse et un amour inné de
-l'ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d'en supporter
-aucun: son ironie impitoyable les perçait tous à jour.
-
-En attendant qu'il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de
-l'énigme... il n'avait pas le temps d'attendre! Il n'était pas homme
-à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la
-vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans
-motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les
-voyages, les jouissances de l'art, la musique surtout dont il s'était
-gorgé, lui avaient été d'abord une diversion intermittente et
-passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il
-découvrit de bonne heure le monde de l'amour aux dehors enchantés, et
-il s'y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis,
-ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des
-femmes: il lui fallait l'action. Alors, il se livra aux sports, avec
-fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux
-tournois d'escrime, aux matches de boxe; il fut champion français pour
-la course et le saut en hauteur, chef d'une équipe de foot-ball. Avec
-quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de
-témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies
-courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il
-partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes
-d'aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec
-trois cent mille hommes; il se sentait uni avec un peuple entier, dans
-une jubilation de foi; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus
-d'eux, les emportaient dans leur essor; pour la première fois depuis
-l'aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient
-les yeux au ciel et le voyaient s'ouvrir...--À l'effroi de sa mère, le
-jeune Jeannin déclara qu'il voulait se mêler à la troupe des
-conquérants de l'air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette
-ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n'en fit qu'à sa tête.
-Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta
-de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu'au reste il
-était sûr que Georges ne suivrait point; (car il ne les eût pas
-suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis--même s'il l'avait
-pu--d'entraver le jeu sain et normal de jeûnes forces qui, contraintes
-à l'inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction.
-
-Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui
-échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l'amour,
-elle ne pouvait se passer de l'illusion de l'amour; toutes ses
-affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères
-reportent sur leur fils l'ardeur secrète qu'elles n'ont pu dépenser
-dans le mariage--et hors du mariage! Et lorsqu'elles voient ensuite avec
-quelle facilité ce fils se passe d'elles, lorsqu'elles comprennent
-brusquement qu'elles ne lui sont plus nécessaires, elles passent par
-une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de
-l'amant, la désillusion de l'amour.--Ce fut pour Jacqueline un nouvel
-écroulement. Georges n'en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent
-pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d'eux: ils n'ont
-pas le temps dé s'arrêter pour voir: un instinct d'égoïsme les
-avertit de passer tout droit, sans tourner la tête.
-
-Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n'en sortit que
-quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait
-toujours son fils, mais d'une affection lointaine, désabusée, qui se
-savait inutile et se désintéressait d'elle-même et de lui. Elle
-traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu'il y prît garde.
-Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans
-amour, il fallut qu'il inventât un objet à aimer. Elle tomba au
-pouvoir d'une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes
-féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus
-inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie
-n'a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d'une femme qui, dès
-leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux
-d'attraction.
-
-C'était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s'occupait
-d'œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente;
-brune, de beaux traits accusés, les yeux vifs, Une bouche large et fine
-qui souriait toujours, le menton impérieux. D'intelligence remarquable,
-nullement sentimentale; une malice paysanne, un sens précis des
-affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir
-grand, mais savait en même temps voir à l'échelle exacte, quand
-c'était nécessaire; un mélange savoureux de haut mysticisme et de
-rouerie de vieux notaire. Elle avait l'habitude de la domination et
-l'exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se
-passionna pour l'œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait
-à qui la passion s'adressait; elle était accoutumée à en provoquer
-de semblables; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les
-utiliser au service de l'œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline
-donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle
-crut, par amour.
-
-On ne tarda pas à remarquer la fascination qu'elle subissait. Elle
-était la seule à ne pas s'en rendre compte. Le tuteur de Georges
-s'inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier
-des questions d'argent, s'aperçut lui-même de l'emprise exercée sur
-sa mère; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec
-elle son intimité passée; il vit qu'un rideau s'était tendu entre
-eux; il en accusa l'influence occulte, et il conçut contre celle qu'il
-nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation
-qu'il ne déguisa point; il n'admettait pas qu'une étrangère eût pris
-sa place dans un cœur qu'il avait cru son bien naturel. Il ne se disait
-pas que si la place était prise, c'est qu'il l'avait laissée. Au lieu
-de tenter de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la
-mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange
-de paroles vives; la scission s'accentua. Sœur Angèle acheva
-d'établir son pouvoir sur Jacqueline; et Georges s'éloigna, la bride
-sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il
-perdit des sommes considérables; il mettait une forfanterie dans ses
-extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux
-extravagances de sa mère.--Il connaissait les Stevens-Delestrade.
-Colette n'avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d'essayer
-sur lui l'effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était
-au courant des équipées de Georges; elle s'en amusait. Mais le fonds
-de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit
-voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que
-ce n'était pas elle qui serait capable de l'en préserver, elle avertit
-Christophe, qui revint aussitôt.
-
-
-
-
-Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune
-Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus
-remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b
-cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses
-compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts
-représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée
-leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible
-aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des
-vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible
-pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une
-libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis,
-libre de toutes les patries,--qui n'était plus de mode,--ou ne l'était
-pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales,
-il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers
-semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.
-
-Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des
-trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents,
-facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur
-de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action
-Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,--(il ne savait pas
-trop)--ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce
-expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient
-fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que
-valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de
-Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne
-pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par
-brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver,
-de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui
-venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier
-avait aimé.
-
-Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se
-confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps
-de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun
-signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la
-visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de
-quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter
-un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges,
-qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade,
-comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on
-l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec
-indignation:
-
---Mais tu ne m'écoutes pas!
-
-Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a
-suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire
-pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne
-pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges
-racontait tout; il était d'une franchise désarmante.
-
-Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était
-souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le
-droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de
-Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises,
-n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de
-peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges
-apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les
-trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que
-Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans
-les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère
-moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le
-bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des
-scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se
-défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas
-tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il
-éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés
-certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges
-n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives.
-Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se
-rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la
-conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre
-la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre
-génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion,
-il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant
-renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on
-ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se
-détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est
-d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On
-fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible
-comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses
-commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!...
-
-Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il
-allait faire:--(le savait-il lui-même?)--il ne lui parlait de rien que
-lorsque c'était fait.--Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder
-le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et
-souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas?
-
-Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges
-regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et
-il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il
-était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une
-lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait
-rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui
-faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue
-muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se
-mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport
-avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre
-vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous
-une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son
-Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux
-siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure.
-Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet
-encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il
-parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même
-humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce
-calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa
-confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et
-s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été.
-L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer
-sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait,
-avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de
-ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi
-non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit
-vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était
-autour de lui.
-
-Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se
-demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme,
-se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux,
-à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais
-le besoin de s'enfermer dans un camp?»
-
---S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien,
-dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme
-de grand air?
-
---Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit,
-répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de
-penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les
-hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges
-classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du
-passé.
-
---Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des
-découragés pareils!
-
---Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation.
-Aucun de nous ne l'est.
-
---Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous.
-Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire
-vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos
-arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls!
-
---Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des
-ponts-neufs du temps.
-
---Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin
-d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines.
-Trouve tes lois. Cherche en toi.
-
---Je n'ai pas le temps, dit Georges.
-
---Tu as peur, répéta Christophe.
-
-Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun
-goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on
-y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y
-tomber.
-
---Donne-moi la main, disait Christophe.
-
-Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et
-tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail,
-en riant.
-
---Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges.
-
---Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.
-
---Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours.
-
-Christophe lui tapait sur l'épaule:
-
---Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne
-te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de
-l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te
-marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y
-a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la
-cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et
-galope!
-
---Mais où vais-je? dit Georges.
-
---Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de l'air,
-soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la
-nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort...
-
-«_Expertus vacuum Daedalus aera..._»
-
-
-... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement
-capable de m'expliquer ce que cela veut dire?
-
-«_Perrupit Acheronta..._»
-
-
-... Voilà votre lot à vous. Heureux _conquistadores!_...
-
-
-Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la
-génération nouvelle, que Georges, étonné, disait:
-
---Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec nous?
-
---Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre.
-Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce
-conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne,
-est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est
-ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de
-te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à
-lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus.
-À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous
-regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous
-nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous,
-profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la
-beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais
-souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de
-vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis
-et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui
-qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé
-de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous,
-d'être plus forts et plus heureux que nous!...--En attendant, fais du
-sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas
-assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un
-temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi.
-
-
-
-
-Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il
-était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y
-entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas
-de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous
-une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de
-ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour
-Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe
-croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il
-eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil
-ami.
-
-Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu
-fort à faire.
-
-
-Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel
-idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais
-tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la
-sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès
-du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés
-de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et
-leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne
-s'émouvait pas de leurs méchancetés.
-
---Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents,
-ces petits...
-
-Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui
-le flagornaient, parce qu'il avait du succès,--ceux dont parle
-d'Aubigné, qui, «_lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de
-beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation_».
-
-Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en
-répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux,
-que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce
-d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste
-s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable
-Christophe.
-
-Christophe vit le directeur, et lui dit:
-
---Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez
-monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.
-
-Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries
-Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de
-l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et
-qu'elle ne ferait pas un sou.
-
---Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?
-
---On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin en
-loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes
-gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils
-trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui
-braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le
-malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école!
-Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le
-public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs _Oremus!_... Pas de sang dans
-les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils
-font des duos d'amour, on dirait des _De profundis_... Si j'étais
-assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je
-ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me
-demander.--Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles
-pleines...
-
-Les compliments reprirent.
-
-Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:
-
---Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme
-«arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque
-j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce
-de ce garçon, ou je retire la mienne.
-
-Le directeur leva les bras au ciel, et dit:
-
---Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous
-aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?
-
---Que m'importe? dit Christophe.
-
---À votre aise! Vous en serez la première victime.
-
-On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les
-répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes,
-l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle.
-Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui
-annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de
-reconnaissance éternelle.
-
-Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous
-ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre
-furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à
-suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait
-trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils
-avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait
-plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la
-nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât
-sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à
-sembler douloureux à l'auteur.
-
-Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut
-aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux
-déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot
-pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son
-œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils
-représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes.
-Christophe haussa les épaules, pensant:
-
---Il va répondre.
-
-«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets,
-avec ces mots:
-
---Vous avez lu?
-
-L'autre écrivit:
-
---Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si
-délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas
-faire attention.
-
-Christophe rit, et pensa:
-
---Il a raison, le petit pleutre.
-
-Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes».
-
-Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et
-qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois
-sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le
-journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y
-trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement
-l'épaule avec son épée.
-
-Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre
-d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez
-Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan,
-le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à
-l'accabler sous une volée de reproches furibonds.
-
---Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la
-permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires!
-Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà
-bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui.
-C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si
-le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en
-écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je
-ne te l'aurais pardonné, de ta vie!...
-
-Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba
-dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait:
-
---Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu
-m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai.
-Peut-être que tu m'embrasseras.
-
-Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les
-deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit:
-
---Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette
-nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce
-qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne
-recommenceras plus jamais.
-
---Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me plaît.
-
---Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux
-plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te...
-
---Tu me déshérites, c'est entendu.
-
---Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il?
-
---Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment
-plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que
-toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de
-sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de
-t'injurier.
-
---Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent dire.
-
---Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te regarde!
-
-Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau
-n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique
-à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les
-journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût
-trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au
-besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de
-Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son
-geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.--Et
-Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait
-perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère
-le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y
-avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause
-d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait:
-
---Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté!
-
-
-
-
-Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui,
-un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était
-Emmanuel.
-
-L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit
-qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs
-nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait
-naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans.
-Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres,
-et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.--Emmanuel était
-dépassé.
-
-Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme
-de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national,
-il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait
-dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était
-qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de
-l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa
-revanche de la Force.--Et voici que la Force s'était réveillée, au
-cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La
-génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait,
-avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse
-de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et
-affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les
-plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les
-prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers,
-les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles
-croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées
-que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de
-tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la
-guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des
-beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils
-célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux
-poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par
-réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le
-mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la
-forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent,
-l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des
-autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur
-delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et--même les
-plus incroyants--prônaient le retour au catholicisme, par besoin
-pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde
-d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de
-dédaigner--ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de
-la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires.
-Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait
-cruellement, et il s'en indignait.
-
-De savoir que Christophe était victime, comme lui,--plus que lui,--de
-cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il
-l'avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour
-paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit
-à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières
-avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il
-ne cacha pas le plaisir qu'il avait aux visites de Christophe. Dès
-lors, ils se réunirent souvent, soit chez l'un, soit chez l'autre.
-
-Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré des
-critiques; et, trouvant que Christophe ne s'en émouvait pas assez, il
-lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux.
-Ou y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art,
-d'ignorer l'harmonie, d'avoir pillé ses confrères, et de déshonorer
-la musique. On l'y nommait: «Ce vieil agité»... On y disait: «Nous
-en avons assez, de ces convulsionnaires! Nous sommes l'ordre, la raison,
-l'équilibre classique...»
-
-Christophe s'en divertissait.
-
---C'est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la
-fosse... De mon temps, il est vrai, on attendait qu'un homme eût
-soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite,
-aujourd'hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes... Une
-génération est plus vite fourbue... Pauvres diables! ils n'en ont pas
-pour longtemps! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au
-soleil!
-
-Mais Emmanuel n'avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il
-était en proie à ses nerfs maladifs; âme ardente en un corps
-rachitique, il lui fallait le combat, et il n'était pas fait pour le
-combat. L'animosité de certains jugements le blessait, jusqu'au sang.
-
---Ah! disait-il, si les critiques savaient le mal qu'ils font aux
-artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient
-honte de leur métier.
-
---Mais ils le savent, mon bon ami. C'est leur raison de vivre. Il
-faut bien que tout le monde vive.
-
---Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par la
-lutte qu'il faut livrer à l'art. Au lieu de vous tendre la main, de
-parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider
-fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs
-poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent:
-«Pourra pas!...» Et quand on est au faîte, disent, les uns: «Oui,
-mais ce n'est pas ainsi qu'il fallait monter.» Tandis que les autres,
-obstinés, répètent: «N'a pas pu!...» Bien heureux, quand ils ne
-vous lancent pas dans les jambes des pierres pour vous faire tomber!
-
---Bah! il se trouve aussi, parfois, dans le nombre, deux ou trois braves
-gens; et quel bien ils peuvent faire! Les méchantes bêtes, il y en a
-partout; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi,
-qu'un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une
-proie, qu'il enrage de ne pouvoir mastiquer? Il faut s'armer de
-patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire
-critique nous est utile; il est un entraîneur; il ne nous permet pas de
-flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la
-meute nous mord les fesses. En marche! Plus loin! Plus haut! Elle se
-lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle.
-Redis-toi le mot arabe: «_On ne tourmente pas les arbres stériles.
-Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de
-fruits d'or_»... Plaignons les artistes qu'on épargne. Ils resteront
-à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs
-jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les
-ennemis! Ils m'ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis les
-amis!
-
-Emmanuel ne pouvait s'empêcher de sourire. Puis, il disait:
-
---Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de
-te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur
-première bataille?
-
---Ils m'amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d'un sang
-jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce
-sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît... Qu'ils nous
-fassent la leçon! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre
-à l'école des jeunes! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats:
-c'est dans l'ordre!... Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin
-que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S'il nous reste
-encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous
-renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux,
-réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les défloraisons
-perpétuelles de l'âme humaine qui semblait épuisée, l'optimisme
-vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l'action aventureuse, ces
-races qui renaissent, pour la conquête du monde.
-
---Que seraient-ils sans nous? Cette joie est sortie de nos larmes. Cette
-force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une
-génération. _Sic vos non vobis..._
-
---La vieille parole se trompe. C'est pour nous que nous avons
-travaillé, en créant une race d'hommes qui nous dépassent. Nous avons
-amassé leur épargne, nous l'avons défendue dans une bicoque mal
-fermée, où tous les vents sifflaient; il nous fallait nous arcbouter
-aux portes pour empêcher la mort d'entrer. Par nos bras fut frayée la
-voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé
-l'avenir. Nous avons mené l'Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y
-pénétrera, avec eux, et par nous.
-
---Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts,
-portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui
-maintenant sont des hommes? Nous avons eu, pour notre part, l'épreuve
-et l'ingratitude.
-
---Le regrettes-tu?
-
---Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d'une puissante
-époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu'elle a enfantée. Les
-hommes d'aujourd'hui ne seraient plus capables de goûter la joie
-superbe du renoncement.
-
---Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de
-Nébo, au pied de laquelle s'étendent les contrées où nous
-n'entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Qui
-descend dans la plaine perd de vue l'immensité de la plaine et
-l'horizon lointain.
-
-
-
-
-L'action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel,
-il en puisait l'énergie dans l'amour de Grazia. À cet amour il devait
-de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d'avoir pour toutes
-les formes neuves de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que
-fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même
-quand elles étaient contre lui; il n'avait point peur de l'avènement
-prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d'orfraie
-à l'égoïsme d'une poignée de privilégiés; il ne s'accrochait pas
-désespérément aux patenôtres d'un art vieilli; il attendait, avec
-certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la
-science et de l'action jaillît un art plus puissant que l'ancien; il
-saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde
-mourir avec lui.
-
-Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe; la conscience de
-son pouvoir l'élevait au-dessus d'elle-même. Par ses lettres, elle
-exerçait une direction sur son ami. Non qu'elle eût le ridicule de
-prétendre à le diriger dans l'art: elle avait trop de tact et savait
-ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il
-accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par
-avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu'il ne pensât rien qui
-ne fût juste, pur, et digne d'être répété. Le son d'un bel
-instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve
-aussitôt s'incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s'aiment:
-chacun ravit à l'autre ce qu'il a de meilleur; mais c'est afin de le
-lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à
-Christophe qu'elle l'aimait. L'éloignement la rendait plus libre de
-parler; et aussi, la certitude qu'elle ne serait jamais à lui. Cet
-amour, dont la religieuse ferveur s'était communiquée à Christophe,
-lui était une fontaine de paix.
-
-De cette paix, Grazia donnait bien plus qu'elle n'avait. Sa santé
-était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L'état de son
-fils ne s'améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes
-perpétuelles, qu'aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer.
-Il avait acquis une virtuosité dans l'art de tenir en haleine
-l'inquiétude de ceux qui l'aimaient; pour réveiller l'intérêt et
-tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions:
-cela tournait chez lui à la manie. Et le tragique fut que, tandis qu'il
-grimaçait la parade de la maladie, la maladie réelle cheminait; et la
-mort apparut, au seuil. Dramatique ironie! Grazia, que son fils avait
-torturée pendant des ans pour un mal inventé, cessa d'y croire,
-lorsque le mal fut là... Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa
-force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien,
-au moment qu'il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée
-à elle, le reste de sa vie fut empoisonné de remords.
-
-La méchanceté de Lionello n'avait pas désarmé. Sans amour pour qui
-que ce fût, il ne pouvait supporter qu'un de ceux qui l'entouraient
-eût de l'amour pour quelque autre que pour lui; la jalousie était sa
-seule passion. Il ne lui suffisait pas d'avoir réussi à éloigner sa
-mère de Christophe; il eût voulu la contraindre à rompre l'intimité,
-qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme
-habituelle,--la maladie,--pour faire jurer à Grazia qu'elle ne se
-remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il
-prétendit exiger que sa mère n'écrivît plus à Christophe. Cette
-fois, elle se révolta; et cet abus de pouvoir achevant de la libérer,
-elle lui dit sur ses mensonges des mots d'une sévérité cruelle,
-qu'elle se reprocha plus tard comme un crime; car ils jetèrent Lionello
-dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut
-d'autant plus que sa mère refusa d'y croire. Alors, il souhaita, dans
-sa rage, de mourir pour se venger. Il ne se doutait pas que ce souhait
-serait exaucé.
-
-Quand le médecin laissa entendre à Grazia que son fils était perdu,
-elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher
-son désespoir, afin de tromper l'enfant, qui l'avait si souvent
-trompée. Il soupçonnait que c'était sérieux, cette fois; mais il ne
-voulait pas le croire; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère
-ce reproche de mensonge qui l'avait mis en fureur, alors qu'il mentait.
-Vint l'heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut
-terrible pour lui et pour les siens: il ne voulait pas mourir!...
-
-Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n'eut pas un cri, pas une
-plainte; elle étonna par son silence; il ne lui restait plus assez de
-force pour souffrir; elle n'avait qu'un désir: s'endormir, à son tour.
-Elle continua d'accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme,
-en apparence. Après quelques semaines, le sourire reparut même sur sa
-bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse.
-Christophe, moins que tout autre. Elle s'était contentée de lui
-écrire la nouvelle, sans rien lui dire d'elle-même. Aux lettres de
-Christophe, brûlantes d'affection inquiète, elle ne répondit pas. Il
-voulait venir: elle le pria de n'en rien faire. Au bout de deux ou trois
-mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu'elle avait, avant.
-Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa
-faiblesse. Elle savait que l'écho de tous ses sentiments résonnait en
-lui, et qu'il avait besoin de s'appuyer sur elle. Elle ne s'imposait pas
-une contrainte douloureuse. C'était une discipline qui la sauvait. Dans
-sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre: l'amour de
-Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie,
-formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n'avait rien
-d'intellectuel: il était l'instinct animal, qui fait marcher la bête
-harassée, sans qu'elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes,
-oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu'à ce qu'il tombe. Le
-fatalisme soutenait son corps. L'amour soutenait son cœur. Sa vie
-personnelle était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle
-évitait, avec plus de soin que jamais, d'exprimer dans ses lettres
-l'amour qu'elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était
-plus grand. Mais aussi, parce que pesait dessus le veto du petit mort,
-qui lui en faisait un crime. Alors, elle se taisait, elle s'obligeait à
-ne plus écrire, de quelque temps.
-
-Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il
-saisissait, dans le ton uni et tranquille d'une lettre, des accents
-inattendus où frémissait une passion refoulée. Il en était
-bouleversé; mais il n'osait rien dire; il était comme un homme qui
-retient son souffle et craint de respirer, de peur que l'illusion ne
-cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient
-rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue...Puis, de
-nouveau, le calme... _Meeresstille..._
-
-
-
-
-Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C'était une
-après-midi. L'un et l'autre étaient pleins de leurs soucis personnels:
-Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d'une déconvenue
-dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les
-raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique
-apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de
-la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion;
-ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de
-la chambre, sans qu'ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent,
-ils n'en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait,
-Georges alla frapper à la porte de l'autre chambre. Il n'y eut pas de
-réponse. Georges n'insista point, connaissant les façons bizarres de
-son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait
-l'air très calme, très las, très doux. Il s'excusa de les avoir
-laissés, reprit la conversation où il l'avait interrompue, leur
-parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur
-faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu'ils sussent
-pourquoi.
-
-Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette.
-Il la trouva en larmes. Aussitôt qu'elle le vit, elle accourut,
-demandant:
-
---Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami? C'est affreux!
-
-Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu'elle venait
-de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia.
-
-Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne.
-Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées;
-il avait suffi d'un souffle pour l'abattre. La veille de la rechute de
-grippe qui l'emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe.
-Elle en était attendrie. Elle eût voulu l'appeler auprès d'elle; elle
-sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et
-coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le
-lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu'elle
-n'acheva pas; elle avait le vertige, la tête lui tournait; d'ailleurs,
-elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler
-Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d'une
-œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d'Emmanuel: le
-sujet les avait passionnés tous deux, car c'était un peu le symbole de
-leur propre destinée: _La Terre promise._ Christophe en avait souvent
-parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine
-suivante.... Il ne fallait pas l'inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre,
-allusion à un simple rhume. Puis elle trouva que c'était encore trop.
-Elle déchira la lettre, et elle n'eut pas la force d'en recommencer une
-autre. Elle se dit qu'elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop
-tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour
-écrire...... Comme la mort est pressée! Quelques heures suffisent à
-détruire ce qu'il a fallu des siècles pour former... Grazia eut à
-peine le temps de donner à sa fille l'anneau qu'elle portait au doigt,
-et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n'avait pas été,
-jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu'elle partait, elle
-contemplait passionnément le visage de celle qui restait; elle pressait
-la main qui transmettrait son étreinte; et elle pensait avec joie:
-
---Je ne m'en vais pas tout à fait.
-
-
-
-
-«_Quid? hic, inquam, quis est qui
-complet aures meas tantus et tam
-dulcis sonus!..._»
-
-(Songe de Scipion.)
-
-
-
-
-Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir
-quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de
-celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami; et
-même--(la jeunesse n'est guère respectueuse)--il s'en était parfois
-égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse
-la douleur qu'une telle perte devait causer à Christophe; et il avait
-besoin de courir à lui, de le plaindre, de l'embrasser. Connaissant la
-violence de ses passions,--la tranquillité que Christophe avait
-montrée tout à l'heure l'inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne
-bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre
-Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et venir un pas lent
-et lourd. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges,
-prêt à se jeter dans ses bras, s'arrêta; il ne sut plus que dire.
-Christophe demanda doucement:
-
---C'est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose?
-
-Georges, troublé, balbutia:
-
---Oui.
-
---Entre.
-
-Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant
-l'arrivée de Georges; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le
-dossier, il regardait les toits en face et le ciel rouge du soir. Il ne
-s'occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher
-sur la table, en jetant à la dérobée un coup d'œil vers Christophe.
-Le visage du vieil homme était immobile; les reflets du soleil couchant
-illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges passa
-dans la pièce voisine,--la chambre à coucher,--comme pour continuer
-ses recherches. C'était là que Christophe s'était enfermé tout à
-l'heure avec la lettre. Elle était encore sur le lit non défait, qui
-portait l'empreinte d'un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait
-glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le
-ramassa et lut, dans l'Évangile, la rencontre de Madeleine avec le
-Jardinier.
-
-Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à
-gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui
-n'avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais
-Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût
-été déplacée. C'était lui qui aurait eu plutôt besoin de
-consolations. Il dit timidement:
-
---Je m'en vais.
-
-Christophe, sans tourner la tête, dit:
-
---Au revoir, mon petit.
-
-Georges s'en alla, et ferma la porte sans bruit.
-
-Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point,
-il ne méditait point. Aucune image précise. Il était comme un homme
-fatigué, qui écoute une musique indistincte, sans chercher à la
-comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il
-se jeta sur son lit, et s'endormit, d'un sommeil lourd. La symphonie
-continuait de bruire.
-
-Et voici qu'il _la_ vit, elle, la bien-aimée... Elle lui tendait
-les mains, et souriait, disant:
-
---Maintenant, tu as passé la région du feu.
-
-Alors, son cœur se fondit. La paix remplissait les espaces étoilés,
-où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et
-profondes...
-
-
-Quand il se réveilla (le jour était revenu), l'étrange bonheur
-persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit
-de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait.
-
-
-... _Or vedi, figlio,
-tra Beatrice e te è questo muro_...
-
-
-Entre Béatrice et lui, le mur était franchi.
-
-Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de
-l'autre côté. À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à
-mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la
-mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on
-frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans l'œuvre qu'on a créée,
-dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n'est
-plus dans Rome; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia
-le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu'à son tour... À
-présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur.
-
-Il vécut une période d'exaltation secrète. Il ne sentait plus le
-poids d'aucune chaîne. Il n'attendait plus rien. Il ne dépendait plus
-de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des
-combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques,
-_Dominus Deus Sabaoth_, il regardait à ses pieds s'effacer dans la nuit
-la torche du Buisson Ardent. Qu'elle était loin, déjà! Quand elle
-avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et
-depuis, quel chemin il avait parcouru! Cependant, la cime ne paraissait
-pas plus proche. Il ne l'atteindrait jamais, (il le savait maintenant),
-dût-il marcher pendant l'éternité. Mais quand on est entré dans le
-cercle de lumière et qu'on ne laisse pas derrière soi les aimés,
-l'éternité n'est pas trop longue pour faire route avec eux.
-
-Il condamna sa porte. Personne n'y frappa. Georges avait dépensé d'un
-coup toute sa force de compassion; rentré chez lui, rassuré, le
-lendemain il n'y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel
-ne savait rien; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence
-piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite.
-Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu'il eut pendant
-des jours avec celle qu'il portait maintenant dans son âme, comme la
-femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu'aucun mot
-n'eût traduit. À peine, la musique pouvait-elle l'exprimer. Quand le
-cœur était plein, plein jusqu'à déborder, Christophe, les yeux clos,
-immobile, l'écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano,
-il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus
-que dans le reste de sa vie. Il n'écrivait pas ses pensées. À quoi
-bon?
-
-Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir
-les autres hommes, sans qu'aucun de ses intimes, sauf Georges, eût un
-soupçon de ce qui s'était passé, le démon de l'improvisation
-persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on
-l'attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano
-et joua pendant près d'une heure, se livrant tout entier, oubliant que
-le salon était plein d'indifférents. Ils n'avaient pas envie de rire.
-Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même
-qui n'en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré; et les larmes
-étaient venues aux yeux de Colette... Lorsque Christophe eut fini, il
-se retourna brusquement; il vit l'émotion des gens, et, haussant les
-épaules,--il rit.
-
-Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force,--une
-force qu'on domine. La douleur ne l'avait plus, il avait la douleur;
-elle pouvait s'agiter et secouer les barreaux: il la tenait en cage.
-
-De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les
-plus heureuses: une scène de l'Évangile, que Georges reconnut:
-
-
-«_Mulier, quid ploras?_»--«_Quia tulerunt Dominum meum, et
-nescio ubi posuerunt eum._»
-
-_Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum
-stantem: et non sciebat quia Jesus est._
-
-
---une série de _lieder_ tragiques sur les vers de cantares populaires
-d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre,
-comme une flamme noire:
-
-
-_Quisiera ser el sepulcro
-Donde à ti te han de enterrar,
-Para tenerle en mis brazos
-Por loda la eternidad._
-
-(_Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de
-te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité._)
-
-
-et deux symphonies, intitulées _l'Ile des Calmes_, et _le Songe de
-Scipion_, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres
-de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de
-son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis
-ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France,
-riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées.
-
-Cet «_enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande
-perte_», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang
-dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort
-avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme
-stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique.
-L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel,
-plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le
-soir tranquille sur les monts.
-
-
-
-
-_QUATRIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber.
-On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des
-tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point
-à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà,
-des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations.
-L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un
-bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes
-les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On
-l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un
-aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait
-la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de
-la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du
-cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de
-noblesse de l'homme...
-
-C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et
-morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les
-précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un
-génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu
-et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en
-Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des
-plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.--Alors, il
-ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne.
-Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect
-d'une vaste veillée d'armes.
-
-Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de
-lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient
-été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles
-couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe,
-aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus
-prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813.
-Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone
-de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux,
-lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs
-mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu
-à un certain degré de l'âme, «_on ne connaît plus de nations, on
-ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien
-propre_». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a
-plus que le ciel,--«_tout le ciel, qui appartient à l'aigle_».
-
-Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité
-ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race
-ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer
-devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il
-s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir
-la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y
-trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil
-nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le
-caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents
-et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de
-conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se
-croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la
-meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes,
-cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans
-croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on
-voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand
-soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci
-ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions
-individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux
-époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les
-Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient
-autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de
-bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants,
-en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les
-prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute
-le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la
-Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la
-paix!...
-
-Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du
-Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers
-qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses
-modernes, cyprès et roses enlacés,--tous les siècles, tous les
-styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière
-intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte
-l'ordre et la lumière, qui sont en lui.
-
-Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait
-sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette
-harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y
-rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant
-d'autres de sa race.--De temps en temps, il faisait quelques séjours en
-Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit
-franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son
-Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les
-seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre
-intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué
-à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les
-passions de la grande famille humaine, il était difficile de se
-réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point.
-L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation;
-elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou
-pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec
-un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil
-à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur
-peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie
-pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des
-cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace
-où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient
-à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût
-épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils
-ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se
-débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun
-ne devait attendre de lumière que de soi.
-
-Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de
-l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des
-passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine,
-comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare
-jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de
-labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni
-contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont
-suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un
-esprit allemand,--oiseaux égarés dans la nuit,--venaient à tire
-d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la
-force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux
-de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas
-responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas
-non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En
-dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous
-avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de
-notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident.
-Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne
-rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies
-fraternels.»
-
-Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se
-complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre,
-leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui,
-originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux
-civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union
-nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie
-avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes
-ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin
-de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui
-était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de
-se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier.
-
-Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il
-s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux
-esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles
-qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment
-où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y
-trouve une plus abondante pâture.
-
-Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui
-opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:--car il avait des
-imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir.
-C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui,
-laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût
-donné beaucoup pour aimer leur musique; mais--(c'était bien sa
-chance!)--il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille
-fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient
-personnellement antipathiques et qui représentaient en art des
-tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La
-vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu,
-fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête
-homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe
-disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux
-qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de
-sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant,
-il lui demandait:
-
---Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que
-vous exprimeriez votre amour, ou votre haine?
-
---Oui, maître.
-
---Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire.
-
-Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin
-de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux
-dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait
-comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions
-morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes
-d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports
-sociaux:--de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à
-un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules
-qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent
-été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait
-pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en
-pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr.
-Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à
-aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il
-avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances
-d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car
-elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en
-aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui.
-L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était
-uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque
-dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance,
-d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus
-saintes. Vive «_le sel gaulois, qui ravive la terre!_» Le scepticisme
-et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi
-d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour
-qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre
-en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se
-heurtaient!
-
-Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du
-monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses
-conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était
-lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le
-meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante,
-avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol
-la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la
-vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour
-qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces
-délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des
-guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du
-merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans
-la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui
-affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout,
-c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et
-tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de
-notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce
-qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous
-nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il
-y a beau temps que je suis ailleurs!
-
-
-
-
-Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus
-les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient,
-disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de
-neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et
-remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme
-d'août...
-
-D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe
-pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit
-mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au
-fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de
-miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde
-des planètes se dessine; elle tourne...
-
-Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant
-qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du
-rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe
-la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct
-s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se
-déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à
-leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes
-planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire...
-
-Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent
-son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des
-couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les
-ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de
-mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les
-sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il
-guette et il choisit sa proie.
-
-Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux
-ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand
-architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent
-point leurs forces. La cathédrale s'achève.
-
-«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'_elle n'est pas
-bonne encore._»
-
-L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait
-l'harmonie.
-
-
-Le rêve est accompli. _Te Deum_....
-
-Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec
-lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes.
-
-
-
-
-Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme
-de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour
-égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il
-faut qu'il _préfère_; il faut qu'il se donne à des êtres de son
-choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le
-sang de son cœur.
-
-Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le
-baignait,--le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de
-Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux
-enfants. Il allait les unir, dans la réalité.
-
-
-Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait
-dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à
-Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq
-ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face
-large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les
-yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le
-menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes
-et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier.
-Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de
-sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze
-heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à
-demi éveillée. Christophe la nommait _Dornröschen_, la Belle au Bois
-dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se
-couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon
-rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à
-quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la
-parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des
-jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis
-ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un
-livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours
-après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes
-d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des
-erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa
-gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son
-étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf
-égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et
-paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors,
-elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la
-peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des
-livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations
-idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins.
-
-Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une
-tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une
-piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois
-et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que
-le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La
-seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait
-presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait
-comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée
-que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle
-devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se
-les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait
-découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui
-semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais
-associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été
-chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la
-main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens
-cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les
-sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son
-vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de
-lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même
-pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était
-dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.--Elle
-vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui
-Georges Jeannin.
-
-Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant
-d'intérêt à la société de Christophe.
-
-Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais
-sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se
-ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort.
-Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent
-s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se
-réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût
-italien,--un léger manque de nuances, une certaine préférence pour
-les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment
-la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en
-s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer,
-ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe,
-qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à
-l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier;
-mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop,
-au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils
-se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les
-piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la
-main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de
-plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils
-s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts
-de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient
-point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était
-insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions
-que Christophe leur offrait de se rencontrer.
-
-Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa
-visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,--Georges, entrant en
-coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait
-dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit
-vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut,
-s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda
-là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son
-innocente rouerie, lui dit:
-
---C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous
-avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi.
-
-Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il
-parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était
-pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut
-saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était
-moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec
-malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui
-soufflait à l'oreille:
-
---_Biricchina, ladroncello, furbetta_...
-
-Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se taire.
-
-Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son
-air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres.
-
-Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand
-il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l'un que
-l'autre; mais il jugeait plus sévèrement Georges: il connaissait ses
-faiblesses, il idéalisait Aurora; il se croyait responsable du bonheur
-de celle-ci plus que de celui de Georges: car il lui semblait que
-Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se
-demandait s'il n'était pas coupable, en donnant à l'innocente Aurora
-un compagnon, qui ne l'était guère.
-
-Mais un jour qu'il passait près d'une charmille, où les deux jeunes
-gens étaient assis,--(c'était très peu de temps après leurs
-fiançailles)--il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui
-questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées,
-et Georges qui racontait, sans se faire prier. D'autres bribes
-d'entretiens dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu'Aurora
-était beaucoup plus à l'aise que lui-même dans les idées «morales»
-de Georges. Très épris l'un de l'autre, ils ne se regardaient pourtant
-pas comme liés pour toujours; ils apportaient, dans les questions
-relatives à l'amour et au mariage, un esprit de liberté, qui avait sa
-beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l'ancien système de
-mutuel dévouement _usque ad mortem._ Et Christophe regardait avec un
-peu de mélancolie... Qu'ils étaient déjà loin de lui! Comme elle
-file, la barque qui emporte nos enfants!... Patience! Un jour viendra,
-on se retrouvera tous au port.
-
-En attendant, la barque ne s'inquiétait guère de la route à suivre;
-elle flottait à tous les vents du jour.--Cet esprit de liberté, qui
-tendait à modifier les mœurs d'alors, il eût semblé naturel qu'il
-s'établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l'action.
-Mais il n'en était rien: la nature humaine se soucie peu de la
-contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus
-libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion
-de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse
-s'effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les marnes âmes.
-Georges et Aurora s'étaient laissé gagner par le nouveau courant
-catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du
-monde et des intellectuels. Rien de plus amusant que de voir Georges,
-frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde,
-qui ne s'était jamais soucié ni de Dieu ni du diable,--un vrai petit
-Gaulois qui se moque de tout,--brusquement déclarer que la vérité
-était là. Il lui en fallait une; et celle-ci s'accordait avec son
-besoin d'action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de
-la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé; il revenait, de
-lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L'exemple de
-quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres
-pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des
-premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l'eût suivi n'importe
-où. Aussitôt, ils se montrèrent sûrs d'eux et méprisants pour ceux
-qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie! Ces deux enfants frivoles
-étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le
-sérieux, l'ardent effort de Grazia et d'Olivier ne leur avait jamais
-valu de l'être, malgré tout leur désir.
-
-Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. II
-n'essayait pas de la combattre, comme l'eût voulu Emmanuel, dont le
-libre idéalisme s'irritait de ce retour de l'ancien ennemi. On ne
-combat pas le vent qui passe. On attend qu'il ait passé. La raison
-humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un effort gigantesque.
-Elle cédait au sommeil; et, comme l'enfant harassé d'une longue
-journée, avant de s'endormir, elle disait ses prières. La porte des
-rêves s'était rouverte: à la suite des religions, les souffles
-théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le
-cerveau de l'Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la
-pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu'à la science, où se
-manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer.
-Laissons-les respirer! Demain, l'esprit se réveillera, plus alerte et
-plus libre... Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé.
-Christophe, qui n'avait guère eu le temps d'y céder, était heureux
-que ses enfants en jouissent, à sa place, qu'ils eussent le repos de
-l'âme, la sécurité de la foi, la confiance absolue, imperturbable, en
-leurs rêves. Il n'aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux.
-Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l'inquiétude
-d'Olivier trouvaient l'apaisement dans leurs fils, et que c'était bien,
-ainsi.
-
---«Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d'autres qui
-vivaient avant nous, tout cela fut pour que ces deux enfants
-atteignissent à la joie... Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais
-faite et qui te fut refusée!... Ah! si les malheureux pouvaient
-goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies
-sacrifiées!»
-
-Pourquoi eût-il cherché à contester ce bonheur? Il ne faut pas
-vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur.
-Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu'ils
-n'eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient
-pas leur foi.
-
-Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils
-avaient l'air de se dire:
-
---Il ne peut pas comprendre...
-
-Il était, pour eux, du passé. Et ils n'attachaient pas au passé une
-énorme importance! Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de
-ce qu'ils feraient plus tard, quand Christophe «ne serait plus
-là»...--Pourtant ils l'aimaient bien... Terribles enfants! Ils
-poussent autour de vous, comme des lianes! Cette force de la nature, qui
-vous pousse, qui vous chasse...
-
---«Va-t'en! Va-t'en! Ôte-toi de là! À mon tour!...»
-
-Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de
-leur dire:
-
---Ne vous pressez pas tant! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi
-encore comme quelqu'un de vivant!
-
-Il se divertissait de leur naïve impertinence.
-
---Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu'ils l'avaient
-accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis une
-vieille bête.
-
---Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur.
-Vous êtes le meilleur; mais il y a des choses que vous ne savez pas.
-
---Et que tu sais, petite fille? Voyez la grande sagesse!
-
---Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand'chose. Mais, lui,
-Georges, il sait.
-
-Christophe sourit:
-
---Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu'on aime.
-
-Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur
-supériorité intellectuelle, c'était de subir leur musique. Ils
-mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas,
-quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux,
-l'amour éveillât leur ramage. Mais ils n'étaient pas, à beaucoup
-près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d'illusion sur
-son talent. Il n'en était pas de même pour celui de son fiancé; elle
-ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de
-Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et
-celui-ci, malgré sa finesse ironique, n'était pas loin de se laisser
-convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n'y contredisait pas;
-malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille,
-(quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé,
-en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire
-affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre
-petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une
-conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de
-bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au
-jeune garçon pourquoi il riait. Il l'embrassait. Il l'aimait bien,
-ainsi. Il l'aimait peut-être mieux... Pauvre petit!... Ô vanité de
-l'art!...
-
-
-
-
-Il s'entretenait souvent de «ses enfants»--(il les nommait
-ainsi)--avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l'affection pour Georges,
-disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il
-avait déjà Aurora: ce n'était pas juste, il accaparait tout.
-
-Leur amitié était devenue quasi légendaire dans le monde parisien,
-quoiqu'ils vécussent à l'écart. Emmanuel s'était pris d'une passion
-pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil; il la
-cachait sous des façons brusques; il le rudoyait parfois. Mais
-Christophe n'en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était
-maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas
-de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé
-les empêchait de sortir, ils s'écrivaient. Des lettres, qui semblaient
-venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les
-intéressaient moins que certains progrès de l'esprit dans les sciences
-et dans l'art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou
-distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui
-marque dans l'histoire de l'esprit humain.
-
-Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une
-récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils
-avaient pris l'habitude de trouver naturel que la santé d'Emmanuel eût
-droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les
-six étages d'Emmanuel; et quand il était arrivé, il lui fallait un
-bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner
-l'un que l'autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès
-d'oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C'était une des
-raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous
-eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui: car Aurora lui faisait
-la guerre, pour sa manie de fumer; et il se cachait d'elle. Il arrivait
-aux deux amis d'être pris de quintes de toux, au milieu de leurs
-discours; alors, ils devaient s'interrompre et se regardaient, en riant,
-comme des écoliers en faute; et parfois l'un des deux faisait la leçon
-à celui qui toussait; mais, le souffle revenu, l'autre protestait avec
-énergie que la fumée n'y était pour rien.
-
-Sur la table d'Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers,
-était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement,
-d'un air de reproche. Christophe disait qu'il était leur conscience
-vivante; pour l'étouffer, il mettait son chapeau dessus. C'était un
-chat malingre, de l'espèce la plus vulgaire, qu'Emmanuel avait ramassé
-dans la rue, à demi assommé; il ne s'était jamais bien remis des
-brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit;
-très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux
-quand il n'était point là, content d'être couché sur la table, près
-de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler,
-pendant des heures d'extase, la cage où voletaient les oiseaux
-inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d'attention, se
-prêtant avec patience aux caresses capricieuses d'Emmanuel, un peu
-rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre.
-Il était délicat, un de ses yeux pleurait; il toussotait; s'il avait
-pu parler, il n'eût certes pas eu l'effronterie de soutenir, comme les
-deux amis, «que la fumée n'y était pour rien»; mais d'eux, il
-acceptait tout; il avait l'air de penser:
-
---Ils sont hommes, ils ne savent ce qu'ils font.
-
-Emmanuel s'était attaché à lui, parce qu'il trouvait une analogie
-entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe
-prétendait que les ressemblances s'étendaient jusqu'à l'expression du
-regard.
-
---Pourquoi pas? disait Emmanuel.
-
-Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s'affine, selon les
-maîtres qu'ils fréquentent. Le chat d'un imbécile n'a pas le même
-regard que le chat d'un homme d'esprit. Un animal domestique peut
-devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non
-seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce
-qu'est son maître. Il n'est même pas besoin de l'influence des hommes.
-Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent
-illumine les yeux des animaux.--Le chat gris d'Emmanuel était en
-harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme,
-qu'éclairait le ciel parisien.
-
-Emmanuel s'était humanisé. Il n'était plus le même qu'aux premiers
-temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique
-l'avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait
-sentir trop clairement, dans une heure d'exaspération, la lassitude que
-lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il
-l'avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d'inquiétudes. Il avait
-fini par la trouver dans un poste de police. Elle avait voulu se jeter
-dans la Seine; un passant l'avait retenue par ses vêtements, au moment
-où elle enjambait le parapet d'un pont; elle avait refusé de donner
-son adresse et son nom; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette
-douleur accabla Emmanuel; il ne pouvait supporter la pensée qu'après
-avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il ramena
-chez lui la désespérée, il s'appliqua à panser la blessure qu'il
-avait ouverte, à rendre à l'exigeante amie la confiance dans
-l'affection qu'elle voulait de lui. Il avait fait taire ses révoltes,
-il s'était résigné à cet amour absorbant, il lui avait voué ce qui
-lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son
-cœur. Cet apôtre de l'action en était arrivé à croire qu'il n'y
-avait qu'une action qui fût bonne: ne pas faire de mal. Son rôle
-était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées
-humaines ne se fût servie de lui que comme d'un instrument, pour
-déchaîner l'action. Une fois l'ordre accompli, il n'était plus rien:
-l'action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près
-résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à
-fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il
-se prétendît affranchi de toute religion et qu'il traitât en
-plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme
-tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie.
