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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Jean-Christophe, Volume 4 (of 4) - Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée - -Author: Romain Rolland - -Release Date: May 4, 2020 [EBook #62021] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -ROMAIN ROLLAND - -_JEAN-CHRISTOPHE_ - -NOUVELLE ÉDITION - -IV - -LE BUISSON ARDENT -LA NOUVELLE JOURNÉE - -PARIS - -SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - -LIBRAIRIE OLLENDORFF - -50, CHAUSSÉE D'ANTIN - -Tous droits réservés. - - - - -LE BUISSON ARDENT - - - - -[Illustration] - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile...... - -Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait, -quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était -contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il -croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus. - -Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet, -désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché; -peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il -n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il -n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au -terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts -antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait -ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait -et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir -encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un -bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa -vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait, -avec honte, devenir dilettante. - - -«_Il faut_, disait Ibsen, _pour persévérer dans l'art, autre chose et -plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la -vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des -livres._» - - -Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres -étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet -athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait, -avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de -tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds -d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour -le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable; -il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son -maître. Ce n'était pas beaucoup dire... - -Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être.... - -Il se croyait arrivé au port. - - - - -Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie, -Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui. -Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se -rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec -lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec -Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège, -d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,--cet autre l'aimât-il -mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.--Cela ne se raisonne -pas... - -Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il -s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct, -supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et -trouva qu'Olivier avait raison. - -Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus -unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les -pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se -faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants. - -Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans -ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien -pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule -raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant--un bébé -vagissant--ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes -qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en -scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de -vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de -sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au -cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce -qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant -était la chair. - -Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux -souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé -en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve. -Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait -tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui -persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de -tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur -tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse -instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui -répugnaient. - -Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il -venait d'être le témoin. - - - - -Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non -loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la -maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques -ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où -il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici -ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il -avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du -travail--(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)--il -s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir -son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était -la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était -noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine -remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu -pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient -bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne -leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était -Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles -surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues, -parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!... - -Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa -maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux -qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge, -désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant -s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne -savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta -l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille -d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de -misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs, -en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer -l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il -s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il -les reconnaissait: l'homme--(il entendait sa respiration sifflante dans -l'escalier)--un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la -chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie, -au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche, -insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois -semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant -d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire -quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher -d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se -pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne -se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,--sans compter deux -autres qu'on avait perdus sur la route;--et pour achever, deux jumeaux -qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils -étaient nés, le mois passé! - ---Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq, -la petite de onze ans, Justine--pauvre gosse!--s'est mise à sangloter, -demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux... - -Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,--un front volumineux, -des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur -de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur -plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un -garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se -croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite: - ---Pardon, mademoiselle. - -Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais -cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au -soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la -dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge -semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du -peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques -marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée -sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre. -Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la -menait?--Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée -de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,--la -délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait -dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans -sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons -l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses! - -Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il -est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets -d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires, -et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut -pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au -récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se -traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite, -il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique; -et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un -heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de -nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de -tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le -suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne -concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer -à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal? -C'est l'échine de l'univers. - -Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il -n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il -avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette -s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il -s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu -hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui -s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain, -sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à -présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au -lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il -n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état -d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le -monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée, -pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le -chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir, -femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs -amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a -meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la -cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il -levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur -de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés, -l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée, -la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens, -les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il -l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre -chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé, -disait: - ---Tais-toi! laisse-moi travailler. - -Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait, -jurait: - ---Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé! - -Olivier s'excusait. - ---Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder -dans le gouffre. On ne peut plus vivre. - ---Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre. - ---Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que -tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle -a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable, -assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord, -sois heureux! - ---Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit -tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de -les diminuer. - ---Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers -que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est -guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la -joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs -peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous -autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les -premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de -Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela. -Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en -brouillons, et le résultat est nul,--quand il n'est pas pire... Et -vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos -artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que -tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres! -Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins -frelaté.--Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de -vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en -vous du soleil. - - - - -Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier -en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez -fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en -s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et -religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et -religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et -d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser. -Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait -l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices -lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous -entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens -se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans -songer à celui qu'ils font. - -Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud, -faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans -les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut -se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient -mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient -fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la -charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de -misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle -semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure -qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop -pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une -recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer. - -Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait -point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une -question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans, -au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie -de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces. - -À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus -égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital -d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le -dépenser dans une action, ou--(plus prudemment)--dans une théorie. -Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a -besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à -un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des -sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et -si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a -rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut -renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer -et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et -des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils -frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre -bout du monde, les faisait délirer... - -Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands -bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il -n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans -l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour -remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que -l'injustice?--Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée. -Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit, -c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce -troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le -peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a -tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la -sienne,--celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise. - -À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés -contre les injustices sociales,--et visaient inconsciemment à en -préparer de nouvelles. - -Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis -que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était -devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des -déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette -classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été -dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait -plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force -même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique -et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes -au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main, -avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la -lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme -de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient -d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes -électriques qui parcouraient le corps de la société humaine. - -Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses -idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente, -bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité. - -Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans -que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités, -ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens -des autres classes. Des _credo_ absurdes, comme tous les _credo_,--Droit -divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat, -Suffrage universel, Égalité des hommes,--pareillement absurdes, si -l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les -anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le -monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas -les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital, -qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet -qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus -sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient -contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes -humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante -desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit -l'air de son arôme violent.--Ces pensées, dont l'éclatant drapeau -menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise, -étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles -étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme -mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des -vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en -était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa -réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant -dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant -d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché, -sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les -personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de -s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent -à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu. - -Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de -tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où -tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne -sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent -aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est -aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence, -elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible -qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines -rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le -flux se retire.--On admire l'abnégation des privilégiés français qui -abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus -admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine -que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit: -«Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le -bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les -privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient -plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le -buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige, -rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la -Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des -celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les -enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs -arrière-grands-pères en eurent la tête tournée. - -C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau -des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur -classe en sacrifice au dieu nouveau, _Deo ignoto_:--le Peuple. - - - - -Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne -voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en -affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps -intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à -fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause, -que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,--du moins, qu'on -pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque -quelque chose. Émotions de théâtre. - -Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il -s'y mêle de calcul intéressé.--Mais d'autres, plus avisés, ne -jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen -d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer -montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils -comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés -aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était -étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou -trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour -qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et -n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient. - -Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti -n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient -aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer -de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits, -qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur -inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux. -Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite, -après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé -beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs -efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était -aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé. -Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la -culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse -s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les -avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las -bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie -était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le -peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout -seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un -mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une -joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée, -qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si -riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de -retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,--D'autres -satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa -sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus -intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de -leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été -plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être -écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient -à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus -rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence. - -De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de -l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et -distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient -de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur -violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs -rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout -l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont -comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le -temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui -marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin -de croire qu'ils font tourner le vent. - -Le vent avait tournée. - -Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se -sont plus vite propagées. Combien de républicains en France -s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du -suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse! -Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui -avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain, -l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se -gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et -peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive, -soulevaient la révolte; les minorités énergiques--toutes les -minorités--en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et -cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française -et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces -hommes de son temps, «_aristocrates par inclination, qui se faisaient -républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure -parmi leurs égaux_»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces -inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une -autorité qui impose la suprématie de l'élite--ouvrière ou bourgeoise -au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois -orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par -amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les -théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes -girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête. - -Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,--de -ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à -Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et -guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler -leurs voiles.--On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire -Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et -lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des -initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de -politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur -était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le -Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels -de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis -traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent. -Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques -gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient -leur plume.--Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre -l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement -perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps -leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès, -qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur -amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient, -avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu -ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter, -doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes -de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient, -pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur -escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces -Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur -hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain, -craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à -leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou -contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à -suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder. - - -Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite -avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire -par timidité. - -L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De -riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée -aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient -illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros -bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu, -mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom -aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde -bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue -et son amertume, avait fini par l'exaspérer,--d'autant plus que sa -femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit -assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en -quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu -apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle -n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour -la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas -au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont -certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore -plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne -voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des -gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver. -Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils -ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des -couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs. - -Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses -nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français, -bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle -Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié, -qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don -de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si -parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander -si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses -épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement. -Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui -faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des -sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la -cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance -d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il -avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le -monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité -inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence -de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une -réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent -désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un -théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens, -honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de -révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être: -c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme -naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où -il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais -la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos; -lui-même finissait par ne plus le savoir très bien. - -Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double -race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme -dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à -dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans -des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de -sa volonté, de son temps, de son argent,--non pour son propre compte -(il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),--mais pour -les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se -laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme -Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient; -elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il -n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la -figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole -affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule -Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton, -était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer -parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant -la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop -désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le -jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs -prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme -foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité -bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il -pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant -qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront -pas en même temps le cou des autres.--Qui l'obligeait à les suivre? -N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui -manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en -arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils -n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions -exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et -combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront -la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de -certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même -génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres. -D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes. -Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent -mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce -qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si -peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le -pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance -collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient, -parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force -héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines; -elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus -ont douté. Les autres ne sont que des reflets,--sauf à certaines -heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une -grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et -l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine -quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les -autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire. - -Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet -voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté -de sa hardiesse. - -Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de -leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt; -ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à -M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à -Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par -mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par -besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par -servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient -emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on -voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent -que la bourrasque vient. - - - - -Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de -bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont -le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était -attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui -les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage. -Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes -l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une -indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par -esprit de contradiction et par réaction instinctive contre -l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait -plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le -robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu -trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa -force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de -même!... La question sociale! Quelle question? La misère? - ---Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons -passé par là. Il n'y a qu'à en sortir. - ---Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les -malchanceux. - ---Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme -on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit -odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus -faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée -d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit -maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent, -vaincu,--un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus -ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau -sujet de comédie, mon ami Olivier! - ---J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres. - ---Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand -je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui -la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons. - -Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros -bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait. - ---Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris! -observait Olivier. - ---Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et -toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils -ne connaissent pas. - -Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même -un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de -la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se -souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il -n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie. - ---Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile? -Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats -qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de -l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur -profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y -passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens -oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les -dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le -mal. Du moins, n'y pas souscrire! - -Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu -régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans -une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point. -C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand -peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et -construit pour détruire,--qui joue avec les idées et avec la vie, qui -fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu -verse son sang. - -Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était -trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait -qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel -bavardage inutile! - ---Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution--ou des -palabres sur la révolution--pour me prouver ma force. Surtout je n'ai -pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour -rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende. -Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis -pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois -qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe -d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se -soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques, -souvenez-vous de votre Corneille: «_Moi seul, et c'est assez!_» Votre -désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à -la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans -théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les -âmes des faibles se tourneront vers vous... - -Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux -discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le -paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa -disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de -lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste -clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois -dilettantes; et il pensait: - -Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là? - -Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles -au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la -nouveauté ou--(c'est tout comme)--l'archaïsme de sentiments raffinés, -Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants pour -croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu--des -sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres -intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations -multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu -près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur; -l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la -littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs -intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par -hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants -accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en -restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que -l'art venait faire dans cet hôpital?--Et cependant, il ne pouvait, dans -la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient -l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les -moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation: -d'offrir comme divertissement--comme désennui plutôt, ou comme ennui -nouveau--dans des soirées mondaines, à un public de snobs et -d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la -musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure. - -Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de -l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il -était obscurément attiré par le nouveau monde promis,--le peuple. Les -souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient -révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain -sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis -étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait -de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du -peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait -d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il -prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social. -Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être -aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors. - -Ce qui l'intéressait le moins dans le spectacle, c'étaient les -théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop -souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées. -Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de -préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait, -congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors -des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute -comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui -préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les -antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la -question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à -observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire, -ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les -bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont -faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens -un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait -pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt -affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils -jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait -prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent. -Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de -poussière. - - - - - -La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels -était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La -vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre; -lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait -que plus d'imprévu. - -Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait. -Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant -que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole -de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les -gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris -de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent. - -La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire, -goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent -dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la -lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues, -la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de -faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée -par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal, -des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la -rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de -simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas -naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne -peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les -expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces -phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait -pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race; -mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de -milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots -sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne -représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe. -Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme -une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des -énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la -maison. - -C'est ce que fit Christophe. - - -Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux -chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli -avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans -l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la -bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des -traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du -peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait -dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui -même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre -jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de -l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port, -et qui sont la mort,--la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait -plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute--(c'en est -une dans la société moderne)--de faire un mariage d'amour avec une -jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à -s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre -ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes -ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la -misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés -de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était -jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à -des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec -d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses -ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant -des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées -intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand -il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant, -une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait -de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien, -ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste? -Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier -desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver -jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté -dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour -oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le -détruire.--Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une -nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique, -mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait. -Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles -qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il -avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il -l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs -des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune -contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait -amèrement d'être mêlé au peuple. - -Christophe, beaucoup plus peuple que lui,--d'autant plus qu'il n'était -pas forcé de l'être,--prit plaisir à ces meetings. Les discours -l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était -peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un -autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se -donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait -la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient. -Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci. -D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité -de connaître quelques-uns des parleurs. - -Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir -Joussier,--un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans, -figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les -cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa -mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,--il tenait -moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations -emphatiques,--qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui -en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement -que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait -penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur -répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils -attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une -ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné -par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la -chair.--À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance -qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations -politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait -regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût -de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces -hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis -l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous -les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était -ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de -découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui; -d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence -calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il -s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines -choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait -très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des -autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un -esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine -soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point -d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir -recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi -qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi, -l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui -étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous. - -Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il -n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune -faisait--difficilement--l'unité d'action, elle était loin de faire -l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et -transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux -antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils -subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi, -avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers -jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux, -avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux -autres. Mais la grande différence était--sera toujours--celle des -tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes -aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites -pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient -en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt -commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se -hérissait. - -Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit -restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon, -employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison -était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six, -dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite -et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de -deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa -maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle, -casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes -un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot, -ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant -anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait -l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait -les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un -sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un -raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait -chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son -indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie. -Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté--alcool -intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne -pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans -le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais -on est l'égal des riches. Et on les hait. - -Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour -Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur -le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne -savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il -était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années, -grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de -fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier, -mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé -indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une -hostilité intime couvait entre eux. - -La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans, -qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure, -s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer, -avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient; -elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la -mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une -fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans--fillette et -garçon--qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table -poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de -conversations qui n'étaient pas faites pour eux. - -Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne -se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient -pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au -sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à -perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie, -soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de -liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que -s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait -volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais -Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes -traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de -temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi -tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la -gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races -d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la -communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur. -Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du -devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en -présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que -Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère -du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin -de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de -penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix -était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait -de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans -la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il -les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un -étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que -lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au -passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que -jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe -en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien. - -De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec -Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas -la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée -bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la -comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois -chez Mme Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un -ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de -belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à -s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se -sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf -hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie -de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un -désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait, -trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient -irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son -habitude d'analyse des âmes. - -Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui -le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était -fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui -échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle -agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa -luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle -avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout -cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier -n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas, -pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui -rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une -lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses -instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois, -despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme -d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de -toujours.--Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il -connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour -Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier -lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré. - -Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard -indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air. -Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée, -avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant -bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec -un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle -comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de -Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots -affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord: - ---«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du -mauvais sang pour si peu...» - -Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien... - ---«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se tourmente...» - -Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent -glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un -garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent, -elle était de nouveau active et riante. Elle disait: - ---Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre. - -Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas -faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent -l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de -ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution -venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers -ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses -pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place -partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la -révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en -quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes, -dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire -le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle -avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on -respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle -n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de -son homme et de son parti,--et des autres partis,--comme pour les -bêtises de la jeunesse,--et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de -grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à -la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste. - ---«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu -qu'on se porte bien...» - -Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin -de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De -temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que -les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute -seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner -dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que -tous les autres. - - - - -Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne -cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait -et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient -pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait -pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire -s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas. -Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste -contre le socialisme et toute doctrine d'État,--l'État, cette entité -monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa -raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont -la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de -l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement -d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses -particulières,--la grande misère moderne, dont la Révolution -française est en partie responsable. - -Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se -trouvait en contact avec les syndicats,--ces coalitions redoutables des -faibles,--son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait -s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner -ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent -à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que -si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand -ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves -gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand -il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves -gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de -leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux -que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés _dans la -Maison_, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces -associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop -timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être, -des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du -mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux -travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte -de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient -le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une -élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres. -Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de -Paris éteignent les lumières du ciel[1]. Et M. Pataud, celles des -rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de -l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et -mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes; -impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre -liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les -révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe -et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui -refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux -qu'on prétendît les y contraindre par la force.--Cependant, il faut -prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre -un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un -impérialisme. Olivier disait: - ---Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés. - -Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais -il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée -des travailleurs révoltés. - -Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table -qu'il n'était pas avec eux. - ---Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts -matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour -une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre -deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne -dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers -temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité -malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils -aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont -trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à -nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la -lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la -retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des -travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on -se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste -est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord... - -Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il -avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser -amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de -façon à travailler le moins et le plus agréablement possible. - -Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus -qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait -autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée -en principe. - ---Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse -peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans -répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des -bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux -monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non, -vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui -va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus, -vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de -quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours -prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans -savoir pourquoi,--pour le plaisir,--pour la peine, la peine -séculaire,--les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans -les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font -socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés, -ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas -mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y -passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le -pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle. -Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent -qu'à s'emplir. - -Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout -en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion, -fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre: -son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement -esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la -vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix -vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou -morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le -prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne -pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le -travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions -sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de -faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la -mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr -son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un -monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille -ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit -bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur -réelle--(Qui en est le juge infaillible?)--mais des besoins légitimes -et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui -l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante -pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien -de plus. La _Joconde_ ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport -entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas -au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la -payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et -travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux -autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il -n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement -normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres -l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de -la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes, -nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et -femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour -gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les -meilleurs succomber à la peine,--nous qui sommes les forces vives de la -nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes -riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point, -vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés -de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du -Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on -sacrifie le bien,--le bien des autres!--Il n'en reste pas moins ceci: -que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez. -Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que -demain elle ne se retourne contre vous! - - - - -Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la -tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y -attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il -attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne -fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se -croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce -phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une -passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par -comparaison, décroître. - -Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux -qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond -et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit, -faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à -demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il -perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser, -en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de -difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot -critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter. -Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait -très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que -davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses -principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de -pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des -idéologies et l'inutilité de tous les efforts. - -La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment, -de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions -immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas -conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites, -par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions -à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait -que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se -coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves -cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de -bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps -après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils -n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre, -par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un -Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la -mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient! -Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes -politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par -l'argent, par la femme et par l'argent--(les deux fléaux n'en font -qu'un).--On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition, -des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe -de grands hommes d'État--(en d'autres temps, ils l'eussent été -peut-être);--«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin, -l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur -faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents, -ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou -leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se -faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été -capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à -leur poste, le poing au gouvernail. - -La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la -révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser -mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments -perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les -réformistes et les révolutionnaires--par la timidité profonde sous -les menaces fanfaronnes,--par l'hérédité moutonnière qui, à la -première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces -révoltés,--par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui -profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des -maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans -parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils -voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère -révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en -révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils -eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils -aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin. - -Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait -reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils -prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui -les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait -le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser -emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et -regardait l'eau passer. - -C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions, -d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des -bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs -étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés, -et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru -jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés, -enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils -étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du -troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand -nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à -ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant -aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir -d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun. -Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que -comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis, -pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits -couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable. - -Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait -où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre -la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale -serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait -pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les -oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces -opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires -ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et -l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène -le troupeau humain... - - -«_Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon -la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de -forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce -monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce -monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce -monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir -celles qui sont..._» - - -Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,--(Raison -ou Déraison),--et bien que l'organisation sociale préparée par le -syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne -pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui, -d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat -terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir -mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas -meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il -n'était pas assez différent. - -Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard -et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants, -les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là, -comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la -foule: elle va toujours à l'élite,--l'élite de toutes les classes et -de tous les partis,--ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré, -c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point. - -Olivier avait déjà fait son choix. - - - - -À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un -peu en contre-bas de la rue,--quelques planches clouées ensemble, avec -des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches, -et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la -place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on -entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de -céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix -enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou -interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à -l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait -d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la -première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier. -Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton -flûté, ou il lui sifflait l'_Internationale._ Elle restait, le bec -levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon, -le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes -pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là -son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron -s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du -quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la -fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le -discours interrompu. - -Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux -rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui -s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles -poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits, -dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il -fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de -cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet, -dit Feuillette, dit papa La Feuillette--on disait La Fayette, pour le -faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions -écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à -mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait -dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu -aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour -l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et -une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait -ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée, -écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis. -Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé -des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti; -afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti -quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à -livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage -solide: il usait les pieds, mais il était inusable. - -Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et -rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait -fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui -ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec -l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle -avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant. -C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle -aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis, -quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours -de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de -pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était -fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre, -elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent, -et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle -était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de -six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui -témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures -variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir, -afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps -son catéchisme social et anticlérical. - -Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était -toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui -faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette -n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par -mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le -faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit -que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le -rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et -tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé -par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations -révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors, -comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son -imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses -sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables -souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des -bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de -meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui -venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve, -monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets -d'espoir éblouissant. - -Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là -qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle. -Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le -temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent, -son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés -joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en -silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux -de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,--ce -bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas -grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard -illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe -elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier -gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement, -et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de -le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier. -Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le -petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le -front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des -coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla -doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de -manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une -terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire, -pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à -Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le -rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut -un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il -guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le -bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son -côté, Emmanuel en était froissé. - -Il eut un grand bonheur, le jour qu'Olivier entra chez le père -Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta -chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être -sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya, -ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à -gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se -passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la -gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette -fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de -souffrances lui faisait voir dans l'enfant--(d'une façon trop -simpliste)--un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se -consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son -perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment -analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il -subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point, -qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des -brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles -magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions -d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de -sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier -démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il -arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le -renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle -rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les -chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé -l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où -est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand -pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les -nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait -avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le -cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas -à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison -continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait -loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne -savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous -rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de -tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté, -un _credo_ héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des -réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme; -à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de -mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères. - -Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il -croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui -lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas -frappé; il disait: - ---Ben oui, on sait ça. - -Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire -des choses réelles. - ---Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement. - -Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science -l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de -fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des -génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand -on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a -trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe -bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des -idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais -qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées -d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le -toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la -rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne -comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas -toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas -un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini, -noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de -grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui -communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui -échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt -de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre, -les yeux fermés. - -Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait -chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse, -ardeur idéaliste,--et de si différent:--ce déséquilibre, ces désirs -aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune -idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il -ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se -douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son -petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons -même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que -fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le -corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres! -Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes -neuves, ils sont prêts à sortir.--Le petit avait tous les désirs -érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à -l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui -l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte. -Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui -était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent. -Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur -humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation -fantastique, poésie enfantine et barbare,--tout un monde héroïque -d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté -ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre. - -Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du -grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant, -jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve. -Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en -une seconde de vie!--Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien -d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un -effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés; -s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles; -mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées -s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les -font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de -feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et -s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va -mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises... - -Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était -le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait -volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect -pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était -plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs, -le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à -côté du grand-père. - -Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des -ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les -débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square -voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier, -près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il -déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un -papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de -moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber -leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des -pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour, -c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures, -la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain -flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier -tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,--enveloppe -fiévreuse et dorée du rêve parisien...--Et le petit bossu, à cheval -sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler, -s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine -douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur -imprécis et grisant... - - ---«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour -nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on -est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous -m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...» - - -Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa -bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré -dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et -boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux -lettres magiques, qui écriraient un jour le _Mane Thecel Pharès_ de la -Révolution. - - - - -Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre -côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la -devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées -en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas -de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements -d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines -heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il, -la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son -gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils -allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas -de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis -près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de -rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à -voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une -blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux -vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières -faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en -transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue -lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié -en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons -de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux -beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord -avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la -manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste, -fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la -Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il -incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour -Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient -interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées -communes étaient démontrées;--(peu s'en fallait qu'entre deux rasades -ils ne les crussent réalisées).--Des deux, le plus raisonneur était -le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car -Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu -chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison -qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent -à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de -démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait -point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les -désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il -les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans -y laisser de traces.--Tous deux étaient de vieux enfants romanesques, -qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom -seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et -dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est -arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par -transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des -siècles devant le Fils de l'Homme.--Inutile d'ajouter que tous deux -étaient anticléricaux. - -Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort -dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très -brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole -que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un -rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec -une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des -prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à -son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec -des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de -l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle. -Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa -distinction, Mme Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle -indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant -chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la -maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la -maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle--(et elle se jurait -bien de l'attraper in extremis),--elle s'en donnait à cœur joie de -tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des -images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle -ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre; -et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une -chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait -ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle -pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle -avait à l'embêter. - -Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se -risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible -nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant -tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit -saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre, -au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit -en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas -renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir; -cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne -voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait -un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils -s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette. - -Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois, -une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps -moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce. -Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes -privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle, -très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais -un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire -enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante -et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à -réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle -s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque -rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient; -Mme Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle -lisait quelques _Tracts_ insipides, quelque fade histoire miraculeuse, -ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,--ou les -récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du -Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si -elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins -attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une -sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas -croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de -ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les -visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et -ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne -dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine -leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle -était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité -de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un -ruisseau qui disparaît sous terre.--Naturellement, elle faisait partie -de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se -réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de -ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles -saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait -dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à -sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.--Cette mainmise des -deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la -joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les -femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se -laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le -malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme -acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il -baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un -peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse -une tolérance à la Kropotkine. - -Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se -voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison. -Mme Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils d'un -mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses -journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée. -Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé -contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre -restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut -sur la barre de la fenêtre;--(il s'imaginait que cette pose -l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière -donnaient le change sur sa difformité).--Rainette, qui n'était pas -gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût -bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait -exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui -était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où -la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il -s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la -maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance, -méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu -une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de -se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs -longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,--ces -grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en -passant,--il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à -son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se -donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait -les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois, -quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en -hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de -son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient -les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes -postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous -deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant. - -Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands, -des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi -stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de -miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en -papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des -bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son -grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions -publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris -et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation -s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se -répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du -grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis, -ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses -désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus -grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants. -Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait -été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils -avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche -prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce -qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait -son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le -détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas -fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains -maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par -orgueil, à ne pas revenir. - -Un jour, Rainette fut vengée.--Il était avec ses camarades d'atelier. -Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il -ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement -prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de -journal--(il en était farci).--Ce jour-là, ils s'étaient mis à -causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il -était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement: - ---D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société -future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant. - -Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut, -consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne -desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait -hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir -seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux. - ---Tu as de la peine. Pourquoi? - -Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le -petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il -était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez -lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la -maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se -défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de -charité, il n'en laissait rien voir. - ---On t'a fait de la peine? - ---Oui. - ---Qu'est-ce qu'on t'a fait? - -Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses -camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui. - ---Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce -n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront -après nous. - -Le petit était déçu que ce fût pour si tard. - ---Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille -pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des -millions d'êtres? - -Emmanuel soupira et dit: - ---Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même. - ---Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle -ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et -tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer -autour de soi. - -Il lui en montra quelques-unes. - -L'enfant écoutait, hocha la tête et dit: - ---Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau! - ---Mais non, tu en sortiras. - ---Et alors, ce sera fini. - ---Qu'est-ce que tu en sais? - -Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du _credo_ du -grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à -une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se -demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la -main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie -sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards -d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique -soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite. -D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les -antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des -vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié -sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes -innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe -de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les -images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près -de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans -sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières -hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel -lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre. -L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui -disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par -l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres -récits. - -Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que -s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières -électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il -suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à -celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la -tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit -corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne -s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à -peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour -Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient -chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait -autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les -hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les -hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui -traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient -l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la -lumière,--tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme -un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à -Rainette, et dit: - ---Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu, -c'est pourtant des toqués! - -Olivier sourit: - ---Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose. -Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir -la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe. -Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est -toujours la même lumière que nous aimons. - - -Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz -n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans -sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce -qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait -à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait -pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à -la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y -coula doucement la tête et appela à voix basse: - ---Rainette... - -Elle ne répondit pas. - ---Rainette! Je te dis pardon. - -La voix de Rainette, dans l'ombre, dit: - ---Méchant! Je te déteste. - ---Pardon, répéta-t-il. - -Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé, -un peu honteux: - ---Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme toi. - ---C'est vrai? - ---C'est vrai. - -Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y -croyait un peu. - -Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit, -dehors! Le petit infirme murmura: - ---Il fera bon, quand on sera mort!... - -On entendait le souffle léger de Rainette. - -Il dit: - ---Bonne nuit, petite grenouille. - -La voix attendrie de Rainette dit: - ---Bonne nuit. - -Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné. -Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur -qu'une autre eût souffert par lui. - - - - -Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y -rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement -social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces -combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au -nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants. -Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la -poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait -l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa -volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la -coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve -populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus -frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en -temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il -s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas; -et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux -extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne -savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait -en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du -début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres. -En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans -l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt -répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il -se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des -intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis, -Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se -mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de -Christophe--(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient -glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République). - ---Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit -Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser; -mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger--qui -plus est, un Allemand--dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le -moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les -soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être -obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le! - -Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent. -Christophe ne prit pas l'avis au sérieux. - ---Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le -droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont -une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes -pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me -déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi, -recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois. - - -Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait bien -de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, encore -que l'une d'elles, Mme Arnaud, se consacrât maintenant aux œuvres de -bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les soins de -l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce ton -gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet -et de muer sa chanson informe en un parler humain. - -De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux -connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était -tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse, -mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un -goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites -dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le -travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement; -il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier -qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier, -s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce -qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne -s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune -classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle -s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai -peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare -dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus -intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du -travail manuel et d'une activité saine de l'esprit. - -L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale. -C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les -yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un -jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la -chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la -bibliothèque, le nez sur les titres des volumes: - ---Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques... - -Il ajouta: - ---Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne. - ---Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier. - - ---«_Bourguignon salé, -L'épée au côté, -La barbe au menton, -Saute y Bourguignon!_» - - -répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des -papiers de famille qui datent de 1200 et quelque... - -Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait -qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles -de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe -Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence -avait commencé, dès le XVIIe siècle. Au temps de la Révolution, la -famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare -populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe -travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa -fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des -documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à -leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives -copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait -l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son -illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en -riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait -une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et -Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des -races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des -siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au -fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un -réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où -ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien -souvent les mêmes. - -Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une -société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit -Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir. -Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez -l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir. -Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent -qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher -que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries. -Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il -croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait -stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse, -qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus -capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain -que de sarcler la terre et de creuser les sillons.--La présence de -Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber -son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui -devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait -alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce -qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le -cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la -frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant, -Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas -en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame -obscur d'hérédités malsaines, tout--l'amour et la haine et le génie -latent--rendait un autre son. - - - - -Le premier Mai approchait. - -Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T. -contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour -arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot -d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au -ventre... _Feri ventrem!_... Ils les menaçaient de la grève -générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou -s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré -Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de -terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti -il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et -révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée, -dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public, -il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût -pris _in petto_ le premier dictateur venu, pour balayer le spectre -rouge. - -Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu -qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa -naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit -tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et -l'attente de la Révolution. - ---Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est -pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des -coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute -la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang, -on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles. -Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort! -Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre! -Combien de gouttes de sang? - ---Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct -secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du -civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et -Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre; -mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce... - -Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour -rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet -fanfaron, Chantecler,--les héros qui mentent. - -Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le -commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas -plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le -gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les -stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus -opportun. - - -Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle -le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle -réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux -ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il -amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et -physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée. -Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie -de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant -à sa table. - -Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire, -il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il -avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait -un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu -dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait -paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et -déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou -brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le -reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies, -qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la -chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un -déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir. -Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait -Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse, -il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des -choses que nul ne remarquait. - -Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il -promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard -d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda: - ---Qu'est-ce que c'était, Christophe? - ---Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le -poisson. - ---Est-ce que tu vas écrire cela? - ---Cela? Quoi, cela? - ---Ce que tu as dit. - ---Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus. - ---Mais à quoi pensais-tu? - ---Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le front. - -Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux -amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce -regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant -d'affection! - ---Paresseux! dit-il gaiement. - -Olivier soupira. - ---Qu'as-tu? demanda Christophe. - ---Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près -de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas -ma part!... - ---Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend? - ---Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves -passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien -de tout cela. Je resterai stupidement en chemin. - ---Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le -voulais, je te laisserais en route? - ---Tu m'oublieras, dit Olivier. - -Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il -lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la -chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et -tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se -déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent -maladroitement le col. Olivier se laissait faire. - ---Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand -bonheur dans ma vie! - ---Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi -bien que moi. - ---Oui, dit Olivier. - ---Alors, pourquoi dis-tu des sottises? - ---J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe -qui m'abat. - ---Il faut se secouer. Houp! Lève-toi. - ---Pas maintenant. Plus tard. - -Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour -continuer de rêvasser, au coin du feu. - -Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards -argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les -oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le -fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui -l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère -qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De -délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux. -De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs -rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à -étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques. -Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de -ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était -toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son -esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès; -et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine -quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles -nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et -mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus -gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas -sauver!...--Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin -qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les -champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui -rêvent, au soleil!--De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves -d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes, -tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne -sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles -se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était -peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier -s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes -éployées, les barques silencieuses du rêve. - -Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires -qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait -ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il -finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu -du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer -l'histoire. Olivier s'y refusa: - ---Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus. - ---Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de -Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies -jamais rien. - ---Hélas! fit Olivier. - ---Recommence, alors. - ---Cela me fatigue. À quoi bon? - -Christophe était fâché. - ---Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as, -tu le jettes. C'est perdu pour jamais. - ---Rien n'est perdu, dit Olivier. - -Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le -récit d'Olivier,--tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure -froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se -leva et dit: - ---Il fera beau, demain. - ---Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas écouté. - ---Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure -maussade s'illuminait. - ---C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras demain. - ---Balivernes! dit Christophe. - - - - -Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade -dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son -étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte -vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit -étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des -bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait -pour en être victime, sans pouvoir--sans vouloir--se défendre: car il -avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps -maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce -qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente -plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté -de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il -s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les -hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour. -Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit, -pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris -l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit: - ---C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai. -Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré. - -Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait -pas laisser son ami aller seul. - -Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un -brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air -désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des -agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg -étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y -avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient -au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien. -Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une -mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une -tendance à remonter. - ---Demain, dit Olivier, je verrai le soleil. - -Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer -pour embrasser l'enfant. - ---Non, ce sera pour le retour. - -De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de -monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du -dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient. -Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils -avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se -forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se -satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou -simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient -reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les -entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les -bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient; -ils disaient avec orgueil: - ---Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien -habillés... - -Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!... -Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris. - -À mesure qu'ils avançaient, la foule s'épaississait. De louches -figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant, -aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était -remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant, -elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent -à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet, -des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en -faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du -restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait -contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle -formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec -des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer -mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les -mots!... - -Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En -attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,--à sa façon, nerveuse, -brutale, sans méchanceté encore,--à pousser et à être poussée, à -insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle -s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien -voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer, -sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant, -écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient, -s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable; -la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et -tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres, -comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait -la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un -bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une -vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille -têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des -individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang, -commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des -familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient -la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience -angoissée, que la troupe chargeât. - -Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes, -Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le -bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se -refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait -complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité -d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant -qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses -revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce -qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait, -respirant ce souffle de démence... - - -Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais -la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux -passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles -comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens -avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans -délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des -choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée -d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre -odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait. - ---Christophe! supplia-t-il. - -Christophe n'écoutait pas. - ---Christophe! - ---Hé? - ---Rentrons. - ---Tu as peur? dit Christophe. - -Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit. - -À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple -refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un -kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains, -accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la -muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de -triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis, -il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des -yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?--Ce qui devait venir... -Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le -miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait -aussi... - -Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas -entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien -aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à -Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe. - -Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs -amis,--Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques -bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase -allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots -verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se -glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents. -Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa -gouaillerie: - ---Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout. - ---Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas -à se gâter. - ---Quelle blague! fit Christophe. - -À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres, -avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades -centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade -commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les -derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour -se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui -les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup -eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et -poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le -vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe, -lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une -œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant. -Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit: - ---Allons chez Aurélie. - -Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y -avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue -était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la -chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du -flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère -empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à -Christophe: - ---Je vais à la maison. - ---Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure. - ---Ne t'expose plus, Christophe! - ---Trembleur! fit Christophe, en riant. - -Il entra dans la crèmerie. - -Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et -il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la -bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se -retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où -Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait -par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les -agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des -marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres -dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le -flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se -précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant. -D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels, -les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la -gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches, -hululaient.--Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort -de la bataille, que nul ne voulait moins que lui... - -Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre, -sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser -qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à -fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à -faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le -tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne -lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de -tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un -remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y -apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec -allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la -gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent -à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire: - ---Un tour de valse, mademoiselle? - -Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme -un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il -n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui -l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux, -dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa -poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de -lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui -avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se -soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut -le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il -vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement, -il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il -enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à -ses yeux; il était ivre, il hurla. - -Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le -sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous -côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil -atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue -fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus -renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les -travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres, -brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient -des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut -l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la -barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant -révolutionnaire, que vingt voix répétaient. - - -Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance. -On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au -pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une -grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé, -et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été: - ---Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold... - -Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête -sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait -les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se -trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par -curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la -manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier. -Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait: - ---Que suis-je venu faire dans cette galère? - -Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait -de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder -sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à -Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait -ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger -stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la -sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée -n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à -des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le -guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi -celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer, -rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir -professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit: - ---Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de -faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas, -cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer. - -Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir -qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il -serait tué. Manousse dit à Bernard: - ---S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais l'enlever. - ---Comment? - ---Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue. - ---Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué. - ---Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à -temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse. - ---Il ne voudra jamais. - ---Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il -est déjà parti. - -Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe -sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos, -chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés -sur lesquels il marchait,--(nombre pair ou impair)--pour savoir s'il -serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il -arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé, -s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la -barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme -l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants -étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le -dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la -manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse, -tenace, de nouveau se hissa, et cria: - ---Jeannin... - -Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut -brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son -échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna. - ---Il faut fuir, dit Manousse. - ---Où est Olivier? - ---Il faut fuir, répéta Manousse. - ---Pourquoi diable? dit Christophe. - ---Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez arrêté. - ---Et qu'est-ce que j'ai fait? - ---Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne -vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre. - ---Où est Olivier? - ---Chez lui. - ---Je vais le rejoindre. - ---Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous -prévenir. Filez. - ---Où voulez-vous que j'aille? - ---En Suisse. Canet vous enlève dans son auto. - ---Et Olivier? - ---Nous n'avons pas le temps de causer... - ---Je ne pars pas sans le voir. - ---Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le -premier train. Vite! Je vous expliquerai. - -Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent -de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il -avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse -le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi -du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans -l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il -eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le -connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le -point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il -se ravisa soudain, et monta auprès d'eux. - - - - -Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la -chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et -sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea -de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel. -Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de -l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau... - - -Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un -petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal -fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent, -une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va -s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin, -où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau -s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait... - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies -dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix -ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme -aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et -Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui... - -Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation -de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon -saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses. -Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la -fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent -seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi, -mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui -d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa -destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est -vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui -importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le -rejoindre, le matin suivant... - -Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point -qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit -répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et -la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant, -ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main. - ---Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement. -On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons -demain. - -Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner. - ---Pauvre diable! dit Manousse. - -Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque -temps, Canet dit à Manousse: - ---Je crois que nous venons de commettre un crime. - -Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit: - ---Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants. - - -Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à -fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, -dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui -n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du -meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus -pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais -il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus -comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, -depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit -avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été -aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la -chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper, -vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était -pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était -stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était -son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la -nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la -force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce -fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait -davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude, -sans raison. - -Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la -gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant -toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce -n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était -point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier -l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente -commença. - -C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il -déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre; -il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la -fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne -s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers -sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné -plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant -qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez -lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait -rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal, -qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était -ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens -étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une -nuit sans sommeil. - -Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment -indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main -s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui -souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit: - ---Ah! te voilà enfin! - -Le mirage s'effaça... - -Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui -tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant -des dents... - -À partir de cette minute,--(il avait beau ne rien savoir, et se -répéter: «Je ne sais rien»)--il savait tout. Il était sûr de ce qui -allait venir. - -Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha -pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le -portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait -là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. -Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit. - -La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce -malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait -qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,--qu'il -n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre -aussi,--qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et -pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie -avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire -qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur... - - -Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait -tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était -vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne -remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était -cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer -Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit -était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. -Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la -direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations. -Seul, dans le wagon, Christophe criait: - ---Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! - -À la deuxième station après la frontière française, le train -s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe, -frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, -se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi -qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne -parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. -Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?... -Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de -vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne -partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois -heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester, -sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva -au milieu de la campagne déserte,--des prairies, coupées ça et là de -bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine -y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria: - ---Olivier! - -Il se coucha en travers de la route, et sanglota. - -Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il -voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la -nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher -jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si -l'on pouvait être mort!... - -À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la -frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une -auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée, -il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi. -Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était -tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il -se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de -paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de -miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière, -près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son -visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient -s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques -heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la -porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus -revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il -tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme -fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait, -en première page. - ---C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi. - ---Levez-vous, dit le fermier. - -Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent -derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des -arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à -Christophe, et lui dit: - ---La frontière est par là. - -Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il -marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de -s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne -pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha, -tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain. -D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment -bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait -peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit. -Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se -levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse -morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût -permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître. - -Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des -tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les -longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient, -toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était -près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans -cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui -avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à -lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa -vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême -effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait -un étranger. - - - - -Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et -rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se -trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de -forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut -gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet -d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une -église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou -par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la -porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en -chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient. - -Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.--La -ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit -noire en lui.... Des siècles passèrent... - - -La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son -visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond -clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor, -au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler, -attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur -regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots -sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif -et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans -une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle; -ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et -ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait -immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le -front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux, -les ténèbres dansaient. - -À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise, -une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier. - ---Où est-il? demandait une voix connue. - -La porte de la chambre se rouvrit. - ---Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une -lumière! - -Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette -voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il -saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux -hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge -avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient -derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté, -inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par -une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid; -mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses -mains. Braun ne cachait pas sa surprise. - ---Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état! - ---Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé. - ---Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que -vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna -et moi. - -Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse -qui l'avait accueilli dans la maison: - ---Ma femme. - -Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un -visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux -bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la -main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la -prit sans regarder. Il défaillait. - ---Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez -bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour... - -Braun ne le laissa pas achever. - ---Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que -vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère -que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous. - -Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans -les bras de Braun. - ---Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il -pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite! -Il s'évanouit... - -Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope -qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé. - -Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une -odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était -penché sur lui. - ---Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever. - ---Mais il meurt de faim! cria Braun. - -La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui -soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était -plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il -s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait -besoin que de repos, ils le laissèrent. - - - - -C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil -accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de -la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent -éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller, -brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des -horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser, -ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie, -il voulait se débattre et retombait au fond.--L'aube arriva enfin, -l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui -le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se -réveilla. Réveil terrible... - ---Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme -mon pauvre petit, qui est couché sous la terre... - -Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît -de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme -pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes -de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de -petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!... - -Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la -tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et -comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il -entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda -bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un -effort, qui lui sembla surhumain, pour dire: - ---Je vous en prie, laissez-moi. - -Le brave homme changea de ton, aussitôt. - ---Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien -tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les -repas, personne ne dira rien. - -Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables -explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers -qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau -seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait -dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre... -«Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il -servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes -ces générations,--une telle somme d'épreuves et d'espoirs!--qui -aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le -vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé, -toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce -qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire -mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur, -sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur -broyé.... - -Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses -visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna -parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire -un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans -ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme -se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la -connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus -récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait -des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges -joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui, -lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une -expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses, -serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était -grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses -vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans -bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras -collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à -s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha -pas au dîner, et continua de souffrir en silence. - -Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux -plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et -elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots -affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un -malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle -existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en -suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés. -Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.--Il -le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut -du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas -touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne -l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe. -Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait. -Après quoi, il lui tourna le dos. - -La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de -son néant. Plus trace de l'odieuse vie...--Mais le réveil fut encore -plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale -journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances -pour rentrer, et il se disait avec désespoir: - ---C'est moi qui l'ai tué.... - -Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx -aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige -de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se -traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin -instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il -entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir. - -Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses -démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a -l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le -bras: - ---Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas -m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las... - ---Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont -ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas. -Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On -ne s'occupera pas de vous. - -Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans -l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on -parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison -devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de -silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le -passé. - -Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait -assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il -circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi -pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force -de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait -horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que -tout fût fini.--Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il -sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans -la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa -chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il -haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À -table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux -fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour, -dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout -bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y -avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de -vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans -emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il -n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge, -dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et -pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de -brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de -l'âme un affreux tumulte de douleur,--«_le cri de détresse d'un être -demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée_...» - -La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des -compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce -beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et -bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait -plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y -eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement -l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir -aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?... - -Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe -qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà -secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au -fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps -et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent -affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un -détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on -pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart -des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux, -qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se -juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses -cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer -outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est -responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et -continue d'avancer, harassé, entre les brancards.--Mais l'homme tout à -fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le -force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces -sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce -moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa -marche de somnambule! Il s'écroule... - - - - -Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent -pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient -de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations. -Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la -douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout -un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et -les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa -trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait -aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui -n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre; -il conversait avec lui; il lui écrivait: - ---«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu? -Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...» - -Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en -rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous -déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient. - -Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de -l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la -maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle -heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la -journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il -connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses -visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son -manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et -lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans -l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À -table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il -s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui -faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque -d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites -qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que -Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout -heureux, il s'ingéniait à l'intéresser. - -Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se -sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait, -quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses -gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit -d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon -créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était -devenue impossible. On ne juge bien de l'art--(comme du reste)--que par -le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on -connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort. -Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines -âmes sur lesquelles on comptait--(des artistes qu'on aimait, des amis -dans la vie).--Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le -doigt de la douleur! - -Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de -Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit -qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir. - -Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que -dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa -femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait. -Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et -descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs, -à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de -gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille -et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en -rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur -le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en -grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait -déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le -clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au -mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi -les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un -cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une -liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle -s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air. -C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!... -Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur -déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il -sanglota... - -Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres -voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui -s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le -soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son -esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et -regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un -bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre, -s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique. -Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir: -Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et -se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu -de papiers qu'il noircissait. - -Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans -la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il -l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son -arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter -les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule -fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien -compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée, -et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,--(deux -heures sonnaient)--Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne nuit. - - -À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne -se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa -tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de -vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce -qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui -portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante, -tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de -ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un -ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir. -C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire, -ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et -tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la -main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il -jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à -coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure -dans les coussins d'un fauteuil, il criait: - ---Mon petit!... - -Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque -pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le -retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il -avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne -allait dire--(il en était sûr d'avance)--disait les mêmes choses -qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par -des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient -de même. S'il est vrai que «_rien ne lasse de la vie, comme le -recommencement de l'amour_», combien plus le recommencement de tout! -C'était à devenir fou.--Christophe tâchait de n'y pas penser, -puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il -voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître, -par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache! -Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations. -Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des -raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que -personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort -l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il -veut lui faire dire. Misère!... - -Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne -assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait -jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle: -il paraissait calme. - - -«_Les peines vraies_, dit Balzac, _sont en apparence tranquilles -dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir, -mais où elles continuent à corroder l'âme._» - - -Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant, -causant, faisant de la musique, riant même--(il riait maintenant!)--eût -senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie, -quelque chose de détruit, au plus profond de la vie. - - - - -Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens -de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La -Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité -plus dévouée?--Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de -restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne -voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût -quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension -régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son -équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles -bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait -pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour -peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches -de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons -moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme -artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives -à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances -respectables. - -La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le -matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites, -Christophe à ses leçons, Mme Braun au marché et à ses œuvres -édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun, -qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la -jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était -pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait -aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible -qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de -toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe, -la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa -gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme -Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle -élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant -Anna, de penser: - ---Comme elle est laide! - -Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la -beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,--aux -rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se -dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par -politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des -sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il -essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il -n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait -effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon -désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle -laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence -pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui -en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur -rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé, -vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait -abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère -question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait -et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur -ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air -raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent, -le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains -cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui -Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait, -avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun -cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il -recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don -d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire -brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être -n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle -riait. - -L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire -à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se -voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait -prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle -était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna -de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le -déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce -habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité -inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part; -ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une -phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en -fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté; -il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne -s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière -note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse; -à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut -plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il -lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au -piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante -fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle -ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle -employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas -à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle -surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de -la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu -baroque,--«comme toutes les femmes», disait-il,--mais, «comme toutes -les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait _in -petto_ des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste; -mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y -pensait plus. - -On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient. -Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti -à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans -le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était -dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des -œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à -rebours!--(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)--Christophe ne se -fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa -vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il -cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en -soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions. -D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait -écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son -journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna, -assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur -les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses -mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau, -et on ne la revoyait plus. - - - - -Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La -bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la -régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture -singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son -robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la -machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait -qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver -son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre -choc. - -Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité -intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient -presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec -ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce -qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de -musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement -à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à -l'écart. - - -Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force, -mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une -aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute -culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa -supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement -familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille -avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle -s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes -séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles -se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait -point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et -parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller -consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à -l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs -femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot -donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur -tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte -économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces -grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de -tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels, -presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour -l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules, -également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne -semblait pas exister,--(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique -des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains -voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),--ce monde, -pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait -qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître -par lui,--exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines. -Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une -conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,--plus -accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,--sous le -voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait, -tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait -convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait -au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement -aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance -étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans -la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient -sortis du pays et se croyaient affranchis,--aussitôt qu'ils y -remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les -habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient -aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût -semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure, -qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de -leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se -mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu. - -Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces -hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur -de ce grand _Verein_, ils avaient formé une multitude de petits -_Vereine_, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs -centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour -tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres -commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour -les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les -exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir, -tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des _Vereine_ de -quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même -état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui -portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un -_Verein_ des _Vereinlosen_ (de ceux qui n'appartenaient à aucun -_Verein_): on n'en avait pas trouvé douze. - -Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association, -l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les -caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,--depuis des -siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et -malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne -se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature -prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque -individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans -frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à -retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que, -quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il -était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:--(le -combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):--ils -l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les -bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils -affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son -indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était -neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.--Mais ces cas -étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces -paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait -qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans -explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six -mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer -l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec -cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on -savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort. - -Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait -son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait -moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme -Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle -se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents. -Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne -l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient -sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les -tenait à distance. - - -Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait -dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu: -il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence, -et à se replier sur soi. - -De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel -appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant, -particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu, -comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y -trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus -croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins -raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se -tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de -n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté -intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à -Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où -s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un -rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait -ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un _a priori_ aussi -discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce -n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un -orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,--en -leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité; -mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou -un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de -la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt -la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces -cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se -fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés, -schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et -pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient, -ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des -réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de -hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et -c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent, -noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains -cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à -une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait. -Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit, -la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de -leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il -aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les -âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu. - -Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens, -c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les -parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même -lui permettre d'en mesurer le fond. - -Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore -moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général -d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et -«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances. -Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie -renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si, -pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis -sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,--et un jeune -compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble, -qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets -et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce -qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien -aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe -eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute -curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait -plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux. - -Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui -traversait la ville,--le même fleuve puissant et paternel, qui -là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait -auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le -deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte -funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il -regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et -hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que -de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de -tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images -dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se -fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des -cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit -s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive -faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs -sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux -électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des -maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel -bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie... - -Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait -peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles -escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme -accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur, -luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte -devant l'église vêtue de nuit... - -Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se -souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait -amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les -idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux -actions:--démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme; -romantisme, classicisme; progrès, tradition;--et ainsi, pour -l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix -ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et -faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle -s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait -sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le -tour?... - -La création musicale n'était plus un refuge pour Christophe; elle -était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui -écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie -aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de -combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par -instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une -nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne -restait,--rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie, -contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec -le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été -le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense -malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée -peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre -des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens -dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas -un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité -vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine, -pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas -de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de -soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens -qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur -amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de -minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir -de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire, -mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié -à Olivier?--(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier -seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)--L'art n'est -pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la -vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La -pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de -l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du -monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des -hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune -passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de -tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans -compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout -ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le -plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est -comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!.... - - -Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un -terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre: -un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment -en nous... - - -... _Pero non mi destar, deh! parla basso!_... - - - - -Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit, -comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que -la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était -indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis, -des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut -chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il -ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans -l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et -debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri -à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit -affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle -semblait grelotter,--sans doute de saisissement? Elle murmura une -explication vague: - ---Je cherchais dans la salle à manger... - -Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait -point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière, -pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures -bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention. - -Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait -la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la -lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait, -penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du -feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait, -par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin. -Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait -le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table, -la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à -Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord; -puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes -yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel -regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne -savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa -figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un -caractère de violence concentrée. Ses yeux--ces yeux inconnus, qu'il -n'avait jamais pu saisir,--étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de -larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à -lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses -yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y -croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les -yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le -regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son -ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières -bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr -de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion. -Mais il savait ce qu'il avait vu... - -Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant -peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps. - -Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de -composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que -par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât, -avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna -se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait -plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries; -elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au -grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se -leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait -jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:--le miracle. Sa voix, d'un -timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée -qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans -une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale -une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de -passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son -propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il -la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait -une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien -ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents -saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait -sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué -par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait -jeune, vigoureux, et harmonieux. - -Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses -genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté, -sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle -souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là, -un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de -s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été -«elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi. - - - - -À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna. -Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa -rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait -les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la -guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des -premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire, -les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart -d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait -à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et -disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai. - -Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour -qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant, -Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au -secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se -trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses -hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds. -Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait -stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les -bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains. -Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on -l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules -avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la -chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire -si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il -penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme -semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe -doutait qu'elle eût un cœur. - -Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna -avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui -était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la -prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler, -et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec -elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et -s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade. -Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient -la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle -s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine -en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait -furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin -un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les -jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il -s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il -les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour -eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si -absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces -faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux. - -Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une -préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour -l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur -ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant -qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer -des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de -ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut -hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il -tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans -se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes -aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait -à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna -qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit: - ---Cela ne vous fait donc rien, à vous? - -Elle répondit: - ---On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas penser. - -Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le -frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa -recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était -aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea -que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se -félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste -que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être -pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous -n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme -l'avait desséchée. - -Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.--Ils étaient à -table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville -était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs, -s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se -sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux -céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand -le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu -d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un -tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de -couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant, -on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne -pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de -le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans -leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis -que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le -poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha -en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta. -Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient -seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient -d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a -s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement; -mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage. - ---Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer -dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je -comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous -trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un -reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous -fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine, -simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu -comprends cela, Christophe? - ---Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui -dit amour dit déraison. - -Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit, -de sa voix calme: - ---Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on -aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne -puisse l'avoir. - -Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa -les bras, et dit: - ---Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises -ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais? - -Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit: - ---Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise! -Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais, -tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du -bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être -bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis -sur terre. - -Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant -la tête, elle dit froidement: - ---On n'est pas bon quand on aime. - - - - -Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il -craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna -avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand -il commençait à jouer. - -Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna -assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses -songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans -son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son -livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses -paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit: - ---Venez. - -Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble, -comprit, et le suivit. - ---Où allez-vous? demanda Braun. - ---Au piano, répondit Christophe. - -Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était -apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde -héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience, -prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté, -déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant; -puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux -dans les yeux: - ---Mais enfin, qui êtes-vous? - -Anna répondit: - ---Je ne sais pas. - -Il dit brutalement; - ---Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi? - -Elle répondit: - ---J'ai ce que vous me faites chanter. - ---Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi -qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme -cela, vous? - ---Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on chante. - ---Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes vous. - -Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son -sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et -grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du -chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent -encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles -banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir. - - -Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la -dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire, -le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans -l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion -incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la -brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise -piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse, -l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme. - -Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas -pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il -assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête, -donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût -préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui -paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais -la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser, -il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui, -et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une -après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques, -elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce. -Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après, -comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la -porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières -mornes, la figure glacée. - - -Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il -tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses -banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques -détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de -Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie. - -Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait -Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille -maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste -et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit -aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé -plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait -même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le -poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour -de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non -seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de -celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de -retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il -épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier -des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre -comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût -trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se -passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout -entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La -ville,--tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude, -solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté, -prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit -à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les -préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du -Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de -l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il -ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en -colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé, -minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut -d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard, -sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis -ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches, -jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna. - -La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit -de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître -pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,--la vengeance divine -étant assouvie,--elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme -d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de -soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita -la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une -orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une -demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation -soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur -méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du -péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché -en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature -comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées. -Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne -heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut -environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières -sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux -_Münster_, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées -qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des -cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses -instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider -sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur -magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet -esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette -indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la -vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne -sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au -point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait -des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa -de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair, -à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait. -À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa -de se laisser examiner--(elle fût morte plutôt que de se déshabiller -devant un homme);--mais elle avoua; et le médecin fit une scène si -violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour -plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna -ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une -jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas -compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa -dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce -n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future, -c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un -plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception -singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule, -s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur. -Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais -regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté -plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse; -l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité, -c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de -répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle -percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui -plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille -impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa -beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne -voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle -réussissait à se donner le change. - -Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une -façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la -mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son -origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point -qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à -table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour -parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout -seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration -ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine; -il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa -belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait -avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut -agréé. Point de dot: Mme Senfl léguait à la ville, pour des missions -commerciales, la fortune de sa maison. - -À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari: -c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être -question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme -coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui -était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait -épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort -sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient -mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté -de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point: -ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils -sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse; -mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne -plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à -fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être -admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son -enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas -qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables, -qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites -bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun -intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son -indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites -s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien -ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement -obscur de sa chair. - - - - -Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se -creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle -passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses -pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne -s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les -expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à -être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et -il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il -savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme -opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser -tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles -le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit. -Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il -jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement -renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il -voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le -dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres -jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de -sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte -promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à -périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour -Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe -et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de -lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit, -faisant effort pour lui être agréable: - ---Oh! oui, c'est mystique... - -De la même façon qu'elle eût dit: - ---Il y a beaucoup de soleil. - -D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume -des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle -sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui. - -En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle -n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne -les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe -laquelle--la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus -que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait -encore moins. - - -À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une -journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On -arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur, -qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie -urgente. Christophe partit avec Anna. - -Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand -soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local, -qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la -ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent -séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre: -la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle -n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie, -elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats -qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant -elle; elle était blême... - -Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point, -durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte; -elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les -mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la -terre gelée.--Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche -rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la -fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle -se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le -long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux -arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se -rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de -s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à -quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient -au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux -buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au -sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche, -ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la -pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il -soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils -prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente -rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point, -elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps, -elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle -avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un -bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches -qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les -racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds -et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber; -elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs -joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna; -il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle -se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient. -Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne -faisait rien dans la vie ordinaire. - -Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec, -qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux -qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait. -Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il -sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut -qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe -du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait -l'image d'un «homme sauvage» (_Zum wilden Mann_). Devant la porte, -poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains -allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: _Au printemps_ (_Im -Frühling_), l'autre patriotique: _La bataille de Saint-Jacques_, et -d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit -vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement -du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs, -comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient -qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les -fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus; -elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit. - -Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui -habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames -causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre -du _Münster._ Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus; -elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le -fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.--Elle -omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en -était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des -églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des -bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui -grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des -murs.--Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre -sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits -sans dormir, à se raconter des choses... - ---Quelles choses? - ---Des choses folles. - ---Racontez. - -Elle secoua la tête, pour dire que non. - ---Pourquoi? - -Elle rougit, puis rit, et ajouta: - ---Et aussi le jour, pendant que je travaillais. - -Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut: - ---C'étaient des choses folles, des choses mauvaises. - -Il dit, en plaisantant: - ---Vous n'aviez donc pas peur? - ---De quoi? - ---D'être damnée? - -Sa figure se glaça. - ---Il ne faut pas parler de cela, dit-elle. - -Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée -tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et -raconta ses prouesses de fillette--(elle disait: «de garçon», car, -lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux -batailles des garçons).--Une fois, se trouvant avec un petit camarade, -plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un -coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en -criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait -grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée -l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa -aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle -s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être -quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et -dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son -corps à des épreuves étranges et variées. - ---Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si grave?... - ---Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre, -quand je suis seule? - ---Quoi! encore à présent? - -Elle rit. Elle lui demanda--sautant d'un sujet à l'autre--s'il -chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un -coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna. - ---Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait? - ---Vous n'avez donc pas de cœur? - ---Je n'en sais rien. - ---Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous? - ---Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que -vous croyez que les bêtes ont une âme? - ---Oui, je le crois. - ---Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une. -D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai -été animal, dans une vie antérieure. - -Il se mit à rire. - ---Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une -des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je -m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais -leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur -plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela? - ---Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette -parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal? - ---On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais -du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut -pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par -plaisir! - ---À vous? - ---À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé -un clou dans cette main. - ---Pourquoi? - ---Pour rien. - -(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.) - ---Donnez-moi la main, dit-elle. - ---Qu'en voulez-vous faire? - ---Donnez. - -Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils -jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils -étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les -chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de -l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu. - -Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue. -Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les -chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la -tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À -quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent, -comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon -était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient -les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle -qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient -l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se -répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe -contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en -silence. Il pensait: - - ---_Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus._ - ---_Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai -plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme -Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon -cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon -corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie! -Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous -fait de moi?..._» - - -Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne -pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien. - -Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès -quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe -se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers -lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle -était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le -reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique, -qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma -les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui -parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient -dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils -avaient lu. - -Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au -village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours -coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit -de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne. -Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils -passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte -catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait -debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement -instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle -remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des -grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel -avaient épargnées. - -Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes -endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très -colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes -claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des -poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix -aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une -vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une -maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et -de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le -cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens -jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent -les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand -bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les -buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un -autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en -jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure -animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et -des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur -l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des -points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en -demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse -écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne, -lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de -deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait -deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie -inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il -venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur -métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour -sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués -d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse -bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la -ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle; -une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent -et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il -admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait -condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui -apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement -sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela. -Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils -allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent, -étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis -prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens -du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux -musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle -était dans la ronde. - -Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant -à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était -encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de -parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit. -Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente -qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils -arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta -pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie. - -Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en -face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle -les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les -attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague -sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins. -Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle -s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle -répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se -persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait -bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la -ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau -corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En -descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait. -Ils revinrent en silence. - - - - -Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls -ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était -enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve -invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans -la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait -plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute -conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la -brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci, -était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous -le poids. - -Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et -étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il -lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa -grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière -blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui -causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de -la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait -engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées, -un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à -Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un -frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son -aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés -par l'approche du danger. - -Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la -chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le -regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha -une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber -son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut, -sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était -là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air -religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle -s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses -variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils -perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de -la musique les emporta dans ses serres.... - - -Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre -habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont -des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les -vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le -lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent -que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le -magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les -démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...--Tant que chante -la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante -raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais -quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les -passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et -elles cherchent leur proie... - - -La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main -sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils -tremblaient... Soudain--ce fut un éclair--elle se pencha sur lui, il se -leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra en lui... - -Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun -rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser. -Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le -souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester -seul avec Braun, se retira aussi. - -Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un -malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il -neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies. -L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville -semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui -croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son -lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait -de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre.... -Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille -fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir. -Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha, -s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on -attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes, -plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était -baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la -vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur -le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du -lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait -respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit. -Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs -haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver, -dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence, -sans un mot, avec rage.... - - -Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison -s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit, -et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il -entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher -rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée, -paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts, -sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi. -Que de nuits elle avait déjà passées ainsi! - -Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme -apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux -tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se -fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion, -où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il -éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique -pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où -vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère, -consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un -mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour -salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il -avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui -s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il -s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime -le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et -misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa -bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de -vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur -et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi -bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il -ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son -sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le -torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était -pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la -nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans -l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par -un accès de fièvre. - -Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus -encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil -brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du -linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la -troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui -était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des -mouvements de statue. - - -Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la -journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui. -Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique -allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en -vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble, -et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette -noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient -enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils -passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y -suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter; -elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna -ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna -s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe, -enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre -ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil, -aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur; -et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la -neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au -loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de -boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait -Christophe; il eût crié de souffrance. - -Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la -maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire: - ---Anna! Anna! qu'avons-nous fait? - -Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se -rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe -reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire -fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau -ils se saisirent... - - -L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était -allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même -faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure -dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit -la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle -approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de -Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient, -indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des -frissons les remuaient comme de grandes ondes... - -Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à -se tuer. - -Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui -maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les -rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort -pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine -eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main. -Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées, -avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage -qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les -mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien -heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se -débattait furieusement, et elle cria avec colère: - ---Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je -ne veux pas que tu parles. Laisse-moi! - -Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme -une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient -tué.--Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre -coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le -cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient, -stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait. - -Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du -dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna -s'était évanouie. - - -Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un -voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf -aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses -habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée, -dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque -jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il -finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller -au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le -quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était -l'ennemi,--un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à -lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage, -pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans -les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte -farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le -reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait -qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les -mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard -dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas -de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y -laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle -ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se -plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans -la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le -caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne, -dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine. -Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun -l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle -le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus -elle se montrait dure. - -Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues. -Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il -marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le -feu. - -Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une -nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner, -il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux -sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par -l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce -sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre; -et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais -que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans -défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les -veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...--Et puis, avec -l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui -pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de -la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un -autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur -la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les -genoux... - -Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité -de la passion,--cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et -au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où -était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé. -L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps -d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde -barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il -s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même -place; et il criait au vent: - ---Brise-moi donc! Que veux-tu de moi? - -Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses -qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus -intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres -maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le -tenait?--«On aime, parce qu'on aime.»--Oui, mais il y a une raison, -même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien dire. -Pourquoi cette folie? - - -Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons, -que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis -que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les -digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête -(et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les -digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se -heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils -se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de -destruction mutuelle?...--La passion, c'est l'âme de proie. - - - - -Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe -revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin -d'elle. Il étouffait. - -Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils -trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner -ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans -sa chambre.--Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle -accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle -entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle -pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs. -Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses -lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il -oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres. -Elle gémissait: - ---Je suis malheureuse, je voudrais être morte... - -Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le -repoussa: - ---Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu? - -Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit -était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient. -Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur. -Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré. -Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna -brusquement, de ses bras lui enlaça le cou: - ---Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir... - -Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié. - ---Pardonne-moi, dit-elle. - ---Pardonnons-nous. - -Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise -dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit: - ---Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je -contre Lui? - -Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea -plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le -douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura: - ---Le jour. - -Elle ne fit pas un mouvement. - -Il dit - ---Soit. Qu'importe? - -Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de -lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher. -D'une voix sans couleur, elle dit: - ---J'ai pensé le tuer, cette nuit. - -Il eut un sursaut d'effroi. - ---Anna! dit-il. - -Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre. - ---Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le -meilleur!... - -Elle répéta. - ---Pas lui. Oui. - -Ils se regardèrent. - -Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la -seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et -jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir -ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire -souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les -séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était -aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune -issue. - -À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la -mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre. - -Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain, -demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante -de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la -défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à -cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna, -comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort -qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les -traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux. - - -Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se -trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette -rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte -pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte -pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui -restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de -Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour -lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à -apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le -pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même -la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le -regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche -de ces yeux.--Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti. -Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de -quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus -le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de -contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui -ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe. -Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper -d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez -sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait, -jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent -en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les -yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit -brusquement un bras avec ses deux mains. - ---Christophe!... dit-il. - -Christophe, troublé, le regarda. - ---Christophe, répéta Braun,--(sa voix tremblait),--sais-tu ce -qu'elle a? - -Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre. -Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait: - ---Tu la vois souvent, elle a confiance en toi... - -Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui -demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et -aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il -bredouilla précipitamment, il lui souffla: - ---Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien? - -Christophe, accablé, dit: - ---Non. - -Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait -déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire -la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande, -qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!... - ---Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun. - -Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme -s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant -ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla. - -Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut -chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était -passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit: - ---Eh bien, qu'il sache! Qu'importe? - ---Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix, -à aucun prix, je neveux qu'il souffre! - -Anna s'emporta. - ---Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi? -Qu'il souffre aussi! - -Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle. -Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle. - -Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre -ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui -le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience -de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir. - -Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe. -Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était -attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des -devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que -l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle -pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges -du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué -à cette obligation. - -Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout -bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit -qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté. - - - - -Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la -tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré, -au dehors. - -Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est -étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des -maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au -coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des -persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de -vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de -vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous -avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez -mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé. -Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques, -fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous -collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont -les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On -n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette -ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et -chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées -intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte. -L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il -est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il -appartient à la ville. - -Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître -à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne -semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la -ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.--Le soir du premier -dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue, -consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux -regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les -lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun -n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la -place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à -recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis -plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes -craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt -nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se -montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez -elle; aucune ne fit allusion--(par une maladroite adresse)--à son -abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de -ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient: -Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait -autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles -ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et -affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui -les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence -exagérée, des nouvelles de M. Krafft. - -Quelques jours après,--(c'était pendant l'absence de Christophe),--le -pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de santé florissante, -affable, avec la tranquillité imperturbable que donne la conscience -d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec -sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les -excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse -de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion -que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson -alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment -de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies, -à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la -danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en -général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea -Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une -plaisanterie en latin, salua et sortit.--Anna resta glacée par -l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la -promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas -personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville? -Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui -dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement avait -été donné; et comme tout se répète, le bruit en était venu en -ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de -reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon, -mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements -fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était -maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant -par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les -traquait, comme un chat à l'affût. - -Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le -sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la -provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit -pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation -avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la -niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses -arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en -opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience. -Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été -impossible à supporter. - -Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance -publique de s'épancher. Le carnaval était proche. - - -Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se -déroule cette histoire--(il a changé, depuis)--un caractère de -licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était -une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement -ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux -époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les -lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester -une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les -gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes -étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les -bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique, -instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient -d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le -droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au -pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux -passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son -trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait -la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où -s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la -ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement -reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom. -Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des -gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de _Pasquino._ -Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,--cette âpre -liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations -entre le gouvernement de la ville et les représentants des États -étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens; -et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne -devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence -impeccable dont la ville s'honorait. - -Anna était sous le poids de cette peur,--d'ailleurs injustifiée. Elle -avait peu de raisons de craindre. Elle tenait trop peu de place dans -l'opinion de la ville pour qu'on eût l'idée de l'attaquer. Mais dans -l'isolement absolu où elle se murait, dans l'état d'épuisement et de -surexcitation nerveuse où l'avaient mise plusieurs semaines -d'insomnies, son imagination était prête à accueillir les terreurs -les plus déraisonnables. Elle s'exagérait l'animosité de ceux qui ne -l'aimaient point. Elle se disait que les soupçons étaient sur sa -piste; il suffisait d'un rien pour la perdre; et qui l'assurait que ce -n'était pas fait? Alors, c'était l'injure, le déshabillage sans -pitié, l'étalage de son cœur offert en proie aux passants: un -déshonneur si cruel qu'Anna mourait de honte en y songeant. On se -contait que, quelques années avant, une jeune fille, livrée à cette -persécution, avait dû fuir du pays avec les siens... Et l'on ne -pouvait rien, rien faire pour se défendre, rien faire pour l'empêcher, -rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus -affolant encore que la certitude. Anna jetait autour d'elle des yeux de -bête aux abois. Dans sa propre maison, elle se savait cernée. - - -La domestique d'Anna avait passé la quarantaine: elle se nommait Bäbi: -grande, forte, la face rétrécie et décharnée aux tempes et au front, -large et longue à la base, soufflée sous la mâchoire, telle une poire -tapée; elle avait un sourire perpétuel et des yeux perçants comme des -vrilles, enfoncés, sucés en dedans, sous des paupières rouges aux -cils invisibles. Elle ne se départait pas d'une expression de gaieté -mignarde: toujours enchantée des maîtres, toujours de leur avis, -s'inquiétant de leur santé avec un intérêt attendri; souriant, quand -on lui donnait des ordres; souriant, quand on lui faisait des reproches. -Braun la croyait d'un dévouement à toute épreuve. Son air béat -faisait contraste avec la froideur d'Anna. En beaucoup de choses -pourtant, elle lui ressemblait: comme elle, parlant peu, vêtue d'une -façon sévère et soignée; comme elle, fort dévote, raccompagnant au -culte, accomplissant exactement ses devoirs de piété, ayant le souci -scrupuleux de ses devoirs de maison: propreté, ponctualité, mœurs et -cuisine sans reproches. Elle était, en un mot, une servante exemplaire, -et le type accompli de l'ennemie domestique. Anna, dont l'instinct -féminin ne se trompait guère sur les pensées secrètes des femmes, ne -se faisait aucune illusion à son égard. Elles se détestaient, le -savaient, et ne s'en montraient rien. - -La nuit qui suivit le retour de Christophe, lorsque Anna, en proie à -ses tourments, alla le retrouver, malgré la résolution qu'elle avait -prise de ne plus le revoir jamais, elle venait furtivement, tâtonnant -les murs, dans les ténèbres; elle était près d'entrer dans la -chambre de Christophe, quand elle sentit sous ses pieds nus, au lieu du -contact habituel du parquet lisse et froid, une poussière tiède qui -s'écrasait mollement. Elle se baissa, toucha avec les mains, et -comprit: une mince couche de cendres fines avait été répandue dans -toute la largeur du couloir, sur un espace de deux à trois mètres. -C'était Bäbi qui avait, sans le savoir, retrouvé la vieille ruse -employée, au temps des lais bretons, par le nain Frocin pour surprendre -Tristan se rendant au lit d'Yseut: tant il est vrai qu'un nombre -restreint de types, dans le bien comme dans le mal, servent pour tous -les siècles. Grande preuve en faveur de la sage économie de -l'univers!--Anna n'hésita point; elle continua son chemin, par une -bravade méprisante; elle entra chez Christophe, ne lui parla de rien, -malgré son inquiétude; mais au retour, elle prit le balai du poêle, -et effaça soigneusement sur la cendre la trace de ses pas, après -qu'elle eut passé.--Quand Anna et Bäbi se retrouvèrent, dans la -matinée, ce fut, l'une avec sa froideur, l'autre avec son sourire -accoutumés. - -Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle; -il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à -l'heure du _Gottesdienst_ (du service divin), faire sentinelle devant la -porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland -d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il -était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était -très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et -sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un -tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi -et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre, -leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais -ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient -prudemment.--Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient -devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les -fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle -apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas, -cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait -la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande -bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire -grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand -Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait -debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en -entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet -indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant -ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les -méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette. - -Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres, -entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les -mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour -effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre -de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement -qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa -propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt -remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne -broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec -exagération, et expliqua: - ---Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le réparât. - -Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne -parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses -observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit -toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle -du corridor--(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de -pareils moyens...)--Un gloussement de rire très bref. Puis, un -chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son -affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots -qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des -mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y -introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait; -mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis -quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas -à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme -certain. - -Dès lors, sa décision fut prise. - - - - -Le soir du même jour--(c'était le mercredi qui précède les jours -gras),--Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de -kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin. -Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait -choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait -souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire -à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait: - ---Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il -a son art, il aura vite oublié. - -Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait -inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment -de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et -trop passionnée pour se l'avouer. - -Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser, -qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa -donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son -verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un -zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à -croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait -justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien -décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait -pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de -cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait. -Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait -rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il -pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il -essayât encore une fois de partir,--si du moins il avait la force de -rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il -venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le -supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême -moyen. - -Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour -monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas. -D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle -n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être -délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait -à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un -escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il -sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles -d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa -maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir. -Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que -Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne -n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et -monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût -éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la -précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre -tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait -se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant -que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de -l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour -personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous. - -Dès que Christophe entendit ce bruit familier, il alla chez Anna. Il -fallait qu'il lui parlât. Une inquiétude le travaillait. Il arriva à -la porte, il tourna le bouton: la porte était fermée. Il frappa -doucement: point de réponse. Il colla sa bouche contre la serrure, -supplia à voix basse, puis avec insistance: nul mouvement, nul bruit. -Il avait beau se dire qu'Anna dormait, une angoisse le prit. Et comme, -tâchant vainement d'entendre, il appuyait sa joue contre la porte, une -odeur le frappa, qui semblait sortir du seuil; il se pencha, et il la -reconnut: c'était l'odeur du gaz. Son sang se glaça. Il secoua la -porte, sans penser qu'il pouvait réveiller Bäbi: la porte ne céda -pas... Il avait compris: Anna avait, dans le cabinet de toilette -attenant à sa chambre, un petit poêle à gaz; elle l'avait ouvert. Il -fallait défoncer la porte; mais, dans son trouble, Christophe garda -assez de raison pour se rappeler qu'à aucun prix Bäbi ne devait -entendre. Il pesa sur un des battants, d'une énorme poussée, en -silence. La porte, solide et bien close, craqua sur ses gonds, mais ne -bougea point. Une autre porte donnait accès de la chambre d'Anna au -cabinet de Braun. Il y courut. Elle était également fermée; mais ici, -la serrure était en dehors. Il entreprit de l'arracher. Ce n'était pas -aisé. Il devait enlever les quatre grosses vis, encastrées dans le -bois, il n'avait que son couteau; et il ne voyait rien: car il n'osait -pas allumer une bougie; il eût risqué de faire sauter l'appartement. -En tâtonnant, il réussit à introduire son couteau dans la tête d'une -vis, puis d'une autre, cassant les lames, se coupant; il lui semblait -que les vis étaient d'une longueur diabolique, qu'il ne finirait jamais -de les arracher; et en même temps, dans sa précipitation fébrile qui -lui inondait le corps d'une sueur glacée, un souvenir d'enfance lui -revenait à l'esprit: il se revoyait, à dix ans, enfermé par punition -dans le cabinet noir; il avait enlevé la serrure et fui de la maison... -La dernière vis céda. La serrure sortit, avec un grésillement de -sciure de bois. Christophe se précipita dans la chambre, courut à la -fenêtre, l'ouvrit. Une nappe d'air froid entra. Christophe, trébuchant -aux meubles, dans l'obscurité trouva le lit, tâtonna, rencontra le -corps d'Anna, de ses mains frémissantes palpa à travers les draps les -jambes immobiles, remonta jusqu'à la taille: Anna était assise sur son -lit, et tremblait. Elle n'avait pas eu le temps d'éprouver les premiers -effets de l'asphyxie: la chambre était haute de plafond; l'air -circulait par les fentes de la fenêtre et des portes mal jointes. -Christophe la prit dans ses bras. Elle se dégagea avec fureur, criant: - ---Va-t'en!... Ah! qu'est-ce que tu as fait? - -Elle le frappa; mais brisée d'émotion, elle retomba sur l'oreiller; -elle sanglotait: - ---Ho! ho! tout est à recommencer! - -Christophe lui prit les mains, l'embrassant, la grondant, lui disant -des paroles tendres et rudes: - ---Mourir! Et mourir seule, sans moi! - ---Oh! toi! dit-elle amèrement. - -Son ton disait assez: - ---Toi, tu veux vivre. - -Il la rudoya, il voulut violenter sa volonté. - ---Folle! dit-il, tu ne sais donc pas que tu pouvais faire sauter -la maison! - ---C'était ce que je voulais, fit-elle avec rage. - -Il tâcha de réveiller ses craintes religieuses: c'était la corde -juste. À peine y eut-il touché qu'elle commença à crier, à le -supplier de se taire. Il persista sans pitié, pensant que c'était le -seul moyen de ramener la volonté de vivre. Elle ne disait plus rien, -elle avait des hoquets convulsifs. Quand il eut fini, elle lui dit, d'un -ton de haine concentrée: - ---Tu es content maintenant? Tu as bien travaillé! Tu as achevé de -me désespérer. Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire? - ---Vivre, dil-il. - ---Vivre! cria-t-elle, mais tu ne sais donc pas que c'est impossible! -Tu ne sais rien! Tu ne sais rien! - -Il demanda: - ---Qu'y a-t-il? - -Elle haussa les épaules: - ---Écoute. - -Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui -avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la -scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait -plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait -raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle -encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il -était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il -cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis -il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le -désir de frapper. Il dit: - ---Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi? - -Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse -encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa -question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre, -une action immédiate. Il dit, les poings crispés: - ---Je les tuerai. - ---Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles. - -Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures, -où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices. - ---Lâches! cria-t-il, accablé. - -Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le -corps d'Anna.--Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et -de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre. -Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La -fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse -comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées. - -Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme -elle, elle dit, d'un ton dur et lassé: - ---Allumez une bougie. - -Il alluma. Anna claquait des dents, ramassée sur elle-même, les bras -serrés contre les seins, les genoux repliés sous le menton. Il ferma -la fenêtre. Il s'assit sur le lit. Il prit dans ses mains les pieds -d'Anna, d'un froid de glace, il les réchauffa avec ses mains, avec sa -bouche. Elle fut attendrie. - ---Christophe! dit-elle. - -Elle avait des yeux lamentables. - ---Anna! dit-il. - ---Qu'allons-nous faire? - -Il la regarda, et dit: - ---Mourir. - -Elle eut un cri de joie: - ---Oh! tu veux bien? tu veux aussi?... Je ne serai pas seule! - -Elle l'embrassait. - ---Croyais-tu donc que j'allais te laisser? - -Elle répondit, à voix basse: - ---Oui. - -Il sentit ce qu'elle avait dû souffrir. - -Après quelques instants, il l'interrogea du regard. Elle comprit: - ---Dans le bureau, dit-elle. À droite. Le tiroir du bas. - -Il alla et chercha. Tout au fond, il vit un revolver. Braun l'avait -acheté, quand il était étudiant. Il ne s'en était jamais servi. Dans -une boîte crevée, Christophe trouva quelques cartouches. Il les -rapporta vers le lit. Anna regarda, et détourna aussitôt les yeux vers -la ruelle. Christophe attendit, puis il demanda: - ---Tu ne veux plus? - -Anna se retourna vivement: - ---Je veux... Vite! - -Elle pensait: - ---Rien ne peut plus me sauver maintenant de l'abîme éternel. Un -peu plus, un peu moins, ce sera toujours de même. - -Christophe chargea maladroitement le revolver. - ---Anna, dit-il d'une voix tremblante, l'un des deux verra mourir -l'autre. - -Elle lui arracha l'arme des mains, et dit avec égoïsme: - ---Moi, d'abord. - -Ils se regardèrent encore... Hélas! dans ce moment même où ils -allaient mourir l'un pour l'autre, ils se sentaient si loin l'un de -l'autre!... Chacun pensait, avec terreur: - ---Mais qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que je fais? - -Et chacun le lisait dans les yeux de l'autre. L'absurdité de l'acte -frappait surtout Christophe. Toute sa vie, inutile; inutiles, ses -luttes; inutiles, ses souffrances; inutiles, ses espoirs; tout, jeté au -vent, gâché; un geste médiocre allait tout effacer... Dans son état -normal, il eût arraché le revolver des mains d'Anna, il l'eût jeté -par la fenêtre, il eût crié: - ---Non! Je ne veux pas. - -Mais huit mois de souffrances, de doutes, et de deuil torturants, et par -là-dessus cette rafale de passion démente, avaient ruiné ses forces, -brisé sa volonté; il sentait qu'il n'y pouvait plus rien, il n'était -plus le maître... Ah! qu'importe, après tout? - -Anna, sûre de la mort éternelle, tendait son être dans la possession -de cette dernière minute de vie: la figure douloureuse de Christophe, -éclairée par la bougie vacillante, les ombres sur le mur, un bruit de -pas dans la rue, le contact de l'acier qu'elle tenait dans sa main... -Elle s'accrochait à ces sensations, comme un naufragé à l'épave qui -s'enfonce avec lui. Après, tout est terreur. Pourquoi ne pas prolonger -l'attente? Mais elle se répéta: - ---Il faut... - -Elle dit adieu à Christophe, sans tendresse, avec la hâte d'un -voyageur pressé qui craint de manquer le train; elle ouvrit sa chemise, -tâta le cœur, et y appuya le canon du revolver. Christophe, -agenouillé, se cachait la figure dans les draps. Au moment de tirer, -elle posa sa main gauche sur la main de Christophe. Le geste d'un enfant -qui a peur de marcher dans la nuit... - -Alors s'écoulèrent quelques secondes effroyables... Anna ne tirait -pas. Christophe voulait relever la tête, il voulait saisir le bras -d'Anna; et il craignait que ce mouvement même ne la décidât à tirer. -Il n'entendait plus rien, il perdait connaissance... Un gémissement... -Il se redressa. Il vit Anna, le visage décomposé de terreur. Le -revolver était tombé sur le lit, devant elle. Elle répétait -plaintivement: - ---Christophe!... Le coup n'est pas parti!... - -Il prit l'arme; le long oubli où elle était restée l'avait rouillée; -mais le fonctionnement était bon. Peut-être la cartouche avait été -détériorée par l'air.--Anna tendit la main vers le revolver. - ---Assez! supplia-t-il. - -Elle ordonna: - ---Les cartouches! - -Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser -de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.--Le -coup rata encore. - -Anna jeta le revolver dans la chambre. - ---Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que -je meure! - -Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut -l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une -attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle -finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du -front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une morte. - -Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la -serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était -sept heures, et Bäbi allait venir. - - - - -Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration. -Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais -il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna -ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible -qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut -l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre. -Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un -confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne -purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un -cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation. -Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir, -le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême. -Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de -lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras -de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près -d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie -d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa -de se coucher, et veilla avec Braun. - -Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas -garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un -point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui -coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une -à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de -lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement. -Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite. -Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas -assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide, -imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait. -Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une -expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et -s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un -désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques, -qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua -Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du -lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva; -Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des -mots impatients et informes. Il lui demanda: - ---Ma chère Anna, que veux-tu? - -Elle dit, d'une voix âpre: - ---Va le chercher! - ---Qui? demanda-t-il. - -Elle le regarda encore, avec la même expression, brusquement éclata -de rire; puis, elle se passa les mains sur le front, et gémit: - ---Ah! mon Dieu! oublier!... - -Le sommeil la reprit. Elle fut calme jusqu'au jour. Vers l'aube, elle -fit quelque mouvement; Braun lui souleva la tête, pour lui donner à -boire; elle avala docilement quelques gorgées, et, se penchant vers les -mains de Braun, elle les embrassa. Elle s'assoupit de nouveau. - -Le samedi matin, elle s'éveilla vers neuf heures. Sans dire un mot, -elle sortit les jambes du lit, et voulut descendre. Braun se précipita -vers elle et essaya de la recoucher. Elle s'obstina. Il lui demanda ce -qu'elle voulait faire. Elle répondit: - ---Aller au culte. - -Il essaya de la raisonner, de lui rappeler que ce n'était pas dimanche, -que le temple était fermé. Elle se taisait; mais assise sur la chaise, -près du lit, elle passait ses vêtements, de ses doigts grelottants. Le -docteur, ami de Braun, entra. Il joignit ses instances à celles de -Braun; puis, voyant qu'elle ne cédait pas, il l'examina, et finalement -consentit. Il prit Braun à part, et lui dit que la maladie de sa femme -semblait toute morale, qu'on devait pour l'instant éviter de la -contrarier, et qu'il ne voyait pas de danger à ce qu'elle sortît, -pourvu que Braun l'accompagnât. Braun dit donc à Anna qu'il irait avec -elle. Elle refusa et voulut aller seule. Mais dès les premiers pas dans -la chambre, elle trébucha. Alors, sans un mot, elle prit le bras de -Braun, et ils sortirent. Elle était très faible et s'arrêtait en -route. Plusieurs fois, il lui demanda si elle voulait rentrer. Elle se -remit à marcher. Arrivés à l'église, comme il le lui avait dit, ils -trouvèrent porte close. Anna s'assit sur un banc, près de l'entrée, -et resta, frissonnante, jusqu'à ce que midi sonnât. Puis, elle reprit -le bras de Braun, et ils revinrent en silence. Mais le soir, elle voulut -retourner à l'église. Les supplications de Braun furent inutiles. Il -fallut repartir. - -Christophe avait passé ces deux jours, dans l'isolement. Braun était -trop inquiet pour songer à lui. Une seule fois, le matin du samedi, -cherchant à détourner Anna de son idée fixe de sortir, il lui avait -demandé si elle voulait voir Christophe. Elle avait eu une expression -d'épouvante et de répulsion si forte qu'il en avait été frappé; et -le nom de Christophe n'avait plus été prononcé. - -Christophe s'était enfermé dans sa chambre. Inquiétude, amour, -remords, tout un chaos de douleur s'entrechoquait en lui. Il s'accusait -de tout. Il succombait sous le dégoût de lui-même. Plusieurs fois, il -s'était levé pour tout avouer à Braun,--aussitôt arrêté par -l'idée, en s'accusant, de faire un malheureux de plus. La passion ne -lui faisait pas grâce. Il rôdait dans le couloir, devant la chambre -d'Anna; et dès qu'il entendait, à l'intérieur, des pas s'approcher de -la porte, il s'enfuyait chez lui. - -Quand Braun et Anna sortirent dans l'après-midi, il les guetta, caché -derrière le rideau de sa fenêtre. Il vit Anna. Elle, si droite et si -fière, elle avait le dos voûté, la tête courbée, le teint jaune; -vieillie, écrasée par le manteau et le châle dont son mari l'avait -couverte, elle était laide. Mais Christophe ne vit pas sa laideur, il -ne vit que sa misère; et son cœur déborda de pitié et d'amour. Il -eût voulu courir à elle, se prosterner dans la boue, baiser ses pieds, -ce corps ravagé par la passion, implorer son pardon. Et il pensait, la -regardant: - ---Mon ouvrage... Le voici! - -Mais son regard, dans la glace, rencontra sa propre image; il vit -sur ses traits la même dévastation; il vit la mort inscrite en lui, -ainsi qu'en elle, et il pensa: - ---Mon ouvrage? Non pas. L'ouvrage du maître cruel, qui affole -et qui tue. - -La maison était vide. Bäbi était sortie, pour raconter aux voisins -les événements de la journée. Le temps passait. Cinq heures -sonnèrent. Une terreur prit Christophe, à l'idée d'Anna qui allait -rentrer, et de la nuit qui venait. Il sentit qu'il n'aurait pas la force -de rester, cette nuit, sous le même toit. Il sentit sa raison craquer -sous le poids de la passion. Il ne savait ce qu'il ferait, il ne savait -ce qu'il voulait, sinon qu'il voulait Anna. À quelque prix que ce fût. -Il pensa a cette misérable figure qu'il avait vu passer tout à -l'heure, sous sa fenêtre, et il se dit: - ---La sauver de moi!... - -Un coup de volonté souffla. Il ramassa, par poignées, les liasses de -papiers qui traînaient sur sa table, les ficela, prit son chapeau, son -manteau, et sortit. Dans le corridor, près de la porte d'Anna, il -précipita le pas, pris de peur. En bas, il jeta un dernier coup d'œil -sur le jardin désert. Il se sauva comme un voleur. Un brouillard glacé -traversait la peau avec des aiguilles. Christophe rasait le mur des -maisons, craignant de rencontrer une figure connue. Il alla à la gare. -Il monta dans un train qui partait pour Lucerne. À la première -station, il écrivit à Braun. Il disait qu'une affaire urgente -l'appelait, pour quelques jours, hors de la ville, et qu'il se désolait -de le laisser en un pareil moment; il le priait de lui envoyer des -nouvelles, à une adresse qu'il lui indiqua. À Lucerne, il prit le -train du Gothard. Dans la nuit, il descendit a une petite station entre -Altorf et Gœschenen. Il n'en sut pas le nom, il ne le sut jamais. Il -entra dans la première hôtellerie, près de la gare. Des mares d'eau -coupaient le chemin. Il pleuvait à torrents; il plut toute la nuit; il -plut tout le lendemain. Avec un bruit de cataracte, l'eau tombait d'une -gouttière crevée. Le ciel et la terre étaient noyés, dissous, comme -sa pensée. Il se coucha dans des draps humides, qui sentaient la fumée -du chemin de fer. Il ne put rester couché. L'idée des dangers que -courait Anna l'occupait trop pour qu'il eût le temps de sentir sa -propre souffrance. Il fallait donner le change a la malignité publique, -la lancer sur une autre piste. Dans la fièvre ou il était, il eut une -idée bizarre: il inventa d'écrire à un des rares musiciens avec qui -il se fût un peu lié dans la ville, à Krebs, l'organiste confiseur. -Il lui laissa entendre qu'une affaire de cœur l'entraînait en Italie, -qu'il subissait déjà cette passion quand il était venu s'installer -chez Braun, qu'il avait essayé de s'y soustraire, mais qu'elle était -la plus forte. Le tout, en des termes assez clairs pour que Krebs -comprit, assez voilés pour qu'il pût y ajouter, de son propre fonds. -Christophe priait Krebs de lui garder le secret. Il savait que le brave -homme était d'un bavardage maladif, et il comptait--justement--qu'à -peine la nouvelle reçue, Krebs courrait la colporter par toute la -ville. Pour achever de détourner l'opinion, Christophe terminait sa -lettre par quelques mots très froids, sur Braun et sur la maladie -d'Anna. - -Il passa le reste de la nuit et de la journée suivante, incrusté dans -son idée fixe... Anna... Anna... Il revivait avec elle les derniers -mois, jour par jour; il la voyait au travers d'un mirage passionné. -Toujours, il l'avait créée à l'image de son désir, lui prêtant une -grandeur morale, une conscience tragique, dont il avait besoin pour -l'aimer davantage. Ces mensonges de la passion redoublaient d'assurance, -maintenant que la présence d'Anna ne les contrôlait plus. Il voyait -une saine et libre nature, opprimée, qui se débattait contre ses -chaînes, qui aspirait à une vie franche, large, au plein air de -l'âme, et puis, qui en avait peur, qui combattait ses instincts, parce -qu'ils ne pouvaient s'accorder avec sa destinée et qu'ils la lui -rendaient plus douloureuse encore. Elle lui criait: «À l'aide!» Il -étreignait son beau corps. Ses souvenirs le torturaient; il trouvait un -plaisir meurtrier à redoubler leurs blessures. À mesure que la -journée avançait, le sentiment de tout ce qu'il avait perdu lui devint -si atroce qu'il ne pouvait plus respirer. - -Sans savoir ce qu'il faisait, il se leva, sortit, paya l'hôtel, et -reprit le premier train qui revenait à la ville d'Anna. Il arriva, dans -la nuit; il alla droit à la maison. Un mur séparait la ruelle du -jardin contigu à celui de Braun. Christophe escalada le mur, sauta dans -le jardin étranger, passa de là dans le jardin de Braun. Il se -trouvait devant la maison. Tout était dans le noir, sauf une lueur de -veilleuse qui teintait d'un reflet d'ocre une fenêtre,--la fenêtre -d'Anna. Anna était là. Elle souffrait là. Il n'avait plus qu'un pas -à faire pour entrer. Il avança la main vers la poignée de la porte. -Puis, il regarda sa main, la porte, le jardin; il prit soudain -conscience de son acte; et, s'éveillant de l'hallucination qui le -possédait depuis sept à huit heures, il frémit, il s'arracha par un -sursaut à la force d'inertie qui lui rivait les pieds au sol; il courut -au mur, le repassa, et s'enfuit. - -Dans la même nuit, il quittait la ville, pour la seconde fois; et le -lendemain, il allait se terrer dans un village de montagne, sous des -rafales de neige... Ensevelir son cœur, endormir sa pensée, oublier, -oublier!... - - - - ---«_E però leva su, vinci l'ambascia -con l'animo che vince ogni battaglia, -se col suo grave corpo non s'accascia..._» - -_Leva'mi allor, mostrandomi fornito -meglio di lena ch'io non mi sentia; -e dissi: «Va, ch'io son forte ed ardito._» - - -INF. XXIV. - - - - -Mon Dieu, que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu? Dès l'enfance, tu -m'as donné pour lot la misère, la lutte. J'ai lutté sans me plaindre. -J'ai aimé ma misère. J'ai tâché de conserver pure cette âme que tu -m'avais donnée, de sauver ce feu que tu avais mis en moi... Seigneur, -c'est toi, c'est toi qui t'acharnes à détruire ce que tu avais créé, -tu as éteint ce feu, tu as souillé cette âme, tu m'as dépouillé de -tout ce qui me faisait vivre. J'avais deux seuls trésors au monde: mon -ami et mon âme. Je n'ai plus rien, tu m'as tout pris. Un seul être -était mien dans le désert du monde, tu me l'as enlevé. Nos cœurs -n'en faisaient qu'un, tu les as déchirés, tu ne nous as fait -connaître la douceur d'être ensemble que pour nous faire mieux -connaître l'horreur de nous être perdus. Tu as creusé le vide autour -de moi, en moi. J'étais brisé, malade, sans volonté, sans armes, -pareil à un enfant qui pleure dans la nuit. Tu as choisi cette heure -pour me frapper. Tu es venu à pas sourds, par derrière, comme un -traître, et tu m'as poignardé; tu as lâché sur moi la passion, ton -chien féroce; j'étais sans force, tu le savais, et je ne pouvais -lutter; elle m'a terrassé, elle a tout saccagé en moi, tout sali, tout -détruit... J'ai le dégoût de moi. Si je pouvais au moins crier ma -douleur et ma honte! ou bien les oublier, dans le torrent de la force -qui crée! Mais ma force est brisée, ma création desséchée. Je suis -un arbre mort... Mort, que ne le suis-je! Ô Dieu, délivre-moi, romps -ce corps et cette âme, arrache-moi à la terre, déracine-moi de la -vie, ne me laisse pas sans fin me débattre dans la fosse! Je crie -grâce... Tue-moi! - - - - -Ainsi, la douleur de Christophe appelait un Dieu, à qui sa raison -ne croyait pas. - - -Il s'était réfugié dans une ferme, isolée, du Jura suisse. La -maison, adossée aux bois, se dissimulait dans le repli d'un haut -plateau bossué. Des renflements de terrain la protégeaient des vents -du Nord. Par devant, dévalaient des prairies, de longues pentes -boisées; la roche, brusquement, s'arrêtait, tombait à pic; des sapins -contorsionnés s'accrochaient au bord; des hêtres aux larges bras se -rejetaient en arrière. Ciel éteint. Vie disparue. Une étendue -abstraite aux lignes effacées. Tout dormait sous la neige. Seuls, la -nuit, dans la forêt, les renards glapissaient. C'était la fin de -l'hiver. Hiver tardif. Interminable hiver. Lorsqu'il semblait fini, il -recommençait toujours. - -Cependant, depuis une semaine, la vieille terre engourdie sentait son -cœur renaître. Un premier printemps trompeur s'insinuait dans l'air et -sous l'écorce glacée. Des branches de hêtres étendues comme des -ailes qui planent, la neige s'égouttait. Au travers du manteau blanc -qui couvrait les prairies, déjà quelques fils d'herbe d'un vert tendre -pointaient; autour de leurs fines aiguilles, par les déchirures de la -neige, comme par de petites bouches, le sol noir et humide respirait. -Quelques heures par jour, la voix de l'eau engourdie dans sa robe de -glace, de nouveau murmurait. Dans le squelette des bois, quelques -oiseaux sifflaient de clairs chants aigrelets. - -Christophe ne remarquait rien. Tout était le même pour lui. Il -tournait indéfiniment dans sa chambre. Ou il marchait, dehors. -Impossible de rester en repos. Son âme était écartelée par les -démons intérieurs. Ils s'entre-déchiraient. La passion, refoulée, -continuait de battre furieusement les parois de la maison. Le dégoût -de la passion n'était pas moins enragé; ils se mordaient à la gorge; -et dans leur lutte, ils lacéraient le cœur. Et c'étaient en même -temps le souvenir d'Olivier, le désespoir de sa mort, la hantise de -créer qui ne pouvait se satisfaire, l'orgueil qui se cabrait devant le -trou du néant. Tous les diables en lui. Pas un instant de répit. Ou, -s'il se produisait une menteuse accalmie, si les flots soulevés -retombaient un moment, il se retrouvait seul, et il ne retrouvait plus -rien de lui: pensée, amour, volonté, tout avait été tué. - -Créer! c'était le seul recours. Abandonner aux flots l'épave de sa -vie! Se sauver à la nage dans le rêve de l'art!... Créer! Il le -voulait... Il ne le pouvait plus. - -Christophe n'avait jamais eu de méthode de travail. Quand il était -fort et sain, il était plutôt gêné de sa surabondance qu'inquiet de -la voir s'appauvrir; il suivait son caprice; il travaillait, à sa -fantaisie, au hasard des circonstances, sans aucune règle fixe. En -réalité, il travaillait en tout lieu, à tout moment; son cerveau ne -cessait d'être occupé. Bien des fois, Olivier, moins riche et plus -réfléchi, l'avait averti: - ---Prends garde. Tu te fies trop à ta force. Torrent des montagnes. -Plein aujourd'hui, demain peut-être à sec. Un artiste doit capter son -génie; il ne lui permet pas de s'éparpiller, au hasard. Canalise ta -force. Contrains-toi à des habitudes, à une hygiène de travail -quotidien, à heures fixes. Elles sont aussi nécessaires à l'artiste -que l'habitude des gestes et des pas militaires à l'homme qui doit se -battre. Viennent les moments de crise--(et il en vient toujours)--cette -armature de fer empêche l'âme de tomber. Je le sais bien, moi! Si je -ne suis pas mort, c'est qu'elle m'a sauvé. - -Mais Christophe riait, et disait: - ---Bon pour toi, mon petit! Pas de danger que je perde jamais le -goût de vivre! J'ai trop bon appétit. - -Olivier haussait les épaules: - ---Le trop amène le trop peu. Il n'est pas de pires malades que -les trop bien portants. - -La parole d'Olivier se vérifiait maintenant. Après la mort de l'ami, -la source de vie intérieure ne s'était pas tout de suite tarie; mais -elle était devenue étrangement intermittente; elle coulait par -brusques gorgées, puis se perdait sous terre. Christophe n'y prenait -pas garde; que lui importait? Sa douleur et la passion naissante -absorbaient sa pensée.