-L'autel était déserté maintenant; et Emmanuel en souffrait. Comment
-voir sans douleur les saintes idées qu'on a eu tant de peine à faire
-vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert
-mille tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent! Tout ce
-magnifique héritage de l'idéalisme français,--cette foi dans la
-Liberté, qui eut ses saints, ses héros, ses martyrs, cet amour de
-l'humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations
-et des races,--avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le
-saccagent! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous
-avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de
-rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine,
-la démence de la guerre dans le cœur de ma France!
-
---Ce n'est pas seulement en France, c'est dans le monde entier, disait
-Christophe, d'un air riant. De l'Espagne à la Chine, la même
-bourrasque souffle. Plus un coin où l'on puisse s'abriter contre le
-vent! Vois, cela devient comique: jusqu'à ma Suisse, qui se fait
-nationaliste!
-
---Tu trouves cela consolant?
-
---Assurément. On voit là que de tels courants ne sont pas dus aux
-ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène
-l'univers. Et devant ce Dieu, j'ai appris à m'incliner. Si je ne
-comprends pas, c'est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre.
-Mais qui de vous s'en inquiète? Vous vivez au jour le jour, vous ne
-voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez
-qu'elle marque le terme du chemin; vous voyez la vague qui vous emporte,
-et vous ne voyez pas la mer! La vague d'aujourd'hui, c'est la vague
-d'hier, la nôtre, qui lui a imprimé son élan. La vague d'aujourd'hui
-creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme on
-oublie la nôtre. Je n'admire ni ne crains le nationalisme de l'heure
-présente. Avec l'heure, il s'écoule; il passe, il est passé. Il est
-un degré de l'échelle. Monte au faîte! Il est le sergent-fourrier de
-l'armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses tambours et ses
-fifres!...
-
-(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé,
-sursauta.)
-
-... Chaque peuple, aujourd'hui, sent l'impérieux besoin de rassembler
-ses forces et d'en dresser le bilan. C'est que, depuis un siècle, les
-peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par
-l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la
-morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son
-examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son
-bien, avant d'entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un
-nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie.
-Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain.
-Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa
-maison nette, avant de s'unir aux autres, devant le Dieu commun, et de
-conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance.
-
-Emmanuel regardait Christophe; et ses yeux reflétaient la vision qui
-passait. Il se tut, quelque temps après que l'autre eut parlé; puis,
-il dit:
-
---Tu es heureux, Christophe! Tu ne vois pas la nuit.
-
---Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis
-un vieux hibou.
-
-
-
-
-Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses
-manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas
-bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on
-lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement.
-Il parlait de lui parfois, à la troisième personne:
-
---Krafft vous fera cela...
-
-ou...
-
---Christophe rira bien...
-
-Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient:
-
---Quelle infatuation de soi!
-
-Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un
-étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de
-la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche,
-on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au
-bout du compte, ainsi que dit Rodin, «_le beau finira toujours par
-triompher_». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient
-plus.--Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie
-se retirait de lui.
-
-De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort
-physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il
-était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il
-pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux
-autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que
-les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas
-au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait
-qu'on ne l'obligeât à se soigner.
-
-Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le
-pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit
-que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois.
-
-Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court.
-Christophe ne retrouva plus rien de ce qu'il venait chercher. Les
-transformations qui s'annonçaient, à son dernier passage, étaient
-maintenant accomplies: la petite ville était devenue une grande ville
-industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le
-cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses
-hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où
-Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue!) entre d'immondes
-bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même...
-Soit! La vie continuait; peut-être d'autres petits Christophes
-rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue
-décorée de son nom.--À un concert de la gigantesque _Tonhalle_, il
-entendit exécuter, au rebours de sa pensée, une de ses œuvres; il la
-reconnut à peine... Soit! Mal comprise, elle suscitera peut-être des
-énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu'il vous
-plaît; nourrissez-vous de nous!--Christophe, se promenant, à la
-tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de
-grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui
-allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la
-terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait,
-avec lui... Soit! Soit! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de
-soleils! Pour un astre qui s'éteint, des milliers d'autres s'allument.
-Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l'espace déborde de
-lumière. Tu ne m'éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber
-ma vie...
-
-Au retour d'Allemagne, Christophe voulut s'arrêter dans la ville où il
-avait connu Anna. Depuis qu'il l'avait quittée, il ne savait plus rien
-d'elle. Il n'aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des
-années, le nom seul le faisait trembler...--À présent, il était
-calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre
-d'hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui
-sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du
-fleuve montait vers lui l'odeur du danger lointain, qu'il avait peine à
-comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait
-affranchi du redoutable Maître; et ce lui était une triste douceur. Il
-n'était pas décidé sur ce qu'il ferait, le lendemain. Il eut, un
-instant, l'idée--(le passé était si loin!)--de faire visite aux
-Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua; il ne se risqua même
-pas à demander, à l'hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore.
-Il décida de partir...
-
-À l'heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où
-allait jadis Anna; il se plaça derrière un pilier, d'où il pouvait
-voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s'agenouiller. Il
-attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là.
-
-Une femme vint, en effet; et il ne la reconnut pas. Elle était
-semblable à d'autres: corpulente, la face pleine, au menton gras,
-l'expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s'assit à son
-banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre; elle
-regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que
-Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu
-maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis,
-elle avait ce geste... À la sortie, elle passa près de lui, lentement,
-la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre.
-Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lueur de ses yeux
-sombres et ennuyés. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite
-et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu'un instant après qu'il
-reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé,
-à certain pli des lèvres, la bouche qu'il avait baisée... Le souffle
-lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait:
-
---Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j'ai aimée? Où
-est-elle? Où est-elle? Et où suis-je, moi-même? Où est celui qui
-l'aima? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a
-dévorés?--La cendre. Où est le feu?
-
-Et son Dieu lui répondit:
-
---En moi.
-
-Alors, il releva les yeux; et, pour la dernière fois, il
-l'aperçut,--au milieu de la foule,--qui sortait par la porte, au
-soleil.
-
-Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil
-ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de
-malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du
-succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de
-reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui
-avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne
-rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même
-quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se
-connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur
-Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le
-nier exaspérait Lévy-Cœur.
-
-Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante,
-avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui
-frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se
-promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du
-Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait
-gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en
-remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci.
-Il pensait de Lévy-Cœur:
-
---L'animal a de la chance!
-
-Mais il ajoutait fièrement:
-
---Moi aussi, j'ai une fille.
-
-Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout
-l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte
-d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et
-même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur.
-
-En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était
-mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt:
-
---Si c'était la mienne qui avait été frappée!
-
-Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier
-moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas
-satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais,
-quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure
-ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui
-tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit.
-Christophe dit:
-
---Vous l'avez perdue!...
-
-Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une
-reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses
-et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de
-ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal,
-sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on
-voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont
-on était masqué, et l'on se retrouve face à face,--deux hommes qui ne
-valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit,
-après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main.
-
-
-
-
-Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours
-du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait
-remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il
-les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait:
-
---Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade.
-
-Et Aurora répondait:
-
---Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage!
-
-Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait
-pas troubler leur bonheur!
-
-Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,--(il s'était
-ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui
-qui allait se marier),--il fut assez sot pour se laisser reprendre par
-son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première
-attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita
-d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne
-fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu
-l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût
-pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait,
-de faire maintenant pour sa fille,--pour elle,--ce qu'elle avait fait
-pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir
-jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si
-heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve
-de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez
-Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer
-dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi.
-Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui
-partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes,
-pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de
-lui écrire demain, après-demain...
-
-Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit,
-et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait
-venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état
-inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un
-médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne
-s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses
-services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de
-ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le
-moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête
-clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son
-lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si
-furieux--(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en
-lui!)--qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet
-de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon
-accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint
-plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme
-elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il
-se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte,
-et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre
-promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans
-leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place,
-il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que
-c'était lui qui la leur avait donnée.
-
-Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin
-la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature.
-Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais
-en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui
-expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que
-ce ne fût guère important,--(Aurora n'y avait songé qu'au moment
-d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait
-bien lui raconter),--Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque
-chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver
-faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures.
-Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des
-employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui
-n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie,
-de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils
-ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du
-chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui
-remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant
-article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant.
-Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups!
-Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une
-estime qui les irritait.
-
-«_On croit_, avouait Bismarck, comme à regret, _que rien n'est plus
-involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage..._»
-
-Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés
-que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il
-parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la
-quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à
-rire, et dit, en se recouchant:
-
---Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi.
-
-On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa
-obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le
-moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.
-
-Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment
-occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était
-double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était
-beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles
-conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à
-l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son
-lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur
-lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties.
-Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus
-presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté.
-Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait,
-l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux.
-Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette
-contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout
-heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible
-d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains.
-Divin silence!...
-
-Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt,
-deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur
-donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua
-d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades
-l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins
-différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie
-sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité
-fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en
-plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce
-qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de
-l'avenir de leurs idées.
-
-Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le
-mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille:
-
-«_Ich habe genug, Bruder; reite dich!_»[4]
-
-
-
-
-Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie...
-L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les
-luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de
-vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la
-victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin
-de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de
-l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille
-humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner
-orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son
-destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de
-l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître.
-Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout
-sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu
-sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble,
-comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite,
-comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître,
-dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les
-semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé,
-d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et
-de leur dire:
-
-«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre
-ombre m'est douce...»
-
-Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main;
-et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme
-de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de
-l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où,
-comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent,
-l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la
-fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est
-Harmonie...
-
-Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui
-serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui
-heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la
-dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!...
-
-Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une
-sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un
-morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait
-tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes
-les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était
-agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit
-était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se
-résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y
-eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce
-corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé,
-tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait:
-
---Il n'en a plus pour longtemps.
-
-Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain:
-
---Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa personne
-et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son
-œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton
-nom?
-
-Sans hésiter, il répondit:
-
---Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement: car
-il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse
-Christophe!...
-
-Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à
-son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée
-de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait
-fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus
-vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle
-ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui
-existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes
-de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos
-passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et
-Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas
-troublé.
-
---Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné.
-
-Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur
-les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre
-de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés
-par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la
-nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre
-l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est
-illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne
-correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre
-les sons réels, une application du système métrique à l'infini
-mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre
-l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais
-cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne
-à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant
-l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en
-contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du
-réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature
-rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée.
-Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses
-yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à
-cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait
-élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas
-voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il
-m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art
-me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!...
-
-Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en
-tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il
-essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa
-contradiction, il sourit, et il dit:
-
---Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis
-un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point; tu ne te
-laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon! tu le sais bien, ce sont
-là des boutades. Je ne t'ai jamais trahie, tu ne m'as jamais trahi,
-nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous partirons ensemble, mon amie.
-Reste avec moi, jusqu'à la fin.
-
-
-_Bleib bei uns..._
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de
-rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et
-maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se
-retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre,
-plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un
-autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête
-étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi
-bon distinguer? Il les aimait tous autant.
-
-Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne
-voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait,
-comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la
-chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence.
-Christophe soupira.
-
---Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été
-seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées
-sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits
-mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,--tous vivants,--ô
-tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de
-votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos
-voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je
-suis riche... Mon cœur est rempli!...
-
-Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui,
-disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe
-s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait
-devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides
-éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait,
-dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui
-ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que
-Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui
-mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de
-cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein
-d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants.
-Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que
-cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase,
-qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de
-vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa
-pensée,--(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne
-s'en apercevait pas)--il entonna un cantique à la vie.
-
-Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait:
-
---Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu
-qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper!
-
-Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout
-l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre
-ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse
-musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe
-s'amusait:
-
---Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper.
-
-Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque,
-à droite, à gauche, dans des passes dangereuses.
-
---Comment te tireras-tu de celle-ci?... Et de celle-là? Attrape!...
-Et encore de cette autre?
-
-Ils s'en tiraient toujours; ils répondaient aux audaces par d'autres
-encore plus risquées.
-
---Qu'est-ce qu'ils vont inventer? Sacrés malins!...
-
-Christophe criait bravo, et riait aux éclats.
-
---Diable! C'est qu'il devient difficile de les suivre! Est-ce que je
-vais me laisser battre?... Vous savez, ce n'est pas de jeu! Je suis
-fourbu, aujourd'hui... N'importe! Il ne sera pas dit qu'ils auront le
-dernier mot...
-
-Mais l'orchestre déployait une fantaisie d'une telle abondance, d'une
-telle nouveauté qu'il n'y avait plus moyen de faire autre chose que de
-rester, à l'entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé...
-Christophe se prenait en pitié:
-
---Animal! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi! L'instrument a donné
-tout ce qu'il pouvait. Assez de ce corps! Il m'en faut un autre.
-
-Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l'empêchaient
-d'écouter:
-
---Te tairas-tu!
-
-Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing,
-comme un ennemi qu'il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d'une
-mêlée. Une foule hurlait. Un homme l'étreignit, à bras-le-corps. Ils
-roulaient ensemble. L'autre pesait sur lui. Il étouffait.
-
---Lâche-moi, je veux entendre!... Je veux entendre! Ou je te tue!
-
-Il lui martelait la tête contre le mur. L'autre ne lâchait point.
-
---Mais qui est-ce, à présent? Avec qui est-ce que je lutte,
-enlacé? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle?...
-
-Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif de
-meurtre, morsures des étreintes charnelles, toute la bourbe de l'étang
-soulevée, une dernière fois...
-
---Ah! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin? Est-ce que je ne
-vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair?... Tombe donc
-avec elles, ma charogne!
-
-Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repousse
-l'invisible ennemi... Il est libre!... Là-bas, la musique joue
-toujours, s'éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tend les bras
-vers elle:
-
---Attends-moi! Attends-moi!
-
-Il court, pour la rejoindre. Il trébuche. Il bouscule tout... Il a
-couru si vite qu'il ne peut plus respirer. Son cœur bat, son sang bruit
-dans ses oreilles: un chemin de fer, qui roule sous un tunnel...
-
---Est-ce bête, bon Dieu!
-
-Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne
-continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence
-revenait. Il entendit, de nouveau.
-
---Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de qui cela
-peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de
-Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu,
-peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures...
-Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet
-accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!...
-
-Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle
-serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé,
-machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits
-ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point:
-l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois,
-c'était trop...
-
---Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus...
-
-Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les
-yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La
-petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les
-essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas.
-L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont
-l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait:
-
---Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais
-pourtant bien trouver l'issue, avant la fin...
-
-Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux
-tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna.
-Ces yeux pleins de bonté...
-
---Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous
-vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir?
-
-Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre,
-pépiaient pour lui rappeler l'heure où il leur donnait les miettes du
-déjeuner... Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... Les
-cloches, voici l'aube! Les belles ondes sonores coulent dans l'air
-léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas... Le
-grondement du fleuve monte derrière la maison... Christophe se retrouve
-accoudé, à la fenêtre de l'escalier. Toute sa vie coulait sous ses
-yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried,
-Olivier, Sabine...
-
---Mère, amantes, amis... Comment est-ce qu'ils se nomment?...
-Amour, où êtes-vous? Où êtes-vous, mes âmes? Je sais que vous êtes
-là, et je ne puis vous saisir.
-
---Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé!
-
---Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés!
-
---Ne te tourmente pas. Nous ne te quitterons plus.
-
---Hélas! le flot m'emporte.
-
---Le fleuve qui t'emporte, nous emporte avec toi.
-
---Où allons-nous?
-
---Au lieu où nous serons réunis.
-
---Sera-ce bientôt?
-
---Regarde!
-
-Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la
-tête,--(Dieu! qu'elle était pesante! )--vit le fleuve débordé,
-couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme
-une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une
-ligne de flots d'argent, qui tremblaient au soleil. Le bruit de
-l'Océan... Et son cœur, défaillant, demanda:
-
---Est-ce Lui?
-
-La voix de ses aimés lui répondit:
-
---C'est Lui.
-
-Tandis que le cerveau, qui mourait, se disait:
-
---La porte s'ouvre... Voici l'accord que je cherchais!... Mais
-ce n'est pas la fin? Quels espaces nouveaux!... Nous continuerons
-demain.
-
-Ô joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine
-du Dieu, qu'on s'est efforcé de servir, toute sa vie!...
-
---Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? J'ai fait si
-peu! Je ne pouvais davantage... J'ai lutté, j'ai souffert, j'ai erré,
-j'ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un
-jour, je renaîtrai, pour de nouveaux combats.
-
-Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent
-avec lui:
-
---Tu renaîtras. Repose! Tout n'est plus qu'un seul cœur. Sourire de la
-nuit et du jour enlacés. Harmonie, couple auguste de l'amour et de la
-haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la
-vie! Hosanna à la mort!
-
-
-
-
-_Christofori faciem die quacumque tueris,
-Illa nempe die non morte mala morieris._
-
-
-
-
-Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché
-contre le courant. Comme un rocher, son corps aux membres athlétiques
-émerge au-dessus des eaux. Sur son épaule gauche est l'Enfant, frêle
-et lourd. Saint Christophe s'appuie sur un pin arraché, qui ploie. Son
-échine aussi ploie. Ceux qui l'ont vu partir ont dit qu'il n'arriverait
-point. Et l'ont suivi longtemps leurs railleries et leurs rires. Puis,
-la nuit est tombée, et ils se sont lassés. À présent, Christophe est
-trop loin pour que les cris l'atteignent de ceux restés là-bas. Dans
-le bruit du torrent, il n'entend que la voix tranquille de l'Enfant, qui
-tient de son petit poing une mèche crépue sur le front du géant, et
-qui répète: «Marche!»--Il marche, le dos courbé, les yeux, droit
-devant lui, fixés sur la rive obscure, dont les escarpements commencent
-à blanchir.
-
-Soudain, l'angélus tinte, et le troupeau des cloches s'éveille en
-bondissant. Voici l'aurore nouvelle! Derrière la falaise, qui dresse sa
-noire façade, le soleil invisible monte dans un ciel d'or. Christophe,
-près de tomber, touche enfin à la rive. Et il dit à l'Enfant:
-
---Nous voici arrivés! Comme tu étais lourd! Enfant, qui donc es-tu?
-
-Et l'Enfant dit:
-
---Je suis le jour qui va naître.
-
-
-
-
-[Footnote 2: Giuseppe Prezzolini, qui dirigeait alors, avec Giovanni
-Papini, le groupe de _la Voce._]
-
-[Footnote 3: Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.]
-
-[Footnote 4: «J'ai mon compte, frère, sauve-toi!»]
-
-
-
-
-_Le Buisson Ardent_ a été publié d'abord en deux livraisons des
-_Cahiers de la quinzaine_, dirigés par Charles Péguy, les 5 et
-12 novembre 1911.
-
-_La Nouvelle Journée_, en deux livraisons de la même collection,
-les 6 et 20 octobre 1912.
-
-
-
-
-TABLE
-
-LE BUISSON ARDENT
-LA NOUVELLE JOURNEE
-
-
-
-
-TABLE GÉNÉRALE
-
-Tome I
-Tome II
-Tome III
-Tome IV
-
-JEAN-CHRISTOPHE
-
-L'Aube.
-Le Matin.
-L'Adolescent.
-La Révolte.
-La Foire sur la Place.
-Antoinette.
-Dans la Maison.
-Les Amis.
-Le Buisson Ardent.
-La Nouvelle Journée.
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) ***
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-
-Title: Jean-Christophe, Volume 4 (of 4)
- Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: May 4, 2020 [EBook #62021]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) ***
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-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
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-</div>
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-<h3>ROMAIN ROLLAND</h3>
-
-<h2><i>JEAN-CHRISTOPHE</i></h2>
-
-<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
-
-<h4>IV</h4>
-
-<h4>LE BUISSON ARDENT<br />
-LA NOUVELLE JOURNÉE</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE OLLENDORFF</h5>
-
-<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN</h5>
-
-<h5>Tous droits réservés.</h5>
-
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-<hr class="r5" />
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-<h4><a id="LE_BUISSON_ARDENT">LE BUISSON ARDENT</a></h4>
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-</div>
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-<hr class="r5" />
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-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4>
-
-
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-<p>Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile......</p>
-
-<p>Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait,
-quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était
-contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il
-croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus.</p>
-
-<p>Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet,
-désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché;
-peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il
-n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il
-n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au
-terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts
-antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait
-ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait
-et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir
-encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un
-bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa
-vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait,
-avec honte, devenir dilettante.</p>
-
-
-<p>«<i>Il faut</i>, disait Ibsen, <i>pour persévérer dans l'art, autre chose et
-plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la
-vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des
-livres.</i>»</p>
-
-
-<p>Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres
-étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet
-athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait,
-avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de
-tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds
-d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour
-le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable;
-il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son
-maître. Ce n'était pas beaucoup dire...</p>
-
-<p>Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être....</p>
-
-<p>Il se croyait arrivé au port.</p>
-
-
-
-
-<p>Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie,
-Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui.
-Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se
-rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec
-lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec
-Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège,
-d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,&mdash;cet autre l'aimât-il
-mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.&mdash;Cela ne se raisonne
-pas...</p>
-
-<p>Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il
-s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct,
-supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et
-trouva qu'Olivier avait raison.</p>
-
-<p>Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus
-unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les
-pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se
-faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.</p>
-
-<p>Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans
-ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien
-pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule
-raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant&mdash;un bébé
-vagissant&mdash;ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes
-qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en
-scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de
-vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de
-sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au
-cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce
-qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant
-était la chair.</p>
-
-<p>Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux
-souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé
-en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve.
-Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait
-tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui
-persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de
-tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur
-tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse
-instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui
-répugnaient.</p>
-
-<p>Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il
-venait d'être le témoin.</p>
-
-
-
-
-<p>Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non
-loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la
-maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques
-ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où
-il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici
-ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il
-avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du
-travail&mdash;(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)&mdash;il
-s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir
-son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était
-la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était
-noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine
-remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu
-pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient
-bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne
-leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était
-Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles
-surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues,
-parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!...</p>
-
-<p>Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa
-maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux
-qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge,
-désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant
-s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne
-savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta
-l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille
-d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de
-misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs,
-en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer
-l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il
-s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il
-les reconnaissait: l'homme&mdash;(il entendait sa respiration sifflante dans
-l'escalier)&mdash;un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la
-chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie,
-au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche,
-insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois
-semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant
-d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire
-quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher
-d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se
-pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne
-se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,&mdash;sans compter deux
-autres qu'on avait perdus sur la route;&mdash;et pour achever, deux jumeaux
-qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils
-étaient nés, le mois passé!</p>
-
-<p>&mdash;Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq,
-la petite de onze ans, Justine&mdash;pauvre gosse!&mdash;s'est mise à sangloter,
-demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux...</p>
-
-<p>Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,&mdash;un front volumineux,
-des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur
-de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur
-plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un
-garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se
-croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mademoiselle.</p>
-
-<p>Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais
-cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au
-soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la
-dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge
-semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du
-peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques
-marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée
-sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre.
-Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la
-menait?&mdash;Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée
-de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,&mdash;la
-délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait
-dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans
-sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons
-l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses!</p>
-
-<p>Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il
-est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets
-d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires,
-et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut
-pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au
-récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se
-traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite,
-il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique;
-et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un
-heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de
-nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de
-tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le
-suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne
-concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer
-à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal?
-C'est l'échine de l'univers.</p>
-
-<p>Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il
-n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il
-avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette
-s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il
-s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu
-hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui
-s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain,
-sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à
-présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au
-lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il
-n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état
-d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le
-monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée,
-pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le
-chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir,
-femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs
-amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a
-meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la
-cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il
-levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur
-de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés,
-l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée,
-la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens,
-les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il
-l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre
-chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé,
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! laisse-moi travailler.</p>
-
-<p>Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait,
-jurait:</p>
-
-<p>&mdash;Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé!</p>
-
-<p>Olivier s'excusait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder
-dans le gouffre. On ne peut plus vivre.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que
-tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle
-a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable,
-assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord,
-sois heureux!</p>
-
-<p>&mdash;Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit
-tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de
-les diminuer.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers
-que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est
-guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la
-joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs
-peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous
-autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les
-premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de
-Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela.
-Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en
-brouillons, et le résultat est nul,&mdash;quand il n'est pas pire... Et
-vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos
-artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que
-tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres!
-Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins
-frelaté.&mdash;Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de
-vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en
-vous du soleil.</p>
-
-
-
-
-<p>Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier
-en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez
-fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en
-s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et
-religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et
-religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et
-d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser.
-Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait
-l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices
-lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous
-entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens
-se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans
-songer à celui qu'ils font.</p>
-
-<p>Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud,
-faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans
-les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut
-se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient
-mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient
-fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la
-charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de
-misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle
-semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure
-qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop
-pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une
-recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.</p>
-
-<p>Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait
-point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une
-question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans,
-au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie
-de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.</p>
-
-<p>À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus
-égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital
-d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le
-dépenser dans une action, ou&mdash;(plus prudemment)&mdash;dans une théorie.
-Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a
-besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à
-un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des
-sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et
-si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a
-rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut
-renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer
-et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et
-des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils
-frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre
-bout du monde, les faisait délirer...</p>
-
-<p>Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands
-bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il
-n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans
-l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour
-remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que
-l'injustice?&mdash;Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée.
-Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit,
-c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce
-troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le
-peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a
-tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la
-sienne,&mdash;celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.</p>
-
-<p>À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés
-contre les injustices sociales,&mdash;et visaient inconsciemment à en
-préparer de nouvelles.</p>
-
-<p>Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis
-que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était
-devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des
-déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette
-classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été
-dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait
-plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force
-même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique
-et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes
-au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main,
-avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la
-lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme
-de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient
-d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes
-électriques qui parcouraient le corps de la société humaine.</p>
-
-<p>Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses
-idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente,
-bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité.</p>
-
-<p>Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans
-que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités,
-ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens
-des autres classes. Des <i>credo</i> absurdes, comme tous les <i>credo</i>,&mdash;Droit
-divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat,
-Suffrage universel, Égalité des hommes,&mdash;pareillement absurdes, si
-l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les
-anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le
-monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas
-les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital,
-qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet
-qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus
-sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient
-contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes
-humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante
-desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit
-l'air de son arôme violent.&mdash;Ces pensées, dont l'éclatant drapeau
-menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise,
-étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles
-étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme
-mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des
-vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en
-était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa
-réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant
-dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant
-d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché,
-sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les
-personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de
-s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent
-à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu.</p>
-
-<p>Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de
-tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où
-tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne
-sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent
-aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est
-aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence,
-elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible
-qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines
-rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le
-flux se retire.&mdash;On admire l'abnégation des privilégiés français qui
-abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus
-admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine
-que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit:
-«Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le
-bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les
-privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient
-plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le
-buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige,
-rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la
-Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des
-celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les
-enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs
-arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.</p>
-
-<p>C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau
-des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur
-classe en sacrifice au dieu nouveau, <i>Deo ignoto</i>:&mdash;le Peuple.</p>
-
-
-
-
-<p>Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne
-voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en
-affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps
-intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à
-fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause,
-que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,&mdash;du moins, qu'on
-pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque
-quelque chose. Émotions de théâtre.</p>
-
-<p>Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il
-s'y mêle de calcul intéressé.&mdash;Mais d'autres, plus avisés, ne
-jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen
-d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer
-montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils
-comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés
-aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était
-étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou
-trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour
-qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et
-n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient.</p>
-
-<p>Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti
-n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient
-aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer
-de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits,
-qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur
-inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux.
-Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite,
-après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé
-beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs
-efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était
-aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé.
-Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la
-culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse
-s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les
-avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las
-bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie
-était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le
-peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout
-seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un
-mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une
-joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée,
-qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si
-riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de
-retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,&mdash;D'autres
-satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa
-sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus
-intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de
-leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été
-plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être
-écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient
-à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus
-rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence.</p>
-
-<p>De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de
-l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et
-distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient
-de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur
-violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs
-rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout
-l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont
-comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le
-temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui
-marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin
-de croire qu'ils font tourner le vent.</p>
-
-<p>Le vent avait tournée.</p>
-
-<p>Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se
-sont plus vite propagées. Combien de républicains en France
-s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du
-suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse!
-Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui
-avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain,
-l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se
-gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et
-peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive,
-soulevaient la révolte; les minorités énergiques&mdash;toutes les
-minorités&mdash;en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et
-cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française
-et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces
-hommes de son temps, «<i>aristocrates par inclination, qui se faisaient
-républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure
-parmi leurs égaux</i>»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces
-inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une
-autorité qui impose la suprématie de l'élite&mdash;ouvrière ou bourgeoise
-au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois
-orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par
-amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les
-théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes
-girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête.</p>
-
-<p>Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,&mdash;de
-ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à
-Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et
-guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler
-leurs voiles.&mdash;On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire
-Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et
-lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des
-initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de
-politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur
-était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le
-Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels
-de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis
-traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent.
-Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques
-gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient
-leur plume.&mdash;Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre
-l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement
-perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps
-leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès,
-qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur
-amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient,
-avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu
-ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter,
-doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes
-de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient,
-pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur
-escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces
-Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur
-hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain,
-craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à
-leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou
-contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à
-suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder.</p>
-
-
-<p>Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite
-avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire
-par timidité.</p>
-
-<p>L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De
-riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée
-aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient
-illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros
-bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu,
-mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom
-aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde
-bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue
-et son amertume, avait fini par l'exaspérer,&mdash;d'autant plus que sa
-femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit
-assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en
-quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu
-apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle
-n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour
-la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas
-au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont
-certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore
-plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne
-voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des
-gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver.
-Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils
-ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des
-couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs.</p>
-
-<p>Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses
-nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français,
-bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle
-Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié,
-qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don
-de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si
-parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander
-si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses
-épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement.
-Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui
-faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des
-sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la
-cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance
-d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il
-avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le
-monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité
-inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence
-de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une
-réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent
-désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un
-théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens,
-honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de
-révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être:
-c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme
-naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où
-il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais
-la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos;
-lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.</p>
-
-<p>Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double
-race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme
-dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à
-dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans
-des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de
-sa volonté, de son temps, de son argent,&mdash;non pour son propre compte
-(il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),&mdash;mais pour
-les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se
-laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme
-Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient;
-elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il
-n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la
-figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole
-affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule
-Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton,
-était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer
-parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant
-la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop
-désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le
-jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs
-prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme
-foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité
-bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il
-pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant
-qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront
-pas en même temps le cou des autres.&mdash;Qui l'obligeait à les suivre?
-N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui
-manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en
-arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils
-n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions
-exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et
-combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront
-la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de
-certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même
-génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres.
-D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes.
-Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent
-mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce
-qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si
-peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le
-pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance
-collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient,
-parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force
-héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines;
-elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus
-ont douté. Les autres ne sont que des reflets,&mdash;sauf à certaines
-heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une
-grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et
-l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine
-quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les
-autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire.</p>
-
-<p>Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet
-voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté
-de sa hardiesse.</p>
-
-<p>Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de
-leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt;
-ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à
-M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à
-Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par
-mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par
-besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par
-servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient
-emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on
-voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent
-que la bourrasque vient.</p>
-
-
-
-
-<p>Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de
-bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont
-le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était
-attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui
-les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage.
-Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes
-l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une
-indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par
-esprit de contradiction et par réaction instinctive contre
-l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait
-plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le
-robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu
-trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa
-force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de
-même!... La question sociale! Quelle question? La misère?</p>
-
-<p>&mdash;Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons
-passé par là. Il n'y a qu'à en sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les
-malchanceux.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme
-on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit
-odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus
-faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée
-d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit
-maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent,
-vaincu,&mdash;un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus
-ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau
-sujet de comédie, mon ami Olivier!</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand
-je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui
-la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons.</p>
-
-<p>Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros
-bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait.</p>
-
-<p>&mdash;Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris!
-observait Olivier.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et
-toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils
-ne connaissent pas.</p>
-
-<p>Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même
-un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de
-la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se
-souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il
-n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile?
-Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats
-qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de
-l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur
-profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y
-passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens
-oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les
-dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le
-mal. Du moins, n'y pas souscrire!</p>
-
-<p>Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu
-régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans
-une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point.
-C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand
-peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et
-construit pour détruire,&mdash;qui joue avec les idées et avec la vie, qui
-fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu
-verse son sang.</p>
-
-<p>Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était
-trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait
-qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel
-bavardage inutile!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution&mdash;ou des
-palabres sur la révolution&mdash;pour me prouver ma force. Surtout je n'ai
-pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour
-rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende.
-Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis
-pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois
-qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe
-d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se
-soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques,
-souvenez-vous de votre Corneille: «<i>Moi seul, et c'est assez!</i>» Votre
-désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à
-la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans
-théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les
-âmes des faibles se tourneront vers vous...</p>
-
-<p>Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux
-discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le
-paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa
-disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de
-lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste
-clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois
-dilettantes; et il pensait:</p>
-
-<p>Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là?</p>
-
-<p>Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles
-au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la
-nouveauté ou&mdash;(c'est tout comme)&mdash;l'archaïsme de sentiments
-raffinés, Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants
-pour croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu&mdash;des
-sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres
-intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations
-multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu
-près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur;
-l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la
-littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs
-intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par
-hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants
-accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en
-restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que
-l'art venait faire dans cet hôpital?&mdash;Et cependant, il ne pouvait, dans
-la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient
-l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les
-moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation:
-d'offrir comme divertissement&mdash;comme désennui plutôt, ou comme ennui
-nouveau&mdash;dans des soirées mondaines, à un public de snobs et
-d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la
-musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure.</p>
-
-<p>Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de
-l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il
-était obscurément attiré par le nouveau monde promis,&mdash;le peuple. Les
-souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient
-révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain
-sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis
-étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait
-de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du
-peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait
-d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il
-prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social.
-Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être
-aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors.</p>
-
-<p>Ce qui l'intéressait le moins dans le spectacle, c'étaient les
-théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop
-souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées.
-Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de
-préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait,
-congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors
-des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute
-comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui
-préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les
-antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la
-question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à
-observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire,
-ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les
-bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont
-faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens
-un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait
-pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt
-affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils
-jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait
-prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent.
-Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de
-poussière.</p>
-
-
-
-
-
-<p>La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels
-était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La
-vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre;
-lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait
-que plus d'imprévu.</p>
-
-<p>Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait.
-Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant
-que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole
-de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les
-gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris
-de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent.</p>
-
-<p>La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire,
-goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent
-dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la
-lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues,
-la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de
-faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée
-par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal,
-des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la
-rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de
-simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas
-naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne
-peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les
-expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces
-phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait
-pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race;
-mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de
-milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots
-sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne
-représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe.
-Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme
-une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des
-énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la
-maison.</p>
-
-<p>C'est ce que fit Christophe.</p>
-
-
-<p>Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux
-chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli
-avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans
-l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la
-bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des
-traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du
-peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait
-dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui
-même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre
-jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de
-l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port,
-et qui sont la mort,&mdash;la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait
-plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute&mdash;(c'en est
-une dans la société moderne)&mdash;de faire un mariage d'amour avec une
-jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à
-s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre
-ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes
-ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la
-misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés
-de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était
-jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à
-des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec
-d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses
-ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant
-des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées
-intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand
-il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant,
-une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait
-de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien,
-ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste?
-Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier
-desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver
-jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté
-dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour
-oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le
-détruire.&mdash;Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une
-nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique,
-mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait.
-Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles
-qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il
-avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il
-l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs
-des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune
-contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait
-amèrement d'être mêlé au peuple.</p>
-
-<p>Christophe, beaucoup plus peuple que lui,&mdash;d'autant plus qu'il n'était
-pas forcé de l'être,&mdash;prit plaisir à ces meetings. Les discours
-l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était
-peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un
-autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se
-donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait
-la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient.
-Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci.
-D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité
-de connaître quelques-uns des parleurs.</p>
-
-<p>Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir
-Joussier,&mdash;un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans,
-figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les
-cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa
-mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,&mdash;il tenait
-moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations
-emphatiques,&mdash;qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui
-en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement
-que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait
-penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur
-répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils
-attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une
-ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné
-par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la
-chair.&mdash;À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance
-qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations
-politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait
-regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût
-de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces
-hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis
-l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous
-les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était
-ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de
-découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui;
-d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence
-calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il
-s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines
-choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait
-très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des
-autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un
-esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine
-soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point
-d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir
-recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi
-qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi,
-l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui
-étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous.</p>
-
-<p>Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il
-n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune
-faisait&mdash;difficilement&mdash;l'unité d'action, elle était loin de faire
-l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et
-transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux
-antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils
-subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi,
-avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers
-jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux,
-avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux
-autres. Mais la grande différence était&mdash;sera toujours&mdash;celle des
-tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes
-aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites
-pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient
-en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt
-commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se
-hérissait.</p>
-
-<p>Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit
-restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon,
-employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison
-était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six,
-dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite
-et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de
-deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa
-maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle,
-casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes
-un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot,
-ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant
-anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait
-l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait
-les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un
-sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un
-raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait
-chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son
-indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie.
-Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté&mdash;alcool
-intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne
-pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans
-le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais
-on est l'égal des riches. Et on les hait.</p>
-
-<p>Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour
-Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur
-le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne
-savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il
-était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années,
-grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de
-fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier,
-mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé
-indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une
-hostilité intime couvait entre eux.</p>
-
-<p>La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans,
-qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure,
-s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer,
-avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient;
-elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la
-mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une
-fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans&mdash;fillette et
-garçon&mdash;qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table
-poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de
-conversations qui n'étaient pas faites pour eux.</p>
-
-<p>Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne
-se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient
-pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au
-sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à
-perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie,
-soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de
-liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que
-s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait
-volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais
-Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes
-traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de
-temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi
-tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la
-gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races
-d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la
-communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur.
-Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du
-devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en
-présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que
-Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère
-du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin
-de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de
-penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix
-était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait
-de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans
-la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il
-les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un
-étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que
-lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au
-passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que
-jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe
-en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien.</p>
-
-<p>De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec
-Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas
-la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée
-bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la
-comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois
-chez M<sup>me</sup> Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un
-ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de
-belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à
-s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se
-sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf
-hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie
-de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un
-désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait,
-trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient
-irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son
-habitude d'analyse des âmes.</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui
-le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était
-fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui
-échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle
-agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa
-luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle
-avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout
-cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier
-n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas,
-pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui
-rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une
-lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses
-instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois,
-despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme
-d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de
-toujours.&mdash;Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il
-connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour
-Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier
-lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré.</p>
-
-<p>Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard
-indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air.
-Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée,
-avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant
-bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec
-un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle
-comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de
-Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots
-affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord:</p>
-
-<p>&mdash;«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du
-mauvais sang pour si peu...»</p>
-
-<p>Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien...</p>
-
-<p>&mdash;«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se
-tourmente...»</p>
-
-<p>Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent
-glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un
-garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent,
-elle était de nouveau active et riante. Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas
-vivre.</p>
-
-<p>Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas
-faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent
-l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de
-ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution
-venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers
-ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses
-pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place
-partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la
-révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en
-quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes,
-dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire
-le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle
-avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on
-respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle
-n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de
-son homme et de son parti,&mdash;et des autres partis,&mdash;comme pour les
-bêtises de la jeunesse,&mdash;et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de
-grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à
-la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste.</p>
-
-<p>&mdash;«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu
-qu'on se porte bien...»</p>
-
-<p>Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin
-de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De
-temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que
-les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute
-seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner
-dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que
-tous les autres.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne
-cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait
-et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient
-pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait
-pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire
-s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas.
-Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste
-contre le socialisme et toute doctrine d'État,&mdash;l'État, cette entité
-monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa
-raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont
-la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de
-l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement
-d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses
-particulières,&mdash;la grande misère moderne, dont la Révolution
-française est en partie responsable.</p>
-
-<p>Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se
-trouvait en contact avec les syndicats,&mdash;ces coalitions redoutables des
-faibles,&mdash;son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait
-s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner
-ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent
-à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que
-si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand
-ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves
-gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand
-il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves
-gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de
-leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux
-que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés <i>dans la
-Maison</i>, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces
-associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop
-timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être,
-des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du
-mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux
-travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte
-de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient
-le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une
-élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres.
-Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de
-Paris éteignent les lumières du ciel<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Et M. Pataud, celles des
-rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de
-l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et
-mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes;
-impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre
-liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les
-révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe
-et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui
-refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux
-qu'on prétendît les y contraindre par la force.&mdash;Cependant, il faut
-prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre
-un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un
-impérialisme. Olivier disait:</p>
-
-<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.</p>
-
-<p>Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais
-il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée
-des travailleurs révoltés.</p>
-
-<p>Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table
-qu'il n'était pas avec eux.</p>
-
-<p>&mdash;Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts
-matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour
-une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre
-deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne
-dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers
-temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité
-malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils
-aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont
-trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à
-nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la
-lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la
-retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des
-travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on
-se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste
-est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...</p>
-
-<p>Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il
-avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser
-amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de
-façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.</p>
-
-<p>Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus
-qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait
-autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée
-en principe.</p>
-
-<p>&mdash;Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse
-peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans
-répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des
-bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux
-monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non,
-vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui
-va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus,
-vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de
-quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours
-prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans
-savoir pourquoi,&mdash;pour le plaisir,&mdash;pour la peine, la peine
-séculaire,&mdash;les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans
-les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font
-socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés,
-ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas
-mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y
-passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le
-pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle.
-Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent
-qu'à s'emplir.</p>
-
-<p>Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout
-en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion,
-fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre:
-son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement
-esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la
-vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix
-vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou
-morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le
-prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne
-pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le
-travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions
-sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de
-faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la
-mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr
-son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un
-monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille
-ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit
-bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur
-réelle&mdash;(Qui en est le juge infaillible?)&mdash;mais des besoins légitimes
-et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui
-l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante
-pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien
-de plus. La <i>Joconde</i> ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport
-entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas
-au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la
-payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et
-travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux
-autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il
-n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement
-normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres
-l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de
-la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes,
-nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et
-femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour
-gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les
-meilleurs succomber à la peine,&mdash;nous qui sommes les forces vives de la
-nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes
-riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point,
-vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés
-de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du
-Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on
-sacrifie le bien,&mdash;le bien des autres!&mdash;Il n'en reste pas moins ceci:
-que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez.
-Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que
-demain elle ne se retourne contre vous!</p>
-
-
-
-
-<p>Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la
-tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y
-attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il
-attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne
-fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se
-croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce
-phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une
-passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par
-comparaison, décroître.</p>
-
-<p>Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux
-qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond
-et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit,
-faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à
-demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il
-perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser,
-en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de
-difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot
-critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter.
-Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait
-très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que
-davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses
-principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de
-pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des
-idéologies et l'inutilité de tous les efforts.</p>
-
-<p>La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment,
-de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions
-immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas
-conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites,
-par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions
-à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait
-que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se
-coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves
-cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de
-bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps
-après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils
-n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre,
-par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un
-Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la
-mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient!
-Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes
-politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par
-l'argent, par la femme et par l'argent&mdash;(les deux fléaux n'en font
-qu'un).&mdash;On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition,
-des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe
-de grands hommes d'État&mdash;(en d'autres temps, ils l'eussent été
-peut-être);&mdash;«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin,
-l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur
-faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents,
-ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou
-leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se
-faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été
-capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à
-leur poste, le poing au gouvernail.</p>
-
-<p>La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la
-révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser
-mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments
-perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les
-réformistes et les révolutionnaires&mdash;par la timidité profonde sous
-les menaces fanfaronnes,&mdash;par l'hérédité moutonnière qui, à la
-première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces
-révoltés,&mdash;par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui
-profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des
-maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans
-parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils
-voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère
-révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en
-révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils
-eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils
-aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.</p>
-
-<p>Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait
-reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils
-prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui
-les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait
-le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser
-emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et
-regardait l'eau passer.</p>
-
-<p>C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions,
-d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des
-bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs
-étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés,
-et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru
-jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés,
-enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils
-étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du
-troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand
-nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à
-ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant
-aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir
-d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun.
-Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que
-comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis,
-pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits
-couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.</p>
-
-<p>Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait
-où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre
-la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale
-serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait
-pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les
-oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces
-opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires
-ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et
-l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène
-le troupeau humain...</p>
-
-
-<p>«<i>Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon
-la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de
-forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce
-monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce
-monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce
-monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir
-celles qui sont...</i>»</p>
-
-
-<p>Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,&mdash;(Raison
-ou Déraison),&mdash;et bien que l'organisation sociale préparée par le
-syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne
-pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui,
-d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat
-terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir
-mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas
-meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il
-n'était pas assez différent.</p>
-
-<p>Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard
-et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants,
-les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là,
-comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la
-foule: elle va toujours à l'élite,&mdash;l'élite de toutes les classes et
-de tous les partis,&mdash;ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré,
-c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.</p>
-
-<p>Olivier avait déjà fait son choix.</p>
-
-
-
-
-<p>À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un
-peu en contre-bas de la rue,&mdash;quelques planches clouées ensemble, avec
-des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches,
-et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la
-place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on
-entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de
-céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix
-enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou
-interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à
-l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait
-d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la
-première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier.
-Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton
-flûté, ou il lui sifflait l'<i>Internationale.</i> Elle restait, le bec
-levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon,
-le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes
-pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là
-son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron
-s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du
-quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la
-fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le
-discours interrompu.</p>
-
-<p>Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux
-rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui
-s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles
-poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits,
-dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il
-fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de
-cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet,
-dit Feuillette, dit papa La Feuillette&mdash;on disait La Fayette, pour le
-faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions
-écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à
-mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait
-dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu
-aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour
-l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et
-une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait
-ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée,
-écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis.
-Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé
-des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti;
-afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti
-quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à
-livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage
-solide: il usait les pieds, mais il était inusable.</p>
-
-<p>Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et
-rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait
-fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui
-ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec
-l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle
-avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant.
-C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle
-aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis,
-quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours
-de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de
-pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était
-fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre,
-elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent,
-et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle
-était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de
-six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui
-témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures
-variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir,
-afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps
-son catéchisme social et anticlérical.</p>
-
-<p>Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était
-toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui
-faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette
-n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par
-mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le
-faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit
-que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le
-rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et
-tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé
-par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations
-révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors,
-comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son
-imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses
-sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables
-souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des
-bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de
-meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui
-venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve,
-monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets
-d'espoir éblouissant.</p>
-
-<p>Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là
-qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle.
-Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le
-temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent,
-son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés
-joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en
-silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux
-de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,&mdash;ce
-bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas
-grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard
-illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe
-elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier
-gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement,
-et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de
-le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier.
-Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le
-petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le
-front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des
-coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla
-doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de
-manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une
-terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire,
-pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à
-Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le
-rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut
-un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il
-guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le
-bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son
-côté, Emmanuel en était froissé.</p>
-
-<p>Il eut un grand bonheur, le jour qu'Olivier entra chez le père
-Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta
-chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être
-sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya,
-ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à
-gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se
-passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la
-gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette
-fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de
-souffrances lui faisait voir dans l'enfant&mdash;(d'une façon trop
-simpliste)&mdash;un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se
-consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son
-perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment
-analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il
-subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point,
-qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des
-brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles
-magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions
-d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de
-sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier
-démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il
-arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le
-renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle
-rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les
-chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé
-l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où
-est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand
-pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les
-nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait
-avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le
-cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas
-à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison
-continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait
-loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne
-savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous
-rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de
-tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté,
-un <i>credo</i> héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des
-réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme;
-à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de
-mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères.</p>
-
-<p>Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il
-croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui
-lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas
-frappé; il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Ben oui, on sait ça.</p>
-
-<p>Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire
-des choses réelles.</p>
-
-<p>&mdash;Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement.</p>
-
-<p>Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science
-l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de
-fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des
-génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand
-on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a
-trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe
-bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des
-idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais
-qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées
-d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le
-toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la
-rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne
-comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas
-toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas
-un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini,
-noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de
-grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui
-communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui
-échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt
-de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre,
-les yeux fermés.</p>
-
-<p>Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait
-chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse,
-ardeur idéaliste,&mdash;et de si différent:&mdash;ce déséquilibre, ces désirs
-aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune
-idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il
-ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se
-douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son
-petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons
-même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que
-fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le
-corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres!
-Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes
-neuves, ils sont prêts à sortir.&mdash;Le petit avait tous les désirs
-érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à
-l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui
-l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte.
-Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui
-était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent.
-Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur
-humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation
-fantastique, poésie enfantine et barbare,&mdash;tout un monde héroïque
-d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté
-ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre.</p>
-
-<p>Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du
-grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant,
-jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve.
-Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en
-une seconde de vie!&mdash;Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien
-d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un
-effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés;
-s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles;
-mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées
-s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les
-font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de
-feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et
-s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va
-mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises...</p>
-
-<p>Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était
-le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait
-volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect
-pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était
-plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs,
-le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à
-côté du grand-père.</p>
-
-<p>Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des
-ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les
-débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square
-voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier,
-près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il
-déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un
-papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de
-moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber
-leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des
-pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour,
-c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures,
-la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain
-flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier
-tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,&mdash;enveloppe
-fiévreuse et dorée du rêve parisien...&mdash;Et le petit bossu, à cheval
-sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler,
-s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine
-douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur
-imprécis et grisant...</p>
-
-
-<p>&mdash;«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour
-nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on
-est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous
-m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...»</p>
-
-
-<p>Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa
-bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré
-dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et
-boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux
-lettres magiques, qui écriraient un jour le <i>Mane Thecel Pharès</i>
-de la Révolution.</p>
-
-
-
-
-<p>Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre
-côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la
-devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées
-en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas
-de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements
-d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines
-heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il,
-la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son
-gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils
-allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas
-de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis
-près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de
-rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à
-voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une
-blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux
-vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières
-faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en
-transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue
-lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié
-en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons
-de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux
-beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord
-avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la
-manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste,
-fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la
-Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il
-incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour
-Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient
-interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées
-communes étaient démontrées;&mdash;(peu s'en fallait qu'entre deux rasades
-ils ne les crussent réalisées).&mdash;Des deux, le plus raisonneur était
-le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car
-Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu
-chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison
-qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent
-à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de
-démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait
-point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les
-désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il
-les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans
-y laisser de traces.&mdash;Tous deux étaient de vieux enfants romanesques,
-qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom
-seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et
-dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est
-arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par
-transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des
-siècles devant le Fils de l'Homme.&mdash;Inutile d'ajouter que tous deux
-étaient anticléricaux.</p>
-
-<p>Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort
-dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très
-brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole
-que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un
-rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec
-une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des
-prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à
-son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec
-des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de
-l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle.
-Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa
-distinction, M<sup>me</sup> Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle
-indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant
-chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la
-maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la
-maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle&mdash;(et elle se jurait
-bien de l'attraper in extremis),&mdash;elle s'en donnait à cœur joie de
-tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des
-images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle
-ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre;
-et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une
-chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait
-ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle
-pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle
-avait à l'embêter.</p>
-
-<p>Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se
-risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible
-nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant
-tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit
-saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre,
-au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit
-en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas
-renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir;
-cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne
-voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait
-un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils
-s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.</p>
-
-<p>Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois,
-une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps
-moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce.
-Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes
-privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle,
-très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais
-un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire
-enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante
-et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à
-réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle
-s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque
-rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient;
-M<sup>me</sup> Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle
-lisait quelques <i>Tracts</i> insipides, quelque fade histoire miraculeuse,
-ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,&mdash;ou les
-récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du
-Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si
-elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins
-attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une
-sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas
-croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de
-ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les
-visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et
-ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne
-dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine
-leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle
-était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité
-de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un
-ruisseau qui disparaît sous terre.&mdash;Naturellement, elle faisait partie
-de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se
-réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de
-ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles
-saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait
-dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à
-sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.&mdash;Cette mainmise des
-deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la
-joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les
-femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se
-laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le
-malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme
-acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il
-baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un
-peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse
-une tolérance à la Kropotkine.</p>
-
-<p>Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se
-voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison.
-M<sup>me</sup> Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils
-d'un mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses
-journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée.
-Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé
-contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre
-restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut
-sur la barre de la fenêtre;&mdash;(il s'imaginait que cette pose
-l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière
-donnaient le change sur sa difformité).&mdash;Rainette, qui n'était pas
-gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût
-bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait
-exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui
-était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où
-la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il
-s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la
-maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance,
-méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu
-une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de
-se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs
-longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,&mdash;ces
-grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en
-passant,&mdash;il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à
-son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se
-donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait
-les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois,
-quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en
-hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de
-son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient
-les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes
-postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous
-deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant.</p>
-
-<p>Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands,
-des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi
-stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de
-miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en
-papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des
-bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son
-grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions
-publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris
-et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation
-s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se
-répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du
-grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis,
-ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses
-désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus
-grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants.
-Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait
-été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils
-avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche
-prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce
-qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait
-son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le
-détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas
-fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains
-maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par
-orgueil, à ne pas revenir.</p>
-
-<p>Un jour, Rainette fut vengée.&mdash;Il était avec ses camarades d'atelier.
-Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il
-ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement
-prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de
-journal&mdash;(il en était farci).&mdash;Ce jour-là, ils s'étaient mis à
-causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il
-était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société
-future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant.</p>
-
-<p>Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut,
-consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne
-desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait
-hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir
-seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as de la peine. Pourquoi?</p>
-
-<p>Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le
-petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il
-était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez
-lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la
-maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se
-défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de
-charité, il n'en laissait rien voir.</p>
-
-<p>&mdash;On t'a fait de la peine?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on t'a fait?</p>
-
-<p>Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses
-camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce
-n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront
-après nous.</p>
-
-<p>Le petit était déçu que ce fût pour si tard.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille
-pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des
-millions d'êtres?</p>
-
-<p>Emmanuel soupira et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle
-ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et
-tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer
-autour de soi.</p>
-
-<p>Il lui en montra quelques-unes.</p>
-
-<p>L'enfant écoutait, hocha la tête et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, tu en sortiras.</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, ce sera fini.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu en sais?</p>
-
-<p>Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du <i>credo</i> du
-grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à
-une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se
-demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la
-main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie
-sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards
-d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique
-soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite.
-D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les
-antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des
-vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié
-sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes
-innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe
-de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les
-images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près
-de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans
-sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières
-hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel
-lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre.
-L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui
-disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par
-l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres
-récits.</p>
-
-<p>Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que
-s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières
-électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il
-suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à
-celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la
-tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit
-corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne
-s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à
-peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour
-Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient
-chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait
-autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les
-hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les
-hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui
-traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient
-l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la
-lumière,&mdash;tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme
-un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à
-Rainette, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu,
-c'est pourtant des toqués!</p>
-
-<p>Olivier sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose.
-Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir
-la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe.
-Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est
-toujours la même lumière que nous aimons.</p>
-
-
-<p>Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz
-n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans
-sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce
-qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait
-à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait
-pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à
-la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y
-coula doucement la tête et appela à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Rainette...</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Rainette! Je te dis pardon.</p>
-
-<p>La voix de Rainette, dans l'ombre, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Méchant! Je te déteste.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, répéta-t-il.</p>
-
-<p>Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé,
-un peu honteux:</p>
-
-<p>&mdash;Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme
-toi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai.</p>
-
-<p>Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y
-croyait un peu.</p>
-
-<p>Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit,
-dehors! Le petit infirme murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Il fera bon, quand on sera mort!...</p>
-
-<p>On entendait le souffle léger de Rainette.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, petite grenouille.</p>
-
-<p>La voix attendrie de Rainette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit.</p>
-
-<p>Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné.
-Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur
-qu'une autre eût souffert par lui.</p>
-
-
-
-
-<p>Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y
-rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement
-social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces
-combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au
-nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants.
-Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la
-poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait
-l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa
-volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la
-coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve
-populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus
-frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en
-temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il
-s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas;
-et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux
-extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne
-savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait
-en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du
-début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres.
-En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans
-l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt
-répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il
-se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des
-intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis,
-Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se
-mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de
-Christophe&mdash;(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient
-glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).</p>
-
-<p>&mdash;Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit
-Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser;
-mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger&mdash;qui
-plus est, un Allemand&mdash;dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le
-moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les
-soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être
-obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le!</p>
-
-<p>Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent.
-Christophe ne prit pas l'avis au sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le
-droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont
-une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes
-pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me
-déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi,
-recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois.</p>
-
-
-<p>Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait
-bien de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies,
-encore que l'une d'elles, M<sup>me</sup> Arnaud, se consacrât maintenant
-aux œuvres de bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les
-soins de l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce
-ton gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet
-et de muer sa chanson informe en un parler humain.</p>
-
-<p>De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux
-connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était
-tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse,
-mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un
-goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites
-dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le
-travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement;
-il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier
-qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier,
-s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce
-qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne
-s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune
-classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle
-s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai
-peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare
-dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus
-intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du
-travail manuel et d'une activité saine de l'esprit.</p>
-
-<p>L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale.
-C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les
-yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un
-jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la
-chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la
-bibliothèque, le nez sur les titres des volumes:</p>
-
-<p>&mdash;Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques...</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">&mdash;«<i>Bourguignon salé,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>L'épée au côté,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>La barbe au menton,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Saute y Bourguignon!</i>»</span></p>
-
-
-<p>répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des
-papiers de famille qui datent de 1200 et quelque...</p>
-
-<p>Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait
-qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles
-de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe
-Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence
-avait commencé, dès le XVII<sup>e</sup> siècle. Au temps de la Révolution, la
-famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare
-populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe
-travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa
-fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des
-documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à
-leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives
-copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait
-l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son
-illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en
-riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait
-une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et
-Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des
-races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des
-siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au
-fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un
-réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où
-ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien
-souvent les mêmes.</p>
-
-<p>Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une
-société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit
-Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir.
-Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez
-l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir.
-Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent
-qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher
-que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries.
-Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il
-croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait
-stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse,
-qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus
-capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain
-que de sarcler la terre et de creuser les sillons.&mdash;La présence de
-Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber
-son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui
-devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait
-alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce
-qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le
-cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la
-frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant,
-Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas
-en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame
-obscur d'hérédités malsaines, tout&mdash;l'amour et la haine et le génie
-latent&mdash;rendait un autre son.</p>
-
-
-
-
-<p>Le premier Mai approchait.</p>
-
-<p>Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T.
-contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour
-arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot
-d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au
-ventre... <i>Feri ventrem!</i>... Ils les menaçaient de la grève
-générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou
-s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré
-Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de
-terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti
-il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et
-révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée,
-dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public,
-il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût
-pris <i>in petto</i> le premier dictateur venu, pour balayer le spectre
-rouge.</p>
-
-<p>Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu
-qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa
-naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit
-tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et
-l'attente de la Révolution.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est
-pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des
-coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute
-la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang,
-on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles.
-Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort!
-Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre!
-Combien de gouttes de sang?</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct
-secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du
-civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et
-Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre;
-mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce...</p>
-
-<p>Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour
-rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet
-fanfaron, Chantecler,&mdash;les héros qui mentent.</p>
-
-<p>Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le
-commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas
-plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le
-gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les
-stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus
-opportun.</p>
-
-
-<p>Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle
-le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle
-réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux
-ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il
-amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et
-physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée.
-Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie
-de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant
-à sa table.</p>
-
-<p>Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire,
-il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il
-avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait
-un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu
-dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait
-paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et
-déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou
-brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le
-reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies,
-qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la
-chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un
-déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir.
-Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait
-Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse,
-il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des
-choses que nul ne remarquait.</p>
-
-<p>Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il
-promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard
-d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'était, Christophe?</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le
-poisson.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu vas écrire cela?</p>
-
-<p>&mdash;Cela? Quoi, cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que tu as dit.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à quoi pensais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le
-front.</p>
-
-<p>Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux
-amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce
-regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant
-d'affection!</p>
-
-<p>&mdash;Paresseux! dit-il gaiement.</p>
-
-<p>Olivier soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près
-de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas
-ma part!...</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves
-passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien
-de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le
-voulais, je te laisserais en route?</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'oublieras, dit Olivier.</p>
-
-<p>Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il
-lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la
-chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et
-tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se
-déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent
-maladroitement le col. Olivier se laissait faire.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand
-bonheur dans ma vie!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi
-bien que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Olivier.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pourquoi dis-tu des sottises?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe
-qui m'abat.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut se secouer. Houp! Lève-toi.</p>
-
-<p>&mdash;Pas maintenant. Plus tard.</p>
-
-<p>Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour
-continuer de rêvasser, au coin du feu.</p>
-
-<p>Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards
-argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les
-oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le
-fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui
-l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère
-qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De
-délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux.
-De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs
-rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à
-étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques.
-Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de
-ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était
-toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son
-esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès;
-et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine
-quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles
-nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et
-mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus
-gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas
-sauver!...&mdash;Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin
-qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les
-champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui
-rêvent, au soleil!&mdash;De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves
-d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes,
-tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne
-sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles
-se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était
-peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier
-s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes
-éployées, les barques silencieuses du rêve.</p>
-
-<p>Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires
-qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait
-ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il
-finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu
-du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer
-l'histoire. Olivier s'y refusa:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de
-Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies
-jamais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! fit Olivier.</p>
-
-<p>&mdash;Recommence, alors.</p>
-
-<p>&mdash;Cela me fatigue. À quoi bon?</p>
-
-<p>Christophe était fâché.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as,
-tu le jettes. C'est perdu pour jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Rien n'est perdu, dit Olivier.</p>
-
-<p>Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le
-récit d'Olivier,&mdash;tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure
-froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se
-leva et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il fera beau, demain.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas
-écouté.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure
-maussade s'illuminait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras
-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Balivernes! dit Christophe.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade
-dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son
-étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte
-vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit
-étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des
-bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait
-pour en être victime, sans pouvoir&mdash;sans vouloir&mdash;se défendre: car il
-avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps
-maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce
-qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente
-plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté
-de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il
-s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les
-hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour.
-Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit,
-pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris
-l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai.
-Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.</p>
-
-<p>Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait
-pas laisser son ami aller seul.</p>
-
-<p>Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un
-brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air
-désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des
-agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg
-étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y
-avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient
-au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien.
-Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une
-mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une
-tendance à remonter.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.</p>
-
-<p>Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer
-pour embrasser l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce sera pour le retour.</p>
-
-<p>De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de
-monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du
-dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient.
-Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils
-avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se
-forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se
-satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou
-simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient
-reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les
-entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les
-bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient;
-ils disaient avec orgueil:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien
-habillés...</p>
-
-<p>Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!...
-Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris.</p>
-
-<p>À mesure qu'ils avançaient, la foule s'épaississait. De louches
-figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant,
-aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était
-remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant,
-elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent
-à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet,
-des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en
-faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du
-restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait
-contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle
-formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec
-des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer
-mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les
-mots!...</p>
-
-<p>Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En
-attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,&mdash;à sa façon, nerveuse,
-brutale, sans méchanceté encore,&mdash;à pousser et à être poussée, à
-insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle
-s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien
-voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer,
-sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant,
-écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient,
-s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable;
-la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et
-tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres,
-comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait
-la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un
-bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une
-vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille
-têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des
-individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang,
-commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des
-familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient
-la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience
-angoissée, que la troupe chargeât.</p>
-
-<p>Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes,
-Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le
-bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se
-refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait
-complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité
-d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant
-qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses
-revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce
-qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait,
-respirant ce souffle de démence...</p>
-
-
-<p>Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais
-la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux
-passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles
-comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens
-avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans
-délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des
-choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée
-d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre
-odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait.</p>
-
-<p>&mdash;Christophe! supplia-t-il.</p>
-
-<p>Christophe n'écoutait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Christophe!</p>
-
-<p>&mdash;Hé?</p>
-
-<p>&mdash;Rentrons.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peur? dit Christophe.</p>
-
-<p>Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.</p>
-
-<p>À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple
-refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un
-kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains,
-accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la
-muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de
-triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis,
-il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des
-yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?&mdash;Ce qui devait venir...
-Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le
-miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait
-aussi...</p>
-
-<p>Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas
-entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien
-aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à
-Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe.</p>
-
-<p>Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs
-amis,&mdash;Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques
-bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase
-allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots
-verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se
-glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents.
-Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa
-gouaillerie:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas
-à se gâter.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle blague! fit Christophe.</p>
-
-<p>À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres,
-avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades
-centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade
-commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les
-derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour
-se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui
-les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup
-eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et
-poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le
-vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe,
-lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une
-œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant.
-Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons chez Aurélie.</p>
-
-<p>Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y
-avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue
-était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la
-chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du
-flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère
-empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à
-Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais à la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une
-heure.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'expose plus, Christophe!</p>
-
-<p>&mdash;Trembleur! fit Christophe, en riant.</p>
-
-<p>Il entra dans la crèmerie.</p>
-
-<p>Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et
-il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la
-bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se
-retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où
-Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait
-par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les
-agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des
-marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres
-dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le
-flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se
-précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant.
-D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels,
-les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la
-gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches,
-hululaient.&mdash;Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort
-de la bataille, que nul ne voulait moins que lui...</p>
-
-<p>Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre,
-sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser
-qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à
-fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à
-faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le
-tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne
-lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de
-tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un
-remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y
-apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec
-allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la
-gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent
-à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Un tour de valse, mademoiselle?</p>
-
-<p>Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme
-un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il
-n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui
-l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux,
-dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa
-poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de
-lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui
-avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se
-soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut
-le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il
-vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement,
-il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il
-enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à
-ses yeux; il était ivre, il hurla.</p>
-
-<p>Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le
-sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous
-côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil
-atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue
-fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus
-renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les
-travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres,
-brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient
-des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut
-l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la
-barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant
-révolutionnaire, que vingt voix répétaient.</p>
-
-
-<p>Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance.
-On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au
-pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une
-grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé,
-et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été:</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold...</p>
-
-<p>Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête
-sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait
-les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se
-trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par
-curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la
-manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier.
-Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Que suis-je venu faire dans cette galère?</p>
-
-<p>Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait
-de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder
-sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à
-Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait
-ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger
-stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la
-sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée
-n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à
-des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le
-guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi
-celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer,
-rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir
-professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de
-faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas,
-cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer.</p>
-
-<p>Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir
-qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il
-serait tué. Manousse dit à Bernard:</p>
-
-<p>&mdash;S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais
-l'enlever.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à
-temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne voudra jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il
-est déjà parti.</p>
-
-<p>Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe
-sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos,
-chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés
-sur lesquels il marchait,&mdash;(nombre pair ou impair)&mdash;pour savoir s'il
-serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il
-arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé,
-s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la
-barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme
-l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants
-étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le
-dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la
-manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse,
-tenace, de nouveau se hissa, et cria:</p>
-
-<p>&mdash;Jeannin...</p>
-
-<p>Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut
-brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son
-échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut fuir, dit Manousse.</p>
-
-<p>&mdash;Où est Olivier?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut fuir, répéta Manousse.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi diable? dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez
-arrêté.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que j'ai fait?</p>
-
-<p>&mdash;Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne
-vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Où est Olivier?</p>
-
-<p>&mdash;Chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais le rejoindre.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous
-prévenir. Filez.</p>
-
-<p>&mdash;Où voulez-vous que j'aille?</p>
-
-<p>&mdash;En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.</p>
-
-<p>&mdash;Et Olivier?</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons pas le temps de causer...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pars pas sans le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le
-premier train. Vite! Je vous expliquerai.</p>
-
-<p>Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent
-de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il
-avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse
-le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi
-du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans
-l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il
-eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le
-connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le
-point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il
-se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.</p>
-
-
-
-
-<p>Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la
-chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et
-sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea
-de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel.
-Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de
-l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...</p>
-
-
-<p>Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un
-petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal
-fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent,
-une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va
-s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin,
-où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau
-s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies
-dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix
-ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme
-aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et
-Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...</p>
-
-<p>Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation
-de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon
-saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses.
-Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la
-fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent
-seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi,
-mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui
-d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa
-destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est
-vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui
-importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le
-rejoindre, le matin suivant...</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point
-qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit
-répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et
-la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant,
-ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement.
-On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons
-demain.</p>
-
-<p>Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre diable! dit Manousse.</p>
-
-<p>Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque
-temps, Canet dit à Manousse:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que nous venons de commettre un crime.</p>
-
-<p>Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.</p>
-
-
-<p>Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à
-fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait,
-dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui
-n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du
-meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus
-pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais
-il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus
-comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée,
-depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit
-avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été
-aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la
-chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper,
-vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était
-pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était
-stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était
-son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la
-nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la
-force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce
-fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait
-davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude,
-sans raison.</p>
-
-<p>Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la
-gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant
-toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce
-n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était
-point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier
-l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente
-commença.</p>
-
-<p>C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il
-déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre;
-il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la
-fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne
-s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers
-sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné
-plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant
-qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez
-lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait
-rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal,
-qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était
-ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens
-étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une
-nuit sans sommeil.</p>
-
-<p>Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment
-indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main
-s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui
-souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà enfin!</p>
-
-<p>Le mirage s'effaça...</p>
-
-<p>Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui
-tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant
-des dents...</p>
-
-<p>À partir de cette minute,&mdash;(il avait beau ne rien savoir, et se
-répéter: «Je ne sais rien»)&mdash;il savait tout. Il était sûr de ce qui
-allait venir.</p>
-
-<p>Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha
-pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le
-portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait
-là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire.
-Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.</p>
-
-<p>La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce
-malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait
-qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,&mdash;qu'il
-n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre
-aussi,&mdash;qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et
-pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie
-avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire
-qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...</p>
-
-
-<p>Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait
-tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était
-vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne
-remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était
-cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer
-Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit
-était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin.
-Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la
-direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations.
-Seul, dans le wagon, Christophe criait:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!</p>
-
-<p>À la deuxième station après la frontière française, le train
-s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe,
-frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant,
-se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi
-qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne
-parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant.
-Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?...
-Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de
-vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne
-partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois
-heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester,
-sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva
-au milieu de la campagne déserte,&mdash;des prairies, coupées ça et là de
-bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine
-y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:</p>
-
-<p>&mdash;Olivier!</p>
-
-<p>Il se coucha en travers de la route, et sanglota.</p>
-
-<p>Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il
-voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la
-nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher
-jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si
-l'on pouvait être mort!...</p>
-
-<p>À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la
-frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une
-auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée,
-il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi.
-Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était
-tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il
-se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de
-paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de
-miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière,
-près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son
-visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient
-s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques
-heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la
-porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus
-revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il
-tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme
-fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait,
-en première page.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Levez-vous, dit le fermier.</p>
-
-<p>Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent
-derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des
-arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à
-Christophe, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;La frontière est par là.</p>
-
-<p>Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il
-marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de
-s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne
-pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha,
-tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain.
-D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment
-bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait
-peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit.
-Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se
-levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse
-morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût
-permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.</p>
-
-<p>Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des
-tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les
-longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient,
-toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était
-près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans
-cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui
-avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à
-lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa
-vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême
-effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait
-un étranger.</p>
-
-
-
-
-<p>Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et
-rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se
-trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de
-forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut
-gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet
-d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une
-église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou
-par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la
-porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en
-chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.</p>
-
-<p>Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.&mdash;La
-ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit
-noire en lui.... Des siècles passèrent...</p>
-
-
-<p>La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son
-visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond
-clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor,
-au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler,
-attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur
-regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots
-sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif
-et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans
-une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle;
-ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et
-ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait
-immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le
-front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux,
-les ténèbres dansaient.</p>
-
-<p>À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise,
-une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il? demandait une voix connue.</p>
-
-<p>La porte de la chambre se rouvrit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une
-lumière!</p>
-
-<p>Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette
-voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il
-saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux
-hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge
-avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient
-derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté,
-inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par
-une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid;
-mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses
-mains. Braun ne cachait pas sa surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!</p>
-
-<p>&mdash;Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que
-vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna
-et moi.</p>
-
-<p>Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse
-qui l'avait accueilli dans la maison:</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme.</p>
-
-<p>Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un
-visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux
-bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la
-main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la
-prit sans regarder. Il défaillait.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez
-bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...</p>
-
-<p>Braun ne le laissa pas achever.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que
-vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère
-que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.</p>
-
-<p>Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans
-les bras de Braun.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il
-pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite!
-Il s'évanouit...</p>
-
-<p>Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope
-qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.</p>
-
-<p>Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une
-odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était
-penché sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il meurt de faim! cria Braun.</p>
-
-<p>La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui
-soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était
-plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il
-s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait
-besoin que de repos, ils le laissèrent.</p>
-
-
-
-
-<p>C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil
-accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de
-la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent
-éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller,
-brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des
-horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser,
-ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie,
-il voulait se débattre et retombait au fond.&mdash;L'aube arriva enfin,
-l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui
-le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se
-réveilla. Réveil terrible...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme
-mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...</p>
-
-<p>Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît
-de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme
-pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes
-de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de
-petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...</p>
-
-<p>Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la
-tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et
-comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il
-entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda
-bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un
-effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi.</p>
-
-<p>Le brave homme changea de ton, aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien
-tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les
-repas, personne ne dira rien.</p>
-
-<p>Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables
-explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers
-qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau
-seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait
-dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre...
-«Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il
-servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes
-ces générations,&mdash;une telle somme d'épreuves et d'espoirs!&mdash;qui
-aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le
-vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé,
-toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce
-qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire
-mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur,
-sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur
-broyé....</p>
-
-<p>Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses
-visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna
-parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire
-un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans
-ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme
-se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la
-connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus
-récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait
-des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges
-joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui,
-lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une
-expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses,
-serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était
-grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses
-vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans
-bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras
-collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à
-s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha
-pas au dîner, et continua de souffrir en silence.</p>
-
-<p>Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux
-plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et
-elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots
-affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un
-malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle
-existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en
-suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés.
-Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.&mdash;Il
-le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut
-du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas
-touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne
-l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe.
-Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait.
-Après quoi, il lui tourna le dos.</p>
-
-<p>La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de
-son néant. Plus trace de l'odieuse vie...&mdash;Mais le réveil fut encore
-plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale
-journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances
-pour rentrer, et il se disait avec désespoir:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi qui l'ai tué....</p>
-
-<p>Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx
-aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige
-de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se
-traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin
-instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il
-entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.</p>
-
-<p>Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses
-démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a
-l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le
-bras:</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas
-m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont
-ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas.
-Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On
-ne s'occupera pas de vous.</p>
-
-<p>Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans
-l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on
-parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison
-devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de
-silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le
-passé.</p>
-
-<p>Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait
-assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il
-circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi
-pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force
-de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait
-horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que
-tout fût fini.&mdash;Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il
-sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans
-la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa
-chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il
-haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À
-table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux
-fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour,
-dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout
-bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y
-avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de
-vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans
-emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il
-n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge,
-dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et
-pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de
-brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de
-l'âme un affreux tumulte de douleur,&mdash;«<i>le cri de détresse d'un être
-demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée</i>...»</p>
-
-<p>La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des
-compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce
-beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et
-bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait
-plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y
-eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement
-l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir
-aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...</p>
-
-<p>Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe
-qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà
-secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au
-fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps
-et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent
-affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un
-détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on
-pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart
-des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux,
-qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se
-juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses
-cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer
-outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est
-responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et
-continue d'avancer, harassé, entre les brancards.&mdash;Mais l'homme tout à
-fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le
-force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces
-sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce
-moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa
-marche de somnambule! Il s'écroule...</p>
-
-
-
-
-<p>Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent
-pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient
-de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations.
-Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la
-douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout
-un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et
-les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa
-trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait
-aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui
-n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre;
-il conversait avec lui; il lui écrivait:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu?
-Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...»</p>
-
-<p>Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en
-rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous
-déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient.</p>
-
-<p>Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de
-l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la
-maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle
-heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la
-journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il
-connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses
-visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son
-manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et
-lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans
-l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À
-table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il
-s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui
-faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque
-d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites
-qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que
-Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout
-heureux, il s'ingéniait à l'intéresser.</p>
-
-<p>Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se
-sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait,
-quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses
-gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit
-d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon
-créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était
-devenue impossible. On ne juge bien de l'art&mdash;(comme du reste)&mdash;que par
-le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on
-connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort.
-Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines
-âmes sur lesquelles on comptait&mdash;(des artistes qu'on aimait, des amis
-dans la vie).&mdash;Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le
-doigt de la douleur!</p>
-
-<p>Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de
-Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit
-qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir.</p>
-
-<p>Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que
-dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa
-femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait.
-Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et
-descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs,
-à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de
-gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille
-et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en
-rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur
-le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en
-grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait
-déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le
-clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au
-mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi
-les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un
-cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une
-liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle
-s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air.
-C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!...
-Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur
-déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il
-sanglota...</p>
-
-<p>Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres
-voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui
-s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le
-soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son
-esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et
-regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un
-bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre,
-s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique.
-Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir:
-Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et
-se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu
-de papiers qu'il noircissait.</p>
-
-<p>Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans
-la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il
-l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son
-arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter
-les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule
-fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien
-compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée,
-et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,&mdash;(deux
-heures sonnaient)&mdash;Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne
-nuit.</p>
-
-
-<p>À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne
-se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa
-tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de
-vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce
-qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui
-portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante,
-tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de
-ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un
-ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir.
-C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire,
-ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et
-tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la
-main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il
-jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à
-coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure
-dans les coussins d'un fauteuil, il criait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit!...</p>
-
-<p>Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque
-pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le
-retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il
-avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne
-allait dire&mdash;(il en était sûr d'avance)&mdash;disait les mêmes choses
-qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par
-des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient
-de même. S'il est vrai que «<i>rien ne lasse de la vie, comme le
-recommencement de l'amour</i>», combien plus le recommencement de tout!
-C'était à devenir fou.&mdash;Christophe tâchait de n'y pas penser,
-puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il
-voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître,
-par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache!
-Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations.
-Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des
-raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que
-personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort
-l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il
-veut lui faire dire. Misère!...</p>
-
-<p>Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne
-assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait
-jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle:
-il paraissait calme.</p>
-
-
-<p>«<i>Les peines vraies</i>, dit Balzac, <i>sont en apparence tranquilles
-dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,
-mais où elles continuent à corroder l'âme.</i>»</p>
-
-
-<p>Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant,
-causant, faisant de la musique, riant même&mdash;(il riait maintenant!)&mdash;eût
-senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie,
-quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.</p>
-
-
-
-
-<p>Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens
-de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La
-Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité
-plus dévouée?&mdash;Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de
-restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne
-voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût
-quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension
-régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son
-équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles
-bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait
-pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour
-peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches
-de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons
-moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme
-artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives
-à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances
-respectables.</p>
-
-<p>La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le
-matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites,
-Christophe à ses leçons, M<sup>me</sup> Braun au marché et à ses œuvres
-édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun,
-qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la
-jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était
-pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait
-aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible
-qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de
-toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe,
-la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa
-gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme
-Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle
-élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant
-Anna, de penser:</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle est laide!</p>
-
-<p>Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la
-beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,&mdash;aux
-rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se
-dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par
-politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des
-sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il
-essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il
-n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait
-effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon
-désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle
-laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence
-pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui
-en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur
-rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé,
-vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait
-abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère
-question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait
-et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur
-ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air
-raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent,
-le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains
-cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui
-Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait,
-avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun
-cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il
-recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don
-d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire
-brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être
-n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle
-riait.</p>
-
-<p>L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire
-à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se
-voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait
-prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle
-était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna
-de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le
-déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce
-habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité
-inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part;
-ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une
-phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en
-fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté;
-il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne
-s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière
-note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse;
-à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut
-plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il
-lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au
-piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante
-fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle
-ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle
-employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas
-à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle
-surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de
-la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu
-baroque,&mdash;«comme toutes les femmes», disait-il,&mdash;mais, «comme toutes
-les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait <i>in
-petto</i> des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste;
-mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y
-pensait plus.</p>
-
-<p>On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient.
-Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti
-à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans
-le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était
-dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des
-œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à
-rebours!&mdash;(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)&mdash;Christophe ne se
-fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa
-vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il
-cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en
-soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions.
-D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait
-écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son
-journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna,
-assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur
-les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses
-mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau,
-et on ne la revoyait plus.</p>
-
-
-
-
-<p>Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La
-bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la
-régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture
-singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son
-robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la
-machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait
-qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver
-son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre
-choc.</p>
-
-<p>Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité
-intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient
-presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec
-ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce
-qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de
-musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement
-à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à
-l'écart.</p>
-
-
-<p>Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force,
-mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une
-aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute
-culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa
-supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement
-familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille
-avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle
-s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes
-séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles
-se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait
-point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et
-parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller
-consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à
-l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs
-femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot
-donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur
-tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte
-économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces
-grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de
-tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels,
-presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour
-l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules,
-également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne
-semblait pas exister,&mdash;(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique
-des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains
-voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),&mdash;ce monde,
-pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait
-qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître
-par lui,&mdash;exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines.
-Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une
-conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,&mdash;plus
-accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,&mdash;sous le
-voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait,
-tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait
-convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait
-au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement
-aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance
-étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans
-la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient
-sortis du pays et se croyaient affranchis,&mdash;aussitôt qu'ils y
-remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les
-habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient
-aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût
-semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure,
-qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de
-leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se
-mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.</p>
-
-<p>Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces
-hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur
-de ce grand <i>Verein</i>, ils avaient formé une multitude de petits
-<i>Vereine</i>, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs
-centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour
-tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres
-commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour
-les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les
-exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir,
-tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des <i>Vereine</i> de
-quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même
-état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui
-portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un
-<i>Verein</i> des <i>Vereinlosen</i> (de ceux qui n'appartenaient à aucun
-<i>Verein</i>): on n'en avait pas trouvé douze.</p>
-
-<p>Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association,
-l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les
-caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,&mdash;depuis des
-siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et
-malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne
-se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature
-prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque
-individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans
-frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à
-retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que,
-quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il
-était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:&mdash;(le
-combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):&mdash;ils
-l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les
-bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils
-affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son
-indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était
-neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.&mdash;Mais ces cas
-étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces
-paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait
-qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans
-explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six
-mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer
-l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec
-cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on
-savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.</p>
-
-<p>Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait
-son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait
-moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme
-Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle
-se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents.
-Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne
-l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient
-sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les
-tenait à distance.</p>
-
-
-<p>Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait
-dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu:
-il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence,
-et à se replier sur soi.</p>
-
-<p>De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel
-appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant,
-particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu,
-comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y
-trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus
-croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins
-raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se
-tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de
-n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté
-intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à
-Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où
-s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un
-rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait
-ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un <i>a priori</i> aussi
-discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce
-n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un
-orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,&mdash;en
-leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité;
-mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou
-un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de
-la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt
-la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces
-cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se
-fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés,
-schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et
-pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient,
-ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des
-réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de
-hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et
-c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent,
-noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains
-cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à
-une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait.
-Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit,
-la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de
-leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il
-aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les
-âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.</p>
-
-<p>Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens,
-c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les
-parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même
-lui permettre d'en mesurer le fond.</p>
-
-<p>Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore
-moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général
-d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et
-«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances.
-Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie
-renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si,
-pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis
-sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,&mdash;et un jeune
-compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble,
-qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets
-et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce
-qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien
-aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe
-eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute
-curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait
-plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.</p>
-
-<p>Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui
-traversait la ville,&mdash;le même fleuve puissant et paternel, qui
-là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait
-auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le
-deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte
-funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il
-regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et
-hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que
-de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de
-tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images
-dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se
-fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des
-cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit
-s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive
-faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs
-sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux
-électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des
-maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel
-bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...</p>
-
-<p>Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait
-peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles
-escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme
-accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur,
-luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte
-devant l'église vêtue de nuit...</p>
-
-<p>Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se
-souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait
-amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les
-idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux
-actions:&mdash;démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme;
-romantisme, classicisme; progrès, tradition;&mdash;et ainsi, pour
-l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix
-ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et
-faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle
-s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait
-sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le
-tour?...</p>
-
-<p>La création musicale n'était plus un refuge pour Christophe; elle
-était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui
-écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie
-aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de
-combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par
-instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une
-nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne
-restait,&mdash;rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie,
-contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec
-le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été
-le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense
-malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée
-peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre
-des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens
-dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas
-un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité
-vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine,
-pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas
-de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de
-soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens
-qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur
-amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de
-minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir
-de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire,
-mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié
-à Olivier?&mdash;(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier
-seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)&mdash;L'art n'est
-pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la
-vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La
-pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de
-l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du
-monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des
-hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune
-passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de
-tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans
-compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout
-ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le
-plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est
-comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!....</p>
-
-
-<p>Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un
-terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre:
-un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment
-en nous...</p>
-
-
-<p>... <i>Pero non mi destar, deh! parla basso!</i>...</p>
-
-
-
-
-<p>Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit,
-comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que
-la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était
-indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis,
-des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut
-chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il
-ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans
-l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et
-debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri
-à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit
-affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle
-semblait grelotter,&mdash;sans doute de saisissement? Elle murmura une
-explication vague:</p>
-
-<p>&mdash;Je cherchais dans la salle à manger...</p>
-
-<p>Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait
-point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière,
-pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures
-bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention.</p>
-
-<p>Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait
-la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la
-lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait,
-penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du
-feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait,
-par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin.
-Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait
-le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table,
-la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à
-Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord;
-puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes
-yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel
-regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne
-savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa
-figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un
-caractère de violence concentrée. Ses yeux&mdash;ces yeux inconnus, qu'il
-n'avait jamais pu saisir,&mdash;étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de
-larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à
-lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses
-yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y
-croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les
-yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le
-regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son
-ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières
-bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr
-de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion.
-Mais il savait ce qu'il avait vu...</p>
-
-<p>Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant
-peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps.</p>
-
-<p>Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de
-composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que
-par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât,
-avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna
-se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait
-plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries;
-elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au
-grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se
-leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait
-jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:&mdash;le miracle. Sa voix, d'un
-timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée
-qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans
-une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale
-une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de
-passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son
-propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il
-la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait
-une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien
-ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents
-saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait
-sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué
-par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait
-jeune, vigoureux, et harmonieux.</p>
-
-<p>Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses
-genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté,
-sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle
-souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là,
-un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de
-s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été
-«elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi.</p>
-
-
-
-
-<p>À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna.
-Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa
-rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait
-les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la
-guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des
-premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire,
-les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart
-d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait
-à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et
-disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai.</p>
-
-<p>Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour
-qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant,
-Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au
-secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se
-trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses
-hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds.
-Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait
-stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les
-bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains.
-Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on
-l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules
-avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la
-chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire
-si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il
-penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme
-semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe
-doutait qu'elle eût un cœur.</p>
-
-<p>Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna
-avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui
-était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la
-prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler,
-et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec
-elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et
-s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade.
-Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient
-la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle
-s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine
-en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait
-furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin
-un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les
-jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il
-s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il
-les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour
-eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si
-absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces
-faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux.</p>
-
-<p>Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une
-préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour
-l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur
-ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant
-qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer
-des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de
-ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut
-hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il
-tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans
-se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes
-aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait
-à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna
-qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne vous fait donc rien, à vous?</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas
-penser.</p>
-
-<p>Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le
-frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa
-recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était
-aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea
-que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se
-félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste
-que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être
-pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous
-n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme
-l'avait desséchée.</p>
-
-<p>Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.&mdash;Ils étaient à
-table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville
-était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs,
-s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se
-sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux
-céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand
-le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu
-d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un
-tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de
-couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant,
-on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne
-pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de
-le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans
-leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis
-que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le
-poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha
-en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta.
-Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient
-seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient
-d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a
-s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement;
-mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer
-dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je
-comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous
-trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un
-reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous
-fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine,
-simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu
-comprends cela, Christophe?</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui
-dit amour dit déraison.</p>
-
-<p>Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit,
-de sa voix calme:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on
-aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne
-puisse l'avoir.</p>
-
-<p>Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa
-les bras, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises
-ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?</p>
-
-<p>Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise!
-Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais,
-tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du
-bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être
-bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis
-sur terre.</p>
-
-<p>Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant
-la tête, elle dit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;On n'est pas bon quand on aime.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il
-craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna
-avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand
-il commençait à jouer.</p>
-
-<p>Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna
-assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses
-songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans
-son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son
-livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses
-paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Venez.</p>
-
-<p>Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble,
-comprit, et le suivit.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous? demanda Braun.</p>
-
-<p>&mdash;Au piano, répondit Christophe.</p>
-
-<p>Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était
-apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde
-héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience,
-prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté,
-déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant;
-puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux
-dans les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, qui êtes-vous?</p>
-
-<p>Anna répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Il dit brutalement;</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai ce que vous me faites chanter.</p>
-
-<p>&mdash;Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi
-qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme
-cela, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on
-chante.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes
-vous.</p>
-
-<p>Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son
-sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et
-grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du
-chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent
-encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles
-banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la
-dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire,
-le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans
-l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion
-incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la
-brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise
-piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse,
-l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.</p>
-
-<p>Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas
-pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il
-assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête,
-donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût
-préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui
-paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais
-la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser,
-il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui,
-et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une
-après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques,
-elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce.
-Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après,
-comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la
-porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières
-mornes, la figure glacée.</p>
-
-
-<p>Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il
-tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses
-banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques
-détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de
-Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.</p>
-
-<p>Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait
-Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille
-maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste
-et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit
-aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé
-plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait
-même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le
-poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour
-de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non
-seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de
-celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de
-retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il
-épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier
-des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre
-comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût
-trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se
-passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout
-entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La
-ville,&mdash;tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude,
-solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté,
-prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit
-à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les
-préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du
-Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de
-l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il
-ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en
-colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé,
-minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut
-d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard,
-sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis
-ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches,
-jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.</p>
-
-<p>La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit
-de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître
-pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,&mdash;la vengeance divine
-étant assouvie,&mdash;elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme
-d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de
-soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita
-la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une
-orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une
-demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation
-soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur
-méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du
-péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché
-en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature
-comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées.
-Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne
-heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut
-environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières
-sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux
-<i>Münster</i>, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées
-qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des
-cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses
-instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider
-sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur
-magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet
-esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette
-indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la
-vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne
-sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au
-point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait
-des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa
-de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair,
-à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait.
-À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa
-de se laisser examiner&mdash;(elle fût morte plutôt que de se déshabiller
-devant un homme);&mdash;mais elle avoua; et le médecin fit une scène si
-violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour
-plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna
-ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une
-jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas
-compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa
-dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce
-n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future,
-c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un
-plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception
-singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule,
-s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur.
-Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais
-regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté
-plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse;
-l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité,
-c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de
-répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle
-percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui
-plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille
-impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa
-beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne
-voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle
-réussissait à se donner le change.</p>
-
-<p>Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une
-façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la
-mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son
-origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point
-qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à
-table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour
-parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout
-seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration
-ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine;
-il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa
-belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait
-avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut
-agréé. Point de dot: M<sup>me</sup> Senfl léguait à la ville, pour des
-missions commerciales, la fortune de sa maison.</p>
-
-<p>À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari:
-c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être
-question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme
-coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui
-était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait
-épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort
-sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient
-mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté
-de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point:
-ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils
-sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse;
-mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne
-plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à
-fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être
-admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son
-enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas
-qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables,
-qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites
-bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun
-intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son
-indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites
-s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien
-ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement
-obscur de sa chair.</p>
-
-
-
-
-<p>Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se
-creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle
-passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses
-pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne
-s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les
-expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à
-être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et
-il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il
-savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme
-opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser
-tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles
-le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit.
-Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il
-jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement
-renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il
-voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le
-dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres
-jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de
-sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte
-promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à
-périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour
-Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe
-et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de
-lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit,
-faisant effort pour lui être agréable:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, c'est mystique...</p>
-
-<p>De la même façon qu'elle eût dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a beaucoup de soleil.</p>
-
-<p>D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume
-des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle
-sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.</p>
-
-<p>En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle
-n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne
-les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe
-laquelle&mdash;la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus
-que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait
-encore moins.</p>
-
-
-<p>À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une
-journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On
-arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur,
-qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie
-urgente. Christophe partit avec Anna.</p>
-
-<p>Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand
-soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local,
-qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la
-ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent
-séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre:
-la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle
-n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie,
-elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats
-qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant
-elle; elle était blême...</p>
-
-<p>Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point,
-durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte;
-elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les
-mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la
-terre gelée.&mdash;Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche
-rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la
-fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle
-se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le
-long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux
-arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se
-rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de
-s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à
-quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient
-au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux
-buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au
-sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche,
-ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la
-pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il
-soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils
-prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente
-rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point,
-elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps,
-elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle
-avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un
-bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches
-qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les
-racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds
-et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber;
-elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs
-joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna;
-il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle
-se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient.
-Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne
-faisait rien dans la vie ordinaire.</p>
-
-<p>Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec,
-qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux
-qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait.
-Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il
-sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut
-qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe
-du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait
-l'image d'un «homme sauvage» (<i>Zum wilden Mann</i>). Devant la porte,
-poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains
-allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: <i>Au printemps</i> (<i>Im
-Frühling</i>), l'autre patriotique: <i>La bataille de Saint-Jacques</i>, et
-d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit
-vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement
-du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs,
-comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient
-qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les
-fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus;
-elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.</p>
-
-<p>Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui
-habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames
-causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre
-du <i>Münster.</i> Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus;
-elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le
-fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.&mdash;Elle
-omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en
-était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des
-églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des
-bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui
-grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des
-murs.&mdash;Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre
-sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits
-sans dormir, à se raconter des choses...</p>
-
-<p>&mdash;Quelles choses?</p>
-
-<p>&mdash;Des choses folles.</p>
-
-<p>&mdash;Racontez.</p>
-
-<p>Elle secoua la tête, pour dire que non.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>Elle rougit, puis rit, et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Et aussi le jour, pendant que je travaillais.</p>
-
-<p>Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:</p>
-
-<p>&mdash;C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.</p>
-
-<p>Il dit, en plaisantant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aviez donc pas peur?</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?</p>
-
-<p>&mdash;D'être damnée?</p>
-
-<p>Sa figure se glaça.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.</p>
-
-<p>Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée
-tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et
-raconta ses prouesses de fillette&mdash;(elle disait: «de garçon», car,
-lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux
-batailles des garçons).&mdash;Une fois, se trouvant avec un petit camarade,
-plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un
-coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en
-criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait
-grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée
-l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa
-aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle
-s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être
-quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et
-dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son
-corps à des épreuves étranges et variées.</p>
-
-<p>&mdash;Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si
-grave?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre,
-quand je suis seule?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! encore à présent?</p>
-
-<p>Elle rit. Elle lui demanda&mdash;sautant d'un sujet à l'autre&mdash;s'il
-chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un
-coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc pas de cœur?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?</p>
-
-<p>&mdash;Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que
-vous croyez que les bêtes ont une âme?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le crois.</p>
-
-<p>&mdash;Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une.
-D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai
-été animal, dans une vie antérieure.</p>
-
-<p>Il se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une
-des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je
-m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais
-leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur
-plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette
-parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?</p>
-
-<p>&mdash;On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais
-du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut
-pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par
-plaisir!</p>
-
-<p>&mdash;À vous?</p>
-
-<p>&mdash;À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé
-un clou dans cette main.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour rien.</p>
-
-<p>(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi la main, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en voulez-vous faire?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez.</p>
-
-<p>Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils
-jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils
-étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les
-chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de
-l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.</p>
-
-<p>Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue.
-Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les
-chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la
-tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À
-quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent,
-comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon
-était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient
-les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle
-qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient
-l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se
-répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe
-contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en
-silence. Il pensait:</p>
-
-
-<p>&mdash;<i>Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai
-plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme
-Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon
-cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon
-corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie!
-Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous
-fait de moi?...</i>»</p>
-
-
-<p>Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne
-pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.</p>
-
-<p>Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès
-quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe
-se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers
-lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle
-était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le
-reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique,
-qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma
-les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui
-parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient
-dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils
-avaient lu.</p>
-
-<p>Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au
-village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours
-coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit
-de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne.
-Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils
-passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte
-catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait
-debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement
-instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle
-remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des
-grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel
-avaient épargnées.</p>
-
-<p>Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes
-endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très
-colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes
-claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des
-poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix
-aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une
-vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une
-maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et
-de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le
-cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens
-jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent
-les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand
-bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les
-buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un
-autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en
-jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure
-animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et
-des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur
-l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des
-points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en
-demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse
-écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne,
-lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de
-deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait
-deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie
-inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il
-venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur
-métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour
-sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués
-d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse
-bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la
-ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle;
-une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent
-et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il
-admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait
-condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui
-apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement
-sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela.
-Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils
-allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent,
-étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis
-prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens
-du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux
-musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle
-était dans la ronde.</p>
-
-<p>Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant
-à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était
-encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de
-parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit.
-Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente
-qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils
-arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta
-pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.</p>
-
-<p>Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en
-face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle
-les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les
-attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague
-sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins.
-Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle
-s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle
-répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se
-persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait
-bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la
-ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau
-corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En
-descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait.
-Ils revinrent en silence.</p>
-
-
-
-
-<p>Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls
-ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était
-enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve
-invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans
-la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait
-plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute
-conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la
-brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci,
-était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous
-le poids.</p>
-
-<p>Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et
-étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il
-lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa
-grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière
-blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui
-causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de
-la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait
-engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées,
-un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à
-Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un
-frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son
-aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés
-par l'approche du danger.</p>
-
-<p>Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la
-chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le
-regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha
-une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber
-son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut,
-sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était
-là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air
-religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle
-s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses
-variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils
-perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de
-la musique les emporta dans ses serres....</p>
-
-
-<p>Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre
-habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont
-des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les
-vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le
-lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent
-que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le
-magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les
-démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...&mdash;Tant que chante
-la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante
-raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais
-quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les
-passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et
-elles cherchent leur proie...</p>
-
-
-<p>La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main
-sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils
-tremblaient... Soudain&mdash;ce fut un éclair&mdash;elle se pencha sur
-lui, il se leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra
-en lui...</p>
-
-<p>Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun
-rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser.
-Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le
-souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester
-seul avec Braun, se retira aussi.</p>
-
-<p>Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un
-malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il
-neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies.
-L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville
-semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui
-croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son
-lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait
-de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre....
-Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille
-fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir.
-Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha,
-s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on
-attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes,
-plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était
-baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la
-vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur
-le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du
-lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait
-respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit.
-Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs
-haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver,
-dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence,
-sans un mot, avec rage....</p>
-
-
-<p>Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison
-s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit,
-et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il
-entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher
-rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée,
-paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts,
-sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi.
-Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!</p>
-
-<p>Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme
-apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux
-tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se
-fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion,
-où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il
-éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique
-pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où
-vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère,
-consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un
-mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour
-salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il
-avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui
-s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il
-s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime
-le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et
-misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa
-bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de
-vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur
-et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi
-bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il
-ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son
-sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le
-torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était
-pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la
-nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans
-l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par
-un accès de fièvre.</p>
-
-<p>Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus
-encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil
-brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du
-linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la
-troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui
-était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des
-mouvements de statue.</p>
-
-
-<p>Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la
-journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui.
-Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique
-allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en
-vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble,
-et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette
-noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient
-enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils
-passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y
-suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter;
-elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna
-ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna
-s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe,
-enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre
-ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil,
-aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur;
-et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la
-neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au
-loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de
-boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait
-Christophe; il eût crié de souffrance.</p>
-
-<p>Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la
-maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:</p>
-
-<p>&mdash;Anna! Anna! qu'avons-nous fait?</p>
-
-<p>Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se
-rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe
-reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire
-fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau
-ils se saisirent...</p>
-
-
-<p>L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était
-allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même
-faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure
-dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit
-la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle
-approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de
-Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient,
-indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des
-frissons les remuaient comme de grandes ondes...</p>
-
-<p>Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à
-se tuer.</p>
-
-<p>Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui
-maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les
-rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort
-pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine
-eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main.
-Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées,
-avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage
-qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les
-mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien
-heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se
-débattait furieusement, et elle cria avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je
-ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!</p>
-
-<p>Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme
-une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient
-tué.&mdash;Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre
-coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le
-cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient,
-stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.</p>
-
-<p>Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du
-dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna
-s'était évanouie.</p>
-
-
-<p>Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un
-voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf
-aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses
-habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée,
-dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque
-jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il
-finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller
-au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le
-quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était
-l'ennemi,&mdash;un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à
-lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage,
-pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans
-les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte
-farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le
-reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait
-qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les
-mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard
-dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas
-de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y
-laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle
-ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se
-plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans
-la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le
-caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne,
-dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine.
-Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun
-l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle
-le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus
-elle se montrait dure.</p>
-
-<p>Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues.
-Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il
-marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le
-feu.</p>
-
-<p>Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une
-nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner,
-il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux
-sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par
-l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce
-sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre;
-et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais
-que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans
-défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les
-veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...&mdash;Et puis, avec
-l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui
-pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de
-la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un
-autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur
-la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les
-genoux...</p>
-
-<p>Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité
-de la passion,&mdash;cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et
-au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où
-était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé.
-L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps
-d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde
-barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il
-s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même
-place; et il criait au vent:</p>
-
-<p>&mdash;Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?</p>
-
-<p>Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses
-qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus
-intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres
-maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le
-tenait?&mdash;«On aime, parce qu'on aime.»&mdash;Oui, mais il y a une
-raison, même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien
-dire. Pourquoi cette folie?</p>
-
-
-<p>Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons,
-que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis
-que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les
-digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête
-(et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les
-digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se
-heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils
-se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de
-destruction mutuelle?...&mdash;La passion, c'est l'âme de proie.</p>
-
-
-
-
-<p>Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe
-revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin
-d'elle. Il étouffait.</p>
-
-<p>Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils
-trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner
-ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans
-sa chambre.&mdash;Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle
-accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle
-entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle
-pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs.
-Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses
-lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il
-oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres.
-Elle gémissait:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis malheureuse, je voudrais être morte...</p>
-
-<p>Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le
-repoussa:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu?</p>
-
-<p>Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit
-était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient.
-Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur.
-Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré.
-Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna
-brusquement, de ses bras lui enlaça le cou:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir...</p>
-
-<p>Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-moi, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnons-nous.</p>
-
-<p>Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise
-dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je
-contre Lui?</p>
-
-<p>Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea
-plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le
-douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Le jour.</p>
-
-<p>Elle ne fit pas un mouvement.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Soit. Qu'importe?</p>
-
-<p>Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de
-lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher.
-D'une voix sans couleur, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pensé le tuer, cette nuit.</p>
-
-<p>Il eut un sursaut d'effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Anna! dit-il.</p>
-
-<p>Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le
-meilleur!...</p>
-
-<p>Elle répéta.</p>
-
-<p>&mdash;Pas lui. Oui.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent.</p>
-
-<p>Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la
-seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et
-jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir
-ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire
-souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les
-séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était
-aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune
-issue.</p>
-
-<p>À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la
-mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre.</p>
-
-<p>Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain,
-demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante
-de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la
-défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à
-cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna,
-comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort
-qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les
-traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux.</p>
-
-
-<p>Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se
-trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette
-rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte
-pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte
-pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui
-restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de
-Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour
-lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à
-apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le
-pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même
-la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le
-regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche
-de ces yeux.&mdash;Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti.
-Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de
-quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus
-le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de
-contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui
-ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe.
-Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper
-d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez
-sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait,
-jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent
-en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les
-yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit
-brusquement un bras avec ses deux mains.</p>
-
-<p>&mdash;Christophe!... dit-il.</p>
-
-<p>Christophe, troublé, le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Christophe, répéta Braun,&mdash;(sa voix tremblait),&mdash;sais-tu
-ce qu'elle a?</p>
-
-<p>Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre.
-Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu la vois souvent, elle a confiance en toi...</p>
-
-<p>Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui
-demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et
-aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il
-bredouilla précipitamment, il lui souffla:</p>
-
-<p>&mdash;Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien?</p>
-
-<p>Christophe, accablé, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait
-déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire
-la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande,
-qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!...</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun.</p>
-
-<p>Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme
-s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant
-ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla.</p>
-
-<p>Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut
-chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était
-passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'il sache! Qu'importe?</p>
-
-<p>&mdash;Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix,
-à aucun prix, je neveux qu'il souffre!</p>
-
-<p>Anna s'emporta.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi?
-Qu'il souffre aussi!</p>
-
-<p>Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle.
-Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle.</p>
-
-<p>Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre
-ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui
-le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience
-de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir.</p>
-
-<p>Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe.
-Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était
-attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des
-devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que
-l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle
-pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges
-du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué
-à cette obligation.</p>
-
-<p>Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout
-bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit
-qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté.</p>
-
-
-
-
-<p>Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la
-tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré,
-au dehors.</p>
-
-<p>Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est
-étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des
-maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au
-coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des
-persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de
-vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de
-vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous
-avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez
-mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé.
-Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques,
-fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous
-collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont
-les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On
-n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette
-ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et
-chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées
-intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte.
-L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il
-est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il
-appartient à la ville.</p>
-
-<p>Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître
-à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne
-semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la
-ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.&mdash;Le soir du premier
-dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue,
-consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux
-regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les
-lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun
-n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la
-place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à
-recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis
-plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes
-craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt
-nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se
-montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez
-elle; aucune ne fit allusion&mdash;(par une maladroite adresse)&mdash;à son
-abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de
-ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient:
-Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait
-autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles
-ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et
-affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui
-les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence
-exagérée, des nouvelles de M. Krafft.</p>
-
-<p>Quelques jours après,&mdash;(c'était pendant l'absence de
-Christophe),&mdash;le pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de
-santé florissante, affable, avec la tranquillité imperturbable que donne
-la conscience d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec
-sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les
-excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse
-de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion
-que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson
-alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment
-de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies,
-à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la
-danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en
-général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea
-Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une
-plaisanterie en latin, salua et sortit.&mdash;Anna resta glacée par
-l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la
-promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas
-personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville?
-Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui
-dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement
-avait été donné; et comme tout se répète, le bruit en était
-venu en ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de
-reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon,
-mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements
-fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était
-maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant
-par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les
-traquait, comme un chat à l'affût.</p>
-
-<p>Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le
-sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la
-provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit
-pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation
-avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la
-niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses
-arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en
-opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience.
-Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été
-impossible à supporter.</p>
-
-<p>Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance
-publique de s'épancher. Le carnaval était proche.</p>
-
-
-<p>Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se
-déroule cette histoire&mdash;(il a changé, depuis)&mdash;un caractère de
-licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était
-une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement
-ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux
-époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les
-lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester
-une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les
-gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes
-étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les
-bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique,
-instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient
-d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le
-droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au
-pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux
-passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son
-trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait
-la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où
-s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la
-ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement
-reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom.
-Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des
-gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de <i>Pasquino.</i>
-Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,&mdash;cette âpre
-liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations
-entre le gouvernement de la ville et les représentants des États
-étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens;
-et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne
-devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence
-impeccable dont la ville s'honorait.</p>
-
-<p>Anna était sous le poids de cette peur,&mdash;d'ailleurs injustifiée. Elle
-avait peu de raisons de craindre. Elle tenait trop peu de place dans
-l'opinion de la ville pour qu'on eût l'idée de l'attaquer. Mais dans
-l'isolement absolu où elle se murait, dans l'état d'épuisement et de
-surexcitation nerveuse où l'avaient mise plusieurs semaines
-d'insomnies, son imagination était prête à accueillir les terreurs
-les plus déraisonnables. Elle s'exagérait l'animosité de ceux qui ne
-l'aimaient point. Elle se disait que les soupçons étaient sur sa
-piste; il suffisait d'un rien pour la perdre; et qui l'assurait que ce
-n'était pas fait? Alors, c'était l'injure, le déshabillage sans
-pitié, l'étalage de son cœur offert en proie aux passants: un
-déshonneur si cruel qu'Anna mourait de honte en y songeant. On se
-contait que, quelques années avant, une jeune fille, livrée à cette
-persécution, avait dû fuir du pays avec les siens... Et l'on ne
-pouvait rien, rien faire pour se défendre, rien faire pour l'empêcher,
-rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus
-affolant encore que la certitude. Anna jetait autour d'elle des yeux de
-bête aux abois. Dans sa propre maison, elle se savait cernée.</p>
-
-
-<p>La domestique d'Anna avait passé la quarantaine: elle se nommait Bäbi:
-grande, forte, la face rétrécie et décharnée aux tempes et au front,
-large et longue à la base, soufflée sous la mâchoire, telle une poire
-tapée; elle avait un sourire perpétuel et des yeux perçants comme des
-vrilles, enfoncés, sucés en dedans, sous des paupières rouges aux
-cils invisibles. Elle ne se départait pas d'une expression de gaieté
-mignarde: toujours enchantée des maîtres, toujours de leur avis,
-s'inquiétant de leur santé avec un intérêt attendri; souriant, quand
-on lui donnait des ordres; souriant, quand on lui faisait des reproches.
-Braun la croyait d'un dévouement à toute épreuve. Son air béat
-faisait contraste avec la froideur d'Anna. En beaucoup de choses
-pourtant, elle lui ressemblait: comme elle, parlant peu, vêtue d'une
-façon sévère et soignée; comme elle, fort dévote, raccompagnant au
-culte, accomplissant exactement ses devoirs de piété, ayant le souci
-scrupuleux de ses devoirs de maison: propreté, ponctualité, mœurs et
-cuisine sans reproches. Elle était, en un mot, une servante exemplaire,
-et le type accompli de l'ennemie domestique. Anna, dont l'instinct
-féminin ne se trompait guère sur les pensées secrètes des femmes, ne
-se faisait aucune illusion à son égard. Elles se détestaient, le
-savaient, et ne s'en montraient rien.</p>
-
-<p>La nuit qui suivit le retour de Christophe, lorsque Anna, en proie à
-ses tourments, alla le retrouver, malgré la résolution qu'elle avait
-prise de ne plus le revoir jamais, elle venait furtivement, tâtonnant
-les murs, dans les ténèbres; elle était près d'entrer dans la
-chambre de Christophe, quand elle sentit sous ses pieds nus, au lieu du
-contact habituel du parquet lisse et froid, une poussière tiède qui
-s'écrasait mollement. Elle se baissa, toucha avec les mains, et
-comprit: une mince couche de cendres fines avait été répandue dans
-toute la largeur du couloir, sur un espace de deux à trois mètres.
-C'était Bäbi qui avait, sans le savoir, retrouvé la vieille ruse
-employée, au temps des lais bretons, par le nain Frocin pour surprendre
-Tristan se rendant au lit d'Yseut: tant il est vrai qu'un nombre
-restreint de types, dans le bien comme dans le mal, servent pour tous
-les siècles. Grande preuve en faveur de la sage économie de
-l'univers!&mdash;Anna n'hésita point; elle continua son chemin, par une
-bravade méprisante; elle entra chez Christophe, ne lui parla de rien,
-malgré son inquiétude; mais au retour, elle prit le balai du poêle,
-et effaça soigneusement sur la cendre la trace de ses pas, après
-qu'elle eut passé.&mdash;Quand Anna et Bäbi se retrouvèrent, dans la
-matinée, ce fut, l'une avec sa froideur, l'autre avec son sourire
-accoutumés.</p>
-
-<p>Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle;
-il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à
-l'heure du <i>Gottesdienst</i> (du service divin), faire sentinelle devant la
-porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland
-d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il
-était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était
-très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et
-sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un
-tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi
-et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre,
-leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais
-ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient
-prudemment.&mdash;Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient
-devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les
-fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle
-apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas,
-cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait
-la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande
-bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire
-grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand
-Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait
-debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en
-entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet
-indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant
-ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les
-méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette.</p>
-
-<p>Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres,
-entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les
-mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour
-effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre
-de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement
-qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa
-propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt
-remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne
-broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec
-exagération, et expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le
-réparât.</p>
-
-<p>Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne
-parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses
-observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit
-toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle
-du corridor&mdash;(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de
-pareils moyens...)&mdash;Un gloussement de rire très bref. Puis, un
-chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son
-affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots
-qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des
-mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y
-introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait;
-mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis
-quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas
-à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme
-certain.</p>
-
-<p>Dès lors, sa décision fut prise.</p>
-
-
-
-
-<p>Le soir du même jour&mdash;(c'était le mercredi qui précède les jours
-gras),&mdash;Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de
-kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin.
-Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait
-choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait
-souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire
-à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il
-a son art, il aura vite oublié.</p>
-
-<p>Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait
-inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment
-de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et
-trop passionnée pour se l'avouer.</p>
-
-<p>Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser,
-qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa
-donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son
-verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un
-zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à
-croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait
-justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien
-décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait
-pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de
-cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait.
-Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait
-rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il
-pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il
-essayât encore une fois de partir,&mdash;si du moins il avait la force de
-rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il
-venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le
-supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême
-moyen.</p>
-
-<p>Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour
-monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas.
-D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle
-n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être
-délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait
-à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un
-escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il
-sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles
-d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa
-maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir.
-Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que
-Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne
-n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et
-monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût
-éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la
-précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre
-tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait
-se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant
-que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de
-l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour
-personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous.</p>
-
-<p>Dès que Christophe entendit ce bruit familier, il alla chez Anna. Il
-fallait qu'il lui parlât. Une inquiétude le travaillait. Il arriva à
-la porte, il tourna le bouton: la porte était fermée. Il frappa
-doucement: point de réponse. Il colla sa bouche contre la serrure,
-supplia à voix basse, puis avec insistance: nul mouvement, nul bruit.
-Il avait beau se dire qu'Anna dormait, une angoisse le prit. Et comme,
-tâchant vainement d'entendre, il appuyait sa joue contre la porte, une
-odeur le frappa, qui semblait sortir du seuil; il se pencha, et il la
-reconnut: c'était l'odeur du gaz. Son sang se glaça. Il secoua la
-porte, sans penser qu'il pouvait réveiller Bäbi: la porte ne céda
-pas... Il avait compris: Anna avait, dans le cabinet de toilette
-attenant à sa chambre, un petit poêle à gaz; elle l'avait ouvert. Il
-fallait défoncer la porte; mais, dans son trouble, Christophe garda
-assez de raison pour se rappeler qu'à aucun prix Bäbi ne devait
-entendre. Il pesa sur un des battants, d'une énorme poussée, en
-silence. La porte, solide et bien close, craqua sur ses gonds, mais ne
-bougea point. Une autre porte donnait accès de la chambre d'Anna au
-cabinet de Braun. Il y courut. Elle était également fermée; mais ici,
-la serrure était en dehors. Il entreprit de l'arracher. Ce n'était pas
-aisé. Il devait enlever les quatre grosses vis, encastrées dans le
-bois, il n'avait que son couteau; et il ne voyait rien: car il n'osait
-pas allumer une bougie; il eût risqué de faire sauter l'appartement.
-En tâtonnant, il réussit à introduire son couteau dans la tête d'une
-vis, puis d'une autre, cassant les lames, se coupant; il lui semblait
-que les vis étaient d'une longueur diabolique, qu'il ne finirait jamais
-de les arracher; et en même temps, dans sa précipitation fébrile qui
-lui inondait le corps d'une sueur glacée, un souvenir d'enfance lui
-revenait à l'esprit: il se revoyait, à dix ans, enfermé par punition
-dans le cabinet noir; il avait enlevé la serrure et fui de la maison...
-La dernière vis céda. La serrure sortit, avec un grésillement de
-sciure de bois. Christophe se précipita dans la chambre, courut à la
-fenêtre, l'ouvrit. Une nappe d'air froid entra. Christophe, trébuchant
-aux meubles, dans l'obscurité trouva le lit, tâtonna, rencontra le
-corps d'Anna, de ses mains frémissantes palpa à travers les draps les
-jambes immobiles, remonta jusqu'à la taille: Anna était assise sur son
-lit, et tremblait. Elle n'avait pas eu le temps d'éprouver les premiers
-effets de l'asphyxie: la chambre était haute de plafond; l'air
-circulait par les fentes de la fenêtre et des portes mal jointes.
-Christophe la prit dans ses bras. Elle se dégagea avec fureur, criant:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!... Ah! qu'est-ce que tu as fait?</p>
-
-<p>Elle le frappa; mais brisée d'émotion, elle retomba sur l'oreiller;
-elle sanglotait:</p>
-
-<p>&mdash;Ho! ho! tout est à recommencer!</p>
-
-<p>Christophe lui prit les mains, l'embrassant, la grondant, lui disant
-des paroles tendres et rudes:</p>
-
-<p>&mdash;Mourir! Et mourir seule, sans moi!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toi! dit-elle amèrement.</p>
-
-<p>Son ton disait assez:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu veux vivre.</p>
-
-<p>Il la rudoya, il voulut violenter sa volonté.</p>
-
-<p>&mdash;Folle! dit-il, tu ne sais donc pas que tu pouvais faire sauter
-la maison!</p>
-
-<p>&mdash;C'était ce que je voulais, fit-elle avec rage.</p>
-
-<p>Il tâcha de réveiller ses craintes religieuses: c'était la corde
-juste. À peine y eut-il touché qu'elle commença à crier, à le
-supplier de se taire. Il persista sans pitié, pensant que c'était le
-seul moyen de ramener la volonté de vivre. Elle ne disait plus rien,
-elle avait des hoquets convulsifs. Quand il eut fini, elle lui dit, d'un
-ton de haine concentrée:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es content maintenant? Tu as bien travaillé! Tu as achevé de
-me désespérer. Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire?</p>
-
-<p>&mdash;Vivre, dil-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vivre! cria-t-elle, mais tu ne sais donc pas que c'est
-impossible! Tu ne sais rien! Tu ne sais rien!</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute.</p>
-
-<p>Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui
-avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la
-scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait
-plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait
-raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle
-encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il
-était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il
-cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis
-il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le
-désir de frapper. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi?</p>
-
-<p>Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse
-encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa
-question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre,
-une action immédiate. Il dit, les poings crispés:</p>
-
-<p>&mdash;Je les tuerai.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles.</p>
-
-<p>Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures,
-où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices.</p>
-
-<p>&mdash;Lâches! cria-t-il, accablé.</p>
-
-<p>Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le
-corps d'Anna.&mdash;Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et
-de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre.
-Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La
-fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse
-comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées.</p>
-
-<p>Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme
-elle, elle dit, d'un ton dur et lassé:</p>
-
-<p>&mdash;Allumez une bougie.</p>
-
-<p>Il alluma. Anna claquait des dents, ramassée sur elle-même, les bras
-serrés contre les seins, les genoux repliés sous le menton. Il ferma
-la fenêtre. Il s'assit sur le lit. Il prit dans ses mains les pieds
-d'Anna, d'un froid de glace, il les réchauffa avec ses mains, avec sa
-bouche. Elle fut attendrie.</p>
-
-<p>&mdash;Christophe! dit-elle.</p>
-
-<p>Elle avait des yeux lamentables.</p>
-
-<p>&mdash;Anna! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allons-nous faire?</p>
-
-<p>Il la regarda, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mourir.</p>
-
-<p>Elle eut un cri de joie:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu veux bien? tu veux aussi?... Je ne serai pas seule!</p>
-
-<p>Elle l'embrassait.</p>
-
-<p>&mdash;Croyais-tu donc que j'allais te laisser?</p>
-
-<p>Elle répondit, à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Il sentit ce qu'elle avait dû souffrir.</p>
-
-<p>Après quelques instants, il l'interrogea du regard. Elle comprit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans le bureau, dit-elle. À droite. Le tiroir du bas.</p>
-
-<p>Il alla et chercha. Tout au fond, il vit un revolver. Braun l'avait
-acheté, quand il était étudiant. Il ne s'en était jamais servi. Dans
-une boîte crevée, Christophe trouva quelques cartouches. Il les
-rapporta vers le lit. Anna regarda, et détourna aussitôt les yeux vers
-la ruelle. Christophe attendit, puis il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux plus?</p>
-
-<p>Anna se retourna vivement:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux... Vite!</p>
-
-<p>Elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne peut plus me sauver maintenant de l'abîme éternel. Un
-peu plus, un peu moins, ce sera toujours de même.</p>
-
-<p>Christophe chargea maladroitement le revolver.</p>
-
-<p>&mdash;Anna, dit-il d'une voix tremblante, l'un des deux verra mourir
-l'autre.</p>
-
-<p>Elle lui arracha l'arme des mains, et dit avec égoïsme:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, d'abord.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent encore... Hélas! dans ce moment même où ils
-allaient mourir l'un pour l'autre, ils se sentaient si loin l'un de
-l'autre!... Chacun pensait, avec terreur:</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que je fais?</p>
-
-<p>Et chacun le lisait dans les yeux de l'autre. L'absurdité de l'acte
-frappait surtout Christophe. Toute sa vie, inutile; inutiles, ses
-luttes; inutiles, ses souffrances; inutiles, ses espoirs; tout, jeté au
-vent, gâché; un geste médiocre allait tout effacer... Dans son état
-normal, il eût arraché le revolver des mains d'Anna, il l'eût jeté
-par la fenêtre, il eût crié:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Je ne veux pas.</p>
-
-<p>Mais huit mois de souffrances, de doutes, et de deuil torturants, et par
-là-dessus cette rafale de passion démente, avaient ruiné ses forces,
-brisé sa volonté; il sentait qu'il n'y pouvait plus rien, il n'était
-plus le maître... Ah! qu'importe, après tout?</p>
-
-<p>Anna, sûre de la mort éternelle, tendait son être dans la possession
-de cette dernière minute de vie: la figure douloureuse de Christophe,
-éclairée par la bougie vacillante, les ombres sur le mur, un bruit de
-pas dans la rue, le contact de l'acier qu'elle tenait dans sa main...
-Elle s'accrochait à ces sensations, comme un naufragé à l'épave qui
-s'enfonce avec lui. Après, tout est terreur. Pourquoi ne pas prolonger
-l'attente? Mais elle se répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut...</p>
-
-<p>Elle dit adieu à Christophe, sans tendresse, avec la hâte d'un
-voyageur pressé qui craint de manquer le train; elle ouvrit sa chemise,
-tâta le cœur, et y appuya le canon du revolver. Christophe,
-agenouillé, se cachait la figure dans les draps. Au moment de tirer,
-elle posa sa main gauche sur la main de Christophe. Le geste d'un enfant
-qui a peur de marcher dans la nuit...</p>
-
-<p>Alors s'écoulèrent quelques secondes effroyables... Anna ne tirait
-pas. Christophe voulait relever la tête, il voulait saisir le bras
-d'Anna; et il craignait que ce mouvement même ne la décidât à tirer.
-Il n'entendait plus rien, il perdait connaissance... Un gémissement...
-Il se redressa. Il vit Anna, le visage décomposé de terreur. Le
-revolver était tombé sur le lit, devant elle. Elle répétait
-plaintivement:</p>
-
-<p>&mdash;Christophe!... Le coup n'est pas parti!...</p>
-
-<p>Il prit l'arme; le long oubli où elle était restée l'avait rouillée;
-mais le fonctionnement était bon. Peut-être la cartouche avait été
-détériorée par l'air.&mdash;Anna tendit la main vers le revolver.</p>
-
-<p>&mdash;Assez! supplia-t-il.</p>
-
-<p>Elle ordonna:</p>
-
-<p>&mdash;Les cartouches!</p>
-
-<p>Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser
-de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.&mdash;Le
-coup rata encore.</p>
-
-<p>Anna jeta le revolver dans la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que
-je meure!</p>
-
-<p>Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut
-l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une
-attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle
-finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du
-front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une
-morte.</p>
-
-<p>Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la
-serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était
-sept heures, et Bäbi allait venir.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration.
-Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais
-il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna
-ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible
-qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut
-l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre.
-Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un
-confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne
-purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un
-cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation.
-Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir,
-le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême.
-Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de
-lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras
-de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près
-d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie
-d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa
-de se coucher, et veilla avec Braun.</p>
-
-<p>Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas
-garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un
-point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui
-coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une
-à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de
-lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement.
-Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite.
-Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas
-assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide,
-imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait.
-Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une
-expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et
-s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un
-désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques,
-qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua
-Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du
-lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva;
-Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des
-mots impatients et informes. Il lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Anna, que veux-tu?</p>
-
-<p>Elle dit, d'une voix âpre:</p>
-
-<p>&mdash;Va le chercher!</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle le regarda encore, avec la même expression, brusquement éclata
-de rire; puis, elle se passa les mains sur le front, et gémit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! oublier!...</p>
-
-<p>Le sommeil la reprit. Elle fut calme jusqu'au jour. Vers l'aube, elle
-fit quelque mouvement; Braun lui souleva la tête, pour lui donner à
-boire; elle avala docilement quelques gorgées, et, se penchant vers les
-mains de Braun, elle les embrassa. Elle s'assoupit de nouveau.</p>
-
-<p>Le samedi matin, elle s'éveilla vers neuf heures. Sans dire un mot,
-elle sortit les jambes du lit, et voulut descendre. Braun se précipita
-vers elle et essaya de la recoucher. Elle s'obstina. Il lui demanda ce
-qu'elle voulait faire. Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Aller au culte.</p>
-
-<p>Il essaya de la raisonner, de lui rappeler que ce n'était pas dimanche,
-que le temple était fermé. Elle se taisait; mais assise sur la chaise,
-près du lit, elle passait ses vêtements, de ses doigts grelottants. Le
-docteur, ami de Braun, entra. Il joignit ses instances à celles de
-Braun; puis, voyant qu'elle ne cédait pas, il l'examina, et finalement
-consentit. Il prit Braun à part, et lui dit que la maladie de sa femme
-semblait toute morale, qu'on devait pour l'instant éviter de la
-contrarier, et qu'il ne voyait pas de danger à ce qu'elle sortît,
-pourvu que Braun l'accompagnât. Braun dit donc à Anna qu'il irait avec
-elle. Elle refusa et voulut aller seule. Mais dès les premiers pas dans
-la chambre, elle trébucha. Alors, sans un mot, elle prit le bras de
-Braun, et ils sortirent. Elle était très faible et s'arrêtait en
-route. Plusieurs fois, il lui demanda si elle voulait rentrer. Elle se
-remit à marcher. Arrivés à l'église, comme il le lui avait dit, ils
-trouvèrent porte close. Anna s'assit sur un banc, près de l'entrée,
-et resta, frissonnante, jusqu'à ce que midi sonnât. Puis, elle reprit
-le bras de Braun, et ils revinrent en silence. Mais le soir, elle voulut
-retourner à l'église. Les supplications de Braun furent inutiles. Il
-fallut repartir.</p>
-
-<p>Christophe avait passé ces deux jours, dans l'isolement. Braun était
-trop inquiet pour songer à lui. Une seule fois, le matin du samedi,
-cherchant à détourner Anna de son idée fixe de sortir, il lui avait
-demandé si elle voulait voir Christophe. Elle avait eu une expression
-d'épouvante et de répulsion si forte qu'il en avait été frappé; et
-le nom de Christophe n'avait plus été prononcé.</p>
-
-<p>Christophe s'était enfermé dans sa chambre. Inquiétude, amour,
-remords, tout un chaos de douleur s'entrechoquait en lui. Il s'accusait
-de tout. Il succombait sous le dégoût de lui-même. Plusieurs fois, il
-s'était levé pour tout avouer à Braun,&mdash;aussitôt arrêté par
-l'idée, en s'accusant, de faire un malheureux de plus. La passion ne
-lui faisait pas grâce. Il rôdait dans le couloir, devant la chambre
-d'Anna; et dès qu'il entendait, à l'intérieur, des pas s'approcher de
-la porte, il s'enfuyait chez lui.</p>
-
-<p>Quand Braun et Anna sortirent dans l'après-midi, il les guetta, caché
-derrière le rideau de sa fenêtre. Il vit Anna. Elle, si droite et si
-fière, elle avait le dos voûté, la tête courbée, le teint jaune;
-vieillie, écrasée par le manteau et le châle dont son mari l'avait
-couverte, elle était laide. Mais Christophe ne vit pas sa laideur, il
-ne vit que sa misère; et son cœur déborda de pitié et d'amour. Il
-eût voulu courir à elle, se prosterner dans la boue, baiser ses pieds,
-ce corps ravagé par la passion, implorer son pardon. Et il pensait, la
-regardant:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ouvrage... Le voici!</p>
-
-<p>Mais son regard, dans la glace, rencontra sa propre image; il vit
-sur ses traits la même dévastation; il vit la mort inscrite en lui,
-ainsi qu'en elle, et il pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ouvrage? Non pas. L'ouvrage du maître cruel, qui affole
-et qui tue.</p>
-
-<p>La maison était vide. Bäbi était sortie, pour raconter aux voisins
-les événements de la journée. Le temps passait. Cinq heures
-sonnèrent. Une terreur prit Christophe, à l'idée d'Anna qui allait
-rentrer, et de la nuit qui venait. Il sentit qu'il n'aurait pas la force
-de rester, cette nuit, sous le même toit. Il sentit sa raison craquer
-sous le poids de la passion. Il ne savait ce qu'il ferait, il ne savait
-ce qu'il voulait, sinon qu'il voulait Anna. À quelque prix que ce fût.
-Il pensa a cette misérable figure qu'il avait vu passer tout à
-l'heure, sous sa fenêtre, et il se dit:</p>
-
-<p>&mdash;La sauver de moi!...</p>
-
-<p>Un coup de volonté souffla. Il ramassa, par poignées, les liasses de
-papiers qui traînaient sur sa table, les ficela, prit son chapeau, son
-manteau, et sortit. Dans le corridor, près de la porte d'Anna, il
-précipita le pas, pris de peur. En bas, il jeta un dernier coup d'œil
-sur le jardin désert. Il se sauva comme un voleur. Un brouillard glacé
-traversait la peau avec des aiguilles. Christophe rasait le mur des
-maisons, craignant de rencontrer une figure connue. Il alla à la gare.
-Il monta dans un train qui partait pour Lucerne. À la première
-station, il écrivit à Braun. Il disait qu'une affaire urgente
-l'appelait, pour quelques jours, hors de la ville, et qu'il se désolait
-de le laisser en un pareil moment; il le priait de lui envoyer des
-nouvelles, à une adresse qu'il lui indiqua. À Lucerne, il prit le
-train du Gothard. Dans la nuit, il descendit a une petite station entre
-Altorf et Gœschenen. Il n'en sut pas le nom, il ne le sut jamais. Il
-entra dans la première hôtellerie, près de la gare. Des mares d'eau
-coupaient le chemin. Il pleuvait à torrents; il plut toute la nuit; il
-plut tout le lendemain. Avec un bruit de cataracte, l'eau tombait d'une
-gouttière crevée. Le ciel et la terre étaient noyés, dissous, comme
-sa pensée. Il se coucha dans des draps humides, qui sentaient la fumée
-du chemin de fer. Il ne put rester couché. L'idée des dangers que
-courait Anna l'occupait trop pour qu'il eût le temps de sentir sa
-propre souffrance. Il fallait donner le change a la malignité publique,
-la lancer sur une autre piste. Dans la fièvre ou il était, il eut une
-idée bizarre: il inventa d'écrire à un des rares musiciens avec qui
-il se fût un peu lié dans la ville, à Krebs, l'organiste confiseur.
-Il lui laissa entendre qu'une affaire de cœur l'entraînait en Italie,
-qu'il subissait déjà cette passion quand il était venu s'installer
-chez Braun, qu'il avait essayé de s'y soustraire, mais qu'elle était
-la plus forte. Le tout, en des termes assez clairs pour que Krebs
-comprit, assez voilés pour qu'il pût y ajouter, de son propre fonds.
-Christophe priait Krebs de lui garder le secret. Il savait que le brave
-homme était d'un bavardage maladif, et il comptait&mdash;justement&mdash;qu'à
-peine la nouvelle reçue, Krebs courrait la colporter par toute la
-ville. Pour achever de détourner l'opinion, Christophe terminait sa
-lettre par quelques mots très froids, sur Braun et sur la maladie
-d'Anna.</p>
-
-<p>Il passa le reste de la nuit et de la journée suivante, incrusté dans
-son idée fixe... Anna... Anna... Il revivait avec elle les derniers
-mois, jour par jour; il la voyait au travers d'un mirage passionné.
-Toujours, il l'avait créée à l'image de son désir, lui prêtant une
-grandeur morale, une conscience tragique, dont il avait besoin pour
-l'aimer davantage. Ces mensonges de la passion redoublaient d'assurance,
-maintenant que la présence d'Anna ne les contrôlait plus. Il voyait
-une saine et libre nature, opprimée, qui se débattait contre ses
-chaînes, qui aspirait à une vie franche, large, au plein air de
-l'âme, et puis, qui en avait peur, qui combattait ses instincts, parce
-qu'ils ne pouvaient s'accorder avec sa destinée et qu'ils la lui
-rendaient plus douloureuse encore. Elle lui criait: «À l'aide!» Il
-étreignait son beau corps. Ses souvenirs le torturaient; il trouvait un
-plaisir meurtrier à redoubler leurs blessures. À mesure que la
-journée avançait, le sentiment de tout ce qu'il avait perdu lui devint
-si atroce qu'il ne pouvait plus respirer.</p>
-
-<p>Sans savoir ce qu'il faisait, il se leva, sortit, paya l'hôtel, et
-reprit le premier train qui revenait à la ville d'Anna. Il arriva, dans
-la nuit; il alla droit à la maison. Un mur séparait la ruelle du
-jardin contigu à celui de Braun. Christophe escalada le mur, sauta dans
-le jardin étranger, passa de là dans le jardin de Braun. Il se
-trouvait devant la maison. Tout était dans le noir, sauf une lueur de
-veilleuse qui teintait d'un reflet d'ocre une fenêtre,&mdash;la fenêtre
-d'Anna. Anna était là. Elle souffrait là. Il n'avait plus qu'un pas
-à faire pour entrer. Il avança la main vers la poignée de la porte.
-Puis, il regarda sa main, la porte, le jardin; il prit soudain
-conscience de son acte; et, s'éveillant de l'hallucination qui le
-possédait depuis sept à huit heures, il frémit, il s'arracha par un
-sursaut à la force d'inertie qui lui rivait les pieds au sol; il courut
-au mur, le repassa, et s'enfuit.</p>
-
-<p>Dans la même nuit, il quittait la ville, pour la seconde fois; et le
-lendemain, il allait se terrer dans un village de montagne, sous des
-rafales de neige... Ensevelir son cœur, endormir sa pensée, oublier,
-oublier!...</p>
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 15em;">&mdash;«<i>E però leva su, vinci l'ambascia</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>con l'animo che vince ogni battaglia,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>se col suo grave corpo non s'accascia...</i>»</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>Leva'mi allor, mostrandomi fornito</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>meglio di lena ch'io non mi sentia;</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>e dissi: «Va, ch'io son forte ed ardito.</i>»</span></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 24em;">INF. XXIV.</span></p>
-
-
-
-
-<p>Mon Dieu, que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu? Dès l'enfance, tu
-m'as donné pour lot la misère, la lutte. J'ai lutté sans me plaindre.