--Mais après qu'eut passé l'ouragan, lorsqu'il -chercha de nouveau la fontaine pour y boire, il ne trouva plus rien. Le -désert. Pas un filet d'eau. L'âme était desséchée. En vain, il -voulut creuser le sable, faire jaillir l'eau des nappes souterraines, -créer à tout prix: la machine de l'esprit refusait d'obéir. Il ne -pouvait pas évoquer l'aide de l'habitude, l'alliée fidèle, qui, -lorsque toutes les raisons de vivre nous ont fuis, seule, tenace et -constante, demeure à nos côtés, et ne dit pas un mot, et ne fait pas -un geste, les yeux fixes, les lèvres muettes, mais de sa main très -sûre qui n'a jamais la fièvre, nous conduit au travers du défilé -dangereux, jusqu'à ce que soient revenus la lumière du jour et le -goût à la vie. Christophe était sans aide; et sa main ne rencontrait -aucune main dans la nuit. Il ne pouvait plus remonter à la lumière du -jour. - -Ce fut l'épreuve suprême. Alors, il se sentit aux limites de la folie. -Tantôt une lutte absurde et démente contre son cerveau, des obsessions -de maniaque, une hantise de nombres: il comptait les planches du -parquet, les arbres dans la forêt; des chiffres et des accords, dont le -choix lui échappait, se livraient dans sa tête des batailles rangées. -Tantôt un état de prostration, comme un mort. - -Personne ne s'occupait de lui. Il habitait une aile de la maison, à -l'écart. Il faisait lui-même sa chambre,--il ne la faisait pas, tous -les jours. On lui déposait sa nourriture, en bas; il ne voyait pas un -visage humain. Son hôte, un vieux paysan, taciturne et égoïste, ne -s'intéressait pas à lui. Que Christophe mangeât ou ne mangeât point, -c'était son affaire. À peine prenait-on garde si, le soir, Christophe -était rentré. Une fois, il se trouva perdu dans la forêt, enfoncé -dans la neige jusqu'aux cuisses; il s'en fallut de peu qu'il ne pût -revenir. Il cherchait à se tuer de fatigue, pour ne pas penser. Il n'y -réussissait pas. Seulement, de loin en loin, quelques heures de sommeil -harassé. - -Un seul être vivant semblait se soucier de son existence: un vieux -chien Saint-Bernard, qui venait poser sa grosse tête aux yeux sanglants -sur les genoux de Christophe, lorsque Christophe était assis sur le -banc devant la maison. Ils se regardaient longuement. Christophe ne le -repoussait pas. Comme le maladif Goethe, ces yeux ne l'inquiétaient -point. - -Il n'avait pas envie de leur crier: - ---Va-t'en!... Tu auras beau faire, larve, tu ne me happeras point! - -Il ne demandait qu'à se laisser prendre par ces yeux suppliants et -somnolents, à leur venir en aide; il sentait là une âme emprisonnée, -qui l'implorait. - -Dans ce moment où il était détrempé par la souffrance, arraché tout -vivant à la vie, châtré de l'égoïsme humain, il apercevait les -victimes de l'homme, le champ de bataille où l'homme triomphe, sur le -carnage des autres êtres; et son cœur était plein de pitié et -d'horreur. Même au temps où il était heureux, il avait toujours aimé -les bêtes; il ne pouvait supporter la cruauté à leur égard; il avait -pour la chasse une aversion, qu'il n'osait pas exprimer, par crainte du -ridicule; peut-être n'osait-il pas en convenir avec lui-même, mais -cette répulsion était la cause secrète de l'éloignement qu'il -éprouvait pour certains hommes: jamais il n'aurait pu accepter pour ami -un homme qui tuait un animal, par plaisir. Nulle sentimentalité: il -savait mieux que personne que la vie repose sur une somme de souffrance -et de cruauté infinie; l'on ne peut vivre sans faire souffrir. Il ne -s'agit pas de se fermer les yeux et de se payer de mots. Il ne s'agit -pas non plus de conclure qu'il faut renoncer à la vie, et de -pleurnicher comme un enfant. Non. S'il n'est pas aujourd'hui d'autre -moyen de vivre, il faut tuer pour vivre. Mais celui qui tue pour tuer -est un misérable. Un misérable, inconscient. Un misérable, tout de -même. L'effort incessant de l'homme doit être de diminuer la somme de -la souffrance et de la cruauté: c'est le premier devoir. - -Ces pensées, dans la vie ordinaire, restaient ensevelies au fond du -cœur de Christophe. Il ne voulait pas y songer. À quoi bon? Qu'y -pouvait-il? Il lui fallait être Christophe, il lui fallait accomplir -son œuvre, vivre à tout prix, vivre aux dépens des plus faibles... Ce -n'était pas lui qui avait fait l'univers... N'y pensons pas, n'y -pensons pas!... - -Mais après que le malheur l'eut précipité, lui aussi, dans les rangs -des vaincus, il fallut bien qu'il y pensât! Naguère, il avait blâmé -Olivier, qui s'enfonçait dans l'inutile remords et la compassion vaine -pour les malheurs que les hommes souffrent et font souffrir. Il allait -plus loin que lui, à présent; avec l'emportement de sa puissante -nature, il pénétrait jusqu'au fond de la tragédie de l'univers; il -souffrait de toutes les souffrances du monde, il était comme un -écorché. Il ne pouvait plus songer aux animaux sans un frémissement -d'angoisse. Il lisait dans les regards des bêtes, il lisait une âme -comme la sienne, une âme qui ne pouvait pas parler; mais les yeux -criaient pour elle: - ---Que vous ai-je fait? Pourquoi me faites-vous mal? - -Le spectacle le plus banal, qu'il avait vu cent fois,--un petit veau qui -se lamentait, enfermé dans une caisse à claires-voies; ses gros yeux -noirs saillants, dont le blanc est bleuâtre, ses paupières roses, ses -cils blancs, ses touffes blanches frisées sur le front, son museau -violet, ses genoux cagneux;--un agneau qu'un paysan emportait par les -quatre pattes liées ensemble, la tête pendante, tâchant de se -relever, gémissant comme un enfant, et bêlant et tendant sa langue -grise;--des poules empilées dans un panier;--au loin, les hurlements -d'un cochon qu'on saignait;--sur la table de la cuisine, un poisson que -l'on vide... Il ne pouvait plus le supporter. Les tortures sans nom que -l'homme inflige à ces innocents lui étreignaient le cœur. Prêtez à -l'animal une lueur de raison, imaginez le rêve affreux qu'est le monde -pour lui: ces hommes indifférents, aveugles et sourds, qui l'égorgent, -l'éventrent, le tronçonnent, le cuisent vivant, s'amusent de ses -contorsions de douleur. Est-il rien de plus atroce parmi les cannibales -d'Afrique? La souffrance des animaux a quelque chose de plus -intolérable encore pour une conscience libre que la souffrance des -hommes. Car, celle-ci du moins, il est admis qu'elle est un mal et que -qui la cause est criminel. Mais des milliers de bêtes sont massacrées -inutilement, chaque jour, sans l'ombre d'un remords. Qui y ferait -allusion se rendrait ridicule.--Et cela, c'est le crime irrémissible. -À lui seul, il justifie tout ce que l'homme pourra souffrir. Il crie -vengeance contre le genre humain. Si Dieu existe et le tolère, il crie -vengeance contre Dieu. S'il existe un Dieu bon, la plus humble des âmes -vivantes doit être sauvée. Si Dieu n'est bon que pour les plus forts, -s'il n'y a pas de justice pour les misérables, pour les êtres -inférieurs offerts en sacrifice à l'humanité, il n'y a pas de bonté, -il n'y a pas de justice... - -Hélas! Les carnages accomplis par l'homme sont si peu de chose, -eux-mêmes, dans la tuerie de l'univers! Les animaux s'entre-dévorent. -Les plantes paisibles, les arbres muets sont entre eux des bêtes -féroces. Sérénité des forêts, lieu commun de rhétorique pour les -littérateurs qui ne connaissent la nature qu'au travers de leurs -livres!... Dans la forêt toute proche, à quelques pas de la maison, se -livraient des luttes effrayantes. Les hêtres assassins se jetaient sur -les sapins au beau corps rosé, enlaçaient leur taille svelte de -colonnes antiques, les étouffaient. Ils se ruaient sur les chênes, ils -les brisaient, ils s'en forgeaient des béquilles. Les hêtres Briarées -aux cent bras, dix arbres dans un arbre! Ils faisaient la mort autour -d'eux. Et quand, faute d'ennemis, ils se rencontraient ensemble, ils se -mêlaient avec rage, se perçant, se soudant, se tordant, comme des -monstres antédiluviens. Plus bas, dans la forêt, les acacias, partis -de la lisière, étaient entrés dans la place, attaquaient la -sapinière, étreignaient et griffaient les racines de l'ennemi, les -empoisonnaient de leurs sécrétions. Lutte à mort, où le vainqueur -s'emparait à la fois de la place et des dépouilles du vaincu. Alors, -les petits monstres achevaient l'œuvre des grands. Les champignons, -venus entre les racines, suçaient l'arbre malade, qui se vidait peu à -peu. Les fourmis noires broyaient le bois qui pourrissait. Des millions -d'insectes invisibles rongeaient, perforaient, réduisaient en -poussière ce qui avait été la vie... Et le silence de ces combats!... -Ô paix de la nature, masque tragique qui recouvre le visage douloureux -et cruel de la Vie! - - - - -Christophe coulait à pic. Mais il n'était pas homme à se laisser -noyer sans lutte, les bras collés au corps. Il avait beau vouloir -mourir, il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre. Il était de ceux, -comme disait Mozart, «_qui veulent agir, jusqu'à ce qu'enfin il n'y -ait plus moyen de rien faire_». Il se sentait disparaître, et il -cherchait dans sa chute, battant des bras, à droite, à gauche, un -appui où s'accrocher. Il crut l'avoir trouvé. Il venait de se rappeler -le petit enfant d'Olivier. Sur-le-champ, il reporta sur lui toute sa -volonté de vivre; il s'y agrippa. Oui, il devait le rechercher, le -réclamer, l'élever, l'aimer, prendre la place du père, faire revivre -Olivier dans son fils. Dans son égoïste douleur, comment n'y avait-il -pas songé? Il écrivit à Cécile, qui avait la garde de l'enfant. Il -attendit fiévreusement la réponse. Tout son être se tendait vers -cette unique pensée. Il se forçait au calme: une raison d'espérer lui -restait. Il avait confiance, il connaissait la bonté de Cécile. - -La réponse vint. Cécile disait que, trois mois après la mort -d'Olivier, une dame en deuil s'était présentée chez elle, et lui -avait dit: - ---Rendez-moi mon enfant! - -C'était celle qui avait abandonné naguère son enfant et -Olivier,--Jacqueline, mais si changée qu'on avait peine à la -reconnaître. Sa folie d'amour n'avait pas duré. Elle s'était lassée -plus vite de l'amant que l'amant ne s'était lassé d'elle. Elle était -revenue brisée, dégoûtée, vieillie. Le scandale trop bruyant de son -aventure lui avait fermé beaucoup de portes. Les moins scrupuleux -n'étaient pas les moins sévères. Sa mère elle-même lui avait -témoigné un dédain si offensant que Jacqueline n'avait pu rester chez -elle. Elle avait vu à fond l'hypocrisie du monde. La mort d'Olivier -avait achevé de l'accabler. Elle semblait si abattue que Cécile ne -s'était pas cru le droit de lui refuser ce qu'elle réclamait. C'était -bien dur de rendre un petit être qu'on s'était habitué à regarder -comme sien. Mais comment être plus dur encore pour quelqu'un qui a plus -de droits que vous et qui est plus malheureux? Elle eût voulu écrire -à Christophe, lui demander conseil. Mais Christophe n'avait jamais -répondu aux lettres qu'elle lui avait écrites, elle ne savait pas son -adresse, elle ne savait même pas s'il était vivant ou mort... La joie -vient, elle s'en va. Que faire? Se résigner. L'essentiel était que -l'enfant fût heureux et aimé... - - -La lettre arriva, le soir. Un retour d'hiver tardif avait ramené la -neige. Toute la nuit, elle tomba. Dans la forêt, où déjà les -feuilles nouvelles étaient apparues, les arbres sous le poids -craquaient et se rompaient. Une bataille d'artillerie. Christophe, seul -dans sa chambre, sans lumière, au milieu des ténèbres phosphorescentes, -écoutant la forêt tragique, sursautait à chaque coup; et il était -pareil à un de ces arbres qui plie sous le faix et craque. Il se disait: - ---Maintenant, tout est fini. - -La nuit passa, le jour revint; l'arbre ne s'était pas rompu. Toute la -journée nouvelle, et la nuit qui suivit, et les jours et les nuits -d'après, l'arbre continua de plier et de craquer; mais il ne se rompit -point. Christophe n'avait plus aucune raison de vivre; et il vivait. Il -n'avait plus aucun motif de lutter; et il luttait, pied à pied, corps -à corps, avec l'ennemi invisible qui lui broyait l'échine. Jacob avec -l'ange. Il n'attendait rien de la lutte, il n'attendait rien que la fin; -et il luttait toujours. Et il criait: - ---Mais terrasse-moi donc! Pourquoi ne me terrasses-tu pas? - - - - -Les jours passèrent. Christophe sortit de là, vidé de sa vie. Il -persistait pourtant à se tenir debout, il sortait, il marchait. -Heureux, ceux qu'une race forte soutient, dans les éclipses de leur -vie! Les jambes du père et du grand-père portaient le corps du fils -prêt à s'écrouler; la poussée des robustes ancêtres soulevait -l'âme brisée, comme le cavalier mort que son cheval emporte. - - -Il allait, par un chemin de crête, entre deux ravins; il descendait -l'étroit sentier aux pierres aiguës, entre lesquelles serpentaient les -racines noueuses de petits chênes rabougris; sans savoir où il allait, -et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide l'eût mené. Il -n'avait pas dormi; à peine avait-il mangé depuis plusieurs jours. Il -avait un brouillard devant les yeux. Il descendait vers la -vallée.--C'était la semaine de Pâques. Jour voilé. Le dernier assaut -de l'hiver était vaincu. Le chaud printemps couvait. Des villages d'en -bas, les cloches montèrent. De l'un d'abord, nid blotti dans un creux, -au pied de la montagne, avec ses toits de chaumes bariolés, noirs et -blonds, revêtus de mousse épaisse, comme velours. Puis, d'un autre, -invisible, sur l'autre versant du mont. Puis, d'autres dans la plaine, -au delà d'une rivière. Et le bourdon, très loin, d'une ville qui se -perdait dans la brume... Christophe s'arrêta. Son cœur était près de -défaillir. Ces voix semblaient lui dire: - ---Viens avec nous! Ici est la paix. Ici, la douleur est morte. Morte, -avec la pensée. Nous berçons l'âme si bien qu'elle s'endort dans nos -bras. Viens, et repose-toi, tu ne t'éveilleras plus... - -Comme il se sentait las! Qu'il eût voulu dormir! Mais il secoua -la tête, et dit: - ---Ce n'est pas la paix que je cherche, c'est la vie. - -Il se remit en marche. Il parcourait des lieues, sans s'en apercevoir. -Dans son état de faiblesse hallucinée, les sensations les plus simples -avaient des résonnances inattendues. Sa pensée projetait, sur la terre -et dans l'air, des lueurs fantastiques. Une ombre qui courait devant -lui, sans qu'il en vît la cause, sur la route blanche et déserte au -soleil, le fit tressaillir. - -Au débouché d'un bois, il se trouva près d'un village. Il rebroussa -chemin: la vue des hommes lui faisait mal. Il ne put éviter pourtant de -passer près d'une maison isolée, au-dessus du hameau; elle était -adossée au flanc de la montagne; elle ressemblait à un sanatorium; un -grand jardin, exposé au soleil, l'entourait; quelques êtres erraient, -à pas incertains, par les allées sablées. Christophe n'y prit pas -garde; mais à un détour du sentier, il se trouva face à face avec un -homme aux yeux pâles, figure grasse et jaune, qui regardait devant lui, -affaissé sur un banc, au pied de deux peupliers. Un autre homme était -assis, auprès; ils se taisaient tous deux. Christophe les dépassa. -Mais après quatre pas, il s'arrêta: ces yeux lui étaient connus. Il -se retourna. L'homme n'avait pas bougé, il continuait de fixer, -immobile, un objet devant lui. Mais son compagnon regardait Christophe, -qui lui fit signe. Il vint. - ---Qui est ce? demanda Christophe. - ---Un pensionnaire de la maison de santé, dit l'homme, montrant -l'habitation. - ---Je crois le connaître, dit Christophe. - ---C'est possible, fit l'autre. Il était un écrivain très connu -en Allemagne. - -Christophe dit un nom.--Oui, c'était bien ce nom-là.--Il l'avait vu -jadis, au temps où il écrivait dans la revue de Mannheim. Alors, ils -étaient ennemis; Christophe ne faisait que débuter, l'autre était -déjà célèbre. C'était un homme fort, sûr de lui, méprisant de -tout ce qui n'était pas lui, un romancier fameux, dont l'art réaliste -et sensuel dominait la médiocrité des productions courantes. -Christophe, qui le détestait, ne pouvait s'empêcher d'admirer la -perfection de cet art matériel, sincère et borné. - ---Ça l'a pris, il y a un an, dit le gardien. On l'a soigné, on l'a cru -guéri, il est reparti chez lui. Et puis, ça l'a repris. Un soir, il -s'est jeté de sa fenêtre. Dans les premiers temps qu'il était ici, il -s'agitait et il criait. Maintenant, il est bien tranquille. Il passe ses -journées, comme vous le voyez, assis. - ---Que regarde-t-il? dit Christophe. - -Il s'approcha du banc. Il contempla avec pitié la blême figure du -vaincu, les grosses paupières qui retombaient sur les yeux; l'un d'eux -était presque fermé. Le fou ne semblait pas savoir que Christophe -était là. Christophe l'appela par son nom, lui prit la main,--la main -molle et humide, qui s'abandonnait comme une chose morte; il n'eut pas -le courage de la garder dans ses mains; l'homme leva, un instant, vers -Christophe ses yeux chavirés, puis se remit à regarder devant lui, -avec son sourire hébété. Christophe demanda: - ---Qu'est-ce que vous regardez? - -L'homme, immobile, dit, à mi-voix: - ---J'attends. - ---Quoi? - ---La Résurrection. - -Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait -pénétré d'un trait de feu. - -Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de -sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu -des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil -d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur -de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière. -Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant -contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied -des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un -chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était -réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même -s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un -mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles -d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins -rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à -l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux -tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs -océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui -s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte, -cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure, -Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h -peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait -marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles -d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les -traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les -mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à -sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la -lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours -même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait. -Christophe s'arrêta pour l'entendre... - -Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent -précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il -arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de -Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête -de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était -l'annonciateur... - -Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée, -hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison, -comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui. -La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la -montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air -immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique -funèbre d'un torrent--l'eau qui ronge le roc--sonnait le glas de la -terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine, -les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient... - -La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau, -lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,--le _fœhn_ -du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse -qui dort encore, le _fœhn_ qui fond les glaces et amasse les pluies -fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin, -dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de -charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et -les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux -hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les -girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot -de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée, -s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en -pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte, -suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant. -La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie -nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il -voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa -bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs -de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il -s'abattit, au milieu de la chambre, en criant: - ---Ô toi, toi! Tu es enfin revenu! - - - - ---Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi -m'as-tu abandonné? - ---Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée. - ---Quelle tâche? - ---Combattre. - ---Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout? - ---Je ne suis pas le maître. - ---N'es-tu pas Tout ce qui Est? - ---Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant. -Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne -suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne -plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte -éternellement. Lutte et brûle avec moi. - ---Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien. - ---Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs. -Ne pense pas à toi, pense à ton armée. - ---Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée. - ---Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es -un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si -la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix, -d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui -n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta mort. - ---Seigneur, je souffre tant! - ---Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me -traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je -me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang. - ---Combattre, toujours combattre? - ---Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un -conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le -terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette -harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches -qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux. - ---Je n'ai plus de forces. - ---Chante pour ceux qui sont forts. - ---Ma voix est brisée. - ---Prie. - ---Mon cœur est souillé. - ---Arrache-le. Prends le mien. - ---Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son -âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés? - ---Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras, -vivants, avec mon âme vivante. - ---Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore? - ---Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne -me plus laisser. - ---Mais si ma vie s'éteint? - ---Allumes-en d'autres. - ---Si la mort est en moi? - ---La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui -t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres -demeures. - ---Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide -et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air -afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!... - ---Je te retrouve... Tais-toi, et écoute. - - - - -Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie -qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la -forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait, -soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent, -frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs -bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un -rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était -ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans -le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle -se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet -à battre. Les fontaines taries recommencent à couler. - -Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres -combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette -mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige -que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans -ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même, -il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui -apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand -combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé. -Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient -ses peines, il partageait leur gloire. - - ---«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon -corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer -qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête, -je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée. -Mon sang est le ciment de sa victoire future...» - - -Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui -contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que -lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et -pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière -qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est -sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut -savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances -même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la -forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi -la Vie guerroie dans l'éternelle paix. - -Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un -coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de -sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes -souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle -chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour -ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait. -Tout chantait. Elle n'était plus que chant. - -Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient -dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes, -révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient -décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la -douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de -vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de -l'autre printemps. Une autre âme était née. - -Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore -ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les -âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en -fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne -songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de -l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un -long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et -croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force -créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le -remplissait d'extase. Il aimait, il _était_ son prochain comme -lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à -la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne, -l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des -essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait -pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette -merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut -écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait -qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par -éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il -écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été -incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui -jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres -idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses -manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il -écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de -sténographie... - -Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença -lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires; -il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur -convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait -commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit, -faire table rase de tout formalisme appris, de la technique -traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout -fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par -eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il -se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,--(en fait, -il n'était qu'au bout d'une de ses vies),--il s'exprimait dans une -langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une -logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une -partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés, -au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route, -c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son -rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps -avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure. - -Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait -depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur -artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations -étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne -s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui -créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action, -raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se -mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent -que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité -supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de -la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le -veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur -est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un -champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir -est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme -plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue. -L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un -jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit -utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre -pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli -du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses -bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais -ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre -surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil -n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit. -Ainsi, l'art. - -Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir -de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout -autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...--une -âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à -sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible! -Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons. -Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se -demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire: - ---Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps? - -Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie, -à cette volonté indépendante de la volonté, «_cette énigme -indicible du monde et de la vie_», que Gœthe appelait «_le -démoniaque_», et contre laquelle il restait armé, mais qui le -soumettait. - -Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il -y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de -soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit -d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent -les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas -le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de -la vie, l'âme créatrice régnait. - - -Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé, -vieilli de dix ans,--mais sauvé. Il avait quitté Christophe, -il avait émigré en Dieu. - -Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la -chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en -une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les -yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il -était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de -son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de -la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude. -Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous -emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse -dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il -faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui _fiat ubi vult_, qui souffle -quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de -l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour -anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il -peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui -crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit -que ce que l'Esprit lui dicte. - -Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux, -chaque matin, avant de prendre la plume... _Vigila et Ora._ Veillez et -priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion -amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie! - - - - -Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit -la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique -musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses -compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait -mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le -succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe. -Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était -mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son -visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y -comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou. - ---Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une sorte -de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui -prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien: -des lueurs dans un chaos. - -Christophe sourit: - ---C'est à peu près cela, dit-il. «_Les yeux du chaos qui luisent -à travers le voile de l'ordre..._» - -Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis. - - -(--Il est vidé, pensa-t-il.) - - -Christophe ne chercha pas à se faire comprendre. - -Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur -faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À -propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de -théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour -la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse, -tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait -d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas -tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer. - ---La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière, -couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous... - -Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne -l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien. -Il ne dirait à personne: - ---Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin. - -Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé. -Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il -savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un -autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le -même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu -dans la nature entière. - - -Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le -soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient -dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles -d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues -archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée, -le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites -guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la -voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde. - -Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la -montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant -inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré, -blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de -bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers -blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux -petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange, -cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de -cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil, -montait. - -Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle -retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait -aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son -tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux. - - - - -[Footnote 1: Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.] - - - - -LA NOUVELLE JOURNÉE - - - - -PRÉFACE AU DERNIER VOLUME - - -_J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je -n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa -tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques -et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: -toute une_ Somme _du monde, une morale, une esthétique, une foi, une -humanité nouvelle à refaire.--Voilà ce que nous fûmes._ - - -_Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos -corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus -heureux que nous._ - -_Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière -moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de -résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!_ - - -R. R. - -Octobre 1912. - - - - -[Illustration] - - -La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans -s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des -formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle -Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes -prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi -s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés, -fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule -ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. -Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes -nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le -champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,--charrues d'argent que -mène l'invisible bouvier. - -Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués -par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de -l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs -pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de -lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé -toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de -joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien, -tout le mal,--tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez -toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne -sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents. - -Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue -calme, ferme et joyeuse,--mon amour et mon bien,--je baise ta bouche -pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes -paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous -taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes -yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton -cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle. - - - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - - - -Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte, -la vie s'en va. Mais _sa_ vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire. -Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la -source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors. - -Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi. -L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune; -il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme; -mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson -Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que -la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se -vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne -dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut -plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un -sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais -quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin -qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est -jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie, -sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme -l'apôtre Paul,--dans le tableau de Raphaël,--qui se tait et qui songe, -appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à -combattre; il édifie son rêve. - - -Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour -clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser -davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa -réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route. -Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités -d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les -révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient -les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques -inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus -lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité -d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement -sacré.--Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes -qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien -peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions. -Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de -l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que -dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez -Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu -morbide à s'isoler du monde. - -Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En -France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était -libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui -l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois -en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des -exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses -l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les -trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un -autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était -vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de -l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte -une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de -marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur -apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle -lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des -baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un -réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et -l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était -traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le -casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever -l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris, -quel sentiment mérite l'homme au casque? - -Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière -passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le -soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait -volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en -Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui -suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait -un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au -temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées -de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la -tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer. -Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.--Les -Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?) -au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il -ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire -n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des -héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des -montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se -sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait -point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un -ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage -de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie -Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa -force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y -retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il -n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a -meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre -le combat et pour y croire encore! - -À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de -ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui -déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes -d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient -acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles -gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de -casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres -italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les -riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de -boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement -répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures -scandaleuses,--toute la bassesse morale de ces milieux où s'engouffrent, -chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, incapables -de trouver des amusements plus relevés que ceux de la canaille, -ni simplement aussi vifs. - -Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte. -Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté -civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de -l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre, -du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République -napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse -d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des -trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir. -Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure -écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme -de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried -Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède -Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de -printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore -jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des -poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et -bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une -culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec -lui, dans le même livre de vie. - -Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent -moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un -industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les -plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était -fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles, -qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils -assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte -de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes -grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes -s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop -profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens -avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne -d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait -bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger -parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il -séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte: -vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est -dans l'air... «_Mein Reich ist in der Luft..._» - - - - -Un soir d'été. - -Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son -chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un -tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des -buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un -petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini, -cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air -lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet -d'eau qui tintait sous la mousse... - -Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se -détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un -garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des -fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit -dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise. -Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils -s'arrêtèrent. - -Presque à voix basse: - ---Grazia! - ---Vous ici! - -Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première, -Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait, -demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils -écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent -séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle -les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les -regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement -occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était -gênée par ses yeux. Elle dit: - ---Voulez-vous venir, ce soir? - -Elle nomma l'hôtel. - -Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop -ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après -avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des -fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva. - -Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée. -Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles -personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence. -Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom, -tout bas. - ---J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle. - -Il avait le cœur gonflé d'émotion. - ---Vous avez souffert, dit-il. - ---Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé -par la peine et par la passion. - -Ils ne trouvèrent plus de mots. - ---Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs! -Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous -soyons seuls? - ---Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui -fait attention à nous? - ---Je ne suis pas libre de parler. - ---Cela est mieux, ainsi. - -Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans -sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais -c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle -cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle -aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui -protégeait la pudeur de son trouble secret. - -Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes -lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques -mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très -heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né. -Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même, -pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses -épreuves, une affectueuse compassion. - -Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était -suspendue... - -Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé -de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se -mêlaient le bonheur et la peine. - -Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot -banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier. -Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de -trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la -petite,--l'aînée,--ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à qui -ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres -ouverts sur la table;--leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait -parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d'hôtel. Il -vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette -étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux -visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une -promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme, -pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée. - -Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours, -il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.--Cette fois -encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant -bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par -quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et -contre lesquelles, d'instinct, elle réagit. - -Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était -si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu -de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas -en profiter pour se parler librement. - -Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder, -malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait -blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute -manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait, -l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle -en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le -soir. - -Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel, -couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était -la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il -était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour -son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir -renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait -aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé -d'amour. - -Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets -indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de -choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à -lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme, -qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte -silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne -se perdraient plus.--Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de -Christophe chantait... - -Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne -retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander, -ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les -enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il -voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en -souriant: - ---Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire. - -Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés. -Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce -n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage -où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure -noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une -adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était -imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en -ces blessures du temps.--Et il demanda, à voix basse et tremblante, -comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux -blancs. - - - - -Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il -l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le -déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans -une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en -travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois -semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié -tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les -aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche; -leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il -tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle -respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était -différente de lui!... - -Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne. -Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de -charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de -goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté -fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes, -dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne -l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des -«véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire -périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle -l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent -entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine -académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve -au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le -type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des -hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe -faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire -plus ample connaissance avec le peuple sans musique.--(Ainsi le -nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent, -disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de -mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)--Mais à ce -peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par -quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour -fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe. - - -Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets -étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était -plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans -répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur -les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient -perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi -l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète, -et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les -galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil -des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait -de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés, -le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois, -Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui -réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la -chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime -cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans -la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!... - -Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un -coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait -sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du -mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si -brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise -que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie, -peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le -cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée -s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant -le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté -de voir. - -Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux -bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées. -Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un -dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci, -Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle -l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe -sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes -serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une -farandole.--Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine -de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière -d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes -repliées... - -Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait -arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies, -un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à -Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures. -Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette -malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta -sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le -regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après, -quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque, -et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse, -dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires -bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa -cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort -d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait -la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui, -par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau, -t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le -pain,--qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et -nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait -qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer. - -Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq -jours, il oublia--pour la première fois--qu'il était musicien. La -musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la -terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné -l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature; -l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des -couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge, -craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel -d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui -monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons -multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers, -fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une -sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit -juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec -gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises -auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature, -étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de -jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur -était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la -mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne -pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour -faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un -vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de -sénateur vénitien;--à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait -du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine -furieuse, homme apathique;--au garçon de restaurant, qui, pour porter -un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange -de Bernin;--au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui -mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il -interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs -chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un -couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner _Cavalliera -rusticana!_ Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte -d'arriver au but, de rejoindre Grazia.... - -Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un -regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et -chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout -ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des -hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le -soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de -la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables -de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette -terre, comme une rose d'un rosier. - -Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne -l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De -Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en -aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des -bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître -davantage. - -Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda: - ---Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan, -à Florence? - ---Non, dit-il. Pourquoi faire? - -Elle rit. - ---Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome? - ---Rien, dit-il, je n'ai rien vu. - ---Mais encore? - ---Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu -chez vous. - ---Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en -face... Il n'y a qu'à voir sa lumière. - ---Je ne vois que vous, dit-il. - ---Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand -êtes-vous parti de Suisse? - ---Il y a huit jours. - ---Qu'avez-vous donc fait, depuis? - ---Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de -la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit -jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne -sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais -que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout -oublié... - ---Merci, dit-elle. - -(Il n'écouta pas.) - ---... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui -était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence -à vivre. - ---C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants. -Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre. - -Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle -qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux -mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse, -l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia -s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au -soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la -clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était -loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune -femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu -après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone -Ombrienne avait fleuri une belle Romaine: - - -_Color verus, corpus solidum et succi plenum._ - - -Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était -baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle -avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation -immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les -âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé -surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses -autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux -sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe -d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine -froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait -rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire -clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait -peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au -souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais -qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre -soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu -fatiguée. - - - - -Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,--du moins en -apparence;--mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même -monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par -les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez -homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues, -en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race -italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il -régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec -aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des -quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint -personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme; -mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des -siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil -hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte -reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus -italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de -Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient -épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol -latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome, -la couleur qui ressort est toujours le romain. - -Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de -culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes, -souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du -médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce -courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout -en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de -sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et -aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à -craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens, -embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur -allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels -que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien... - - -_Homo sum..._ - - -Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous, -l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les -pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était -son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre -nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à -vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est -doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol -épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez -curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond. - -Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la -politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des -natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux -traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles, -qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les -fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la -musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le -sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une -large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la -troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans -la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur -intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où -les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts, -tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils -avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se -trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils -étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique -et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque -pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se -reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la -lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en -était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands -ancêtres: «_Primum vivere..._», mais plutôt: «_Dapprima, quieto -vivere._» - -Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même -des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel -petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que -la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de -tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son -ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose: -le sacrosaint _quieto vivere._ Ils avaient besoin de longues périodes -d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon -sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces -tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole, -de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une -volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour -burlesque: ils jouaient l'_opera buffa._ Dans cette galerie de portraits -italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat -métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail -perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne -manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui -cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous -l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur. -Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques, -déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très -vieilles races,--comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne -Romaine. - -Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de -ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais -Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de -voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en -voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses -visites, il se promit de repartir. - - - - -Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait -de ce monde italien, qui l'irritait. - -Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière -romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une -écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le -secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas -pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il -disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils -vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au -sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil -couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond -desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra -dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme -de la terre qui marche,--et le long des aqueducs ruinés, gigantesques -vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées -noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à -coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs -gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite, -poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes -de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits -ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux -lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà -coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean, -surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires -silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la -plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par -les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait, -s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la -tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des -_Castelli_), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant, -somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de -Rome.--Jusqu'à la nuit tombante.--Alors, le cœur étreint d'une -angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique -s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette! -Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des -légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir -du réveil! - - -Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu -séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On -eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il -revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la -quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et -brutale. Ceux qui la portaient,--de jeunes hommes (le plus âgé n'avait -pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux, -de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi--étaient unis dans -le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de -partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande -affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils -secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection -politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros, -après sa toute récente résurrection économique, ils avaient -entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient, -comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de -sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans -le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis -des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme -impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de -l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à -l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au -devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils -réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures -ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux. -Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes -hommes[2] répondait, avec une calme grandeur: - - -«_Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute -rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis -vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas -de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas -de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux -respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La -fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui -on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les -racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé -par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un -terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche -votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus -grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que -vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous -n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez -entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire -ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que -vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux -dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et -nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons -agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse -faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y -sacrifier.--Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle -magique de ta puissante santé!..._» - -La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui -semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et -lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées -pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la -mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la -même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant -lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient -déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son -ami--(quelques volumes de vers, des essais de critique),--qui -n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites -par ces Italiens et leur étaient familières. - -Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui -séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les -autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de -leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres -étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national; -souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à -leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient -trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils -étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas -s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il -ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il -transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la _terza -Roma._ Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas -donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés -pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite -d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut -que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur -_Risorgimento._--C'était un de ces grands vents qui commençait à -passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes, -socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens -irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome -impériale, reine de l'univers. - -Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les -communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer -de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à -laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils -haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces -compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées -amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se -décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de -toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se -donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse -naturelle et leur ton un peu âpre de _contadini_ mal dégrossis. Ils -voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt -que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur -race, consenti joyeusement à en être les premières victimes. - -En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour -l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia -de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise -de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils -avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie -parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs, -d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens -qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes, -trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à -l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur -développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec -la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout -entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès -d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas -sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au -soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec -le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué. -C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et -hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à -s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée -pour toujours. - -Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par -contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des _vie di mezzo_, -qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne -dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers, -avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix. -L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant. -Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les -défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui -ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce -qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte -pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son -compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les -yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se -révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un -égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que -Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue -envers tous de son charmant accueil. - - - - -Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui -dit, un jour: - ---Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser, -mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne -cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que -j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à -lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent -et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien. - ---Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles? - ---La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui -demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à -de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à -condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais -besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont -attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais -bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi -d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a -de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le -meilleur. - ---Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur. - -Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de -son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour -il lui demanda: - ---Est-ce que vous ne voudrez jamais...? - ---Quoi donc? - ---Être à moi. - -Il se reprit: - ---... que je sois à vous? - -Elle sourit: - ---Mais vous êtes à moi, mon ami. - ---Vous savez bien ce que je veux dire. - -Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le -regarda franchement: - ---Non, mon ami, dit-elle avec tendresse. - -Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé. - ---Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez -cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis. - ---Des amis, dit-il tristement. Rien de plus? - ---Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous -d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine? -J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour -vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que -c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre -amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où -ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir... - ---Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins. - ---Oh! non, je vous aime toujours autant. - ---Ah! c'est la première fois que vous me le dites. - ---Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je -ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un -exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils -sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut -enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une -d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, -peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée. - ---Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union -de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une! - ---Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez -plus que qui que ce soit. - ---Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une -famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant! -Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi? - ---Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne -femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, -et ne vous comprendrait pas. - ---Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer. -C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit. - ---Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une? - ---Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment -pouvez-vous parler ainsi? - ---Qu'est-ce que j'ai dit? - ---Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à -me marier avec une autre? - ---Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais -heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux. - ---Alors, si c'est vrai... - ---Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre -malheur... - ---Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites -la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi? - ---Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, -pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je -crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à -présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à -parler franchement,--(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous -fâcherez pas?)--eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être -assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait -heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai -pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde -puisse la ternir. - -Lui, tristement: - ---Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais. -Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses. - ---Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes -un bon et cher homme. - ---Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas -nous convenir? - ---Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop -accusé, tous deux, trop personnels. - ---C'est pour cela que je vous aime. - ---Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions -en conflit. - ---Mais non! - ---Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me -reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je -l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais. - -Les larmes viennent aux yeux de Christophe. - ---Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les -malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi. - ---Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi, -je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne -pour me sacrifier à vous. - ---Tant mieux! - ---Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me -tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un -côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a -quelque chose de meilleur que notre amitié? - -Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume. - ---Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez. - -Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, -avec un soupir: - ---Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, -mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très -fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous -regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans. - ---Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri! - ---Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus. -Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux -d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. -Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur -d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais -bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être. -Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour -oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un -que je connais m'avait fait signe!... - ---Eh bien, eh bien, dites... - ---Non, ce n'est pas la peine... - ---Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu! - ---Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit. - ---J'ai compris. Vous êtes cruelle. - ---Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout. - ---Ce que vous dites là est encore pis. - ---Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse -du mal. Je ne dirai donc plus rien. - ---Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!... - ---Quoi? - ---Quelque chose de bon. - -Elle rit. - ---Ne riez pas. - ---Et vous, ne soyez pas triste. - ---Comment voulez-vous que je ne le sois pas? - ---Vous n'en avez pas de raison, je vous assure. - ---Pourquoi? - ---Parce que vous avez une amie qui vous aime bien. - ---C'est vrai? - ---Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas? - ---Dites-le encore! - ---Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable? -Vous saurez vous contenter de notre chère amitié? - ---Il faut bien! - ---Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je -crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez. - ---Ah! si cela se pouvait! - -Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui -aussi. Il insistait: - ---Dites! - -Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de -celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut -bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle -s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur -ses lèvres, faisant: «Chut!»--et disparut. - - - - -À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut -moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de -silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité -simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus -de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient, -chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se -retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui -l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie -échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es -salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il -savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui. - -La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard -envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste -possession de la présence aimée.--Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux -qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute -exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la -blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était -pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir -rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une -maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se -dépensait plus en vaines violences. - -Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son -abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie -morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un -intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui -relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une -affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres -pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées -modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à -s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour -l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout -en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs -iconoclastes lui avaient longtemps déplu. - -Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était -surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus -faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins; -mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe -s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage -mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le -trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La -joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin, -qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres -des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme -rayonnement. - -Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie -nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se -mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des -aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne -réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots -triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux -d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient -autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait -le parfum des roses du Palatin. - -Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa -torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle -devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues, -la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de -Primatice.--Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves -du naufrage où la splendide Rome du _settecento_ a sombré sous les -flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la -villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent -mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient -l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue, -la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui -palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains -montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la -fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée, -sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux, -le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes -lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le -regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami. -Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles -n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout -était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle -racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses -pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec -ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait -un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des -statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait -dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux -et entre les doigts des _lecci_, noirs, luisants, criblés des flèches -du soleil. - -Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son -cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres -italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt -germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse -des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du -Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces -têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé -banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques -statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles -étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre -pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades, -les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et -rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes -rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine, -lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait -une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris -divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour -pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses -adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes -traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont -l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme. -Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que -l'écho magnifié de la sienne. - -Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la -sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur -impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers -des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand -Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les -brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance -dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre, -mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte -discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles -de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,--les -portraits olympiens et les _Stanze_ de Raphaël, remplirent le cœur de -Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des -lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux. -Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des -pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour. -Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents. -Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique -sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire -lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces -frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux -du Soleil, la main calme du maître... - -Et Christophe se demandait: - ---«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la -paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux -qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le -plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que -Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en -révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique -n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit -bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale, -et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui -pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le -Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de -Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel, -n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...» - -Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses -agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes -indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient -à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume -sans roi.--Il faut être le roi de l'âme tumultueuse... - -Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en -sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en -gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de -demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où -se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui, -ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil, -s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus -hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait -dans ses bras Déméter endormie. - - - - -Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir -diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait -refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait -une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion -qu'elle la partageait. - -Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer -bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut -attristé; il y vit la preuve de son indifférence. - -Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais -pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à -elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son -ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées, -elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait -révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu -ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux -que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle -de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède -_scirocco_, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois -elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de -résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette -_malaria_ de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été -victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire -la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y -vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux -pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir. -Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un -milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe -plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle -n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la -fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein -d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des -années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la -fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de -cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait -rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle -se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en -vue que l'intérêt de Christophe. - -Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un -musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale -était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et -ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique -embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe -des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la -fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie -n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre. -Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait -l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui -pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait -d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul -intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui -n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour -eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À -quoi bon? Dormir...--Christophe n'eût pas demandé mieux que de les -aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y -prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour -des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout -étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de -leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en -prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas -dans leur famille.--Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas -rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!... - -Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de -musique,--de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une -retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au -recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais -mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il -faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut -incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir -encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand -marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être. -Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont -au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre. - -Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la -cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et -elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle -l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle -lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.--Il n'avait pas -le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la -meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe -était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien -de plus... - -Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car -il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié, -dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de -l'ami,--qui ne demandait qu'à n'y pas penser. - - -Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un -vieux trouvère, «_l'ami ne quitte son amie que quand son âme y -consent_». - - - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - - - -Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la -première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il -n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la -gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa -les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait -l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle -angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il -voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage -vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce -nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct -s'étaient armées. C'était pour cette raison--(il ne s'en doutait -peut-être pas)--qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier -éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première -fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de -concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact -avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, -à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce -qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance: - -«Je connais cela, je connais cela...» - -En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur -la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de -rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des -bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants -d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les -jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que -les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le -droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était -différent. - -Et tout avait changé... - - * -* * - -«_Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu -de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé -quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous -avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les -anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle--(vous vous -souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant -parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me -regardaient)--Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit -héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme, -qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa -femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des -illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls, -quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes -premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui, -avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais -personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était -un sentiment affreux.--De plus, les premiers temps après mon arrivée, -j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière -grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons -blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains -monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait -cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable._ - -«_Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que -j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il -parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de -célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes -les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me -touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais -plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me -louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez -pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant, -c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi -les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est -malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de -nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser -jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des -journées de fatigues.--C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai -rejoint le courant. Je regarde et je vois..._ - -«_Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans, -je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me -l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le -moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de -démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout -détruit... Quelle race de rongeurs!»--Une race de castors. Dans -l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines -mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à -présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés..._ - - -«Wenn ein Ding geschehen, -Selbst die Narren es verstehen...[3] - - -«_À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut -y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous -sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des -gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les -toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, -sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les -têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de -dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que -c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils -agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve -qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble -des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des -thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que, -sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de -race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est -peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment -prussien._ - -«_C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en -politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à -resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent -refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les -autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective: -reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils -fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes -cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers -les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. -Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se -rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les -syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du -moyen âge._ - -«_Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, -je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop -vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs -maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est -leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus -corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le -remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont -ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait -comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase -de Suarès, sont de la même lignée que vos_ cinquecentisti. - -_Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai -retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont -jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais -moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me -sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as -pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.» -J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus -vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes -dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de -termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. -Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à -travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un -bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent -les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à -la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui -ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés, -travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie. -C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers -cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le -veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les -révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les -niais pacifistes._ - -«_Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées. -Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs -qui apostrophent les acteurs et insultent le traître._ - -«_Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne -pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est -oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou. -Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!... -Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante -sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent -sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la -villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi -étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, -accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec -bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis -ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez -à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne -pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très -loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et -moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends -à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur -votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que -je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des -autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les -entendre._ - -«_Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas -ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?--J'embrasse -vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la -vôtre. Il faut bien se contenter!..._ - - -CHRISTOPHE.» - - -«Grâce tranquille» répondit: - - -«_Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que -vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en -laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme -elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps. -Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont -demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de -vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit: -«Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai -tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je -vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle -a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour -jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello -était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier; -maman fait la conversation avec signor Christophe._» - -«_Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend -pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers -eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des -peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. -Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs -faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus, -pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source -perpétuellement jaillissante de leur esprit._ - -«_Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me -parler que de vous. Vous êtes un_ ingannatore. _Vous ne me dites rien -de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il -a fallu que ma cousine Colette--(pourquoi n'allez-vous pas la -voir?)--m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que -je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en -passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai. -Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir, -d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un -air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut -pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce -n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant -que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous -louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon -chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se -tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au -juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques -mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau; -mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme -n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible -souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne -pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça -ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière. -Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer._ Sempre avanti, -Savoia!... _Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome! -Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, -mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je -veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent, -je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, -qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. -Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés -n'ont été pour vous.--Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que -je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que -cela me donne à moi-même._ - -«_Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. -Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons -fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. -Elles sont fâchées contre vous.--«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur, -que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la -villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à -nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas -que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une -petite paysanne..._ - -«_Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une -bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que -les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours -de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous -a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme. -Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse._ - - -_Votre amie G._» - - - * -* * - - ---«_Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase! -Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez -pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour -ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles -voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas -qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances -pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est -trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque -quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il -ne vous comprendra jamais..._ - -«_Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai -pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai -jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les -regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font, -depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et -malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur -malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre -époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette -nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant -d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la -science et des diplômes,--cette science et ces diplômes, qui doivent, -pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, -les faire égales aux hommes!..._ - -«_Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le -progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en -réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne -sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme -elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus -des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est -pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs -domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité -moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de -Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous -lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive -force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent -aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un -âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies. -Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie -risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès. -Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres -petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront -jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de -matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de -leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique._ - -«_Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de -trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer -chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous -abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations, -laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de -mes répétitions d'orchestre--(on essayait ma sixième symphonie).--Je -l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air, -criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!..._» - -«_Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux -de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a -toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, -colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à -corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de -l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un -circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les -Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours -par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est -question, dans leurs entretiens, que de_ Racing, _de_ Rowing, _de_ -Rugby, _de_ Derby. _C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps -de_ Pelléas _est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes. -Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses -à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux -d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus -brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des -choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. -Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas -perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de -fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la -musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la -littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un -bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. -C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport. -Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est -aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, -danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de -Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le_ Clavecin _bien tempéré, les -antiques du Vatican_, Orphée, Tristan, _la_ Passion, _et la -gymnastique. Ces gens ont le vertigo._ - -«_Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble: -son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité -de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout -cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise; -ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de -même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses -randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari, -ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe -aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie -royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et -quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle -fait des élections Académiques.--Elle a prétendu me prendre sous sa -protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus -exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous -obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me -venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle -n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au -fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît -elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait -prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.--J'ai été deux -fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous -prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là -brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu, -dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais -son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve, -et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux -qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins -avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils -s'entendent très bien._ - -«_Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je -n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon -nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le -moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce -corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement -d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de -demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue. -C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur -mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront -payer.--En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus -enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)... -notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui -j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux -qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous -ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que -valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!_ - -«_Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces -ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas -beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait -voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans -mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois -commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de -démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une -triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais -damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que -vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous -sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait -honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des -évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. -Laissez-moi vous conter une histoire._ - -«_L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait -d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six -instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les -messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la -chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est -utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il -faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces -concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont -copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un -violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient -étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie. -Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie, -dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; -on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, -mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en -cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, -faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; -le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait -jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul -musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu -toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les -dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement -orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un -nouveau système de notation--(un de plus!)--qui devait révolutionner -la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait -de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il -n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la -famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être -fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du -génie...»--Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit -au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa -bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur -que la bonne._ - -«_Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y -dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du -grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux -maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale. -Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait -rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon, -écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois -français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des -leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie -perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût -au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y -échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les -examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était -d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le -droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière. -Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté. -Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de -prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent -sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le -moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à -Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux -passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins -que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens -qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil -ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible, -l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil._ - -«_Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il -se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique -nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le -goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il -sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en -fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y -avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux -de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, -restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets -sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer -les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. -Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent -aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il -est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire -au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un -robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour -les fausses gloires,--tout en ne pouvant se défendre d'une naïve -admiration de petit bourgeois pour les gens à succès..._ - -«_Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se -trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, -l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il -avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans -amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent -qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne -tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se -supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant -son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu -être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui -n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à -sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les -hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie. -L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint -plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans -espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se -sait incapable d'atteindre..._ - -«_Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la -vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu -être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines -aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque -parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées -en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans -doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne -prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la -dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a -aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous -ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus -haut, la distance n'est pas grande..._ - -«_Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison: -un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut -venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer -quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique -j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas -abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme -j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à -moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et -puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir. -Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que -vous voulez que je fasse, mais à l'aimer._ - - -CHRISTOPHE.» - - - * -* * - - -Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa -curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de -l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en -pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait -illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait -d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas -trop la lui montrer. - -Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres -affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant -sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle -savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de -Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une -exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop -femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami -et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que -des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à -deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son -tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin -que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être. - -À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait -davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque -fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les -jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé: -son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de -dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais -par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait -patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la -mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de -lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son -œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la -violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter -avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal -et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un -monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans -de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était -accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un -travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se -levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession -plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la -vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,--de tous les -orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, -orgueil de culture et d'art,--tous lui étaient bons, pourvu qu'ils -fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et -le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi -lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui -lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui -avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de -ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier. -Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces -jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête, -afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en -voulaient. - -Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait -l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce -qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne -l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder -droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait -de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le -sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche -et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis -que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, -il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux -espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait -serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et -la peine,--pauvre petit coq gaulois,--avait, de son chant frêle, -annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant -s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient. -Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus -forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité. - - - - -Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de -poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le -frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre -les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des -traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se -décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il -reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle -impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les -âmes immenses et séculaires,--ces arbres gigantesques, dont les hommes -sont les feuilles et les fruits,--les Patries. De ces pages surgissait -la figure surhumaine de la Mère,--celle qui fut avant les vivants -d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux -Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles -prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de -ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le -commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle -de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques. - -Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des -pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant, -par lueurs, dans cette vision de l'âme française,--la vierge pleine de -grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les -ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison -souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares -tumultueux,--Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il -connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la -vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain, -voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours -avant sa mort, lui avait fait Olivier. - -Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du -poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha. -Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un -annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce -qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre. - -Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes -donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui -indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point -belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé--une -figure crispée aux yeux vifs--demanda ce qu'on voulait. Elle avait -l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une -nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit -l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit -pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le -corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin -Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une -pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles -délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux -piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan -râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe. -Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où -brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce -corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut -sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la -cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu -Christophe. - -Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient -Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel -avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune -inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait -du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.--Mais -lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le -nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que -lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus. - -Emmanuel demanda: - ---Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous -pu trouver? - -Christophe dit: - ---J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix. - ---N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que -je suis à présent, c'est à lui que je le dois. - -(Il évitait de prononcer le nom). - -Après un moment, il continua, assombri: - ---Il vous aimait plus que moi. - -Christophe sourit: - ---Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout -à tous ceux qu'il aime. - -Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux -volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la -main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui. - -Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait -fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant, -commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique, -journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre -fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés -par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes -qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires -expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y -laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières -pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait, -dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu -l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études, -qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une -discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe -du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au -hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de -l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix -ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune -bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient -pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui -avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les -autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe. - -Il dit: - ---Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où -il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré -en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté. - -Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été, -prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies -françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier -était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui -plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait -l'épopée de sa race ressuscitée. - -Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à -travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique, -tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques -et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace -gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce -mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux -sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant -ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf -parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à -perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans -les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille -ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin -d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui -semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette -forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux -passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la -France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi -brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le -voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet -optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre -avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche -dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y -était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux... - -Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se -marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne -pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et -le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait -qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie, -le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de -l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement, -était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas -fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et -était réduit par sa santé à l'ascétisme. - -Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange -d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer; -mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil -d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte, -crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était -plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de -parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme -s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé. - -Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le -reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son -infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler -indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune -s'en aggravait. - -Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le -congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était -escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir -remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant -de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre, -décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son -noua, il l'appelait «le daim».--Le daim et sa compagne, à la vue -d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions -obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la -voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était -occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être -désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux -riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes: -ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne -s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de -César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de -piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre. - -Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à -faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne -témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve -soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie -l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines; -alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme -jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il -retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe -retrouvait l'ennemi. - -Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence -d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la -maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique -que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait -aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un -stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de -désirs ataviques,--(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);--une -imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté -d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,--(on ne -savait jamais quel des deux serait vainqueur);--un idéalisme héroïque -et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres -supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son -désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur -à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas -l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude -écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin -d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère -était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait -s'ajouter au sien. - -Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour -voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle -aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage, -recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas -belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple, -longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des -postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire -des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail -harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais -de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite -de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un -idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant -la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, _les -Misérables_ de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où -il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle -s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour -de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son -affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne -la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui -était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et -qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il -avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui -mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec -dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par -sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société -mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,--(car il souffrait de -s'y voir plus laid et plus ridicule),--il était sensible à -l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il -n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de -témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que -ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y -parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux, -avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le -mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir -la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont -Christophe recevait les éclats. - -Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double -antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions -d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la -cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en -la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine, -conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait -pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur -les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la -souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,--épée de -l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice, -il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était -exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la -tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son -instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère, -pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,--une irritation, -si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée. - -Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la -vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas -d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part -des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les -exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve -son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De -toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une -seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à -des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait -cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il -tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la -musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme -rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de -l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le -«dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de -Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains -espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions -d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de -prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de -cette nouvelle _Marseillaise._ Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans -regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos -que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes -soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on -était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en -connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de -force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais -d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé -de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges -classiques,--Louis XIV ou Napoléon,--nous paraissent, à distance, les -cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus -victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros -de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est -allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal, -votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que -d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme -d'un Molière cachait bien des amertumes.--Pour votre Napoléon, que -vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur -bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que -quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de -l'_Imperator_, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le -soleil africain... - -Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions -avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point. -Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il -les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe -voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes -gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce -qu'ils seront dans vingt ans. - -Christophe lisait dans son cœur et se disait: - ---Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit. -Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir! - -Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux -personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes -deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde -en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la -supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et -peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui... - -Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas -aux lettres.--Christophe dut renoncer à le voir. - - - - -On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le -compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées -nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver -son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des -cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il -eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient -pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque -désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un -allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son -amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref, -il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec -elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il -était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant -habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit, -après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en -attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de -consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du -désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne, -il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans -cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne -demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre -eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le -même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue. - -Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de -retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de -quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais, -à la fin de la lettre, un _post-scriptum_ disait: - -«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.» - -Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le -secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un -compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les -souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il -avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa -réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il -allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu... - -Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la -porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon -de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru, -le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas -très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans -parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux -limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en -regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi. - ---Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez? - ---Je suis venu, dit l'enfant... - -(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.) - ---Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais -pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez -peur de moi? - -Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit: - ---Non. - ---Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes. - ---Je suis, dit l'enfant... - -Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour -de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe, -une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction -de son regard. - ---Allons! fit-il. Courage! - -L'enfant dit: - ---Je suis son fils. - -Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune -garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise, -il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque; -et il le regardait, il le regardait en répétant: - ---Mon petit... mon pauvre petit... - -Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa -sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les -cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces -démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se -cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il -resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de -la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il -regarda l'enfant, avec un sourire affectueux: - ---Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais -bien. - -Le petit se taisait, encore effarouché. - ---Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne -t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé? - -Il demanda: - ---Comment t'appelles-tu? - ---Georges. - ---C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu -as quel âge? - ---Quatorze ans. - ---Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,--ou -dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes -traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et -pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même -son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure -plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui -t'a envoyé chez moi? - ---Personne. - ---C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu? - ---On m'a parlé de vous. - ---Qui? - ---Ma mère. - ---Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu chez moi? - ---Non. - -Christophe se tut, un moment; puis il demanda: - ---Où habitez-vous? - ---Près du parc Monceau. - ---Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être -fatigué. - ---Je ne suis jamais fatigué. - ---À la bonne heure! Montre-moi tes bras. - -(Il les palpa.) - ---Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée -de venir me voir? - ---C'est que papa vous aimait plus que tout. - ---C'est elle qui te l'a dit? - -(Il se reprit:) - ---C'est ta mère qui te l'a dit? - ---Oui. - -Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme -ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...» - -Il continua: - ---Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir? - ---Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez -pas me voir. - ---Moi! - ---Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai -aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous -ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et -vous ne m'avez pas répondu. - ---Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?... -Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je -fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant? - ---Je crois que vous pouvez l'être _aussi_, quand vous voulez. - ---Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je -ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir? - ---Parce que moi, je voulais vous voir. - ---Et si je t'avais mis à la porte? - ---Je ne me serais pas laissé faire. - -Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout -ensemble. - -Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui. - ---C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela! -Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père. - -Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit. - ---Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez, -tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé? -Alors, vous ne m'aimez pas? - ---Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime? - ---Cela me fait beaucoup. - ---Parce que? - ---Parce que je vous aime. - -En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix -expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui -courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe -éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui -semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses -épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il -renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier. - -Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe, -avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il -ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en -parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes -tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la -musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe -s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les -éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au -lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève. - ---Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences? - ---C'est a peu près la même chose partout. - ---Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre? - -Il rit franchement et dit: - ---Je crois que oui. - -Puis, il ajouta confidentiellement: - ---Mais je sais bien que non, tout de même. - -Christophe ne put s'empêcher de rire: - ---Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne t'intéresse? - ---Au contraire! tout m'intéresse. - ---Eh bien, alors? - ---Tout est intéressant, on n'a pas le temps... - ---Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu? - -Il esquissa un geste vague: - ---Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport, -je vais voir des expositions, je lis... - ---Tu ferais mieux de lire tes livres de classe. - ---On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis, -nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir -le match entre Oxford et Cambridge. - ---Cela doit bien avancer tes études! - ---Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée. - ---Et ta mère, que dit-elle de cela? - ---Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux. - ---Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour père. - ---C'est vous qui n'auriez pas eu de chance... - -Impossible de résister à son air enjôleur. - ---Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon pays? - ---Oui. - ---Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand. - ---Je sais très bien, au contraire. - ---Voyons un peu. - -Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon -incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un -esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait -souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il -racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu, -hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en -inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une -curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons -d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure -s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses -connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il -avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les -plus célèbres. - ---Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n'arriveras -à rien, si tu ne travailles pas. - ---Oh! je n'en ai pas besoin. Nous sommes riches. - ---Diable! c'est grave, alors. Tu veux être un homme qui n'est -bon à rien, qui ne fait rien? - ---Au contraire, je voudrais tout faire. C'est stupide de s'enfermer, -toute sa vie, dans un métier. - ---C'est encore la seule façon qu'on ait trouvée de le faire bien. - ---On dit ça! - ---Comment! «on dit ça »?»... Moi, je dis ça. Voilà quarante ans -que j'étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir. - ---Quarante ans, pour apprendre son métier! Et quand peut-on le -faire, alors? - -Christophe se mit à rire. - ---Petit Français raisonneur! - ---Je voudrais être musicien, dit Georges. - ---Eh bien, il n'est pas trop tôt pour t'y mettre. Veux-tu que -je t'apprenne? - ---Oh! je serais si heureux! - ---Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te -défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des -dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose... Mais je -t'avertis: je te ferai travailler. - ---Je travaillerai, dit Georges, ravi. - -Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges -se rappela que le lendemain, il avait d'autres rendez-vous, et aussi le -surlendemain. Oui, il n'était pas libre avant la fin de la semaine. On -convint du jour et de l'heure. - -Mais le jour et l'heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut -déçu. Il s'était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette -visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux -et ému qu'il n'en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il -songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le -trouver, de la part de l'ami; il souriait, en pensée, à cette -charmante figure: son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et -ingénue, le ravissaient; il s'abandonnait à cet enivrement muet, à ce -bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur, -dans les premiers jours de l'amitié avec Olivier. Il s'y joignait un -sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants, -apercevait le sourire du passé.--Il attendit, le lendemain et le -surlendemain. Personne. Pas une lettre d'excuses. Christophe, attristé, -chercha des raisons pour excuser l'enfant. Il ne savait où lui écrire, -il n'avait pas son adresse. L'aurait-il connue, qu'il n'eût osé lui -écrire. Un vieux cœur qui s'éprend d'un jeune être éprouve une -pudeur à lui témoigner le besoin qu'il a de lui; il sait bien que -celui qui est jeune n'a pas le même besoin: la partie n'est pas égale; -et l'on ne craint rien tant que de paraître s'imposer à qui ne se -soucie point de vous. - -Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrit, il se -contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin. -Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit -pas pour la Suisse. Il resta, tout l'été, à Paris. Il se jugeait -absurde; mais il n'avait plus de goût à voyager. En septembre -seulement, il se décida à passer quelques jours à Fontainebleau. - -Vers la fin d'octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il -s'excusa tranquillement, sans la moindre confusion, de son manque -de parole. - ---Je n'ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis, -nous avons été en Bretagne. - ---Tu aurais pu m'écrire, dit Christophe. - ---Oui, c'était ce que je voulais faire. Mais je n'avais jamais le -temps... Et puis, dit-il en riant, j'ai oublié, j'oublie tout. - ---Depuis quand es-tu revenu? - ---Depuis le commencement d'octobre. - ---Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir?... Écoute, -dis-moi franchement: c'est ta mère qui t'empêche?... Elle n'aime -pas que tu me voies? - ---Mais non! tout au contraire. C'est elle qui m'a dit aujourd'hui -de venir. - ---Comment cela? - ---La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai -tout raconté, en rentrant. Elle m'a dit que j'avais bien fait; elle -s'est informée de vous, elle m'a fait beaucoup de questions. Quand nous -sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m'a engagé à -retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l'a rappelé de nouveau. -Et ce matin, quand elle a su que je n'étais pas encore venu, elle a -été fâchée, elle a voulu que je vinsse tout de suite après -déjeuner, sans plus attendre. - ---Et tu n'as pas honte de me raconter cela? Il faut qu'on te -force à venir chez moi? - ---Non, non, ne croyez pas!... Oh! je vous ai fâché! Pardon... C'est -vrai, je suis étourdi... Grondez-moi, mais ne m'en veuillez pas. Je -vous aime bien. Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne -m'a pas forcé. Moi, d'abord, on ne me force jamais à faire que ce que -je veux faire. - ---Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets -musicaux, qu'est-ce que tu en as fait? - ---Oh! j'y pense toujours. - ---Cela ne t'avance pas beaucoup. - ---Je veux m'y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais pas, -j'avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je -vais travailler, si vous voulez encore de moi... - -(Il avait des yeux câlins.) - ---Tu es un farceur, dit Christophe. - ---Vous ne me prenez pas au sérieux. - ---Ma foi, non. - ---C'est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux. Je suis -découragé. - ---Je te prendrai au sérieux, quand je t'aurai vu au travail. - ---Tout de suite, alors! - ---Je n'ai pas le temps. Demain. - ---Non, c'est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous -me méprisiez, tout un jour. - ---Tu m'ennuies. - ---Je vous en prie!... - -Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui -parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de -petits problèmes d'harmonie. Georges ne savait pas grand'chose; mais -son instinct musical suppléait à beaucoup d'ignorance; sans connaître -leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses -erreurs mêmes témoignaient, dans leur gaucherie, d'une curiosité de -goût et d'une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n'acceptait -pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes -questions qu'il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui -n'acceptait pas l'art comme un formulaire de dévotion qu'on récite des -lèvres, mais qui voulait le vivre, pour son propre compte.--Ils ne -s'entretinrent pas seulement de musique. À propos d'harmonies, Georges -évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à -tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin; -et Christophe n'en avait pas toujours le courage. Il s'amusait à -écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d'esprit et de -vie. Quelle différence de nature avec Olivier!... Chez l'un, la vie -était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l'autre, -elle était tout en dehors: un ruisseau capricieux qui se dépensait à -des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs -yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines -antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu'il connaissait -bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui -se donne tout entier à ce qu'on aime... Seulement, Georges aimait tant -de choses qu'il n'avait pas le loisir d'aimer longtemps la même. - -Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s'était pris -d'une belle passion juvénile pour Christophe; et il s'appliquait à ses -leçons avec enthousiasme...--Et puis, l'enthousiasme faiblit, les -visites s'espacèrent. Il vint moins souvent... Et puis, il ne vint -plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines. - -Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement -affectueux; il avait un bon cœur et une vive intelligence, qu'il -dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout, -parce qu'on avait plaisir à le voir: il était heureux... - -Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait -écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu'elle lui avait envoyé -son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d'une émotion -contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s'intéressât à -Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la -possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par -fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se -crut point permis de venir, sans qu'elle l'y invitât.--Ainsi, ils -restèrent séparés, l'un de l'autre, s'apercevant de loin parfois à -un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon. - - - - -L'hiver passa. Grazia n'écrivait plus que rarement. Elle gardait à -Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu -sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens, -sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec -eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur, -rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se -faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe, -comme Christophe l'était d'elle. Mais cette sécurité répandait plus -de lumière que de chaleur. - -Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son -activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge, -un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie -est devenue le rêve, l'art la réalité. Au contact de Paris, sa -puissance créatrice s'était réveillée. Nul stimulant plus -énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les -plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par -des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à -dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire, -dans le champ de la technique musicale, l'intrépide curiosité de -l'esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus -violent et plus barbare, il allait plus loin qu'eux tous. Mais rien, -dans ses hardiesses nouvelles, n'était plus abandonné au hasard de -l'instinct. Un besoin de clarté s'était emparé de Christophe. Tout le -long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants -alternants; sa loi était de passer tour à tour d'un pôle à l'autre -opposé et de remplir l'entre-deux. Après s'être avidement livré, -dans la période précédente, «_aux yeux du chaos qui luisent à -travers le voile de l'ordre_», au point de déchirer le voile, pour -mieux les voir, il cherchait à s'arracher à leur fascination, à jeter -de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l'esprit dominateur. -Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l'art parisien -d'alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l'ordre. -Mais non pas,--à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui -dépensent leurs restes d'énergie à défendre leur sommeil,--non pas -à l'ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à -Saint-Saëns et à Brahms,--aux Brahms de tous les arts, aux forts en -thèmes, aux fades néoclassiques, par besoin d'apaisement! Dirait-on -pas qu'ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes -amis... Non, ce n'est pas de votre ordre que je parle. Le mien n'est pas -de la même famille. C'est l'ordre dans l'harmonie des libres passions -et de la volonté... Christophe s'étudiait à maintenir dans son art le -juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces -démons musicaux qu'il avait fait surgir de l'abîme sonore, il les -employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures -ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes. - -Ces jeux et ces combats de l'esprit l'occupèrent, tout l'hiver. Et -l'hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa -journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n'aurait pas -su se dire si elle était longue ou courte, et s'il était encore jeune -ou s'il était très vieux... - - -Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et, -une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une -lettre de Grazia, lui disant qu'elle venait à Paris avec ses deux -enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette -l'avait souvent invitée. La peur de l'effort à faire pour rompre ses -habitudes, pour s'arracher à sa nonchalante paix et à son _home_ -qu'elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu'elle -connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d'année en année. Une -mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception -secrète--(que de romans muets dans le cœur d'une femme, sans que les -autres en sachent rien, et que souvent elle se l'avoue elle-même!)--lui -inspirèrent le désir de s'éloigner de Rome. Les menaces d'une -épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants. -Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe. - -À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir. -Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais -il ne lui la montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le -sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du -cœur. Il comprit qu'elle avait un chagrin qu'elle voulait cacher; et il -s'interdit de chercher à le connaître. Il s'efforça seulement de la -distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant -part de ses travaux, de ses projets, en l'enveloppant discrètement de -son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse, -qui craignait de s'imposer; elle avait l'intuition que Christophe avait -deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent -se reposait dans le cœur de l'ami, qui lui parlait d'autre chose que de -ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l'ombre -mélancolique s'effacer des yeux de son amie et leur regard se faire -plus proche, encore plus proche... Si bien qu'un jour, en lui parlant, -il s'interrompit brusquement et la regarda en silence. - ---Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle. - ---Aujourd'hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue. - -Elle sourit, et tout bas elle répondit: - ---Oui. - -Il n'était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient -rarement seuls. Colette les gratifiait de sa présence, plus qu'ils -n'auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers, -sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait -pas à l'idée qu'elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué--(ses -yeux remarquaient tout)--ce qu'elle appelait le flirt de Christophe avec -Grazia: le flirt était son élément, elle en était enchantée; elle -ne demandait qu'à l'encourager. Mais précisément, on ne le lui -demandait pas; on souhaitait qu'elle ne se mêlât pas de ce qui ne la -regardait point. Il suffisait qu'elle parût, ou fît à l'un des deux -une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que -Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d'autre chose. -Colette cherchait à leur réserve toutes les raisons possibles, hors -une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait tenir -en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans -la maison, menait dix affaires à la fois. Dans l'intervalle de ses -apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient -le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des -sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient leurs petites aventures -journalières. Grazia s'informait, avec un intérêt féminin, des -affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait -des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage; il était -constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de -bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique -de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après -les avoir persécutés plus longtemps qu'à l'ordinaire, Grazia soupira: - ---Pauvre Colette! Je l'aime bien... Comme elle m'ennuie!... - ---Je l'aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu'elle -nous ennuie. - -Grazia rit: - ---Écoutez... Me permettez-vous... (il n'y a décidément pas moyen -de causer en paix ici)... me permettez-vous d'aller une fois chez -vous? - -Il eut un saisissement. - ---Chez moi! Vous viendriez! - ---Cela ne vous contrarie pas? - ---Me contrarier! Ah! mon Dieu! - ---Eh bien, voulez-vous mardi? - ---Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous voudrez. - ---Mardi, quatre heures, alors. C'est convenu. - ---Vous êtes bonne, vous êtes bonne. - ---Attendez. C'est à une condition. - ---Une condition? À quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez -bien que je le ferai, avec ou sans conditions. - ---J'aime mieux une condition. - ---C'est promis. - ---Vous ne savez pas quoi. - ---Cela m'est égal, c'est promis. Tout ce que vous voudrez. - ---Mais écoutez d'abord, entêté! - ---Dites. - ---C'est que d'ici là, vous ne changerez rien--rien, vous entendez,--à -votre appartement; tout restera dans le même état, exactement. - -La mine de Christophe s'allonge. Il prend l'air consterné. - ---Ah! ce n'est pas de jeu. - -Elle rit: - ---Vous voyez, voilà ce que c'est de s'engager trop vite! Mais -vous avez promis. - ---Mais pourquoi voulez-vous?... - ---Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous -les jours, quand vous ne m'attendez pas. - ---Enfin, vous me permettrez bien?... - ---Rien du tout. Je ne permettrai rien. - ---Au moins... - ---Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai -pas, si vous le préférez... - ---Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous -veniez. - ---Alors, c'est promis? - ---Oui. - ---J'ai votre parole? - ---Oui, tyran. - ---Bon tyran? - ---Il n'y a pas de bon tyran; il y a des tyrans qu'on aime, et des -tyrans qu'on déteste. - ---Et je suis des deux, n'est-ce pas? - ---Oh non! vous n'êtes que des premiers. - ---C'est joliment humiliant. - -Le jour dit, elle vint. Christophe, avec son scrupule de loyauté, -n'avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son -appartement en désordre: il se serait cru déshonoré. Mais il était -à la torture. Il avait honte de ce que penserait son amie. Il -l'attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq -minutes à peine après l'heure. Elle monta l'escalier, de son petit pas -ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle -était mise, avec une simple élégance. Au travers de sa voilette, il -vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent: «Bonjour», à mi-voix, en se -donnant la main; elle, plus silencieuse que d'habitude; lui, gauche et -ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans -lui dire la phrase qu'il avait préparée, afin d'excuser le désordre -de la chambre. Elle s'assit sur la meilleure chaise, et lui, auprès. - ---Voilà mon cabinet de travail. - -Ce fut tout ce qu'il trouva à lui dire. - -Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle -aussi, un peu troublée. (Plus tard, elle lui raconta qu'enfant, elle -avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, au moment -d'entrer.) Elle était saisie de l'aspect de solitude et de tristesse de -l'appartement: l'antichambre étroite et obscure, le manque absolu de -confort, la pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était -pleine de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux, -tant de peines et quelque célébrité n'avaient pu affranchir de la -gêne des soucis matériels. Et en même temps, elle s'amusait de -l'indifférence totale au bien-être que révélait la nudité de cette -pièce, sans un tapis, sans un tableau, sans un objet d'art, sans un -fauteuil; pas d'autres meubles qu'une table, trois chaises dures et un -piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers, des papiers partout, -sur la table, sous la table, sur le parquet, sur le piano, sur les -chaises--(elle sourit, en voyant avec quelle conscience il avait tenu -parole). - -Après quelques instants, elle lui demanda: - ---C'est ici--(montrant sa place)--que vous travaillez? - ---Non, dit-il, c'est là. - -Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise -basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s'y mettre -gentiment, sans un mot. Ils se turent quelques minutes, et ils ne -savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa -pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un -immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des -choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre, -toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s'il battait en -sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant. - -Quand les harmonies se furent tues, il resta, un moment encore, -immobile, devant le piano; puis il se retourna, entendant la respiration -de son amie qui pleurait. Elle vint à lui: - ---Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main. - -Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même. -Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et -le temps s'arrêta... - -Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle -demanda: - ---Voulez-vous que je voie le reste de l'appartement? - -Heureux, aussi, d'échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la -chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit -de fer étroit et dur. - -(Plus tard, quand il confia à Grazia qu'il n'avait jamais introduit -de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse: - ---Je m'en doute bien; il eût fallu qu'elle eût un grand courage. - ---Pourquoi? - ---Pour dormir dans votre lit.) - -Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête -de Beethoven, et, près du lit, dans des cadres de quelques sous, les -photographies de sa mère et d'Olivier. Sur la commode, une autre -photographie: elle. Grazia, à quinze ans. Il l'avait trouvée, à Rome, -dans un album chez elle, et il l'avait volée. Il le lui avoua, en lui -demandant pardon. Elle regarda l'image, et dit: - ---Vous me reconnaissez là? - ---Je vous reconnais, et je me souviens. - ---Quelle aimez-vous le mieux des deux? - ---Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous -reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant. -Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve à sentir dans cette -chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître -que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et -je vous aime jusqu'après que... - -Il se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand -elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu'il lui eut montré, -devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les -moineaux, elle dit: - ---Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons goûter. -J'ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j'ai bien pensé que -vous n'aviez rien de tout cela. Et j'ai encore apporté autre chose. -Donnez-moi votre pardessus. - ---Mon pardessus? - ---Oui, oui, donnez. - -Elle tira de son sac des aiguilles et du fil. - ---Quoi, vous voulez? - ---Il y avait deux boutons, l'autre jour, dont le sort m'inquiétait. -Où en sont-ils, aujourd'hui? - ---C'est vrai, je n'ai pas encore pensé à les recoudre. C'est si -ennuyeux! - ---Pauvre garçon! Donnez. - ---J'ai honte. - ---Allez préparer le thé. - -Il apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne -pas perdre un instant de son amie. Elle, tout en cousant, regardait du -coin de l'œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans -des tasses ébréchées, qu'elle trouva affreuses, avec ménagement, et -qu'il défendit avec indignation, parce qu'elles étaient des souvenirs -de la vie commune avec Olivier. - -Au moment où elle partait, il demanda: - ---Vous ne m'en voulez pas? - ---De quoi donc? - ---Du désordre qui est ici? - -Elle rit. - ---Je ferai l'ordre. - -Quand elle fut sur le seuil, et près d'ouvrir la porte, il s'agenouilla -devant elle, il lui baisa les pieds. - ---Que faites-vous? dit-elle. Fou, cher fou! Adieu. - - - - -Il fut convenu qu'elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe. -Elle lui avait fait promettre qu'il n'y aurait plus d'excentricités, -plus d'agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux -émanait d'elle que Christophe en était pénétré, même dans ses -jours de violences; et bien que, lorsqu'il était seul, il pensât à -elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de -bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût -inquiéter son amie. - -Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme -elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis, -pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que -Christophe, jadis, lui faisait répéter. - -Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des -sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la -société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots; -elle était assez coquette, sauf avec Christophe,--même avec -Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers -froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se -faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus -honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une -fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux -conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de -Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup--(et il le savait -bien).--Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il -se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond -du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies -tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles -du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent, -avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans -la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux. - -Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une -étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire; -rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la -veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La -trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable, -par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler. -Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux -résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit, -sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la -nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que -Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux -fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce -qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait -des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait -beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié -était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux -êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand -ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait -séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à -Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia, -jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait -peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa -vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe) -elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui, -après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle -n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on -n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers, -autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi... -Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par -éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à -lui,--et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne, -dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait -même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il -acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner? -N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton -sourire, Joconde... - -Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait -bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où -il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il -avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et -complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le -langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels -entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de -jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones, -tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une -douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise, -sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant -aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant, -cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se -traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une -jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne -sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang, -avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui -plane sur la race, comme une fatalité. - -Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le -patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se -dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de -savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la -race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,--de -faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une -voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait -les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le -timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances -finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison -harmonieuse, une musique profonde et veloutée. - - - - -Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de -notre sang, le meilleur de notre sang. - -Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze -ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu -rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite, -affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne -volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de -ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté -de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux -âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de -Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On -embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela -est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel -pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux -sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe -aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de -ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il -pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent -ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait -plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés? - -Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa -sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il -ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts, -caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux -blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité -maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né, -étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui -une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour -l'enfant moins bien portant,--aussi par cet attrait de femmes bonnes et -honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se -soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y -mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir, -qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore -capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du -subconscient. - -Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants -également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en -souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils -se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello -grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération -de gentillesses zézayantes,--que Christophe repoussait, comme un -sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir -cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été -ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître -la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»; -il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus -clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne -l'en aimait que davantage. - - -Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant, -éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec -Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à -l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut -peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions. - -Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas -à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que -de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se -dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant -de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les -autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le -Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son -petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de -Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits -d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë, -quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa -fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui -avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer -maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...» - -Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du -crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle -crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un -homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos -un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à -l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec -ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère -religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras: -elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait -pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses -rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près -de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée -que lui, souriait, et disait tout bas: - ---Viens... Viens... - -Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit. -Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit: - ---Je suis venu... Pardon... - -Elle lui dit: - ---Merci! - -Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait. - -Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit -tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne -prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles -méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui -ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une -suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de -laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour -eux un bonheur si pur,--tous deux, veillant le petit malade -endormi,--que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à -capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la -neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son -bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils -échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour. -Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit: - ---Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur -enfant sauvé... - -Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré. - - - - -De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un -petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin -de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour -son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se -fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au -risque--inévitable--que cette amitié fût calomniée. Elle recevait -Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en -promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous. -Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même -trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un -sourire, et, tranquillement, passait outre. - -Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur -elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même -respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se -consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la -maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait -ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était -plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé -gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie. -Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais -quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir -d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était -attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa -pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand -bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme. - -Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait -opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de -l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de -l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait -pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui -s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur -humain.--Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage -Arnaud. - -Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou -six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était -épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois -déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans -une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien -ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la -torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter -l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de -Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un -peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire. -Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer. - -Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne, -par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux -époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la -main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent, -ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà. -Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le -contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui -s'éteint...--Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe, -pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours -anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à -parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui -soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que -parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches, -dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme -des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que -Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une -affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le -vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et -touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît -chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le -sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait, -ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne -jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil, -sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils -sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par -jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et -rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon -âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi! -Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes -vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte, -vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était -bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort -eût été belle, ainsi! - -Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite. -Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais -elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les -yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait, -et le trouble de Christophe se communiquait à elle. - -Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à -rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle -voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le -frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur -était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait: - ---Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre -l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre -heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime? - -Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait: - ---Je l'aime. - -À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la -chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille; -depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle -l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du -lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait -qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser. - ---Où as-tu mal? - -Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal. - ---Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal. - ---Je ne sais pas. - ---As-tu mal, ici? - ---Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout. - -Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente, -exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se -forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en -sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres -paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le -quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet, -grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour -se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha -point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha, -glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses -rêves. - - -L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère. -On trouve assez souvent--mais à ce degré, rarement,--ce génie -instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se -regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille -indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie -en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté -toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de -nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il -en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard. -Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il -déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne, -plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr -vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui -dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les -premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait -senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit -qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à -épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les -surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le -salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à -faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient -ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à -Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la -gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son -trouble.--Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des -choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle -voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une -tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un -jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se -déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros -rhume.--Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale -qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du -manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux -déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda -sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula -par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée, -l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut. - -De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes -reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait -jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées. -Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le -contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe -avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à -jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin -d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité -extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu -d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait -son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main -s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il -ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au -côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait. -Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais -il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés. -La paix de leurs réunions,--ces calmes causeries, ces lectures, cette -musique, dont ils se faisaient une fête,--tout cet humble bonheur -était désormais ruiné. - -De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit -qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît -et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir -gagné la partie.) - -Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient -ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas -certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de -l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour, -Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main. - ---Oui, pourquoi? demanda-t-il. - ---Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un sourire navré. - -Christophe le savait. Il savait qu'elle sacrifiait leur bonheur à son -fils; il savait qu'elle n'était pas dupe des mensonges de Lionello, et -pourtant qu'elle l'adorait; il savait l'égoïsme aveugle de ces -affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves -de dévouement, au profit d'êtres mauvais ou médiocres de leur sang: -après quoi, il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en -seraient les plus dignes, à ceux qu'ils aiment le mieux, mais qui ne -sont pas de leur sang. Et bien qu'il s'en irritât, bien qu'il eût -envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie, -il s'inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait agir -autrement. - -Alors, ils renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais -si l'on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne -pouvait empêcher leurs cœurs de s'unir. Le renoncement même, le -commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la -chair. Chacun d'eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s'en -déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami: -ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia «son -confesseur». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son -amour-propre avait à souffrir; il s'en accusait avec une contrition -excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil -enfant. Il allait jusqu'à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois, -il ne s'y était décidé qu'après qu'il avait été bien entendu entre -eux qu'elle ne lui offrirait rien, qu'il n'accepterait d'elle rien. -Dernière barrière d'orgueil, qu'il maintint et qu'elle respecta. À -défaut du bien-être qu'il lui était interdit de mettre dans la vie de -son ami, elle s'ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus -de prix pour lui: sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui, -à toute heure du jour; le matin, il n'ouvrait pas les yeux, il ne les -fermait pas, le soir, sans une muette prière d'adoration amoureuse. Et -elle, quand elle s'éveillait, ou que la nuit, elle restait, comme -souvent, des heures sans dormir, elle songeait: - ---Mon ami pense à moi. - -Et un grand calme les entourait. - - - - -Sa santé s'était altérée. Grazia était constamment alitée, ou -devait passer des jours étendue sur une chaise longue. Christophe -venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses -compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait -au piano en boitant, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique -qu'il avait apportée. C'était la plus grande joie qu'elle pût lui -faire. De toutes les élèves qu'il avait formées, elle était, avec -Cécile, la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait -d'instinct sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle -langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et -de l'art lui échappait entièrement; elle y versait la clarté de son -cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le -jeu de sou amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu'il -avait exprimées. Les yeux fermés, il l'écoutait, il la suivait, la -tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. À vivre sa -musique au travers de l'âme de Grazia, il épousait cette âme et il la -possédait. De ce mystérieux accouplement naissaient des œuvres -musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il le -lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions, -tissées avec sa substance et celle de son amie: - ---Nos enfants. - -Communion de tous les instants, où ils étaient ensemble et où ils -étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de -la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l'image de Grazia, -et où des domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient -dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement -qu'ils avaient pour leur maîtresse. Joie d'écouter à deux le chant -des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s'écouler... La -santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre -d'inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si -sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu'ajouter à son -charme. Elle était «sa chère, souffrante, touchante amie, au lumineux -visage». Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle, -quand il avait le cœur gonflé d'amour et ne pouvait attendre au -lendemain pour le lui dire: - -«_Liebe liebe liebe liebe liebe Grazia..._» - -Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu'elle durerait -toujours. L'enfant semblait les avoir oubliés; son attention était -distraite. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha -plus. Le diabolique petit s'était mis dans la tête de séparer sa -mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n'y apportait pas -de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa -méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu'il pouvait faire; il -cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n'eut pas de -cesse qu'il n'obtînt de Grazia qu'elle partît de Paris, qu'ils -voyageassent au loin. Grazia était sans force pour lui résister. Au -reste, les médecins lui conseillaient un séjour en Égypte. Elle -devait éviter un nouvel hiver dans un climat du Nord. Trop de choses -l'avaient ébranlée: les secousses morales des dernières années, les -soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues -incertitudes, la lutte livrée en elle et dont elle ne montrait rien, le -chagrin du chagrin qu'elle faisait à son ami. Christophe, pour ne pas -ajouter aux tourments qu'il devinait, cachait ceux qu'il avait à voir -s'approcher le jour de la séparation; il ne faisait rien pour le -retarder; et ils affectaient tous deux un calme qu'ils n'avaient point, -mais qu'ils réussissaient à se communiquer l'un à l'autre. - -Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient ensemble quitté Paris, -au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur -restaient, en Engadine, près du pays où ils s'étaient retrouvés, il -y avait six ans déjà. - -Depuis cinq jours, ils n'avaient pu sortir; la pluie tombait sans -relâche; ils étaient restés presque seuls à l'hôtel; la plupart des -voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin; mais la -montagne restait vêtue de nuages. Les enfants partirent d'abord, avec -les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit. -Il l'accompagna jusqu'à l'endroit où la route descendait en lacets -rapides sur la plaine d'Italie. Sous la capote de la voiture, -l'humidité les pénétrait. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, -et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L'étrange -demi-jour demi-nuit qui les enveloppait!... L'haleine de Grazia -mouillait d'une buée sa voilette. Il pressait la petite main tiède -sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette -humide, il baisa la chère bouche. - -Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture -s'enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d'entendre -le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes -blanches coulaient sur les prairies. Sous le réseau serré, les arbres -transis pleuraient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie. -Christophe s'arrêta, suffoquant... Rien n'est plus. Tout est passé... - -Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien -ne passe, pour qui ne passe point. - - - - -_TROISIÈME PARTIE_ - - - - -L'absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu'on aime. Le cœur ne -retient d'eux que ce qui nous est le plus cher. L'écho de chaque parole -qui, par delà les espaces, vient de l'ami lointain, vibre dans le -silence, religieusement. - -La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et -contenu d'un couple qui n'en est plus à l'épreuve dangereuse de -l'amour, mais qui, l'ayant passée, se sent sûr de sa route et marche, -la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour -diriger l'autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui. - -Christophe retourna à Paris. Il s'était promis de n'y plus revenir. -Mais que valent ces promesses! Il savait qu'il y trouverait encore -l'ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret -désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à -remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait -appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire -des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d'une grande faiblesse -envers son fils, n'essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même -par une crise singulière: trop occupée de soi, pour s'occuper de lui. - -Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie -d'Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle -se tenait à l'écart de la société parisienne qui, après lui avoir -hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau -fait des avances, qu'elle avait repoussées. De son action elle -n'éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte; elle estimait qu'elle -n'avait pas de compte à leur rendre: car ils valaient moins qu'elle; ce -qu'elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu'elle -connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du -foyer. Elle souffrait seulement du mal qu'elle avait fait à son -meilleur ami, au seul qu'elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point -d'avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la -sienne. - -Ces regrets, cette peine, s'atténuèrent peu à peu. Il ne subsista -plus qu'une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres, -et l'amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son -besoin d'aimer, la désarmait devant lui; elle était incapable -de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse, -elle se persuadait qu'elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier. -À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes -d'indifférence lassée; tantôt elle fatiguait Georges de son amour -exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle -le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu'elle était une -mauvaise éducatrice, elle s'en tourmentait; mais elle n'y changeait -rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de -conduite sur l'esprit d'Olivier, le résultat avait été déplorable; -ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l'enfant. Au fond, -elle ne voulait avoir sur son fils d'autre autorité que celle de son -affection. Et elle n'avait pas tort: car entre ces deux êtres, si -ressemblants qu'ils fussent, il n'était d'autres liens que du cœur. -Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère; il aimait sa -voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se -sentait, d'esprit, étranger à elle. Elle ne s'en aperçut qu'au -premier souffle de l'adolescence, lorsqu'il s'envola loin d'elle. Alors, -elle s'étonna, elle s'indigna, elle attribua cet éloignement à -d'autres influences féminines; et en voulant maladroitement les -combattre, elle ne fit que l'éloigner davantage. En réalité, ils -avaient toujours vécu, l'un à côté de l'autre, préoccupés chacun -de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait, -grâce à une communion de sympathies et d'antipathies à fleur de peau, -dont il ne resta plus rien, quand de l'enfant (cet être ambigu, encore -tout imprégné de l'odeur de la femme) l'homme se dégagea. Et -Jacqueline disait, avec amertume, à son fils: - ---Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père, -ni à moi. - -Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait; -et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète. - - -Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de -ce qui les désunit que de ce qui les unit; elles ont besoin de -s'affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d'une injustice ou -d'un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l'époque, -plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un -temps, l'équilibre des forces d'une civilisation,--ces hauts plateaux -bordés de pentes rapides,--la différence de niveau est moins grande, -d'une génération à l'autre. Mais dans les âges de renaissance -ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent -la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les -précédaient.--Georges, avec ceux de son âge, remontait la montagne. - -Il n'avait rien de supérieur, ni par l'esprit, ni par le caractère: -une égalité d'aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d'une -élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au -début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père, -qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable -d'intelligence et d'énergie. - -À peine les yeux de sa raison s'étaient ouverts au jour qu'il avait -aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs -éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d'inconnaissances, de -vérités ennemies, d'erreurs contradictoires, où son père avait -fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d'une -arme qui était en son pouvoir, et qu'Olivier n'avait jamais connue: sa -force... - -D'où lui venait-elle?... Mystère de ces résurrections d'une race, qui -s'endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de -montagne, au printemps!... Qu'allait-il faire de cette force? -L'employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la -pensée moderne? Ils ne l'attiraient point. Il sentait peser sur lui la -menace des dangers qui s'y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son -père. Plutôt que de renouveler l'expérience et de rentrer dans la -forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n'avait fait qu'entr'ouvrir -ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s'était grisé: -la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen, -la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de -Wagner. Il s'en était détourné avec un mélange de colère et -d'effroi. Il haïssait la lignée d'écrivains réalistes qui, pendant -un demi-siècle, avaient tué la joie de l'art. Il ne pouvait cependant -effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait -été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui; mais il savait -bien que derrière lui, l'ombre était. Trop sain pour chercher un -dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l'époque -précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole -France, comme une dépravation de la libre intelligence, le rire sans -gaieté, l'ironie sans grandeur: moyen honteux et bon pour des esclaves, -qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser! - -Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer -une certitude, il la voulait, il la voulait! Il la demandait, il -l'implorait, il l'exigeait. Et les éternels happeurs de popularité, -les faux grands écrivains, les faux penseurs à l'affût, exploitaient -ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et -faisant du boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux, -chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût -bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de -ces marchands ne s'était donné la peine de trouver des recettes -nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des -flacons éventés. La panacée de l'un était l'Église catholique; de -l'autre, la monarchie légitime; d'un troisième, la tradition -classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à -tous les maux dans le retour au latin. D'autres prônaient -sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la -domination de l'esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé, -en un autre moment, d'un esprit atlantique!) Contre les barbares du Nord -et de l'Est, ils s'instituaient avec pompe les héritiers d'un nouvel -empire Romain... Des mots, des mots, et des mots empruntés. Un fonds de -bibliothèque, qu'ils débitaient en plein vent.--Comme tous ses -camarades, le jeune Jeannin allait de l'un à l'autre vendeur, écoutait -la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en -ressortait déçu, un peu honteux d'avoir donné son argent et son -temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et -pourtant, telle est la force d'illusion de la jeunesse, telle sa -certitude d'atteindre à la certitude qu'à chaque promesse nouvelle -d'un nouveau vendeur d'espérance, il se laissait reprendre. Il était -bien Français: il avait l'humeur frondeuse et un amour inné de -l'ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d'en supporter -aucun: son ironie impitoyable les perçait tous à jour. - -En attendant qu'il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de -l'énigme... il n'avait pas le temps d'attendre! Il n'était pas homme -à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la -vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans -motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les -voyages, les jouissances de l'art, la musique surtout dont il s'était -gorgé, lui avaient été d'abord une diversion intermittente et -passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il -découvrit de bonne heure le monde de l'amour aux dehors enchantés, et -il s'y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis, -ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des -femmes: il lui fallait l'action. Alors, il se livra aux sports, avec -fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux -tournois d'escrime, aux matches de boxe; il fut champion français pour -la course et le saut en hauteur, chef d'une équipe de foot-ball. Avec -quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de -témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies -courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il -partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes -d'aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec -trois cent mille hommes; il se sentait uni avec un peuple entier, dans -une jubilation de foi; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus -d'eux, les emportaient dans leur essor; pour la première fois depuis -l'aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient -les yeux au ciel et le voyaient s'ouvrir...--À l'effroi de sa mère, le -jeune Jeannin déclara qu'il voulait se mêler à la troupe des -conquérants de l'air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette -ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n'en fit qu'à sa tête. -Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta -de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu'au reste il -était sûr que Georges ne suivrait point; (car il ne les eût pas -suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis--même s'il l'avait -pu--d'entraver le jeu sain et normal de jeûnes forces qui, contraintes -à l'inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction. - -Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui -échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l'amour, -elle ne pouvait se passer de l'illusion de l'amour; toutes ses -affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères -reportent sur leur fils l'ardeur secrète qu'elles n'ont pu dépenser -dans le mariage--et hors du mariage! Et lorsqu'elles voient ensuite avec -quelle facilité ce fils se passe d'elles, lorsqu'elles comprennent -brusquement qu'elles ne lui sont plus nécessaires, elles passent par -une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de -l'amant, la désillusion de l'amour.--Ce fut pour Jacqueline un nouvel -écroulement. Georges n'en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent -pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d'eux: ils n'ont -pas le temps dé s'arrêter pour voir: un instinct d'égoïsme les -avertit de passer tout droit, sans tourner la tête. - -Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n'en sortit que -quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait -toujours son fils, mais d'une affection lointaine, désabusée, qui se -savait inutile et se désintéressait d'elle-même et de lui. Elle -traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu'il y prît garde. -Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans -amour, il fallut qu'il inventât un objet à aimer. Elle tomba au -pouvoir d'une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes -féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus -inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie -n'a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d'une femme qui, dès -leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux -d'attraction. - -C'était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s'occupait -d'œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente; -brune, de beaux traits accusés, les yeux vifs, Une bouche large et fine -qui souriait toujours, le menton impérieux. D'intelligence remarquable, -nullement sentimentale; une malice paysanne, un sens précis des -affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir -grand, mais savait en même temps voir à l'échelle exacte, quand -c'était nécessaire; un mélange savoureux de haut mysticisme et de -rouerie de vieux notaire. Elle avait l'habitude de la domination et -l'exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se -passionna pour l'œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait -à qui la passion s'adressait; elle était accoutumée à en provoquer -de semblables; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les -utiliser au service de l'œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline -donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle -crut, par amour. - -On ne tarda pas à remarquer la fascination qu'elle subissait. Elle -était la seule à ne pas s'en rendre compte. Le tuteur de Georges -s'inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier -des questions d'argent, s'aperçut lui-même de l'emprise exercée sur -sa mère; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec -elle son intimité passée; il vit qu'un rideau s'était tendu entre -eux; il en accusa l'influence occulte, et il conçut contre celle qu'il -nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation -qu'il ne déguisa point; il n'admettait pas qu'une étrangère eût pris -sa place dans un cœur qu'il avait cru son bien naturel. Il ne se disait -pas que si la place était prise, c'est qu'il l'avait laissée. Au lieu -de tenter de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la -mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange -de paroles vives; la scission s'accentua. Sœur Angèle acheva -d'établir son pouvoir sur Jacqueline; et Georges s'éloigna, la bride -sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il -perdit des sommes considérables; il mettait une forfanterie dans ses -extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux -extravagances de sa mère.--Il connaissait les Stevens-Delestrade. -Colette n'avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d'essayer -sur lui l'effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était -au courant des équipées de Georges; elle s'en amusait. Mais le fonds -de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit -voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que -ce n'était pas elle qui serait capable de l'en préserver, elle avertit -Christophe, qui revint aussitôt. - - - - -Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune -Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus -remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b -cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses -compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts -représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée -leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible -aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des -vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible -pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une -libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis, -libre de toutes les patries,--qui n'était plus de mode,--ou ne l'était -pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales, -il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers -semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares. - -Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des -trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents, -facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur -de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action -Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,--(il ne savait pas -trop)--ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce -expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient -fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que -valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de -Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne -pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par -brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver, -de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui -venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier -avait aimé. - -Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se -confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps -de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun -signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la -visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de -quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter -un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges, -qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade, -comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on -l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec -indignation: - ---Mais tu ne m'écoutes pas! - -Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a -suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire -pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne -pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges -racontait tout; il était d'une franchise désarmante. - -Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était -souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le -droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de -Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises, -n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de -peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges -apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les -trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que -Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans -les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère -moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le -bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des -scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se -défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas -tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il -éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés -certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges -n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives. -Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se -rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la -conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre -la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre -génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion, -il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant -renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on -ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se -détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est -d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On -fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible -comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses -commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!... - -Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il -allait faire:--(le savait-il lui-même?)--il ne lui parlait de rien que -lorsque c'était fait.--Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder -le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et -souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas? - -Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges -regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et -il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il -était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une -lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait -rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui -faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue -muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se -mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport -avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre -vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous -une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son -Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux -siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure. -Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet -encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il -parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même -humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce -calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa -confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et -s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été. -L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer -sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait, -avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de -ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi -non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit -vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était -autour de lui. - -Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se -demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme, -se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux, -à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais -le besoin de s'enfermer dans un camp?» - ---S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien, -dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme -de grand air? - ---Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit, -répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de -penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les -hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges -classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du -passé. - ---Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des -découragés pareils! - ---Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation. -Aucun de nous ne l'est. - ---Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous. -Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire -vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos -arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls! - ---Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des -ponts-neufs du temps. - ---Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin -d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines. -Trouve tes lois. Cherche en toi. - ---Je n'ai pas le temps, dit Georges. - ---Tu as peur, répéta Christophe. - -Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun -goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on -y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y -tomber. - ---Donne-moi la main, disait Christophe. - -Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et -tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail, -en riant. - ---Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges. - ---Je vis, et je suis heureux, disait Christophe. - ---Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours. - -Christophe lui tapait sur l'épaule: - ---Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne -te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de -l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te -marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y -a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la -cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et -galope! - ---Mais où vais-je? dit Georges. - ---Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de l'air, -soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la -nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort... - -«_Expertus vacuum Daedalus aera..._» - - -... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement -capable de m'expliquer ce que cela veut dire? - -«_Perrupit Acheronta..._» - - -... Voilà votre lot à vous. Heureux _conquistadores!_... - - -Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la -génération nouvelle, que Georges, étonné, disait: - ---Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec nous? - ---Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre. -Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce -conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne, -est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est -ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de -te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à -lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus. -À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous -regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous -nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous, -profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la -beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais -souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de -vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis -et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui -qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé -de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous, -d'être plus forts et plus heureux que nous!...--En attendant, fais du -sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas -assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un -temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi. - - - - -Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il -était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y -entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas -de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous -une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de -ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour -Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe -croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il -eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil -ami. - -Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu -fort à faire. - - -Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel -idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais -tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la -sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès -du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés -de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et -leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne -s'émouvait pas de leurs méchancetés. - ---Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents, -ces petits... - -Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui -le flagornaient, parce qu'il avait du succès,--ceux dont parle -d'Aubigné, qui, «_lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de -beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation_». - -Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en -répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux, -que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce -d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste -s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable -Christophe. - -Christophe vit le directeur, et lui dit: - ---Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez -monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien. - -Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries -Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de -l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et -qu'elle ne ferait pas un sou. - ---Alors, pourquoi l'avez-vous reçue? - ---On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin en -loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes -gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils -trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui -braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le -malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école! -Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le -public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs _Oremus!_... Pas de sang dans -les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils -font des duos d'amour, on dirait des _De profundis_... Si j'étais -assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je -ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me -demander.--Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles -pleines... - -Les compliments reprirent. - -Christophe l'interrompit net, et dit avec colère: - ---Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme -«arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque -j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce -de ce garçon, ou je retire la mienne. - -Le directeur leva les bras au ciel, et dit: - ---Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous -aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse? - ---Que m'importe? dit Christophe. - ---À votre aise! Vous en serez la première victime. - -On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les -répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes, -l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle. -Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui -annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de -reconnaissance éternelle. - -Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous -ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre -furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à -suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait -trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils -avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait -plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la -nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât -sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à -sembler douloureux à l'auteur. - -Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut -aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux -déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot -pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son -œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils -représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes. -Christophe haussa les épaules, pensant: - ---Il va répondre. - -«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets, -avec ces mots: - ---Vous avez lu? - -L'autre écrivit: - ---Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si -délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas -faire attention. - -Christophe rit, et pensa: - ---Il a raison, le petit pleutre. - -Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes». - -Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et -qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois -sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le -journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y -trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement -l'épaule avec son épée. - -Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre -d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez -Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan, -le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à -l'accabler sous une volée de reproches furibonds. - ---Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la -permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires! -Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà -bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui. -C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si -le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en -écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je -ne te l'aurais pardonné, de ta vie!... - -Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba -dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait: - ---Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu -m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai. -Peut-être que tu m'embrasseras. - -Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les -deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit: - ---Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette -nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce -qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne -recommenceras plus jamais. - ---Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me plaît. - ---Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux -plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te... - ---Tu me déshérites, c'est entendu. - ---Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il? - ---Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment -plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que -toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de -sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de -t'injurier. - ---Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent dire. - ---Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te regarde! - -Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau -n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique -à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les -journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût -trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au -besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de -Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son -geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.--Et -Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait -perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère -le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y -avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause -d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait: - ---Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté! - - - - -Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui, -un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était -Emmanuel. - -L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit -qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs -nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait -naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans. -Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres, -et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.--Emmanuel était -dépassé. - -Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme -de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national, -il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait -dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était -qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de -l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa -revanche de la Force.--Et voici que la Force s'était réveillée, au -cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La -génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait, -avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse -de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et -affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les -plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les -prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers, -les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles -croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées -que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de -tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la -guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des -beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils -célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux -poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par -réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le -mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la -forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent, -l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des -autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur -delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et--même les -plus incroyants--prônaient le retour au catholicisme, par besoin -pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde -d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de -dédaigner--ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de -la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires. -Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait -cruellement, et il s'en indignait. - -De savoir que Christophe était victime, comme lui,--plus que lui,--de -cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il -l'avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour -paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit -à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières -avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il -ne cacha pas le plaisir qu'il avait aux visites de Christophe. Dès -lors, ils se réunirent souvent, soit chez l'un, soit chez l'autre. - -Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré des -critiques; et, trouvant que Christophe ne s'en émouvait pas assez, il -lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux. -Ou y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art, -d'ignorer l'harmonie, d'avoir pillé ses confrères, et de déshonorer -la musique. On l'y nommait: «Ce vieil agité»... On y disait: «Nous -en avons assez, de ces convulsionnaires! Nous sommes l'ordre, la raison, -l'équilibre classique...» - -Christophe s'en divertissait. - ---C'est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la -fosse... De mon temps, il est vrai, on attendait qu'un homme eût -soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite, -aujourd'hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes... Une -génération est plus vite fourbue... Pauvres diables! ils n'en ont pas -pour longtemps! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au -soleil! - -Mais Emmanuel n'avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il -était en proie à ses nerfs maladifs; âme ardente en un corps -rachitique, il lui fallait le combat, et il n'était pas fait pour le -combat. L'animosité de certains jugements le blessait, jusqu'au sang. - ---Ah! disait-il, si les critiques savaient le mal qu'ils font aux -artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient -honte de leur métier. - ---Mais ils le savent, mon bon ami. C'est leur raison de vivre. Il -faut bien que tout le monde vive. - ---Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par la -lutte qu'il faut livrer à l'art. Au lieu de vous tendre la main, de -parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider -fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs -poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent: -«Pourra pas!...» Et quand on est au faîte, disent, les uns: «Oui, -mais ce n'est pas ainsi qu'il fallait monter.» Tandis que les autres, -obstinés, répètent: «N'a pas pu!...» Bien heureux, quand ils ne -vous lancent pas dans les jambes des pierres pour vous faire tomber! - ---Bah! il se trouve aussi, parfois, dans le nombre, deux ou trois braves -gens; et quel bien ils peuvent faire! Les méchantes bêtes, il y en a -partout; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi, -qu'un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une -proie, qu'il enrage de ne pouvoir mastiquer? Il faut s'armer de -patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire -critique nous est utile; il est un entraîneur; il ne nous permet pas de -flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la -meute nous mord les fesses. En marche! Plus loin! Plus haut! Elle se -lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle. -Redis-toi le mot arabe: «_On ne tourmente pas les arbres stériles. -Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de -fruits d'or_»... Plaignons les artistes qu'on épargne. Ils resteront -à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs -jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les -ennemis! Ils m'ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis les -amis! - -Emmanuel ne pouvait s'empêcher de sourire. Puis, il disait: - ---Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de -te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur -première bataille? - ---Ils m'amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d'un sang -jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce -sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît... Qu'ils nous -fassent la leçon! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre -à l'école des jeunes! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats: -c'est dans l'ordre!... Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin -que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S'il nous reste -encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous -renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux, -réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les défloraisons -perpétuelles de l'âme humaine qui semblait épuisée, l'optimisme -vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l'action aventureuse, ces -races qui renaissent, pour la conquête du monde. - ---Que seraient-ils sans nous? Cette joie est sortie de nos larmes. Cette -force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une -génération. _Sic vos non vobis..._ - ---La vieille parole se trompe. C'est pour nous que nous avons -travaillé, en créant une race d'hommes qui nous dépassent. Nous avons -amassé leur épargne, nous l'avons défendue dans une bicoque mal -fermée, où tous les vents sifflaient; il nous fallait nous arcbouter -aux portes pour empêcher la mort d'entrer. Par nos bras fut frayée la -voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé -l'avenir. Nous avons mené l'Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y -pénétrera, avec eux, et par nous. - ---Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts, -portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui -maintenant sont des hommes? Nous avons eu, pour notre part, l'épreuve -et l'ingratitude. - ---Le regrettes-tu? - ---Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d'une puissante -époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu'elle a enfantée. Les -hommes d'aujourd'hui ne seraient plus capables de goûter la joie -superbe du renoncement. - ---Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de -Nébo, au pied de laquelle s'étendent les contrées où nous -n'entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Qui -descend dans la plaine perd de vue l'immensité de la plaine et -l'horizon lointain. - - - - -L'action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel, -il en puisait l'énergie dans l'amour de Grazia. À cet amour il devait -de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d'avoir pour toutes -les formes neuves de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que -fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même -quand elles étaient contre lui; il n'avait point peur de l'avènement -prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d'orfraie -à l'égoïsme d'une poignée de privilégiés; il ne s'accrochait pas -désespérément aux patenôtres d'un art vieilli; il attendait, avec -certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la -science et de l'action jaillît un art plus puissant que l'ancien; il -saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde -mourir avec lui. - -Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe; la conscience de -son pouvoir l'élevait au-dessus d'elle-même. Par ses lettres, elle -exerçait une direction sur son ami. Non qu'elle eût le ridicule de -prétendre à le diriger dans l'art: elle avait trop de tact et savait -ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il -accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par -avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu'il ne pensât rien qui -ne fût juste, pur, et digne d'être répété. Le son d'un bel -instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve -aussitôt s'incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s'aiment: -chacun ravit à l'autre ce qu'il a de meilleur; mais c'est afin de le -lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à -Christophe qu'elle l'aimait. L'éloignement la rendait plus libre de -parler; et aussi, la certitude qu'elle ne serait jamais à lui. Cet -amour, dont la religieuse ferveur s'était communiquée à Christophe, -lui était une fontaine de paix. - -De cette paix, Grazia donnait bien plus qu'elle n'avait. Sa santé -était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L'état de son -fils ne s'améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes -perpétuelles, qu'aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer. -Il avait acquis une virtuosité dans l'art de tenir en haleine -l'inquiétude de ceux qui l'aimaient; pour réveiller l'intérêt et -tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions: -cela tournait chez lui à la manie. Et le tragique fut que, tandis qu'il -grimaçait la parade de la maladie, la maladie réelle cheminait; et la -mort apparut, au seuil. Dramatique ironie! Grazia, que son fils avait -torturée pendant des ans pour un mal inventé, cessa d'y croire, -lorsque le mal fut là... Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa -force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien, -au moment qu'il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée -à elle, le reste de sa vie fut empoisonné de remords. - -La méchanceté de Lionello n'avait pas désarmé. Sans amour pour qui -que ce fût, il ne pouvait supporter qu'un de ceux qui l'entouraient -eût de l'amour pour quelque autre que pour lui; la jalousie était sa -seule passion. Il ne lui suffisait pas d'avoir réussi à éloigner sa -mère de Christophe; il eût voulu la contraindre à rompre l'intimité, -qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme -habituelle,--la maladie,--pour faire jurer à Grazia qu'elle ne se -remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il -prétendit exiger que sa mère n'écrivît plus à Christophe. Cette -fois, elle se révolta; et cet abus de pouvoir achevant de la libérer, -elle lui dit sur ses mensonges des mots d'une sévérité cruelle, -qu'elle se reprocha plus tard comme un crime; car ils jetèrent Lionello -dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut -d'autant plus que sa mère refusa d'y croire. Alors, il souhaita, dans -sa rage, de mourir pour se venger. Il ne se doutait pas que ce souhait -serait exaucé. - -Quand le médecin laissa entendre à Grazia que son fils était perdu, -elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher -son désespoir, afin de tromper l'enfant, qui l'avait si souvent -trompée. Il soupçonnait que c'était sérieux, cette fois; mais il ne -voulait pas le croire; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère -ce reproche de mensonge qui l'avait mis en fureur, alors qu'il mentait. -Vint l'heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut -terrible pour lui et pour les siens: il ne voulait pas mourir!... - -Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n'eut pas un cri, pas une -plainte; elle étonna par son silence; il ne lui restait plus assez de -force pour souffrir; elle n'avait qu'un désir: s'endormir, à son tour. -Elle continua d'accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme, -en apparence. Après quelques semaines, le sourire reparut même sur sa -bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse. -Christophe, moins que tout autre. Elle s'était contentée de lui -écrire la nouvelle, sans rien lui dire d'elle-même. Aux lettres de -Christophe, brûlantes d'affection inquiète, elle ne répondit pas. Il -voulait venir: elle le pria de n'en rien faire. Au bout de deux ou trois -mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu'elle avait, avant. -Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa -faiblesse. Elle savait que l'écho de tous ses sentiments résonnait en -lui, et qu'il avait besoin de s'appuyer sur elle. Elle ne s'imposait pas -une contrainte douloureuse. C'était une discipline qui la sauvait. Dans -sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre: l'amour de -Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie, -formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n'avait rien -d'intellectuel: il était l'instinct animal, qui fait marcher la bête -harassée, sans qu'elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes, -oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu'à ce qu'il tombe. Le -fatalisme soutenait son corps. L'amour soutenait son cœur. Sa vie -personnelle était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle -évitait, avec plus de soin que jamais, d'exprimer dans ses lettres -l'amour qu'elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était -plus grand. Mais aussi, parce que pesait dessus le veto du petit mort, -qui lui en faisait un crime. Alors, elle se taisait, elle s'obligeait à -ne plus écrire, de quelque temps. - -Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il -saisissait, dans le ton uni et tranquille d'une lettre, des accents -inattendus où frémissait une passion refoulée. Il en était -bouleversé; mais il n'osait rien dire; il était comme un homme qui -retient son souffle et craint de respirer, de peur que l'illusion ne -cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient -rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue...Puis, de -nouveau, le calme... _Meeresstille..._ - - - - -Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C'était une -après-midi. L'un et l'autre étaient pleins de leurs soucis personnels: -Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d'une déconvenue -dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les -raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique -apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de -la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion; -ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de -la chambre, sans qu'ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent, -ils n'en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait, -Georges alla frapper à la porte de l'autre chambre. Il n'y eut pas de -réponse. Georges n'insista point, connaissant les façons bizarres de -son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait -l'air très calme, très las, très doux. Il s'excusa de les avoir -laissés, reprit la conversation où il l'avait interrompue, leur -parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur -faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu'ils sussent -pourquoi. - -Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette. -Il la trouva en larmes. Aussitôt qu'elle le vit, elle accourut, -demandant: - ---Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami? C'est affreux! - -Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu'elle venait -de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia. - -Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne. -Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées; -il avait suffi d'un souffle pour l'abattre. La veille de la rechute de -grippe qui l'emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe. -Elle en était attendrie. Elle eût voulu l'appeler auprès d'elle; elle -sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et -coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le -lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu'elle -n'acheva pas; elle avait le vertige, la tête lui tournait; d'ailleurs, -elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler -Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d'une -œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d'Emmanuel: le -sujet les avait passionnés tous deux, car c'était un peu le symbole de -leur propre destinée: _La Terre promise._ Christophe en avait souvent -parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine -suivante.... Il ne fallait pas l'inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre, -allusion à un simple rhume. Puis elle trouva que c'était encore trop. -Elle déchira la lettre, et elle n'eut pas la force d'en recommencer une -autre. Elle se dit qu'elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop -tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour -écrire...... Comme la mort est pressée! Quelques heures suffisent à -détruire ce qu'il a fallu des siècles pour former... Grazia eut à -peine le temps de donner à sa fille l'anneau qu'elle portait au doigt, -et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n'avait pas été, -jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu'elle partait, elle -contemplait passionnément le visage de celle qui restait; elle pressait -la main qui transmettrait son étreinte; et elle pensait avec joie: - ---Je ne m'en vais pas tout à fait. - - - - -«_Quid? hic, inquam, quis est qui -complet aures meas tantus et tam -dulcis sonus!..._» - -(Songe de Scipion.) - - - - -Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir -quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de -celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami; et -même--(la jeunesse n'est guère respectueuse)--il s'en était parfois -égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse -la douleur qu'une telle perte devait causer à Christophe; et il avait -besoin de courir à lui, de le plaindre, de l'embrasser. Connaissant la -violence de ses passions,--la tranquillité que Christophe avait -montrée tout à l'heure l'inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne -bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre -Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et venir un pas lent -et lourd. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges, -prêt à se jeter dans ses bras, s'arrêta; il ne sut plus que dire. -Christophe demanda doucement: - ---C'est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose? - -Georges, troublé, balbutia: - ---Oui. - ---Entre. - -Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant -l'arrivée de Georges; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le -dossier, il regardait les toits en face et le ciel rouge du soir. Il ne -s'occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher -sur la table, en jetant à la dérobée un coup d'œil vers Christophe. -Le visage du vieil homme était immobile; les reflets du soleil couchant -illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges passa -dans la pièce voisine,--la chambre à coucher,--comme pour continuer -ses recherches. C'était là que Christophe s'était enfermé tout à -l'heure avec la lettre. Elle était encore sur le lit non défait, qui -portait l'empreinte d'un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait -glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le -ramassa et lut, dans l'Évangile, la rencontre de Madeleine avec le -Jardinier. - -Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à -gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui -n'avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais -Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût -été déplacée. C'était lui qui aurait eu plutôt besoin de -consolations. Il dit timidement: - ---Je m'en vais. - -Christophe, sans tourner la tête, dit: - ---Au revoir, mon petit. - -Georges s'en alla, et ferma la porte sans bruit. - -Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point, -il ne méditait point. Aucune image précise. Il était comme un homme -fatigué, qui écoute une musique indistincte, sans chercher à la -comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il -se jeta sur son lit, et s'endormit, d'un sommeil lourd. La symphonie -continuait de bruire. - -Et voici qu'il _la_ vit, elle, la bien-aimée... Elle lui tendait -les mains, et souriait, disant: - ---Maintenant, tu as passé la région du feu. - -Alors, son cœur se fondit. La paix remplissait les espaces étoilés, -où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et -profondes... - - -Quand il se réveilla (le jour était revenu), l'étrange bonheur -persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit -de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait. - - -... _Or vedi, figlio, -tra Beatrice e te è questo muro_... - - -Entre Béatrice et lui, le mur était franchi. - -Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de -l'autre côté. À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à -mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la -mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on -frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans l'œuvre qu'on a créée, -dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n'est -plus dans Rome; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia -le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu'à son tour... À -présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur. - -Il vécut une période d'exaltation secrète. Il ne sentait plus le -poids d'aucune chaîne. Il n'attendait plus rien. Il ne dépendait plus -de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des -combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques, -_Dominus Deus Sabaoth_, il regardait à ses pieds s'effacer dans la nuit -la torche du Buisson Ardent. Qu'elle était loin, déjà! Quand elle -avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et -depuis, quel chemin il avait parcouru! Cependant, la cime ne paraissait -pas plus proche. Il ne l'atteindrait jamais, (il le savait maintenant), -dût-il marcher pendant l'éternité. Mais quand on est entré dans le -cercle de lumière et qu'on ne laisse pas derrière soi les aimés, -l'éternité n'est pas trop longue pour faire route avec eux. - -Il condamna sa porte. Personne n'y frappa. Georges avait dépensé d'un -coup toute sa force de compassion; rentré chez lui, rassuré, le -lendemain il n'y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel -ne savait rien; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence -piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite. -Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu'il eut pendant -des jours avec celle qu'il portait maintenant dans son âme, comme la -femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu'aucun mot -n'eût traduit. À peine, la musique pouvait-elle l'exprimer. Quand le -cœur était plein, plein jusqu'à déborder, Christophe, les yeux clos, -immobile, l'écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano, -il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus -que dans le reste de sa vie. Il n'écrivait pas ses pensées. À quoi -bon? - -Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir -les autres hommes, sans qu'aucun de ses intimes, sauf Georges, eût un -soupçon de ce qui s'était passé, le démon de l'improvisation -persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on -l'attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano -et joua pendant près d'une heure, se livrant tout entier, oubliant que -le salon était plein d'indifférents. Ils n'avaient pas envie de rire. -Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même -qui n'en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré; et les larmes -étaient venues aux yeux de Colette... Lorsque Christophe eut fini, il -se retourna brusquement; il vit l'émotion des gens, et, haussant les -épaules,--il rit. - -Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force,--une -force qu'on domine. La douleur ne l'avait plus, il avait la douleur; -elle pouvait s'agiter et secouer les barreaux: il la tenait en cage. - -De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les -plus heureuses: une scène de l'Évangile, que Georges reconnut: - - -«_Mulier, quid ploras?_»--«_Quia tulerunt Dominum meum, et -nescio ubi posuerunt eum._» - -_Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum -stantem: et non sciebat quia Jesus est._ - - ---une série de _lieder_ tragiques sur les vers de cantares populaires -d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre, -comme une flamme noire: - - -_Quisiera ser el sepulcro -Donde à ti te han de enterrar, -Para tenerle en mis brazos -Por loda la eternidad._ - -(_Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de -te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité._) - - -et deux symphonies, intitulées _l'Ile des Calmes_, et _le Songe de -Scipion_, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres -de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de -son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis -ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France, -riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées. - -Cet «_enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande -perte_», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang -dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort -avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme -stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique. -L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel, -plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le -soir tranquille sur les monts. - - - - -_QUATRIÈME PARTIE_ - - - - -L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber. -On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des -tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point -à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà, -des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations. -L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un -bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes -les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On -l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un -aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait -la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de -la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du -cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de -noblesse de l'homme... - -C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et -morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les -précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un -génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu -et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en -Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des -plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.--Alors, il -ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne. -Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect -d'une vaste veillée d'armes. - -Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de -lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient -été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles -couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe, -aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus -prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813. -Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone -de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux, -lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs -mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu -à un certain degré de l'âme, «_on ne connaît plus de nations, on -ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien -propre_». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a -plus que le ciel,--«_tout le ciel, qui appartient à l'aigle_». - -Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité -ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race -ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer -devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il -s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir -la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y -trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil -nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le -caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents -et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de -conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se -croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la -meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes, -cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans -croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on -voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand -soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci -ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions -individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux -époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les -Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient -autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de -bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants, -en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les -prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute -le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la -Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la -paix!... - -Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du -Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers -qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses -modernes, cyprès et roses enlacés,--tous les siècles, tous les -styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière -intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte -l'ordre et la lumière, qui sont en lui. - -Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait -sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette -harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y -rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant -d'autres de sa race.--De temps en temps, il faisait quelques séjours en -Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit -franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son -Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les -seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre -intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué -à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les -passions de la grande famille humaine, il était difficile de se -réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point. -L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation; -elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou -pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec -un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil -à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur -peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie -pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des -cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace -où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient -à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût -épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils -ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se -débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun -ne devait attendre de lumière que de soi. - -Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de -l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des -passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine, -comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare -jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de -labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni -contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont -suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un -esprit allemand,--oiseaux égarés dans la nuit,--venaient à tire -d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la -force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux -de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas -responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas -non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En -dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous -avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de -notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident. -Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne -rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies -fraternels.» - -Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se -complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre, -leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui, -originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux -civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union -nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie -avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes -ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin -de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui -était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de -se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier. - -Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il -s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux -esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles -qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment -où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y -trouve une plus abondante pâture. - -Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui -opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:--car il avait des -imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir. -C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui, -laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût -donné beaucoup pour aimer leur musique; mais--(c'était bien sa -chance!)--il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille -fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient -personnellement antipathiques et qui représentaient en art des -tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La -vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu, -fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête -homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe -disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux -qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de -sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant, -il lui demandait: - ---Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que -vous exprimeriez votre amour, ou votre haine? - ---Oui, maître. - ---Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire. - -Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin -de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux -dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait -comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions -morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes -d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports -sociaux:--de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à -un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules -qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent -été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait -pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en -pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr. -Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à -aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il -avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances -d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car -elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en -aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui. -L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était -uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque -dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance, -d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus -saintes. Vive «_le sel gaulois, qui ravive la terre!