-J'ai aimé ma misère. J'ai tâché de conserver pure cette âme que tu
-m'avais donnée, de sauver ce feu que tu avais mis en moi... Seigneur,
-c'est toi, c'est toi qui t'acharnes à détruire ce que tu avais créé,
-tu as éteint ce feu, tu as souillé cette âme, tu m'as dépouillé de
-tout ce qui me faisait vivre. J'avais deux seuls trésors au monde: mon
-ami et mon âme. Je n'ai plus rien, tu m'as tout pris. Un seul être
-était mien dans le désert du monde, tu me l'as enlevé. Nos cœurs
-n'en faisaient qu'un, tu les as déchirés, tu ne nous as fait
-connaître la douceur d'être ensemble que pour nous faire mieux
-connaître l'horreur de nous être perdus. Tu as creusé le vide autour
-de moi, en moi. J'étais brisé, malade, sans volonté, sans armes,
-pareil à un enfant qui pleure dans la nuit. Tu as choisi cette heure
-pour me frapper. Tu es venu à pas sourds, par derrière, comme un
-traître, et tu m'as poignardé; tu as lâché sur moi la passion, ton
-chien féroce; j'étais sans force, tu le savais, et je ne pouvais
-lutter; elle m'a terrassé, elle a tout saccagé en moi, tout sali, tout
-détruit... J'ai le dégoût de moi. Si je pouvais au moins crier ma
-douleur et ma honte! ou bien les oublier, dans le torrent de la force
-qui crée! Mais ma force est brisée, ma création desséchée. Je suis
-un arbre mort... Mort, que ne le suis-je! Ô Dieu, délivre-moi, romps
-ce corps et cette âme, arrache-moi à la terre, déracine-moi de la
-vie, ne me laisse pas sans fin me débattre dans la fosse! Je crie
-grâce... Tue-moi!</p>
-
-
-
-
-<p>Ainsi, la douleur de Christophe appelait un Dieu, à qui sa raison
-ne croyait pas.</p>
-
-
-<p>Il s'était réfugié dans une ferme, isolée, du Jura suisse. La
-maison, adossée aux bois, se dissimulait dans le repli d'un haut
-plateau bossué. Des renflements de terrain la protégeaient des vents
-du Nord. Par devant, dévalaient des prairies, de longues pentes
-boisées; la roche, brusquement, s'arrêtait, tombait à pic; des sapins
-contorsionnés s'accrochaient au bord; des hêtres aux larges bras se
-rejetaient en arrière. Ciel éteint. Vie disparue. Une étendue
-abstraite aux lignes effacées. Tout dormait sous la neige. Seuls, la
-nuit, dans la forêt, les renards glapissaient. C'était la fin de
-l'hiver. Hiver tardif. Interminable hiver. Lorsqu'il semblait fini, il
-recommençait toujours.</p>
-
-<p>Cependant, depuis une semaine, la vieille terre engourdie sentait son
-cœur renaître. Un premier printemps trompeur s'insinuait dans l'air et
-sous l'écorce glacée. Des branches de hêtres étendues comme des
-ailes qui planent, la neige s'égouttait. Au travers du manteau blanc
-qui couvrait les prairies, déjà quelques fils d'herbe d'un vert tendre
-pointaient; autour de leurs fines aiguilles, par les déchirures de la
-neige, comme par de petites bouches, le sol noir et humide respirait.
-Quelques heures par jour, la voix de l'eau engourdie dans sa robe de
-glace, de nouveau murmurait. Dans le squelette des bois, quelques
-oiseaux sifflaient de clairs chants aigrelets.</p>
-
-<p>Christophe ne remarquait rien. Tout était le même pour lui. Il
-tournait indéfiniment dans sa chambre. Ou il marchait, dehors.
-Impossible de rester en repos. Son âme était écartelée par les
-démons intérieurs. Ils s'entre-déchiraient. La passion, refoulée,
-continuait de battre furieusement les parois de la maison. Le dégoût
-de la passion n'était pas moins enragé; ils se mordaient à la gorge;
-et dans leur lutte, ils lacéraient le cœur. Et c'étaient en même
-temps le souvenir d'Olivier, le désespoir de sa mort, la hantise de
-créer qui ne pouvait se satisfaire, l'orgueil qui se cabrait devant le
-trou du néant. Tous les diables en lui. Pas un instant de répit. Ou,
-s'il se produisait une menteuse accalmie, si les flots soulevés
-retombaient un moment, il se retrouvait seul, et il ne retrouvait plus
-rien de lui: pensée, amour, volonté, tout avait été tué.</p>
-
-<p>Créer! c'était le seul recours. Abandonner aux flots l'épave de sa
-vie! Se sauver à la nage dans le rêve de l'art!... Créer! Il le
-voulait... Il ne le pouvait plus.</p>
-
-<p>Christophe n'avait jamais eu de méthode de travail. Quand il était
-fort et sain, il était plutôt gêné de sa surabondance qu'inquiet de
-la voir s'appauvrir; il suivait son caprice; il travaillait, à sa
-fantaisie, au hasard des circonstances, sans aucune règle fixe. En
-réalité, il travaillait en tout lieu, à tout moment; son cerveau ne
-cessait d'être occupé. Bien des fois, Olivier, moins riche et plus
-réfléchi, l'avait averti:</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde. Tu te fies trop à ta force. Torrent des montagnes.
-Plein aujourd'hui, demain peut-être à sec. Un artiste doit capter son
-génie; il ne lui permet pas de s'éparpiller, au hasard. Canalise ta
-force. Contrains-toi à des habitudes, à une hygiène de travail
-quotidien, à heures fixes. Elles sont aussi nécessaires à l'artiste
-que l'habitude des gestes et des pas militaires à l'homme qui
-doit se battre. Viennent les moments de crise&mdash;(et il en vient
-toujours)&mdash;cette armature de fer empêche l'âme de tomber.
-Je le sais bien, moi! Si je ne suis pas mort, c'est qu'elle m'a sauvé.</p>
-
-<p>Mais Christophe riait, et disait:</p>
-
-<p>&mdash;Bon pour toi, mon petit! Pas de danger que je perde jamais le
-goût de vivre! J'ai trop bon appétit.</p>
-
-<p>Olivier haussait les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Le trop amène le trop peu. Il n'est pas de pires malades que
-les trop bien portants.</p>
-
-<p>La parole d'Olivier se vérifiait maintenant. Après la mort de l'ami,
-la source de vie intérieure ne s'était pas tout de suite tarie; mais
-elle était devenue étrangement intermittente; elle coulait par
-brusques gorgées, puis se perdait sous terre. Christophe n'y prenait
-pas garde; que lui importait? Sa douleur et la passion naissante
-absorbaient sa pensée.&mdash;Mais après qu'eut passé l'ouragan, lorsqu'il
-chercha de nouveau la fontaine pour y boire, il ne trouva plus rien. Le
-désert. Pas un filet d'eau. L'âme était desséchée. En vain, il
-voulut creuser le sable, faire jaillir l'eau des nappes souterraines,
-créer à tout prix: la machine de l'esprit refusait d'obéir. Il ne
-pouvait pas évoquer l'aide de l'habitude, l'alliée fidèle, qui,
-lorsque toutes les raisons de vivre nous ont fuis, seule, tenace et
-constante, demeure à nos côtés, et ne dit pas un mot, et ne fait pas
-un geste, les yeux fixes, les lèvres muettes, mais de sa main très
-sûre qui n'a jamais la fièvre, nous conduit au travers du défilé
-dangereux, jusqu'à ce que soient revenus la lumière du jour et le
-goût à la vie. Christophe était sans aide; et sa main ne rencontrait
-aucune main dans la nuit. Il ne pouvait plus remonter à la lumière du
-jour.</p>
-
-<p>Ce fut l'épreuve suprême. Alors, il se sentit aux limites de la folie.
-Tantôt une lutte absurde et démente contre son cerveau, des obsessions
-de maniaque, une hantise de nombres: il comptait les planches du
-parquet, les arbres dans la forêt; des chiffres et des accords, dont le
-choix lui échappait, se livraient dans sa tête des batailles rangées.
-Tantôt un état de prostration, comme un mort.</p>
-
-<p>Personne ne s'occupait de lui. Il habitait une aile de la maison, à
-l'écart. Il faisait lui-même sa chambre,&mdash;il ne la faisait pas, tous
-les jours. On lui déposait sa nourriture, en bas; il ne voyait pas un
-visage humain. Son hôte, un vieux paysan, taciturne et égoïste, ne
-s'intéressait pas à lui. Que Christophe mangeât ou ne mangeât point,
-c'était son affaire. À peine prenait-on garde si, le soir, Christophe
-était rentré. Une fois, il se trouva perdu dans la forêt, enfoncé
-dans la neige jusqu'aux cuisses; il s'en fallut de peu qu'il ne pût
-revenir. Il cherchait à se tuer de fatigue, pour ne pas penser. Il n'y
-réussissait pas. Seulement, de loin en loin, quelques heures de sommeil
-harassé.</p>
-
-<p>Un seul être vivant semblait se soucier de son existence: un vieux
-chien Saint-Bernard, qui venait poser sa grosse tête aux yeux sanglants
-sur les genoux de Christophe, lorsque Christophe était assis sur le
-banc devant la maison. Ils se regardaient longuement. Christophe ne le
-repoussait pas. Comme le maladif Goethe, ces yeux ne l'inquiétaient
-point.</p>
-
-<p>Il n'avait pas envie de leur crier:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!... Tu auras beau faire, larve, tu ne me happeras
-point!</p>
-
-<p>Il ne demandait qu'à se laisser prendre par ces yeux suppliants et
-somnolents, à leur venir en aide; il sentait là une âme emprisonnée,
-qui l'implorait.</p>
-
-<p>Dans ce moment où il était détrempé par la souffrance, arraché tout
-vivant à la vie, châtré de l'égoïsme humain, il apercevait les
-victimes de l'homme, le champ de bataille où l'homme triomphe, sur le
-carnage des autres êtres; et son cœur était plein de pitié et
-d'horreur. Même au temps où il était heureux, il avait toujours aimé
-les bêtes; il ne pouvait supporter la cruauté à leur égard; il avait
-pour la chasse une aversion, qu'il n'osait pas exprimer, par crainte du
-ridicule; peut-être n'osait-il pas en convenir avec lui-même, mais
-cette répulsion était la cause secrète de l'éloignement qu'il
-éprouvait pour certains hommes: jamais il n'aurait pu accepter pour ami
-un homme qui tuait un animal, par plaisir. Nulle sentimentalité: il
-savait mieux que personne que la vie repose sur une somme de souffrance
-et de cruauté infinie; l'on ne peut vivre sans faire souffrir. Il ne
-s'agit pas de se fermer les yeux et de se payer de mots. Il ne s'agit
-pas non plus de conclure qu'il faut renoncer à la vie, et de
-pleurnicher comme un enfant. Non. S'il n'est pas aujourd'hui d'autre
-moyen de vivre, il faut tuer pour vivre. Mais celui qui tue pour tuer
-est un misérable. Un misérable, inconscient. Un misérable, tout de
-même. L'effort incessant de l'homme doit être de diminuer la somme de
-la souffrance et de la cruauté: c'est le premier devoir.</p>
-
-<p>Ces pensées, dans la vie ordinaire, restaient ensevelies au fond du
-cœur de Christophe. Il ne voulait pas y songer. À quoi bon? Qu'y
-pouvait-il? Il lui fallait être Christophe, il lui fallait accomplir
-son œuvre, vivre à tout prix, vivre aux dépens des plus faibles... Ce
-n'était pas lui qui avait fait l'univers... N'y pensons pas, n'y
-pensons pas!...</p>
-
-<p>Mais après que le malheur l'eut précipité, lui aussi, dans les rangs
-des vaincus, il fallut bien qu'il y pensât! Naguère, il avait blâmé
-Olivier, qui s'enfonçait dans l'inutile remords et la compassion vaine
-pour les malheurs que les hommes souffrent et font souffrir. Il allait
-plus loin que lui, à présent; avec l'emportement de sa puissante
-nature, il pénétrait jusqu'au fond de la tragédie de l'univers; il
-souffrait de toutes les souffrances du monde, il était comme un
-écorché. Il ne pouvait plus songer aux animaux sans un frémissement
-d'angoisse. Il lisait dans les regards des bêtes, il lisait une âme
-comme la sienne, une âme qui ne pouvait pas parler; mais les yeux
-criaient pour elle:</p>
-
-<p>&mdash;Que vous ai-je fait? Pourquoi me faites-vous mal?</p>
-
-<p>Le spectacle le plus banal, qu'il avait vu cent fois,&mdash;un petit veau qui
-se lamentait, enfermé dans une caisse à claires-voies; ses gros yeux
-noirs saillants, dont le blanc est bleuâtre, ses paupières roses, ses
-cils blancs, ses touffes blanches frisées sur le front, son museau
-violet, ses genoux cagneux;&mdash;un agneau qu'un paysan emportait par les
-quatre pattes liées ensemble, la tête pendante, tâchant de se
-relever, gémissant comme un enfant, et bêlant et tendant sa langue
-grise;&mdash;des poules empilées dans un panier;&mdash;au loin, les hurlements
-d'un cochon qu'on saignait;&mdash;sur la table de la cuisine, un poisson que
-l'on vide... Il ne pouvait plus le supporter. Les tortures sans nom que
-l'homme inflige à ces innocents lui étreignaient le cœur. Prêtez à
-l'animal une lueur de raison, imaginez le rêve affreux qu'est le monde
-pour lui: ces hommes indifférents, aveugles et sourds, qui l'égorgent,
-l'éventrent, le tronçonnent, le cuisent vivant, s'amusent de ses
-contorsions de douleur. Est-il rien de plus atroce parmi les cannibales
-d'Afrique? La souffrance des animaux a quelque chose de plus
-intolérable encore pour une conscience libre que la souffrance des
-hommes. Car, celle-ci du moins, il est admis qu'elle est un mal et que
-qui la cause est criminel. Mais des milliers de bêtes sont massacrées
-inutilement, chaque jour, sans l'ombre d'un remords. Qui y ferait
-allusion se rendrait ridicule.&mdash;Et cela, c'est le crime irrémissible.
-À lui seul, il justifie tout ce que l'homme pourra souffrir. Il crie
-vengeance contre le genre humain. Si Dieu existe et le tolère, il crie
-vengeance contre Dieu. S'il existe un Dieu bon, la plus humble des âmes
-vivantes doit être sauvée. Si Dieu n'est bon que pour les plus forts,
-s'il n'y a pas de justice pour les misérables, pour les êtres
-inférieurs offerts en sacrifice à l'humanité, il n'y a pas de bonté,
-il n'y a pas de justice...</p>
-
-<p>Hélas! Les carnages accomplis par l'homme sont si peu de chose,
-eux-mêmes, dans la tuerie de l'univers! Les animaux s'entre-dévorent.
-Les plantes paisibles, les arbres muets sont entre eux des bêtes
-féroces. Sérénité des forêts, lieu commun de rhétorique pour les
-littérateurs qui ne connaissent la nature qu'au travers de leurs
-livres!... Dans la forêt toute proche, à quelques pas de la maison, se
-livraient des luttes effrayantes. Les hêtres assassins se jetaient sur
-les sapins au beau corps rosé, enlaçaient leur taille svelte de
-colonnes antiques, les étouffaient. Ils se ruaient sur les chênes, ils
-les brisaient, ils s'en forgeaient des béquilles. Les hêtres Briarées
-aux cent bras, dix arbres dans un arbre! Ils faisaient la mort autour
-d'eux. Et quand, faute d'ennemis, ils se rencontraient ensemble, ils se
-mêlaient avec rage, se perçant, se soudant, se tordant, comme des
-monstres antédiluviens. Plus bas, dans la forêt, les acacias, partis
-de la lisière, étaient entrés dans la place, attaquaient la
-sapinière, étreignaient et griffaient les racines de l'ennemi, les
-empoisonnaient de leurs sécrétions. Lutte à mort, où le vainqueur
-s'emparait à la fois de la place et des dépouilles du vaincu. Alors,
-les petits monstres achevaient l'œuvre des grands. Les champignons,
-venus entre les racines, suçaient l'arbre malade, qui se vidait peu à
-peu. Les fourmis noires broyaient le bois qui pourrissait. Des millions
-d'insectes invisibles rongeaient, perforaient, réduisaient en
-poussière ce qui avait été la vie... Et le silence de ces combats!...
-Ô paix de la nature, masque tragique qui recouvre le visage douloureux
-et cruel de la Vie!</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe coulait à pic. Mais il n'était pas homme à se laisser
-noyer sans lutte, les bras collés au corps. Il avait beau vouloir
-mourir, il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre. Il était de ceux,
-comme disait Mozart, «<i>qui veulent agir, jusqu'à ce qu'enfin il n'y
-ait plus moyen de rien faire</i>». Il se sentait disparaître, et il
-cherchait dans sa chute, battant des bras, à droite, à gauche, un
-appui où s'accrocher. Il crut l'avoir trouvé. Il venait de se rappeler
-le petit enfant d'Olivier. Sur-le-champ, il reporta sur lui toute sa
-volonté de vivre; il s'y agrippa. Oui, il devait le rechercher, le
-réclamer, l'élever, l'aimer, prendre la place du père, faire revivre
-Olivier dans son fils. Dans son égoïste douleur, comment n'y avait-il
-pas songé? Il écrivit à Cécile, qui avait la garde de l'enfant. Il
-attendit fiévreusement la réponse. Tout son être se tendait vers
-cette unique pensée. Il se forçait au calme: une raison d'espérer lui
-restait. Il avait confiance, il connaissait la bonté de Cécile.</p>
-
-<p>La réponse vint. Cécile disait que, trois mois après la mort
-d'Olivier, une dame en deuil s'était présentée chez elle, et lui
-avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-moi mon enfant!</p>
-
-<p>C'était celle qui avait abandonné naguère son enfant et
-Olivier,&mdash;Jacqueline, mais si changée qu'on avait peine à la
-reconnaître. Sa folie d'amour n'avait pas duré. Elle s'était lassée
-plus vite de l'amant que l'amant ne s'était lassé d'elle. Elle était
-revenue brisée, dégoûtée, vieillie. Le scandale trop bruyant de son
-aventure lui avait fermé beaucoup de portes. Les moins scrupuleux
-n'étaient pas les moins sévères. Sa mère elle-même lui avait
-témoigné un dédain si offensant que Jacqueline n'avait pu rester chez
-elle. Elle avait vu à fond l'hypocrisie du monde. La mort d'Olivier
-avait achevé de l'accabler. Elle semblait si abattue que Cécile ne
-s'était pas cru le droit de lui refuser ce qu'elle réclamait. C'était
-bien dur de rendre un petit être qu'on s'était habitué à regarder
-comme sien. Mais comment être plus dur encore pour quelqu'un qui a plus
-de droits que vous et qui est plus malheureux? Elle eût voulu écrire
-à Christophe, lui demander conseil. Mais Christophe n'avait jamais
-répondu aux lettres qu'elle lui avait écrites, elle ne savait pas son
-adresse, elle ne savait même pas s'il était vivant ou mort... La joie
-vient, elle s'en va. Que faire? Se résigner. L'essentiel était que
-l'enfant fût heureux et aimé...</p>
-
-
-<p>La lettre arriva, le soir. Un retour d'hiver tardif avait ramené la
-neige. Toute la nuit, elle tomba. Dans la forêt, où déjà les
-feuilles nouvelles étaient apparues, les arbres sous le poids
-craquaient et se rompaient. Une bataille d'artillerie. Christophe, seul
-dans sa chambre, sans lumière, au milieu des ténèbres phosphorescentes,
-écoutant la forêt tragique, sursautait à chaque coup; et il était
-pareil à un de ces arbres qui plie sous le faix et craque. Il se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, tout est fini.</p>
-
-<p>La nuit passa, le jour revint; l'arbre ne s'était pas rompu. Toute la
-journée nouvelle, et la nuit qui suivit, et les jours et les nuits
-d'après, l'arbre continua de plier et de craquer; mais il ne se rompit
-point. Christophe n'avait plus aucune raison de vivre; et il vivait. Il
-n'avait plus aucun motif de lutter; et il luttait, pied à pied, corps
-à corps, avec l'ennemi invisible qui lui broyait l'échine. Jacob avec
-l'ange. Il n'attendait rien de la lutte, il n'attendait rien que la fin;
-et il luttait toujours. Et il criait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais terrasse-moi donc! Pourquoi ne me terrasses-tu pas?</p>
-
-
-
-
-<p>Les jours passèrent. Christophe sortit de là, vidé de sa vie. Il
-persistait pourtant à se tenir debout, il sortait, il marchait.
-Heureux, ceux qu'une race forte soutient, dans les éclipses de leur
-vie! Les jambes du père et du grand-père portaient le corps du fils
-prêt à s'écrouler; la poussée des robustes ancêtres soulevait
-l'âme brisée, comme le cavalier mort que son cheval emporte.</p>
-
-
-<p>Il allait, par un chemin de crête, entre deux ravins; il descendait
-l'étroit sentier aux pierres aiguës, entre lesquelles serpentaient les
-racines noueuses de petits chênes rabougris; sans savoir où il allait,
-et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide l'eût mené. Il
-n'avait pas dormi; à peine avait-il mangé depuis plusieurs jours. Il
-avait un brouillard devant les yeux. Il descendait vers la
-vallée.&mdash;C'était la semaine de Pâques. Jour voilé. Le dernier assaut
-de l'hiver était vaincu. Le chaud printemps couvait. Des villages d'en
-bas, les cloches montèrent. De l'un d'abord, nid blotti dans un creux,
-au pied de la montagne, avec ses toits de chaumes bariolés, noirs et
-blonds, revêtus de mousse épaisse, comme velours. Puis, d'un autre,
-invisible, sur l'autre versant du mont. Puis, d'autres dans la plaine,
-au delà d'une rivière. Et le bourdon, très loin, d'une ville qui se
-perdait dans la brume... Christophe s'arrêta. Son cœur était près de
-défaillir. Ces voix semblaient lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Viens avec nous! Ici est la paix. Ici, la douleur est morte. Morte,
-avec la pensée. Nous berçons l'âme si bien qu'elle s'endort dans nos
-bras. Viens, et repose-toi, tu ne t'éveilleras plus...</p>
-
-<p>Comme il se sentait las! Qu'il eût voulu dormir! Mais il secoua
-la tête, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la paix que je cherche, c'est la vie.</p>
-
-<p>Il se remit en marche. Il parcourait des lieues, sans s'en apercevoir.
-Dans son état de faiblesse hallucinée, les sensations les plus simples
-avaient des résonnances inattendues. Sa pensée projetait, sur la terre
-et dans l'air, des lueurs fantastiques. Une ombre qui courait devant
-lui, sans qu'il en vît la cause, sur la route blanche et déserte au
-soleil, le fit tressaillir.</p>
-
-<p>Au débouché d'un bois, il se trouva près d'un village. Il rebroussa
-chemin: la vue des hommes lui faisait mal. Il ne put éviter pourtant de
-passer près d'une maison isolée, au-dessus du hameau; elle était
-adossée au flanc de la montagne; elle ressemblait à un sanatorium; un
-grand jardin, exposé au soleil, l'entourait; quelques êtres erraient,
-à pas incertains, par les allées sablées. Christophe n'y prit pas
-garde; mais à un détour du sentier, il se trouva face à face avec un
-homme aux yeux pâles, figure grasse et jaune, qui regardait devant lui,
-affaissé sur un banc, au pied de deux peupliers. Un autre homme était
-assis, auprès; ils se taisaient tous deux. Christophe les dépassa.
-Mais après quatre pas, il s'arrêta: ces yeux lui étaient connus. Il
-se retourna. L'homme n'avait pas bougé, il continuait de fixer,
-immobile, un objet devant lui. Mais son compagnon regardait Christophe,
-qui lui fit signe. Il vint.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est ce? demanda Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Un pensionnaire de la maison de santé, dit l'homme, montrant
-l'habitation.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois le connaître, dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, fit l'autre. Il était un écrivain très connu
-en Allemagne.</p>
-
-<p>Christophe dit un nom.&mdash;Oui, c'était bien ce nom-là.&mdash;Il l'avait vu
-jadis, au temps où il écrivait dans la revue de Mannheim. Alors, ils
-étaient ennemis; Christophe ne faisait que débuter, l'autre était
-déjà célèbre. C'était un homme fort, sûr de lui, méprisant de
-tout ce qui n'était pas lui, un romancier fameux, dont l'art réaliste
-et sensuel dominait la médiocrité des productions courantes.
-Christophe, qui le détestait, ne pouvait s'empêcher d'admirer la
-perfection de cet art matériel, sincère et borné.</p>
-
-<p>&mdash;Ça l'a pris, il y a un an, dit le gardien. On l'a soigné, on l'a
-cru guéri, il est reparti chez lui. Et puis, ça l'a repris. Un soir, il
-s'est jeté de sa fenêtre. Dans les premiers temps qu'il était ici, il
-s'agitait et il criait. Maintenant, il est bien tranquille. Il passe ses
-journées, comme vous le voyez, assis.</p>
-
-<p>&mdash;Que regarde-t-il? dit Christophe.</p>
-
-<p>Il s'approcha du banc. Il contempla avec pitié la blême figure du
-vaincu, les grosses paupières qui retombaient sur les yeux; l'un d'eux
-était presque fermé. Le fou ne semblait pas savoir que Christophe
-était là. Christophe l'appela par son nom, lui prit la main,&mdash;la main
-molle et humide, qui s'abandonnait comme une chose morte; il n'eut pas
-le courage de la garder dans ses mains; l'homme leva, un instant, vers
-Christophe ses yeux chavirés, puis se remit à regarder devant lui,
-avec son sourire hébété. Christophe demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous regardez?</p>
-
-<p>L'homme, immobile, dit, à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;J'attends.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;La Résurrection.</p>
-
-<p>Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait
-pénétré d'un trait de feu.</p>
-
-<p>Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de
-sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu
-des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil
-d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur
-de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière.
-Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant
-contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied
-des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un
-chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était
-réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même
-s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un
-mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles
-d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins
-rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à
-l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux
-tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs
-océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui
-s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte,
-cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure,
-Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h
-peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait
-marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles
-d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les
-traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les
-mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à
-sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la
-lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours
-même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait.
-Christophe s'arrêta pour l'entendre...</p>
-
-<p>Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent
-précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il
-arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de
-Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête
-de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était
-l'annonciateur...</p>
-
-<p>Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée,
-hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison,
-comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui.
-La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la
-montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air
-immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique
-funèbre d'un torrent&mdash;l'eau qui ronge le roc&mdash;sonnait le glas de la
-terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine,
-les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient...</p>
-
-<p>La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau,
-lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,&mdash;le <i>fœhn</i>
-du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse
-qui dort encore, le <i>fœhn</i> qui fond les glaces et amasse les pluies
-fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin,
-dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de
-charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et
-les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux
-hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les
-girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot
-de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée,
-s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en
-pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte,
-suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant.
-La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie
-nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il
-voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa
-bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs
-de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il
-s'abattit, au milieu de la chambre, en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Ô toi, toi! Tu es enfin revenu!</p>
-
-
-
-
-<p>&mdash;Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi
-m'as-tu abandonné?</p>
-
-<p>&mdash;Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle tâche?</p>
-
-<p>&mdash;Combattre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas le maître.</p>
-
-<p>&mdash;N'es-tu pas Tout ce qui Est?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant.
-Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne
-suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne
-plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte
-éternellement. Lutte et brûle avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs.
-Ne pense pas à toi, pense à ton armée.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es
-un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si
-la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix,
-d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui
-n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta
-mort.</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, je souffre tant!</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me
-traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je
-me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang.</p>
-
-<p>&mdash;Combattre, toujours combattre?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un
-conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le
-terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette
-harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches
-qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai plus de forces.</p>
-
-<p>&mdash;Chante pour ceux qui sont forts.</p>
-
-<p>&mdash;Ma voix est brisée.</p>
-
-<p>&mdash;Prie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cœur est souillé.</p>
-
-<p>&mdash;Arrache-le. Prends le mien.</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son
-âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés?</p>
-
-<p>&mdash;Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras,
-vivants, avec mon âme vivante.</p>
-
-<p>&mdash;Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore?</p>
-
-<p>&mdash;Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne
-me plus laisser.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ma vie s'éteint?</p>
-
-<p>&mdash;Allumes-en d'autres.</p>
-
-<p>&mdash;Si la mort est en moi?</p>
-
-<p>&mdash;La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui
-t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres
-demeures.</p>
-
-<p>&mdash;Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide
-et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air
-afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!...</p>
-
-<p>&mdash;Je te retrouve... Tais-toi, et écoute.</p>
-
-
-
-
-<p>Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie
-qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la
-forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait,
-soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent,
-frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs
-bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un
-rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était
-ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans
-le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle
-se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet
-à battre. Les fontaines taries recommencent à couler.</p>
-
-<p>Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres
-combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette
-mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige
-que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans
-ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même,
-il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui
-apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand
-combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé.
-Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient
-ses peines, il partageait leur gloire.</p>
-
-
-<p>&mdash;«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon
-corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer
-qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête,
-je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée.
-Mon sang est le ciment de sa victoire future...»</p>
-
-
-<p>Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui
-contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que
-lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et
-pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière
-qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est
-sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut
-savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances
-même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la
-forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi
-la Vie guerroie dans l'éternelle paix.</p>
-
-<p>Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un
-coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de
-sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes
-souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle
-chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour
-ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait.
-Tout chantait. Elle n'était plus que chant.</p>
-
-<p>Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient
-dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes,
-révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient
-décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la
-douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de
-vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de
-l'autre printemps. Une autre âme était née.</p>
-
-<p>Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore
-ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les
-âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en
-fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne
-songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de
-l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un
-long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et
-croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force
-créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le
-remplissait d'extase. Il aimait, il <i>était</i> son prochain comme
-lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à
-la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne,
-l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des
-essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait
-pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette
-merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut
-écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait
-qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par
-éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il
-écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été
-incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui
-jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres
-idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses
-manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il
-écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de
-sténographie...</p>
-
-<p>Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença
-lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires;
-il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur
-convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait
-commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit,
-faire table rase de tout formalisme appris, de la technique
-traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout
-fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par
-eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il
-se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,&mdash;(en fait,
-il n'était qu'au bout d'une de ses vies),&mdash;il s'exprimait dans une
-langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une
-logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une
-partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés,
-au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route,
-c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son
-rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps
-avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.</p>
-
-<p>Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait
-depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur
-artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations
-étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne
-s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui
-créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action,
-raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se
-mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent
-que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité
-supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de
-la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le
-veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur
-est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un
-champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir
-est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme
-plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue.
-L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un
-jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit
-utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre
-pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli
-du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses
-bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais
-ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre
-surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil
-n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit.
-Ainsi, l'art.</p>
-
-<p>Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir
-de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout
-autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...&mdash;une
-âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à
-sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible!
-Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons.
-Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se
-demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?</p>
-
-<p>Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie,
-à cette volonté indépendante de la volonté, «<i>cette énigme
-indicible du monde et de la vie</i>», que Gœthe appelait «<i>le
-démoniaque</i>», et contre laquelle il restait armé, mais qui le
-soumettait.</p>
-
-<p>Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il
-y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de
-soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit
-d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent
-les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas
-le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de
-la vie, l'âme créatrice régnait.</p>
-
-
-<p>Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé,
-vieilli de dix ans,&mdash;mais sauvé. Il avait quitté Christophe,
-il avait émigré en Dieu.</p>
-
-<p>Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la
-chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en
-une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les
-yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il
-était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de
-son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de
-la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude.
-Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous
-emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse
-dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il
-faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui <i>fiat ubi vult</i>, qui souffle
-quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de
-l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour
-anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il
-peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui
-crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit
-que ce que l'Esprit lui dicte.</p>
-
-<p>Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux,
-chaque matin, avant de prendre la plume... <i>Vigila et Ora.</i> Veillez et
-priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion
-amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!</p>
-
-
-
-
-<p>Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit
-la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique
-musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses
-compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait
-mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le
-succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe.
-Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était
-mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son
-visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y
-comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une
-sorte de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui
-prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien:
-des lueurs dans un chaos.</p>
-
-<p>Christophe sourit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à peu près cela, dit-il. «<i>Les yeux du chaos qui luisent
-à travers le voile de l'ordre...</i>»</p>
-
-<p>Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.</p>
-
-
-<p>(&mdash;Il est vidé, pensa-t-il.)</p>
-
-
-<p>Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.</p>
-
-<p>Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur
-faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À
-propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de
-théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour
-la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse,
-tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait
-d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas
-tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.</p>
-
-<p>&mdash;La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière,
-couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...</p>
-
-<p>Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne
-l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien.
-Il ne dirait à personne:</p>
-
-<p>&mdash;Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.</p>
-
-<p>Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé.
-Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il
-savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un
-autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le
-même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu
-dans la nature entière.</p>
-
-
-<p>Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le
-soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient
-dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles
-d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues
-archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée,
-le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites
-guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la
-voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.</p>
-
-<p>Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la
-montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant
-inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré,
-blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de
-bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers
-blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux
-petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange,
-cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de
-cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil,
-montait.</p>
-
-<p>Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle
-retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait
-aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son
-tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.</p>
-
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-<hr class="r5" />
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.</p></div>
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-<hr class="chap" />
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-<h4><a id="LA_NOUVELLE_JOURNEE">LA NOUVELLE JOURNÉE</a></h4>
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-<h4>PRÉFACE AU DERNIER VOLUME</h4>
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-<p><i>J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je
-n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa
-tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques
-et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine:
-toute une</i> Somme <i>du monde, une morale, une esthétique, une foi, une
-humanité nouvelle à refaire.&mdash;Voilà ce que nous fûmes.</i></p>
-
-
-<p><i>Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos
-corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus
-heureux que nous.</i></p>
-
-<p><i>Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière
-moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de
-résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">R. R.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Octobre 1912.</p>
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-<hr class="r5" />
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-<div class="figcenter" style="width: 400px;">
-<img src="images/illustration02_4.jpg" width="400" alt="400" />
-</div>
-
-
-<p>La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans
-s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des
-formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle
-Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes
-prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi
-s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés,
-fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule
-ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule.
-Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes
-nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le
-champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,&mdash;charrues d'argent que
-mène l'invisible bouvier.</p>
-
-<p>Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués
-par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de
-l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs
-pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de
-lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé
-toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de
-joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien,
-tout le mal,&mdash;tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez
-toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne
-sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.</p>
-
-<p>Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue
-calme, ferme et joyeuse,&mdash;mon amour et mon bien,&mdash;je baise ta bouche
-pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes
-paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous
-taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes
-yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton
-cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE_II"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte,
-la vie s'en va. Mais <i>sa</i> vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire.
-Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la
-source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors.</p>
-
-<p>Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi.
-L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune;
-il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme;
-mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson
-Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que
-la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se
-vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne
-dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut
-plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un
-sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais
-quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin
-qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est
-jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie,
-sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme
-l'apôtre Paul,&mdash;dans le tableau de Raphaël,&mdash;qui se tait et qui
-songe, appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à
-combattre; il édifie son rêve.</p>
-
-
-<p>Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour
-clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser
-davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa
-réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route.
-Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités
-d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les
-révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient
-les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques
-inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus
-lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité
-d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement
-sacré.&mdash;Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes
-qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien
-peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions.
-Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de
-l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que
-dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez
-Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu
-morbide à s'isoler du monde.</p>
-
-<p>Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En
-France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était
-libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui
-l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois
-en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des
-exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses
-l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les
-trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un
-autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était
-vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de
-l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte
-une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de
-marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur
-apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle
-lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des
-baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un
-réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et
-l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était
-traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le
-casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever
-l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris,
-quel sentiment mérite l'homme au casque?</p>
-
-<p>Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière
-passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le
-soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait
-volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en
-Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui
-suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait
-un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au
-temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées
-de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la
-tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer.
-Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.&mdash;Les
-Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?)
-au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il
-ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire
-n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des
-héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des
-montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se
-sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait
-point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un
-ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage
-de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie
-Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa
-force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y
-retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il
-n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a
-meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre
-le combat et pour y croire encore!</p>
-
-<p>À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de
-ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui
-déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes
-d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient
-acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles
-gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de
-casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres
-italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les
-riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de
-boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement
-répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures
-scandaleuses,&mdash;toute la bassesse morale de ces milieux où
-s'engouffrent, chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs,
-incapables de trouver des amusements plus relevés que ceux de la
-canaille, ni simplement aussi vifs.</p>
-
-<p>Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte.
-Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté
-civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de
-l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre,
-du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République
-napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse
-d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des
-trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir.
-Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure
-écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme
-de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried
-Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède
-Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de
-printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore
-jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des
-poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et
-bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une
-culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec
-lui, dans le même livre de vie.</p>
-
-<p>Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent
-moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un
-industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les
-plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était
-fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles,
-qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils
-assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte
-de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes
-grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes
-s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop
-profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens
-avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne
-d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait
-bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger
-parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il
-séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte:
-vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est
-dans l'air... «<i>Mein Reich ist in der Luft...</i>»</p>
-
-
-
-
-<p>Un soir d'été.</p>
-
-<p>Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son
-chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un
-tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des
-buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un
-petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini,
-cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air
-lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet
-d'eau qui tintait sous la mousse...</p>
-
-<p>Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se
-détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un
-garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des
-fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit
-dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise.
-Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils
-s'arrêtèrent.</p>
-
-<p>Presque à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Grazia!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici!</p>
-
-<p>Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première,
-Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait,
-demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils
-écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent
-séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle
-les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les
-regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement
-occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était
-gênée par ses yeux. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous venir, ce soir?</p>
-
-<p>Elle nomma l'hôtel.</p>
-
-<p>Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop
-ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après
-avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des
-fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.</p>
-
-<p>Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée.
-Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles
-personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence.
-Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom,
-tout bas.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle.</p>
-
-<p>Il avait le cœur gonflé d'émotion.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez souffert, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé
-par la peine et par la passion.</p>
-
-<p>Ils ne trouvèrent plus de mots.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs!
-Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous
-soyons seuls?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui
-fait attention à nous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas libre de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est mieux, ainsi.</p>
-
-<p>Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans
-sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais
-c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle
-cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle
-aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui
-protégeait la pudeur de son trouble secret.</p>
-
-<p>Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes
-lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques
-mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très
-heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né.
-Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même,
-pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses
-épreuves, une affectueuse compassion.</p>
-
-<p>Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était
-suspendue...</p>
-
-<p>Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé
-de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se
-mêlaient le bonheur et la peine.</p>
-
-<p>Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot
-banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier.
-Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de
-trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la
-petite,&mdash;l'aînée,&mdash;ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à
-qui ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres
-ouverts sur la table;&mdash;leurs yeux tenaient un autre langage. Il
-comptait parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie
-d'hôtel. Il vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette
-étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux
-visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une
-promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme,
-pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.</p>
-
-<p>Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours,
-il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.&mdash;Cette fois
-encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant
-bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par
-quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et
-contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.</p>
-
-<p>Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était
-si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu
-de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas
-en profiter pour se parler librement.</p>
-
-<p>Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder,
-malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait
-blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute
-manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait,
-l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle
-en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le
-soir.</p>
-
-<p>Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel,
-couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était
-la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il
-était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour
-son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir
-renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait
-aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé
-d'amour.</p>
-
-<p>Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets
-indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de
-choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à
-lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme,
-qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte
-silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne
-se perdraient plus.&mdash;Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de
-Christophe chantait...</p>
-
-<p>Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne
-retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander,
-ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les
-enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il
-voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en
-souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.</p>
-
-<p>Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés.
-Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce
-n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage
-où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure
-noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une
-adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était
-imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en
-ces blessures du temps.&mdash;Et il demanda, à voix basse et tremblante,
-comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux
-blancs.</p>
-
-
-
-
-<p>Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il
-l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le
-déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans
-une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en
-travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois
-semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié
-tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les
-aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche;
-leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il
-tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle
-respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était
-différente de lui!...</p>
-
-<p>Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne.
-Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de
-charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de
-goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté
-fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes,
-dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne
-l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des
-«véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire
-périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle
-l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent
-entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine
-académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve
-au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le
-type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des
-hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe
-faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire
-plus ample connaissance avec le peuple sans musique.&mdash;(Ainsi le
-nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent,
-disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de
-mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)&mdash;Mais à ce
-peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par
-quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour
-fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.</p>
-
-
-<p>Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets
-étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était
-plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans
-répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur
-les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient
-perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi
-l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète,
-et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les
-galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil
-des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait
-de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés,
-le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois,
-Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui
-réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la
-chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime
-cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans
-la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...</p>
-
-<p>Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un
-coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait
-sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du
-mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si
-brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise
-que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie,
-peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le
-cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée
-s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant
-le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté
-de voir.</p>
-
-<p>Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux
-bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées.
-Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un
-dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci,
-Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle
-l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe
-sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes
-serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une
-farandole.&mdash;Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine
-de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière
-d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes
-repliées...</p>
-
-<p>Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait
-arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies,
-un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à
-Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures.
-Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette
-malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta
-sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le
-regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après,
-quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque,
-et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse,
-dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires
-bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa
-cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort
-d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait
-la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui,
-par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau,
-t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le
-pain,&mdash;qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et
-nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait
-qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.</p>
-
-<p>Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq
-jours, il oublia&mdash;pour la première fois&mdash;qu'il était musicien. La
-musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la
-terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné
-l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature;
-l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des
-couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge,
-craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel
-d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui
-monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons
-multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers,
-fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une
-sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit
-juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec
-gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises
-auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature,
-étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de
-jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur
-était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la
-mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne
-pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour
-faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un
-vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de
-sénateur vénitien;&mdash;à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait
-du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine
-furieuse, homme apathique;&mdash;au garçon de restaurant, qui, pour porter
-un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange
-de Bernin;&mdash;au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui
-mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il
-interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs
-chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un
-couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner <i>Cavalliera
-rusticana!</i> Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte
-d'arriver au but, de rejoindre Grazia....</p>
-
-<p>Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un
-regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et
-chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout
-ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des
-hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le
-soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de
-la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables
-de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette
-terre, comme une rose d'un rosier.</p>
-
-<p>Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne
-l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De
-Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en
-aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des
-bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître
-davantage.</p>
-
-<p>Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan,
-à Florence?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il. Pourquoi faire?</p>
-
-<p>Elle rit.</p>
-
-<p>&mdash;Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, dit-il, je n'ai rien vu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu
-chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en
-face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois que vous, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand
-êtes-vous parti de Suisse?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc fait, depuis?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près
-de la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit
-jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne
-sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais
-que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout
-oublié...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit-elle.</p>
-
-<p>(Il n'écouta pas.)</p>
-
-<p>&mdash;... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui
-était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence
-à vivre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants.
-Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.</p>
-
-<p>Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle
-qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux
-mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse,
-l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia
-s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au
-soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la
-clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était
-loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune
-femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu
-après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone
-Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:</p>
-
-
-<p><i>Color verus, corpus solidum et succi plenum.</i></p>
-
-
-<p>Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était
-baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle
-avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation
-immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les
-âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé
-surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses
-autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux
-sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe
-d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine
-froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait
-rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire
-clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait
-peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au
-souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais
-qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre
-soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu
-fatiguée.</p>
-
-
-
-
-<p>Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,&mdash;du moins en
-apparence;&mdash;mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même
-monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par
-les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez
-homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues,
-en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race
-italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il
-régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec
-aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des
-quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint
-personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme;
-mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des
-siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil
-hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte
-reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus
-italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de
-Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient
-épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol
-latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome,
-la couleur qui ressort est toujours le romain.</p>
-
-<p>Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de
-culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes,
-souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du
-médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce
-courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout
-en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de
-sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et
-aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à
-craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens,
-embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur
-allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels
-que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Homo sum...</i></span></p>
-
-
-<p>Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous,
-l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les
-pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était
-son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre
-nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à
-vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est
-doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol
-épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez
-curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.</p>
-
-<p>Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la
-politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des
-natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux
-traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles,
-qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les
-fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la
-musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le
-sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une
-large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la
-troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans
-la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur
-intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où
-les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts,
-tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils
-avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se
-trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils
-étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique
-et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque
-pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se
-reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la
-lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en
-était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands
-ancêtres: «<i>Primum vivere...</i>», mais plutôt: «<i>Dapprima, quieto
-vivere.</i>»</p>
-
-<p>Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même
-des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel
-petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que
-la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de
-tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son
-ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose:
-le sacrosaint <i>quieto vivere.</i> Ils avaient besoin de longues périodes
-d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon
-sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces
-tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole,
-de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une
-volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour
-burlesque: ils jouaient l'<i>opera buffa.</i> Dans cette galerie de portraits
-italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat
-métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail
-perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne
-manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui
-cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous
-l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur.
-Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques,
-déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très
-vieilles races,&mdash;comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne
-Romaine.</p>
-
-<p>Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de
-ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais
-Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de
-voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en
-voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses
-visites, il se promit de repartir.</p>
-
-
-
-
-<p>Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait
-de ce monde italien, qui l'irritait.</p>
-
-<p>Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière
-romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une
-écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le
-secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas
-pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il
-disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils
-vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au
-sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil
-couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond
-desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra
-dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme
-de la terre qui marche,&mdash;et le long des aqueducs ruinés, gigantesques
-vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées
-noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à
-coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs
-gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite,
-poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes
-de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits
-ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux
-lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà
-coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean,
-surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires
-silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la
-plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par
-les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait,
-s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la
-tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des
-<i>Castelli</i>), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant,
-somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de
-Rome.&mdash;Jusqu'à la nuit tombante.&mdash;Alors, le cœur étreint d'une
-angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique
-s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette!
-Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des
-légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir
-du réveil!</p>
-
-
-<p>Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu
-séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On
-eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il
-revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la
-quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et
-brutale. Ceux qui la portaient,&mdash;de jeunes hommes (le plus âgé n'avait
-pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux,
-de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi&mdash;étaient unis dans
-le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de
-partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande
-affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils
-secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection
-politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros,
-après sa toute récente résurrection économique, ils avaient
-entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient,
-comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de
-sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans
-le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis
-des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme
-impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de
-l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à
-l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au
-devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils
-réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures
-ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux.
-Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes
-hommes<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a> répondait, avec une calme grandeur:</p>
-
-
-<p>«<i>Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute
-rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis
-vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas
-de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas
-de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux
-respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La
-fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui
-on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les
-racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé
-par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un
-terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche
-votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus
-grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que
-vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous
-n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez
-entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire
-ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que
-vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux
-dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et
-nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons
-agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse
-faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y
-sacrifier.&mdash;Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle
-magique de ta puissante santé!...</i>»</p>
-
-<p>La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui
-semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et
-lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées
-pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la
-mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la
-même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant
-lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient
-déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son
-ami&mdash;(quelques volumes de vers, des essais de critique),&mdash;qui
-n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites
-par ces Italiens et leur étaient familières.</p>
-
-<p>Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui
-séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les
-autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de
-leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres
-étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national;
-souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à
-leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient
-trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils
-étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas
-s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il
-ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il
-transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la <i>terza
-Roma.</i> Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas
-donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés
-pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite
-d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut
-que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur
-<i>Risorgimento.</i>&mdash;C'était un de ces grands vents qui commençait à
-passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes,
-socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens
-irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome
-impériale, reine de l'univers.</p>
-
-<p>Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les
-communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer
-de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à
-laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils
-haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces
-compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées
-amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se
-décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de
-toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se
-donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse
-naturelle et leur ton un peu âpre de <i>contadini</i> mal dégrossis. Ils
-voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt
-que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur
-race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.</p>
-
-<p>En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour
-l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia
-de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise
-de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils
-avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie
-parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs,
-d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens
-qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes,
-trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à
-l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur
-développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec
-la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout
-entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès
-d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas
-sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au
-soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec
-le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué.
-C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et
-hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à
-s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée
-pour toujours.</p>
-
-<p>Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par
-contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des <i>vie di mezzo</i>,
-qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne
-dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers,
-avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix.
-L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant.
-Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les
-défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui
-ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce
-qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte
-pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son
-compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les
-yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se
-révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un
-égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que
-Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue
-envers tous de son charmant accueil.</p>
-
-
-
-
-<p>Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui
-dit, un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser,
-mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne
-cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que
-j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à
-lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent
-et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.</p>
-
-<p>&mdash;Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?</p>
-
-<p>&mdash;La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui
-demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à
-de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à
-condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais
-besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont
-attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais
-bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi
-d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a
-de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le
-meilleur.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.</p>
-
-<p>Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de
-son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour
-il lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne voudrez jamais...?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Être à moi.</p>
-
-<p>Il se reprit:</p>
-
-<p>&mdash;... que je sois à vous?</p>
-
-<p>Elle sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes à moi, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien ce que je veux dire.</p>
-
-<p>Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le
-regarda franchement:</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.</p>
-
-<p>Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez
-cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.</p>
-
-<p>&mdash;Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?</p>
-
-<p>&mdash;Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous
-d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine?
-J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour
-vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que
-c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre
-amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où
-ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, je vous aime toujours autant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est la première fois que vous me le dites.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous,
-je ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un
-exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils
-sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut
-enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une
-d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là,
-peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union
-de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!</p>
-
-<p>&mdash;Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez
-plus que qui que ce soit.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une
-famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant!
-Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne
-femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée,
-et ne vous comprendrait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer.
-C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment
-pouvez-vous parler ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai dit?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à
-me marier avec une autre?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais
-heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, si c'est vrai...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre
-malheur...</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites
-la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop,
-pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je
-crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à
-présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à
-parler franchement,&mdash;(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous
-fâcherez pas?)&mdash;eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être
-assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait
-heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai
-pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde
-puisse la ternir.</p>
-
-<p>Lui, tristement:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais.
-Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes
-un bon et cher homme.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas
-nous convenir?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop
-accusé, tous deux, trop personnels.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour cela que je vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions
-en conflit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non!</p>
-
-<p>&mdash;Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me
-reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je
-l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.</p>
-
-<p>Les larmes viennent aux yeux de Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les
-malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi,
-je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne
-pour me sacrifier à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me
-tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un
-côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a
-quelque chose de meilleur que notre amitié?</p>
-
-<p>Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.</p>
-
-<p>Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit,
-avec un soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune,
-mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très
-fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous
-regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être
-plus. Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux
-d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche.
-Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur
-d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais
-bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être.
-Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour
-oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un
-que je connais m'avait fait signe!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, eh bien, dites...</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas la peine...</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai compris. Vous êtes cruelle.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous dites là est encore pis.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse
-du mal. Je ne dirai donc plus rien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Quelque chose de bon.</p>
-
-<p>Elle rit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne riez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, ne soyez pas triste.</p>
-
-<p>&mdash;Comment voulez-vous que je ne le sois pas?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Dites-le encore!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable?
-Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien!</p>
-
-<p>&mdash;Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je
-crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si cela se pouvait!</p>
-
-<p>Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui
-aussi. Il insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Dites!</p>
-
-<p>Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de
-celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut
-bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle
-s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur
-ses lèvres, faisant: «Chut!»&mdash;et disparut.</p>
-
-
-
-
-<p>À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut
-moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de
-silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité
-simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus
-de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient,
-chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se
-retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui
-l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie
-échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es
-salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il
-savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.</p>
-
-<p>La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard
-envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste
-possession de la présence aimée.&mdash;Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux
-qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute
-exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la
-blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était
-pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir
-rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une
-maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se
-dépensait plus en vaines violences.</p>
-
-<p>Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son
-abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie
-morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un
-intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui
-relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une
-affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres
-pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées
-modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à
-s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour
-l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout
-en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs
-iconoclastes lui avaient longtemps déplu.</p>
-
-<p>Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était
-surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus
-faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins;
-mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe
-s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage
-mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le
-trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La
-joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin,
-qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres
-des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme
-rayonnement.</p>
-
-<p>Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie
-nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se
-mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des
-aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne
-réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots
-triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux
-d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient
-autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait
-le parfum des roses du Palatin.</p>
-
-<p>Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa
-torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle
-devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues,
-la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de
-Primatice.&mdash;Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves
-du naufrage où la splendide Rome du <i>settecento</i> a sombré sous les
-flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la
-villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent
-mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient
-l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue,
-la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui
-palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains
-montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la
-fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée,
-sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux,
-le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes
-lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le
-regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami.
-Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles
-n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout
-était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle
-racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses
-pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec
-ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait
-un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des
-statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait
-dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux
-et entre les doigts des <i>lecci</i>, noirs, luisants, criblés des flèches
-du soleil.</p>
-
-<p>Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son
-cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres
-italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt
-germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse
-des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du
-Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces
-têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé
-banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques
-statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles
-étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre
-pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades,
-les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et
-rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes
-rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine,
-lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait
-une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris
-divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour
-pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses
-adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes
-traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont
-l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme.
-Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que
-l'écho magnifié de la sienne.</p>
-
-<p>Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la
-sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur
-impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers
-des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand
-Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les
-brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance
-dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre,
-mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte
-discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles
-de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,&mdash;les
-portraits olympiens et les <i>Stanze</i> de Raphaël, remplirent le cœur de
-Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des
-lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux.
-Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des
-pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour.
-Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents.
-Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique
-sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire
-lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces
-frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux
-du Soleil, la main calme du maître...</p>
-
-<p>Et Christophe se demandait:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la
-paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux
-qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le
-plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que
-Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en
-révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique
-n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit
-bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale,
-et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui
-pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le
-Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de
-Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel,
-n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...»</p>
-
-<p>Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses
-agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes
-indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient
-à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume
-sans roi.&mdash;Il faut être le roi de l'âme tumultueuse...</p>
-
-<p>Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en
-sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en
-gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de
-demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où
-se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui,
-ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil,
-s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus
-hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait
-dans ses bras Déméter endormie.</p>
-
-
-
-
-<p>Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir
-diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait
-refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait
-une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion
-qu'elle la partageait.</p>
-
-<p>Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer
-bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut
-attristé; il y vit la preuve de son indifférence.</p>
-
-<p>Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais
-pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à
-elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son
-ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées,
-elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait
-révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu
-ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux
-que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle
-de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède
-<i>scirocco</i>, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois
-elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de
-résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette
-<i>malaria</i> de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été
-victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire
-la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y
-vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux
-pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir.
-Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un
-milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe
-plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle
-n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la
-fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein
-d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des
-années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la
-fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de
-cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait
-rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle
-se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en
-vue que l'intérêt de Christophe.</p>
-
-<p>Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un
-musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale
-était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et
-ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique
-embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe
-des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la
-fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie
-n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre.
-Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait
-l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui
-pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait
-d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul
-intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui
-n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour
-eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À
-quoi bon? Dormir...&mdash;Christophe n'eût pas demandé mieux que de les
-aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y
-prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour
-des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout
-étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de
-leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en
-prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas
-dans leur famille.&mdash;Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas
-rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!...</p>
-
-<p>Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de
-musique,&mdash;de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une
-retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au
-recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais
-mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il
-faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut
-incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir
-encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand
-marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être.
-Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont
-au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre.</p>
-
-<p>Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la
-cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et
-elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle
-l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle
-lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.&mdash;Il n'avait pas
-le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la
-meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe
-était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien
-de plus...</p>
-
-<p>Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car
-il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié,
-dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de
-l'ami,&mdash;qui ne demandait qu'à n'y pas penser.</p>
-
-
-<p>Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un
-vieux trouvère, «<i>l'ami ne quitte son amie que quand son âme y
-consent</i>».</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE_II"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la
-première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il
-n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la
-gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa
-les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait
-l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle
-angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il
-voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage
-vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce
-nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct
-s'étaient armées. C'était pour cette raison&mdash;(il ne s'en doutait
-peut-être pas)&mdash;qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier
-éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première
-fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de
-concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact
-avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux,
-à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce
-qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance:</p>
-
-<p>«Je connais cela, je connais cela...»</p>
-
-<p>En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur
-la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de
-rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des
-bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants
-d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les
-jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que
-les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le
-droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était
-différent.</p>
-
-<p>Et tout avait changé...</p>
-
-
-<p class="center">*<br />
-* *</p>
-
-
-<p>«<i>Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu
-de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé
-quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous
-avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les
-anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle&mdash;(vous vous
-souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant
-parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me
-regardaient)&mdash;Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit
-héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme,
-qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa
-femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des
-illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls,
-quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes
-premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui,
-avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais
-personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était
-un sentiment affreux.&mdash;De plus, les premiers temps après mon arrivée,
-j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière
-grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons
-blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains
-monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait
-cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable.</i></p>
-
-<p>«<i>Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que
-j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il
-parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de
-célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes
-les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me
-touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais
-plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me
-louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez
-pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant,
-c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi
-les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est
-malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de
-nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser
-jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des
-journées de fatigues.&mdash;C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai
-rejoint le courant. Je regarde et je vois...</i></p>
-
-<p>«<i>Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans,
-je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me
-l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le
-moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de
-démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout
-détruit... Quelle race de rongeurs!»&mdash;Une race de castors. Dans
-l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines
-mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à
-présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés...</i></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Wenn ein Ding geschehen,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Selbst die Narren es verstehen...<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a></span></p>
-
-
-<p>«<i>À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut
-y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous
-sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des
-gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les
-toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire,
-sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les
-têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de
-dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que
-c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils
-agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve
-qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble
-des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des
-thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que,
-sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de
-race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est
-peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment
-prussien.</i></p>
-
-<p>«<i>C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en
-politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à
-resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent
-refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les
-autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective:
-reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils
-fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes
-cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers
-les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes.
-Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se
-rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les
-syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du
-moyen âge.</i></p>
-
-<p>«<i>Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses,
-je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop
-vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs
-maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est
-leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus
-corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le
-remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont
-ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait
-comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase
-de Suarès, sont de la même lignée que vos</i> cinquecentisti.</p>
-
-<p><i>Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai
-retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont
-jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais
-moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me
-sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as
-pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.»
-J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus
-vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes
-dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de
-termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier.
-Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à
-travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un
-bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent
-les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à
-la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui
-ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés,
-travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie.
-C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers
-cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le
-veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les
-révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les
-niais pacifistes.</i></p>
-
-<p>«<i>Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées.
-Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs
-qui apostrophent les acteurs et insultent le traître.</i></p>
-
-<p>«<i>Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne
-pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est
-oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou.
-Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!...
-Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante
-sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent
-sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la
-villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi
-étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon,
-accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec
-bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis
-ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez
-à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne
-pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très
-loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et
-moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends
-à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur
-votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que
-je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des
-autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les
-entendre.</i></p>
-
-<p>«<i>Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas
-ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?&mdash;J'embrasse
-vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la
-vôtre. Il faut bien se contenter!...</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">CHRISTOPHE.»</p>
-
-
-<p class="center">*<br />
-* *</p>
-
-
-<p>«Grâce tranquille» répondit:</p>
-
-
-<p>«<i>Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que
-vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en
-laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme
-elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps.
-Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont
-demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de
-vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit:
-«Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai
-tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je
-vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle
-a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour
-jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello
-était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier;
-maman fait la conversation avec signor Christophe.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend
-pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers
-eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des
-peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique.
-Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs
-faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus,
-pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source
-perpétuellement jaillissante de leur esprit.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me
-parler que de vous. Vous êtes un</i> ingannatore. <i>Vous ne me dites rien
-de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il
-a fallu que ma cousine Colette&mdash;(pourquoi n'allez-vous pas la
-voir?)&mdash;m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que
-je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en
-passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai.
-Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir,
-d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un
-air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut
-pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce
-n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant
-que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous
-louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon
-chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se
-tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au
-juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques
-mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau;
-mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme
-n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible
-souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne
-pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça
-ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière.
-Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer.</i> Sempre avanti,
-Savoia!... <i>Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome!
-Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez,
-mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je
-veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent,
-je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux,
-qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves.
-Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés
-n'ont été pour vous.&mdash;Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que
-je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que
-cela me donne à moi-même.</i></p>
-
-<p>«<i>Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse.
-Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons
-fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes.
-Elles sont fâchées contre vous.&mdash;«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur,
-que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la
-villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à
-nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas
-que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une
-petite paysanne...</i></p>
-
-<p>«<i>Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une
-bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que
-les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours
-de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous
-a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme.
-Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;"><i>Votre amie G.</i>»</p>
-
-
-<p class="center">*<br />
-* *</p>
-
-
-<p>&mdash;«<i>Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase!
-Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez
-pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour
-ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles
-voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas
-qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances
-pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est
-trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque
-quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il
-ne vous comprendra jamais...</i></p>
-
-<p>«<i>Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai
-pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai
-jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les
-regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font,
-depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et
-malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur
-malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre
-époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette
-nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant
-d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la
-science et des diplômes,&mdash;cette science et ces diplômes, qui doivent,
-pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu,
-les faire égales aux hommes!...</i></p>
-
-<p>«<i>Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le
-progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en
-réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne
-sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme
-elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus
-des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est
-pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs
-domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité
-moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de
-Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous
-lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive
-force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent
-aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un
-âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies.
-Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie
-risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès.
-Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres
-petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront
-jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de
-matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de
-leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique.</i></p>
-
-<p>«<i>Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de
-trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer
-chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous
-abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations,
-laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de
-mes répétitions d'orchestre&mdash;(on essayait ma sixième symphonie).&mdash;Je
-l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air,
-criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!...</i>»</p>
-
-<p>«<i>Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux
-de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a
-toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides,
-colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à
-corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de
-l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un
-circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les
-Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours
-par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est
-question, dans leurs entretiens, que de</i> Racing, <i>de</i> Rowing, <i>de</i>
-Rugby, <i>de</i> Derby. <i>C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps
-de</i> Pelléas <i>est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes.
-Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses
-à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux
-d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus
-brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des
-choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine.
-Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas
-perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de
-fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la
-musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la
-littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un
-bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser.
-C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport.
-Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est
-aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses,
-danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de
-Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le</i> Clavecin <i>bien tempéré, les
-antiques du Vatican</i>, Orphée, Tristan, <i>la</i> Passion, <i>et la
-gymnastique. Ces gens ont le vertigo.</i></p>
-
-<p>«<i>Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble:
-son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité
-de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout
-cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise;
-ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de
-même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses
-randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari,
-ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe
-aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie
-royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et
-quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle
-fait des élections Académiques.&mdash;Elle a prétendu me prendre sous sa
-protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus
-exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous
-obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me
-venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle
-n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au
-fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît
-elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait
-prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.&mdash;J'ai été deux
-fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous
-prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là
-brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu,
-dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais
-son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve,
-et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux
-qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins
-avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils
-s'entendent très bien.</i></p>
-
-<p>«<i>Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je
-n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon
-nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le
-moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce
-corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement
-d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de
-demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue.
-C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur
-mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront
-payer.&mdash;En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus
-enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)...
-notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui
-j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux
-qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous
-ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que
-valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!</i></p>
-
-<p>«<i>Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces
-ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas
-beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait
-voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans
-mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois
-commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de
-démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une
-triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais
-damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que
-vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous
-sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait
-honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des
-évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent.
-Laissez-moi vous conter une histoire.</i></p>
-
-<p>«<i>L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait
-d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six
-instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les
-messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la
-chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est
-utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il
-faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces
-concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont
-copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un
-violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient
-étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie.
-Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie,
-dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat;
-on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud,
-mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en
-cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs,
-faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes;
-le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait
-jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul
-musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu
-toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les
-dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement
-orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un
-nouveau système de notation&mdash;(un de plus!)&mdash;qui devait révolutionner
-la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait
-de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il
-n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la
-famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être
-fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du
-génie...»&mdash;Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit
-au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa
-bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur
-que la bonne.</i></p>
-
-<p>«<i>Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y
-dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du
-grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux
-maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale.
-Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait
-rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon,
-écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois
-français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des
-leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie
-perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût
-au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y
-échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les
-examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était
-d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le
-droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière.
-Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté.
-Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de
-prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent
-sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le
-moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à
-Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux
-passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins
-que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens
-qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil
-ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible,
-l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil.</i></p>
-
-<p>«<i>Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il
-se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique
-nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le
-goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il
-sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en
-fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y
-avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux
-de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes,
-restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets
-sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer
-les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus.
-Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent
-aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il
-est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire
-au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un
-robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour
-les fausses gloires,&mdash;tout en ne pouvant se défendre d'une naïve
-admiration de petit bourgeois pour les gens à succès...</i></p>
-
-<p>«<i>Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se
-trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils,
-l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il
-avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans
-amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent
-qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne
-tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se
-supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant
-son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu
-être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui
-n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à
-sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les
-hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie.
-L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint
-plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans
-espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se
-sait incapable d'atteindre...</i></p>
-
-<p>«<i>Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la
-vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu
-être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines
-aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque
-parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées
-en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans
-doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne
-prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la
-dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a
-aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous
-ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus
-haut, la distance n'est pas grande...</i></p>
-
-<p>«<i>Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison:
-un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut
-venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer
-quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique
-j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas
-abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme
-j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à
-moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et
-puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir.
-Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que
-vous voulez que je fasse, mais à l'aimer.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">CHRISTOPHE.»</p>
-
-
-<p class="center">*<br />
-* *</p>
-
-
-<p>Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa
-curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de
-l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en
-pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait
-illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait
-d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas
-trop la lui montrer.</p>
-
-<p>Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres
-affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant
-sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle
-savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de
-Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une
-exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop
-femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami
-et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que
-des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à
-deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son
-tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin
-que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.</p>
-
-<p>À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait
-davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque
-fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les
-jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé:
-son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de
-dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais
-par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait
-patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la
-mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de
-lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son
-œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la
-violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter
-avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal
-et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un
-monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans
-de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était
-accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un
-travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se
-levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession
-plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la
-vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,&mdash;de tous les
-orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion,
-orgueil de culture et d'art,&mdash;tous lui étaient bons, pourvu qu'ils
-fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et
-le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi
-lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui
-lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui
-avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de
-ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier.
-Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces
-jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête,
-afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en
-voulaient.</p>
-
-<p>Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait
-l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce
-qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne
-l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder
-droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait
-de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le
-sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche
-et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis
-que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche,
-il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux
-espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait
-serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et
-la peine,&mdash;pauvre petit coq gaulois,&mdash;avait, de son chant frêle,
-annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant
-s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient.
-Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus
-forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.</p>
-
-
-
-
-<p>Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de
-poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le
-frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre
-les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des
-traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se
-décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il
-reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle
-impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les
-âmes immenses et séculaires,&mdash;ces arbres gigantesques, dont les hommes
-sont les feuilles et les fruits,&mdash;les Patries. De ces pages surgissait
-la figure surhumaine de la Mère,&mdash;celle qui fut avant les vivants
-d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux
-Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles
-prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de
-ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le
-commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle
-de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.</p>
-
-<p>Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des
-pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant,
-par lueurs, dans cette vision de l'âme française,&mdash;la vierge pleine de
-grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les
-ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison
-souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares
-tumultueux,&mdash;Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il
-connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la
-vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain,
-voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours
-avant sa mort, lui avait fait Olivier.</p>
-
-<p>Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du
-poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha.
-Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un
-annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce
-qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.</p>
-
-<p>Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes
-donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui
-indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point
-belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé&mdash;une
-figure crispée aux yeux vifs&mdash;demanda ce qu'on voulait. Elle avait
-l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une
-nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit
-l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit
-pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le
-corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin
-Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une
-pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles
-délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux
-piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan
-râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe.
-Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où
-brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce
-corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut
-sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la
-cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu
-Christophe.</p>
-
-<p>Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient
-Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel
-avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune
-inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait
-du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.&mdash;Mais
-lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le
-nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que
-lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.</p>
-
-<p>Emmanuel demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous
-pu trouver?</p>
-
-<p>Christophe dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que
-je suis à présent, c'est à lui que je le dois.</p>
-
-<p>(Il évitait de prononcer le nom).</p>
-
-<p>Après un moment, il continua, assombri:</p>
-
-<p>&mdash;Il vous aimait plus que moi.</p>
-
-<p>Christophe sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout
-à tous ceux qu'il aime.</p>
-
-<p>Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux
-volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la
-main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui.</p>
-
-<p>Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait
-fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant,
-commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique,
-journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre
-fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés
-par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes
-qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires
-expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y
-laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières
-pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait,
-dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu
-l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études,
-qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une
-discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe
-du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au
-hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de
-l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix
-ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune
-bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient
-pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui
-avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les
-autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où
-il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré
-en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté.</p>
-
-<p>Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été,
-prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies
-françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier
-était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui
-plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait
-l'épopée de sa race ressuscitée.</p>
-
-<p>Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à
-travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique,
-tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques
-et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace
-gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce
-mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux
-sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant
-ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf
-parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à
-perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans
-les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille
-ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin
-d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui
-semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette
-forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux
-passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la
-France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi
-brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le
-voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet
-optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre
-avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche
-dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y
-était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux...</p>
-
-<p>Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se
-marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne
-pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et
-le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait
-qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie,
-le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de
-l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement,
-était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas
-fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et
-était réduit par sa santé à l'ascétisme.</p>
-
-<p>Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange
-d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer;
-mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil
-d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte,
-crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était
-plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de
-parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme
-s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé.</p>
-
-<p>Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le
-reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son
-infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler
-indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune
-s'en aggravait.</p>
-
-<p>Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le
-congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était
-escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir
-remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant
-de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre,
-décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son
-noua, il l'appelait «le daim».&mdash;Le daim et sa compagne, à la vue
-d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions
-obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la
-voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était
-occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être
-désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux
-riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes:
-ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne
-s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de
-César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de
-piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre.</p>
-
-<p>Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à
-faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne
-témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve
-soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie
-l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines;
-alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme
-jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il
-retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe
-retrouvait l'ennemi.</p>
-
-<p>Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence
-d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la
-maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique
-que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait
-aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un
-stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de
-désirs ataviques,&mdash;(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);&mdash;une
-imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté
-d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,&mdash;(on ne
-savait jamais quel des deux serait vainqueur);&mdash;un idéalisme héroïque
-et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres
-supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son
-désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur
-à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas
-l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude
-écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin
-d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère
-était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait
-s'ajouter au sien.</p>
-
-<p>Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour
-voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle
-aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage,
-recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas
-belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple,
-longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des
-postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire
-des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail
-harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais
-de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite
-de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un
-idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant
-la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, <i>les
-Misérables</i> de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où
-il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle
-s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour
-de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son
-affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne
-la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui
-était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et
-qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il
-avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui
-mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec
-dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par
-sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société
-mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,&mdash;(car il souffrait de
-s'y voir plus laid et plus ridicule),&mdash;il était sensible à
-l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il
-n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de
-témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que
-ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y
-parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux,
-avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le
-mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir
-la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont
-Christophe recevait les éclats.</p>
-
-<p>Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double
-antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions
-d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la
-cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en
-la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine,
-conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait
-pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur
-les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la
-souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,&mdash;épée de
-l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice,
-il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était
-exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la
-tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son
-instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère,
-pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,&mdash;une irritation,
-si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée.</p>
-
-<p>Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la
-vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas
-d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part
-des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les
-exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve
-son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De
-toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une
-seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à
-des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait
-cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il
-tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la
-musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme
-rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de
-l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le
-«dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de
-Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains
-espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions
-d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de
-prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de
-cette nouvelle <i>Marseillaise.</i> Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans
-regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos
-que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes
-soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on
-était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en
-connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de
-force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais
-d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé
-de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges
-classiques,&mdash;Louis XIV ou Napoléon,&mdash;nous paraissent, à distance, les
-cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus
-victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros
-de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est
-allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal,
-votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que
-d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme
-d'un Molière cachait bien des amertumes.&mdash;Pour votre Napoléon, que
-vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur
-bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que
-quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de
-l'<i>Imperator</i>, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le
-soleil africain...</p>
-
-<p>Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions
-avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point.
-Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il
-les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe
-voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes
-gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce
-qu'ils seront dans vingt ans.</p>
-
-<p>Christophe lisait dans son cœur et se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit.
-Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!</p>
-
-<p>Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux
-personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes
-deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde
-en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la
-supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et
-peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...</p>
-
-<p>Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas
-aux lettres.&mdash;Christophe dut renoncer à le voir.</p>
-
-
-
-
-<p>On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le
-compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées
-nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver
-son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des
-cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il
-eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient
-pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque
-désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un
-allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son
-amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref,
-il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec
-elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il
-était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant
-habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit,
-après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en
-attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de
-consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du
-désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne,
-il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans
-cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne
-demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre
-eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le
-même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.</p>
-
-<p>Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de
-retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de
-quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais,
-à la fin de la lettre, un <i>post-scriptum</i> disait:</p>
-
-<p>«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»</p>
-
-<p>Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le
-secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un
-compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les
-souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il
-avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa
-réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il
-allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...</p>
-
-<p>Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la
-porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon
-de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru,
-le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas
-très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans
-parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux
-limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en
-regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu, dit l'enfant...</p>
-
-<p>(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.)</p>
-
-<p>&mdash;Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais
-pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez
-peur de moi?</p>
-
-<p>Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, dit l'enfant...</p>
-
-<p>Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour
-de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe,
-une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction
-de son regard.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! fit-il. Courage!</p>
-
-<p>L'enfant dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis son fils.</p>
-
-<p>Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune
-garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise,
-il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque;
-et il le regardait, il le regardait en répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit... mon pauvre petit...</p>
-
-<p>Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa
-sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les
-cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces
-démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se
-cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il
-resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de
-la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il
-regarda l'enfant, avec un sourire affectueux:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais
-bien.</p>
-
-<p>Le petit se taisait, encore effarouché.</p>
-
-<p>&mdash;Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne
-t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé?</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Comment t'appelles-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Georges.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu
-as quel âge?</p>
-
-<p>&mdash;Quatorze ans.</p>
-
-<p>&mdash;Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,&mdash;ou
-dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes
-traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et
-pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même
-son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure
-plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui
-t'a envoyé chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Personne.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;On m'a parlé de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu
-chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Christophe se tut, un moment; puis il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Où habitez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Près du parc Monceau.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être
-fatigué.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis jamais fatigué.</p>
-
-<p>&mdash;À la bonne heure! Montre-moi tes bras.</p>
-
-<p>(Il les palpa.)</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée
-de venir me voir?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que papa vous aimait plus que tout.</p>
-
-<p>&mdash;C'est elle qui te l'a dit?</p>
-
-<p>(Il se reprit:)</p>
-
-<p>&mdash;C'est ta mère qui te l'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme
-ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...»</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir?</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez
-pas me voir.</p>
-
-<p>&mdash;Moi!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai
-aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous
-ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et
-vous ne m'avez pas répondu.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?...
-Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je
-fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que vous pouvez l'être <i>aussi</i>, quand vous
-voulez.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je
-ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que moi, je voulais vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je t'avais mis à la porte?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me serais pas laissé faire.</p>
-
-<p>Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout
-ensemble.</p>
-
-<p>Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela!
-Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.</p>
-
-<p>Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez,
-tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé?
-Alors, vous ne m'aimez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime?</p>
-
-<p>&mdash;Cela me fait beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je vous aime.</p>
-
-<p>En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix
-expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui
-courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe
-éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui
-semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses
-épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il
-renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier.</p>
-
-<p>Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe,
-avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il
-ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en
-parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes
-tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la
-musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe
-s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les
-éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au
-lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève.</p>
-
-<p>&mdash;Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences?</p>
-
-<p>&mdash;C'est a peu près la même chose partout.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre?</p>
-
-<p>Il rit franchement et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que oui.</p>
-
-<p>Puis, il ajouta confidentiellement:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je sais bien que non, tout de même.</p>
-
-<p>Christophe ne put s'empêcher de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne
-t'intéresse?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire! tout m'intéresse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Tout est intéressant, on n'a pas le temps...</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu?</p>
-
-<p>Il esquissa un geste vague:</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport,
-je vais voir des expositions, je lis...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.</p>
-
-<p>&mdash;On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis,
-nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir
-le match entre Oxford et Cambridge.</p>
-
-<p>&mdash;Cela doit bien avancer tes études!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée.</p>
-
-<p>&mdash;Et ta mère, que dit-elle de cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour
-père.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous qui n'auriez pas eu de chance...</p>
-
-<p>Impossible de résister à son air enjôleur.</p>
-
-<p>&mdash;Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon
-pays?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais très bien, au contraire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons un peu.</p>
-
-<p>Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon
-incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un
-esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait
-souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il
-racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu,
-hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en
-inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une
-curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons
-d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure
-s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses
-connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il
-avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les
-plus célèbres.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n'arriveras
-à rien, si tu ne travailles pas.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n'en ai pas besoin. Nous sommes riches.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! c'est grave, alors. Tu veux être un homme qui n'est
-bon à rien, qui ne fait rien?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, je voudrais tout faire. C'est stupide de s'enfermer,
-toute sa vie, dans un métier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est encore la seule façon qu'on ait trouvée de le faire
-bien.</p>
-
-<p>&mdash;On dit ça!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! «on dit ça »?»... Moi, je dis ça. Voilà quarante ans
-que j'étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Quarante ans, pour apprendre son métier! Et quand peut-on le
-faire, alors?</p>
-
-<p>Christophe se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Petit Français raisonneur!</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais être musicien, dit Georges.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il n'est pas trop tôt pour t'y mettre. Veux-tu que
-je t'apprenne?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je serais si heureux!</p>
-
-<p>&mdash;Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te
-défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des
-dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose... Mais je
-t'avertis: je te ferai travailler.</p>
-
-<p>&mdash;Je travaillerai, dit Georges, ravi.</p>
-
-<p>Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges
-se rappela que le lendemain, il avait d'autres rendez-vous, et aussi le
-surlendemain. Oui, il n'était pas libre avant la fin de la semaine. On
-convint du jour et de l'heure.</p>
-
-<p>Mais le jour et l'heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut
-déçu. Il s'était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette
-visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux
-et ému qu'il n'en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il
-songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le
-trouver, de la part de l'ami; il souriait, en pensée, à cette
-charmante figure: son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et
-ingénue, le ravissaient; il s'abandonnait à cet enivrement muet, à ce
-bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur,
-dans les premiers jours de l'amitié avec Olivier. Il s'y joignait un
-sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants,
-apercevait le sourire du passé.&mdash;Il attendit, le lendemain et le
-surlendemain. Personne. Pas une lettre d'excuses. Christophe, attristé,
-chercha des raisons pour excuser l'enfant. Il ne savait où lui écrire,
-il n'avait pas son adresse. L'aurait-il connue, qu'il n'eût osé lui
-écrire. Un vieux cœur qui s'éprend d'un jeune être éprouve une
-pudeur à lui témoigner le besoin qu'il a de lui; il sait bien que
-celui qui est jeune n'a pas le même besoin: la partie n'est pas égale;
-et l'on ne craint rien tant que de paraître s'imposer à qui ne se
-soucie point de vous.</p>
-
-<p>Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrit, il se
-contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin.
-Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit
-pas pour la Suisse. Il resta, tout l'été, à Paris. Il se jugeait
-absurde; mais il n'avait plus de goût à voyager. En septembre
-seulement, il se décida à passer quelques jours à Fontainebleau.</p>
-
-<p>Vers la fin d'octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il
-s'excusa tranquillement, sans la moindre confusion, de son manque
-de parole.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis,
-nous avons été en Bretagne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais pu m'écrire, dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'était ce que je voulais faire. Mais je n'avais jamais le
-temps... Et puis, dit-il en riant, j'ai oublié, j'oublie tout.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand es-tu revenu?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis le commencement d'octobre.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir?... Écoute,
-dis-moi franchement: c'est ta mère qui t'empêche?... Elle n'aime
-pas que tu me voies?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! tout au contraire. C'est elle qui m'a dit aujourd'hui
-de venir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai
-tout raconté, en rentrant. Elle m'a dit que j'avais bien fait; elle
-s'est informée de vous, elle m'a fait beaucoup de questions. Quand nous
-sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m'a engagé à
-retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l'a rappelé de nouveau.
-Et ce matin, quand elle a su que je n'étais pas encore venu, elle a
-été fâchée, elle a voulu que je vinsse tout de suite après
-déjeuner, sans plus attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu n'as pas honte de me raconter cela? Il faut qu'on te
-force à venir chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ne croyez pas!... Oh! je vous ai fâché! Pardon... C'est
-vrai, je suis étourdi... Grondez-moi, mais ne m'en veuillez pas. Je
-vous aime bien. Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne
-m'a pas forcé. Moi, d'abord, on ne me force jamais à faire que ce que
-je veux faire.</p>
-
-<p>&mdash;Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets
-musicaux, qu'est-ce que tu en as fait?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j'y pense toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne t'avance pas beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux m'y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais
-pas, j'avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je
-vais travailler, si vous voulez encore de moi...</p>
-
-<p>(Il avait des yeux câlins.)</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un farceur, dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me prenez pas au sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux. Je suis
-découragé.</p>
-
-<p>&mdash;Je te prendrai au sérieux, quand je t'aurai vu au travail.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite, alors!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas le temps. Demain.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous
-me méprisiez, tout un jour.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'ennuies.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie!...</p>
-
-<p>Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui
-parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de
-petits problèmes d'harmonie. Georges ne savait pas grand'chose; mais
-son instinct musical suppléait à beaucoup d'ignorance; sans connaître
-leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses
-erreurs mêmes témoignaient, dans leur gaucherie, d'une curiosité de
-goût et d'une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n'acceptait
-pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes
-questions qu'il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui
-n'acceptait pas l'art comme un formulaire de dévotion qu'on récite des
-lèvres, mais qui voulait le vivre, pour son propre compte.&mdash;Ils ne
-s'entretinrent pas seulement de musique. À propos d'harmonies, Georges
-évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à
-tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin;
-et Christophe n'en avait pas toujours le courage. Il s'amusait à
-écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d'esprit et de
-vie. Quelle différence de nature avec Olivier!... Chez l'un, la vie
-était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l'autre,
-elle était tout en dehors: un ruisseau capricieux qui se dépensait à
-des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs
-yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines
-antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu'il connaissait
-bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui
-se donne tout entier à ce qu'on aime... Seulement, Georges aimait tant
-de choses qu'il n'avait pas le loisir d'aimer longtemps la même.</p>
-
-<p>Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s'était pris
-d'une belle passion juvénile pour Christophe; et il s'appliquait à ses
-leçons avec enthousiasme...&mdash;Et puis, l'enthousiasme faiblit, les
-visites s'espacèrent. Il vint moins souvent... Et puis, il ne vint
-plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines.</p>
-
-<p>Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement
-affectueux; il avait un bon cœur et une vive intelligence, qu'il
-dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout,
-parce qu'on avait plaisir à le voir: il était heureux...</p>
-
-<p>Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait
-écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu'elle lui avait envoyé
-son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d'une émotion
-contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s'intéressât à
-Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la
-possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par
-fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se
-crut point permis de venir, sans qu'elle l'y invitât.&mdash;Ainsi, ils
-restèrent séparés, l'un de l'autre, s'apercevant de loin parfois à
-un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.</p>
-
-
-
-
-<p>L'hiver passa. Grazia n'écrivait plus que rarement. Elle gardait à
-Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu
-sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens,
-sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec
-eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur,
-rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se
-faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe,
-comme Christophe l'était d'elle. Mais cette sécurité répandait plus
-de lumière que de chaleur.</p>
-
-<p>Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son
-activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge,
-un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie
-est devenue le rêve, l'art la réalité. Au contact de Paris, sa
-puissance créatrice s'était réveillée. Nul stimulant plus
-énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les
-plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par
-des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à
-dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire,
-dans le champ de la technique musicale, l'intrépide curiosité de
-l'esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus
-violent et plus barbare, il allait plus loin qu'eux tous. Mais rien,
-dans ses hardiesses nouvelles, n'était plus abandonné au hasard de
-l'instinct. Un besoin de clarté s'était emparé de Christophe. Tout le
-long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants
-alternants; sa loi était de passer tour à tour d'un pôle à l'autre
-opposé et de remplir l'entre-deux. Après s'être avidement livré,
-dans la période précédente, «<i>aux yeux du chaos qui luisent à
-travers le voile de l'ordre</i>», au point de déchirer le voile, pour
-mieux les voir, il cherchait à s'arracher à leur fascination, à jeter
-de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l'esprit dominateur.
-Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l'art parisien
-d'alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l'ordre.
-Mais non pas,&mdash;à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui
-dépensent leurs restes d'énergie à défendre leur sommeil,&mdash;non pas
-à l'ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à
-Saint-Saëns et à Brahms,&mdash;aux Brahms de tous les arts, aux forts en
-thèmes, aux fades néoclassiques, par besoin d'apaisement! Dirait-on
-pas qu'ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes
-amis... Non, ce n'est pas de votre ordre que je parle. Le mien n'est pas
-de la même famille. C'est l'ordre dans l'harmonie des libres passions
-et de la volonté... Christophe s'étudiait à maintenir dans son art le
-juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces
-démons musicaux qu'il avait fait surgir de l'abîme sonore, il les
-employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures
-ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.</p>
-
-<p>Ces jeux et ces combats de l'esprit l'occupèrent, tout l'hiver. Et
-l'hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa
-journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n'aurait pas
-su se dire si elle était longue ou courte, et s'il était encore jeune
-ou s'il était très vieux...</p>
-
-
-<p>Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et,
-une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une
-lettre de Grazia, lui disant qu'elle venait à Paris avec ses deux
-enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette
-l'avait souvent invitée. La peur de l'effort à faire pour rompre ses
-habitudes, pour s'arracher à sa nonchalante paix et à son <i>home</i>
-qu'elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu'elle
-connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d'année en année. Une
-mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception
-secrète&mdash;(que de romans muets dans le cœur d'une femme, sans que les
-autres en sachent rien, et que souvent elle se l'avoue elle-même!)&mdash;lui
-inspirèrent le désir de s'éloigner de Rome. Les menaces d'une
-épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants.
-Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe.</p>
-
-<p>À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir.
-Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais
-il ne lui la montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le
-sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du
-cœur. Il comprit qu'elle avait un chagrin qu'elle voulait cacher; et il
-s'interdit de chercher à le connaître. Il s'efforça seulement de la
-distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant
-part de ses travaux, de ses projets, en l'enveloppant discrètement de
-son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse,
-qui craignait de s'imposer; elle avait l'intuition que Christophe avait
-deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent
-se reposait dans le cœur de l'ami, qui lui parlait d'autre chose que de
-ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l'ombre
-mélancolique s'effacer des yeux de son amie et leur regard se faire
-plus proche, encore plus proche... Si bien qu'un jour, en lui parlant,
-il s'interrompit brusquement et la regarda en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue.</p>
-
-<p>Elle sourit, et tout bas elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Il n'était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient
-rarement seuls. Colette les gratifiait de sa présence, plus qu'ils
-n'auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers,
-sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait
-pas à l'idée qu'elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué&mdash;(ses
-yeux remarquaient tout)&mdash;ce qu'elle appelait le flirt de Christophe avec
-Grazia: le flirt était son élément, elle en était enchantée; elle
-ne demandait qu'à l'encourager. Mais précisément, on ne le lui
-demandait pas; on souhaitait qu'elle ne se mêlât pas de ce qui ne la
-regardait point. Il suffisait qu'elle parût, ou fît à l'un des deux
-une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que
-Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d'autre chose.
-Colette cherchait à leur réserve toutes les raisons possibles, hors
-une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait tenir
-en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans
-la maison, menait dix affaires à la fois. Dans l'intervalle de ses
-apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient
-le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des
-sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient leurs petites aventures
-journalières. Grazia s'informait, avec un intérêt féminin, des
-affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait
-des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage; il était
-constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de
-bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique
-de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après
-les avoir persécutés plus longtemps qu'à l'ordinaire, Grazia soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Colette! Je l'aime bien... Comme elle m'ennuie!...</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu'elle
-nous ennuie.</p>
-
-<p>Grazia rit:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez... Me permettez-vous... (il n'y a décidément pas moyen
-de causer en paix ici)... me permettez-vous d'aller une fois chez
-vous?</p>
-
-<p>Il eut un saisissement.</p>
-
-<p>&mdash;Chez moi! Vous viendriez!</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne vous contrarie pas?</p>
-
-<p>&mdash;Me contrarier! Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous mardi?</p>
-
-<p>&mdash;Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Mardi, quatre heures, alors. C'est convenu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bonne, vous êtes bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez. C'est à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;Une condition? À quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez
-bien que je le ferai, avec ou sans conditions.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mieux une condition.</p>
-
-<p>&mdash;C'est promis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas quoi.</p>
-
-<p>&mdash;Cela m'est égal, c'est promis. Tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Mais écoutez d'abord, entêté!</p>
-
-<p>&mdash;Dites.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que d'ici là, vous ne changerez rien&mdash;rien, vous
-entendez,&mdash;à votre appartement; tout restera dans le même état,
-exactement.</p>
-
-<p>La mine de Christophe s'allonge. Il prend l'air consterné.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas de jeu.</p>
-
-<p>Elle rit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, voilà ce que c'est de s'engager trop vite! Mais
-vous avez promis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi voulez-vous?...</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous
-les jours, quand vous ne m'attendez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vous me permettrez bien?...</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout. Je ne permettrai rien.</p>
-
-<p>&mdash;Au moins...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai
-pas, si vous le préférez...</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous
-veniez.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est promis?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai votre parole?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tyran.</p>
-
-<p>&mdash;Bon tyran?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de bon tyran; il y a des tyrans qu'on aime, et des
-tyrans qu'on déteste.</p>
-
-<p>&mdash;Et je suis des deux, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! vous n'êtes que des premiers.</p>
-
-<p>&mdash;C'est joliment humiliant.</p>
-
-<p>Le jour dit, elle vint. Christophe, avec son scrupule de loyauté,
-n'avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son
-appartement en désordre: il se serait cru déshonoré. Mais il était
-à la torture. Il avait honte de ce que penserait son amie. Il
-l'attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq
-minutes à peine après l'heure. Elle monta l'escalier, de son petit pas
-ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle
-était mise, avec une simple élégance. Au travers de sa voilette, il
-vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent: «Bonjour», à mi-voix, en se
-donnant la main; elle, plus silencieuse que d'habitude; lui, gauche et
-ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans
-lui dire la phrase qu'il avait préparée, afin d'excuser le désordre
-de la chambre. Elle s'assit sur la meilleure chaise, et lui, auprès.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà mon cabinet de travail.</p>
-
-<p>Ce fut tout ce qu'il trouva à lui dire.</p>
-
-<p>Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle
-aussi, un peu troublée. (Plus tard, elle lui raconta qu'enfant, elle
-avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, au moment
-d'entrer.) Elle était saisie de l'aspect de solitude et de tristesse de
-l'appartement: l'antichambre étroite et obscure, le manque absolu de
-confort, la pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était
-pleine de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux,
-tant de peines et quelque célébrité n'avaient pu affranchir de la
-gêne des soucis matériels. Et en même temps, elle s'amusait de
-l'indifférence totale au bien-être que révélait la nudité de cette
-pièce, sans un tapis, sans un tableau, sans un objet d'art, sans un
-fauteuil; pas d'autres meubles qu'une table, trois chaises dures et un
-piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers, des papiers partout,
-sur la table, sous la table, sur le parquet, sur le piano, sur les
-chaises&mdash;(elle sourit, en voyant avec quelle conscience il avait tenu
-parole).</p>
-
-<p>Après quelques instants, elle lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici&mdash;(montrant sa place)&mdash;que vous
-travaillez?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il, c'est là.</p>
-
-<p>Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise
-basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s'y mettre
-gentiment, sans un mot. Ils se turent quelques minutes, et ils ne
-savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa
-pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un
-immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des
-choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre,
-toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s'il battait en
-sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant.</p>
-
-<p>Quand les harmonies se furent tues, il resta, un moment encore,
-immobile, devant le piano; puis il se retourna, entendant la respiration
-de son amie qui pleurait. Elle vint à lui:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main.</p>
-
-<p>Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même.
-Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et
-le temps s'arrêta...</p>
-
-<p>Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle
-demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je voie le reste de l'appartement?</p>
-
-<p>Heureux, aussi, d'échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la
-chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit
-de fer étroit et dur.</p>
-
-<p>(Plus tard, quand il confia à Grazia qu'il n'avait jamais introduit
-de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en doute bien; il eût fallu qu'elle eût un grand
-courage.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour dormir dans votre lit.)</p>
-
-<p>Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête
-de Beethoven, et, près du lit, dans des cadres de quelques sous, les
-photographies de sa mère et d'Olivier. Sur la commode, une autre
-photographie: elle. Grazia, à quinze ans. Il l'avait trouvée, à Rome,
-dans un album chez elle, et il l'avait volée. Il le lui avoua, en lui
-demandant pardon. Elle regarda l'image, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me reconnaissez là?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous reconnais, et je me souviens.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle aimez-vous le mieux des deux?</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous
-reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant.
-Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve à sentir dans cette
-chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître
-que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et
-je vous aime jusqu'après que...</p>
-
-<p>Il se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand
-elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu'il lui eut montré,
-devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les
-moineaux, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons goûter.
-J'ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j'ai bien pensé que
-vous n'aviez rien de tout cela. Et j'ai encore apporté autre chose.
-Donnez-moi votre pardessus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pardessus?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, donnez.</p>
-
-<p>Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, vous voulez?</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait deux boutons, l'autre jour, dont le sort m'inquiétait.
-Où en sont-ils, aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, je n'ai pas encore pensé à les recoudre. C'est si
-ennuyeux!</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garçon! Donnez.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai honte.</p>
-
-<p>&mdash;Allez préparer le thé.</p>
-
-<p>Il apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne
-pas perdre un instant de son amie. Elle, tout en cousant, regardait du
-coin de l'œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans
-des tasses ébréchées, qu'elle trouva affreuses, avec ménagement, et
-qu'il défendit avec indignation, parce qu'elles étaient des souvenirs
-de la vie commune avec Olivier.</p>
-
-<p>Au moment où elle partait, il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'en voulez pas?</p>
-
-<p>&mdash;De quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Du désordre qui est ici?</p>
-
-<p>Elle rit.</p>
-
-<p>&mdash;Je ferai l'ordre.</p>
-
-<p>Quand elle fut sur le seuil, et près d'ouvrir la porte, il s'agenouilla
-devant elle, il lui baisa les pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous? dit-elle. Fou, cher fou! Adieu.</p>
-
-
-
-
-<p>Il fut convenu qu'elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe.
-Elle lui avait fait promettre qu'il n'y aurait plus d'excentricités,
-plus d'agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux
-émanait d'elle que Christophe en était pénétré, même dans ses
-jours de violences; et bien que, lorsqu'il était seul, il pensât à
-elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de
-bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût
-inquiéter son amie.</p>
-
-<p>Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme
-elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis,
-pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que
-Christophe, jadis, lui faisait répéter.</p>
-
-<p>Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des
-sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la
-société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots;
-elle était assez coquette, sauf avec Christophe,&mdash;même avec
-Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers
-froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se
-faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus
-honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une
-fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux
-conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de
-Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup&mdash;(et il le savait
-bien).&mdash;Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il
-se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond
-du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies
-tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles
-du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent,
-avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans
-la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux.</p>
-
-<p>Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une
-étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire;
-rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la
-veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La
-trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable,
-par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler.
-Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux
-résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit,
-sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la
-nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que
-Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux
-fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce
-qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait
-des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait
-beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié
-était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux
-êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand
-ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait
-séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à
-Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia,
-jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait
-peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa
-vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe)
-elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui,
-après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle
-n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on
-n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers,
-autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi...
-Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par
-éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à
-lui,&mdash;et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne,
-dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait
-même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il
-acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner?
-N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton
-sourire, Joconde...</p>
-
-<p>Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait
-bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où
-il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il
-avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et
-complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le
-langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels
-entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de
-jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones,
-tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une
-douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise,
-sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant
-aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant,
-cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se
-traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une
-jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne
-sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang,
-avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui
-plane sur la race, comme une fatalité.</p>
-
-<p>Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le
-patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se
-dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de
-savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la
-race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,&mdash;de
-faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une
-voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait
-les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le
-timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances
-finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison
-harmonieuse, une musique profonde et veloutée.</p>
-
-
-
-
-<p>Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de
-notre sang, le meilleur de notre sang.</p>
-
-<p>Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze
-ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu
-rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite,
-affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne
-volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de
-ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté
-de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux
-âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de
-Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On
-embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela
-est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel
-pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux
-sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe
-aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de
-ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il
-pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent
-ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait
-plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés?</p>
-
-<p>Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa
-sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il
-ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts,
-caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux
-blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité
-maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né,
-étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui
-une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour
-l'enfant moins bien portant,&mdash;aussi par cet attrait de femmes bonnes et
-honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se
-soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y
-mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir,
-qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore
-capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du
-subconscient.</p>
-
-<p>Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants
-également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en
-souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils
-se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello
-grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération
-de gentillesses zézayantes,&mdash;que Christophe repoussait, comme un
-sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir
-cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été
-ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître
-la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»;
-il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus
-clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne
-l'en aimait que davantage.</p>
-
-
-<p>Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant,
-éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec
-Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à
-l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut
-peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions.</p>
-
-<p>Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas
-à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que
-de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se
-dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant
-de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les
-autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le
-Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son
-petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de
-Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits
-d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë,
-quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa
-fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui
-avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer
-maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...»</p>
-
-<p>Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du
-crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle
-crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un
-homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos
-un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à
-l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec
-ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère
-religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras:
-elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait
-pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses
-rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près
-de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée
-que lui, souriait, et disait tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Viens... Viens...</p>
-
-<p>Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit.
-Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu... Pardon...</p>
-
-<p>Elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!</p>
-
-<p>Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait.</p>
-
-<p>Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit
-tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne
-prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles
-méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui
-ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une
-suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de
-laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour
-eux un bonheur si pur,&mdash;tous deux, veillant le petit malade
-endormi,&mdash;que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à
-capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la
-neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son
-bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils
-échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour.
-Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur
-enfant sauvé...</p>
-
-<p>Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré.</p>
-
-
-
-
-<p>De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un
-petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin
-de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour
-son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se
-fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au
-risque&mdash;inévitable&mdash;que cette amitié fût calomniée. Elle recevait
-Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en
-promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous.
-Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même
-trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un
-sourire, et, tranquillement, passait outre.</p>
-
-<p>Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur
-elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même
-respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se
-consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la
-maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait
-ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était
-plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé
-gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie.
-Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais
-quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir
-d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était
-attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa
-pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand
-bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme.</p>
-
-<p>Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait
-opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de
-l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de
-l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait
-pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui
-s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur
-humain.&mdash;Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage
-Arnaud.</p>
-
-<p>Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou
-six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était
-épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois
-déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans
-une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien
-ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la
-torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter
-l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de
-Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un
-peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire.
-Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer.</p>
-
-<p>Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne,
-par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux
-époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la
-main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent,
-ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà.
-Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le
-contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui
-s'éteint...&mdash;Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe,
-pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours
-anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à
-parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui
-soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que
-parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches,
-dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme
-des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que
-Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une
-affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le
-vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et
-touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît
-chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le
-sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait,
-ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne
-jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil,
-sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils
-sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par
-jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et
-rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon
-âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi!
-Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes
-vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte,
-vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était
-bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort
-eût été belle, ainsi!</p>
-
-<p>Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite.
-Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais
-elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les
-yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait,
-et le trouble de Christophe se communiquait à elle.</p>
-
-<p>Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à
-rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle
-voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le
-frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur
-était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre
-l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre
-heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime?</p>
-
-<p>Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime.</p>
-
-<p>À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la
-chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille;
-depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle
-l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du
-lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait
-qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser.</p>
-
-<p>&mdash;Où as-tu mal?</p>
-
-<p>Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal.</p>
-
-<p>&mdash;Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu mal, ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout.</p>
-
-<p>Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente,
-exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se
-forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en
-sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres
-paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le
-quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet,
-grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour
-se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha
-point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha,
-glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses
-rêves.</p>
-
-
-<p>L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère.
-On trouve assez souvent&mdash;mais à ce degré, rarement,&mdash;ce génie
-instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se
-regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille
-indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie
-en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté
-toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de
-nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il
-en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard.
-Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il
-déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne,
-plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr
-vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui
-dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les
-premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait
-senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit
-qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à
-épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les
-surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le
-salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à
-faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient
-ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à
-Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la
-gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son
-trouble.&mdash;Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des
-choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle
-voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une
-tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un
-jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se
-déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros
-rhume.&mdash;Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale
-qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du
-manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux
-déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda
-sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula
-par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée,
-l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut.</p>
-
-<p>De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes
-reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait
-jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées.
-Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le
-contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe
-avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à
-jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin
-d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité
-extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu
-d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait
-son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main
-s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il
-ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au
-côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait.
-Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais
-il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés.
-La paix de leurs réunions,&mdash;ces calmes causeries, ces lectures, cette
-musique, dont ils se faisaient une fête,&mdash;tout cet humble bonheur
-était désormais ruiné.</p>
-
-<p>De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit
-qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît
-et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir
-gagné la partie.)</p>
-
-<p>Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient
-ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas
-certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de
-l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour,
-Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pourquoi? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un sourire
-navré.</p>
-
-<p>Christophe le savait. Il savait qu'elle sacrifiait leur bonheur à son
-fils; il savait qu'elle n'était pas dupe des mensonges de Lionello, et
-pourtant qu'elle l'adorait; il savait l'égoïsme aveugle de ces
-affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves
-de dévouement, au profit d'êtres mauvais ou médiocres de leur sang:
-après quoi, il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en
-seraient les plus dignes, à ceux qu'ils aiment le mieux, mais qui ne
-sont pas de leur sang. Et bien qu'il s'en irritât, bien qu'il eût
-envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie,
-il s'inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait agir
-autrement.</p>
-
-<p>Alors, ils renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais
-si l'on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne
-pouvait empêcher leurs cœurs de s'unir. Le renoncement même, le
-commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la
-chair. Chacun d'eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s'en
-déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami:
-ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia «son
-confesseur». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son
-amour-propre avait à souffrir; il s'en accusait avec une contrition
-excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil
-enfant. Il allait jusqu'à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois,
-il ne s'y était décidé qu'après qu'il avait été bien entendu entre
-eux qu'elle ne lui offrirait rien, qu'il n'accepterait d'elle rien.
-Dernière barrière d'orgueil, qu'il maintint et qu'elle respecta. À
-défaut du bien-être qu'il lui était interdit de mettre dans la vie de
-son ami, elle s'ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus
-de prix pour lui: sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui,
-à toute heure du jour; le matin, il n'ouvrait pas les yeux, il ne les
-fermait pas, le soir, sans une muette prière d'adoration amoureuse. Et
-elle, quand elle s'éveillait, ou que la nuit, elle restait, comme
-souvent, des heures sans dormir, elle songeait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami pense à moi.</p>
-
-<p>Et un grand calme les entourait.</p>
-
-
-
-
-<p>Sa santé s'était altérée. Grazia était constamment alitée, ou
-devait passer des jours étendue sur une chaise longue. Christophe
-venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses
-compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait
-au piano en boitant, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique
-qu'il avait apportée. C'était la plus grande joie qu'elle pût lui
-faire. De toutes les élèves qu'il avait formées, elle était, avec
-Cécile, la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait
-d'instinct sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle
-langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et
-de l'art lui échappait entièrement; elle y versait la clarté de son
-cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le
-jeu de sou amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu'il
-avait exprimées. Les yeux fermés, il l'écoutait, il la suivait, la
-tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. À vivre sa
-musique au travers de l'âme de Grazia, il épousait cette âme et il la
-possédait. De ce mystérieux accouplement naissaient des œuvres
-musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il le
-lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions,
-tissées avec sa substance et celle de son amie:</p>
-
-<p>&mdash;Nos enfants.</p>
-
-<p>Communion de tous les instants, où ils étaient ensemble et où ils
-étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de
-la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l'image de Grazia,
-et où des domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient
-dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement
-qu'ils avaient pour leur maîtresse. Joie d'écouter à deux le chant
-des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s'écouler... La
-santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre
-d'inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si
-sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu'ajouter à son
-charme. Elle était «sa chère, souffrante, touchante amie, au lumineux
-visage». Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle,
-quand il avait le cœur gonflé d'amour et ne pouvait attendre au
-lendemain pour le lui dire:</p>
-
-<p>«<i>Liebe liebe liebe liebe liebe Grazia...</i>»</p>
-
-<p>Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu'elle durerait
-toujours. L'enfant semblait les avoir oubliés; son attention était
-distraite. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha
-plus. Le diabolique petit s'était mis dans la tête de séparer sa
-mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n'y apportait pas
-de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa
-méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu'il pouvait faire; il
-cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n'eut pas de
-cesse qu'il n'obtînt de Grazia qu'elle partît de Paris, qu'ils
-voyageassent au loin. Grazia était sans force pour lui résister. Au
-reste, les médecins lui conseillaient un séjour en Égypte. Elle
-devait éviter un nouvel hiver dans un climat du Nord. Trop de choses
-l'avaient ébranlée: les secousses morales des dernières années, les
-soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues
-incertitudes, la lutte livrée en elle et dont elle ne montrait rien, le
-chagrin du chagrin qu'elle faisait à son ami. Christophe, pour ne pas
-ajouter aux tourments qu'il devinait, cachait ceux qu'il avait à voir
-s'approcher le jour de la séparation; il ne faisait rien pour le
-retarder; et ils affectaient tous deux un calme qu'ils n'avaient point,
-mais qu'ils réussissaient à se communiquer l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient ensemble quitté Paris,
-au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur
-restaient, en Engadine, près du pays où ils s'étaient retrouvés, il
-y avait six ans déjà.</p>
-
-<p>Depuis cinq jours, ils n'avaient pu sortir; la pluie tombait sans
-relâche; ils étaient restés presque seuls à l'hôtel; la plupart des
-voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin; mais la
-montagne restait vêtue de nuages. Les enfants partirent d'abord, avec
-les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit.
-Il l'accompagna jusqu'à l'endroit où la route descendait en lacets
-rapides sur la plaine d'Italie. Sous la capote de la voiture,
-l'humidité les pénétrait. Ils étaient serrés l'un contre l'autre,
-et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L'étrange
-demi-jour demi-nuit qui les enveloppait!... L'haleine de Grazia
-mouillait d'une buée sa voilette. Il pressait la petite main tiède
-sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette
-humide, il baisa la chère bouche.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture
-s'enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d'entendre
-le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes
-blanches coulaient sur les prairies. Sous le réseau serré, les arbres
-transis pleuraient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie.
-Christophe s'arrêta, suffoquant... Rien n'est plus. Tout est passé...</p>
-
-<p>Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien
-ne passe, pour qui ne passe point.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="TROISIEME_PARTIE"><i>TROISIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>L'absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu'on aime. Le cœur ne
-retient d'eux que ce qui nous est le plus cher. L'écho de chaque parole
-qui, par delà les espaces, vient de l'ami lointain, vibre dans le
-silence, religieusement.</p>
-
-<p>La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et
-contenu d'un couple qui n'en est plus à l'épreuve dangereuse de
-l'amour, mais qui, l'ayant passée, se sent sûr de sa route et marche,
-la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour
-diriger l'autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui.</p>
-
-<p>Christophe retourna à Paris. Il s'était promis de n'y plus revenir.
-Mais que valent ces promesses! Il savait qu'il y trouverait encore
-l'ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret
-désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à
-remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait
-appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire
-des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d'une grande faiblesse
-envers son fils, n'essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même
-par une crise singulière: trop occupée de soi, pour s'occuper de lui.</p>
-
-<p>Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie
-d'Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle
-se tenait à l'écart de la société parisienne qui, après lui avoir
-hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau
-fait des avances, qu'elle avait repoussées. De son action elle
-n'éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte; elle estimait qu'elle
-n'avait pas de compte à leur rendre: car ils valaient moins qu'elle; ce
-qu'elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu'elle
-connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du
-foyer. Elle souffrait seulement du mal qu'elle avait fait à son
-meilleur ami, au seul qu'elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point
-d'avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la
-sienne.</p>
-
-<p>Ces regrets, cette peine, s'atténuèrent peu à peu. Il ne subsista
-plus qu'une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres,
-et l'amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son
-besoin d'aimer, la désarmait devant lui; elle était incapable
-de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse,
-elle se persuadait qu'elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier.
-À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes
-d'indifférence lassée; tantôt elle fatiguait Georges de son amour
-exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle
-le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu'elle était une
-mauvaise éducatrice, elle s'en tourmentait; mais elle n'y changeait
-rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de
-conduite sur l'esprit d'Olivier, le résultat avait été déplorable;
-ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l'enfant. Au fond,
-elle ne voulait avoir sur son fils d'autre autorité que celle de son
-affection. Et elle n'avait pas tort: car entre ces deux êtres, si
-ressemblants qu'ils fussent, il n'était d'autres liens que du cœur.
-Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère; il aimait sa
-voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se
-sentait, d'esprit, étranger à elle. Elle ne s'en aperçut qu'au
-premier souffle de l'adolescence, lorsqu'il s'envola loin d'elle. Alors,
-elle s'étonna, elle s'indigna, elle attribua cet éloignement à
-d'autres influences féminines; et en voulant maladroitement les
-combattre, elle ne fit que l'éloigner davantage. En réalité, ils
-avaient toujours vécu, l'un à côté de l'autre, préoccupés chacun
-de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait,
-grâce à une communion de sympathies et d'antipathies à fleur de peau,
-dont il ne resta plus rien, quand de l'enfant (cet être ambigu, encore
-tout imprégné de l'odeur de la femme) l'homme se dégagea. Et
-Jacqueline disait, avec amertume, à son fils:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père,
-ni à moi.</p>
-
-<p>Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait;
-et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète.</p>
-
-
-<p>Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de
-ce qui les désunit que de ce qui les unit; elles ont besoin de
-s'affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d'une injustice ou
-d'un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l'époque,
-plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un
-temps, l'équilibre des forces d'une civilisation,&mdash;ces hauts plateaux
-bordés de pentes rapides,&mdash;la différence de niveau est moins grande,
-d'une génération à l'autre. Mais dans les âges de renaissance
-ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent
-la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les
-précédaient.&mdash;Georges, avec ceux de son âge, remontait la
-montagne.</p>
-
-<p>Il n'avait rien de supérieur, ni par l'esprit, ni par le caractère:
-une égalité d'aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d'une
-élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au
-début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père,
-qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable
-d'intelligence et d'énergie.</p>
-
-<p>À peine les yeux de sa raison s'étaient ouverts au jour qu'il avait
-aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs
-éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d'inconnaissances, de
-vérités ennemies, d'erreurs contradictoires, où son père avait
-fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d'une
-arme qui était en son pouvoir, et qu'Olivier n'avait jamais connue: sa
-force...</p>
-
-<p>D'où lui venait-elle?... Mystère de ces résurrections d'une race, qui
-s'endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de
-montagne, au printemps!... Qu'allait-il faire de cette force?
-L'employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la
-pensée moderne? Ils ne l'attiraient point. Il sentait peser sur lui la
-menace des dangers qui s'y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son
-père. Plutôt que de renouveler l'expérience et de rentrer dans la
-forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n'avait fait qu'entr'ouvrir
-ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s'était grisé:
-la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen,
-la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de
-Wagner. Il s'en était détourné avec un mélange de colère et
-d'effroi. Il haïssait la lignée d'écrivains réalistes qui, pendant
-un demi-siècle, avaient tué la joie de l'art. Il ne pouvait cependant
-effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait
-été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui; mais il savait
-bien que derrière lui, l'ombre était. Trop sain pour chercher un
-dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l'époque
-précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole
-France, comme une dépravation de la libre intelligence, le rire sans
-gaieté, l'ironie sans grandeur: moyen honteux et bon pour des esclaves,
-qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser!</p>
-
-<p>Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer
-une certitude, il la voulait, il la voulait! Il la demandait, il
-l'implorait, il l'exigeait. Et les éternels happeurs de popularité,
-les faux grands écrivains, les faux penseurs à l'affût, exploitaient
-ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et
-faisant du boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux,
-chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût
-bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de
-ces marchands ne s'était donné la peine de trouver des recettes
-nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des
-flacons éventés. La panacée de l'un était l'Église catholique; de
-l'autre, la monarchie légitime; d'un troisième, la tradition
-classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à
-tous les maux dans le retour au latin. D'autres prônaient
-sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la
-domination de l'esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé,
-en un autre moment, d'un esprit atlantique!) Contre les barbares du Nord
-et de l'Est, ils s'instituaient avec pompe les héritiers d'un nouvel
-empire Romain... Des mots, des mots, et des mots empruntés. Un fonds de
-bibliothèque, qu'ils débitaient en plein vent.&mdash;Comme tous ses
-camarades, le jeune Jeannin allait de l'un à l'autre vendeur, écoutait
-la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en
-ressortait déçu, un peu honteux d'avoir donné son argent et son
-temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et
-pourtant, telle est la force d'illusion de la jeunesse, telle sa
-certitude d'atteindre à la certitude qu'à chaque promesse nouvelle
-d'un nouveau vendeur d'espérance, il se laissait reprendre. Il était
-bien Français: il avait l'humeur frondeuse et un amour inné de
-l'ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d'en supporter
-aucun: son ironie impitoyable les perçait tous à jour.</p>
-
-<p>En attendant qu'il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de
-l'énigme... il n'avait pas le temps d'attendre! Il n'était pas homme
-à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la
-vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans
-motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les
-voyages, les jouissances de l'art, la musique surtout dont il s'était
-gorgé, lui avaient été d'abord une diversion intermittente et
-passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il
-découvrit de bonne heure le monde de l'amour aux dehors enchantés, et
-il s'y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis,
-ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des
-femmes: il lui fallait l'action. Alors, il se livra aux sports, avec
-fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux
-tournois d'escrime, aux matches de boxe; il fut champion français pour
-la course et le saut en hauteur, chef d'une équipe de foot-ball. Avec
-quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de
-témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies
-courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il
-partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes
-d'aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec
-trois cent mille hommes; il se sentait uni avec un peuple entier, dans
-une jubilation de foi; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus
-d'eux, les emportaient dans leur essor; pour la première fois depuis
-l'aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient
-les yeux au ciel et le voyaient s'ouvrir...&mdash;À l'effroi de sa mère, le
-jeune Jeannin déclara qu'il voulait se mêler à la troupe des
-conquérants de l'air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette
-ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n'en fit qu'à sa tête.
-Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta
-de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu'au reste il
-était sûr que Georges ne suivrait point; (car il ne les eût pas
-suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis&mdash;même s'il l'avait
-pu&mdash;d'entraver le jeu sain et normal de jeûnes forces qui, contraintes
-à l'inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction.</p>
-
-<p>Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui
-échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l'amour,
-elle ne pouvait se passer de l'illusion de l'amour; toutes ses
-affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères
-reportent sur leur fils l'ardeur secrète qu'elles n'ont pu dépenser
-dans le mariage&mdash;et hors du mariage! Et lorsqu'elles voient ensuite avec
-quelle facilité ce fils se passe d'elles, lorsqu'elles comprennent
-brusquement qu'elles ne lui sont plus nécessaires, elles passent par
-une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de
-l'amant, la désillusion de l'amour.&mdash;Ce fut pour Jacqueline un nouvel
-écroulement. Georges n'en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent
-pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d'eux: ils n'ont
-pas le temps dé s'arrêter pour voir: un instinct d'égoïsme les
-avertit de passer tout droit, sans tourner la tête.</p>
-
-<p>Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n'en sortit que
-quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait
-toujours son fils, mais d'une affection lointaine, désabusée, qui se
-savait inutile et se désintéressait d'elle-même et de lui. Elle
-traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu'il y prît garde.
-Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans
-amour, il fallut qu'il inventât un objet à aimer. Elle tomba au
-pouvoir d'une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes
-féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus
-inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie
-n'a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d'une femme qui, dès
-leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux
-d'attraction.</p>
-
-<p>C'était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s'occupait
-d'œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente;
-brune, de beaux traits accusés, les yeux vifs, Une bouche large et fine
-qui souriait toujours, le menton impérieux. D'intelligence remarquable,
-nullement sentimentale; une malice paysanne, un sens précis des
-affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir
-grand, mais savait en même temps voir à l'échelle exacte, quand
-c'était nécessaire; un mélange savoureux de haut mysticisme et de
-rouerie de vieux notaire. Elle avait l'habitude de la domination et
-l'exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se
-passionna pour l'œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait
-à qui la passion s'adressait; elle était accoutumée à en provoquer
-de semblables; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les
-utiliser au service de l'œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline
-donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle
-crut, par amour.</p>
-
-<p>On ne tarda pas à remarquer la fascination qu'elle subissait. Elle
-était la seule à ne pas s'en rendre compte. Le tuteur de Georges
-s'inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier
-des questions d'argent, s'aperçut lui-même de l'emprise exercée sur
-sa mère; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec
-elle son intimité passée; il vit qu'un rideau s'était tendu entre
-eux; il en accusa l'influence occulte, et il conçut contre celle qu'il
-nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation
-qu'il ne déguisa point; il n'admettait pas qu'une étrangère eût pris
-sa place dans un cœur qu'il avait cru son bien naturel. Il ne se disait
-pas que si la place était prise, c'est qu'il l'avait laissée. Au lieu
-de tenter de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la
-mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange
-de paroles vives; la scission s'accentua. Sœur Angèle acheva
-d'établir son pouvoir sur Jacqueline; et Georges s'éloigna, la bride
-sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il
-perdit des sommes considérables; il mettait une forfanterie dans ses
-extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux
-extravagances de sa mère.&mdash;Il connaissait les Stevens-Delestrade.
-Colette n'avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d'essayer
-sur lui l'effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était
-au courant des équipées de Georges; elle s'en amusait. Mais le fonds
-de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit
-voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que
-ce n'était pas elle qui serait capable de l'en préserver, elle avertit
-Christophe, qui revint aussitôt.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune
-Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus
-remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b
-cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses
-compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts
-représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée
-leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible
-aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des
-vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible
-pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une
-libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis,
-libre de toutes les patries,&mdash;qui n'était plus de mode,&mdash;ou ne l'était
-pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales,
-il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers
-semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.</p>
-
-<p>Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des
-trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents,
-facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur
-de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action
-Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,&mdash;(il ne savait pas
-trop)&mdash;ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce
-expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient
-fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que
-valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de
-Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne
-pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par
-brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver,
-de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui
-venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier
-avait aimé.</p>
-
-<p>Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se
-confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps
-de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun
-signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la
-visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de
-quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter
-un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges,
-qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade,
-comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on
-l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec
-indignation:</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu ne m'écoutes pas!</p>
-
-<p>Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a
-suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire
-pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne
-pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges
-racontait tout; il était d'une franchise désarmante.</p>
-
-<p>Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était
-souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le
-droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de
-Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises,
-n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de
-peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges
-apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les
-trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que
-Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans
-les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère
-moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le
-bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des
-scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se
-défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas
-tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il
-éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés
-certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges
-n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives.
-Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se
-rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la
-conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre
-la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre
-génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion,
-il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant
-renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on
-ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se
-détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est
-d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On
-fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible
-comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses
-commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!...</p>
-
-<p>Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il
-allait faire:&mdash;(le savait-il lui-même?)&mdash;il ne lui parlait de rien que
-lorsque c'était fait.&mdash;Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder
-le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et
-souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas?</p>
-
-<p>Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges
-regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et
-il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il
-était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une
-lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait
-rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui
-faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue
-muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se
-mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport
-avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre
-vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous
-une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son
-Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux
-siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure.
-Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet
-encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il
-parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même
-humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce
-calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa
-confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et
-s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été.
-L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer
-sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait,
-avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de
-ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi
-non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit
-vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était
-autour de lui.</p>
-
-<p>Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se
-demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme,
-se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux,
-à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais
-le besoin de s'enfermer dans un camp?»</p>
-
-<p>&mdash;S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien,
-dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme
-de grand air?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit,
-répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de
-penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les
-hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges
-classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du
-passé.</p>
-
-<p>&mdash;Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des
-découragés pareils!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation.
-Aucun de nous ne l'est.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous.
-Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire
-vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos
-arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des
-ponts-neufs du temps.</p>
-
-<p>&mdash;Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin
-d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines.
-Trouve tes lois. Cherche en toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas le temps, dit Georges.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peur, répéta Christophe.</p>
-
-<p>Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun
-goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on
-y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y
-tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Donne-moi la main, disait Christophe.</p>
-
-<p>Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et
-tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail,
-en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges.</p>
-
-<p>&mdash;Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours.</p>
-
-<p>Christophe lui tapait sur l'épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne
-te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de
-l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te
-marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y
-a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la
-cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et
-galope!</p>
-
-<p>&mdash;Mais où vais-je? dit Georges.</p>
-
-<p>&mdash;Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de
-l'air, soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la
-nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort...</p>
-
-<p>«<i>Expertus vacuum Daedalus aera...</i>»</p>
-
-
-<p>... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement
-capable de m'expliquer ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>«<i>Perrupit Acheronta...</i>»</p>
-
-
-<p>... Voilà votre lot à vous. Heureux <i>conquistadores!</i>...</p>
-
-
-<p>Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la
-génération nouvelle, que Georges, étonné, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec
-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre.
-Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce
-conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne,
-est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est
-ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de
-te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à
-lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus.
-À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous
-regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous
-nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous,
-profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la
-beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais
-souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de
-vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis
-et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui
-qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé
-de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous,
-d'être plus forts et plus heureux que nous!...&mdash;En attendant, fais du
-sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas
-assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un
-temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi.</p>
-
-
-
-
-<p>Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il
-était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y
-entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas
-de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous
-une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de
-ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour
-Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe
-croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il
-eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil
-ami.</p>
-
-<p>Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu
-fort à faire.</p>
-
-
-<p>Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel
-idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais
-tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la
-sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès
-du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés
-de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et
-leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne
-s'émouvait pas de leurs méchancetés.</p>
-
-<p>&mdash;Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents,
-ces petits...</p>
-
-<p>Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui
-le flagornaient, parce qu'il avait du succès,&mdash;ceux dont parle
-d'Aubigné, qui, «<i>lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de
-beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation</i>».</p>
-
-<p>Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en
-répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux,
-que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce
-d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste
-s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable
-Christophe.</p>
-
-<p>Christophe vit le directeur, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez
-monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.</p>
-
-<p>Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries
-Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de
-l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et
-qu'elle ne ferait pas un sou.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?</p>
-
-<p>&mdash;On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin
-en loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes
-gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils
-trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui
-braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le
-malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école!
-Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le
-public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs <i>Oremus!</i>... Pas de sang dans
-les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils
-font des duos d'amour, on dirait des <i>De profundis</i>... Si j'étais
-assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je
-ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me
-demander.&mdash;Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles
-pleines...</p>
-
-<p>Les compliments reprirent.</p>
-
-<p>Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme
-«arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque
-j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce
-de ce garçon, ou je retire la mienne.</p>
-
-<p>Le directeur leva les bras au ciel, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez,
-nous aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?</p>
-
-<p>&mdash;Que m'importe? dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;À votre aise! Vous en serez la première victime.</p>
-
-<p>On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les
-répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes,
-l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle.
-Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui
-annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de
-reconnaissance éternelle.</p>
-
-<p>Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous
-ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre
-furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à
-suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait
-trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils
-avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait
-plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la
-nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât
-sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à
-sembler douloureux à l'auteur.</p>
-
-<p>Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut
-aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux
-déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot
-pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son
-œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils
-représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes.
-Christophe haussa les épaules, pensant:</p>
-
-<p>&mdash;Il va répondre.</p>
-
-<p>«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets,
-avec ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez lu?</p>
-
-<p>L'autre écrivit:</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si
-délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas
-faire attention.</p>
-
-<p>Christophe rit, et pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Il a raison, le petit pleutre.</p>
-
-<p>Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes».</p>
-
-<p>Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et
-qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois
-sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le
-journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y
-trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement
-l'épaule avec son épée.</p>
-
-<p>Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre
-d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez
-Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan,
-le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à
-l'accabler sous une volée de reproches furibonds.</p>
-
-<p>&mdash;Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la
-permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires!
-Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà
-bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui.
-C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si
-le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en
-écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je
-ne te l'aurais pardonné, de ta vie!...</p>
-
-<p>Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba
-dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait:</p>
-
-<p>&mdash;Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu
-m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai.
-Peut-être que tu m'embrasseras.</p>
-
-<p>Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les
-deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette
-nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce
-qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne
-recommenceras plus jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me
-plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux
-plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te...</p>
-
-<p>&mdash;Tu me déshérites, c'est entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il?</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment
-plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que
-toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de
-sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de
-t'injurier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te
-regarde!</p>
-
-<p>Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau
-n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique
-à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les
-journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût
-trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au
-besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de
-Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son
-geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.&mdash;Et
-Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait
-perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère
-le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y
-avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause
-d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté!</p>
-
-
-
-
-<p>Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui,
-un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était
-Emmanuel.</p>
-
-<p>L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit
-qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs
-nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait
-naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans.
-Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres,
-et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.&mdash;Emmanuel était
-dépassé.</p>
-
-<p>Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme
-de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national,
-il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait
-dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était
-qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de
-l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa
-revanche de la Force.&mdash;Et voici que la Force s'était réveillée, au
-cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La
-génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait,
-avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse
-de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et
-affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les
-plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les
-prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers,
-les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles
-croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées
-que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de
-tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la
-guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des
-beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils
-célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux
-poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par
-réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le
-mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la
-forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent,
-l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des
-autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur
-delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et&mdash;même les
-plus incroyants&mdash;prônaient le retour au catholicisme, par besoin
-pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde
-d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de
-dédaigner&mdash;ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de
-la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires.
-Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait
-cruellement, et il s'en indignait.</p>
-
-<p>De savoir que Christophe était victime, comme lui,&mdash;plus que lui,&mdash;de
-cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il
-l'avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour
-paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit
-à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières
-avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il
-ne cacha pas le plaisir qu'il avait aux visites de Christophe. Dès
-lors, ils se réunirent souvent, soit chez l'un, soit chez l'autre.</p>
-
-<p>Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré des
-critiques; et, trouvant que Christophe ne s'en émouvait pas assez, il
-lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux.
-Ou y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art,
-d'ignorer l'harmonie, d'avoir pillé ses confrères, et de déshonorer
-la musique. On l'y nommait: «Ce vieil agité»... On y disait: «Nous
-en avons assez, de ces convulsionnaires! Nous sommes l'ordre, la raison,
-l'équilibre classique...»</p>
-
-<p>Christophe s'en divertissait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la
-fosse... De mon temps, il est vrai, on attendait qu'un homme eût
-soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite,
-aujourd'hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes... Une
-génération est plus vite fourbue... Pauvres diables! ils n'en ont pas
-pour longtemps! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au
-soleil!</p>
-
-<p>Mais Emmanuel n'avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il
-était en proie à ses nerfs maladifs; âme ardente en un corps
-rachitique, il lui fallait le combat, et il n'était pas fait pour le
-combat. L'animosité de certains jugements le blessait, jusqu'au sang.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! disait-il, si les critiques savaient le mal qu'ils font aux
-artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient
-honte de leur métier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ils le savent, mon bon ami. C'est leur raison de vivre. Il
-faut bien que tout le monde vive.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par
-la lutte qu'il faut livrer à l'art. Au lieu de vous tendre la main, de
-parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider
-fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs
-poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent:
-«Pourra pas!...» Et quand on est au faîte, disent, les uns: «Oui,
-mais ce n'est pas ainsi qu'il fallait monter.» Tandis que les autres,
-obstinés, répètent: «N'a pas pu!...» Bien heureux, quand ils ne
-vous lancent pas dans les jambes des pierres pour vous faire tomber!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! il se trouve aussi, parfois, dans le nombre, deux ou trois
-braves gens; et quel bien ils peuvent faire! Les méchantes bêtes, il y en
-a partout; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi,
-qu'un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une
-proie, qu'il enrage de ne pouvoir mastiquer? Il faut s'armer de
-patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire
-critique nous est utile; il est un entraîneur; il ne nous permet pas de
-flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la
-meute nous mord les fesses. En marche! Plus loin! Plus haut! Elle se
-lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle.
-Redis-toi le mot arabe: «<i>On ne tourmente pas les arbres stériles.
-Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de
-fruits d'or</i>»... Plaignons les artistes qu'on épargne. Ils resteront
-à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs
-jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les
-ennemis! Ils m'ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis les
-amis!</p>
-
-<p>Emmanuel ne pouvait s'empêcher de sourire. Puis, il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de
-te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur
-première bataille?</p>
-
-<p>&mdash;Ils m'amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d'un
-sang jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce
-sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît... Qu'ils nous
-fassent la leçon! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre
-à l'école des jeunes! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats:
-c'est dans l'ordre!... Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin
-que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S'il nous reste
-encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous
-renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux,
-réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les défloraisons
-perpétuelles de l'âme humaine qui semblait épuisée, l'optimisme
-vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l'action aventureuse, ces
-races qui renaissent, pour la conquête du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Que seraient-ils sans nous? Cette joie est sortie de nos larmes.
-Cette force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une
-génération. <i>Sic vos non vobis...</i></p>
-
-<p>&mdash;La vieille parole se trompe. C'est pour nous que nous avons
-travaillé, en créant une race d'hommes qui nous dépassent. Nous avons
-amassé leur épargne, nous l'avons défendue dans une bicoque mal
-fermée, où tous les vents sifflaient; il nous fallait nous arcbouter
-aux portes pour empêcher la mort d'entrer. Par nos bras fut frayée la
-voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé
-l'avenir. Nous avons mené l'Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y
-pénétrera, avec eux, et par nous.</p>
-
-<p>&mdash;Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts,
-portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui
-maintenant sont des hommes? Nous avons eu, pour notre part, l'épreuve
-et l'ingratitude.</p>
-
-<p>&mdash;Le regrettes-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d'une puissante
-époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu'elle a enfantée. Les
-hommes d'aujourd'hui ne seraient plus capables de goûter la joie
-superbe du renoncement.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de
-Nébo, au pied de laquelle s'étendent les contrées où nous
-n'entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Qui
-descend dans la plaine perd de vue l'immensité de la plaine et
-l'horizon lointain.</p>
-
-
-
-
-<p>L'action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel,
-il en puisait l'énergie dans l'amour de Grazia. À cet amour il devait
-de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d'avoir pour toutes
-les formes neuves de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que
-fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même
-quand elles étaient contre lui; il n'avait point peur de l'avènement
-prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d'orfraie
-à l'égoïsme d'une poignée de privilégiés; il ne s'accrochait pas
-désespérément aux patenôtres d'un art vieilli; il attendait, avec
-certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la
-science et de l'action jaillît un art plus puissant que l'ancien; il
-saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde
-mourir avec lui.</p>
-
-<p>Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe; la conscience de
-son pouvoir l'élevait au-dessus d'elle-même. Par ses lettres, elle
-exerçait une direction sur son ami. Non qu'elle eût le ridicule de
-prétendre à le diriger dans l'art: elle avait trop de tact et savait
-ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il
-accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par
-avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu'il ne pensât rien qui
-ne fût juste, pur, et digne d'être répété. Le son d'un bel
-instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve
-aussitôt s'incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s'aiment:
-chacun ravit à l'autre ce qu'il a de meilleur; mais c'est afin de le
-lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à
-Christophe qu'elle l'aimait. L'éloignement la rendait plus libre de
-parler; et aussi, la certitude qu'elle ne serait jamais à lui. Cet
-amour, dont la religieuse ferveur s'était communiquée à Christophe,
-lui était une fontaine de paix.</p>
-
-<p>De cette paix, Grazia donnait bien plus qu'elle n'avait. Sa santé
-était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L'état de son
-fils ne s'améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes
-perpétuelles, qu'aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer.
-Il avait acquis une virtuosité dans l'art de tenir en haleine
-l'inquiétude de ceux qui l'aimaient; pour réveiller l'intérêt et
-tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions:
-cela tournait chez lui à la manie. Et le tragique fut que, tandis qu'il
-grimaçait la parade de la maladie, la maladie réelle cheminait; et la
-mort apparut, au seuil. Dramatique ironie! Grazia, que son fils avait
-torturée pendant des ans pour un mal inventé, cessa d'y croire,
-lorsque le mal fut là... Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa
-force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien,
-au moment qu'il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée
-à elle, le reste de sa vie fut empoisonné de remords.</p>
-
-<p>La méchanceté de Lionello n'avait pas désarmé. Sans amour pour qui
-que ce fût, il ne pouvait supporter qu'un de ceux qui l'entouraient
-eût de l'amour pour quelque autre que pour lui; la jalousie était sa
-seule passion. Il ne lui suffisait pas d'avoir réussi à éloigner sa
-mère de Christophe; il eût voulu la contraindre à rompre l'intimité,
-qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme
-habituelle,&mdash;la maladie,&mdash;pour faire jurer à Grazia qu'elle ne se
-remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il
-prétendit exiger que sa mère n'écrivît plus à Christophe. Cette
-fois, elle se révolta; et cet abus de pouvoir achevant de la libérer,
-elle lui dit sur ses mensonges des mots d'une sévérité cruelle,
-qu'elle se reprocha plus tard comme un crime; car ils jetèrent Lionello
-dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut
-d'autant plus que sa mère refusa d'y croire. Alors, il souhaita, dans
-sa rage, de mourir pour se venger. Il ne se doutait pas que ce souhait
-serait exaucé.</p>
-
-<p>Quand le médecin laissa entendre à Grazia que son fils était perdu,
-elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher
-son désespoir, afin de tromper l'enfant, qui l'avait si souvent
-trompée. Il soupçonnait que c'était sérieux, cette fois; mais il ne
-voulait pas le croire; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère
-ce reproche de mensonge qui l'avait mis en fureur, alors qu'il mentait.
-Vint l'heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut
-terrible pour lui et pour les siens: il ne voulait pas mourir!...</p>
-
-<p>Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n'eut pas un cri, pas une
-plainte; elle étonna par son silence; il ne lui restait plus assez de
-force pour souffrir; elle n'avait qu'un désir: s'endormir, à son tour.
-Elle continua d'accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme,
-en apparence. Après quelques semaines, le sourire reparut même sur sa
-bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse.
-Christophe, moins que tout autre. Elle s'était contentée de lui
-écrire la nouvelle, sans rien lui dire d'elle-même. Aux lettres de
-Christophe, brûlantes d'affection inquiète, elle ne répondit pas. Il
-voulait venir: elle le pria de n'en rien faire. Au bout de deux ou trois
-mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu'elle avait, avant.
-Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa
-faiblesse. Elle savait que l'écho de tous ses sentiments résonnait en
-lui, et qu'il avait besoin de s'appuyer sur elle. Elle ne s'imposait pas
-une contrainte douloureuse. C'était une discipline qui la sauvait. Dans
-sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre: l'amour de
-Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie,
-formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n'avait rien
-d'intellectuel: il était l'instinct animal, qui fait marcher la bête
-harassée, sans qu'elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes,
-oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu'à ce qu'il tombe. Le
-fatalisme soutenait son corps. L'amour soutenait son cœur. Sa vie
-personnelle était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle
-évitait, avec plus de soin que jamais, d'exprimer dans ses lettres
-l'amour qu'elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était
-plus grand. Mais aussi, parce que pesait dessus le veto du petit mort,
-qui lui en faisait un crime. Alors, elle se taisait, elle s'obligeait à
-ne plus écrire, de quelque temps.</p>
-
-<p>Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il
-saisissait, dans le ton uni et tranquille d'une lettre, des accents
-inattendus où frémissait une passion refoulée. Il en était
-bouleversé; mais il n'osait rien dire; il était comme un homme qui
-retient son souffle et craint de respirer, de peur que l'illusion ne
-cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient
-rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue...Puis, de
-nouveau, le calme... <i>Meeresstille...</i></p>
-
-
-
-
-<p>Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C'était une
-après-midi. L'un et l'autre étaient pleins de leurs soucis personnels:
-Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d'une déconvenue
-dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les
-raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique
-apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de
-la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion;
-ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de
-la chambre, sans qu'ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent,
-ils n'en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait,
-Georges alla frapper à la porte de l'autre chambre. Il n'y eut pas de
-réponse. Georges n'insista point, connaissant les façons bizarres de
-son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait
-l'air très calme, très las, très doux. Il s'excusa de les avoir
-laissés, reprit la conversation où il l'avait interrompue, leur
-parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur
-faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu'ils sussent
-pourquoi.</p>
-
-<p>Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette.