_» Le scepticisme -et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi -d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour -qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre -en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se -heurtaient! - -Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du -monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses -conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était -lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le -meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante, -avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol -la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la -vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour -qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces -délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des -guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du -merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans -la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui -affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, -c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et -tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de -notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce -qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous -nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il -y a beau temps que je suis ailleurs! - - - - -Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus -les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient, -disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de -neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et -remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme -d'août... - -D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe -pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit -mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au -fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de -miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde -des planètes se dessine; elle tourne... - -Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant -qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du -rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe -la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct -s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se -déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à -leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes -planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire... - -Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent -son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des -couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les -ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de -mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les -sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il -guette et il choisit sa proie. - -Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux -ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand -architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent -point leurs forces. La cathédrale s'achève. - -«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'_elle n'est pas -bonne encore._» - -L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait -l'harmonie. - - -Le rêve est accompli. _Te Deum_.... - -Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec -lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes. - - - - -Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme -de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour -égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il -faut qu'il _préfère_; il faut qu'il se donne à des êtres de son -choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le -sang de son cœur. - -Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le -baignait,--le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de -Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux -enfants. Il allait les unir, dans la réalité. - - -Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait -dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à -Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq -ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face -large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les -yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le -menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes -et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier. -Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de -sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze -heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à -demi éveillée. Christophe la nommait _Dornröschen_, la Belle au Bois -dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se -couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon -rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à -quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la -parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des -jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis -ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un -livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours -après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes -d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des -erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa -gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son -étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf -égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et -paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors, -elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la -peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des -livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations -idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins. - -Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une -tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une -piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois -et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que -le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La -seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait -presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait -comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée -que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle -devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se -les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait -découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui -semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais -associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été -chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la -main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens -cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les -sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son -vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de -lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même -pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était -dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.--Elle -vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui -Georges Jeannin. - -Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant -d'intérêt à la société de Christophe. - -Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais -sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se -ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort. -Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent -s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se -réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût -italien,--un léger manque de nuances, une certaine préférence pour -les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment -la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en -s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer, -ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe, -qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à -l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier; -mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop, -au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils -se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les -piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la -main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de -plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils -s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts -de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient -point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était -insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions -que Christophe leur offrait de se rencontrer. - -Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa -visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,--Georges, entrant en -coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait -dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit -vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut, -s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda -là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son -innocente rouerie, lui dit: - ---C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous -avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi. - -Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il -parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était -pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut -saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était -moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec -malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui -soufflait à l'oreille: - ---_Biricchina, ladroncello, furbetta_... - -Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se taire. - -Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son -air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres. - -Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand -il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l'un que -l'autre; mais il jugeait plus sévèrement Georges: il connaissait ses -faiblesses, il idéalisait Aurora; il se croyait responsable du bonheur -de celle-ci plus que de celui de Georges: car il lui semblait que -Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se -demandait s'il n'était pas coupable, en donnant à l'innocente Aurora -un compagnon, qui ne l'était guère. - -Mais un jour qu'il passait près d'une charmille, où les deux jeunes -gens étaient assis,--(c'était très peu de temps après leurs -fiançailles)--il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui -questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées, -et Georges qui racontait, sans se faire prier. D'autres bribes -d'entretiens dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu'Aurora -était beaucoup plus à l'aise que lui-même dans les idées «morales» -de Georges. Très épris l'un de l'autre, ils ne se regardaient pourtant -pas comme liés pour toujours; ils apportaient, dans les questions -relatives à l'amour et au mariage, un esprit de liberté, qui avait sa -beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l'ancien système de -mutuel dévouement _usque ad mortem._ Et Christophe regardait avec un -peu de mélancolie... Qu'ils étaient déjà loin de lui! Comme elle -file, la barque qui emporte nos enfants!... Patience! Un jour viendra, -on se retrouvera tous au port. - -En attendant, la barque ne s'inquiétait guère de la route à suivre; -elle flottait à tous les vents du jour.--Cet esprit de liberté, qui -tendait à modifier les mœurs d'alors, il eût semblé naturel qu'il -s'établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l'action. -Mais il n'en était rien: la nature humaine se soucie peu de la -contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus -libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion -de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse -s'effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les marnes âmes. -Georges et Aurora s'étaient laissé gagner par le nouveau courant -catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du -monde et des intellectuels. Rien de plus amusant que de voir Georges, -frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde, -qui ne s'était jamais soucié ni de Dieu ni du diable,--un vrai petit -Gaulois qui se moque de tout,--brusquement déclarer que la vérité -était là. Il lui en fallait une; et celle-ci s'accordait avec son -besoin d'action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de -la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé; il revenait, de -lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L'exemple de -quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres -pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des -premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l'eût suivi n'importe -où. Aussitôt, ils se montrèrent sûrs d'eux et méprisants pour ceux -qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie! Ces deux enfants frivoles -étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le -sérieux, l'ardent effort de Grazia et d'Olivier ne leur avait jamais -valu de l'être, malgré tout leur désir. - -Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. II -n'essayait pas de la combattre, comme l'eût voulu Emmanuel, dont le -libre idéalisme s'irritait de ce retour de l'ancien ennemi. On ne -combat pas le vent qui passe. On attend qu'il ait passé. La raison -humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un effort gigantesque. -Elle cédait au sommeil; et, comme l'enfant harassé d'une longue -journée, avant de s'endormir, elle disait ses prières. La porte des -rêves s'était rouverte: à la suite des religions, les souffles -théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le -cerveau de l'Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la -pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu'à la science, où se -manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer. -Laissons-les respirer! Demain, l'esprit se réveillera, plus alerte et -plus libre... Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé. -Christophe, qui n'avait guère eu le temps d'y céder, était heureux -que ses enfants en jouissent, à sa place, qu'ils eussent le repos de -l'âme, la sécurité de la foi, la confiance absolue, imperturbable, en -leurs rêves. Il n'aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux. -Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l'inquiétude -d'Olivier trouvaient l'apaisement dans leurs fils, et que c'était bien, -ainsi. - ---«Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d'autres qui -vivaient avant nous, tout cela fut pour que ces deux enfants -atteignissent à la joie... Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais -faite et qui te fut refusée!... Ah! si les malheureux pouvaient -goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies -sacrifiées!» - -Pourquoi eût-il cherché à contester ce bonheur? Il ne faut pas -vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur. -Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu'ils -n'eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient -pas leur foi. - -Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils -avaient l'air de se dire: - ---Il ne peut pas comprendre... - -Il était, pour eux, du passé. Et ils n'attachaient pas au passé une -énorme importance! Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de -ce qu'ils feraient plus tard, quand Christophe «ne serait plus -là»...--Pourtant ils l'aimaient bien... Terribles enfants! Ils -poussent autour de vous, comme des lianes! Cette force de la nature, qui -vous pousse, qui vous chasse... - ---«Va-t'en! Va-t'en! Ôte-toi de là! À mon tour!...» - -Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de -leur dire: - ---Ne vous pressez pas tant! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi -encore comme quelqu'un de vivant! - -Il se divertissait de leur naïve impertinence. - ---Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu'ils l'avaient -accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis une -vieille bête. - ---Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur. -Vous êtes le meilleur; mais il y a des choses que vous ne savez pas. - ---Et que tu sais, petite fille? Voyez la grande sagesse! - ---Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand'chose. Mais, lui, -Georges, il sait. - -Christophe sourit: - ---Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu'on aime. - -Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur -supériorité intellectuelle, c'était de subir leur musique. Ils -mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas, -quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux, -l'amour éveillât leur ramage. Mais ils n'étaient pas, à beaucoup -près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d'illusion sur -son talent. Il n'en était pas de même pour celui de son fiancé; elle -ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de -Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et -celui-ci, malgré sa finesse ironique, n'était pas loin de se laisser -convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n'y contredisait pas; -malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille, -(quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé, -en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire -affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre -petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une -conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de -bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au -jeune garçon pourquoi il riait. Il l'embrassait. Il l'aimait bien, -ainsi. Il l'aimait peut-être mieux... Pauvre petit!... Ô vanité de -l'art!... - - - - -Il s'entretenait souvent de «ses enfants»--(il les nommait -ainsi)--avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l'affection pour Georges, -disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il -avait déjà Aurora: ce n'était pas juste, il accaparait tout. - -Leur amitié était devenue quasi légendaire dans le monde parisien, -quoiqu'ils vécussent à l'écart. Emmanuel s'était pris d'une passion -pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil; il la -cachait sous des façons brusques; il le rudoyait parfois. Mais -Christophe n'en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était -maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas -de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé -les empêchait de sortir, ils s'écrivaient. Des lettres, qui semblaient -venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les -intéressaient moins que certains progrès de l'esprit dans les sciences -et dans l'art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou -distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui -marque dans l'histoire de l'esprit humain. - -Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une -récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils -avaient pris l'habitude de trouver naturel que la santé d'Emmanuel eût -droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les -six étages d'Emmanuel; et quand il était arrivé, il lui fallait un -bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner -l'un que l'autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès -d'oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C'était une des -raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous -eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui: car Aurora lui faisait -la guerre, pour sa manie de fumer; et il se cachait d'elle. Il arrivait -aux deux amis d'être pris de quintes de toux, au milieu de leurs -discours; alors, ils devaient s'interrompre et se regardaient, en riant, -comme des écoliers en faute; et parfois l'un des deux faisait la leçon -à celui qui toussait; mais, le souffle revenu, l'autre protestait avec -énergie que la fumée n'y était pour rien. - -Sur la table d'Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers, -était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement, -d'un air de reproche. Christophe disait qu'il était leur conscience -vivante; pour l'étouffer, il mettait son chapeau dessus. C'était un -chat malingre, de l'espèce la plus vulgaire, qu'Emmanuel avait ramassé -dans la rue, à demi assommé; il ne s'était jamais bien remis des -brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit; -très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux -quand il n'était point là, content d'être couché sur la table, près -de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler, -pendant des heures d'extase, la cage où voletaient les oiseaux -inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d'attention, se -prêtant avec patience aux caresses capricieuses d'Emmanuel, un peu -rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre. -Il était délicat, un de ses yeux pleurait; il toussotait; s'il avait -pu parler, il n'eût certes pas eu l'effronterie de soutenir, comme les -deux amis, «que la fumée n'y était pour rien»; mais d'eux, il -acceptait tout; il avait l'air de penser: - ---Ils sont hommes, ils ne savent ce qu'ils font. - -Emmanuel s'était attaché à lui, parce qu'il trouvait une analogie -entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe -prétendait que les ressemblances s'étendaient jusqu'à l'expression du -regard. - ---Pourquoi pas? disait Emmanuel. - -Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s'affine, selon les -maîtres qu'ils fréquentent. Le chat d'un imbécile n'a pas le même -regard que le chat d'un homme d'esprit. Un animal domestique peut -devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non -seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce -qu'est son maître. Il n'est même pas besoin de l'influence des hommes. -Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent -illumine les yeux des animaux.--Le chat gris d'Emmanuel était en -harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme, -qu'éclairait le ciel parisien. - -Emmanuel s'était humanisé. Il n'était plus le même qu'aux premiers -temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique -l'avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait -sentir trop clairement, dans une heure d'exaspération, la lassitude que -lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il -l'avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d'inquiétudes. Il avait -fini par la trouver dans un poste de police. Elle avait voulu se jeter -dans la Seine; un passant l'avait retenue par ses vêtements, au moment -où elle enjambait le parapet d'un pont; elle avait refusé de donner -son adresse et son nom; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette -douleur accabla Emmanuel; il ne pouvait supporter la pensée qu'après -avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il ramena -chez lui la désespérée, il s'appliqua à panser la blessure qu'il -avait ouverte, à rendre à l'exigeante amie la confiance dans -l'affection qu'elle voulait de lui. Il avait fait taire ses révoltes, -il s'était résigné à cet amour absorbant, il lui avait voué ce qui -lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son -cœur. Cet apôtre de l'action en était arrivé à croire qu'il n'y -avait qu'une action qui fût bonne: ne pas faire de mal. Son rôle -était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées -humaines ne se fût servie de lui que comme d'un instrument, pour -déchaîner l'action. Une fois l'ordre accompli, il n'était plus rien: -l'action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près -résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à -fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il -se prétendît affranchi de toute religion et qu'il traitât en -plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme -tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie. -L'autel était déserté maintenant; et Emmanuel en souffrait. Comment -voir sans douleur les saintes idées qu'on a eu tant de peine à faire -vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert -mille tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent! Tout ce -magnifique héritage de l'idéalisme français,--cette foi dans la -Liberté, qui eut ses saints, ses héros, ses martyrs, cet amour de -l'humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations -et des races,--avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le -saccagent! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous -avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de -rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine, -la démence de la guerre dans le cœur de ma France! - ---Ce n'est pas seulement en France, c'est dans le monde entier, disait -Christophe, d'un air riant. De l'Espagne à la Chine, la même -bourrasque souffle. Plus un coin où l'on puisse s'abriter contre le -vent! Vois, cela devient comique: jusqu'à ma Suisse, qui se fait -nationaliste! - ---Tu trouves cela consolant? - ---Assurément. On voit là que de tels courants ne sont pas dus aux -ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène -l'univers. Et devant ce Dieu, j'ai appris à m'incliner. Si je ne -comprends pas, c'est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre. -Mais qui de vous s'en inquiète? Vous vivez au jour le jour, vous ne -voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez -qu'elle marque le terme du chemin; vous voyez la vague qui vous emporte, -et vous ne voyez pas la mer! La vague d'aujourd'hui, c'est la vague -d'hier, la nôtre, qui lui a imprimé son élan. La vague d'aujourd'hui -creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme on -oublie la nôtre. Je n'admire ni ne crains le nationalisme de l'heure -présente. Avec l'heure, il s'écoule; il passe, il est passé. Il est -un degré de l'échelle. Monte au faîte! Il est le sergent-fourrier de -l'armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses tambours et ses -fifres!... - -(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé, -sursauta.) - -... Chaque peuple, aujourd'hui, sent l'impérieux besoin de rassembler -ses forces et d'en dresser le bilan. C'est que, depuis un siècle, les -peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par -l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la -morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son -examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son -bien, avant d'entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un -nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. -Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. -Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa -maison nette, avant de s'unir aux autres, devant le Dieu commun, et de -conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance. - -Emmanuel regardait Christophe; et ses yeux reflétaient la vision qui -passait. Il se tut, quelque temps après que l'autre eut parlé; puis, -il dit: - ---Tu es heureux, Christophe! Tu ne vois pas la nuit. - ---Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis -un vieux hibou. - - - - -Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses -manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas -bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on -lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement. -Il parlait de lui parfois, à la troisième personne: - ---Krafft vous fera cela... - -ou... - ---Christophe rira bien... - -Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient: - ---Quelle infatuation de soi! - -Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un -étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de -la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche, -on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au -bout du compte, ainsi que dit Rodin, «_le beau finira toujours par -triompher_». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient -plus.--Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie -se retirait de lui. - -De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort -physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il -était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il -pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux -autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que -les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas -au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait -qu'on ne l'obligeât à se soigner. - -Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le -pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit -que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois. - -Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court. -Christophe ne retrouva plus rien de ce qu'il venait chercher. Les -transformations qui s'annonçaient, à son dernier passage, étaient -maintenant accomplies: la petite ville était devenue une grande ville -industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le -cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses -hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où -Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue!) entre d'immondes -bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même... -Soit! La vie continuait; peut-être d'autres petits Christophes -rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue -décorée de son nom.--À un concert de la gigantesque _Tonhalle_, il -entendit exécuter, au rebours de sa pensée, une de ses œuvres; il la -reconnut à peine... Soit! Mal comprise, elle suscitera peut-être des -énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu'il vous -plaît; nourrissez-vous de nous!--Christophe, se promenant, à la -tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de -grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui -allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la -terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait, -avec lui... Soit! Soit! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de -soleils! Pour un astre qui s'éteint, des milliers d'autres s'allument. -Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l'espace déborde de -lumière. Tu ne m'éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber -ma vie... - -Au retour d'Allemagne, Christophe voulut s'arrêter dans la ville où il -avait connu Anna. Depuis qu'il l'avait quittée, il ne savait plus rien -d'elle. Il n'aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des -années, le nom seul le faisait trembler...--À présent, il était -calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre -d'hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui -sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du -fleuve montait vers lui l'odeur du danger lointain, qu'il avait peine à -comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait -affranchi du redoutable Maître; et ce lui était une triste douceur. Il -n'était pas décidé sur ce qu'il ferait, le lendemain. Il eut, un -instant, l'idée--(le passé était si loin!)--de faire visite aux -Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua; il ne se risqua même -pas à demander, à l'hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore. -Il décida de partir... - -À l'heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où -allait jadis Anna; il se plaça derrière un pilier, d'où il pouvait -voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s'agenouiller. Il -attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là. - -Une femme vint, en effet; et il ne la reconnut pas. Elle était -semblable à d'autres: corpulente, la face pleine, au menton gras, -l'expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s'assit à son -banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre; elle -regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que -Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu -maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis, -elle avait ce geste... À la sortie, elle passa près de lui, lentement, -la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre. -Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lueur de ses yeux -sombres et ennuyés. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite -et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu'un instant après qu'il -reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé, -à certain pli des lèvres, la bouche qu'il avait baisée... Le souffle -lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait: - ---Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j'ai aimée? Où -est-elle? Où est-elle? Et où suis-je, moi-même? Où est celui qui -l'aima? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a -dévorés?--La cendre. Où est le feu? - -Et son Dieu lui répondit: - ---En moi. - -Alors, il releva les yeux; et, pour la dernière fois, il -l'aperçut,--au milieu de la foule,--qui sortait par la porte, au -soleil. - -Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil -ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de -malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du -succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de -reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui -avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne -rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même -quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se -connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur -Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le -nier exaspérait Lévy-Cœur. - -Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante, -avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui -frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se -promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du -Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait -gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en -remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci. -Il pensait de Lévy-Cœur: - ---L'animal a de la chance! - -Mais il ajoutait fièrement: - ---Moi aussi, j'ai une fille. - -Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout -l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte -d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et -même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur. - -En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était -mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt: - ---Si c'était la mienne qui avait été frappée! - -Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier -moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas -satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais, -quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure -ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui -tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit. -Christophe dit: - ---Vous l'avez perdue!... - -Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une -reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses -et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de -ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal, -sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on -voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont -on était masqué, et l'on se retrouve face à face,--deux hommes qui ne -valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit, -après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main. - - - - -Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours -du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait -remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il -les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait: - ---Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade. - -Et Aurora répondait: - ---Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage! - -Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait -pas troubler leur bonheur! - -Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,--(il s'était -ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui -qui allait se marier),--il fut assez sot pour se laisser reprendre par -son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première -attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita -d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne -fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu -l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût -pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait, -de faire maintenant pour sa fille,--pour elle,--ce qu'elle avait fait -pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir -jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si -heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve -de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez -Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer -dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi. -Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui -partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes, -pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de -lui écrire demain, après-demain... - -Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit, -et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait -venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état -inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un -médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne -s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses -services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de -ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le -moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête -clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son -lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si -furieux--(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en -lui!)--qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet -de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon -accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint -plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme -elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il -se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte, -et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre -promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans -leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place, -il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que -c'était lui qui la leur avait donnée. - -Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin -la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature. -Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais -en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui -expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que -ce ne fût guère important,--(Aurora n'y avait songé qu'au moment -d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait -bien lui raconter),--Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque -chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver -faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures. -Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des -employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui -n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie, -de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils -ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du -chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui -remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant -article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant. -Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups! -Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une -estime qui les irritait. - -«_On croit_, avouait Bismarck, comme à regret, _que rien n'est plus -involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage..._» - -Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés -que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il -parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la -quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à -rire, et dit, en se recouchant: - ---Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi. - -On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa -obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le -moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment. - -Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment -occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était -double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était -beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles -conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à -l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son -lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur -lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties. -Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus -presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté. -Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait, -l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux. -Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette -contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout -heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible -d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains. -Divin silence!... - -Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt, -deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur -donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua -d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades -l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins -différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie -sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité -fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en -plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce -qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de -l'avenir de leurs idées. - -Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le -mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille: - -«_Ich habe genug, Bruder; reite dich!_»[4] - - - - -Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie... -L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les -luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de -vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la -victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin -de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de -l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille -humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner -orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son -destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de -l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître. -Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout -sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu -sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble, -comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite, -comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître, -dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les -semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé, -d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et -de leur dire: - -«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre -ombre m'est douce...» - -Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main; -et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme -de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de -l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où, -comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent, -l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la -fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est -Harmonie... - -Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui -serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui -heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la -dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!... - -Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une -sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un -morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait -tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes -les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était -agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit -était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se -résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y -eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce -corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé, -tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait: - ---Il n'en a plus pour longtemps. - -Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain: - ---Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa personne -et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son -œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton -nom? - -Sans hésiter, il répondit: - ---Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement: car -il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse -Christophe!... - -Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à -son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée -de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait -fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus -vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle -ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui -existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes -de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos -passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et -Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas -troublé. - ---Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné. - -Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur -les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre -de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés -par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la -nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre -l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est -illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne -correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre -les sons réels, une application du système métrique à l'infini -mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre -l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais -cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne -à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant -l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en -contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du -réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature -rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée. -Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses -yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à -cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait -élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas -voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il -m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art -me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!... - -Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en -tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il -essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa -contradiction, il sourit, et il dit: - ---Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis -un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point; tu ne te -laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon! tu le sais bien, ce sont -là des boutades. Je ne t'ai jamais trahie, tu ne m'as jamais trahi, -nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous partirons ensemble, mon amie. -Reste avec moi, jusqu'à la fin. - - -_Bleib bei uns..._ - - -[Illustration] - - - - -Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de -rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et -maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se -retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre, -plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un -autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête -étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi -bon distinguer? Il les aimait tous autant. - -Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne -voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait, -comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la -chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence. -Christophe soupira. - ---Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été -seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées -sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits -mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,--tous vivants,--ô -tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de -votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos -voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je -suis riche... Mon cœur est rempli!... - -Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui, -disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe -s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait -devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides -éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait, -dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui -ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que -Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui -mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de -cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein -d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants. -Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que -cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase, -qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de -vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa -pensée,--(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne -s'en apercevait pas)--il entonna un cantique à la vie. - -Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait: - ---Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu -qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper! - -Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout -l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre -ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse -musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe -s'amusait: - ---Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper. - -Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque, -à droite, à gauche, dans des passes dangereuses. - ---Comment te tireras-tu de celle-ci?... Et de celle-là? Attrape!... -Et encore de cette autre? - -Ils s'en tiraient toujours; ils répondaient aux audaces par d'autres -encore plus risquées. - ---Qu'est-ce qu'ils vont inventer? Sacrés malins!... - -Christophe criait bravo, et riait aux éclats. - ---Diable! C'est qu'il devient difficile de les suivre! Est-ce que je -vais me laisser battre?... Vous savez, ce n'est pas de jeu! Je suis -fourbu, aujourd'hui... N'importe! Il ne sera pas dit qu'ils auront le -dernier mot... - -Mais l'orchestre déployait une fantaisie d'une telle abondance, d'une -telle nouveauté qu'il n'y avait plus moyen de faire autre chose que de -rester, à l'entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé... -Christophe se prenait en pitié: - ---Animal! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi! L'instrument a donné -tout ce qu'il pouvait. Assez de ce corps! Il m'en faut un autre. - -Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l'empêchaient -d'écouter: - ---Te tairas-tu! - -Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing, -comme un ennemi qu'il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d'une -mêlée. Une foule hurlait. Un homme l'étreignit, à bras-le-corps. Ils -roulaient ensemble. L'autre pesait sur lui. Il étouffait. - ---Lâche-moi, je veux entendre!... Je veux entendre! Ou je te tue! - -Il lui martelait la tête contre le mur. L'autre ne lâchait point. - ---Mais qui est-ce, à présent? Avec qui est-ce que je lutte, -enlacé? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle?... - -Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif de -meurtre, morsures des étreintes charnelles, toute la bourbe de l'étang -soulevée, une dernière fois... - ---Ah! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin? Est-ce que je ne -vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair?... Tombe donc -avec elles, ma charogne! - -Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repousse -l'invisible ennemi... Il est libre!... Là-bas, la musique joue -toujours, s'éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tend les bras -vers elle: - ---Attends-moi! Attends-moi! - -Il court, pour la rejoindre. Il trébuche. Il bouscule tout... Il a -couru si vite qu'il ne peut plus respirer. Son cœur bat, son sang bruit -dans ses oreilles: un chemin de fer, qui roule sous un tunnel... - ---Est-ce bête, bon Dieu! - -Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne -continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence -revenait. Il entendit, de nouveau. - ---Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de qui cela -peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de -Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu, -peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures... -Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet -accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!... - -Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle -serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé, -machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits -ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point: -l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois, -c'était trop... - ---Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus... - -Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les -yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La -petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les -essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas. -L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont -l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait: - ---Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais -pourtant bien trouver l'issue, avant la fin... - -Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux -tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna. -Ces yeux pleins de bonté... - ---Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous -vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir? - -Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre, -pépiaient pour lui rappeler l'heure où il leur donnait les miettes du -déjeuner... Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... Les -cloches, voici l'aube! Les belles ondes sonores coulent dans l'air -léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas... Le -grondement du fleuve monte derrière la maison... Christophe se retrouve -accoudé, à la fenêtre de l'escalier. Toute sa vie coulait sous ses -yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried, -Olivier, Sabine... - ---Mère, amantes, amis... Comment est-ce qu'ils se nomment?... -Amour, où êtes-vous? Où êtes-vous, mes âmes? Je sais que vous êtes -là, et je ne puis vous saisir. - ---Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé! - ---Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés! - ---Ne te tourmente pas. Nous ne te quitterons plus. - ---Hélas! le flot m'emporte. - ---Le fleuve qui t'emporte, nous emporte avec toi. - ---Où allons-nous? - ---Au lieu où nous serons réunis. - ---Sera-ce bientôt? - ---Regarde! - -Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la -tête,--(Dieu! qu'elle était pesante! )--vit le fleuve débordé, -couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme -une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une -ligne de flots d'argent, qui tremblaient au soleil. Le bruit de -l'Océan... Et son cœur, défaillant, demanda: - ---Est-ce Lui? - -La voix de ses aimés lui répondit: - ---C'est Lui. - -Tandis que le cerveau, qui mourait, se disait: - ---La porte s'ouvre... Voici l'accord que je cherchais!... Mais -ce n'est pas la fin? Quels espaces nouveaux!... Nous continuerons -demain. - -Ô joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine -du Dieu, qu'on s'est efforcé de servir, toute sa vie!... - ---Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? J'ai fait si -peu! Je ne pouvais davantage... J'ai lutté, j'ai souffert, j'ai erré, -j'ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un -jour, je renaîtrai, pour de nouveaux combats. - -Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent -avec lui: - ---Tu renaîtras. Repose! Tout n'est plus qu'un seul cœur. Sourire de la -nuit et du jour enlacés. Harmonie, couple auguste de l'amour et de la -haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la -vie! Hosanna à la mort! - - - - -_Christofori faciem die quacumque tueris, -Illa nempe die non morte mala morieris._ - - - - -Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché -contre le courant. Comme un rocher, son corps aux membres athlétiques -émerge au-dessus des eaux. Sur son épaule gauche est l'Enfant, frêle -et lourd. Saint Christophe s'appuie sur un pin arraché, qui ploie. Son -échine aussi ploie. Ceux qui l'ont vu partir ont dit qu'il n'arriverait -point. Et l'ont suivi longtemps leurs railleries et leurs rires. Puis, -la nuit est tombée, et ils se sont lassés. À présent, Christophe est -trop loin pour que les cris l'atteignent de ceux restés là-bas. Dans -le bruit du torrent, il n'entend que la voix tranquille de l'Enfant, qui -tient de son petit poing une mèche crépue sur le front du géant, et -qui répète: «Marche!»--Il marche, le dos courbé, les yeux, droit -devant lui, fixés sur la rive obscure, dont les escarpements commencent -à blanchir. - -Soudain, l'angélus tinte, et le troupeau des cloches s'éveille en -bondissant. Voici l'aurore nouvelle! Derrière la falaise, qui dresse sa -noire façade, le soleil invisible monte dans un ciel d'or. Christophe, -près de tomber, touche enfin à la rive. Et il dit à l'Enfant: - ---Nous voici arrivés! Comme tu étais lourd! Enfant, qui donc es-tu? - -Et l'Enfant dit: - ---Je suis le jour qui va naître. - - - - -[Footnote 2: Giuseppe Prezzolini, qui dirigeait alors, avec Giovanni -Papini, le groupe de _la Voce._] - -[Footnote 3: Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.] - -[Footnote 4: «J'ai mon compte, frère, sauve-toi!»] - - - - -_Le Buisson Ardent_ a été publié d'abord en deux livraisons des -_Cahiers de la quinzaine_, dirigés par Charles Péguy, les 5 et -12 novembre 1911. - -_La Nouvelle Journée_, en deux livraisons de la même collection, -les 6 et 20 octobre 1912. - - - - -TABLE - -LE BUISSON ARDENT -LA NOUVELLE JOURNEE - - - - -TABLE GÉNÉRALE - -Tome I -Tome II -Tome III -Tome IV - -JEAN-CHRISTOPHE - -L'Aube. -Le Matin. -L'Adolescent. -La Révolte. -La Foire sur la Place. -Antoinette. -Dans la Maison. -Les Amis. -Le Buisson Ardent. -La Nouvelle Journée. - - - - - - -End of Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) *** - -***** This file should be named 62021-0.txt or 62021-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/0/2/62021/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Jean-Christophe, Volume 4 (of 4) - Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée - -Author: Romain Rolland - -Release Date: May 4, 2020 [EBook #62021] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/christophe04_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h3>ROMAIN ROLLAND</h3> - -<h2><i>JEAN-CHRISTOPHE</i></h2> - -<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> - -<h4>IV</h4> - -<h4>LE BUISSON ARDENT<br /> -LA NOUVELLE JOURNÉE</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h5> - -<h5>LIBRAIRIE OLLENDORFF</h5> - -<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN</h5> - -<h5>Tous droits réservés.</h5> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_BUISSON_ARDENT">LE BUISSON ARDENT</a></h4> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/illustration01_4.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile......</p> - -<p>Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait, -quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était -contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il -croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus.</p> - -<p>Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet, -désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché; -peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il -n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il -n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au -terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts -antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait -ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait -et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir -encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un -bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa -vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait, -avec honte, devenir dilettante.</p> - - -<p>«<i>Il faut</i>, disait Ibsen, <i>pour persévérer dans l'art, autre chose et -plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la -vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des -livres.</i>»</p> - - -<p>Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres -étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet -athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait, -avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de -tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds -d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour -le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable; -il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son -maître. Ce n'était pas beaucoup dire...</p> - -<p>Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être....</p> - -<p>Il se croyait arrivé au port.</p> - - - - -<p>Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie, -Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui. -Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se -rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec -lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec -Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège, -d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,—cet autre l'aimât-il -mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.—Cela ne se raisonne -pas...</p> - -<p>Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il -s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct, -supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et -trouva qu'Olivier avait raison.</p> - -<p>Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus -unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les -pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se -faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.</p> - -<p>Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans -ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien -pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule -raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant—un bébé -vagissant—ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes -qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en -scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de -vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de -sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au -cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce -qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant -était la chair.</p> - -<p>Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux -souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé -en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve. -Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait -tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui -persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de -tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur -tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse -instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui -répugnaient.</p> - -<p>Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il -venait d'être le témoin.</p> - - - - -<p>Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non -loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la -maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques -ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où -il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici -ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il -avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du -travail—(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)—il -s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir -son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était -la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était -noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine -remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu -pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient -bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne -leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était -Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles -surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues, -parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!...</p> - -<p>Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa -maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux -qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge, -désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant -s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne -savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta -l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille -d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de -misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs, -en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer -l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il -s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il -les reconnaissait: l'homme—(il entendait sa respiration sifflante dans -l'escalier)—un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la -chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie, -au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche, -insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois -semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant -d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire -quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher -d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se -pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne -se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,—sans compter deux -autres qu'on avait perdus sur la route;—et pour achever, deux jumeaux -qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils -étaient nés, le mois passé!</p> - -<p>—Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq, -la petite de onze ans, Justine—pauvre gosse!—s'est mise à sangloter, -demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux...</p> - -<p>Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,—un front volumineux, -des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur -de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur -plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un -garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se -croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite:</p> - -<p>—Pardon, mademoiselle.</p> - -<p>Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais -cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au -soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la -dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge -semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du -peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques -marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée -sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre. -Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la -menait?—Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée -de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,—la -délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait -dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans -sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons -l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses!</p> - -<p>Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il -est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets -d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires, -et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut -pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au -récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se -traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite, -il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique; -et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un -heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de -nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de -tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le -suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne -concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer -à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal? -C'est l'échine de l'univers.</p> - -<p>Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il -n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il -avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette -s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il -s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu -hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui -s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain, -sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à -présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au -lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il -n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état -d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le -monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée, -pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le -chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir, -femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs -amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a -meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la -cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il -levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur -de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés, -l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée, -la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens, -les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il -l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre -chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé, -disait:</p> - -<p>—Tais-toi! laisse-moi travailler.</p> - -<p>Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait, -jurait:</p> - -<p>—Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé!</p> - -<p>Olivier s'excusait.</p> - -<p>—Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder -dans le gouffre. On ne peut plus vivre.</p> - -<p>—Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.</p> - -<p>—Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que -tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle -a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable, -assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord, -sois heureux!</p> - -<p>—Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit -tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de -les diminuer.</p> - -<p>—Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers -que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est -guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la -joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs -peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous -autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les -premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de -Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela. -Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en -brouillons, et le résultat est nul,—quand il n'est pas pire... Et -vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos -artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que -tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres! -Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins -frelaté.—Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de -vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en -vous du soleil.</p> - - - - -<p>Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier -en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez -fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en -s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et -religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et -religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et -d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser. -Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait -l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices -lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous -entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens -se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans -songer à celui qu'ils font.</p> - -<p>Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud, -faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans -les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut -se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient -mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient -fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la -charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de -misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle -semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure -qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop -pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une -recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.</p> - -<p>Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait -point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une -question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans, -au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie -de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.</p> - -<p>À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus -égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital -d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le -dépenser dans une action, ou—(plus prudemment)—dans une théorie. -Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a -besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à -un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des -sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et -si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a -rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut -renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer -et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et -des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils -frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre -bout du monde, les faisait délirer...</p> - -<p>Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands -bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il -n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans -l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour -remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que -l'injustice?—Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée. -Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit, -c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce -troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le -peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a -tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la -sienne,—celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.</p> - -<p>À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés -contre les injustices sociales,—et visaient inconsciemment à en -préparer de nouvelles.</p> - -<p>Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis -que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était -devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des -déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette -classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été -dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait -plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force -même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique -et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes -au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main, -avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la -lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme -de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient -d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes -électriques qui parcouraient le corps de la société humaine.</p> - -<p>Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses -idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente, -bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité.</p> - -<p>Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans -que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités, -ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens -des autres classes. Des <i>credo</i> absurdes, comme tous les <i>credo</i>,—Droit -divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat, -Suffrage universel, Égalité des hommes,—pareillement absurdes, si -l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les -anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le -monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas -les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital, -qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet -qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus -sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient -contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes -humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante -desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit -l'air de son arôme violent.—Ces pensées, dont l'éclatant drapeau -menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise, -étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles -étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme -mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des -vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en -était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa -réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant -dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant -d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché, -sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les -personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de -s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent -à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu.</p> - -<p>Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de -tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où -tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne -sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent -aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est -aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence, -elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible -qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines -rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le -flux se retire.—On admire l'abnégation des privilégiés français qui -abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus -admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine -que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit: -«Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le -bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les -privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient -plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le -buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige, -rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la -Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des -celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les -enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs -arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.</p> - -<p>C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau -des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur -classe en sacrifice au dieu nouveau, <i>Deo ignoto</i>:—le Peuple.</p> - - - - -<p>Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne -voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en -affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps -intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à -fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause, -que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,—du moins, qu'on -pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque -quelque chose. Émotions de théâtre.</p> - -<p>Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il -s'y mêle de calcul intéressé.—Mais d'autres, plus avisés, ne -jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen -d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer -montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils -comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés -aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était -étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou -trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour -qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et -n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient.</p> - -<p>Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti -n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient -aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer -de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits, -qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur -inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux. -Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite, -après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé -beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs -efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était -aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé. -Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la -culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse -s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les -avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las -bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie -était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le -peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout -seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un -mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une -joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée, -qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si -riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de -retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,—D'autres -satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa -sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus -intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de -leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été -plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être -écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient -à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus -rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence.</p> - -<p>De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de -l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et -distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient -de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur -violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs -rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout -l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont -comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le -temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui -marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin -de croire qu'ils font tourner le vent.</p> - -<p>Le vent avait tournée.</p> - -<p>Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se -sont plus vite propagées. Combien de républicains en France -s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du -suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse! -Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui -avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain, -l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se -gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et -peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive, -soulevaient la révolte; les minorités énergiques—toutes les -minorités—en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et -cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française -et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces -hommes de son temps, «<i>aristocrates par inclination, qui se faisaient -républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure -parmi leurs égaux</i>»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces -inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une -autorité qui impose la suprématie de l'élite—ouvrière ou bourgeoise -au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois -orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par -amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les -théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes -girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête.</p> - -<p>Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,—de -ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à -Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et -guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler -leurs voiles.—On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire -Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et -lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des -initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de -politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur -était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le -Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels -de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis -traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent. -Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques -gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient -leur plume.—Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre -l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement -perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps -leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès, -qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur -amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient, -avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu -ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter, -doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes -de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient, -pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur -escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces -Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur -hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain, -craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à -leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou -contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à -suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder.</p> - - -<p>Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite -avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire -par timidité.</p> - -<p>L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De -riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée -aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient -illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros -bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu, -mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom -aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde -bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue -et son amertume, avait fini par l'exaspérer,—d'autant plus que sa -femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit -assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en -quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu -apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle -n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour -la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas -au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont -certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore -plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne -voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des -gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver. -Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils -ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des -couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs.</p> - -<p>Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses -nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français, -bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle -Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié, -qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don -de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si -parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander -si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses -épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement. -Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui -faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des -sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la -cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance -d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il -avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le -monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité -inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence -de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une -réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent -désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un -théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens, -honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de -révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être: -c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme -naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où -il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais -la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos; -lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.</p> - -<p>Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double -race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme -dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à -dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans -des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de -sa volonté, de son temps, de son argent,—non pour son propre compte -(il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),—mais pour -les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se -laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme -Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient; -elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il -n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la -figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole -affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule -Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton, -était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer -parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant -la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop -désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le -jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs -prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme -foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité -bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il -pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant -qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront -pas en même temps le cou des autres.—Qui l'obligeait à les suivre? -N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui -manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en -arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils -n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions -exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et -combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront -la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de -certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même -génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres. -D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes. -Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent -mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce -qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si -peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le -pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance -collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient, -parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force -héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines; -elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus -ont douté. Les autres ne sont que des reflets,—sauf à certaines -heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une -grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et -l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine -quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les -autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire.</p> - -<p>Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet -voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté -de sa hardiesse.</p> - -<p>Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de -leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt; -ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à -M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à -Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par -mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par -besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par -servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient -emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on -voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent -que la bourrasque vient.</p> - - - - -<p>Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de -bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont -le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était -attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui -les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage. -Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes -l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une -indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par -esprit de contradiction et par réaction instinctive contre -l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait -plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le -robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu -trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa -force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de -même!... La question sociale! Quelle question? La misère?</p> - -<p>—Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons -passé par là. Il n'y a qu'à en sortir.</p> - -<p>—Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les -malchanceux.</p> - -<p>—Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme -on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit -odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus -faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée -d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit -maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent, -vaincu,—un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus -ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau -sujet de comédie, mon ami Olivier!</p> - -<p>—J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.</p> - -<p>—Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand -je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui -la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons.</p> - -<p>Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros -bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait.</p> - -<p>—Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris! -observait Olivier.</p> - -<p>—Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et -toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils -ne connaissent pas.</p> - -<p>Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même -un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de -la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se -souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il -n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie.</p> - -<p>—Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile? -Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats -qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de -l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur -profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y -passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens -oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les -dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le -mal. Du moins, n'y pas souscrire!</p> - -<p>Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu -régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans -une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point. -C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand -peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et -construit pour détruire,—qui joue avec les idées et avec la vie, qui -fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu -verse son sang.</p> - -<p>Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était -trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait -qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel -bavardage inutile!</p> - -<p>—Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution—ou des -palabres sur la révolution—pour me prouver ma force. Surtout je n'ai -pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour -rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende. -Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis -pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois -qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe -d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se -soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques, -souvenez-vous de votre Corneille: «<i>Moi seul, et c'est assez!</i>» Votre -désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à -la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans -théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les -âmes des faibles se tourneront vers vous...</p> - -<p>Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux -discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le -paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa -disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de -lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste -clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois -dilettantes; et il pensait:</p> - -<p>Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là?</p> - -<p>Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles -au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la -nouveauté ou—(c'est tout comme)—l'archaïsme de sentiments -raffinés, Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants -pour croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu—des -sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres -intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations -multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu -près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur; -l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la -littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs -intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par -hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants -accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en -restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que -l'art venait faire dans cet hôpital?—Et cependant, il ne pouvait, dans -la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient -l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les -moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation: -d'offrir comme divertissement—comme désennui plutôt, ou comme ennui -nouveau—dans des soirées mondaines, à un public de snobs et -d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la -musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure.</p> - -<p>Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de -l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il -était obscurément attiré par le nouveau monde promis,—le peuple. Les -souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient -révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain -sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis -étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait -de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du -peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait -d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il -prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social. -Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être -aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors.</p> - -<p>Ce qui l'intéressait le moins dans le spectacle, c'étaient les -théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop -souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées. -Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de -préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait, -congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors -des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute -comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui -préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les -antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la -question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à -observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire, -ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les -bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont -faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens -un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait -pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt -affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils -jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait -prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent. -Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de -poussière.</p> - - - - - -<p>La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels -était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La -vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre; -lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait -que plus d'imprévu.</p> - -<p>Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait. -Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant -que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole -de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les -gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris -de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent.</p> - -<p>La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire, -goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent -dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la -lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues, -la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de -faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée -par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal, -des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la -rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de -simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas -naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne -peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les -expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces -phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait -pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race; -mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de -milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots -sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne -représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe. -Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme -une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des -énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la -maison.</p> - -<p>C'est ce que fit Christophe.</p> - - -<p>Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux -chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli -avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans -l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la -bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des -traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du -peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait -dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui -même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre -jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de -l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port, -et qui sont la mort,—la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait -plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute—(c'en est -une dans la société moderne)—de faire un mariage d'amour avec une -jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à -s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre -ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes -ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la -misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés -de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était -jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à -des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec -d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses -ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant -des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées -intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand -il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant, -une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait -de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien, -ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste? -Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier -desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver -jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté -dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour -oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le -détruire.—Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une -nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique, -mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait. -Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles -qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il -avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il -l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs -des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune -contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait -amèrement d'être mêlé au peuple.</p> - -<p>Christophe, beaucoup plus peuple que lui,—d'autant plus qu'il n'était -pas forcé de l'être,—prit plaisir à ces meetings. Les discours -l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était -peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un -autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se -donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait -la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient. -Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci. -D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité -de connaître quelques-uns des parleurs.</p> - -<p>Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir -Joussier,—un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans, -figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les -cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa -mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,—il tenait -moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations -emphatiques,—qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui -en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement -que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait -penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur -répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils -attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une -ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné -par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la -chair.—À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance -qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations -politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait -regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût -de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces -hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis -l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous -les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était -ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de -découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui; -d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence -calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il -s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines -choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait -très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des -autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un -esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine -soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point -d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir -recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi -qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi, -l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui -étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous.</p> - -<p>Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il -n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune -faisait—difficilement—l'unité d'action, elle était loin de faire -l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et -transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux -antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils -subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi, -avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers -jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux, -avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux -autres. Mais la grande différence était—sera toujours—celle des -tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes -aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites -pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient -en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt -commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se -hérissait.</p> - -<p>Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit -restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon, -employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison -était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six, -dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite -et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de -deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa -maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle, -casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes -un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot, -ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant -anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait -l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait -les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un -sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un -raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait -chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son -indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie. -Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté—alcool -intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne -pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans -le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais -on est l'égal des riches. Et on les hait.</p> - -<p>Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour -Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur -le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne -savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il -était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années, -grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de -fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier, -mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé -indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une -hostilité intime couvait entre eux.</p> - -<p>La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans, -qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure, -s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer, -avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient; -elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la -mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une -fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans—fillette et -garçon—qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table -poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de -conversations qui n'étaient pas faites pour eux.</p> - -<p>Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne -se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient -pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au -sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à -perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie, -soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de -liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que -s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait -volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais -Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes -traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de -temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi -tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la -gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races -d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la -communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur. -Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du -devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en -présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que -Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère -du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin -de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de -penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix -était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait -de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans -la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il -les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un -étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que -lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au -passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que -jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe -en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien.</p> - -<p>De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec -Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas -la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée -bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la -comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois -chez M<sup>me</sup> Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un -ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de -belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à -s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se -sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf -hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie -de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un -désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait, -trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient -irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son -habitude d'analyse des âmes.</p> - -<p>Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui -le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était -fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui -échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle -agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa -luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle -avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout -cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier -n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas, -pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui -rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une -lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses -instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois, -despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme -d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de -toujours.—Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il -connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour -Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier -lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré.</p> - -<p>Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard -indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air. -Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée, -avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant -bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec -un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle -comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de -Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots -affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord:</p> - -<p>—«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du -mauvais sang pour si peu...»</p> - -<p>Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien...</p> - -<p>—«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se -tourmente...»</p> - -<p>Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent -glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un -garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent, -elle était de nouveau active et riante. Elle disait:</p> - -<p>—Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas -vivre.</p> - -<p>Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas -faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent -l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de -ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution -venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers -ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses -pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place -partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la -révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en -quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes, -dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire -le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle -avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on -respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle -n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de -son homme et de son parti,—et des autres partis,—comme pour les -bêtises de la jeunesse,—et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de -grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à -la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste.</p> - -<p>—«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu -qu'on se porte bien...»</p> - -<p>Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin -de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De -temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que -les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute -seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner -dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que -tous les autres.</p> - - - - -<p>Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne -cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait -et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient -pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait -pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire -s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas. -Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste -contre le socialisme et toute doctrine d'État,—l'État, cette entité -monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa -raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont -la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de -l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement -d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses -particulières,—la grande misère moderne, dont la Révolution -française est en partie responsable.</p> - -<p>Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se -trouvait en contact avec les syndicats,—ces coalitions redoutables des -faibles,—son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait -s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner -ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent -à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que -si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand -ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves -gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand -il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves -gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de -leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux -que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés <i>dans la -Maison</i>, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces -associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop -timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être, -des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du -mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux -travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte -de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient -le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une -élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres. -Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de -Paris éteignent les lumières du ciel<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Et M. Pataud, celles des -rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de -l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et -mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes; -impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre -liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les -révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe -et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui -refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux -qu'on prétendît les y contraindre par la force.—Cependant, il faut -prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre -un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un -impérialisme. Olivier disait:</p> - -<p>—Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.</p> - -<p>Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais -il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée -des travailleurs révoltés.</p> - -<p>Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table -qu'il n'était pas avec eux.</p> - -<p>—Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts -matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour -une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre -deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne -dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers -temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité -malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils -aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont -trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à -nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la -lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la -retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des -travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on -se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste -est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...</p> - -<p>Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il -avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser -amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de -façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.</p> - -<p>Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus -qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait -autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée -en principe.</p> - -<p>—Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse -peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans -répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des -bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux -monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non, -vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui -va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus, -vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de -quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours -prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans -savoir pourquoi,—pour le plaisir,—pour la peine, la peine -séculaire,—les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans -les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font -socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés, -ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas -mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y -passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le -pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle. -Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent -qu'à s'emplir.</p> - -<p>Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout -en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion, -fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre: -son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement -esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la -vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix -vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou -morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le -prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne -pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le -travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions -sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de -faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la -mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr -son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un -monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille -ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit -bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur -réelle—(Qui en est le juge infaillible?)—mais des besoins légitimes -et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui -l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante -pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien -de plus. La <i>Joconde</i> ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport -entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas -au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la -payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et -travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux -autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il -n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement -normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres -l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de -la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes, -nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et -femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour -gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les -meilleurs succomber à la peine,—nous qui sommes les forces vives de la -nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes -riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point, -vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés -de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du -Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on -sacrifie le bien,—le bien des autres!—Il n'en reste pas moins ceci: -que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez. -Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que -demain elle ne se retourne contre vous!</p> - - - - -<p>Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la -tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y -attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il -attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne -fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se -croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce -phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une -passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par -comparaison, décroître.</p> - -<p>Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux -qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond -et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit, -faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à -demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il -perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser, -en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de -difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot -critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter. -Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait -très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que -davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses -principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de -pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des -idéologies et l'inutilité de tous les efforts.</p> - -<p>La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment, -de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions -immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas -conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites, -par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions -à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait -que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se -coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves -cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de -bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps -après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils -n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre, -par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un -Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la -mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient! -Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes -politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par -l'argent, par la femme et par l'argent—(les deux fléaux n'en font -qu'un).—On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition, -des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe -de grands hommes d'État—(en d'autres temps, ils l'eussent été -peut-être);—«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin, -l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur -faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents, -ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou -leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se -faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été -capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à -leur poste, le poing au gouvernail.</p> - -<p>La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la -révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser -mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments -perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les -réformistes et les révolutionnaires—par la timidité profonde sous -les menaces fanfaronnes,—par l'hérédité moutonnière qui, à la -première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces -révoltés,—par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui -profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des -maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans -parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils -voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère -révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en -révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils -eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils -aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.</p> - -<p>Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait -reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils -prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui -les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait -le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser -emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et -regardait l'eau passer.</p> - -<p>C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions, -d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des -bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs -étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés, -et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru -jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés, -enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils -étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du -troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand -nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à -ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant -aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir -d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun. -Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que -comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis, -pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits -couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.</p> - -<p>Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait -où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre -la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale -serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait -pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les -oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces -opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires -ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et -l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène -le troupeau humain...</p> - - -<p>«<i>Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon -la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de -forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce -monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce -monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce -monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir -celles qui sont...</i>»</p> - - -<p>Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,—(Raison -ou Déraison),—et bien que l'organisation sociale préparée par le -syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne -pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui, -d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat -terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir -mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas -meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il -n'était pas assez différent.</p> - -<p>Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard -et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants, -les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là, -comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la -foule: elle va toujours à l'élite,—l'élite de toutes les classes et -de tous les partis,—ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré, -c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.</p> - -<p>Olivier avait déjà fait son choix.</p> - - - - -<p>À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un -peu en contre-bas de la rue,—quelques planches clouées ensemble, avec -des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches, -et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la -place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on -entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de -céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix -enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou -interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à -l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait -d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la -première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier. -Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton -flûté, ou il lui sifflait l'<i>Internationale.</i> Elle restait, le bec -levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon, -le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes -pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là -son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron -s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du -quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la -fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le -discours interrompu.</p> - -<p>Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux -rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui -s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles -poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits, -dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il -fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de -cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet, -dit Feuillette, dit papa La Feuillette—on disait La Fayette, pour le -faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions -écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à -mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait -dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu -aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour -l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et -une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait -ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée, -écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis. -Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé -des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti; -afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti -quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à -livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage -solide: il usait les pieds, mais il était inusable.</p> - -<p>Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et -rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait -fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui -ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec -l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle -avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant. -C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle -aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis, -quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours -de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de -pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était -fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre, -elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent, -et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle -était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de -six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui -témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures -variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir, -afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps -son catéchisme social et anticlérical.</p> - -<p>Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était -toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui -faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette -n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par -mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le -faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit -que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le -rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et -tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé -par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations -révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors, -comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son -imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses -sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables -souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des -bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de -meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui -venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve, -monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets -d'espoir éblouissant.</p> - -<p>Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là -qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle. -Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le -temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent, -son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés -joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en -silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux -de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,—ce -bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas -grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard -illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe -elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier -gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement, -et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de -le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier. -Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le -petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le -front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des -coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla -doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de -manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une -terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire, -pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à -Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le -rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut -un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il -guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le -bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son -côté, Emmanuel en était froissé.</p> - -<p>Il eut un grand bonheur, le jour qu'Olivier entra chez le père -Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta -chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être -sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya, -ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à -gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se -passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la -gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette -fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de -souffrances lui faisait voir dans l'enfant—(d'une façon trop -simpliste)—un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se -consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son -perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment -analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il -subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point, -qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des -brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles -magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions -d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de -sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier -démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il -arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le -renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle -rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les -chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé -l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où -est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand -pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les -nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait -avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le -cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas -à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison -continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait -loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne -savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous -rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de -tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté, -un <i>credo</i> héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des -réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme; -à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de -mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères.</p> - -<p>Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il -croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui -lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas -frappé; il disait:</p> - -<p>—Ben oui, on sait ça.</p> - -<p>Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire -des choses réelles.</p> - -<p>—Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement.</p> - -<p>Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science -l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de -fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des -génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand -on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a -trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe -bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des -idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais -qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées -d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le -toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la -rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne -comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas -toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas -un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini, -noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de -grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui -communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui -échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt -de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre, -les yeux fermés.</p> - -<p>Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait -chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse, -ardeur idéaliste,—et de si différent:—ce déséquilibre, ces désirs -aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune -idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il -ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se -douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son -petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons -même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que -fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le -corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres! -Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes -neuves, ils sont prêts à sortir.—Le petit avait tous les désirs -érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à -l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui -l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte. -Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui -était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent. -Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur -humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation -fantastique, poésie enfantine et barbare,—tout un monde héroïque -d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté -ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre.</p> - -<p>Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du -grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant, -jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve. -Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en -une seconde de vie!—Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien -d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un -effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés; -s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles; -mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées -s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les -font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de -feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et -s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va -mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises...</p> - -<p>Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était -le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait -volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect -pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était -plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs, -le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à -côté du grand-père.</p> - -<p>Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des -ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les -débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square -voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier, -près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il -déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un -papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de -moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber -leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des -pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour, -c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures, -la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain -flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier -tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,—enveloppe -fiévreuse et dorée du rêve parisien...—Et le petit bossu, à cheval -sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler, -s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine -douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur -imprécis et grisant...</p> - - -<p>—«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour -nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on -est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous -m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...»</p> - - -<p>Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa -bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré -dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et -boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux -lettres magiques, qui écriraient un jour le <i>Mane Thecel Pharès</i> -de la Révolution.</p> - - - - -<p>Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre -côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la -devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées -en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas -de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements -d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines -heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il, -la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son -gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils -allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas -de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis -près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de -rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à -voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une -blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux -vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières -faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en -transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue -lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié -en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons -de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux -beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord -avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la -manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste, -fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la -Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il -incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour -Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient -interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées -communes étaient démontrées;—(peu s'en fallait qu'entre deux rasades -ils ne les crussent réalisées).—Des deux, le plus raisonneur était -le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car -Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu -chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison -qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent -à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de -démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait -point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les -désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il -les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans -y laisser de traces.—Tous deux étaient de vieux enfants romanesques, -qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom -seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et -dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est -arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par -transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des -siècles devant le Fils de l'Homme.—Inutile d'ajouter que tous deux -étaient anticléricaux.</p> - -<p>Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort -dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très -brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole -que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un -rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec -une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des -prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à -son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec -des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de -l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle. -Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa -distinction, M<sup>me</sup> Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle -indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant -chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la -maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la -maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle—(et elle se jurait -bien de l'attraper in extremis),—elle s'en donnait à cœur joie de -tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des -images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle -ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre; -et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une -chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait -ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle -pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle -avait à l'embêter.</p> - -<p>Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se -risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible -nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant -tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit -saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre, -au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit -en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas -renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir; -cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne -voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait -un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils -s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.</p> - -<p>Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois, -une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps -moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce. -Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes -privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle, -très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais -un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire -enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante -et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à -réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle -s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque -rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient; -M<sup>me</sup> Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle -lisait quelques <i>Tracts</i> insipides, quelque fade histoire miraculeuse, -ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,—ou les -récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du -Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si -elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins -attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une -sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas -croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de -ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les -visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et -ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne -dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine -leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle -était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité -de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un -ruisseau qui disparaît sous terre.—Naturellement, elle faisait partie -de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se -réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de -ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles -saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait -dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à -sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.—Cette mainmise des -deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la -joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les -femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se -laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le -malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme -acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il -baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un -peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse -une tolérance à la Kropotkine.</p> - -<p>Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se -voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison. -M<sup>me</sup> Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils -d'un mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses -journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée. -Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé -contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre -restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut -sur la barre de la fenêtre;—(il s'imaginait que cette pose -l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière -donnaient le change sur sa difformité).—Rainette, qui n'était pas -gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût -bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait -exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui -était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où -la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il -s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la -maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance, -méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu -une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de -se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs -longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,—ces -grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en -passant,—il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à -son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se -donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait -les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois, -quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en -hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de -son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient -les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes -postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous -deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant.</p> - -<p>Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands, -des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi -stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de -miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en -papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des -bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son -grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions -publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris -et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation -s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se -répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du -grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis, -ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses -désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus -grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants. -Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait -été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils -avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche -prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce -qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait -son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le -détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas -fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains -maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par -orgueil, à ne pas revenir.</p> - -<p>Un jour, Rainette fut vengée.—Il était avec ses camarades d'atelier. -Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il -ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement -prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de -journal—(il en était farci).—Ce jour-là, ils s'étaient mis à -causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il -était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement:</p> - -<p>—D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société -future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant.</p> - -<p>Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut, -consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne -desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait -hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir -seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux.</p> - -<p>—Tu as de la peine. Pourquoi?</p> - -<p>Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le -petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il -était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez -lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la -maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se -défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de -charité, il n'en laissait rien voir.</p> - -<p>—On t'a fait de la peine?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'on t'a fait?</p> - -<p>Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses -camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui.</p> - -<p>—Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce -n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront -après nous.</p> - -<p>Le petit était déçu que ce fût pour si tard.</p> - -<p>—Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille -pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des -millions d'êtres?</p> - -<p>Emmanuel soupira et dit:</p> - -<p>—Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même.</p> - -<p>—Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle -ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et -tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer -autour de soi.</p> - -<p>Il lui en montra quelques-unes.</p> - -<p>L'enfant écoutait, hocha la tête et dit:</p> - -<p>—Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau!</p> - -<p>—Mais non, tu en sortiras.</p> - -<p>—Et alors, ce sera fini.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu en sais?</p> - -<p>Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du <i>credo</i> du -grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à -une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se -demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la -main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie -sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards -d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique -soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite. -D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les -antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des -vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié -sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes -innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe -de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les -images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près -de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans -sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières -hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel -lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre. -L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui -disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par -l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres -récits.</p> - -<p>Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que -s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières -électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il -suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à -celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la -tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit -corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne -s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à -peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour -Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient -chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait -autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les -hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les -hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui -traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient -l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la -lumière,—tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme -un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à -Rainette, et dit:</p> - -<p>—Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu, -c'est pourtant des toqués!</p> - -<p>Olivier sourit:</p> - -<p>—Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose. -Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir -la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe. -Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est -toujours la même lumière que nous aimons.</p> - - -<p>Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz -n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans -sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce -qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait -à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait -pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à -la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y -coula doucement la tête et appela à voix basse:</p> - -<p>—Rainette...</p> - -<p>Elle ne répondit pas.</p> - -<p>—Rainette! Je te dis pardon.</p> - -<p>La voix de Rainette, dans l'ombre, dit:</p> - -<p>—Méchant! Je te déteste.</p> - -<p>—Pardon, répéta-t-il.</p> - -<p>Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé, -un peu honteux:</p> - -<p>—Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme -toi.</p> - -<p>—C'est vrai?</p> - -<p>—C'est vrai.</p> - -<p>Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y -croyait un peu.</p> - -<p>Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit, -dehors! Le petit infirme murmura:</p> - -<p>—Il fera bon, quand on sera mort!...</p> - -<p>On entendait le souffle léger de Rainette.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Bonne nuit, petite grenouille.</p> - -<p>La voix attendrie de Rainette dit:</p> - -<p>—Bonne nuit.</p> - -<p>Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné. -Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur -qu'une autre eût souffert par lui.</p> - - - - -<p>Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y -rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement -social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces -combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au -nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants. -Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la -poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait -l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa -volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la -coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve -populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus -frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en -temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il -s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas; -et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux -extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne -savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait -en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du -début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres. -En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans -l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt -répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il -se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des -intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis, -Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se -mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de -Christophe—(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient -glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).</p> - -<p>—Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit -Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser; -mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger—qui -plus est, un Allemand—dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le -moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les -soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être -obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le!</p> - -<p>Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent. -Christophe ne prit pas l'avis au sérieux.</p> - -<p>—Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le -droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont -une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes -pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me -déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi, -recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois.</p> - - -<p>Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait -bien de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, -encore que l'une d'elles, M<sup>me</sup> Arnaud, se consacrât maintenant -aux œuvres de bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les -soins de l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce -ton gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet -et de muer sa chanson informe en un parler humain.</p> - -<p>De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux -connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était -tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse, -mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un -goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites -dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le -travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement; -il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier -qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier, -s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce -qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne -s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune -classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle -s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai -peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare -dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus -intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du -travail manuel et d'une activité saine de l'esprit.</p> - -<p>L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale. -C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les -yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un -jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la -chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la -bibliothèque, le nez sur les titres des volumes:</p> - -<p>—Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques...</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne.</p> - -<p>—Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">—«<i>Bourguignon salé,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>L'épée au côté,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>La barbe au menton,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Saute y Bourguignon!</i>»</span></p> - - -<p>répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des -papiers de famille qui datent de 1200 et quelque...</p> - -<p>Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait -qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles -de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe -Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence -avait commencé, dès le XVII<sup>e</sup> siècle. Au temps de la Révolution, la -famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare -populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe -travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa -fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des -documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à -leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives -copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait -l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son -illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en -riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait -une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et -Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des -races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des -siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au -fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un -réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où -ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien -souvent les mêmes.</p> - -<p>Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une -société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit -Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir. -Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez -l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir. -Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent -qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher -que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries. -Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il -croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait -stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse, -qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus -capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain -que de sarcler la terre et de creuser les sillons.—La présence de -Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber -son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui -devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait -alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce -qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le -cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la -frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant, -Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas -en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame -obscur d'hérédités malsaines, tout—l'amour et la haine et le génie -latent—rendait un autre son.</p> - - - - -<p>Le premier Mai approchait.</p> - -<p>Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T. -contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour -arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot -d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au -ventre... <i>Feri ventrem!</i>... Ils les menaçaient de la grève -générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou -s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré -Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de -terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti -il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et -révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée, -dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public, -il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût -pris <i>in petto</i> le premier dictateur venu, pour balayer le spectre -rouge.</p> - -<p>Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu -qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa -naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit -tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et -l'attente de la Révolution.</p> - -<p>—Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est -pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des -coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute -la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang, -on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles. -Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort! -Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre! -Combien de gouttes de sang?</p> - -<p>—Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct -secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du -civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et -Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre; -mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce...</p> - -<p>Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour -rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet -fanfaron, Chantecler,—les héros qui mentent.</p> - -<p>Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le -commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas -plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le -gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les -stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus -opportun.</p> - - -<p>Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle -le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle -réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux -ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il -amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et -physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée. -Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie -de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant -à sa table.</p> - -<p>Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire, -il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il -avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait -un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu -dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait -paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et -déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou -brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le -reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies, -qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la -chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un -déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir. -Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait -Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse, -il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des -choses que nul ne remarquait.</p> - -<p>Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il -promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard -d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'était, Christophe?</p> - -<p>—Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le -poisson.</p> - -<p>—Est-ce que tu vas écrire cela?</p> - -<p>—Cela? Quoi, cela?</p> - -<p>—Ce que tu as dit.</p> - -<p>—Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus.</p> - -<p>—Mais à quoi pensais-tu?</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le -front.</p> - -<p>Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux -amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce -regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant -d'affection!</p> - -<p>—Paresseux! dit-il gaiement.</p> - -<p>Olivier soupira.</p> - -<p>—Qu'as-tu? demanda Christophe.</p> - -<p>—Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près -de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas -ma part!...</p> - -<p>—Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend?</p> - -<p>—Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves -passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien -de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.</p> - -<p>—Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le -voulais, je te laisserais en route?</p> - -<p>—Tu m'oublieras, dit Olivier.</p> - -<p>Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il -lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la -chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et -tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se -déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent -maladroitement le col. Olivier se laissait faire.</p> - -<p>—Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand -bonheur dans ma vie!</p> - -<p>—Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi -bien que moi.</p> - -<p>—Oui, dit Olivier.</p> - -<p>—Alors, pourquoi dis-tu des sottises?</p> - -<p>—J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe -qui m'abat.</p> - -<p>—Il faut se secouer. Houp! Lève-toi.</p> - -<p>—Pas maintenant. Plus tard.</p> - -<p>Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour -continuer de rêvasser, au coin du feu.</p> - -<p>Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards -argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les -oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le -fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui -l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère -qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De -délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux. -De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs -rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à -étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques. -Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de -ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était -toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son -esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès; -et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine -quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles -nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et -mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus -gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas -sauver!...—Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin -qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les -champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui -rêvent, au soleil!—De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves -d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes, -tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne -sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles -se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était -peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier -s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes -éployées, les barques silencieuses du rêve.</p> - -<p>Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires -qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait -ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il -finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu -du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer -l'histoire. Olivier s'y refusa:</p> - -<p>—Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus.</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de -Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies -jamais rien.</p> - -<p>—Hélas! fit Olivier.</p> - -<p>—Recommence, alors.</p> - -<p>—Cela me fatigue. À quoi bon?</p> - -<p>Christophe était fâché.</p> - -<p>—Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as, -tu le jettes. C'est perdu pour jamais.</p> - -<p>—Rien n'est perdu, dit Olivier.</p> - -<p>Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le -récit d'Olivier,—tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure -froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se -leva et dit:</p> - -<p>—Il fera beau, demain.</p> - -<p>—Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas -écouté.</p> - -<p>—Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure -maussade s'illuminait.</p> - -<p>—C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras -demain.</p> - -<p>—Balivernes! dit Christophe.</p> - - - - -<p>Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade -dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son -étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte -vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit -étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des -bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait -pour en être victime, sans pouvoir—sans vouloir—se défendre: car il -avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps -maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce -qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente -plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté -de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il -s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les -hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour. -Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit, -pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris -l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit:</p> - -<p>—C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai. -Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.</p> - -<p>Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait -pas laisser son ami aller seul.</p> - -<p>Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un -brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air -désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des -agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg -étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y -avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient -au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien. -Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une -mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une -tendance à remonter.</p> - -<p>—Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.</p> - -<p>Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer -pour embrasser l'enfant.</p> - -<p>—Non, ce sera pour le retour.</p> - -<p>De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de -monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du -dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient. -Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils -avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se -forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se -satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou -simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient -reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les -entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les -bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient; -ils disaient avec orgueil:</p> - -<p>—Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien -habillés...</p> - -<p>Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!... -Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris.</p> - -<p>À mesure qu'ils avançaient, la foule s'épaississait. De louches -figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant, -aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était -remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant, -elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent -à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet, -des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en -faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du -restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait -contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle -formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec -des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer -mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les -mots!...</p> - -<p>Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En -attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,—à sa façon, nerveuse, -brutale, sans méchanceté encore,—à pousser et à être poussée, à -insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle -s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien -voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer, -sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant, -écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient, -s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable; -la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et -tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres, -comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait -la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un -bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une -vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille -têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des -individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang, -commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des -familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient -la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience -angoissée, que la troupe chargeât.</p> - -<p>Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes, -Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le -bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se -refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait -complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité -d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant -qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses -revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce -qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait, -respirant ce souffle de démence...</p> - - -<p>Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais -la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux -passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles -comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens -avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans -délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des -choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée -d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre -odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait.</p> - -<p>—Christophe! supplia-t-il.</p> - -<p>Christophe n'écoutait pas.</p> - -<p>—Christophe!</p> - -<p>—Hé?</p> - -<p>—Rentrons.</p> - -<p>—Tu as peur? dit Christophe.</p> - -<p>Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.</p> - -<p>À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple -refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un -kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains, -accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la -muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de -triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis, -il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des -yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?—Ce qui devait venir... -Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le -miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait -aussi...</p> - -<p>Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas -entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien -aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à -Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe.</p> - -<p>Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs -amis,—Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques -bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase -allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots -verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se -glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents. -Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa -gouaillerie:</p> - -<p>—Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout.</p> - -<p>—Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas -à se gâter.</p> - -<p>—Quelle blague! fit Christophe.</p> - -<p>À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres, -avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades -centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade -commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les -derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour -se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui -les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup -eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et -poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le -vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe, -lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une -œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant. -Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit:</p> - -<p>—Allons chez Aurélie.</p> - -<p>Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y -avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue -était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la -chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du -flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère -empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à -Christophe:</p> - -<p>—Je vais à la maison.</p> - -<p>—Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une -heure.</p> - -<p>—Ne t'expose plus, Christophe!</p> - -<p>—Trembleur! fit Christophe, en riant.</p> - -<p>Il entra dans la crèmerie.</p> - -<p>Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et -il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la -bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se -retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où -Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait -par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les -agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des -marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres -dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le -flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se -précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant. -D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels, -les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la -gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches, -hululaient.—Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort -de la bataille, que nul ne voulait moins que lui...</p> - -<p>Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre, -sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser -qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à -fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à -faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le -tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne -lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de -tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un -remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y -apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec -allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la -gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent -à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire:</p> - -<p>—Un tour de valse, mademoiselle?</p> - -<p>Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme -un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il -n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui -l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux, -dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa -poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de -lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui -avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se -soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut -le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il -vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement, -il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il -enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à -ses yeux; il était ivre, il hurla.</p> - -<p>Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le -sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous -côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil -atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue -fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus -renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les -travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres, -brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient -des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut -l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la -barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant -révolutionnaire, que vingt voix répétaient.</p> - - -<p>Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance. -On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au -pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une -grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé, -et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été:</p> - -<p>—Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold...</p> - -<p>Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête -sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait -les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se -trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par -curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la -manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier. -Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait:</p> - -<p>—Que suis-je venu faire dans cette galère?</p> - -<p>Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait -de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder -sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à -Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait -ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger -stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la -sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée -n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à -des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le -guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi -celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer, -rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir -professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit:</p> - -<p>—Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de -faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas, -cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer.</p> - -<p>Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir -qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il -serait tué. Manousse dit à Bernard:</p> - -<p>—S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais -l'enlever.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.</p> - -<p>—Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué.</p> - -<p>—Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à -temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse.</p> - -<p>—Il ne voudra jamais.</p> - -<p>—Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il -est déjà parti.</p> - -<p>Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe -sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos, -chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés -sur lesquels il marchait,—(nombre pair ou impair)—pour savoir s'il -serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il -arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé, -s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la -barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme -l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants -étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le -dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la -manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse, -tenace, de nouveau se hissa, et cria:</p> - -<p>—Jeannin...</p> - -<p>Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut -brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son -échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna.</p> - -<p>—Il faut fuir, dit Manousse.</p> - -<p>—Où est Olivier?</p> - -<p>—Il faut fuir, répéta Manousse.</p> - -<p>—Pourquoi diable? dit Christophe.</p> - -<p>—Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez -arrêté.</p> - -<p>—Et qu'est-ce que j'ai fait?</p> - -<p>—Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne -vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.</p> - -<p>—Où est Olivier?</p> - -<p>—Chez lui.</p> - -<p>—Je vais le rejoindre.</p> - -<p>—Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous -prévenir. Filez.</p> - -<p>—Où voulez-vous que j'aille?</p> - -<p>—En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.</p> - -<p>—Et Olivier?</p> - -<p>—Nous n'avons pas le temps de causer...</p> - -<p>—Je ne pars pas sans le voir.</p> - -<p>—Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le -premier train. Vite! Je vous expliquerai.</p> - -<p>Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent -de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il -avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse -le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi -du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans -l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il -eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le -connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le -point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il -se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.</p> - - - - -<p>Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la -chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et -sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea -de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel. -Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de -l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...</p> - - -<p>Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un -petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal -fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent, -une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va -s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin, -où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau -s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies -dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix -ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme -aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et -Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...</p> - -<p>Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation -de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon -saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses. -Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la -fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent -seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi, -mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui -d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa -destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est -vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui -importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le -rejoindre, le matin suivant...</p> - -<p>Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point -qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit -répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et -la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant, -ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.</p> - -<p>—Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement. -On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons -demain.</p> - -<p>Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.</p> - -<p>—Pauvre diable! dit Manousse.</p> - -<p>Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque -temps, Canet dit à Manousse:</p> - -<p>—Je crois que nous venons de commettre un crime.</p> - -<p>Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:</p> - -<p>—Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.</p> - - -<p>Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à -fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, -dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui -n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du -meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus -pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais -il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus -comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, -depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit -avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été -aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la -chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper, -vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était -pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était -stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était -son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la -nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la -force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce -fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait -davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude, -sans raison.</p> - -<p>Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la -gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant -toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce -n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était -point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier -l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente -commença.</p> - -<p>C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il -déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre; -il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la -fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne -s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers -sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné -plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant -qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez -lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait -rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal, -qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était -ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens -étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une -nuit sans sommeil.</p> - -<p>Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment -indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main -s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui -souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:</p> - -<p>—Ah! te voilà enfin!</p> - -<p>Le mirage s'effaça...</p> - -<p>Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui -tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant -des dents...</p> - -<p>À partir de cette minute,—(il avait beau ne rien savoir, et se -répéter: «Je ne sais rien»)—il savait tout. Il était sûr de ce qui -allait venir.</p> - -<p>Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha -pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le -portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait -là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. -Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.</p> - -<p>La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce -malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait -qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,—qu'il -n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre -aussi,—qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et -pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie -avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire -qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...</p> - - -<p>Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait -tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était -vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne -remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était -cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer -Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit -était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. -Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la -direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations. -Seul, dans le wagon, Christophe criait:</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!</p> - -<p>À la deuxième station après la frontière française, le train -s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe, -frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, -se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi -qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne -parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. -Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?... -Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de -vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne -partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois -heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester, -sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva -au milieu de la campagne déserte,—des prairies, coupées ça et là de -bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine -y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:</p> - -<p>—Olivier!</p> - -<p>Il se coucha en travers de la route, et sanglota.</p> - -<p>Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il -voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la -nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher -jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si -l'on pouvait être mort!...</p> - -<p>À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la -frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une -auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée, -il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi. -Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était -tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il -se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de -paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de -miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière, -près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son -visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient -s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques -heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la -porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus -revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il -tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme -fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait, -en première page.</p> - -<p>—C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.</p> - -<p>—Levez-vous, dit le fermier.</p> - -<p>Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent -derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des -arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à -Christophe, et lui dit:</p> - -<p>—La frontière est par là.</p> - -<p>Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il -marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de -s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne -pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha, -tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain. -D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment -bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait -peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit. -Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se -levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse -morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût -permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.</p> - -<p>Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des -tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les -longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient, -toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était -près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans -cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui -avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à -lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa -vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême -effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait -un étranger.</p> - - - - -<p>Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et -rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se -trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de -forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut -gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet -d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une -église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou -par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la -porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en -chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.</p> - -<p>Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.—La -ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit -noire en lui.... Des siècles passèrent...</p> - - -<p>La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son -visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond -clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor, -au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler, -attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur -regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots -sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif -et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans -une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle; -ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et -ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait -immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le -front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux, -les ténèbres dansaient.</p> - -<p>À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise, -une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.</p> - -<p>—Où est-il? demandait une voix connue.</p> - -<p>La porte de la chambre se rouvrit.</p> - -<p>—Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une -lumière!</p> - -<p>Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette -voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il -saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux -hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge -avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient -derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté, -inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par -une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid; -mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses -mains. Braun ne cachait pas sa surprise.</p> - -<p>—Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!</p> - -<p>—Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.</p> - -<p>—Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que -vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna -et moi.</p> - -<p>Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse -qui l'avait accueilli dans la maison:</p> - -<p>—Ma femme.</p> - -<p>Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un -visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux -bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la -main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la -prit sans regarder. Il défaillait.</p> - -<p>—Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez -bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...</p> - -<p>Braun ne le laissa pas achever.</p> - -<p>—Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que -vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère -que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.</p> - -<p>Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans -les bras de Braun.</p> - -<p>—Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il -pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite! -Il s'évanouit...</p> - -<p>Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope -qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.</p> - -<p>Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une -odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était -penché sur lui.</p> - -<p>—Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.</p> - -<p>—Mais il meurt de faim! cria Braun.</p> - -<p>La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui -soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était -plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il -s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait -besoin que de repos, ils le laissèrent.</p> - - - - -<p>C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil -accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de -la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent -éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller, -brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des -horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser, -ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie, -il voulait se débattre et retombait au fond.—L'aube arriva enfin, -l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui -le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se -réveilla. Réveil terrible...</p> - -<p>—Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme -mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...</p> - -<p>Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît -de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme -pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes -de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de -petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...</p> - -<p>Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la -tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et -comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il -entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda -bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un -effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:</p> - -<p>—Je vous en prie, laissez-moi.</p> - -<p>Le brave homme changea de ton, aussitôt.</p> - -<p>—Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien -tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les -repas, personne ne dira rien.</p> - -<p>Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables -explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers -qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau -seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait -dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre... -«Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il -servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes -ces générations,—une telle somme d'épreuves et d'espoirs!—qui -aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le -vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé, -toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce -qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire -mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur, -sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur -broyé....</p> - -<p>Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses -visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna -parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire -un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans -ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme -se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la -connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus -récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait -des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges -joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui, -lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une -expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses, -serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était -grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses -vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans -bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras -collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à -s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha -pas au dîner, et continua de souffrir en silence.</p> - -<p>Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux -plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et -elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots -affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un -malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle -existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en -suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés. -Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.—Il -le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut -du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas -touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne -l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe. -Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait. -Après quoi, il lui tourna le dos.</p> - -<p>La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de -son néant. Plus trace de l'odieuse vie...—Mais le réveil fut encore -plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale -journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances -pour rentrer, et il se disait avec désespoir:</p> - -<p>—C'est moi qui l'ai tué....</p> - -<p>Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx -aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige -de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se -traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin -instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il -entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.</p> - -<p>Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses -démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a -l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le -bras:</p> - -<p>—Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas -m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...</p> - -<p>—Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont -ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas. -Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On -ne s'occupera pas de vous.</p> - -<p>Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans -l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on -parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison -devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de -silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le -passé.</p> - -<p>Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait -assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il -circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi -pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force -de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait -horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que -tout fût fini.—Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il -sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans -la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa -chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il -haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À -table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux -fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour, -dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout -bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y -avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de -vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans -emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il -n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge, -dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et -pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de -brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de -l'âme un affreux tumulte de douleur,—«<i>le cri de détresse d'un être -demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée</i>...»</p> - -<p>La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des -compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce -beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et -bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait -plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y -eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement -l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir -aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...</p> - -<p>Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe -qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà -secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au -fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps -et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent -affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un -détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on -pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart -des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux, -qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se -juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses -cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer -outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est -responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et -continue d'avancer, harassé, entre les brancards.—Mais l'homme tout à -fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le -force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces -sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce -moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa -marche de somnambule! Il s'écroule...</p> - - - - -<p>Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent -pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient -de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations. -Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la -douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout -un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et -les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa -trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait -aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui -n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre; -il conversait avec lui; il lui écrivait:</p> - -<p>—«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu? -Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...»</p> - -<p>Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en -rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous -déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient.</p> - -<p>Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de -l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la -maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle -heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la -journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il -connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses -visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son -manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et -lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans -l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À -table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il -s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui -faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque -d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites -qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que -Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout -heureux, il s'ingéniait à l'intéresser.</p> - -<p>Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se -sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait, -quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses -gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit -d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon -créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était -devenue impossible. On ne juge bien de l'art—(comme du reste)—que par -le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on -connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort. -Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines -âmes sur lesquelles on comptait—(des artistes qu'on aimait, des amis -dans la vie).—Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le -doigt de la douleur!</p> - -<p>Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de -Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit -qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir.</p> - -<p>Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que -dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa -femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait. -Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et -descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs, -à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de -gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille -et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en -rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur -le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en -grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait -déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le -clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au -mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi -les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un -cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une -liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle -s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air. -C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!... -Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur -déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il -sanglota...</p> - -<p>Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres -voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui -s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le -soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son -esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et -regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un -bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre, -s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique. -Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir: -Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et -se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu -de papiers qu'il noircissait.</p> - -<p>Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans -la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il -l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son -arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter -les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule -fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien -compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée, -et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,—(deux -heures sonnaient)—Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne -nuit.</p> - - -<p>À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne -se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa -tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de -vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce -qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui -portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante, -tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de -ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un -ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir. -C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire, -ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et -tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la -main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il -jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à -coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure -dans les coussins d'un fauteuil, il criait:</p> - -<p>—Mon petit!...</p> - -<p>Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque -pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le -retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il -avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne -allait dire—(il en était sûr d'avance)—disait les mêmes choses -qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par -des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient -de même. S'il est vrai que «<i>rien ne lasse de la vie, comme le -recommencement de l'amour</i>», combien plus le recommencement de tout! -C'était à devenir fou.—Christophe tâchait de n'y pas penser, -puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il -voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître, -par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache! -Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations. -Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des -raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que -personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort -l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il -veut lui faire dire. Misère!...</p> - -<p>Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne -assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait -jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle: -il paraissait calme.</p> - - -<p>«<i>Les peines vraies</i>, dit Balzac, <i>sont en apparence tranquilles -dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir, -mais où elles continuent à corroder l'âme.</i>»</p> - - -<p>Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant, -causant, faisant de la musique, riant même—(il riait maintenant!)—eût -senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie, -quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.</p> - - - - -<p>Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens -de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La -Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité -plus dévouée?—Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de -restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne -voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût -quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension -régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son -équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles -bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait -pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour -peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches -de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons -moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme -artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives -à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances -respectables.</p> - -<p>La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le -matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites, -Christophe à ses leçons, M<sup>me</sup> Braun au marché et à ses œuvres -édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun, -qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la -jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était -pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait -aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible -qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de -toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe, -la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa -gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme -Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle -élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant -Anna, de penser:</p> - -<p>—Comme elle est laide!</p> - -<p>Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la -beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,—aux -rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se -dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par -politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des -sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il -essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il -n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait -effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon -désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle -laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence -pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui -en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur -rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé, -vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait -abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère -question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait -et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur -ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air -raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent, -le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains -cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui -Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait, -avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun -cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il -recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don -d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire -brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être -n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle -riait.</p> - -<p>L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire -à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se -voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait -prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle -était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna -de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le -déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce -habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité -inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part; -ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une -phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en -fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté; -il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne -s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière -note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse; -à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut -plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il -lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au -piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante -fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle -ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle -employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas -à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle -surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de -la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu -baroque,—«comme toutes les femmes», disait-il,—mais, «comme toutes -les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait <i>in -petto</i> des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste; -mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y -pensait plus.</p> - -<p>On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient. -Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti -à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans -le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était -dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des -œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à -rebours!—(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)—Christophe ne se -fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa -vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il -cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en -soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions. -D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait -écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son -journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna, -assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur -les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses -mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau, -et on ne la revoyait plus.</p> - - - - -<p>Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La -bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la -régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture -singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son -robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la -machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait -qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver -son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre -choc.</p> - -<p>Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité -intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient -presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec -ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce -qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de -musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement -à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à -l'écart.</p> - - -<p>Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force, -mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une -aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute -culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa -supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement -familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille -avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle -s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes -séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles -se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait -point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et -parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller -consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à -l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs -femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot -donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur -tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte -économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces -grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de -tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels, -presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour -l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules, -également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne -semblait pas exister,—(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique -des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains -voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),—ce monde, -pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait -qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître -par lui,—exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines. -Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une -conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,—plus -accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,—sous le -voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait, -tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait -convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait -au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement -aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance -étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans -la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient -sortis du pays et se croyaient affranchis,—aussitôt qu'ils y -remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les -habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient -aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût -semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure, -qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de -leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se -mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.</p> - -<p>Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces -hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur -de ce grand <i>Verein</i>, ils avaient formé une multitude de petits -<i>Vereine</i>, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs -centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour -tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres -commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour -les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les -exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir, -tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des <i>Vereine</i> de -quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même -état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui -portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un -<i>Verein</i> des <i>Vereinlosen</i> (de ceux qui n'appartenaient à aucun -<i>Verein</i>): on n'en avait pas trouvé douze.</p> - -<p>Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association, -l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les -caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,—depuis des -siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et -malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne -se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature -prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque -individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans -frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à -retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que, -quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il -était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:—(le -combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):—ils -l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les -bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils -affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son -indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était -neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.—Mais ces cas -étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces -paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait -qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans -explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six -mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer -l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec -cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on -savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.</p> - -<p>Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait -son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait -moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme -Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle -se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents. -Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne -l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient -sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les -tenait à distance.</p> - - -<p>Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait -dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu: -il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence, -et à se replier sur soi.</p> - -<p>De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel -appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant, -particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu, -comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y -trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus -croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins -raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se -tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de -n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté -intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à -Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où -s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un -rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait -ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un <i>a priori</i> aussi -discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce -n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un -orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,—en -leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité; -mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou -un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de -la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt -la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces -cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se -fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés, -schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et -pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient, -ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des -réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de -hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et -c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent, -noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains -cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à -une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait. -Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit, -la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de -leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il -aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les -âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.</p> - -<p>Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens, -c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les -parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même -lui permettre d'en mesurer le fond.</p> - -<p>Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore -moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général -d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et -«brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances. -Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie -renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si, -pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis -sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,—et un jeune -compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble, -qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets -et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce -qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien -aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe -eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute -curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait -plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.</p> - -<p>Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui -traversait la ville,—le même fleuve puissant et paternel, qui -là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait -auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le -deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte -funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il -regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et -hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que -de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de -tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images -dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se -fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des -cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit -s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive -faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs -sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux -électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des -maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel -bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...</p> - -<p>Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait -peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles -escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme -accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur, -luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte -devant l'église vêtue de nuit...</p> - -<p>Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se -souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait -amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les -idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux -actions:—démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme; -romantisme, classicisme; progrès, tradition;—et ainsi, pour -l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix -ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et -faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle -s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait -sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le -tour?...</p> - -<p>La création musicale n'était plus un refuge pour Christophe; elle -était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui -écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie -aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de -combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par -instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une -nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne -restait,—rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie, -contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec -le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été -le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense -malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée -peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre -des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens -dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas -un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité -vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine, -pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas -de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de -soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens -qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur -amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de -minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir -de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire, -mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié -à Olivier?—(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier -seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)—L'art n'est -pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la -vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La -pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de -l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du -monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des -hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune -passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de -tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans -compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout -ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le -plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est -comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!....</p> - - -<p>Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un -terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre: -un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment -en nous...</p> - - -<p>... <i>Pero non mi destar, deh! parla basso!</i>...</p> - - - - -<p>Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit, -comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que -la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était -indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis, -des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut -chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il -ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans -l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et -debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri -à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit -affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle -semblait grelotter,—sans doute de saisissement? Elle murmura une -explication vague:</p> - -<p>—Je cherchais dans la salle à manger...</p> - -<p>Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait -point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière, -pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures -bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention.</p> - -<p>Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait -la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la -lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait, -penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du -feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait, -par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin. -Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait -le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table, -la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à -Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord; -puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes -yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel -regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne -savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa -figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un -caractère de violence concentrée. Ses yeux—ces yeux inconnus, qu'il -n'avait jamais pu saisir,—étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de -larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à -lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses -yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y -croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les -yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le -regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son -ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières -bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr -de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion. -Mais il savait ce qu'il avait vu...</p> - -<p>Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant -peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps.</p> - -<p>Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de -composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que -par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât, -avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna -se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait -plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries; -elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au -grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se -leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait -jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:—le miracle. Sa voix, d'un -timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée -qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans -une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale -une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de -passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son -propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il -la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait -une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien -ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents -saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait -sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué -par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait -jeune, vigoureux, et harmonieux.</p> - -<p>Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses -genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté, -sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle -souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là, -un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de -s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été -«elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi.</p> - - - - -<p>À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna. -Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa -rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait -les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la -guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des -premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire, -les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart -d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait -à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et -disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai.</p> - -<p>Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour -qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant, -Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au -secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se -trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses -hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds. -Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait -stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les -bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains. -Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on -l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules -avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la -chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire -si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il -penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme -semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe -doutait qu'elle eût un cœur.</p> - -<p>Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna -avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui -était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la -prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler, -et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec -elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et -s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade. -Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient -la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle -s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine -en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait -furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin -un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les -jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il -s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il -les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour -eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si -absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces -faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux.</p> - -<p>Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une -préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour -l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur -ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant -qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer -des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de -ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut -hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il -tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans -se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes -aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait -à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna -qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit:</p> - -<p>—Cela ne vous fait donc rien, à vous?</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas -penser.</p> - -<p>Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le -frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa -recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était -aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea -que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se -félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste -que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être -pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous -n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme -l'avait desséchée.</p> - -<p>Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.—Ils étaient à -table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville -était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs, -s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se -sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux -céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand -le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu -d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un -tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de -couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant, -on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne -pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de -le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans -leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis -que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le -poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha -en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta. -Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient -seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient -d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a -s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement; -mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage.</p> - -<p>—Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer -dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je -comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous -trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un -reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous -fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine, -simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu -comprends cela, Christophe?</p> - -<p>—Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui -dit amour dit déraison.</p> - -<p>Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit, -de sa voix calme:</p> - -<p>—Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on -aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne -puisse l'avoir.</p> - -<p>Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa -les bras, et dit:</p> - -<p>—Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises -ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?</p> - -<p>Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:</p> - -<p>—Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise! -Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais, -tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du -bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être -bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis -sur terre.</p> - -<p>Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant -la tête, elle dit froidement:</p> - -<p>—On n'est pas bon quand on aime.</p> - - - - -<p>Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il -craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna -avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand -il commençait à jouer.</p> - -<p>Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna -assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses -songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans -son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son -livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses -paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:</p> - -<p>—Venez.</p> - -<p>Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble, -comprit, et le suivit.</p> - -<p>—Où allez-vous? demanda Braun.</p> - -<p>—Au piano, répondit Christophe.</p> - -<p>Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était -apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde -héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience, -prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté, -déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant; -puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux -dans les yeux:</p> - -<p>—Mais enfin, qui êtes-vous?</p> - -<p>Anna répondit:</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>Il dit brutalement;</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—J'ai ce que vous me faites chanter.</p> - -<p>—Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi -qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme -cela, vous?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on -chante.</p> - -<p>—Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes -vous.</p> - -<p>Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son -sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et -grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du -chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent -encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles -banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.</p> - - -<p>Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la -dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire, -le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans -l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion -incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la -brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise -piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse, -l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.</p> - -<p>Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas -pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il -assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête, -donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût -préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui -paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais -la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser, -il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui, -et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une -après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques, -elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce. -Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après, -comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la -porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières -mornes, la figure glacée.</p> - - -<p>Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il -tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses -banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques -détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de -Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.</p> - -<p>Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait -Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille -maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste -et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit -aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé -plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait -même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le -poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour -de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non -seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de -celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de -retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il -épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier -des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre -comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût -trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se -passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout -entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La -ville,—tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude, -solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté, -prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit -à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les -préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du -Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de -l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il -ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en -colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé, -minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut -d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard, -sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis -ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches, -jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.</p> - -<p>La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit -de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître -pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,—la vengeance divine -étant assouvie,—elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme -d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de -soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita -la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une -orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une -demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation -soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur -méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du -péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché -en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature -comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées. -Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne -heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut -environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières -sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux -<i>Münster</i>, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées -qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des -cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses -instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider -sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur -magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet -esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette -indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la -vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne -sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au -point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait -des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa -de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair, -à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait. -À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa -de se laisser examiner—(elle fût morte plutôt que de se déshabiller -devant un homme);—mais elle avoua; et le médecin fit une scène si -violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour -plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna -ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une -jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas -compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa -dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce -n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future, -c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un -plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception -singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule, -s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur. -Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais -regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté -plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse; -l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité, -c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de -répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle -percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui -plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille -impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa -beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne -voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle -réussissait à se donner le change.</p> - -<p>Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une -façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la -mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son -origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point -qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à -table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour -parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout -seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration -ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine; -il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa -belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait -avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut -agréé. Point de dot: M<sup>me</sup> Senfl léguait à la ville, pour des -missions commerciales, la fortune de sa maison.</p> - -<p>À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari: -c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être -question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme -coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui -était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait -épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort -sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient -mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté -de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point: -ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils -sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse; -mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne -plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à -fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être -admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son -enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas -qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables, -qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites -bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun -intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son -indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites -s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien -ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement -obscur de sa chair.</p> - - - - -<p>Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se -creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle -passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses -pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne -s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les -expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à -être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et -il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il -savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme -opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser -tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles -le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit. -Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il -jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement -renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il -voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le -dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres -jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de -sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte -promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à -périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour -Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe -et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de -lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit, -faisant effort pour lui être agréable:</p> - -<p>—Oh! oui, c'est mystique...</p> - -<p>De la même façon qu'elle eût dit:</p> - -<p>—Il y a beaucoup de soleil.</p> - -<p>D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume -des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle -sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.</p> - -<p>En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle -n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne -les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe -laquelle—la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus -que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait -encore moins.</p> - - -<p>À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une -journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On -arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur, -qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie -urgente. Christophe partit avec Anna.</p> - -<p>Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand -soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local, -qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la -ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent -séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre: -la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle -n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie, -elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats -qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant -elle; elle était blême...</p> - -<p>Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point, -durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte; -elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les -mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la -terre gelée.—Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche -rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la -fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle -se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le -long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux -arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se -rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de -s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à -quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient -au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux -buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au -sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche, -ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la -pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il -soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils -prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente -rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point, -elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps, -elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle -avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un -bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches -qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les -racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds -et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber; -elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs -joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna; -il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle -se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient. -Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne -faisait rien dans la vie ordinaire.</p> - -<p>Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec, -qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux -qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait. -Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il -sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut -qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe -du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait -l'image d'un «homme sauvage» (<i>Zum wilden Mann</i>). Devant la porte, -poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains -allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: <i>Au printemps</i> (<i>Im -Frühling</i>), l'autre patriotique: <i>La bataille de Saint-Jacques</i>, et -d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit -vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement -du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs, -comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient -qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les -fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus; -elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.</p> - -<p>Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui -habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames -causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre -du <i>Münster.</i> Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus; -elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le -fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.—Elle -omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en -était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des -églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des -bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui -grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des -murs.—Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre -sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits -sans dormir, à se raconter des choses...</p> - -<p>—Quelles choses?</p> - -<p>—Des choses folles.</p> - -<p>—Racontez.</p> - -<p>Elle secoua la tête, pour dire que non.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>Elle rougit, puis rit, et ajouta:</p> - -<p>—Et aussi le jour, pendant que je travaillais.</p> - -<p>Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:</p> - -<p>—C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.</p> - -<p>Il dit, en plaisantant:</p> - -<p>—Vous n'aviez donc pas peur?</p> - -<p>—De quoi?</p> - -<p>—D'être damnée?</p> - -<p>Sa figure se glaça.</p> - -<p>—Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.</p> - -<p>Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée -tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et -raconta ses prouesses de fillette—(elle disait: «de garçon», car, -lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux -batailles des garçons).—Une fois, se trouvant avec un petit camarade, -plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un -coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en -criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait -grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée -l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa -aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle -s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être -quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et -dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son -corps à des épreuves étranges et variées.</p> - -<p>—Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si -grave?...</p> - -<p>—Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre, -quand je suis seule?</p> - -<p>—Quoi! encore à présent?</p> - -<p>Elle rit. Elle lui demanda—sautant d'un sujet à l'autre—s'il -chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un -coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.</p> - -<p>—Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?</p> - -<p>—Vous n'avez donc pas de cœur?</p> - -<p>—Je n'en sais rien.</p> - -<p>—Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?</p> - -<p>—Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que -vous croyez que les bêtes ont une âme?</p> - -<p>—Oui, je le crois.</p> - -<p>—Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une. -D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai -été animal, dans une vie antérieure.</p> - -<p>Il se mit à rire.</p> - -<p>—Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une -des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je -m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais -leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur -plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?</p> - -<p>—Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette -parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?</p> - -<p>—On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais -du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut -pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par -plaisir!</p> - -<p>—À vous?</p> - -<p>—À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé -un clou dans cette main.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Pour rien.</p> - -<p>(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)</p> - -<p>—Donnez-moi la main, dit-elle.</p> - -<p>—Qu'en voulez-vous faire?</p> - -<p>—Donnez.</p> - -<p>Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils -jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils -étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les -chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de -l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.</p> - -<p>Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue. -Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les -chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la -tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À -quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent, -comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon -était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient -les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle -qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient -l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se -répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe -contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en -silence. Il pensait:</p> - - -<p>—<i>Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus.</i></p> - -<p>—<i>Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai -plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme -Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon -cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon -corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie! -Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous -fait de moi?...</i>»</p> - - -<p>Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne -pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.</p> - -<p>Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès -quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe -se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers -lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle -était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le -reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique, -qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma -les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui -parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient -dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils -avaient lu.</p> - -<p>Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au -village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours -coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit -de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne. -Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils -passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte -catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait -debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement -instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle -remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des -grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel -avaient épargnées.</p> - -<p>Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes -endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très -colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes -claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des -poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix -aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une -vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une -maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et -de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le -cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens -jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent -les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand -bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les -buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un -autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en -jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure -animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et -des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur -l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des -points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en -demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse -écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne, -lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de -deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait -deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie -inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il -venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur -métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour -sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués -d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse -bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la -ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle; -une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent -et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il -admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait -condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui -apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement -sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela. -Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils -allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent, -étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis -prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens -du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux -musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle -était dans la ronde.</p> - -<p>Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant -à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était -encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de -parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit. -Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente -qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils -arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta -pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.</p> - -<p>Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en -face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle -les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les -attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague -sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins. -Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle -s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle -répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se -persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait -bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la -ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau -corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En -descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait. -Ils revinrent en silence.</p> - - - - -<p>Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls -ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était -enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve -invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans -la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait -plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute -conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la -brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci, -était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous -le poids.</p> - -<p>Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et -étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il -lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa -grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière -blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui -causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de -la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait -engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées, -un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à -Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un -frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son -aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés -par l'approche du danger.</p> - -<p>Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la -chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le -regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha -une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber -son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut, -sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était -là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air -religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle -s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses -variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils -perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de -la musique les emporta dans ses serres....</p> - - -<p>Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre -habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont -des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les -vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le -lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent -que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le -magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les -démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...—Tant que chante -la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante -raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais -quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les -passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et -elles cherchent leur proie...</p> - - -<p>La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main -sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils -tremblaient... Soudain—ce fut un éclair—elle se pencha sur -lui, il se leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra -en lui...</p> - -<p>Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun -rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser. -Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le -souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester -seul avec Braun, se retira aussi.</p> - -<p>Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un -malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il -neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies. -L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville -semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui -croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son -lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait -de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre.... -Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille -fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir. -Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha, -s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on -attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes, -plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était -baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la -vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur -le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du -lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait -respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit. -Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs -haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver, -dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence, -sans un mot, avec rage....</p> - - -<p>Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison -s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit, -et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il -entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher -rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée, -paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts, -sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi. -Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!</p> - -<p>Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme -apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux -tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se -fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion, -où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il -éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique -pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où -vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère, -consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un -mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour -salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il -avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui -s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il -s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime -le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et -misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa -bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de -vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur -et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi -bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il -ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son -sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le -torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était -pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la -nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans -l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par -un accès de fièvre.</p> - -<p>Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus -encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil -brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du -linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la -troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui -était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des -mouvements de statue.</p> - - -<p>Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la -journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui. -Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique -allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en -vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble, -et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette -noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient -enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils -passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y -suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter; -elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna -ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna -s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe, -enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre -ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil, -aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur; -et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la -neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au -loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de -boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait -Christophe; il eût crié de souffrance.</p> - -<p>Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la -maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:</p> - -<p>—Anna! Anna! qu'avons-nous fait?</p> - -<p>Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se -rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe -reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire -fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau -ils se saisirent...</p> - - -<p>L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était -allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même -faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure -dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit -la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle -approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de -Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient, -indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des -frissons les remuaient comme de grandes ondes...</p> - -<p>Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à -se tuer.</p> - -<p>Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui -maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les -rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort -pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine -eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main. -Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées, -avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage -qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les -mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien -heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se -débattait furieusement, et elle cria avec colère:</p> - -<p>—Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je -ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!</p> - -<p>Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme -une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient -tué.—Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre -coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le -cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient, -stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.</p> - -<p>Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du -dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna -s'était évanouie.</p> - - -<p>Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un -voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf -aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses -habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée, -dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque -jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il -finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller -au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le -quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était -l'ennemi,—un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à -lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage, -pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans -les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte -farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le -reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait -qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les -mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard -dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas -de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y -laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle -ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se -plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans -la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le -caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne, -dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine. -Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun -l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle -le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus -elle se montrait dure.</p> - -<p>Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues. -Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il -marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le -feu.</p> - -<p>Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une -nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner, -il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux -sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par -l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce -sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre; -et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais -que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans -défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les -veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...—Et puis, avec -l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui -pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de -la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un -autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur -la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les -genoux...</p> - -<p>Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité -de la passion,—cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et -au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où -était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé. -L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps -d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde -barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il -s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même -place; et il criait au vent:</p> - -<p>—Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?</p> - -<p>Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses -qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus -intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres -maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le -tenait?—«On aime, parce qu'on aime.»—Oui, mais il y a une -raison, même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien -dire. Pourquoi cette folie?</p> - - -<p>Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons, -que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis -que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les -digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête -(et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les -digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se -heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils -se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de -destruction mutuelle?...—La passion, c'est l'âme de proie.</p> - - - - -<p>Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe -revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin -d'elle. Il étouffait.</p> - -<p>Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils -trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner -ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans -sa chambre.—Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle -accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle -entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle -pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs. -Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses -lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il -oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres. -Elle gémissait:</p> - -<p>—Je suis malheureuse, je voudrais être morte...</p> - -<p>Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le -repoussa:</p> - -<p>—Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu?</p> - -<p>Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit -était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient. -Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur. -Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré. -Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna -brusquement, de ses bras lui enlaça le cou:</p> - -<p>—Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir...</p> - -<p>Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié.</p> - -<p>—Pardonne-moi, dit-elle.</p> - -<p>—Pardonnons-nous.</p> - -<p>Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise -dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit:</p> - -<p>—Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je -contre Lui?</p> - -<p>Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea -plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le -douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura:</p> - -<p>—Le jour.</p> - -<p>Elle ne fit pas un mouvement.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Soit. Qu'importe?</p> - -<p>Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de -lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher. -D'une voix sans couleur, elle dit:</p> - -<p>—J'ai pensé le tuer, cette nuit.</p> - -<p>Il eut un sursaut d'effroi.</p> - -<p>—Anna! dit-il.</p> - -<p>Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre.</p> - -<p>—Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le -meilleur!...</p> - -<p>Elle répéta.</p> - -<p>—Pas lui. Oui.</p> - -<p>Ils se regardèrent.</p> - -<p>Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la -seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et -jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir -ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire -souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les -séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était -aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune -issue.</p> - -<p>À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la -mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre.</p> - -<p>Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain, -demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante -de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la -défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à -cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna, -comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort -qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les -traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux.</p> - - -<p>Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se -trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette -rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte -pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte -pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui -restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de -Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour -lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à -apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le -pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même -la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le -regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche -de ces yeux.—Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti. -Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de -quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus -le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de -contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui -ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe. -Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper -d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez -sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait, -jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent -en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les -yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit -brusquement un bras avec ses deux mains.</p> - -<p>—Christophe!... dit-il.</p> - -<p>Christophe, troublé, le regarda.</p> - -<p>—Christophe, répéta Braun,—(sa voix tremblait),—sais-tu -ce qu'elle a?</p> - -<p>Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre. -Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait:</p> - -<p>—Tu la vois souvent, elle a confiance en toi...</p> - -<p>Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui -demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et -aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il -bredouilla précipitamment, il lui souffla:</p> - -<p>—Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien?</p> - -<p>Christophe, accablé, dit:</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait -déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire -la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande, -qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!...</p> - -<p>—Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun.</p> - -<p>Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme -s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant -ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla.</p> - -<p>Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut -chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était -passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit:</p> - -<p>—Eh bien, qu'il sache! Qu'importe?</p> - -<p>—Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix, -à aucun prix, je neveux qu'il souffre!</p> - -<p>Anna s'emporta.</p> - -<p>—Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi? -Qu'il souffre aussi!</p> - -<p>Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle. -Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle.</p> - -<p>Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre -ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui -le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience -de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir.</p> - -<p>Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe. -Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était -attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des -devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que -l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle -pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges -du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué -à cette obligation.</p> - -<p>Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout -bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit -qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté.</p> - - - - -<p>Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la -tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré, -au dehors.</p> - -<p>Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est -étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des -maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au -coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des -persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de -vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de -vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous -avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez -mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé. -Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques, -fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous -collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont -les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On -n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette -ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et -chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées -intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte. -L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il -est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il -appartient à la ville.</p> - -<p>Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître -à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne -semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la -ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.—Le soir du premier -dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue, -consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux -regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les -lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun -n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la -place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à -recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis -plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes -craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt -nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se -montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez -elle; aucune ne fit allusion—(par une maladroite adresse)—à son -abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de -ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient: -Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait -autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles -ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et -affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui -les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence -exagérée, des nouvelles de M. Krafft.</p> - -<p>Quelques jours après,—(c'était pendant l'absence de -Christophe),—le pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de -santé florissante, affable, avec la tranquillité imperturbable que donne -la conscience d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec -sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les -excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse -de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion -que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson -alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment -de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies, -à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la -danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en -général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea -Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une -plaisanterie en latin, salua et sortit.—Anna resta glacée par -l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la -promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas -personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville? -Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui -dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement -avait été donné; et comme tout se répète, le bruit en était -venu en ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de -reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon, -mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements -fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était -maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant -par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les -traquait, comme un chat à l'affût.</p> - -<p>Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le -sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la -provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit -pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation -avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la -niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses -arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en -opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience. -Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été -impossible à supporter.</p> - -<p>Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance -publique de s'épancher. Le carnaval était proche.</p> - - -<p>Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se -déroule cette histoire—(il a changé, depuis)—un caractère de -licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était -une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement -ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux -époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les -lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester -une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les -gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes -étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les -bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique, -instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient -d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le -droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au -pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux -passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son -trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait -la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où -s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la -ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement -reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom. -Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des -gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de <i>Pasquino.</i> -Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,—cette âpre -liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations -entre le gouvernement de la ville et les représentants des États -étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens; -et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne -devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence -impeccable dont la ville s'honorait.</p> - -<p>Anna était sous le poids de cette peur,—d'ailleurs injustifiée. Elle -avait peu de raisons de craindre. Elle tenait trop peu de place dans -l'opinion de la ville pour qu'on eût l'idée de l'attaquer. Mais dans -l'isolement absolu où elle se murait, dans l'état d'épuisement et de -surexcitation nerveuse où l'avaient mise plusieurs semaines -d'insomnies, son imagination était prête à accueillir les terreurs -les plus déraisonnables. Elle s'exagérait l'animosité de ceux qui ne -l'aimaient point. Elle se disait que les soupçons étaient sur sa -piste; il suffisait d'un rien pour la perdre; et qui l'assurait que ce -n'était pas fait? Alors, c'était l'injure, le déshabillage sans -pitié, l'étalage de son cœur offert en proie aux passants: un -déshonneur si cruel qu'Anna mourait de honte en y songeant. On se -contait que, quelques années avant, une jeune fille, livrée à cette -persécution, avait dû fuir du pays avec les siens... Et l'on ne -pouvait rien, rien faire pour se défendre, rien faire pour l'empêcher, -rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus -affolant encore que la certitude. Anna jetait autour d'elle des yeux de -bête aux abois. Dans sa propre maison, elle se savait cernée.</p> - - -<p>La domestique d'Anna avait passé la quarantaine: elle se nommait Bäbi: -grande, forte, la face rétrécie et décharnée aux tempes et au front, -large et longue à la base, soufflée sous la mâchoire, telle une poire -tapée; elle avait un sourire perpétuel et des yeux perçants comme des -vrilles, enfoncés, sucés en dedans, sous des paupières rouges aux -cils invisibles. Elle ne se départait pas d'une expression de gaieté -mignarde: toujours enchantée des maîtres, toujours de leur avis, -s'inquiétant de leur santé avec un intérêt attendri; souriant, quand -on lui donnait des ordres; souriant, quand on lui faisait des reproches. -Braun la croyait d'un dévouement à toute épreuve. Son air béat -faisait contraste avec la froideur d'Anna. En beaucoup de choses -pourtant, elle lui ressemblait: comme elle, parlant peu, vêtue d'une -façon sévère et soignée; comme elle, fort dévote, raccompagnant au -culte, accomplissant exactement ses devoirs de piété, ayant le souci -scrupuleux de ses devoirs de maison: propreté, ponctualité, mœurs et -cuisine sans reproches. Elle était, en un mot, une servante exemplaire, -et le type accompli de l'ennemie domestique. Anna, dont l'instinct -féminin ne se trompait guère sur les pensées secrètes des femmes, ne -se faisait aucune illusion à son égard. Elles se détestaient, le -savaient, et ne s'en montraient rien.</p> - -<p>La nuit qui suivit le retour de Christophe, lorsque Anna, en proie à -ses tourments, alla le retrouver, malgré la résolution qu'elle avait -prise de ne plus le revoir jamais, elle venait furtivement, tâtonnant -les murs, dans les ténèbres; elle était près d'entrer dans la -chambre de Christophe, quand elle sentit sous ses pieds nus, au lieu du -contact habituel du parquet lisse et froid, une poussière tiède qui -s'écrasait mollement. Elle se baissa, toucha avec les mains, et -comprit: une mince couche de cendres fines avait été répandue dans -toute la largeur du couloir, sur un espace de deux à trois mètres. -C'était Bäbi qui avait, sans le savoir, retrouvé la vieille ruse -employée, au temps des lais bretons, par le nain Frocin pour surprendre -Tristan se rendant au lit d'Yseut: tant il est vrai qu'un nombre -restreint de types, dans le bien comme dans le mal, servent pour tous -les siècles. Grande preuve en faveur de la sage économie de -l'univers!—Anna n'hésita point; elle continua son chemin, par une -bravade méprisante; elle entra chez Christophe, ne lui parla de rien, -malgré son inquiétude; mais au retour, elle prit le balai du poêle, -et effaça soigneusement sur la cendre la trace de ses pas, après -qu'elle eut passé.—Quand Anna et Bäbi se retrouvèrent, dans la -matinée, ce fut, l'une avec sa froideur, l'autre avec son sourire -accoutumés.</p> - -<p>Bäbi recevait parfois la visite d'un parent un peu plus âgé qu'elle; -il remplissait au temple les fonctions de gardien; on le voyait, à -l'heure du <i>Gottesdienst</i> (du service divin), faire sentinelle devant la -porte de l'église, avec un brassard blanc à raies noires et gland -d'argent, appuyé sur un jonc à bec recourbé. De son métier, il -était fabricant de cercueils. Il se nommait Sami Witschi. Il était -très grand, maigre, la tête un peu penchée, avec une face rasée et -sérieuse de vieux paysan. Il était pieux, et connaissait comme pas un -tous les bruits qui couraient sur toutes les âmes de la paroisse. Bäbi -et Sami pensaient à s'épouser; ils appréciaient, l'un dans l'autre, -leurs qualités sérieuses, leur foi solide et leur méchanceté. Mais -ils ne se pressaient pas de conclure; ils s'observaient -prudemment.—Dans les derniers temps, les visites de Sami étaient -devenues plus fréquentes. Il entrait sans qu'on le sût. Toutes les -fois qu'Anna passait près de la cuisine, par la porte vitrée elle -apercevait Sami assis près du fourneau, et Bäbi à quelques pas, -cousant. Ils avaient beau parler, on n'entendait aucun bruit. On voyait -la figure épanouie de Bäbi et ses lèvres qui remuaient; la grande -bouche sévère de Sami se plissait, sans s'ouvrir, d'un rire -grimaçant: rien ne sortait du gosier; la maison semblait muette. Quand -Anna entrait dans la cuisine, Sami se levait respectueusement et restait -debout, sans parler, jusqu'à ce qu'elle fût sortie. Bäbi, en -entendant la porte qui s'ouvrait, interrompait avec affectation un sujet -indifférent, et tournait vers Anna un sourire obséquieux, en attendant -ses ordres. Anna pensait qu'ils parlaient d'elle; mais elle les -méprisait trop pour s'abaisser à les écouter en cachette.</p> - -<p>Le jour après qu'Anna eut déjoué le piège ingénieux des cendres, -entrant dans la cuisine, le premier objet qu'elle vit, ce fut, dans les -mains de Sami, le petit balai dont elle s'était servie, la nuit, pour -effacer l'empreinte de ses pieds nus. Elle l'avait pris dans la chambre -de Christophe; et, à cette minute même, elle se ressouvint brusquement -qu'elle avait oublié de l'y reporter; elle l'avait laissé dans sa -propre chambre, où les yeux perçants de Bäbi l'avaient aussitôt -remarqué. Les deux compères avaient reconstitué l'histoire. Anna ne -broncha point. Bäbi, suivant le regard de sa maîtresse, sourit avec -exagération, et expliqua:</p> - -<p>—Le balai était cassé; je l'ai donné à Sami, pour qu'il le -réparât.</p> - -<p>Anna ne se donna pas la peine de relever le grossier mensonge; elle ne -parut même pas entendre; elle regarda l'ouvrage de Bäbi, fit ses -observations, et sortit, impassible. Mais, la porte fermée, elle perdit -toute fierté; elle ne put s'empêcher d'écouter, cachée dans l'angle -du corridor—(elle était humiliée jusqu'à l'âme de recourir à de -pareils moyens...)—Un gloussement de rire très bref. Puis, un -chuchotement, si bas qu'on ne pouvait rien distinguer. Mais, dans son -affolement, Anne crut entendre; sa terreur lui soufflait les mots -qu'elle craignait d'entendre; elle s'imagina qu'ils parlaient des -mascarades prochaines et d'un charivari. Nul doute: ils voulaient y -introduire l'épisode des cendres... Probablement, elle se trompait; -mais au point d'exaltation morbide où elle était, hantée depuis -quinze jours par l'idée fixe de l'avanie, elle ne s'arrêta même pas -à considérer l'incertain comme possible, elle le regarda comme -certain.</p> - -<p>Dès lors, sa décision fut prise.</p> - - - - -<p>Le soir du même jour—(c'était le mercredi qui précède les jours -gras),—Braun fut appelé en consultation, à une vingtaine de -kilomètres de la ville: il ne devait revenir que le lendemain matin. -Anna ne descendit pas dîner, et resta dans sa chambre. Elle avait -choisi cette nuit pour exécuter l'engagement tacite qu'elle avait -souscrit. Mais elle avait décidé de l'exécuter seule, sans rien dire -à Christophe. Elle le méprisait. Elle pensait:</p> - -<p>—Il a promis. Mais il est homme, il est égoïste et menteur, il -a son art, il aura vite oublié.</p> - -<p>Et puis, il y avait peut-être, dans ce cœur violent qui semblait -inaccessible à la bonté, il y avait peut-être place pour un sentiment -de pitié, à l'égard de son compagnon. Mais elle était trop rude et -trop passionnée pour se l'avouer.</p> - -<p>Bäbi dit à Christophe que sa maîtresse la chargeait de l'excuser, -qu'elle était un peu souffrante et voulait se reposer. Christophe soupa -donc seul, sous la surveillance de Bäbi, qui le fatiguait de son -verbiage, tâchait de le faire parler, et protestait pour Anna d'un -zèle si outré que Christophe, malgré la facilité qu'il avait à -croire dans la bonne foi des gens, fut mis en défiance. Il comptait -justement profiter de cette soirée pour avoir avec Anna un entretien -décisif. Lui non plus, il ne pouvait différer davantage. Il n'avait -pas oublié l'engagement qu'ils avaient pris ensemble, à l'aube de -cette triste journée. Il était prêt à le tenir si Anna l'exigeait. -Mais il voyait l'absurdité de cette double mort, qui ne résolvait -rien, et dont la douleur et le scandale devaient retomber sur Braun. Il -pensait que le mieux était qu'ils s'arrachassent l'un à l'autre, qu'il -essayât encore une fois de partir,—si du moins il avait la force de -rester éloigné d'elle: il en doutait, après l'épreuve inutile qu'il -venait de faire; mais il se disait qu'au cas où il ne pourrait le -supporter, il aurait toujours le temps de recourir, seul, au suprême -moyen.</p> - -<p>Il espéra qu'après le souper il pourrait s'échapper un moment pour -monter dans la chambre d'Anna. Mais Bäbi ne quittait point ses pas. -D'habitude, elle terminait de bonne heure son ouvrage; ce soir-là, elle -n'en finit plus de laver la cuisine; et lorsque Christophe crut en être -délivré, elle inventa de ranger un placard dans le corridor qui menait -à la chambre d'Anna. Christophe la trouva solidement installée sur un -escabeau; il comprit qu'elle ne délogerait pas, de toute la soirée. Il -sentait une furieuse démangeaison de la jeter en bas avec ses piles -d'assiettes; mais il se contint et la pria d'aller voir comment sa -maîtresse se trouvait, et s'il ne pourrait lui souhaiter le bonsoir. -Bäbi alla, revint, et dit, en l'observant avec une joie maligne, que -Madame allait mieux, qu'elle avait sommeil et demandait que personne -n'entrât. Christophe, irrité et nerveux, essaya de lire, ne put, et -monta dans sa chambre. Bäbi guetta sa lumière jusqu'à ce qu'elle fût -éteinte, et monta à son tour, se promettant de veiller; elle eut la -précaution de laisser sa porte entr'ouverte, afin de pouvoir entendre -tous les bruits de la maison. Malheureusement pour elle, elle ne pouvait -se mettre au lit sans s'endormir aussitôt, et d'un sommeil si puissant -que ni le tonnerre, ni sa curiosité même, n'eussent été capables de -l'éveiller, avant qu'il fût jour. Ce sommeil n'était un secret pour -personne. L'écho en arrivait jusqu'à l'étage au-dessous.</p> - -<p>Dès que Christophe entendit ce bruit familier, il alla chez Anna. Il -fallait qu'il lui parlât. Une inquiétude le travaillait. Il arriva à -la porte, il tourna le bouton: la porte était fermée. Il frappa -doucement: point de réponse. Il colla sa bouche contre la serrure, -supplia à voix basse, puis avec insistance: nul mouvement, nul bruit. -Il avait beau se dire qu'Anna dormait, une angoisse le prit. Et comme, -tâchant vainement d'entendre, il appuyait sa joue contre la porte, une -odeur le frappa, qui semblait sortir du seuil; il se pencha, et il la -reconnut: c'était l'odeur du gaz. Son sang se glaça. Il secoua la -porte, sans penser qu'il pouvait réveiller Bäbi: la porte ne céda -pas... Il avait compris: Anna avait, dans le cabinet de toilette -attenant à sa chambre, un petit poêle à gaz; elle l'avait ouvert. Il -fallait défoncer la porte; mais, dans son trouble, Christophe garda -assez de raison pour se rappeler qu'à aucun prix Bäbi ne devait -entendre. Il pesa sur un des battants, d'une énorme poussée, en -silence. La porte, solide et bien close, craqua sur ses gonds, mais ne -bougea point. Une autre porte donnait accès de la chambre d'Anna au -cabinet de Braun. Il y courut. Elle était également fermée; mais ici, -la serrure était en dehors. Il entreprit de l'arracher. Ce n'était pas -aisé. Il devait enlever les quatre grosses vis, encastrées dans le -bois, il n'avait que son couteau; et il ne voyait rien: car il n'osait -pas allumer une bougie; il eût risqué de faire sauter l'appartement. -En tâtonnant, il réussit à introduire son couteau dans la tête d'une -vis, puis d'une autre, cassant les lames, se coupant; il lui semblait -que les vis étaient d'une longueur diabolique, qu'il ne finirait jamais -de les arracher; et en même temps, dans sa précipitation fébrile qui -lui inondait le corps d'une sueur glacée, un souvenir d'enfance lui -revenait à l'esprit: il se revoyait, à dix ans, enfermé par punition -dans le cabinet noir; il avait enlevé la serrure et fui de la maison... -La dernière vis céda. La serrure sortit, avec un grésillement de -sciure de bois. Christophe se précipita dans la chambre, courut à la -fenêtre, l'ouvrit. Une nappe d'air froid entra. Christophe, trébuchant -aux meubles, dans l'obscurité trouva le lit, tâtonna, rencontra le -corps d'Anna, de ses mains frémissantes palpa à travers les draps les -jambes immobiles, remonta jusqu'à la taille: Anna était assise sur son -lit, et tremblait. Elle n'avait pas eu le temps d'éprouver les premiers -effets de l'asphyxie: la chambre était haute de plafond; l'air -circulait par les fentes de la fenêtre et des portes mal jointes. -Christophe la prit dans ses bras. Elle se dégagea avec fureur, criant:</p> - -<p>—Va-t'en!... Ah! qu'est-ce que tu as fait?</p> - -<p>Elle le frappa; mais brisée d'émotion, elle retomba sur l'oreiller; -elle sanglotait:</p> - -<p>—Ho! ho! tout est à recommencer!</p> - -<p>Christophe lui prit les mains, l'embrassant, la grondant, lui disant -des paroles tendres et rudes:</p> - -<p>—Mourir! Et mourir seule, sans moi!</p> - -<p>—Oh! toi! dit-elle amèrement.</p> - -<p>Son ton disait assez:</p> - -<p>—Toi, tu veux vivre.</p> - -<p>Il la rudoya, il voulut violenter sa volonté.</p> - -<p>—Folle! dit-il, tu ne sais donc pas que tu pouvais faire sauter -la maison!</p> - -<p>—C'était ce que je voulais, fit-elle avec rage.</p> - -<p>Il tâcha de réveiller ses craintes religieuses: c'était la corde -juste. À peine y eut-il touché qu'elle commença à crier, à le -supplier de se taire. Il persista sans pitié, pensant que c'était le -seul moyen de ramener la volonté de vivre. Elle ne disait plus rien, -elle avait des hoquets convulsifs. Quand il eut fini, elle lui dit, d'un -ton de haine concentrée:</p> - -<p>—Tu es content maintenant? Tu as bien travaillé! Tu as achevé de -me désespérer. Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire?</p> - -<p>—Vivre, dil-il.</p> - -<p>—Vivre! cria-t-elle, mais tu ne sais donc pas que c'est -impossible! Tu ne sais rien! Tu ne sais rien!</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Qu'y a-t-il?</p> - -<p>Elle haussa les épaules:</p> - -<p>—Écoute.</p> - -<p>Elle lui raconta, en phrases brèves, hachées, tout ce qu'elle lui -avait caché jusqu'à présent: l'espionnage de Bäbi, les cendres, la -scène avec Sami, le carnaval, l'affront imminent. Elle ne distinguait -plus, en racontant, ce que sa crainte avait forgé de ce qu'elle avait -raison de craindre. Il écoutait, consterné, plus incapable qu'elle -encore de discerner, dans le récit, le danger réel de l'imaginaire. Il -était à mille lieues de soupçonner la chasse qu'on leur faisait. Il -cherchait à comprendre; il ne pouvait rien dire: contre de tels ennemis -il était désarmé. Il ressentait seulement une fureur aveugle, le -désir de frapper. Il dit:</p> - -<p>—Pourquoi n'as-tu pas chassé Bäbi?</p> - -<p>Elle dédaigna de répondre. Bäbi chassée eût été plus venimeuse -encore que Bäbi tolérée; et Christophe comprit le non-sens de sa -question. Ses pensées se heurtaient; il cherchait un parti à prendre, -une action immédiate. Il dit, les poings crispés:</p> - -<p>—Je les tuerai.</p> - -<p>—Qui? fit-elle, méprisante pour ces mots inutiles.</p> - -<p>Sa force tomba. Il se vit perdu dans ce réseau de trahisons obscures, -où l'on ne pouvait rien saisir, où tous étaient complices.</p> - -<p>—Lâches! cria-t-il, accablé.</p> - -<p>Il s'effondra, a genoux devant le lit, son visage pressé contre le -corps d'Anna.—Ils se turent. Elle éprouvait un mélange de mépris et -de pitié pour cet homme qui ne savait ni la défendre, ni se défendre. -Il sentait contre sa joue trembler de froid les jambes d'Anna. La -fenêtre était restée ouverte, et dehors il gelait: dans le ciel lisse -comme un miroir, frissonnaient les étoiles glacées.</p> - -<p>Quand elle eut savouré l'amère jouissance de le voir brisé comme -elle, elle dit, d'un ton dur et lassé:</p> - -<p>—Allumez une bougie.</p> - -<p>Il alluma. Anna claquait des dents, ramassée sur elle-même, les bras -serrés contre les seins, les genoux repliés sous le menton. Il ferma -la fenêtre. Il s'assit sur le lit. Il prit dans ses mains les pieds -d'Anna, d'un froid de glace, il les réchauffa avec ses mains, avec sa -bouche. Elle fut attendrie.</p> - -<p>—Christophe! dit-elle.</p> - -<p>Elle avait des yeux lamentables.</p> - -<p>—Anna! dit-il.</p> - -<p>—Qu'allons-nous faire?</p> - -<p>Il la regarda, et dit:</p> - -<p>—Mourir.</p> - -<p>Elle eut un cri de joie:</p> - -<p>—Oh! tu veux bien? tu veux aussi?... Je ne serai pas seule!</p> - -<p>Elle l'embrassait.</p> - -<p>—Croyais-tu donc que j'allais te laisser?</p> - -<p>Elle répondit, à voix basse:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Il sentit ce qu'elle avait dû souffrir.</p> - -<p>Après quelques instants, il l'interrogea du regard. Elle comprit:</p> - -<p>—Dans le bureau, dit-elle. À droite. Le tiroir du bas.</p> - -<p>Il alla et chercha. Tout au fond, il vit un revolver. Braun l'avait -acheté, quand il était étudiant. Il ne s'en était jamais servi. Dans -une boîte crevée, Christophe trouva quelques cartouches. Il les -rapporta vers le lit. Anna regarda, et détourna aussitôt les yeux vers -la ruelle. Christophe attendit, puis il demanda:</p> - -<p>—Tu ne veux plus?</p> - -<p>Anna se retourna vivement:</p> - -<p>—Je veux... Vite!</p> - -<p>Elle pensait:</p> - -<p>—Rien ne peut plus me sauver maintenant de l'abîme éternel. Un -peu plus, un peu moins, ce sera toujours de même.</p> - -<p>Christophe chargea maladroitement le revolver.</p> - -<p>—Anna, dit-il d'une voix tremblante, l'un des deux verra mourir -l'autre.</p> - -<p>Elle lui arracha l'arme des mains, et dit avec égoïsme:</p> - -<p>—Moi, d'abord.</p> - -<p>Ils se regardèrent encore... Hélas! dans ce moment même où ils -allaient mourir l'un pour l'autre, ils se sentaient si loin l'un de -l'autre!... Chacun pensait, avec terreur:</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que je fais?</p> - -<p>Et chacun le lisait dans les yeux de l'autre. L'absurdité de l'acte -frappait surtout Christophe. Toute sa vie, inutile; inutiles, ses -luttes; inutiles, ses souffrances; inutiles, ses espoirs; tout, jeté au -vent, gâché; un geste médiocre allait tout effacer... Dans son état -normal, il eût arraché le revolver des mains d'Anna, il l'eût jeté -par la fenêtre, il eût crié:</p> - -<p>—Non! Je ne veux pas.</p> - -<p>Mais huit mois de souffrances, de doutes, et de deuil torturants, et par -là-dessus cette rafale de passion démente, avaient ruiné ses forces, -brisé sa volonté; il sentait qu'il n'y pouvait plus rien, il n'était -plus le maître... Ah! qu'importe, après tout?</p> - -<p>Anna, sûre de la mort éternelle, tendait son être dans la possession -de cette dernière minute de vie: la figure douloureuse de Christophe, -éclairée par la bougie vacillante, les ombres sur le mur, un bruit de -pas dans la rue, le contact de l'acier qu'elle tenait dans sa main... -Elle s'accrochait à ces sensations, comme un naufragé à l'épave qui -s'enfonce avec lui. Après, tout est terreur. Pourquoi ne pas prolonger -l'attente? Mais elle se répéta:</p> - -<p>—Il faut...</p> - -<p>Elle dit adieu à Christophe, sans tendresse, avec la hâte d'un -voyageur pressé qui craint de manquer le train; elle ouvrit sa chemise, -tâta le cœur, et y appuya le canon du revolver. Christophe, -agenouillé, se cachait la figure dans les draps. Au moment de tirer, -elle posa sa main gauche sur la main de Christophe. Le geste d'un enfant -qui a peur de marcher dans la nuit...</p> - -<p>Alors s'écoulèrent quelques secondes effroyables... Anna ne tirait -pas. Christophe voulait relever la tête, il voulait saisir le bras -d'Anna; et il craignait que ce mouvement même ne la décidât à tirer. -Il n'entendait plus rien, il perdait connaissance... Un gémissement... -Il se redressa. Il vit Anna, le visage décomposé de terreur. Le -revolver était tombé sur le lit, devant elle. Elle répétait -plaintivement:</p> - -<p>—Christophe!... Le coup n'est pas parti!...</p> - -<p>Il prit l'arme; le long oubli où elle était restée l'avait rouillée; -mais le fonctionnement était bon. Peut-être la cartouche avait été -détériorée par l'air.—Anna tendit la main vers le revolver.</p> - -<p>—Assez! supplia-t-il.</p> - -<p>Elle ordonna:</p> - -<p>—Les cartouches!</p> - -<p>Il les lui remit. Elle les examina, en prit une, chargea sans cesser -de trembler, appuya de nouveau l'arme sur son sein, et tira.—Le -coup rata encore.</p> - -<p>Anna jeta le revolver dans la chambre.</p> - -<p>—Ah! c'est trop! c'est trop! cria-t-elle. Il ne veut pas que -je meure!</p> - -<p>Elle se tordait dans ses draps; elle était comme folle. Il voulut -l'approcher; elle le repoussa, avec des cris. Enfin, elle eut une -attaque de nerfs. Christophe resta près d'elle, jusqu'au matin. Elle -finit par se calmer; mais sans souffle, les yeux fermés, les os du -front et les pommettes tendant la peau livide: elle semblait une -morte.</p> - -<p>Christophe refit le lit bouleversé, ramassa le revolver, remit la -serrure arrachée, rangea tout dans la chambre, et partit: car il était -sept heures, et Bäbi allait venir.</p> - - - - -<p>Quand Braun rentra, le matin, il trouva Anna dans la même prostration. -Il vit bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; mais -il ne put rien savoir de Bäbi, ni de Christophe. De tout le jour, Anna -ne bougea point; elle n'ouvrit pas les yeux; son pouls était si faible -qu'on le sentait à peine; par moments, il s'arrêtait, et Braun eut -l'angoisse de croire, un instant, que le cœur avait cessé de battre. -Son affection le faisait douter de sa science; il courut chez un -confrère, et il le ramena. Les deux hommes examinèrent Anna et ne -purent décider s'il s'agissait d'une fièvre qui commençait, ou d'un -cas de névrose hystérique: il fallait tenir la malade en observation. -Braun ne quitta pas le chevet d'Anna. Il refusa de manger. Vers le soir, -le pouls d'Anna n'indiquait pas de fièvre, mais une faiblesse extrême. -Braun tâcha de lui introduire dans la bouche quelques cuillerées de -lait; elle les rendit aussitôt. Son corps s'abandonnait dans les bras -de son mari, comme un mannequin brisé. Braun passa la nuit, assis près -d'elle, se levant à tout instant pour l'écouter. Bäbi, que la maladie -d'Anna ne troublait guère, mais qui était la femme du devoir, refusa -de se coucher, et veilla avec Braun.</p> - -<p>Le vendredi, Anna ouvrit les yeux. Braun lui parla; elle ne prit pas -garde à sa présence. Elle était immobile, les yeux fixés sur un -point de la muraille. Vers midi, Braun vit de grosses larmes qui -coulaient le long de ses joues maigres; il les essuya avec douceur; une -à une, les larmes continuaient de couler. De nouveau, Braun essaya de -lui faire prendre quelque aliment. Elle se laissa faire, passivement. -Dans la soirée, elle se mit à parler: c'étaient des mots sans suite. -Il s'agissait du Rhin; elle voulait se noyer, mais il n'y avait pas -assez d'eau. Elle persistait en rêve dans ses tentatives de suicide, -imaginant des formes de mort bizarres: toujours la mort se dérobait. -Parfois, elle discutait avec quelqu'un, et sa figure prenait alors une -expression de colère et de peur; elle s'adressait à Dieu, et -s'entêtait à lui prouver que la faute était à lui. Ou la flamme d'un -désir s'allumait dans ses yeux; et elle disait des mots impudiques, -qu'il ne semblait pas qu'elle pût connaître. Un moment, elle remarqua -Bäbi, et lui donna avec précision des ordres pour la lessive du -lendemain. Dans la nuit, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se souleva; -Braun accourut. Elle le regarda, d'une façon étrange, balbutiant des -mots impatients et informes. Il lui demanda:</p> - -<p>—Ma chère Anna, que veux-tu?</p> - -<p>Elle dit, d'une voix âpre:</p> - -<p>—Va le chercher!</p> - -<p>—Qui? demanda-t-il.</p> - -<p>Elle le regarda encore, avec la même expression, brusquement éclata -de rire; puis, elle se passa les mains sur le front, et gémit:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! oublier!...</p> - -<p>Le sommeil la reprit. Elle fut calme jusqu'au jour. Vers l'aube, elle -fit quelque mouvement; Braun lui souleva la tête, pour lui donner à -boire; elle avala docilement quelques gorgées, et, se penchant vers les -mains de Braun, elle les embrassa. Elle s'assoupit de nouveau.</p> - -<p>Le samedi matin, elle s'éveilla vers neuf heures. Sans dire un mot, -elle sortit les jambes du lit, et voulut descendre. Braun se précipita -vers elle et essaya de la recoucher. Elle s'obstina. Il lui demanda ce -qu'elle voulait faire. Elle répondit:</p> - -<p>—Aller au culte.</p> - -<p>Il essaya de la raisonner, de lui rappeler que ce n'était pas dimanche, -que le temple était fermé. Elle se taisait; mais assise sur la chaise, -près du lit, elle passait ses vêtements, de ses doigts grelottants. Le -docteur, ami de Braun, entra. Il joignit ses instances à celles de -Braun; puis, voyant qu'elle ne cédait pas, il l'examina, et finalement -consentit. Il prit Braun à part, et lui dit que la maladie de sa femme -semblait toute morale, qu'on devait pour l'instant éviter de la -contrarier, et qu'il ne voyait pas de danger à ce qu'elle sortît, -pourvu que Braun l'accompagnât. Braun dit donc à Anna qu'il irait avec -elle. Elle refusa et voulut aller seule. Mais dès les premiers pas dans -la chambre, elle trébucha. Alors, sans un mot, elle prit le bras de -Braun, et ils sortirent. Elle était très faible et s'arrêtait en -route. Plusieurs fois, il lui demanda si elle voulait rentrer. Elle se -remit à marcher. Arrivés à l'église, comme il le lui avait dit, ils -trouvèrent porte close. Anna s'assit sur un banc, près de l'entrée, -et resta, frissonnante, jusqu'à ce que midi sonnât. Puis, elle reprit -le bras de Braun, et ils revinrent en silence. Mais le soir, elle voulut -retourner à l'église. Les supplications de Braun furent inutiles. Il -fallut repartir.</p> - -<p>Christophe avait passé ces deux jours, dans l'isolement. Braun était -trop inquiet pour songer à lui. Une seule fois, le matin du samedi, -cherchant à détourner Anna de son idée fixe de sortir, il lui avait -demandé si elle voulait voir Christophe. Elle avait eu une expression -d'épouvante et de répulsion si forte qu'il en avait été frappé; et -le nom de Christophe n'avait plus été prononcé.</p> - -<p>Christophe s'était enfermé dans sa chambre. Inquiétude, amour, -remords, tout un chaos de douleur s'entrechoquait en lui. Il s'accusait -de tout. Il succombait sous le dégoût de lui-même. Plusieurs fois, il -s'était levé pour tout avouer à Braun,—aussitôt arrêté par -l'idée, en s'accusant, de faire un malheureux de plus. La passion ne -lui faisait pas grâce. Il rôdait dans le couloir, devant la chambre -d'Anna; et dès qu'il entendait, à l'intérieur, des pas s'approcher de -la porte, il s'enfuyait chez lui.</p> - -<p>Quand Braun et Anna sortirent dans l'après-midi, il les guetta, caché -derrière le rideau de sa fenêtre. Il vit Anna. Elle, si droite et si -fière, elle avait le dos voûté, la tête courbée, le teint jaune; -vieillie, écrasée par le manteau et le châle dont son mari l'avait -couverte, elle était laide. Mais Christophe ne vit pas sa laideur, il -ne vit que sa misère; et son cœur déborda de pitié et d'amour. Il -eût voulu courir à elle, se prosterner dans la boue, baiser ses pieds, -ce corps ravagé par la passion, implorer son pardon. Et il pensait, la -regardant:</p> - -<p>—Mon ouvrage... Le voici!</p> - -<p>Mais son regard, dans la glace, rencontra sa propre image; il vit -sur ses traits la même dévastation; il vit la mort inscrite en lui, -ainsi qu'en elle, et il pensa:</p> - -<p>—Mon ouvrage? Non pas. L'ouvrage du maître cruel, qui affole -et qui tue.</p> - -<p>La maison était vide. Bäbi était sortie, pour raconter aux voisins -les événements de la journée. Le temps passait. Cinq heures -sonnèrent. Une terreur prit Christophe, à l'idée d'Anna qui allait -rentrer, et de la nuit qui venait. Il sentit qu'il n'aurait pas la force -de rester, cette nuit, sous le même toit. Il sentit sa raison craquer -sous le poids de la passion. Il ne savait ce qu'il ferait, il ne savait -ce qu'il voulait, sinon qu'il voulait Anna. À quelque prix que ce fût. -Il pensa a cette misérable figure qu'il avait vu passer tout à -l'heure, sous sa fenêtre, et il se dit:</p> - -<p>—La sauver de moi!...</p> - -<p>Un coup de volonté souffla. Il ramassa, par poignées, les liasses de -papiers qui traînaient sur sa table, les ficela, prit son chapeau, son -manteau, et sortit. Dans le corridor, près de la porte d'Anna, il -précipita le pas, pris de peur. En bas, il jeta un dernier coup d'œil -sur le jardin désert. Il se sauva comme un voleur. Un brouillard glacé -traversait la peau avec des aiguilles. Christophe rasait le mur des -maisons, craignant de rencontrer une figure connue. Il alla à la gare. -Il monta dans un train qui partait pour Lucerne. À la première -station, il écrivit à Braun. Il disait qu'une affaire urgente -l'appelait, pour quelques jours, hors de la ville, et qu'il se désolait -de le laisser en un pareil moment; il le priait de lui envoyer des -nouvelles, à une adresse qu'il lui indiqua. À Lucerne, il prit le -train du Gothard. Dans la nuit, il descendit a une petite station entre -Altorf et Gœschenen. Il n'en sut pas le nom, il ne le sut jamais. Il -entra dans la première hôtellerie, près de la gare. Des mares d'eau -coupaient le chemin. Il pleuvait à torrents; il plut toute la nuit; il -plut tout le lendemain. Avec un bruit de cataracte, l'eau tombait d'une -gouttière crevée. Le ciel et la terre étaient noyés, dissous, comme -sa pensée. Il se coucha dans des draps humides, qui sentaient la fumée -du chemin de fer. Il ne put rester couché. L'idée des dangers que -courait Anna l'occupait trop pour qu'il eût le temps de sentir sa -propre souffrance. Il fallait donner le change a la malignité publique, -la lancer sur une autre piste. Dans la fièvre ou il était, il eut une -idée bizarre: il inventa d'écrire à un des rares musiciens avec qui -il se fût un peu lié dans la ville, à Krebs, l'organiste confiseur. -Il lui laissa entendre qu'une affaire de cœur l'entraînait en Italie, -qu'il subissait déjà cette passion quand il était venu s'installer -chez Braun, qu'il avait essayé de s'y soustraire, mais qu'elle était -la plus forte. Le tout, en des termes assez clairs pour que Krebs -comprit, assez voilés pour qu'il pût y ajouter, de son propre fonds. -Christophe priait Krebs de lui garder le secret. Il savait que le brave -homme était d'un bavardage maladif, et il comptait—justement—qu'à -peine la nouvelle reçue, Krebs courrait la colporter par toute la -ville. Pour achever de détourner l'opinion, Christophe terminait sa -lettre par quelques mots très froids, sur Braun et sur la maladie -d'Anna.</p> - -<p>Il passa le reste de la nuit et de la journée suivante, incrusté dans -son idée fixe... Anna... Anna... Il revivait avec elle les derniers -mois, jour par jour; il la voyait au travers d'un mirage passionné. -Toujours, il l'avait créée à l'image de son désir, lui prêtant une -grandeur morale, une conscience tragique, dont il avait besoin pour -l'aimer davantage. Ces mensonges de la passion redoublaient d'assurance, -maintenant que la présence d'Anna ne les contrôlait plus. Il voyait -une saine et libre nature, opprimée, qui se débattait contre ses -chaînes, qui aspirait à une vie franche, large, au plein air de -l'âme, et puis, qui en avait peur, qui combattait ses instincts, parce -qu'ils ne pouvaient s'accorder avec sa destinée et qu'ils la lui -rendaient plus douloureuse encore. Elle lui criait: «À l'aide!» Il -étreignait son beau corps. Ses souvenirs le torturaient; il trouvait un -plaisir meurtrier à redoubler leurs blessures. À mesure que la -journée avançait, le sentiment de tout ce qu'il avait perdu lui devint -si atroce qu'il ne pouvait plus respirer.</p> - -<p>Sans savoir ce qu'il faisait, il se leva, sortit, paya l'hôtel, et -reprit le premier train qui revenait à la ville d'Anna. Il arriva, dans -la nuit; il alla droit à la maison. Un mur séparait la ruelle du -jardin contigu à celui de Braun. Christophe escalada le mur, sauta dans -le jardin étranger, passa de là dans le jardin de Braun. Il se -trouvait devant la maison. Tout était dans le noir, sauf une lueur de -veilleuse qui teintait d'un reflet d'ocre une fenêtre,—la fenêtre -d'Anna. Anna était là. Elle souffrait là. Il n'avait plus qu'un pas -à faire pour entrer. Il avança la main vers la poignée de la porte. -Puis, il regarda sa main, la porte, le jardin; il prit soudain -conscience de son acte; et, s'éveillant de l'hallucination qui le -possédait depuis sept à huit heures, il frémit, il s'arracha par un -sursaut à la force d'inertie qui lui rivait les pieds au sol; il courut -au mur, le repassa, et s'enfuit.</p> - -<p>Dans la même nuit, il quittait la ville, pour la seconde fois; et le -lendemain, il allait se terrer dans un village de montagne, sous des -rafales de neige... Ensevelir son cœur, endormir sa pensée, oublier, -oublier!...</p> - - - - -<p><span style="margin-left: 15em;">—«<i>E però leva su, vinci l'ambascia</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>con l'animo che vince ogni battaglia,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>se col suo grave corpo non s'accascia...</i>»</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>Leva'mi allor, mostrandomi fornito</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>meglio di lena ch'io non mi sentia;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>e dissi: «Va, ch'io son forte ed ardito.</i>»</span></p> - - -<p><span style="margin-left: 24em;">INF. XXIV.</span></p> - - - - -<p>Mon Dieu, que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu? Dès l'enfance, tu -m'as donné pour lot la misère, la lutte. J'ai lutté sans me plaindre. -J'ai aimé ma misère. J'ai tâché de conserver pure cette âme que tu -m'avais donnée, de sauver ce feu que tu avais mis en moi... Seigneur, -c'est toi, c'est toi qui t'acharnes à détruire ce que tu avais créé, -tu as éteint ce feu, tu as souillé cette âme, tu m'as dépouillé de -tout ce qui me faisait vivre. J'avais deux seuls trésors au monde: mon -ami et mon âme. Je n'ai plus rien, tu m'as tout pris. Un seul être -était mien dans le désert du monde, tu me l'as enlevé. Nos cœurs -n'en faisaient qu'un, tu les as déchirés, tu ne nous as fait -connaître la douceur d'être ensemble que pour nous faire mieux -connaître l'horreur de nous être perdus. Tu as creusé le vide autour -de moi, en moi. J'étais brisé, malade, sans volonté, sans armes, -pareil à un enfant qui pleure dans la nuit. Tu as choisi cette heure -pour me frapper. Tu es venu à pas sourds, par derrière, comme un -traître, et tu m'as poignardé; tu as lâché sur moi la passion, ton -chien féroce; j'étais sans force, tu le savais, et je ne pouvais -lutter; elle m'a terrassé, elle a tout saccagé en moi, tout sali, tout -détruit... J'ai le dégoût de moi. Si je pouvais au moins crier ma -douleur et ma honte! ou bien les oublier, dans le torrent de la force -qui crée! Mais ma force est brisée, ma création desséchée. Je suis -un arbre mort... Mort, que ne le suis-je! Ô Dieu, délivre-moi, romps -ce corps et cette âme, arrache-moi à la terre, déracine-moi de la -vie, ne me laisse pas sans fin me débattre dans la fosse! Je crie -grâce... Tue-moi!</p> - - - - -<p>Ainsi, la douleur de Christophe appelait un Dieu, à qui sa raison -ne croyait pas.</p> - - -<p>Il s'était réfugié dans une ferme, isolée, du Jura suisse. La -maison, adossée aux bois, se dissimulait dans le repli d'un haut -plateau bossué. Des renflements de terrain la protégeaient des vents -du Nord. Par devant, dévalaient des prairies, de longues pentes -boisées; la roche, brusquement, s'arrêtait, tombait à pic; des sapins -contorsionnés s'accrochaient au bord; des hêtres aux larges bras se -rejetaient en arrière. Ciel éteint. Vie disparue. Une étendue -abstraite aux lignes effacées. Tout dormait sous la neige. Seuls, la -nuit, dans la forêt, les renards glapissaient. C'était la fin de -l'hiver. Hiver tardif. Interminable hiver. Lorsqu'il semblait fini, il -recommençait toujours.</p> - -<p>Cependant, depuis une semaine, la vieille terre engourdie sentait son -cœur renaître. Un premier printemps trompeur s'insinuait dans l'air et -sous l'écorce glacée. Des branches de hêtres étendues comme des -ailes qui planent, la neige s'égouttait. Au travers du manteau blanc -qui couvrait les prairies, déjà quelques fils d'herbe d'un vert tendre -pointaient; autour de leurs fines aiguilles, par les déchirures de la -neige, comme par de petites bouches, le sol noir et humide respirait. -Quelques heures par jour, la voix de l'eau engourdie dans sa robe de -glace, de nouveau murmurait. Dans le squelette des bois, quelques -oiseaux sifflaient de clairs chants aigrelets.</p> - -<p>Christophe ne remarquait rien. Tout était le même pour lui. Il -tournait indéfiniment dans sa chambre. Ou il marchait, dehors. -Impossible de rester en repos. Son âme était écartelée par les -démons intérieurs. Ils s'entre-déchiraient. La passion, refoulée, -continuait de battre furieusement les parois de la maison. Le dégoût -de la passion n'était pas moins enragé; ils se mordaient à la gorge; -et dans leur lutte, ils lacéraient le cœur. Et c'étaient en même -temps le souvenir d'Olivier, le désespoir de sa mort, la hantise de -créer qui ne pouvait se satisfaire, l'orgueil qui se cabrait devant le -trou du néant. Tous les diables en lui. Pas un instant de répit. Ou, -s'il se produisait une menteuse accalmie, si les flots soulevés -retombaient un moment, il se retrouvait seul, et il ne retrouvait plus -rien de lui: pensée, amour, volonté, tout avait été tué.</p> - -<p>Créer! c'était le seul recours. Abandonner aux flots l'épave de sa -vie! Se sauver à la nage dans le rêve de l'art!... Créer! Il le -voulait... Il ne le pouvait plus.</p> - -<p>Christophe n'avait jamais eu de méthode de travail. Quand il était -fort et sain, il était plutôt gêné de sa surabondance qu'inquiet de -la voir s'appauvrir; il suivait son caprice; il travaillait, à sa -fantaisie, au hasard des circonstances, sans aucune règle fixe. En -réalité, il travaillait en tout lieu, à tout moment; son cerveau ne -cessait d'être occupé. Bien des fois, Olivier, moins riche et plus -réfléchi, l'avait averti:</p> - -<p>—Prends garde. Tu te fies trop à ta force. Torrent des montagnes. -Plein aujourd'hui, demain peut-être à sec. Un artiste doit capter son -génie; il ne lui permet pas de s'éparpiller, au hasard. Canalise ta -force. Contrains-toi à des habitudes, à une hygiène de travail -quotidien, à heures fixes. Elles sont aussi nécessaires à l'artiste -que l'habitude des gestes et des pas militaires à l'homme qui -doit se battre. Viennent les moments de crise—(et il en vient -toujours)—cette armature de fer empêche l'âme de tomber. -Je le sais bien, moi! Si je ne suis pas mort, c'est qu'elle m'a sauvé.</p> - -<p>Mais Christophe riait, et disait:</p> - -<p>—Bon pour toi, mon petit! Pas de danger que je perde jamais le -goût de vivre! J'ai trop bon appétit.</p> - -<p>Olivier haussait les épaules:</p> - -<p>—Le trop amène le trop peu. Il n'est pas de pires malades que -les trop bien portants.</p> - -<p>La parole d'Olivier se vérifiait maintenant. Après la mort de l'ami, -la source de vie intérieure ne s'était pas tout de suite tarie; mais -elle était devenue étrangement intermittente; elle coulait par -brusques gorgées, puis se perdait sous terre. Christophe n'y prenait -pas garde; que lui importait? Sa douleur et la passion naissante -absorbaient sa pensée.—Mais après qu'eut passé l'ouragan, lorsqu'il -chercha de nouveau la fontaine pour y boire, il ne trouva plus rien. Le -désert. Pas un filet d'eau. L'âme était desséchée. En vain, il -voulut creuser le sable, faire jaillir l'eau des nappes souterraines, -créer à tout prix: la machine de l'esprit refusait d'obéir. Il ne -pouvait pas évoquer l'aide de l'habitude, l'alliée fidèle, qui, -lorsque toutes les raisons de vivre nous ont fuis, seule, tenace et -constante, demeure à nos côtés, et ne dit pas un mot, et ne fait pas -un geste, les yeux fixes, les lèvres muettes, mais de sa main très -sûre qui n'a jamais la fièvre, nous conduit au travers du défilé -dangereux, jusqu'à ce que soient revenus la lumière du jour et le -goût à la vie. Christophe était sans aide; et sa main ne rencontrait -aucune main dans la nuit. Il ne pouvait plus remonter à la lumière du -jour.</p> - -<p>Ce fut l'épreuve suprême. Alors, il se sentit aux limites de la folie. -Tantôt une lutte absurde et démente contre son cerveau, des obsessions -de maniaque, une hantise de nombres: il comptait les planches du -parquet, les arbres dans la forêt; des chiffres et des accords, dont le -choix lui échappait, se livraient dans sa tête des batailles rangées. -Tantôt un état de prostration, comme un mort.</p> - -<p>Personne ne s'occupait de lui. Il habitait une aile de la maison, à -l'écart. Il faisait lui-même sa chambre,—il ne la faisait pas, tous -les jours. On lui déposait sa nourriture, en bas; il ne voyait pas un -visage humain. Son hôte, un vieux paysan, taciturne et égoïste, ne -s'intéressait pas à lui. Que Christophe mangeât ou ne mangeât point, -c'était son affaire. À peine prenait-on garde si, le soir, Christophe -était rentré. Une fois, il se trouva perdu dans la forêt, enfoncé -dans la neige jusqu'aux cuisses; il s'en fallut de peu qu'il ne pût -revenir. Il cherchait à se tuer de fatigue, pour ne pas penser. Il n'y -réussissait pas. Seulement, de loin en loin, quelques heures de sommeil -harassé.</p> - -<p>Un seul être vivant semblait se soucier de son existence: un vieux -chien Saint-Bernard, qui venait poser sa grosse tête aux yeux sanglants -sur les genoux de Christophe, lorsque Christophe était assis sur le -banc devant la maison. Ils se regardaient longuement. Christophe ne le -repoussait pas. Comme le maladif Goethe, ces yeux ne l'inquiétaient -point.</p> - -<p>Il n'avait pas envie de leur crier:</p> - -<p>—Va-t'en!... Tu auras beau faire, larve, tu ne me happeras -point!</p> - -<p>Il ne demandait qu'à se laisser prendre par ces yeux suppliants et -somnolents, à leur venir en aide; il sentait là une âme emprisonnée, -qui l'implorait.</p> - -<p>Dans ce moment où il était détrempé par la souffrance, arraché tout -vivant à la vie, châtré de l'égoïsme humain, il apercevait les -victimes de l'homme, le champ de bataille où l'homme triomphe, sur le -carnage des autres êtres; et son cœur était plein de pitié et -d'horreur. Même au temps où il était heureux, il avait toujours aimé -les bêtes; il ne pouvait supporter la cruauté à leur égard; il avait -pour la chasse une aversion, qu'il n'osait pas exprimer, par crainte du -ridicule; peut-être n'osait-il pas en convenir avec lui-même, mais -cette répulsion était la cause secrète de l'éloignement qu'il -éprouvait pour certains hommes: jamais il n'aurait pu accepter pour ami -un homme qui tuait un animal, par plaisir. Nulle sentimentalité: il -savait mieux que personne que la vie repose sur une somme de souffrance -et de cruauté infinie; l'on ne peut vivre sans faire souffrir. Il ne -s'agit pas de se fermer les yeux et de se payer de mots. Il ne s'agit -pas non plus de conclure qu'il faut renoncer à la vie, et de -pleurnicher comme un enfant. Non. S'il n'est pas aujourd'hui d'autre -moyen de vivre, il faut tuer pour vivre. Mais celui qui tue pour tuer -est un misérable. Un misérable, inconscient. Un misérable, tout de -même. L'effort incessant de l'homme doit être de diminuer la somme de -la souffrance et de la cruauté: c'est le premier devoir.</p> - -<p>Ces pensées, dans la vie ordinaire, restaient ensevelies au fond du -cœur de Christophe. Il ne voulait pas y songer. À quoi bon? Qu'y -pouvait-il? Il lui fallait être Christophe, il lui fallait accomplir -son œuvre, vivre à tout prix, vivre aux dépens des plus faibles... Ce -n'était pas lui qui avait fait l'univers... N'y pensons pas, n'y -pensons pas!...</p> - -<p>Mais après que le malheur l'eut précipité, lui aussi, dans les rangs -des vaincus, il fallut bien qu'il y pensât! Naguère, il avait blâmé -Olivier, qui s'enfonçait dans l'inutile remords et la compassion vaine -pour les malheurs que les hommes souffrent et font souffrir. Il allait -plus loin que lui, à présent; avec l'emportement de sa puissante -nature, il pénétrait jusqu'au fond de la tragédie de l'univers; il -souffrait de toutes les souffrances du monde, il était comme un -écorché. Il ne pouvait plus songer aux animaux sans un frémissement -d'angoisse. Il lisait dans les regards des bêtes, il lisait une âme -comme la sienne, une âme qui ne pouvait pas parler; mais les yeux -criaient pour elle:</p> - -<p>—Que vous ai-je fait? Pourquoi me faites-vous mal?</p> - -<p>Le spectacle le plus banal, qu'il avait vu cent fois,—un petit veau qui -se lamentait, enfermé dans une caisse à claires-voies; ses gros yeux -noirs saillants, dont le blanc est bleuâtre, ses paupières roses, ses -cils blancs, ses touffes blanches frisées sur le front, son museau -violet, ses genoux cagneux;—un agneau qu'un paysan emportait par les -quatre pattes liées ensemble, la tête pendante, tâchant de se -relever, gémissant comme un enfant, et bêlant et tendant sa langue -grise;—des poules empilées dans un panier;—au loin, les hurlements -d'un cochon qu'on saignait;—sur la table de la cuisine, un poisson que -l'on vide... Il ne pouvait plus le supporter. Les tortures sans nom que -l'homme inflige à ces innocents lui étreignaient le cœur. Prêtez à -l'animal une lueur de raison, imaginez le rêve affreux qu'est le monde -pour lui: ces hommes indifférents, aveugles et sourds, qui l'égorgent, -l'éventrent, le tronçonnent, le cuisent vivant, s'amusent de ses -contorsions de douleur. Est-il rien de plus atroce parmi les cannibales -d'Afrique? La souffrance des animaux a quelque chose de plus -intolérable encore pour une conscience libre que la souffrance des -hommes. Car, celle-ci du moins, il est admis qu'elle est un mal et que -qui la cause est criminel. Mais des milliers de bêtes sont massacrées -inutilement, chaque jour, sans l'ombre d'un remords. Qui y ferait -allusion se rendrait ridicule.—Et cela, c'est le crime irrémissible. -À lui seul, il justifie tout ce que l'homme pourra souffrir. Il crie -vengeance contre le genre humain. Si Dieu existe et le tolère, il crie -vengeance contre Dieu. S'il existe un Dieu bon, la plus humble des âmes -vivantes doit être sauvée. Si Dieu n'est bon que pour les plus forts, -s'il n'y a pas de justice pour les misérables, pour les êtres -inférieurs offerts en sacrifice à l'humanité, il n'y a pas de bonté, -il n'y a pas de justice...</p> - -<p>Hélas! Les carnages accomplis par l'homme sont si peu de chose, -eux-mêmes, dans la tuerie de l'univers! Les animaux s'entre-dévorent. -Les plantes paisibles, les arbres muets sont entre eux des bêtes -féroces. Sérénité des forêts, lieu commun de rhétorique pour les -littérateurs qui ne connaissent la nature qu'au travers de leurs -livres!... Dans la forêt toute proche, à quelques pas de la maison, se -livraient des luttes effrayantes. Les hêtres assassins se jetaient sur -les sapins au beau corps rosé, enlaçaient leur taille svelte de -colonnes antiques, les étouffaient. Ils se ruaient sur les chênes, ils -les brisaient, ils s'en forgeaient des béquilles. Les hêtres Briarées -aux cent bras, dix arbres dans un arbre! Ils faisaient la mort autour -d'eux. Et quand, faute d'ennemis, ils se rencontraient ensemble, ils se -mêlaient avec rage, se perçant, se soudant, se tordant, comme des -monstres antédiluviens. Plus bas, dans la forêt, les acacias, partis -de la lisière, étaient entrés dans la place, attaquaient la -sapinière, étreignaient et griffaient les racines de l'ennemi, les -empoisonnaient de leurs sécrétions. Lutte à mort, où le vainqueur -s'emparait à la fois de la place et des dépouilles du vaincu. Alors, -les petits monstres achevaient l'œuvre des grands. Les champignons, -venus entre les racines, suçaient l'arbre malade, qui se vidait peu à -peu. Les fourmis noires broyaient le bois qui pourrissait. Des millions -d'insectes invisibles rongeaient, perforaient, réduisaient en -poussière ce qui avait été la vie... Et le silence de ces combats!... -Ô paix de la nature, masque tragique qui recouvre le visage douloureux -et cruel de la Vie!</p> - - - - -<p>Christophe coulait à pic. Mais il n'était pas homme à se laisser -noyer sans lutte, les bras collés au corps. Il avait beau vouloir -mourir, il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre. Il était de ceux, -comme disait Mozart, «<i>qui veulent agir, jusqu'à ce qu'enfin il n'y -ait plus moyen de rien faire</i>». Il se sentait disparaître, et il -cherchait dans sa chute, battant des bras, à droite, à gauche, un -appui où s'accrocher. Il crut l'avoir trouvé. Il venait de se rappeler -le petit enfant d'Olivier. Sur-le-champ, il reporta sur lui toute sa -volonté de vivre; il s'y agrippa. Oui, il devait le rechercher, le -réclamer, l'élever, l'aimer, prendre la place du père, faire revivre -Olivier dans son fils. Dans son égoïste douleur, comment n'y avait-il -pas songé? Il écrivit à Cécile, qui avait la garde de l'enfant. Il -attendit fiévreusement la réponse. Tout son être se tendait vers -cette unique pensée. Il se forçait au calme: une raison d'espérer lui -restait. Il avait confiance, il connaissait la bonté de Cécile.</p> - -<p>La réponse vint. Cécile disait que, trois mois après la mort -d'Olivier, une dame en deuil s'était présentée chez elle, et lui -avait dit:</p> - -<p>—Rendez-moi mon enfant!</p> - -<p>C'était celle qui avait abandonné naguère son enfant et -Olivier,—Jacqueline, mais si changée qu'on avait peine à la -reconnaître. Sa folie d'amour n'avait pas duré. Elle s'était lassée -plus vite de l'amant que l'amant ne s'était lassé d'elle. Elle était -revenue brisée, dégoûtée, vieillie. Le scandale trop bruyant de son -aventure lui avait fermé beaucoup de portes. Les moins scrupuleux -n'étaient pas les moins sévères. Sa mère elle-même lui avait -témoigné un dédain si offensant que Jacqueline n'avait pu rester chez -elle. Elle avait vu à fond l'hypocrisie du monde. La mort d'Olivier -avait achevé de l'accabler. Elle semblait si abattue que Cécile ne -s'était pas cru le droit de lui refuser ce qu'elle réclamait. C'était -bien dur de rendre un petit être qu'on s'était habitué à regarder -comme sien. Mais comment être plus dur encore pour quelqu'un qui a plus -de droits que vous et qui est plus malheureux? Elle eût voulu écrire -à Christophe, lui demander conseil. Mais Christophe n'avait jamais -répondu aux lettres qu'elle lui avait écrites, elle ne savait pas son -adresse, elle ne savait même pas s'il était vivant ou mort... La joie -vient, elle s'en va. Que faire? Se résigner. L'essentiel était que -l'enfant fût heureux et aimé...</p> - - -<p>La lettre arriva, le soir. Un retour d'hiver tardif avait ramené la -neige. Toute la nuit, elle tomba. Dans la forêt, où déjà les -feuilles nouvelles étaient apparues, les arbres sous le poids -craquaient et se rompaient. Une bataille d'artillerie. Christophe, seul -dans sa chambre, sans lumière, au milieu des ténèbres phosphorescentes, -écoutant la forêt tragique, sursautait à chaque coup; et il était -pareil à un de ces arbres qui plie sous le faix et craque. Il se disait:</p> - -<p>—Maintenant, tout est fini.</p> - -<p>La nuit passa, le jour revint; l'arbre ne s'était pas rompu. Toute la -journée nouvelle, et la nuit qui suivit, et les jours et les nuits -d'après, l'arbre continua de plier et de craquer; mais il ne se rompit -point. Christophe n'avait plus aucune raison de vivre; et il vivait. Il -n'avait plus aucun motif de lutter; et il luttait, pied à pied, corps -à corps, avec l'ennemi invisible qui lui broyait l'échine. Jacob avec -l'ange. Il n'attendait rien de la lutte, il n'attendait rien que la fin; -et il luttait toujours. Et il criait:</p> - -<p>—Mais terrasse-moi donc! Pourquoi ne me terrasses-tu pas?</p> - - - - -<p>Les jours passèrent. Christophe sortit de là, vidé de sa vie. Il -persistait pourtant à se tenir debout, il sortait, il marchait. -Heureux, ceux qu'une race forte soutient, dans les éclipses de leur -vie! Les jambes du père et du grand-père portaient le corps du fils -prêt à s'écrouler; la poussée des robustes ancêtres soulevait -l'âme brisée, comme le cavalier mort que son cheval emporte.</p> - - -<p>Il allait, par un chemin de crête, entre deux ravins; il descendait -l'étroit sentier aux pierres aiguës, entre lesquelles serpentaient les -racines noueuses de petits chênes rabougris; sans savoir où il allait, -et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide l'eût mené. Il -n'avait pas dormi; à peine avait-il mangé depuis plusieurs jours. Il -avait un brouillard devant les yeux. Il descendait vers la -vallée.—C'était la semaine de Pâques. Jour voilé. Le dernier assaut -de l'hiver était vaincu. Le chaud printemps couvait. Des villages d'en -bas, les cloches montèrent. De l'un d'abord, nid blotti dans un creux, -au pied de la montagne, avec ses toits de chaumes bariolés, noirs et -blonds, revêtus de mousse épaisse, comme velours. Puis, d'un autre, -invisible, sur l'autre versant du mont. Puis, d'autres dans la plaine, -au delà d'une rivière. Et le bourdon, très loin, d'une ville qui se -perdait dans la brume... Christophe s'arrêta. Son cœur était près de -défaillir. Ces voix semblaient lui dire:</p> - -<p>—Viens avec nous! Ici est la paix. Ici, la douleur est morte. Morte, -avec la pensée. Nous berçons l'âme si bien qu'elle s'endort dans nos -bras. Viens, et repose-toi, tu ne t'éveilleras plus...</p> - -<p>Comme il se sentait las! Qu'il eût voulu dormir! Mais il secoua -la tête, et dit:</p> - -<p>—Ce n'est pas la paix que je cherche, c'est la vie.</p> - -<p>Il se remit en marche. Il parcourait des lieues, sans s'en apercevoir. -Dans son état de faiblesse hallucinée, les sensations les plus simples -avaient des résonnances inattendues. Sa pensée projetait, sur la terre -et dans l'air, des lueurs fantastiques. Une ombre qui courait devant -lui, sans qu'il en vît la cause, sur la route blanche et déserte au -soleil, le fit tressaillir.</p> - -<p>Au débouché d'un bois, il se trouva près d'un village. Il rebroussa -chemin: la vue des hommes lui faisait mal. Il ne put éviter pourtant de -passer près d'une maison isolée, au-dessus du hameau; elle était -adossée au flanc de la montagne; elle ressemblait à un sanatorium; un -grand jardin, exposé au soleil, l'entourait; quelques êtres erraient, -à pas incertains, par les allées sablées. Christophe n'y prit pas -garde; mais à un détour du sentier, il se trouva face à face avec un -homme aux yeux pâles, figure grasse et jaune, qui regardait devant lui, -affaissé sur un banc, au pied de deux peupliers. Un autre homme était -assis, auprès; ils se taisaient tous deux. Christophe les dépassa. -Mais après quatre pas, il s'arrêta: ces yeux lui étaient connus. Il -se retourna. L'homme n'avait pas bougé, il continuait de fixer, -immobile, un objet devant lui. Mais son compagnon regardait Christophe, -qui lui fit signe. Il vint.</p> - -<p>—Qui est ce? demanda Christophe.</p> - -<p>—Un pensionnaire de la maison de santé, dit l'homme, montrant -l'habitation.</p> - -<p>—Je crois le connaître, dit Christophe.</p> - -<p>—C'est possible, fit l'autre. Il était un écrivain très connu -en Allemagne.</p> - -<p>Christophe dit un nom.—Oui, c'était bien ce nom-là.—Il l'avait vu -jadis, au temps où il écrivait dans la revue de Mannheim. Alors, ils -étaient ennemis; Christophe ne faisait que débuter, l'autre était -déjà célèbre. C'était un homme fort, sûr de lui, méprisant de -tout ce qui n'était pas lui, un romancier fameux, dont l'art réaliste -et sensuel dominait la médiocrité des productions courantes. -Christophe, qui le détestait, ne pouvait s'empêcher d'admirer la -perfection de cet art matériel, sincère et borné.</p> - -<p>—Ça l'a pris, il y a un an, dit le gardien. On l'a soigné, on l'a -cru guéri, il est reparti chez lui. Et puis, ça l'a repris. Un soir, il -s'est jeté de sa fenêtre. Dans les premiers temps qu'il était ici, il -s'agitait et il criait. Maintenant, il est bien tranquille. Il passe ses -journées, comme vous le voyez, assis.</p> - -<p>—Que regarde-t-il? dit Christophe.</p> - -<p>Il s'approcha du banc. Il contempla avec pitié la blême figure du -vaincu, les grosses paupières qui retombaient sur les yeux; l'un d'eux -était presque fermé. Le fou ne semblait pas savoir que Christophe -était là. Christophe l'appela par son nom, lui prit la main,—la main -molle et humide, qui s'abandonnait comme une chose morte; il n'eut pas -le courage de la garder dans ses mains; l'homme leva, un instant, vers -Christophe ses yeux chavirés, puis se remit à regarder devant lui, -avec son sourire hébété. Christophe demanda:</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous regardez?</p> - -<p>L'homme, immobile, dit, à mi-voix:</p> - -<p>—J'attends.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—La Résurrection.</p> - -<p>Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait -pénétré d'un trait de feu.</p> - -<p>Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de -sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu -des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil -d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur -de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière. -Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant -contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied -des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un -chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était -réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même -s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un -mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles -d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins -rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à -l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux -tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs -océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui -s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte, -cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure, -Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h -peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait -marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles -d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les -traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les -mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à -sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la -lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours -même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait. -Christophe s'arrêta pour l'entendre...</p> - -<p>Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent -précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il -arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de -Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête -de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était -l'annonciateur...</p> - -<p>Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée, -hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison, -comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui. -La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la -montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air -immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique -funèbre d'un torrent—l'eau qui ronge le roc—sonnait le glas de la -terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine, -les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient...</p> - -<p>La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau, -lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,—le <i>fœhn</i> -du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse -qui dort encore, le <i>fœhn</i> qui fond les glaces et amasse les pluies -fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin, -dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de -charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et -les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux -hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les -girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot -de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée, -s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en -pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte, -suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant. -La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie -nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il -voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa -bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs -de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il -s'abattit, au milieu de la chambre, en criant:</p> - -<p>—Ô toi, toi! Tu es enfin revenu!</p> - - - - -<p>—Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi -m'as-tu abandonné?</p> - -<p>—Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée.</p> - -<p>—Quelle tâche?</p> - -<p>—Combattre.</p> - -<p>—Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout?</p> - -<p>—Je ne suis pas le maître.</p> - -<p>—N'es-tu pas Tout ce qui Est?</p> - -<p>—Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant. -Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne -suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne -plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte -éternellement. Lutte et brûle avec moi.</p> - -<p>—Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien.</p> - -<p>—Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs. -Ne pense pas à toi, pense à ton armée.</p> - -<p>—Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée.</p> - -<p>—Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es -un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si -la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix, -d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui -n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta -mort.</p> - -<p>—Seigneur, je souffre tant!</p> - -<p>—Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me -traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je -me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang.</p> - -<p>—Combattre, toujours combattre?</p> - -<p>—Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un -conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le -terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette -harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches -qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux.</p> - -<p>—Je n'ai plus de forces.</p> - -<p>—Chante pour ceux qui sont forts.</p> - -<p>—Ma voix est brisée.</p> - -<p>—Prie.</p> - -<p>—Mon cœur est souillé.</p> - -<p>—Arrache-le. Prends le mien.</p> - -<p>—Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son -âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés?</p> - -<p>—Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras, -vivants, avec mon âme vivante.</p> - -<p>—Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore?</p> - -<p>—Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne -me plus laisser.</p> - -<p>—Mais si ma vie s'éteint?</p> - -<p>—Allumes-en d'autres.</p> - -<p>—Si la mort est en moi?</p> - -<p>—La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui -t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres -demeures.</p> - -<p>—Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide -et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air -afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!...</p> - -<p>—Je te retrouve... Tais-toi, et écoute.</p> - - - - -<p>Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie -qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la -forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait, -soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent, -frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs -bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un -rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était -ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans -le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle -se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet -à battre. Les fontaines taries recommencent à couler.</p> - -<p>Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres -combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette -mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige -que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans -ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même, -il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui -apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand -combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé. -Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient -ses peines, il partageait leur gloire.</p> - - -<p>—«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon -corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer -qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête, -je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée. -Mon sang est le ciment de sa victoire future...»</p> - - -<p>Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui -contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que -lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et -pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière -qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est -sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut -savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances -même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la -forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi -la Vie guerroie dans l'éternelle paix.</p> - -<p>Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un -coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de -sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes -souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle -chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour -ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait. -Tout chantait. Elle n'était plus que chant.</p> - -<p>Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient -dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes, -révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient -décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la -douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de -vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de -l'autre printemps. Une autre âme était née.</p> - -<p>Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore -ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les -âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en -fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne -songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de -l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un -long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et -croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force -créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le -remplissait d'extase. Il aimait, il <i>était</i> son prochain comme -lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à -la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne, -l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des -essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait -pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette -merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut -écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait -qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par -éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il -écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été -incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui -jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres -idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses -manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il -écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de -sténographie...</p> - -<p>Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença -lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires; -il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur -convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait -commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit, -faire table rase de tout formalisme appris, de la technique -traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout -fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par -eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il -se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,—(en fait, -il n'était qu'au bout d'une de ses vies),—il s'exprimait dans une -langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une -logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une -partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés, -au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route, -c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son -rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps -avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.</p> - -<p>Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait -depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur -artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations -étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne -s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui -créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action, -raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se -mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent -que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité -supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de -la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le -veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur -est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un -champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir -est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme -plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue. -L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un -jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit -utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre -pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli -du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses -bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais -ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre -surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil -n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit. -Ainsi, l'art.</p> - -<p>Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir -de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout -autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...—une -âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à -sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible! -Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons. -Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se -demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:</p> - -<p>—Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?</p> - -<p>Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie, -à cette volonté indépendante de la volonté, «<i>cette énigme -indicible du monde et de la vie</i>», que Gœthe appelait «<i>le -démoniaque</i>», et contre laquelle il restait armé, mais qui le -soumettait.</p> - -<p>Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il -y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de -soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit -d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent -les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas -le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de -la vie, l'âme créatrice régnait.</p> - - -<p>Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé, -vieilli de dix ans,—mais sauvé. Il avait quitté Christophe, -il avait émigré en Dieu.</p> - -<p>Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la -chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en -une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les -yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il -était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de -son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de -la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude. -Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous -emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse -dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il -faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui <i>fiat ubi vult</i>, qui souffle -quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de -l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour -anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il -peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui -crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit -que ce que l'Esprit lui dicte.</p> - -<p>Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux, -chaque matin, avant de prendre la plume... <i>Vigila et Ora.</i> Veillez et -priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion -amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!</p> - - - - -<p>Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit -la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique -musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses -compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait -mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le -succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe. -Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était -mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son -visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y -comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.</p> - -<p>—Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une -sorte de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui -prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien: -des lueurs dans un chaos.</p> - -<p>Christophe sourit:</p> - -<p>—C'est à peu près cela, dit-il. «<i>Les yeux du chaos qui luisent -à travers le voile de l'ordre...</i>»</p> - -<p>Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.</p> - - -<p>(—Il est vidé, pensa-t-il.)</p> - - -<p>Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.</p> - -<p>Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur -faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À -propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de -théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour -la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse, -tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait -d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas -tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.</p> - -<p>—La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière, -couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...</p> - -<p>Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne -l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien. -Il ne dirait à personne:</p> - -<p>—Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.</p> - -<p>Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé. -Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il -savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un -autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le -même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu -dans la nature entière.</p> - - -<p>Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le -soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient -dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles -d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues -archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée, -le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites -guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la -voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.</p> - -<p>Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la -montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant -inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré, -blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de -bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers -blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux -petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange, -cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de -cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil, -montait.</p> - -<p>Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle -retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait -aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son -tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.</p></div> - - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4><a id="LA_NOUVELLE_JOURNEE">LA NOUVELLE JOURNÉE</a></h4> - - - - -<h4>PRÉFACE AU DERNIER VOLUME</h4> - - -<p><i>J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je -n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa -tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques -et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: -toute une</i> Somme <i>du monde, une morale, une esthétique, une foi, une -humanité nouvelle à refaire.—Voilà ce que nous fûmes.</i></p> - - -<p><i>Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos -corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus -heureux que nous.</i></p> - -<p><i>Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière -moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de -résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;">R. R.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">Octobre 1912.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/illustration02_4.jpg" width="400" alt="400" /> -</div> - - -<p>La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans -s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des -formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle -Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes -prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi -s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés, -fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule -ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. -Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes -nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le -champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,—charrues d'argent que -mène l'invisible bouvier.</p> - -<p>Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués -par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de -l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs -pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de -lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé -toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de -joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien, -tout le mal,—tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez -toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne -sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.</p> - -<p>Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l'as rendue -calme, ferme et joyeuse,—mon amour et mon bien,—je baise ta bouche -pure, dans tes cheveux de miel je cache mon visage, j'appuie mes -paupières qui brûlent sur la paume douce de tes mains. Nous nous -taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes -yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette; et blotti sur ton -cœur, j'écoute le battement de la vie éternelle.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE_II"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Christophe ne compte plus les années qui s'enfuient. Goutte à goutte, -la vie s'en va. Mais <i>sa</i> vie est ailleurs. Elle n'a plus d'histoire. -Son histoire, c'est l'œuvre qu'il crée. Le chant incessant de la -source Musique remplit l'âme et la rend insensible au fracas du dehors.</p> - -<p>Christophe a vaincu. Son nom s'est imposé. Ses cheveux ont blanchi. -L'âge est venu. Il ne s'en soucie point; son cœur est toujours jeune; -il n'a rien abdiqué de sa force et de sa foi. Il a de nouveau le calme; -mais ce n'est plus le même qu'avant d'avoir passé par le Buisson -Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de l'orage et de ce que -la mer soulevée lui a montré de l'abîme. Il sait que nul ne doit se -vanter d'être maître de soi qu'avec la permission du Dieu qui règne -dans la bataille. Il porte en son âme deux âmes. L'une est un haut -plateau, battu des vents et des nuages. L'autre, qui la domine, est un -sommet neigeux qui baigne dans la lumière. On n'y peut séjourner; mais -quand on est glacé par les brouillards d'en bas, on connaît le chemin -qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, Christophe n'est -jamais-seul. Il sent auprès de lui la présente de la robuste amie, -sainte Cécile, aux yeux larges qui écoutent le ciel; et, comme -l'apôtre Paul,—dans le tableau de Raphaël,—qui se tait et qui -songe, appuyé sur l'épée, il ne s'irrite plus, il ne pense plus à -combattre; il édifie son rêve.</p> - - -<p>Il écrivait surtout, dans cet âge de sa vie, des compositions, pour -clavier et pour musique de chambre. On y est bien plus libre d'oser -davantage; il y a moins d'intermédiaires entre la pensée et sa -réalisation: celle-là n'a pas eu le temps de s'affaiblir en route. -Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs témérités -d'expression et de style, ont devancé de cinquante ans les -révolutionnaires de l'orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient -les fortes mains de Christophe sortaient des agglomérations harmoniques -inconnues, des successions d'accords vertigineux, issus des plus -lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité -d'aujourd'hui; ils exerçaient sur l'esprit un envoûtement -sacré.—Mais il faut du temps au public pour s'habituer aux conquêtes -qu'un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l'océan. Bien -peu suivaient Christophe dans l'audace de ses dernières compositions. -Sa gloire était due toute à ses premières œuvres. Le sentiment de -l'incompréhension publique dans le succès, plus pénible encore que -dans l'insuccès, car elle paraît sans remède, avait aggravé chez -Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu -morbide à s'isoler du monde.</p> - -<p>Cependant, les portes de l'Allemagne s'étaient rouvertes à lui. En -France, l'oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était -libre d'aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui -l'attendaient, à Paris. Et bien qu'il fût rentré pour quelques mois -en Allemagne, bien qu'il y revînt de temps en temps, pour diriger des -exécutions de ses œuvres, il ne s'y était point fixé. Trop de choses -l'y blessaient. Elles n'étaient pas spéciales à l'Allemagne; il les -trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un -autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. Au reste, il était -vrai que l'Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de -l'Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte -une dette envers ceux qu'on a vaincus; on prend l'engagement tacite de -marcher devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur -apportait à l'Europe la splendeur de la raison française. Quelle -lumière l'Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L'éclair des -baïonnettes? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un -réalisme brutal, qui n'a même pas l'excuse d'être sain; la force et -l'intérêt: Mars commis-voyageur. Quarante ans, l'Europe s'était -traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le -casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever -l'éteignoir n'ont droit qu'à une pitié, mêlée d'un peu de mépris, -quel sentiment mérite l'homme au casque?</p> - -<p>Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière -passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le -soleil, Christophe était sorti de l'ombre du casque; il revenait -volontiers dans le pays dont il avait été naguère l'hôte forcé: en -Suisse. Comme tant d'esprits d'alors, altérés de liberté, qui -suffoquaient dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait -un coin de terre où l'on pût respirer au-dessus de l'Europe. Jadis, au -temps de Gœthe, la Rome des libres papes était l'île où les pensées -de toute race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l'abri de la -tempête. Maintenant, quel refuge? L'île a été recouverte par la mer. -Rome n'est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines.—Les -Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore?) -au milieu de l'Europe avide, l'ilot des Vingt-quatre Cantons. Certes, il -ne rayonne point le mirage poétique de la Ville Séculaire; l'histoire -n'y a point mêlé à l'air que l'on respire l'odeur des dieux et des -héros; mais une puissante musique monte de la Terre nue; les lignes des -montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu'ailleurs, ici, l'on se -sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n'y venait -point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un -ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage -de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie -Alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu'ici, il avait recouvré sa -force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n'y -retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il -n'était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a -meurtris, ont retrouvé sur ce sol l'énergie nécessaire pour reprendre -le combat et pour y croire encore!</p> - -<p>À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de -ceux qui passent n'en voient que les verrues: la lèpre des hôtels, qui -déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes -d'étrangers, monstrueux entrepôts où le peuple gras du monde vient -acheter la santé, ces mangeoires de tables d'hôte, ces ignobles -gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes, ces musiques de -casinos dont le bruit accompagne celui des petits chevaux, ces pitres -italiens dont les braillements dégoûtants font pâmer d'aise les -riches imbéciles qui s'ennuient, la sottise des étalages de -boutiques: ours de bois, chalets, bibelots niais, servilement -répétés, sans aucune invention, les honnêtes libraires aux brochures -scandaleuses,—toute la bassesse morale de ces milieux où -s'engouffrent, chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, -incapables de trouver des amusements plus relevés que ceux de la -canaille, ni simplement aussi vifs.</p> - -<p>Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte. -Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté -civique qui s'y sont amassés, depuis des siècles, des charbons de -l'incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre, -du vigoureux esprit démocratique qu'ignorera toujours la République -napoléonienne, de cette simplicité d'institutions et de cette largesse -d'œuvres sociales, de l'exemple donné au monde par ces États-Unis des -trois races principales d'Occident, miniature de l'Europe de l'avenir. -Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure -écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bœcklin, le rauque héroïsme -de Hodler, la sereine bonhomie et la verte franchise de Gottfried -Keller, l'épopée Titanique, la lumière Olympienne du grand aède -Spitteler, les traditions vivantes des fêtes populaires, et la sève de -printemps qui travaille l'arbre rude et antique: tout cet art encore -jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des -poiriers sauvages, tantôt à la fadeur sucrée des myrtils noirs et -bleus, mais du moins sent la terre, est l'œuvre, d'autodidactes qu'une -culture archaïque ne sépare point de leur peuple et qui lisent, avec -lui, dans le même livre de vie.</p> - -<p>Christophe avait de la sympathie pour ces hommes qui cherchent -moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un -industrialisme germano-américain, conservent certains des traits les -plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. Il s'était -fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles, -qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils -assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte -de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste: de grandes âmes -grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures anciennes -s'étaient cicatrisées en! apparence; mais elles avaient été trop -profondes pour guérir tout à fait. Il avait peur de renouer des liens -avec les hommes. Il avait peur de se reprendre à la chaîne -d'affections et de douleurs. C'était un peu pour cela qu'il se trouvait -bien dans un pays où il était facile de vivre à l'écart, étranger -parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu'il -séjournât longtemps au même lieu; il changeait souvent de gîte: -vieil oiseau nomade, qui a besoin d'espace, et pour qui la patrie est -dans l'air... «<i>Mein Reich ist in der Luft...</i>»</p> - - - - -<p>Un soir d'été.</p> - -<p>Il se promenait dans la montagne, au-dessus d'un village. Il allait, son -chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un -tournant, le sentier sinuait, à l'ombre, entre deux pentes; des -buissons de noisetiers, des sapins, le bordaient. C'était comme un -petit monde fermé. À l'un et l'autre coudes, le chemin semblait fini, -cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l'air -lumineux. Le calme du soir s'épandait goutte à goutte, comme un filet -d'eau qui tintait sous la mousse...</p> - -<p>Elle apparut, à l'autre tournant de la route. Vêtue de noir, elle se -détachait sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un -garçon et une fille, de six à huit ans, jouaient, cueillaient des -fleurs. À quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit -dans leurs yeux; mais nulle exclamation, à peine un geste de surprise. -Lui, très troublé; elle... ses lèvres tremblaient un peu. Ils -s'arrêtèrent.</p> - -<p>Presque à voix basse:</p> - -<p>—Grazia!</p> - -<p>—Vous ici!</p> - -<p>Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première, -Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait, -demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu'ils -écoutaient à peine, qu'ils entendirent après, quand ils furent -séparés: ils se contemplaient. Les enfants l'avaient rejointe. Elle -les lui présenta. Il éprouvait pour eux un sentiment hostile. Il les -regarda sans bonté, et ne dit rien: il était plein d'elle, uniquement -occupé à étudier son beau visage souffrant et vieilli. Elle était -gênée par ses yeux. Elle dit:</p> - -<p>—Voulez-vous venir, ce soir?</p> - -<p>Elle nomma l'hôtel.</p> - -<p>Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. Il était trop -ému pour continuer l'entretien. Il la quitta gauchement. Mais après -avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des -fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.</p> - -<p>Le soir, il vint à l'hôtel. Elle était sous la véranda vitrée. -Ils s'assirent à l'écart. Peu de monde: deux ou trois vieilles -personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence. -Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom, -tout bas.</p> - -<p>—J'ai bien changé, n'est-ce pas? dit-elle.</p> - -<p>Il avait le cœur gonflé d'émotion.</p> - -<p>—Vous avez souffert, dit-il.</p> - -<p>—Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé -par la peine et par la passion.</p> - -<p>Ils ne trouvèrent plus de mots.</p> - -<p>—Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs! -Est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous -soyons seuls?</p> - -<p>—Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien. Qui -fait attention à nous?</p> - -<p>—Je ne suis pas libre de parler.</p> - -<p>—Cela est mieux, ainsi.</p> - -<p>Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa l'entretien dans -sa mémoire, il pensa qu'elle n'avait pas confiance en lui. Mais -c'était qu'elle avait une peur instinctive des scènes d'émotion; elle -cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle -aimait la gêne de cette intimité dans un salon d'hôtel, qui -protégeait la pudeur de son trouble secret.</p> - -<p>Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes -lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué en duel, quelques -mois auparavant; et Christophe comprit qu'elle n'avait pas été très -heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né. -Elle évitait toute plainte. Elle détourna l'entretien d'elle-même, -pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses -épreuves, une affectueuse compassion.</p> - -<p>Les cloches sonnaient. C'était un dimanche soir. La vie était -suspendue...</p> - -<p>Elle lui demanda de revenir, le surlendemain. Il fut affligé -de ce qu'elle fût si peu pressée de le revoir. En son cœur se -mêlaient le bonheur et la peine.</p> - -<p>Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot -banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier. -Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de -trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la -petite,—l'aînée,—ressemblait à sa mère; il ne demanda pas à -qui ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres -ouverts sur la table;—leurs yeux tenaient un autre langage. Il -comptait parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie -d'hôtel. Il vit l'aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette -étrangère; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux -visiteurs. Il en fut affligé; il ne lui en voulut pas. Elle proposa une -promenade ensemble, il accepta; la compagnie de cette autre femme, -pourtant jeune et agréable, le glaça; et sa journée fut gâtée.</p> - -<p>Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours, -il ne vécut que pour l'heure qu'il allait passer avec elle.—Cette fois -encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en se montrant -bonne, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe y ajouta par -quelques effusions de sentimentalité germanique, qui la gênèrent, et -contre lesquelles, d'instinct, elle réagit.</p> - -<p>Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était -si courte! Et la leur, si avancée, déjà! Ils n'avaient plus que peu -de temps à se voir: il était douloureux, et presque criminel de ne pas -en profiter pour se parler librement.</p> - -<p>Elle répondit, par un mot affectueux; elle s'excusait de garder, -malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l'avait -blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute -manifestation trop vive, même d'un sentiment vrai, la choquait, -l'effrayait. Mais elle sentait le prix de l'amitié retrouvée; et elle -en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir dîner, le -soir.</p> - -<p>Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d'hôtel, -couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C'était -la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d'Olivier, il -était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour -son cœur affamé de tendresse. La tendresse!... Il croyait y avoir -renoncé: il lui avait bien fallu apprendre à s'en passer! Il sentait -aujourd'hui combien elle lui manquait, et tout ce qu'il avait accumulé -d'amour.</p> - -<p>Douce et sainte soirée... Il ne put lui parler que de sujets -indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de -choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l'invita du regard à -lui parler! Elle était frappée de l'humilité de cœur de cet homme, -qu'elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l'étreinte -silencieuse de leurs mains dit qu'ils s'étaient retrouvés, qu'ils ne -se perdraient plus.—Il pleuvait, sans un souffle de vent. Le cœur de -Christophe chantait...</p> - -<p>Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne -retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander, -ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les -enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il -voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en -souriant:</p> - -<p>—Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.</p> - -<p>Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés. -Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce -n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage -où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure -noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une -adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était -imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en -ces blessures du temps.—Et il demanda, à voix basse et tremblante, -comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux -blancs.</p> - - - - -<p>Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il -l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le -déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans -une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en -travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois -semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié -tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les -aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche; -leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il -tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle -respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était -différente de lui!...</p> - -<p>Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne. -Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de -charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de -goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté -fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes, -dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne -l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des -«véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire -périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle -l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent -entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine -académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve -au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le -type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des -hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe -faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire -plus ample connaissance avec le peuple sans musique.—(Ainsi le -nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent, -disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de -mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)—Mais à ce -peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par -quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour -fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.</p> - - -<p>Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets -étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était -plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans -répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur -les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient -perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi -l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète, -et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les -galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil -des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait -de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés, -le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois, -Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui -réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la -chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime -cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans -la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...</p> - -<p>Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un -coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait -sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du -mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si -brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise -que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie, -peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le -cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée -s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant -le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté -de voir.</p> - -<p>Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux -bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées. -Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un -dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci, -Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle -l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe -sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes -serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une -farandole.—Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine -de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière -d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes -repliées...</p> - -<p>Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait -arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies, -un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à -Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures. -Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette -malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta -sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le -regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après, -quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque, -et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse, -dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires -bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa -cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort -d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait -la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui, -par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau, -t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le -pain,—qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et -nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait -qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.</p> - -<p>Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq -jours, il oublia—pour la première fois—qu'il était musicien. La -musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la -terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné -l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature; -l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des -couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge, -craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel -d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui -monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons -multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers, -fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une -sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit -juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec -gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises -auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature, -étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de -jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur -était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la -mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne -pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour -faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un -vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de -sénateur vénitien;—à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait -du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine -furieuse, homme apathique;—au garçon de restaurant, qui, pour porter -un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange -de Bernin;—au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui -mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il -interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs -chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un -couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner <i>Cavalliera -rusticana!</i> Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte -d'arriver au but, de rejoindre Grazia....</p> - -<p>Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un -regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et -chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout -ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des -hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le -soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de -la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables -de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette -terre, comme une rose d'un rosier.</p> - -<p>Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne -l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De -Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en -aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des -bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître -davantage.</p> - -<p>Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:</p> - -<p>—Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan, -à Florence?</p> - -<p>—Non, dit-il. Pourquoi faire?</p> - -<p>Elle rit.</p> - -<p>—Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?</p> - -<p>—Rien, dit-il, je n'ai rien vu.</p> - -<p>—Mais encore?</p> - -<p>—Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu -chez vous.</p> - -<p>—Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en -face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.</p> - -<p>—Je ne vois que vous, dit-il.</p> - -<p>—Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand -êtes-vous parti de Suisse?</p> - -<p>—Il y a huit jours.</p> - -<p>—Qu'avez-vous donc fait, depuis?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près -de la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit -jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne -sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais -que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout -oublié...</p> - -<p>—Merci, dit-elle.</p> - -<p>(Il n'écouta pas.)</p> - -<p>—... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui -était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence -à vivre.</p> - -<p>—C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants. -Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.</p> - -<p>Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle -qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux -mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse, -l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia -s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au -soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la -clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était -loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune -femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu -après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone -Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:</p> - - -<p><i>Color verus, corpus solidum et succi plenum.</i></p> - - -<p>Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était -baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle -avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation -immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les -âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé -surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses -autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux -sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe -d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine -froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait -rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire -clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait -peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au -souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais -qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre -soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu -fatiguée.</p> - - - - -<p>Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,—du moins en -apparence;—mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même -monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par -les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez -homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues, -en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race -italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il -régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec -aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des -quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint -personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme; -mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des -siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil -hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte -reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus -italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de -Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient -épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol -latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome, -la couleur qui ressort est toujours le romain.</p> - -<p>Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de -culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes, -souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du -médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce -courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout -en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de -sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et -aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à -craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens, -embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur -allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels -que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...</p> - - -<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Homo sum...</i></span></p> - - -<p>Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous, -l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les -pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était -son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre -nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à -vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est -doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol -épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez -curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.</p> - -<p>Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la -politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des -natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux -traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles, -qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les -fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la -musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le -sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une -large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la -troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans -la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur -intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où -les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts, -tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils -avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se -trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils -étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique -et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque -pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se -reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la -lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en -était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands -ancêtres: «<i>Primum vivere...</i>», mais plutôt: «<i>Dapprima, quieto -vivere.</i>»</p> - -<p>Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même -des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel -petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que -la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de -tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son -ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose: -le sacrosaint <i>quieto vivere.</i> Ils avaient besoin de longues périodes -d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon -sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces -tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole, -de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une -volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour -burlesque: ils jouaient l'<i>opera buffa.</i> Dans cette galerie de portraits -italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat -métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail -perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne -manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui -cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous -l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur. -Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques, -déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très -vieilles races,—comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne -Romaine.</p> - -<p>Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de -ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais -Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de -voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en -voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses -visites, il se promit de repartir.</p> - - - - -<p>Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait -de ce monde italien, qui l'irritait.</p> - -<p>Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière -romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une -écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le -secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas -pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il -disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils -vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au -sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil -couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond -desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra -dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme -de la terre qui marche,—et le long des aqueducs ruinés, gigantesques -vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées -noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à -coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs -gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite, -poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes -de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits -ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux -lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà -coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean, -surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires -silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la -plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par -les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait, -s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la -tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des -<i>Castelli</i>), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant, -somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de -Rome.—Jusqu'à la nuit tombante.—Alors, le cœur étreint d'une -angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique -s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette! -Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des -légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir -du réveil!