-Il la trouva en larmes. Aussitôt qu'elle le vit, elle accourut,
-demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami? C'est
-affreux!</p>
-
-<p>Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu'elle venait
-de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia.</p>
-
-<p>Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne.
-Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées;
-il avait suffi d'un souffle pour l'abattre. La veille de la rechute de
-grippe qui l'emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe.
-Elle en était attendrie. Elle eût voulu l'appeler auprès d'elle; elle
-sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et
-coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le
-lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu'elle
-n'acheva pas; elle avait le vertige, la tête lui tournait; d'ailleurs,
-elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler
-Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d'une
-œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d'Emmanuel: le
-sujet les avait passionnés tous deux, car c'était un peu le symbole de
-leur propre destinée: <i>La Terre promise.</i> Christophe en avait souvent
-parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine
-suivante.... Il ne fallait pas l'inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre,
-allusion à un simple rhume. Puis elle trouva que c'était encore trop.
-Elle déchira la lettre, et elle n'eut pas la force d'en recommencer une
-autre. Elle se dit qu'elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop
-tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour
-écrire...... Comme la mort est pressée! Quelques heures suffisent à
-détruire ce qu'il a fallu des siècles pour former... Grazia eut à
-peine le temps de donner à sa fille l'anneau qu'elle portait au doigt,
-et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n'avait pas été,
-jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu'elle partait, elle
-contemplait passionnément le visage de celle qui restait; elle pressait
-la main qui transmettrait son étreinte; et elle pensait avec joie:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'en vais pas tout à fait.</p>
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 15em;">«<i>Quid? hic, inquam, quis est qui</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>complet aures meas tantus et tam</i></span><br />
-<span style="margin-left: 15em;"><i>dulcis sonus!...</i>»</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 18em;">(Songe de Scipion.)</span></p>
-
-
-
-
-<p>Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir
-quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de
-celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami; et
-même&mdash;(la jeunesse n'est guère respectueuse)&mdash;il s'en était parfois
-égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse
-la douleur qu'une telle perte devait causer à Christophe; et il avait
-besoin de courir à lui, de le plaindre, de l'embrasser. Connaissant la
-violence de ses passions,&mdash;la tranquillité que Christophe avait
-montrée tout à l'heure l'inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne
-bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre
-Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et venir un pas lent
-et lourd. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges,
-prêt à se jeter dans ses bras, s'arrêta; il ne sut plus que dire.
-Christophe demanda doucement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose?</p>
-
-<p>Georges, troublé, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Entre.</p>
-
-<p>Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant
-l'arrivée de Georges; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le
-dossier, il regardait les toits en face et le ciel rouge du soir. Il ne
-s'occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher
-sur la table, en jetant à la dérobée un coup d'œil vers Christophe.
-Le visage du vieil homme était immobile; les reflets du soleil couchant
-illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges passa
-dans la pièce voisine,&mdash;la chambre à coucher,&mdash;comme pour continuer
-ses recherches. C'était là que Christophe s'était enfermé tout à
-l'heure avec la lettre. Elle était encore sur le lit non défait, qui
-portait l'empreinte d'un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait
-glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le
-ramassa et lut, dans l'Évangile, la rencontre de Madeleine avec le
-Jardinier.</p>
-
-<p>Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à
-gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui
-n'avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais
-Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût
-été déplacée. C'était lui qui aurait eu plutôt besoin de
-consolations. Il dit timidement:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais.</p>
-
-<p>Christophe, sans tourner la tête, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, mon petit.</p>
-
-<p>Georges s'en alla, et ferma la porte sans bruit.</p>
-
-<p>Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point,
-il ne méditait point. Aucune image précise. Il était comme un homme
-fatigué, qui écoute une musique indistincte, sans chercher à la
-comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il
-se jeta sur son lit, et s'endormit, d'un sommeil lourd. La symphonie
-continuait de bruire.</p>
-
-<p>Et voici qu'il <i>la</i> vit, elle, la bien-aimée... Elle lui tendait
-les mains, et souriait, disant:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, tu as passé la région du feu.</p>
-
-<p>Alors, son cœur se fondit. La paix remplissait les espaces étoilés,
-où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et
-profondes...</p>
-
-
-<p>Quand il se réveilla (le jour était revenu), l'étrange bonheur
-persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit
-de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 8em;">... <i>Or vedi, figlio,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>tra Beatrice e te è questo muro</i>...</span></p>
-
-
-<p>Entre Béatrice et lui, le mur était franchi.</p>
-
-<p>Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de
-l'autre côté. À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à
-mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la
-mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on
-frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans l'œuvre qu'on a créée,
-dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n'est
-plus dans Rome; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia
-le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu'à son tour... À
-présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur.</p>
-
-<p>Il vécut une période d'exaltation secrète. Il ne sentait plus le
-poids d'aucune chaîne. Il n'attendait plus rien. Il ne dépendait plus
-de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des
-combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques,
-<i>Dominus Deus Sabaoth</i>, il regardait à ses pieds s'effacer dans la nuit
-la torche du Buisson Ardent. Qu'elle était loin, déjà! Quand elle
-avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et
-depuis, quel chemin il avait parcouru! Cependant, la cime ne paraissait
-pas plus proche. Il ne l'atteindrait jamais, (il le savait maintenant),
-dût-il marcher pendant l'éternité. Mais quand on est entré dans le
-cercle de lumière et qu'on ne laisse pas derrière soi les aimés,
-l'éternité n'est pas trop longue pour faire route avec eux.</p>
-
-<p>Il condamna sa porte. Personne n'y frappa. Georges avait dépensé d'un
-coup toute sa force de compassion; rentré chez lui, rassuré, le
-lendemain il n'y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel
-ne savait rien; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence
-piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite.
-Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu'il eut pendant
-des jours avec celle qu'il portait maintenant dans son âme, comme la
-femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu'aucun mot
-n'eût traduit. À peine, la musique pouvait-elle l'exprimer. Quand le
-cœur était plein, plein jusqu'à déborder, Christophe, les yeux clos,
-immobile, l'écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano,
-il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus
-que dans le reste de sa vie. Il n'écrivait pas ses pensées. À quoi
-bon?</p>
-
-<p>Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir
-les autres hommes, sans qu'aucun de ses intimes, sauf Georges, eût un
-soupçon de ce qui s'était passé, le démon de l'improvisation
-persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on
-l'attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano
-et joua pendant près d'une heure, se livrant tout entier, oubliant que
-le salon était plein d'indifférents. Ils n'avaient pas envie de rire.
-Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même
-qui n'en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré; et les larmes
-étaient venues aux yeux de Colette... Lorsque Christophe eut fini, il
-se retourna brusquement; il vit l'émotion des gens, et, haussant les
-épaules,&mdash;il rit.</p>
-
-<p>Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force,&mdash;une
-force qu'on domine. La douleur ne l'avait plus, il avait la douleur;
-elle pouvait s'agiter et secouer les barreaux: il la tenait en cage.</p>
-
-<p>De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les
-plus heureuses: une scène de l'Évangile, que Georges reconnut:</p>
-
-
-<p>«<i>Mulier, quid ploras?</i>»&mdash;«<i>Quia tulerunt Dominum meum, et
-nescio ubi posuerunt eum.</i>»</p>
-
-<p><i>Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum
-stantem: et non sciebat quia Jesus est.</i></p>
-
-
-<p>&mdash;une série de <i>lieder</i> tragiques sur les vers de cantares populaires
-d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre,
-comme une flamme noire:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Quisiera ser el sepulcro</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Donde à ti te han de enterrar,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Para tenerle en mis brazos</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Por loda la eternidad.</i></span></p>
-
-<p>(<i>Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de
-te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité.</i>)</p>
-
-
-<p>et deux symphonies, intitulées <i>l'Ile des Calmes</i>, et <i>le Songe de
-Scipion</i>, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres
-de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de
-son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis
-ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France,
-riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées.</p>
-
-<p>Cet «<i>enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande
-perte</i>», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang
-dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort
-avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme
-stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique.
-L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel,
-plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le
-soir tranquille sur les monts.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="QUATRIEME_PARTIE"><i>QUATRIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber.
-On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des
-tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point
-à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà,
-des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations.
-L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un
-bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes
-les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On
-l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un
-aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait
-la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de
-la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du
-cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de
-noblesse de l'homme...</p>
-
-<p>C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et
-morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les
-précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un
-génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu
-et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en
-Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des
-plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.&mdash;Alors, il
-ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne.
-Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect
-d'une vaste veillée d'armes.</p>
-
-<p>Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de
-lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient
-été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles
-couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe,
-aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus
-prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813.
-Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone
-de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux,
-lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs
-mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu
-à un certain degré de l'âme, «<i>on ne connaît plus de nations, on
-ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien
-propre</i>». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a
-plus que le ciel,&mdash;«<i>tout le ciel, qui appartient à l'aigle</i>».</p>
-
-<p>Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité
-ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race
-ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer
-devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il
-s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir
-la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y
-trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil
-nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le
-caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents
-et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de
-conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se
-croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la
-meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes,
-cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans
-croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on
-voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand
-soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci
-ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions
-individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux
-époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les
-Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient
-autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de
-bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants,
-en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les
-prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute
-le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la
-Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la
-paix!...</p>
-
-<p>Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du
-Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers
-qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses
-modernes, cyprès et roses enlacés,&mdash;tous les siècles, tous les
-styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière
-intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte
-l'ordre et la lumière, qui sont en lui.</p>
-
-<p>Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait
-sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette
-harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y
-rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant
-d'autres de sa race.&mdash;De temps en temps, il faisait quelques séjours en
-Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit
-franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son
-Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les
-seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre
-intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué
-à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les
-passions de la grande famille humaine, il était difficile de se
-réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point.
-L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation;
-elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou
-pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec
-un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil
-à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur
-peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie
-pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des
-cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace
-où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient
-à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût
-épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils
-ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se
-débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun
-ne devait attendre de lumière que de soi.</p>
-
-<p>Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de
-l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des
-passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine,
-comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare
-jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de
-labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni
-contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont
-suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un
-esprit allemand,&mdash;oiseaux égarés dans la nuit,&mdash;venaient à tire
-d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la
-force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux
-de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas
-responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas
-non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En
-dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous
-avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de
-notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident.
-Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne
-rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies
-fraternels.»</p>
-
-<p>Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se
-complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre,
-leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui,
-originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux
-civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union
-nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie
-avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes
-ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin
-de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui
-était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de
-se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier.</p>
-
-<p>Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il
-s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux
-esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles
-qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment
-où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y
-trouve une plus abondante pâture.</p>
-
-<p>Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui
-opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:&mdash;car il avait des
-imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir.
-C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui,
-laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût
-donné beaucoup pour aimer leur musique; mais&mdash;(c'était bien sa
-chance!)&mdash;il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille
-fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient
-personnellement antipathiques et qui représentaient en art des
-tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La
-vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu,
-fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête
-homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe
-disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux
-qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de
-sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant,
-il lui demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que
-vous exprimeriez votre amour, ou votre haine?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire.</p>
-
-<p>Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin
-de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux
-dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait
-comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions
-morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes
-d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports
-sociaux:&mdash;de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à
-un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules
-qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent
-été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait
-pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en
-pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr.
-Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à
-aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il
-avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances
-d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car
-elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en
-aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui.
-L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était
-uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque
-dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance,
-d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus
-saintes. Vive «<i>le sel gaulois, qui ravive la terre!</i>» Le scepticisme
-et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi
-d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour
-qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre
-en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se
-heurtaient!</p>
-
-<p>Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du
-monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses
-conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était
-lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le
-meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante,
-avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol
-la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la
-vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour
-qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces
-délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des
-guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du
-merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans
-la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui
-affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout,
-c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et
-tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de
-notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce
-qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous
-nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il
-y a beau temps que je suis ailleurs!</p>
-
-
-
-
-<p>Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus
-les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient,
-disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de
-neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et
-remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme
-d'août...</p>
-
-<p>D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe
-pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit
-mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au
-fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de
-miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde
-des planètes se dessine; elle tourne...</p>
-
-<p>Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant
-qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du
-rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe
-la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct
-s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se
-déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à
-leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes
-planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire...</p>
-
-<p>Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent
-son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des
-couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les
-ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de
-mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les
-sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il
-guette et il choisit sa proie.</p>
-
-<p>Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux
-ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand
-architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent
-point leurs forces. La cathédrale s'achève.</p>
-
-<p>«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'<i>elle n'est pas
-bonne encore.</i>»</p>
-
-<p>L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait
-l'harmonie.</p>
-
-
-<p>Le rêve est accompli. <i>Te Deum</i>....</p>
-
-<p>Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec
-lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes.</p>
-
-
-
-
-<p>Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme
-de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour
-égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il
-faut qu'il <i>préfère</i>; il faut qu'il se donne à des êtres de son
-choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le
-sang de son cœur.</p>
-
-<p>Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le
-baignait,&mdash;le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de
-Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux
-enfants. Il allait les unir, dans la réalité.</p>
-
-
-<p>Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait
-dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à
-Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq
-ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face
-large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les
-yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le
-menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes
-et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier.
-Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de
-sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze
-heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à
-demi éveillée. Christophe la nommait <i>Dornröschen</i>, la Belle au Bois
-dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se
-couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon
-rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à
-quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la
-parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des
-jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis
-ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un
-livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours
-après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes
-d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des
-erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa
-gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son
-étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf
-égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et
-paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors,
-elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la
-peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des
-livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations
-idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins.</p>
-
-<p>Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une
-tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une
-piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois
-et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que
-le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La
-seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait
-presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait
-comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée
-que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle
-devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se
-les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait
-découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui
-semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais
-associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été
-chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la
-main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens
-cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les
-sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son
-vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de
-lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même
-pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était
-dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.&mdash;Elle
-vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui
-Georges Jeannin.</p>
-
-<p>Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant
-d'intérêt à la société de Christophe.</p>
-
-<p>Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais
-sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se
-ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort.
-Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent
-s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se
-réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût
-italien,&mdash;un léger manque de nuances, une certaine préférence pour
-les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment
-la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en
-s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer,
-ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe,
-qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à
-l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier;
-mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop,
-au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils
-se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les
-piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la
-main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de
-plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils
-s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts
-de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient
-point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était
-insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions
-que Christophe leur offrait de se rencontrer.</p>
-
-<p>Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa
-visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,&mdash;Georges, entrant en
-coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait
-dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit
-vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut,
-s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda
-là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son
-innocente rouerie, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous
-avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi.</p>
-
-<p>Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il
-parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était
-pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut
-saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était
-moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec
-malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui
-soufflait à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Biricchina, ladroncello, furbetta</i>...</p>
-
-<p>Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se
-taire.</p>
-
-<p>Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son
-air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres.</p>
-
-<p>Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand
-il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l'un que
-l'autre; mais il jugeait plus sévèrement Georges: il connaissait ses
-faiblesses, il idéalisait Aurora; il se croyait responsable du bonheur
-de celle-ci plus que de celui de Georges: car il lui semblait que
-Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se
-demandait s'il n'était pas coupable, en donnant à l'innocente Aurora
-un compagnon, qui ne l'était guère.</p>
-
-<p>Mais un jour qu'il passait près d'une charmille, où les deux jeunes
-gens étaient assis,&mdash;(c'était très peu de temps après leurs
-fiançailles)&mdash;il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui
-questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées,
-et Georges qui racontait, sans se faire prier. D'autres bribes
-d'entretiens dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu'Aurora
-était beaucoup plus à l'aise que lui-même dans les idées «morales»
-de Georges. Très épris l'un de l'autre, ils ne se regardaient pourtant
-pas comme liés pour toujours; ils apportaient, dans les questions
-relatives à l'amour et au mariage, un esprit de liberté, qui avait sa
-beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l'ancien système de
-mutuel dévouement <i>usque ad mortem.</i> Et Christophe regardait avec un
-peu de mélancolie... Qu'ils étaient déjà loin de lui! Comme elle
-file, la barque qui emporte nos enfants!... Patience! Un jour viendra,
-on se retrouvera tous au port.</p>
-
-<p>En attendant, la barque ne s'inquiétait guère de la route à suivre;
-elle flottait à tous les vents du jour.&mdash;Cet esprit de liberté, qui
-tendait à modifier les mœurs d'alors, il eût semblé naturel qu'il
-s'établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l'action.
-Mais il n'en était rien: la nature humaine se soucie peu de la
-contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus
-libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion
-de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse
-s'effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les marnes âmes.
-Georges et Aurora s'étaient laissé gagner par le nouveau courant
-catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du
-monde et des intellectuels. Rien de plus amusant que de voir Georges,
-frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde,
-qui ne s'était jamais soucié ni de Dieu ni du diable,&mdash;un vrai petit
-Gaulois qui se moque de tout,&mdash;brusquement déclarer que la vérité
-était là. Il lui en fallait une; et celle-ci s'accordait avec son
-besoin d'action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de
-la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé; il revenait, de
-lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L'exemple de
-quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres
-pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des
-premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l'eût suivi n'importe
-où. Aussitôt, ils se montrèrent sûrs d'eux et méprisants pour ceux
-qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie! Ces deux enfants frivoles
-étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le
-sérieux, l'ardent effort de Grazia et d'Olivier ne leur avait jamais
-valu de l'être, malgré tout leur désir.</p>
-
-<p>Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. II
-n'essayait pas de la combattre, comme l'eût voulu Emmanuel, dont le
-libre idéalisme s'irritait de ce retour de l'ancien ennemi. On ne
-combat pas le vent qui passe. On attend qu'il ait passé. La raison
-humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un effort gigantesque.
-Elle cédait au sommeil; et, comme l'enfant harassé d'une longue
-journée, avant de s'endormir, elle disait ses prières. La porte des
-rêves s'était rouverte: à la suite des religions, les souffles
-théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le
-cerveau de l'Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la
-pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu'à la science, où se
-manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer.
-Laissons-les respirer! Demain, l'esprit se réveillera, plus alerte et
-plus libre... Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé.
-Christophe, qui n'avait guère eu le temps d'y céder, était heureux
-que ses enfants en jouissent, à sa place, qu'ils eussent le repos de
-l'âme, la sécurité de la foi, la confiance absolue, imperturbable, en
-leurs rêves. Il n'aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux.
-Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l'inquiétude
-d'Olivier trouvaient l'apaisement dans leurs fils, et que c'était bien,
-ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d'autres qui
-vivaient avant nous, tout cela fut pour que ces deux enfants
-atteignissent à la joie... Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais
-faite et qui te fut refusée!... Ah! si les malheureux pouvaient
-goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies
-sacrifiées!»</p>
-
-<p>Pourquoi eût-il cherché à contester ce bonheur? Il ne faut pas
-vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur.
-Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu'ils
-n'eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient
-pas leur foi.</p>
-
-<p>Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils
-avaient l'air de se dire:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut pas comprendre...</p>
-
-<p>Il était, pour eux, du passé. Et ils n'attachaient pas au passé une
-énorme importance! Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de
-ce qu'ils feraient plus tard, quand Christophe «ne serait plus
-là»...&mdash;Pourtant ils l'aimaient bien... Terribles enfants! Ils
-poussent autour de vous, comme des lianes! Cette force de la nature, qui
-vous pousse, qui vous chasse...</p>
-
-<p>&mdash;«Va-t'en! Va-t'en! Ôte-toi de là! À mon tour!...»</p>
-
-<p>Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de
-leur dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous pressez pas tant! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi
-encore comme quelqu'un de vivant!</p>
-
-<p>Il se divertissait de leur naïve impertinence.</p>
-
-<p>&mdash;Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu'ils
-l'avaient accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis
-une vieille bête.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur.
-Vous êtes le meilleur; mais il y a des choses que vous ne savez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et que tu sais, petite fille? Voyez la grande sagesse!</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand'chose. Mais, lui,
-Georges, il sait.</p>
-
-<p>Christophe sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu'on aime.</p>
-
-<p>Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur
-supériorité intellectuelle, c'était de subir leur musique. Ils
-mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas,
-quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux,
-l'amour éveillât leur ramage. Mais ils n'étaient pas, à beaucoup
-près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d'illusion sur
-son talent. Il n'en était pas de même pour celui de son fiancé; elle
-ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de
-Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et
-celui-ci, malgré sa finesse ironique, n'était pas loin de se laisser
-convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n'y contredisait pas;
-malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille,
-(quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé,
-en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire
-affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre
-petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une
-conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de
-bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au
-jeune garçon pourquoi il riait. Il l'embrassait. Il l'aimait bien,
-ainsi. Il l'aimait peut-être mieux... Pauvre petit!... Ô vanité de
-l'art!...</p>
-
-
-
-
-<p>Il s'entretenait souvent de «ses enfants»&mdash;(il les nommait
-ainsi)&mdash;avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l'affection pour
-Georges, disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il
-avait déjà Aurora: ce n'était pas juste, il accaparait tout.</p>
-
-<p>Leur amitié était devenue quasi légendaire dans le monde parisien,
-quoiqu'ils vécussent à l'écart. Emmanuel s'était pris d'une passion
-pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil; il la
-cachait sous des façons brusques; il le rudoyait parfois. Mais
-Christophe n'en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était
-maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas
-de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé
-les empêchait de sortir, ils s'écrivaient. Des lettres, qui semblaient
-venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les
-intéressaient moins que certains progrès de l'esprit dans les sciences
-et dans l'art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou
-distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui
-marque dans l'histoire de l'esprit humain.</p>
-
-<p>Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une
-récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils
-avaient pris l'habitude de trouver naturel que la santé d'Emmanuel eût
-droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les
-six étages d'Emmanuel; et quand il était arrivé, il lui fallait un
-bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner
-l'un que l'autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès
-d'oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C'était une des
-raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous
-eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui: car Aurora lui faisait
-la guerre, pour sa manie de fumer; et il se cachait d'elle. Il arrivait
-aux deux amis d'être pris de quintes de toux, au milieu de leurs
-discours; alors, ils devaient s'interrompre et se regardaient, en riant,
-comme des écoliers en faute; et parfois l'un des deux faisait la leçon
-à celui qui toussait; mais, le souffle revenu, l'autre protestait avec
-énergie que la fumée n'y était pour rien.</p>
-
-<p>Sur la table d'Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers,
-était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement,
-d'un air de reproche. Christophe disait qu'il était leur conscience
-vivante; pour l'étouffer, il mettait son chapeau dessus. C'était un
-chat malingre, de l'espèce la plus vulgaire, qu'Emmanuel avait ramassé
-dans la rue, à demi assommé; il ne s'était jamais bien remis des
-brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit;
-très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux
-quand il n'était point là, content d'être couché sur la table, près
-de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler,
-pendant des heures d'extase, la cage où voletaient les oiseaux
-inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d'attention, se
-prêtant avec patience aux caresses capricieuses d'Emmanuel, un peu
-rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre.
-Il était délicat, un de ses yeux pleurait; il toussotait; s'il avait
-pu parler, il n'eût certes pas eu l'effronterie de soutenir, comme les
-deux amis, «que la fumée n'y était pour rien»; mais d'eux, il
-acceptait tout; il avait l'air de penser:</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont hommes, ils ne savent ce qu'ils font.</p>
-
-<p>Emmanuel s'était attaché à lui, parce qu'il trouvait une analogie
-entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe
-prétendait que les ressemblances s'étendaient jusqu'à l'expression du
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? disait Emmanuel.</p>
-
-<p>Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s'affine, selon les
-maîtres qu'ils fréquentent. Le chat d'un imbécile n'a pas le même
-regard que le chat d'un homme d'esprit. Un animal domestique peut
-devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non
-seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce
-qu'est son maître. Il n'est même pas besoin de l'influence des hommes.
-Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent
-illumine les yeux des animaux.&mdash;Le chat gris d'Emmanuel était en
-harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme,
-qu'éclairait le ciel parisien.</p>
-
-<p>Emmanuel s'était humanisé. Il n'était plus le même qu'aux premiers
-temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique
-l'avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait
-sentir trop clairement, dans une heure d'exaspération, la lassitude que
-lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il
-l'avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d'inquiétudes. Il avait
-fini par la trouver dans un poste de police. Elle avait voulu se jeter
-dans la Seine; un passant l'avait retenue par ses vêtements, au moment
-où elle enjambait le parapet d'un pont; elle avait refusé de donner
-son adresse et son nom; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette
-douleur accabla Emmanuel; il ne pouvait supporter la pensée qu'après
-avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il ramena
-chez lui la désespérée, il s'appliqua à panser la blessure qu'il
-avait ouverte, à rendre à l'exigeante amie la confiance dans
-l'affection qu'elle voulait de lui. Il avait fait taire ses révoltes,
-il s'était résigné à cet amour absorbant, il lui avait voué ce qui
-lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son
-cœur. Cet apôtre de l'action en était arrivé à croire qu'il n'y
-avait qu'une action qui fût bonne: ne pas faire de mal. Son rôle
-était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées
-humaines ne se fût servie de lui que comme d'un instrument, pour
-déchaîner l'action. Une fois l'ordre accompli, il n'était plus rien:
-l'action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près
-résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à
-fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il
-se prétendît affranchi de toute religion et qu'il traitât en
-plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme
-tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie.
-L'autel était déserté maintenant; et Emmanuel en souffrait. Comment
-voir sans douleur les saintes idées qu'on a eu tant de peine à faire
-vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert
-mille tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent! Tout ce
-magnifique héritage de l'idéalisme français,&mdash;cette foi dans la
-Liberté, qui eut ses saints, ses héros, ses martyrs, cet amour de
-l'humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations
-et des races,&mdash;avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le
-saccagent! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous
-avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de
-rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine,
-la démence de la guerre dans le cœur de ma France!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas seulement en France, c'est dans le monde entier, disait
-Christophe, d'un air riant. De l'Espagne à la Chine, la même
-bourrasque souffle. Plus un coin où l'on puisse s'abriter contre le
-vent! Vois, cela devient comique: jusqu'à ma Suisse, qui se fait
-nationaliste!</p>
-
-<p>&mdash;Tu trouves cela consolant?</p>
-
-<p>&mdash;Assurément. On voit là que de tels courants ne sont pas dus aux
-ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène
-l'univers. Et devant ce Dieu, j'ai appris à m'incliner. Si je ne
-comprends pas, c'est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre.
-Mais qui de vous s'en inquiète? Vous vivez au jour le jour, vous ne
-voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez
-qu'elle marque le terme du chemin; vous voyez la vague qui vous emporte,
-et vous ne voyez pas la mer! La vague d'aujourd'hui, c'est la vague
-d'hier, la nôtre, qui lui a imprimé son élan. La vague d'aujourd'hui
-creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme on
-oublie la nôtre. Je n'admire ni ne crains le nationalisme de l'heure
-présente. Avec l'heure, il s'écoule; il passe, il est passé. Il est
-un degré de l'échelle. Monte au faîte! Il est le sergent-fourrier de
-l'armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses tambours et ses
-fifres!...</p>
-
-<p>(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé,
-sursauta.)</p>
-
-<p>... Chaque peuple, aujourd'hui, sent l'impérieux besoin de rassembler
-ses forces et d'en dresser le bilan. C'est que, depuis un siècle, les
-peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par
-l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la
-morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son
-examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son
-bien, avant d'entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un
-nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie.
-Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain.
-Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa
-maison nette, avant de s'unir aux autres, devant le Dieu commun, et de
-conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance.</p>
-
-<p>Emmanuel regardait Christophe; et ses yeux reflétaient la vision qui
-passait. Il se tut, quelque temps après que l'autre eut parlé; puis,
-il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es heureux, Christophe! Tu ne vois pas la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis
-un vieux hibou.</p>
-
-
-
-
-<p>Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses
-manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas
-bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on
-lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement.
-Il parlait de lui parfois, à la troisième personne:</p>
-
-<p>&mdash;Krafft vous fera cela...</p>
-
-<p>ou...</p>
-
-<p>&mdash;Christophe rira bien...</p>
-
-<p>Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle infatuation de soi!</p>
-
-<p>Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un
-étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de
-la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche,
-on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au
-bout du compte, ainsi que dit Rodin, «<i>le beau finira toujours par
-triompher</i>». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient
-plus.&mdash;Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie
-se retirait de lui.</p>
-
-<p>De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort
-physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il
-était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il
-pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux
-autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que
-les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas
-au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait
-qu'on ne l'obligeât à se soigner.</p>
-
-<p>Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le
-pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit
-que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois.</p>
-
-<p>Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court.
-Christophe ne retrouva plus rien de ce qu'il venait chercher. Les
-transformations qui s'annonçaient, à son dernier passage, étaient
-maintenant accomplies: la petite ville était devenue une grande ville
-industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le
-cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses
-hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où
-Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue!) entre d'immondes
-bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même...
-Soit! La vie continuait; peut-être d'autres petits Christophes
-rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue
-décorée de son nom.&mdash;À un concert de la gigantesque <i>Tonhalle</i>, il
-entendit exécuter, au rebours de sa pensée, une de ses œuvres; il la
-reconnut à peine... Soit! Mal comprise, elle suscitera peut-être des
-énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu'il vous
-plaît; nourrissez-vous de nous!&mdash;Christophe, se promenant, à la
-tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de
-grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui
-allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la
-terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait,
-avec lui... Soit! Soit! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de
-soleils! Pour un astre qui s'éteint, des milliers d'autres s'allument.
-Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l'espace déborde de
-lumière. Tu ne m'éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber
-ma vie...</p>
-
-<p>Au retour d'Allemagne, Christophe voulut s'arrêter dans la ville où il
-avait connu Anna. Depuis qu'il l'avait quittée, il ne savait plus rien
-d'elle. Il n'aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des
-années, le nom seul le faisait trembler...&mdash;À présent, il était
-calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre
-d'hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui
-sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du
-fleuve montait vers lui l'odeur du danger lointain, qu'il avait peine à
-comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait
-affranchi du redoutable Maître; et ce lui était une triste douceur. Il
-n'était pas décidé sur ce qu'il ferait, le lendemain. Il eut, un
-instant, l'idée&mdash;(le passé était si loin!)&mdash;de faire visite aux
-Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua; il ne se risqua même
-pas à demander, à l'hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore.
-Il décida de partir...</p>
-
-<p>À l'heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où
-allait jadis Anna; il se plaça derrière un pilier, d'où il pouvait
-voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s'agenouiller. Il
-attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là.</p>
-
-<p>Une femme vint, en effet; et il ne la reconnut pas. Elle était
-semblable à d'autres: corpulente, la face pleine, au menton gras,
-l'expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s'assit à son
-banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre; elle
-regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que
-Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu
-maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis,
-elle avait ce geste... À la sortie, elle passa près de lui, lentement,
-la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre.
-Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lueur de ses yeux
-sombres et ennuyés. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite
-et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu'un instant après qu'il
-reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé,
-à certain pli des lèvres, la bouche qu'il avait baisée... Le souffle
-lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j'ai aimée?
-Où est-elle? Où est-elle? Et où suis-je, moi-même? Où est celui qui
-l'aima? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a
-dévorés?&mdash;La cendre. Où est le feu?</p>
-
-<p>Et son Dieu lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;En moi.</p>
-
-<p>Alors, il releva les yeux; et, pour la dernière fois, il
-l'aperçut,&mdash;au milieu de la foule,&mdash;qui sortait par la porte, au
-soleil.</p>
-
-<p>Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil
-ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de
-malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du
-succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de
-reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui
-avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne
-rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même
-quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se
-connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur
-Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le
-nier exaspérait Lévy-Cœur.</p>
-
-<p>Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante,
-avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui
-frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se
-promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du
-Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait
-gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en
-remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci.
-Il pensait de Lévy-Cœur:</p>
-
-<p>&mdash;L'animal a de la chance!</p>
-
-<p>Mais il ajoutait fièrement:</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, j'ai une fille.</p>
-
-<p>Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout
-l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte
-d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et
-même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur.</p>
-
-<p>En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était
-mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Si c'était la mienne qui avait été frappée!</p>
-
-<p>Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier
-moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas
-satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais,
-quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure
-ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui
-tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit.
-Christophe dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez perdue!...</p>
-
-<p>Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une
-reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses
-et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de
-ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal,
-sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on
-voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont
-on était masqué, et l'on se retrouve face à face,&mdash;deux hommes qui ne
-valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit,
-après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main.</p>
-
-
-
-
-<p>Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours
-du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait
-remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il
-les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait:</p>
-
-<p>&mdash;Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade.</p>
-
-<p>Et Aurora répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage!</p>
-
-<p>Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait
-pas troubler leur bonheur!</p>
-
-<p>Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,&mdash;(il s'était
-ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui
-qui allait se marier),&mdash;il fut assez sot pour se laisser reprendre par
-son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première
-attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita
-d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne
-fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu
-l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût
-pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait,
-de faire maintenant pour sa fille,&mdash;pour elle,&mdash;ce qu'elle avait fait
-pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir
-jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si
-heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve
-de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez
-Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer
-dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi.
-Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui
-partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes,
-pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de
-lui écrire demain, après-demain...</p>
-
-<p>Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit,
-et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait
-venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état
-inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un
-médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne
-s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses
-services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de
-ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le
-moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête
-clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son
-lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si
-furieux&mdash;(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en
-lui!)&mdash;qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet
-de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon
-accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint
-plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme
-elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il
-se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte,
-et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre
-promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans
-leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place,
-il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que
-c'était lui qui la leur avait donnée.</p>
-
-<p>Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin
-la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature.
-Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais
-en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui
-expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que
-ce ne fût guère important,&mdash;(Aurora n'y avait songé qu'au moment
-d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait
-bien lui raconter),&mdash;Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque
-chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver
-faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures.
-Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des
-employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui
-n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie,
-de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils
-ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du
-chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui
-remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant
-article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant.
-Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups!
-Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une
-estime qui les irritait.</p>
-
-<p>«<i>On croit</i>, avouait Bismarck, comme à regret, <i>que rien n'est
-plus involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage...</i>»</p>
-
-<p>Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés
-que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il
-parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la
-quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à
-rire, et dit, en se recouchant:</p>
-
-<p>&mdash;Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi.</p>
-
-<p>On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa
-obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le
-moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.</p>
-
-<p>Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment
-occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était
-double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était
-beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles
-conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à
-l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son
-lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur
-lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties.
-Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus
-presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté.
-Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait,
-l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux.
-Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette
-contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout
-heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible
-d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains.
-Divin silence!...</p>
-
-<p>Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt,
-deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur
-donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua
-d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades
-l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins
-différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie
-sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité
-fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en
-plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce
-qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de
-l'avenir de leurs idées.</p>
-
-<p>Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le
-mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille:</p>
-
-<p>«<i>Ich habe genug, Bruder; reite dich!</i>»<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a></p>
-
-
-
-
-<p>Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie...
-L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les
-luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de
-vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la
-victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin
-de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de
-l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille
-humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner
-orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son
-destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de
-l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître.
-Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout
-sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu
-sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble,
-comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite,
-comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître,
-dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les
-semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé,
-d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et
-de leur dire:</p>
-
-<p>«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre
-ombre m'est douce...»</p>
-
-<p>Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main;
-et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme
-de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de
-l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où,
-comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent,
-l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la
-fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est
-Harmonie...</p>
-
-<p>Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui
-serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui
-heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la
-dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!...</p>
-
-<p>Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une
-sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un
-morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait
-tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes
-les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était
-agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit
-était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se
-résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y
-eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce
-corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé,
-tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'en a plus pour longtemps.</p>
-
-<p>Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain:</p>
-
-<p>&mdash;Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa
-personne et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son
-œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton
-nom?</p>
-
-<p>Sans hésiter, il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement:
-car il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse
-Christophe!...</p>
-
-<p>Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à
-son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée
-de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait
-fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus
-vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle
-ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui
-existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes
-de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos
-passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et
-Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas
-troublé.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné.</p>
-
-<p>Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur
-les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre
-de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés
-par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la
-nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre
-l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est
-illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne
-correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre
-les sons réels, une application du système métrique à l'infini
-mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre
-l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais
-cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne
-à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant
-l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en
-contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du
-réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature
-rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée.
-Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses
-yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à
-cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait
-élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas
-voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il
-m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art
-me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!...</p>
-
-<p>Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en
-tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il
-essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa
-contradiction, il sourit, et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis
-un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point; tu ne te
-laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon! tu le sais bien, ce sont
-là des boutades. Je ne t'ai jamais trahie, tu ne m'as jamais trahi,
-nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous partirons ensemble, mon amie.
-Reste avec moi, jusqu'à la fin.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 15em;"><i>Bleib bei uns...</i></span></p>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 400px;">
-<img src="images/illustration03_4.jpg" width="400" alt="" />
-</div>
-
-
-
-
-<p>Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de
-rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et
-maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se
-retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre,
-plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un
-autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête
-étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi
-bon distinguer? Il les aimait tous autant.</p>
-
-<p>Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne
-voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait,
-comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la
-chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence.
-Christophe soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été
-seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées
-sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits
-mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,&mdash;tous vivants,&mdash;ô
-tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de
-votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos
-voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je
-suis riche... Mon cœur est rempli!...</p>
-
-<p>Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui,
-disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe
-s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait
-devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides
-éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait,
-dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui
-ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que
-Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui
-mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de
-cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein
-d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants.
-Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que
-cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase,
-qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de
-vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa
-pensée,&mdash;(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne
-s'en apercevait pas)&mdash;il entonna un cantique à la vie.</p>
-
-<p>Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu
-qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper!</p>
-
-<p>Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout
-l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre
-ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse
-musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe
-s'amusait:</p>
-
-<p>&mdash;Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper.</p>
-
-<p>Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque,
-à droite, à gauche, dans des passes dangereuses.</p>
-
-<p>&mdash;Comment te tireras-tu de celle-ci?... Et de celle-là? Attrape!...
-Et encore de cette autre?</p>
-
-<p>Ils s'en tiraient toujours; ils répondaient aux audaces par d'autres
-encore plus risquées.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils vont inventer? Sacrés malins!...</p>
-
-<p>Christophe criait bravo, et riait aux éclats.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! C'est qu'il devient difficile de les suivre! Est-ce que je
-vais me laisser battre?... Vous savez, ce n'est pas de jeu! Je suis
-fourbu, aujourd'hui... N'importe! Il ne sera pas dit qu'ils auront le
-dernier mot...</p>
-
-<p>Mais l'orchestre déployait une fantaisie d'une telle abondance, d'une
-telle nouveauté qu'il n'y avait plus moyen de faire autre chose que de
-rester, à l'entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé...
-Christophe se prenait en pitié:</p>
-
-<p>&mdash;Animal! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi! L'instrument a donné
-tout ce qu'il pouvait. Assez de ce corps! Il m'en faut un autre.</p>
-
-<p>Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l'empêchaient
-d'écouter:</p>
-
-<p>&mdash;Te tairas-tu!</p>
-
-<p>Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing,
-comme un ennemi qu'il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d'une
-mêlée. Une foule hurlait. Un homme l'étreignit, à bras-le-corps. Ils
-roulaient ensemble. L'autre pesait sur lui. Il étouffait.</p>
-
-<p>&mdash;Lâche-moi, je veux entendre!... Je veux entendre! Ou je te
-tue!</p>
-
-<p>Il lui martelait la tête contre le mur. L'autre ne lâchait point.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui est-ce, à présent? Avec qui est-ce que je lutte,
-enlacé? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle?...</p>
-
-<p>Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif de
-meurtre, morsures des étreintes charnelles, toute la bourbe de l'étang
-soulevée, une dernière fois...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin? Est-ce que je ne
-vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair?... Tombe donc
-avec elles, ma charogne!</p>
-
-<p>Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repousse
-l'invisible ennemi... Il est libre!... Là-bas, la musique joue
-toujours, s'éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tend les bras
-vers elle:</p>
-
-<p>&mdash;Attends-moi! Attends-moi!</p>
-
-<p>Il court, pour la rejoindre. Il trébuche. Il bouscule tout... Il a
-couru si vite qu'il ne peut plus respirer. Son cœur bat, son sang bruit
-dans ses oreilles: un chemin de fer, qui roule sous un tunnel...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bête, bon Dieu!</p>
-
-<p>Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne
-continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence
-revenait. Il entendit, de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de
-qui cela peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de
-Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu,
-peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures...
-Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet
-accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!...</p>
-
-<p>Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle
-serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé,
-machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits
-ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point:
-l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois,
-c'était trop...</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus...</p>
-
-<p>Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les
-yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La
-petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les
-essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas.
-L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont
-l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais
-pourtant bien trouver l'issue, avant la fin...</p>
-
-<p>Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux
-tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna.
-Ces yeux pleins de bonté...</p>
-
-<p>&mdash;Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous
-vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir?</p>
-
-<p>Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre,
-pépiaient pour lui rappeler l'heure où il leur donnait les miettes du
-déjeuner... Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... Les
-cloches, voici l'aube! Les belles ondes sonores coulent dans l'air
-léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas... Le
-grondement du fleuve monte derrière la maison... Christophe se retrouve
-accoudé, à la fenêtre de l'escalier. Toute sa vie coulait sous ses
-yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried,
-Olivier, Sabine...</p>
-
-<p>&mdash;Mère, amantes, amis... Comment est-ce qu'ils se nomment?...
-Amour, où êtes-vous? Où êtes-vous, mes âmes? Je sais que vous êtes
-là, et je ne puis vous saisir.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés!</p>
-
-<p>&mdash;Ne te tourmente pas. Nous ne te quitterons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! le flot m'emporte.</p>
-
-<p>&mdash;Le fleuve qui t'emporte, nous emporte avec toi.</p>
-
-<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu où nous serons réunis.</p>
-
-<p>&mdash;Sera-ce bientôt?</p>
-
-<p>&mdash;Regarde!</p>
-
-<p>Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la
-tête,&mdash;(Dieu! qu'elle était pesante! )&mdash;vit le fleuve débordé,
-couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme
-une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une
-ligne de flots d'argent, qui tremblaient au soleil. Le bruit de
-l'Océan... Et son cœur, défaillant, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce Lui?</p>
-
-<p>La voix de ses aimés lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Lui.</p>
-
-<p>Tandis que le cerveau, qui mourait, se disait:</p>
-
-<p>&mdash;La porte s'ouvre... Voici l'accord que je cherchais!... Mais
-ce n'est pas la fin? Quels espaces nouveaux!... Nous continuerons
-demain.</p>
-
-<p>Ô joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine
-du Dieu, qu'on s'est efforcé de servir, toute sa vie!...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? J'ai fait si
-peu! Je ne pouvais davantage... J'ai lutté, j'ai souffert, j'ai erré,
-j'ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un
-jour, je renaîtrai, pour de nouveaux combats.</p>
-
-<p>Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent
-avec lui:</p>
-
-<p>&mdash;Tu renaîtras. Repose! Tout n'est plus qu'un seul cœur. Sourire de la
-nuit et du jour enlacés. Harmonie, couple auguste de l'amour et de la
-haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la
-vie! Hosanna à la mort!</p>
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Christofori faciem die quacumque tueris,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 12em;"><i>Illa nempe die non morte mala morieris.</i></span></p>
-
-
-
-
-<p>Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché
-contre le courant. Comme un rocher, son corps aux membres athlétiques
-émerge au-dessus des eaux. Sur son épaule gauche est l'Enfant, frêle
-et lourd. Saint Christophe s'appuie sur un pin arraché, qui ploie. Son
-échine aussi ploie. Ceux qui l'ont vu partir ont dit qu'il n'arriverait
-point. Et l'ont suivi longtemps leurs railleries et leurs rires. Puis,
-la nuit est tombée, et ils se sont lassés. À présent, Christophe est
-trop loin pour que les cris l'atteignent de ceux restés là-bas. Dans
-le bruit du torrent, il n'entend que la voix tranquille de l'Enfant, qui
-tient de son petit poing une mèche crépue sur le front du géant, et
-qui répète: «Marche!»&mdash;Il marche, le dos courbé, les yeux, droit
-devant lui, fixés sur la rive obscure, dont les escarpements commencent
-à blanchir.</p>
-
-<p>Soudain, l'angélus tinte, et le troupeau des cloches s'éveille en
-bondissant. Voici l'aurore nouvelle! Derrière la falaise, qui dresse sa
-noire façade, le soleil invisible monte dans un ciel d'or. Christophe,
-près de tomber, touche enfin à la rive. Et il dit à l'Enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici arrivés! Comme tu étais lourd! Enfant, qui donc
-es-tu?</p>
-
-<p>Et l'Enfant dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis le jour qui va naître.</p>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Giuseppe Prezzolini, qui dirigeait alors, avec Giovanni
-Papini, le groupe de <i>la Voce.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>«J'ai mon compte, frère, sauve-toi!»</p></div>
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<p><i>Le Buisson Ardent</i> a été publié d'abord en deux livraisons des
-<i>Cahiers de la quinzaine</i>, dirigés par Charles Péguy, les 5 et
-12 novembre 1911.</p>
-
-<p><i>La Nouvelle Journée</i>, en deux livraisons de la même collection,
-les 6 et 20 octobre 1912.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#LE_BUISSON_ARDENT">LE BUISSON ARDENT</a><br />
-<a href="#LA_NOUVELLE_JOURNEE">LA NOUVELLE JOURNÉE</a><br /></p>
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>TABLE GÉNÉRALE</h4>
-
-<h4>JEAN-CHRISTOPHE</h4>
-
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{L'Aube.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME I&nbsp;&nbsp;</td><td align="left">{Le Matin.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{L'Adolescent.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME II&nbsp;&nbsp;</td><td align="left">{La Révolte.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{La Foire sur la Place.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{Antoinette.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME III&nbsp;&nbsp;</td><td align="left">{Dans la Maison.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{Les Amies.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME IV&nbsp;&nbsp;</td><td align="left">{Le Buisson Ardent.</td></tr>
-<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{La Nouvelle Journée.</td></tr></table></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) ***
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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