</p> - - -<p>Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu -séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On -eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il -revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la -quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et -brutale. Ceux qui la portaient,—de jeunes hommes (le plus âgé n'avait -pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux, -de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi—étaient unis dans -le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de -partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande -affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils -secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection -politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros, -après sa toute récente résurrection économique, ils avaient -entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient, -comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de -sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans -le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis -des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme -impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de -l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à -l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au -devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils -réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures -ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux. -Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes -hommes<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a> répondait, avec une calme grandeur:</p> - - -<p>«<i>Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute -rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis -vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas -de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas -de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux -respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La -fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui -on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les -racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé -par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un -terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche -votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus -grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que -vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous -n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez -entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire -ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que -vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux -dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et -nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons -agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse -faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y -sacrifier.—Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle -magique de ta puissante santé!...</i>»</p> - -<p>La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui -semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et -lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées -pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la -mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la -même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant -lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient -déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son -ami—(quelques volumes de vers, des essais de critique),—qui -n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites -par ces Italiens et leur étaient familières.</p> - -<p>Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui -séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les -autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de -leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres -étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national; -souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à -leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient -trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils -étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas -s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il -ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il -transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la <i>terza -Roma.</i> Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas -donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés -pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite -d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut -que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur -<i>Risorgimento.</i>—C'était un de ces grands vents qui commençait à -passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes, -socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens -irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome -impériale, reine de l'univers.</p> - -<p>Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les -communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer -de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à -laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils -haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces -compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées -amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se -décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de -toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se -donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse -naturelle et leur ton un peu âpre de <i>contadini</i> mal dégrossis. Ils -voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt -que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur -race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.</p> - -<p>En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour -l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia -de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise -de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils -avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie -parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs, -d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens -qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes, -trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à -l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur -développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec -la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout -entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès -d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas -sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au -soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec -le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué. -C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et -hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à -s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée -pour toujours.</p> - -<p>Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par -contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des <i>vie di mezzo</i>, -qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne -dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers, -avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix. -L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant. -Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les -défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui -ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce -qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte -pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son -compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les -yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se -révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un -égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que -Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue -envers tous de son charmant accueil.</p> - - - - -<p>Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui -dit, un jour:</p> - -<p>—Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser, -mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne -cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que -j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à -lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent -et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.</p> - -<p>—Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?</p> - -<p>—La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui -demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à -de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à -condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais -besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont -attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais -bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi -d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a -de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le -meilleur.</p> - -<p>—Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.</p> - -<p>Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de -son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour -il lui demanda:</p> - -<p>—Est-ce que vous ne voudrez jamais...?</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Être à moi.</p> - -<p>Il se reprit:</p> - -<p>—... que je sois à vous?</p> - -<p>Elle sourit:</p> - -<p>—Mais vous êtes à moi, mon ami.</p> - -<p>—Vous savez bien ce que je veux dire.</p> - -<p>Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le -regarda franchement:</p> - -<p>—Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.</p> - -<p>Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.</p> - -<p>—Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez -cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.</p> - -<p>—Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?</p> - -<p>—Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous -d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine? -J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour -vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que -c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre -amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où -ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...</p> - -<p>—Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.</p> - -<p>—Oh! non, je vous aime toujours autant.</p> - -<p>—Ah! c'est la première fois que vous me le dites.</p> - -<p>—Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, -je ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un -exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils -sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut -enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une -d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, -peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.</p> - -<p>—Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union -de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!</p> - -<p>—Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez -plus que qui que ce soit.</p> - -<p>—Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une -famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant! -Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne -femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, -et ne vous comprendrait pas.</p> - -<p>—Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer. -C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.</p> - -<p>—Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?</p> - -<p>—Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment -pouvez-vous parler ainsi?</p> - -<p>—Qu'est-ce que j'ai dit?</p> - -<p>—Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à -me marier avec une autre?</p> - -<p>—Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais -heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.</p> - -<p>—Alors, si c'est vrai...</p> - -<p>—Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre -malheur...</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites -la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?</p> - -<p>—Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, -pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je -crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à -présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à -parler franchement,—(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous -fâcherez pas?)—eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être -assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait -heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai -pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde -puisse la ternir.</p> - -<p>Lui, tristement:</p> - -<p>—Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais. -Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.</p> - -<p>—Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes -un bon et cher homme.</p> - -<p>—Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas -nous convenir?</p> - -<p>—Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop -accusé, tous deux, trop personnels.</p> - -<p>—C'est pour cela que je vous aime.</p> - -<p>—Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions -en conflit.</p> - -<p>—Mais non!</p> - -<p>—Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me -reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je -l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.</p> - -<p>Les larmes viennent aux yeux de Christophe.</p> - -<p>—Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les -malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.</p> - -<p>—Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi, -je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne -pour me sacrifier à vous.</p> - -<p>—Tant mieux!</p> - -<p>—Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me -tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un -côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a -quelque chose de meilleur que notre amitié?</p> - -<p>Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.</p> - -<p>—Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.</p> - -<p>Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, -avec un soupir:</p> - -<p>—Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, -mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très -fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous -regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.</p> - -<p>—Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!</p> - -<p>—Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être -plus. Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux -d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. -Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur -d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais -bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être. -Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour -oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un -que je connais m'avait fait signe!...</p> - -<p>—Eh bien, eh bien, dites...</p> - -<p>—Non, ce n'est pas la peine...</p> - -<p>—Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!</p> - -<p>—Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.</p> - -<p>—J'ai compris. Vous êtes cruelle.</p> - -<p>—Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.</p> - -<p>—Ce que vous dites là est encore pis.</p> - -<p>—Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse -du mal. Je ne dirai donc plus rien.</p> - -<p>—Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Quelque chose de bon.</p> - -<p>Elle rit.</p> - -<p>—Ne riez pas.</p> - -<p>—Et vous, ne soyez pas triste.</p> - -<p>—Comment voulez-vous que je ne le sois pas?</p> - -<p>—Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.</p> - -<p>—C'est vrai?</p> - -<p>—Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?</p> - -<p>—Dites-le encore!</p> - -<p>—Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable? -Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?</p> - -<p>—Il faut bien!</p> - -<p>—Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je -crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.</p> - -<p>—Ah! si cela se pouvait!</p> - -<p>Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui -aussi. Il insistait:</p> - -<p>—Dites!</p> - -<p>Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de -celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut -bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle -s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur -ses lèvres, faisant: «Chut!»—et disparut.</p> - - - - -<p>À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut -moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de -silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité -simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus -de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient, -chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se -retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui -l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie -échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es -salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il -savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.</p> - -<p>La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard -envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste -possession de la présence aimée.—Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux -qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute -exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la -blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était -pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir -rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une -maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se -dépensait plus en vaines violences.</p> - -<p>Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son -abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie -morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un -intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui -relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une -affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres -pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées -modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à -s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour -l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout -en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs -iconoclastes lui avaient longtemps déplu.</p> - -<p>Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était -surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus -faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins; -mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe -s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage -mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le -trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La -joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin, -qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres -des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme -rayonnement.</p> - -<p>Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie -nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se -mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des -aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne -réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots -triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux -d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient -autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait -le parfum des roses du Palatin.</p> - -<p>Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa -torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle -devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues, -la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de -Primatice.—Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves -du naufrage où la splendide Rome du <i>settecento</i> a sombré sous les -flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la -villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent -mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient -l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue, -la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui -palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains -montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la -fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée, -sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux, -le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes -lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le -regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami. -Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles -n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout -était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle -racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses -pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec -ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait -un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des -statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait -dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux -et entre les doigts des <i>lecci</i>, noirs, luisants, criblés des flèches -du soleil.</p> - -<p>Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son -cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres -italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt -germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse -des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du -Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces -têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé -banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques -statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles -étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre -pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades, -les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et -rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes -rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine, -lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait -une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris -divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour -pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses -adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes -traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont -l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme. -Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que -l'écho magnifié de la sienne.</p> - -<p>Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la -sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur -impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers -des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand -Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les -brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance -dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre, -mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte -discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles -de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,—les -portraits olympiens et les <i>Stanze</i> de Raphaël, remplirent le cœur de -Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des -lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux. -Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des -pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour. -Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents. -Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique -sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire -lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces -frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux -du Soleil, la main calme du maître...</p> - -<p>Et Christophe se demandait:</p> - -<p>—«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la -paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux -qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le -plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que -Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en -révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique -n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit -bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale, -et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui -pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le -Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de -Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel, -n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...»</p> - -<p>Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses -agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes -indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient -à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume -sans roi.—Il faut être le roi de l'âme tumultueuse...</p> - -<p>Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en -sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en -gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de -demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où -se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui, -ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil, -s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus -hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait -dans ses bras Déméter endormie.</p> - - - - -<p>Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir -diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait -refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait -une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion -qu'elle la partageait.</p> - -<p>Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer -bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut -attristé; il y vit la preuve de son indifférence.</p> - -<p>Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais -pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à -elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son -ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées, -elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait -révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu -ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux -que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle -de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède -<i>scirocco</i>, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois -elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de -résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette -<i>malaria</i> de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été -victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire -la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y -vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux -pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir. -Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un -milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe -plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle -n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la -fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein -d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des -années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la -fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de -cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait -rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle -se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en -vue que l'intérêt de Christophe.</p> - -<p>Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un -musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale -était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et -ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique -embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe -des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la -fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie -n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre. -Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait -l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui -pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait -d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul -intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui -n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour -eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À -quoi bon? Dormir...—Christophe n'eût pas demandé mieux que de les -aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y -prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour -des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout -étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de -leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en -prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas -dans leur famille.—Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas -rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!...</p> - -<p>Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de -musique,—de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une -retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au -recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais -mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il -faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut -incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir -encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand -marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être. -Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont -au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre.</p> - -<p>Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la -cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et -elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle -l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle -lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.—Il n'avait pas -le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la -meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe -était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien -de plus...</p> - -<p>Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car -il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié, -dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de -l'ami,—qui ne demandait qu'à n'y pas penser.</p> - - -<p>Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un -vieux trouvère, «<i>l'ami ne quitte son amie que quand son âme y -consent</i>».</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE_II"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la -première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il -n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la -gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa -les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait -l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle -angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il -voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage -vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce -nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct -s'étaient armées. C'était pour cette raison—(il ne s'en doutait -peut-être pas)—qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier -éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première -fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de -concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact -avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, -à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce -qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance:</p> - -<p>«Je connais cela, je connais cela...»</p> - -<p>En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur -la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de -rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des -bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants -d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les -jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que -les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le -droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était -différent.</p> - -<p>Et tout avait changé...</p> - - -<p class="center">*<br /> -* *</p> - - -<p>«<i>Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu -de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé -quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous -avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les -anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle—(vous vous -souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant -parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me -regardaient)—Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit -héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme, -qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa -femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des -illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls, -quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes -premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui, -avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais -personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était -un sentiment affreux.—De plus, les premiers temps après mon arrivée, -j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière -grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons -blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains -monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait -cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable.</i></p> - -<p>«<i>Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que -j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il -parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de -célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes -les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me -touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais -plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me -louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez -pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant, -c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi -les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est -malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de -nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser -jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des -journées de fatigues.—C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai -rejoint le courant. Je regarde et je vois...</i></p> - -<p>«<i>Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans, -je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me -l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le -moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de -démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout -détruit... Quelle race de rongeurs!»—Une race de castors. Dans -l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines -mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à -présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés...</i></p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Wenn ein Ding geschehen,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Selbst die Narren es verstehen...<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a></span></p> - - -<p>«<i>À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut -y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous -sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des -gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les -toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, -sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les -têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de -dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que -c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils -agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve -qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble -des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des -thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que, -sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de -race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est -peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment -prussien.</i></p> - -<p>«<i>C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en -politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à -resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent -refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les -autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective: -reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils -fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes -cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers -les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. -Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se -rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les -syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du -moyen âge.</i></p> - -<p>«<i>Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, -je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop -vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs -maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est -leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus -corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le -remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont -ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait -comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase -de Suarès, sont de la même lignée que vos</i> cinquecentisti.</p> - -<p><i>Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai -retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont -jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais -moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me -sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as -pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.» -J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus -vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes -dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de -termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. -Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à -travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un -bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent -les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à -la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui -ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés, -travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie. -C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers -cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le -veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les -révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les -niais pacifistes.</i></p> - -<p>«<i>Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées. -Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs -qui apostrophent les acteurs et insultent le traître.</i></p> - -<p>«<i>Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne -pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est -oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou. -Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!... -Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante -sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent -sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la -villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi -étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, -accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec -bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis -ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez -à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne -pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très -loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et -moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends -à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur -votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que -je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des -autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les -entendre.</i></p> - -<p>«<i>Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas -ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?—J'embrasse -vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la -vôtre. Il faut bien se contenter!...</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;">CHRISTOPHE.»</p> - - -<p class="center">*<br /> -* *</p> - - -<p>«Grâce tranquille» répondit:</p> - - -<p>«<i>Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que -vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en -laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme -elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps. -Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont -demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de -vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit: -«Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai -tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je -vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle -a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour -jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello -était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier; -maman fait la conversation avec signor Christophe.</i>»</p> - -<p>«<i>Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend -pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers -eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des -peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. -Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs -faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus, -pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source -perpétuellement jaillissante de leur esprit.</i></p> - -<p>«<i>Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me -parler que de vous. Vous êtes un</i> ingannatore. <i>Vous ne me dites rien -de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il -a fallu que ma cousine Colette—(pourquoi n'allez-vous pas la -voir?)—m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que -je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en -passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai. -Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir, -d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un -air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut -pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce -n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant -que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous -louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon -chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se -tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au -juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques -mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau; -mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme -n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible -souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne -pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça -ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière. -Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer.</i> Sempre avanti, -Savoia!... <i>Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome! -Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, -mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je -veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent, -je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, -qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. -Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés -n'ont été pour vous.—Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que -je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que -cela me donne à moi-même.</i></p> - -<p>«<i>Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. -Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons -fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. -Elles sont fâchées contre vous.—«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur, -que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la -villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à -nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas -que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une -petite paysanne...</i></p> - -<p>«<i>Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une -bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que -les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours -de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous -a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme. -Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse.</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;"><i>Votre amie G.</i>»</p> - - -<p class="center">*<br /> -* *</p> - - -<p>—«<i>Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase! -Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez -pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour -ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles -voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas -qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances -pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est -trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque -quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il -ne vous comprendra jamais...</i></p> - -<p>«<i>Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai -pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai -jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les -regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font, -depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et -malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur -malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre -époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette -nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant -d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la -science et des diplômes,—cette science et ces diplômes, qui doivent, -pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, -les faire égales aux hommes!...</i></p> - -<p>«<i>Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le -progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en -réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne -sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme -elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus -des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est -pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs -domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité -moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de -Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous -lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive -force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent -aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un -âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies. -Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie -risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès. -Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres -petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront -jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de -matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de -leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique.</i></p> - -<p>«<i>Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de -trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer -chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous -abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations, -laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de -mes répétitions d'orchestre—(on essayait ma sixième symphonie).—Je -l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air, -criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!...</i>»</p> - -<p>«<i>Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux -de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a -toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, -colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à -corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de -l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un -circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les -Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours -par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est -question, dans leurs entretiens, que de</i> Racing, <i>de</i> Rowing, <i>de</i> -Rugby, <i>de</i> Derby. <i>C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps -de</i> Pelléas <i>est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes. -Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses -à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux -d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus -brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des -choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. -Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas -perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de -fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la -musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la -littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un -bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. -C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport. -Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est -aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, -danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de -Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le</i> Clavecin <i>bien tempéré, les -antiques du Vatican</i>, Orphée, Tristan, <i>la</i> Passion, <i>et la -gymnastique. Ces gens ont le vertigo.</i></p> - -<p>«<i>Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble: -son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité -de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout -cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise; -ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de -même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses -randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari, -ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe -aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie -royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et -quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle -fait des élections Académiques.—Elle a prétendu me prendre sous sa -protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus -exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous -obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me -venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle -n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au -fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît -elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait -prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.—J'ai été deux -fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous -prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là -brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu, -dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais -son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve, -et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux -qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins -avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils -s'entendent très bien.</i></p> - -<p>«<i>Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je -n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon -nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le -moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce -corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement -d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de -demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue. -C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur -mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront -payer.—En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus -enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)... -notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui -j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux -qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous -ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que -valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!</i></p> - -<p>«<i>Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces -ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas -beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait -voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans -mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois -commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de -démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une -triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais -damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que -vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous -sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait -honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des -évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. -Laissez-moi vous conter une histoire.</i></p> - -<p>«<i>L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait -d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six -instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les -messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la -chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est -utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il -faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces -concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont -copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un -violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient -étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie. -Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie, -dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; -on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, -mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en -cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, -faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; -le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait -jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul -musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu -toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les -dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement -orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un -nouveau système de notation—(un de plus!)—qui devait révolutionner -la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait -de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il -n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la -famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être -fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du -génie...»—Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit -au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa -bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur -que la bonne.</i></p> - -<p>«<i>Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y -dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du -grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux -maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale. -Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait -rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon, -écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois -français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des -leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie -perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût -au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y -échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les -examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était -d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le -droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière. -Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté. -Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de -prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent -sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le -moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à -Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux -passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins -que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens -qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil -ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible, -l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil.</i></p> - -<p>«<i>Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il -se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique -nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le -goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il -sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en -fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y -avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux -de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, -restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets -sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer -les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. -Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent -aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il -est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire -au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un -robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour -les fausses gloires,—tout en ne pouvant se défendre d'une naïve -admiration de petit bourgeois pour les gens à succès...</i></p> - -<p>«<i>Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se -trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, -l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il -avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans -amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent -qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne -tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se -supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant -son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu -être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui -n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à -sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les -hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie. -L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint -plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans -espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se -sait incapable d'atteindre...</i></p> - -<p>«<i>Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la -vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu -être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines -aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque -parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées -en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans -doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne -prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la -dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a -aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous -ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus -haut, la distance n'est pas grande...</i></p> - -<p>«<i>Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison: -un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut -venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer -quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique -j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas -abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme -j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à -moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et -puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir. -Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que -vous voulez que je fasse, mais à l'aimer.</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;">CHRISTOPHE.»</p> - - -<p class="center">*<br /> -* *</p> - - -<p>Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa -curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de -l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en -pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait -illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait -d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas -trop la lui montrer.</p> - -<p>Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres -affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant -sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle -savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de -Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une -exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop -femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami -et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que -des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à -deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son -tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin -que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.</p> - -<p>À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait -davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque -fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les -jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé: -son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de -dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais -par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait -patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la -mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de -lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son -œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la -violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter -avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal -et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un -monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans -de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était -accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un -travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se -levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession -plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la -vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,—de tous les -orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, -orgueil de culture et d'art,—tous lui étaient bons, pourvu qu'ils -fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et -le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi -lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui -lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui -avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de -ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier. -Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces -jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête, -afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en -voulaient.</p> - -<p>Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait -l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce -qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne -l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder -droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait -de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le -sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche -et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis -que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, -il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux -espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait -serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et -la peine,—pauvre petit coq gaulois,—avait, de son chant frêle, -annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant -s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient. -Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus -forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.</p> - - - - -<p>Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de -poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le -frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre -les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des -traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se -décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il -reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle -impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les -âmes immenses et séculaires,—ces arbres gigantesques, dont les hommes -sont les feuilles et les fruits,—les Patries. De ces pages surgissait -la figure surhumaine de la Mère,—celle qui fut avant les vivants -d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux -Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles -prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de -ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le -commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle -de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.</p> - -<p>Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des -pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant, -par lueurs, dans cette vision de l'âme française,—la vierge pleine de -grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les -ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison -souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares -tumultueux,—Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il -connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la -vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain, -voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours -avant sa mort, lui avait fait Olivier.</p> - -<p>Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du -poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha. -Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un -annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce -qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.</p> - -<p>Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes -donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui -indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point -belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé—une -figure crispée aux yeux vifs—demanda ce qu'on voulait. Elle avait -l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une -nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit -l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit -pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le -corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin -Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une -pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles -délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux -piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan -râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe. -Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où -brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce -corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut -sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la -cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu -Christophe.</p> - -<p>Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient -Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel -avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune -inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait -du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.—Mais -lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le -nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que -lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.</p> - -<p>Emmanuel demanda:</p> - -<p>—Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous -pu trouver?</p> - -<p>Christophe dit:</p> - -<p>—J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix.</p> - -<p>—N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que -je suis à présent, c'est à lui que je le dois.</p> - -<p>(Il évitait de prononcer le nom).</p> - -<p>Après un moment, il continua, assombri:</p> - -<p>—Il vous aimait plus que moi.</p> - -<p>Christophe sourit:</p> - -<p>—Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout -à tous ceux qu'il aime.</p> - -<p>Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux -volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la -main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui.</p> - -<p>Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait -fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant, -commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique, -journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre -fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés -par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes -qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires -expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y -laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières -pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait, -dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu -l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études, -qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une -discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe -du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au -hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de -l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix -ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune -bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient -pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui -avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les -autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où -il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré -en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté.</p> - -<p>Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été, -prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies -françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier -était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui -plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait -l'épopée de sa race ressuscitée.</p> - -<p>Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à -travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique, -tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques -et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace -gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce -mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux -sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant -ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf -parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à -perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans -les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille -ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin -d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui -semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette -forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux -passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la -France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi -brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le -voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet -optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre -avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche -dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y -était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux...</p> - -<p>Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se -marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne -pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et -le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait -qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie, -le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de -l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement, -était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas -fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et -était réduit par sa santé à l'ascétisme.</p> - -<p>Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange -d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer; -mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil -d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte, -crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était -plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de -parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme -s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé.</p> - -<p>Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le -reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son -infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler -indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune -s'en aggravait.</p> - -<p>Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le -congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était -escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir -remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant -de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre, -décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son -noua, il l'appelait «le daim».—Le daim et sa compagne, à la vue -d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions -obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la -voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était -occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être -désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux -riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes: -ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne -s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de -César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de -piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre.</p> - -<p>Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à -faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne -témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve -soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie -l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines; -alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme -jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il -retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe -retrouvait l'ennemi.</p> - -<p>Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence -d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la -maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique -que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait -aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un -stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de -désirs ataviques,—(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);—une -imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté -d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,—(on ne -savait jamais quel des deux serait vainqueur);—un idéalisme héroïque -et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres -supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son -désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur -à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas -l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude -écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin -d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère -était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait -s'ajouter au sien.</p> - -<p>Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour -voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle -aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage, -recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas -belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple, -longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des -postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire -des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail -harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais -de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite -de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un -idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant -la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, <i>les -Misérables</i> de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où -il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle -s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour -de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son -affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne -la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui -était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et -qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il -avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui -mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec -dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par -sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société -mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,—(car il souffrait de -s'y voir plus laid et plus ridicule),—il était sensible à -l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il -n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de -témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que -ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y -parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux, -avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le -mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir -la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont -Christophe recevait les éclats.</p> - -<p>Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double -antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions -d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la -cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en -la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine, -conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait -pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur -les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la -souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,—épée de -l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice, -il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était -exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la -tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son -instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère, -pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,—une irritation, -si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée.</p> - -<p>Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la -vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas -d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part -des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les -exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve -son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De -toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une -seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à -des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait -cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il -tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la -musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme -rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de -l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le -«dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de -Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains -espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions -d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de -prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de -cette nouvelle <i>Marseillaise.</i> Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans -regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos -que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes -soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on -était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en -connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de -force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais -d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé -de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges -classiques,—Louis XIV ou Napoléon,—nous paraissent, à distance, les -cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus -victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros -de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est -allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal, -votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que -d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme -d'un Molière cachait bien des amertumes.—Pour votre Napoléon, que -vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur -bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que -quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de -l'<i>Imperator</i>, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le -soleil africain...</p> - -<p>Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions -avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point. -Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il -les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe -voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes -gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce -qu'ils seront dans vingt ans.</p> - -<p>Christophe lisait dans son cœur et se disait:</p> - -<p>—Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit. -Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!</p> - -<p>Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux -personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes -deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde -en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la -supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et -peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...</p> - -<p>Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas -aux lettres.—Christophe dut renoncer à le voir.</p> - - - - -<p>On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le -compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées -nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver -son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des -cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il -eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient -pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque -désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un -allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son -amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref, -il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec -elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il -était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant -habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit, -après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en -attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de -consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du -désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne, -il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans -cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne -demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre -eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le -même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.</p> - -<p>Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de -retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de -quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais, -à la fin de la lettre, un <i>post-scriptum</i> disait:</p> - -<p>«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»</p> - -<p>Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le -secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un -compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les -souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il -avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa -réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il -allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...</p> - -<p>Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la -porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon -de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru, -le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas -très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans -parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux -limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en -regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi.</p> - -<p>—Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez?</p> - -<p>—Je suis venu, dit l'enfant...</p> - -<p>(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.)</p> - -<p>—Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais -pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez -peur de moi?</p> - -<p>Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit:</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes.</p> - -<p>—Je suis, dit l'enfant...</p> - -<p>Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour -de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe, -une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction -de son regard.</p> - -<p>—Allons! fit-il. Courage!</p> - -<p>L'enfant dit:</p> - -<p>—Je suis son fils.</p> - -<p>Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune -garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise, -il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque; -et il le regardait, il le regardait en répétant:</p> - -<p>—Mon petit... mon pauvre petit...</p> - -<p>Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa -sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les -cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces -démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se -cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il -resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de -la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il -regarda l'enfant, avec un sourire affectueux:</p> - -<p>—Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais -bien.</p> - -<p>Le petit se taisait, encore effarouché.</p> - -<p>—Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne -t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé?</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Comment t'appelles-tu?</p> - -<p>—Georges.</p> - -<p>—C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu -as quel âge?</p> - -<p>—Quatorze ans.</p> - -<p>—Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,—ou -dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes -traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et -pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même -son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure -plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui -t'a envoyé chez moi?</p> - -<p>—Personne.</p> - -<p>—C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu?</p> - -<p>—On m'a parlé de vous.</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Ma mère.</p> - -<p>—Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu -chez moi?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Christophe se tut, un moment; puis il demanda:</p> - -<p>—Où habitez-vous?</p> - -<p>—Près du parc Monceau.</p> - -<p>—Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être -fatigué.</p> - -<p>—Je ne suis jamais fatigué.</p> - -<p>—À la bonne heure! Montre-moi tes bras.</p> - -<p>(Il les palpa.)</p> - -<p>—Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée -de venir me voir?</p> - -<p>—C'est que papa vous aimait plus que tout.</p> - -<p>—C'est elle qui te l'a dit?</p> - -<p>(Il se reprit:)</p> - -<p>—C'est ta mère qui te l'a dit?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme -ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...»</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir?</p> - -<p>—Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez -pas me voir.</p> - -<p>—Moi!</p> - -<p>—Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai -aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous -ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et -vous ne m'avez pas répondu.</p> - -<p>—Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?... -Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je -fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant?</p> - -<p>—Je crois que vous pouvez l'être <i>aussi</i>, quand vous -voulez.</p> - -<p>—Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je -ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?</p> - -<p>—Parce que moi, je voulais vous voir.</p> - -<p>—Et si je t'avais mis à la porte?</p> - -<p>—Je ne me serais pas laissé faire.</p> - -<p>Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout -ensemble.</p> - -<p>Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.</p> - -<p>—C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela! -Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.</p> - -<p>Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit.</p> - -<p>—Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez, -tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé? -Alors, vous ne m'aimez pas?</p> - -<p>—Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime?</p> - -<p>—Cela me fait beaucoup.</p> - -<p>—Parce que?</p> - -<p>—Parce que je vous aime.</p> - -<p>En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix -expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui -courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe -éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui -semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses -épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il -renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier.</p> - -<p>Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe, -avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il -ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en -parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes -tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la -musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe -s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les -éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au -lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève.</p> - -<p>—Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences?</p> - -<p>—C'est a peu près la même chose partout.</p> - -<p>—Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre?</p> - -<p>Il rit franchement et dit:</p> - -<p>—Je crois que oui.</p> - -<p>Puis, il ajouta confidentiellement:</p> - -<p>—Mais je sais bien que non, tout de même.</p> - -<p>Christophe ne put s'empêcher de rire:</p> - -<p>—Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne -t'intéresse?</p> - -<p>—Au contraire! tout m'intéresse.</p> - -<p>—Eh bien, alors?</p> - -<p>—Tout est intéressant, on n'a pas le temps...</p> - -<p>—Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu?</p> - -<p>Il esquissa un geste vague:</p> - -<p>—Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport, -je vais voir des expositions, je lis...</p> - -<p>—Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.</p> - -<p>—On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis, -nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir -le match entre Oxford et Cambridge.</p> - -<p>—Cela doit bien avancer tes études!</p> - -<p>—Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée.</p> - -<p>—Et ta mère, que dit-elle de cela?</p> - -<p>—Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.</p> - -<p>—Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour -père.</p> - -<p>—C'est vous qui n'auriez pas eu de chance...</p> - -<p>Impossible de résister à son air enjôleur.</p> - -<p>—Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon -pays?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand.</p> - -<p>—Je sais très bien, au contraire.</p> - -<p>—Voyons un peu.</p> - -<p>Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon -incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un -esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait -souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il -racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu, -hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en -inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une -curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons -d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure -s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses -connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il -avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les -plus célèbres.</p> - -<p>—Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n'arriveras -à rien, si tu ne travailles pas.</p> - -<p>—Oh! je n'en ai pas besoin. Nous sommes riches.</p> - -<p>—Diable! c'est grave, alors. Tu veux être un homme qui n'est -bon à rien, qui ne fait rien?</p> - -<p>—Au contraire, je voudrais tout faire. C'est stupide de s'enfermer, -toute sa vie, dans un métier.</p> - -<p>—C'est encore la seule façon qu'on ait trouvée de le faire -bien.</p> - -<p>—On dit ça!</p> - -<p>—Comment! «on dit ça »?»... Moi, je dis ça. Voilà quarante ans -que j'étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir.</p> - -<p>—Quarante ans, pour apprendre son métier! Et quand peut-on le -faire, alors?</p> - -<p>Christophe se mit à rire.</p> - -<p>—Petit Français raisonneur!</p> - -<p>—Je voudrais être musicien, dit Georges.</p> - -<p>—Eh bien, il n'est pas trop tôt pour t'y mettre. Veux-tu que -je t'apprenne?</p> - -<p>—Oh! je serais si heureux!</p> - -<p>—Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te -défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des -dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose... Mais je -t'avertis: je te ferai travailler.</p> - -<p>—Je travaillerai, dit Georges, ravi.</p> - -<p>Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges -se rappela que le lendemain, il avait d'autres rendez-vous, et aussi le -surlendemain. Oui, il n'était pas libre avant la fin de la semaine. On -convint du jour et de l'heure.</p> - -<p>Mais le jour et l'heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut -déçu. Il s'était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette -visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux -et ému qu'il n'en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il -songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le -trouver, de la part de l'ami; il souriait, en pensée, à cette -charmante figure: son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et -ingénue, le ravissaient; il s'abandonnait à cet enivrement muet, à ce -bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur, -dans les premiers jours de l'amitié avec Olivier. Il s'y joignait un -sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants, -apercevait le sourire du passé.—Il attendit, le lendemain et le -surlendemain. Personne. Pas une lettre d'excuses. Christophe, attristé, -chercha des raisons pour excuser l'enfant. Il ne savait où lui écrire, -il n'avait pas son adresse. L'aurait-il connue, qu'il n'eût osé lui -écrire. Un vieux cœur qui s'éprend d'un jeune être éprouve une -pudeur à lui témoigner le besoin qu'il a de lui; il sait bien que -celui qui est jeune n'a pas le même besoin: la partie n'est pas égale; -et l'on ne craint rien tant que de paraître s'imposer à qui ne se -soucie point de vous.</p> - -<p>Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrit, il se -contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin. -Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit -pas pour la Suisse. Il resta, tout l'été, à Paris. Il se jugeait -absurde; mais il n'avait plus de goût à voyager. En septembre -seulement, il se décida à passer quelques jours à Fontainebleau.</p> - -<p>Vers la fin d'octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il -s'excusa tranquillement, sans la moindre confusion, de son manque -de parole.</p> - -<p>—Je n'ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis, -nous avons été en Bretagne.</p> - -<p>—Tu aurais pu m'écrire, dit Christophe.</p> - -<p>—Oui, c'était ce que je voulais faire. Mais je n'avais jamais le -temps... Et puis, dit-il en riant, j'ai oublié, j'oublie tout.</p> - -<p>—Depuis quand es-tu revenu?</p> - -<p>—Depuis le commencement d'octobre.</p> - -<p>—Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir?... Écoute, -dis-moi franchement: c'est ta mère qui t'empêche?... Elle n'aime -pas que tu me voies?</p> - -<p>—Mais non! tout au contraire. C'est elle qui m'a dit aujourd'hui -de venir.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai -tout raconté, en rentrant. Elle m'a dit que j'avais bien fait; elle -s'est informée de vous, elle m'a fait beaucoup de questions. Quand nous -sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m'a engagé à -retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l'a rappelé de nouveau. -Et ce matin, quand elle a su que je n'étais pas encore venu, elle a -été fâchée, elle a voulu que je vinsse tout de suite après -déjeuner, sans plus attendre.</p> - -<p>—Et tu n'as pas honte de me raconter cela? Il faut qu'on te -force à venir chez moi?</p> - -<p>—Non, non, ne croyez pas!... Oh! je vous ai fâché! Pardon... C'est -vrai, je suis étourdi... Grondez-moi, mais ne m'en veuillez pas. Je -vous aime bien. Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne -m'a pas forcé. Moi, d'abord, on ne me force jamais à faire que ce que -je veux faire.</p> - -<p>—Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets -musicaux, qu'est-ce que tu en as fait?</p> - -<p>—Oh! j'y pense toujours.</p> - -<p>—Cela ne t'avance pas beaucoup.</p> - -<p>—Je veux m'y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais -pas, j'avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je -vais travailler, si vous voulez encore de moi...</p> - -<p>(Il avait des yeux câlins.)</p> - -<p>—Tu es un farceur, dit Christophe.</p> - -<p>—Vous ne me prenez pas au sérieux.</p> - -<p>—Ma foi, non.</p> - -<p>—C'est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux. Je suis -découragé.</p> - -<p>—Je te prendrai au sérieux, quand je t'aurai vu au travail.</p> - -<p>—Tout de suite, alors!</p> - -<p>—Je n'ai pas le temps. Demain.</p> - -<p>—Non, c'est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous -me méprisiez, tout un jour.</p> - -<p>—Tu m'ennuies.</p> - -<p>—Je vous en prie!...</p> - -<p>Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui -parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de -petits problèmes d'harmonie. Georges ne savait pas grand'chose; mais -son instinct musical suppléait à beaucoup d'ignorance; sans connaître -leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses -erreurs mêmes témoignaient, dans leur gaucherie, d'une curiosité de -goût et d'une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n'acceptait -pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes -questions qu'il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui -n'acceptait pas l'art comme un formulaire de dévotion qu'on récite des -lèvres, mais qui voulait le vivre, pour son propre compte.—Ils ne -s'entretinrent pas seulement de musique. À propos d'harmonies, Georges -évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à -tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin; -et Christophe n'en avait pas toujours le courage. Il s'amusait à -écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d'esprit et de -vie. Quelle différence de nature avec Olivier!... Chez l'un, la vie -était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l'autre, -elle était tout en dehors: un ruisseau capricieux qui se dépensait à -des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs -yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines -antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu'il connaissait -bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui -se donne tout entier à ce qu'on aime... Seulement, Georges aimait tant -de choses qu'il n'avait pas le loisir d'aimer longtemps la même.</p> - -<p>Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s'était pris -d'une belle passion juvénile pour Christophe; et il s'appliquait à ses -leçons avec enthousiasme...—Et puis, l'enthousiasme faiblit, les -visites s'espacèrent. Il vint moins souvent... Et puis, il ne vint -plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines.</p> - -<p>Il était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincèrement -affectueux; il avait un bon cœur et une vive intelligence, qu'il -dépensait en menue monnaie, au jour le jour. On lui pardonnait tout, -parce qu'on avait plaisir à le voir: il était heureux...</p> - -<p>Christophe se refusait à le juger. Il ne se plaignait pas. Il avait -écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu'elle lui avait envoyé -son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d'une émotion -contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s'intéressât à -Georges, le dirigeât dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la -possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur de souvenir et par -fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se -crut point permis de venir, sans qu'elle l'y invitât.—Ainsi, ils -restèrent séparés, l'un de l'autre, s'apercevant de loin parfois à -un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.</p> - - - - -<p>L'hiver passa. Grazia n'écrivait plus que rarement. Elle gardait à -Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu -sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens, -sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer avec -eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur, -rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se -faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe, -comme Christophe l'était d'elle. Mais cette sécurité répandait plus -de lumière que de chaleur.</p> - -<p>Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son -activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge, -un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie; la vie -est devenue le rêve, l'art la réalité. Au contact de Paris, sa -puissance créatrice s'était réveillée. Nul stimulant plus -énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les -plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par -des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à -dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire, -dans le champ de la technique musicale, l'intrépide curiosité de -l'esprit français, il se lançait à son tour à la découverte; plus -violent et plus barbare, il allait plus loin qu'eux tous. Mais rien, -dans ses hardiesses nouvelles, n'était plus abandonné au hasard de -l'instinct. Un besoin de clarté s'était emparé de Christophe. Tout le -long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants -alternants; sa loi était de passer tour à tour d'un pôle à l'autre -opposé et de remplir l'entre-deux. Après s'être avidement livré, -dans la période précédente, «<i>aux yeux du chaos qui luisent à -travers le voile de l'ordre</i>», au point de déchirer le voile, pour -mieux les voir, il cherchait à s'arracher à leur fascination, à jeter -de nouveau sur la face du sphinx le rets magique de l'esprit dominateur. -Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l'art parisien -d'alors, dont il subissait un peu la contagion, il aspirait à l'ordre. -Mais non pas,—à la façon de ces réactionnaires fatigués, qui -dépensent leurs restes d'énergie à défendre leur sommeil,—non pas -à l'ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à -Saint-Saëns et à Brahms,—aux Brahms de tous les arts, aux forts en -thèmes, aux fades néoclassiques, par besoin d'apaisement! Dirait-on -pas qu'ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes -amis... Non, ce n'est pas de votre ordre que je parle. Le mien n'est pas -de la même famille. C'est l'ordre dans l'harmonie des libres passions -et de la volonté... Christophe s'étudiait à maintenir dans son art le -juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces -démons musicaux qu'il avait fait surgir de l'abîme sonore, il les -employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures -ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.</p> - -<p>Ces jeux et ces combats de l'esprit l'occupèrent, tout l'hiver. Et -l'hiver passa vite, bien que parfois, le soir, Christophe, terminant sa -journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n'aurait pas -su se dire si elle était longue ou courte, et s'il était encore jeune -ou s'il était très vieux...</p> - - -<p>Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et, -une nouvelle fois encore, ramena le printemps. Christophe reçut une -lettre de Grazia, lui disant qu'elle venait à Paris avec ses deux -enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette -l'avait souvent invitée. La peur de l'effort à faire pour rompre ses -habitudes, pour s'arracher à sa nonchalante paix et à son <i>home</i> -qu'elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu'elle -connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d'année en année. Une -mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception -secrète—(que de romans muets dans le cœur d'une femme, sans que les -autres en sachent rien, et que souvent elle se l'avoue elle-même!)—lui -inspirèrent le désir de s'éloigner de Rome. Les menaces d'une -épidémie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants. -Elle suivit de peu de jours sa lettre à Christophe.</p> - -<p>À peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe accourut la voir. -Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais -il ne lui la montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le -sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du -cœur. Il comprit qu'elle avait un chagrin qu'elle voulait cacher; et il -s'interdit de chercher à le connaître. Il s'efforça seulement de la -distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant -part de ses travaux, de ses projets, en l'enveloppant discrètement de -son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse, -qui craignait de s'imposer; elle avait l'intuition que Christophe avait -deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent -se reposait dans le cœur de l'ami, qui lui parlait d'autre chose que de -ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l'ombre -mélancolique s'effacer des yeux de son amie et leur regard se faire -plus proche, encore plus proche... Si bien qu'un jour, en lui parlant, -il s'interrompit brusquement et la regarda en silence.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.</p> - -<p>—Aujourd'hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue.</p> - -<p>Elle sourit, et tout bas elle répondit:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Il n'était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient -rarement seuls. Colette les gratifiait de sa présence, plus qu'ils -n'auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers, -sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait -pas à l'idée qu'elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué—(ses -yeux remarquaient tout)—ce qu'elle appelait le flirt de Christophe avec -Grazia: le flirt était son élément, elle en était enchantée; elle -ne demandait qu'à l'encourager. Mais précisément, on ne le lui -demandait pas; on souhaitait qu'elle ne se mêlât pas de ce qui ne la -regardait point. Il suffisait qu'elle parût, ou fît à l'un des deux -une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que -Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d'autre chose. -Colette cherchait à leur réserve toutes les raisons possibles, hors -une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait tenir -en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans -la maison, menait dix affaires à la fois. Dans l'intervalle de ses -apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient -le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des -sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient leurs petites aventures -journalières. Grazia s'informait, avec un intérêt féminin, des -affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait -des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage; il était -constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de -bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique -de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après -les avoir persécutés plus longtemps qu'à l'ordinaire, Grazia soupira:</p> - -<p>—Pauvre Colette! Je l'aime bien... Comme elle m'ennuie!...</p> - -<p>—Je l'aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu'elle -nous ennuie.</p> - -<p>Grazia rit:</p> - -<p>—Écoutez... Me permettez-vous... (il n'y a décidément pas moyen -de causer en paix ici)... me permettez-vous d'aller une fois chez -vous?</p> - -<p>Il eut un saisissement.</p> - -<p>—Chez moi! Vous viendriez!</p> - -<p>—Cela ne vous contrarie pas?</p> - -<p>—Me contrarier! Ah! mon Dieu!</p> - -<p>—Eh bien, voulez-vous mardi?</p> - -<p>—Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous voudrez.</p> - -<p>—Mardi, quatre heures, alors. C'est convenu.</p> - -<p>—Vous êtes bonne, vous êtes bonne.</p> - -<p>—Attendez. C'est à une condition.</p> - -<p>—Une condition? À quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez -bien que je le ferai, avec ou sans conditions.</p> - -<p>—J'aime mieux une condition.</p> - -<p>—C'est promis.</p> - -<p>—Vous ne savez pas quoi.</p> - -<p>—Cela m'est égal, c'est promis. Tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>—Mais écoutez d'abord, entêté!</p> - -<p>—Dites.</p> - -<p>—C'est que d'ici là, vous ne changerez rien—rien, vous -entendez,—à votre appartement; tout restera dans le même état, -exactement.</p> - -<p>La mine de Christophe s'allonge. Il prend l'air consterné.</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas de jeu.</p> - -<p>Elle rit:</p> - -<p>—Vous voyez, voilà ce que c'est de s'engager trop vite! Mais -vous avez promis.</p> - -<p>—Mais pourquoi voulez-vous?...</p> - -<p>—Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous -les jours, quand vous ne m'attendez pas.</p> - -<p>—Enfin, vous me permettrez bien?...</p> - -<p>—Rien du tout. Je ne permettrai rien.</p> - -<p>—Au moins...</p> - -<p>—Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai -pas, si vous le préférez...</p> - -<p>—Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous -veniez.</p> - -<p>—Alors, c'est promis?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—J'ai votre parole?</p> - -<p>—Oui, tyran.</p> - -<p>—Bon tyran?</p> - -<p>—Il n'y a pas de bon tyran; il y a des tyrans qu'on aime, et des -tyrans qu'on déteste.</p> - -<p>—Et je suis des deux, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oh non! vous n'êtes que des premiers.</p> - -<p>—C'est joliment humiliant.</p> - -<p>Le jour dit, elle vint. Christophe, avec son scrupule de loyauté, -n'avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son -appartement en désordre: il se serait cru déshonoré. Mais il était -à la torture. Il avait honte de ce que penserait son amie. Il -l'attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq -minutes à peine après l'heure. Elle monta l'escalier, de son petit pas -ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle -était mise, avec une simple élégance. Au travers de sa voilette, il -vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent: «Bonjour», à mi-voix, en se -donnant la main; elle, plus silencieuse que d'habitude; lui, gauche et -ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans -lui dire la phrase qu'il avait préparée, afin d'excuser le désordre -de la chambre. Elle s'assit sur la meilleure chaise, et lui, auprès.</p> - -<p>—Voilà mon cabinet de travail.</p> - -<p>Ce fut tout ce qu'il trouva à lui dire.</p> - -<p>Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle -aussi, un peu troublée. (Plus tard, elle lui raconta qu'enfant, elle -avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, au moment -d'entrer.) Elle était saisie de l'aspect de solitude et de tristesse de -l'appartement: l'antichambre étroite et obscure, le manque absolu de -confort, la pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était -pleine de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux, -tant de peines et quelque célébrité n'avaient pu affranchir de la -gêne des soucis matériels. Et en même temps, elle s'amusait de -l'indifférence totale au bien-être que révélait la nudité de cette -pièce, sans un tapis, sans un tableau, sans un objet d'art, sans un -fauteuil; pas d'autres meubles qu'une table, trois chaises dures et un -piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers, des papiers partout, -sur la table, sous la table, sur le parquet, sur le piano, sur les -chaises—(elle sourit, en voyant avec quelle conscience il avait tenu -parole).</p> - -<p>Après quelques instants, elle lui demanda:</p> - -<p>—C'est ici—(montrant sa place)—que vous -travaillez?</p> - -<p>—Non, dit-il, c'est là.</p> - -<p>Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise -basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s'y mettre -gentiment, sans un mot. Ils se turent quelques minutes, et ils ne -savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa -pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un -immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des -choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre, -toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s'il battait en -sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant.</p> - -<p>Quand les harmonies se furent tues, il resta, un moment encore, -immobile, devant le piano; puis il se retourna, entendant la respiration -de son amie qui pleurait. Elle vint à lui:</p> - -<p>—Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main.</p> - -<p>Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même. -Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et -le temps s'arrêta...</p> - -<p>Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle -demanda:</p> - -<p>—Voulez-vous que je voie le reste de l'appartement?</p> - -<p>Heureux, aussi, d'échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la -chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit -de fer étroit et dur.</p> - -<p>(Plus tard, quand il confia à Grazia qu'il n'avait jamais introduit -de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse:</p> - -<p>—Je m'en doute bien; il eût fallu qu'elle eût un grand -courage.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Pour dormir dans votre lit.)</p> - -<p>Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête -de Beethoven, et, près du lit, dans des cadres de quelques sous, les -photographies de sa mère et d'Olivier. Sur la commode, une autre -photographie: elle. Grazia, à quinze ans. Il l'avait trouvée, à Rome, -dans un album chez elle, et il l'avait volée. Il le lui avoua, en lui -demandant pardon. Elle regarda l'image, et dit:</p> - -<p>—Vous me reconnaissez là?</p> - -<p>—Je vous reconnais, et je me souviens.</p> - -<p>—Quelle aimez-vous le mieux des deux?</p> - -<p>—Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous -reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant. -Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve à sentir dans cette -chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître -que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et -je vous aime jusqu'après que...</p> - -<p>Il se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand -elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu'il lui eut montré, -devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les -moineaux, elle dit:</p> - -<p>—Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons goûter. -J'ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j'ai bien pensé que -vous n'aviez rien de tout cela. Et j'ai encore apporté autre chose. -Donnez-moi votre pardessus.</p> - -<p>—Mon pardessus?</p> - -<p>—Oui, oui, donnez.</p> - -<p>Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.</p> - -<p>—Quoi, vous voulez?</p> - -<p>—Il y avait deux boutons, l'autre jour, dont le sort m'inquiétait. -Où en sont-ils, aujourd'hui?</p> - -<p>—C'est vrai, je n'ai pas encore pensé à les recoudre. C'est si -ennuyeux!</p> - -<p>—Pauvre garçon! Donnez.</p> - -<p>—J'ai honte.</p> - -<p>—Allez préparer le thé.</p> - -<p>Il apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne -pas perdre un instant de son amie. Elle, tout en cousant, regardait du -coin de l'œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans -des tasses ébréchées, qu'elle trouva affreuses, avec ménagement, et -qu'il défendit avec indignation, parce qu'elles étaient des souvenirs -de la vie commune avec Olivier.</p> - -<p>Au moment où elle partait, il demanda:</p> - -<p>—Vous ne m'en voulez pas?</p> - -<p>—De quoi donc?</p> - -<p>—Du désordre qui est ici?</p> - -<p>Elle rit.</p> - -<p>—Je ferai l'ordre.</p> - -<p>Quand elle fut sur le seuil, et près d'ouvrir la porte, il s'agenouilla -devant elle, il lui baisa les pieds.</p> - -<p>—Que faites-vous? dit-elle. Fou, cher fou! Adieu.</p> - - - - -<p>Il fut convenu qu'elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe. -Elle lui avait fait promettre qu'il n'y aurait plus d'excentricités, -plus d'agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux -émanait d'elle que Christophe en était pénétré, même dans ses -jours de violences; et bien que, lorsqu'il était seul, il pensât à -elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de -bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût -inquiéter son amie.</p> - -<p>Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme -elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis, -pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que -Christophe, jadis, lui faisait répéter.</p> - -<p>Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des -sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la -société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots; -elle était assez coquette, sauf avec Christophe,—même avec -Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers -froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se -faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus -honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une -fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux -conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de -Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup—(et il le savait -bien).—Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il -se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond -du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies -tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles -du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent, -avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans -la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux.</p> - -<p>Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une -étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire; -rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la -veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La -trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable, -par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler. -Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux -résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit, -sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la -nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que -Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux -fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce -qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait -des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait -beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié -était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux -êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand -ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait -séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à -Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia, -jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait -peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa -vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe) -elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui, -après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle -n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on -n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers, -autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi... -Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par -éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à -lui,—et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne, -dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait -même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il -acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner? -N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton -sourire, Joconde...</p> - -<p>Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait -bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où -il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il -avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et -complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le -langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels -entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de -jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones, -tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une -douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise, -sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant -aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant, -cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se -traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une -jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne -sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang, -avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui -plane sur la race, comme une fatalité.</p> - -<p>Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le -patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se -dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de -savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la -race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,—de -faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une -voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait -les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le -timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances -finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison -harmonieuse, une musique profonde et veloutée.</p> - - - - -<p>Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de -notre sang, le meilleur de notre sang.</p> - -<p>Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze -ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu -rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite, -affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne -volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de -ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté -de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux -âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de -Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On -embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela -est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel -pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux -sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe -aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de -ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il -pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent -ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait -plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés?</p> - -<p>Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa -sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il -ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts, -caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux -blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité -maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né, -étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui -une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour -l'enfant moins bien portant,—aussi par cet attrait de femmes bonnes et -honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se -soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y -mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir, -qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore -capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du -subconscient.</p> - -<p>Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants -également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en -souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils -se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello -grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération -de gentillesses zézayantes,—que Christophe repoussait, comme un -sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir -cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été -ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître -la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»; -il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus -clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne -l'en aimait que davantage.</p> - - -<p>Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant, -éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec -Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à -l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut -peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions.</p> - -<p>Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas -à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que -de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se -dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant -de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les -autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le -Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son -petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de -Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits -d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë, -quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa -fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui -avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer -maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...»</p> - -<p>Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du -crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle -crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un -homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos -un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à -l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec -ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère -religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras: -elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait -pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses -rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près -de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée -que lui, souriait, et disait tout bas:</p> - -<p>—Viens... Viens...</p> - -<p>Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit. -Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit:</p> - -<p>—Je suis venu... Pardon...</p> - -<p>Elle lui dit:</p> - -<p>—Merci!</p> - -<p>Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait.</p> - -<p>Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit -tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne -prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles -méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui -ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une -suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de -laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour -eux un bonheur si pur,—tous deux, veillant le petit malade -endormi,—que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à -capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la -neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son -bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils -échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour. -Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit:</p> - -<p>—Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur -enfant sauvé...</p> - -<p>Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré.</p> - - - - -<p>De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un -petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin -de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour -son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se -fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au -risque—inévitable—que cette amitié fût calomniée. Elle recevait -Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en -promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous. -Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même -trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un -sourire, et, tranquillement, passait outre.</p> - -<p>Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur -elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même -respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se -consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la -maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait -ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était -plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé -gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie. -Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais -quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir -d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était -attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa -pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand -bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme.</p> - -<p>Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait -opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de -l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de -l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait -pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui -s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur -humain.—Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage -Arnaud.</p> - -<p>Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou -six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était -épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois -déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans -une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien -ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la -torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter -l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de -Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un -peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire. -Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer.</p> - -<p>Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne, -par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux -époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la -main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent, -ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà. -Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le -contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui -s'éteint...—Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe, -pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours -anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à -parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui -soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que -parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches, -dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme -des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que -Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une -affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le -vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et -touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît -chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le -sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait, -ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne -jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil, -sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils -sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par -jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et -rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon -âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi! -Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes -vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte, -vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était -bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort -eût été belle, ainsi!</p> - -<p>Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite. -Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais -elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les -yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait, -et le trouble de Christophe se communiquait à elle.</p> - -<p>Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à -rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle -voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le -frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur -était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait:</p> - -<p>—Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre -l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre -heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime?</p> - -<p>Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait:</p> - -<p>—Je l'aime.</p> - -<p>À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la -chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille; -depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle -l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du -lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait -qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser.</p> - -<p>—Où as-tu mal?</p> - -<p>Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal.</p> - -<p>—Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal.</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—As-tu mal, ici?</p> - -<p>—Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout.</p> - -<p>Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente, -exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se -forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en -sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres -paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le -quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet, -grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour -se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha -point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha, -glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses -rêves.</p> - - -<p>L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère. -On trouve assez souvent—mais à ce degré, rarement,—ce génie -instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se -regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille -indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie -en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté -toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de -nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il -en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard. -Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il -déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne, -plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr -vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui -dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les -premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait -senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit -qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à -épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les -surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le -salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à -faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient -ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à -Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la -gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son -trouble.—Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des -choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle -voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une -tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un -jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se -déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros -rhume.—Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale -qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du -manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux -déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda -sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula -par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée, -l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut.</p> - -<p>De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes -reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait -jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées. -Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le -contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe -avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à -jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin -d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité -extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu -d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait -son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main -s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il -ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au -côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait. -Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais -il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés. -La paix de leurs réunions,—ces calmes causeries, ces lectures, cette -musique, dont ils se faisaient une fête,—tout cet humble bonheur -était désormais ruiné.</p> - -<p>De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit -qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît -et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir -gagné la partie.)</p> - -<p>Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient -ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas -certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de -l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour, -Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.</p> - -<p>—Oui, pourquoi? demanda-t-il.</p> - -<p>—Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un sourire -navré.</p> - -<p>Christophe le savait. Il savait qu'elle sacrifiait leur bonheur à son -fils; il savait qu'elle n'était pas dupe des mensonges de Lionello, et -pourtant qu'elle l'adorait; il savait l'égoïsme aveugle de ces -affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves -de dévouement, au profit d'êtres mauvais ou médiocres de leur sang: -après quoi, il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en -seraient les plus dignes, à ceux qu'ils aiment le mieux, mais qui ne -sont pas de leur sang. Et bien qu'il s'en irritât, bien qu'il eût -envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie, -il s'inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait agir -autrement.</p> - -<p>Alors, ils renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais -si l'on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne -pouvait empêcher leurs cœurs de s'unir. Le renoncement même, le -commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la -chair. Chacun d'eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s'en -déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami: -ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia «son -confesseur». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son -amour-propre avait à souffrir; il s'en accusait avec une contrition -excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil -enfant. Il allait jusqu'à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois, -il ne s'y était décidé qu'après qu'il avait été bien entendu entre -eux qu'elle ne lui offrirait rien, qu'il n'accepterait d'elle rien. -Dernière barrière d'orgueil, qu'il maintint et qu'elle respecta. À -défaut du bien-être qu'il lui était interdit de mettre dans la vie de -son ami, elle s'ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus -de prix pour lui: sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui, -à toute heure du jour; le matin, il n'ouvrait pas les yeux, il ne les -fermait pas, le soir, sans une muette prière d'adoration amoureuse. Et -elle, quand elle s'éveillait, ou que la nuit, elle restait, comme -souvent, des heures sans dormir, elle songeait:</p> - -<p>—Mon ami pense à moi.</p> - -<p>Et un grand calme les entourait.</p> - - - - -<p>Sa santé s'était altérée. Grazia était constamment alitée, ou -devait passer des jours étendue sur une chaise longue. Christophe -venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses -compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait -au piano en boitant, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique -qu'il avait apportée. C'était la plus grande joie qu'elle pût lui -faire. De toutes les élèves qu'il avait formées, elle était, avec -Cécile, la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait -d'instinct sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle -langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et -de l'art lui échappait entièrement; elle y versait la clarté de son -cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le -jeu de sou amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu'il -avait exprimées. Les yeux fermés, il l'écoutait, il la suivait, la -tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. À vivre sa -musique au travers de l'âme de Grazia, il épousait cette âme et il la -possédait. De ce mystérieux accouplement naissaient des œuvres -musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il le -lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions, -tissées avec sa substance et celle de son amie:</p> - -<p>—Nos enfants.</p> - -<p>Communion de tous les instants, où ils étaient ensemble et où ils -étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de -la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l'image de Grazia, -et où des domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient -dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement -qu'ils avaient pour leur maîtresse. Joie d'écouter à deux le chant -des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s'écouler... La -santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre -d'inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si -sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu'ajouter à son -charme. Elle était «sa chère, souffrante, touchante amie, au lumineux -visage». Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle, -quand il avait le cœur gonflé d'amour et ne pouvait attendre au -lendemain pour le lui dire:</p> - -<p>«<i>Liebe liebe liebe liebe liebe Grazia...</i>»</p> - -<p>Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu'elle durerait -toujours. L'enfant semblait les avoir oubliés; son attention était -distraite. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha -plus. Le diabolique petit s'était mis dans la tête de séparer sa -mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n'y apportait pas -de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa -méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu'il pouvait faire; il -cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n'eut pas de -cesse qu'il n'obtînt de Grazia qu'elle partît de Paris, qu'ils -voyageassent au loin. Grazia était sans force pour lui résister. Au -reste, les médecins lui conseillaient un séjour en Égypte. Elle -devait éviter un nouvel hiver dans un climat du Nord. Trop de choses -l'avaient ébranlée: les secousses morales des dernières années, les -soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues -incertitudes, la lutte livrée en elle et dont elle ne montrait rien, le -chagrin du chagrin qu'elle faisait à son ami. Christophe, pour ne pas -ajouter aux tourments qu'il devinait, cachait ceux qu'il avait à voir -s'approcher le jour de la séparation; il ne faisait rien pour le -retarder; et ils affectaient tous deux un calme qu'ils n'avaient point, -mais qu'ils réussissaient à se communiquer l'un à l'autre.</p> - -<p>Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient ensemble quitté Paris, -au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur -restaient, en Engadine, près du pays où ils s'étaient retrouvés, il -y avait six ans déjà.</p> - -<p>Depuis cinq jours, ils n'avaient pu sortir; la pluie tombait sans -relâche; ils étaient restés presque seuls à l'hôtel; la plupart des -voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin; mais la -montagne restait vêtue de nuages. Les enfants partirent d'abord, avec -les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit. -Il l'accompagna jusqu'à l'endroit où la route descendait en lacets -rapides sur la plaine d'Italie. Sous la capote de la voiture, -l'humidité les pénétrait. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, -et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L'étrange -demi-jour demi-nuit qui les enveloppait!... L'haleine de Grazia -mouillait d'une buée sa voilette. Il pressait la petite main tiède -sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette -humide, il baisa la chère bouche.</p> - -<p>Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture -s'enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d'entendre -le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes -blanches coulaient sur les prairies. Sous le réseau serré, les arbres -transis pleuraient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie. -Christophe s'arrêta, suffoquant... Rien n'est plus. Tout est passé...</p> - -<p>Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien -ne passe, pour qui ne passe point.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="TROISIEME_PARTIE"><i>TROISIÈME PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>L'absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu'on aime. Le cœur ne -retient d'eux que ce qui nous est le plus cher. L'écho de chaque parole -qui, par delà les espaces, vient de l'ami lointain, vibre dans le -silence, religieusement.</p> - -<p>La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et -contenu d'un couple qui n'en est plus à l'épreuve dangereuse de -l'amour, mais qui, l'ayant passée, se sent sûr de sa route et marche, -la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour -diriger l'autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui.</p> - -<p>Christophe retourna à Paris. Il s'était promis de n'y plus revenir. -Mais que valent ces promesses! Il savait qu'il y trouverait encore -l'ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret -désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à -remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait -appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire -des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d'une grande faiblesse -envers son fils, n'essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même -par une crise singulière: trop occupée de soi, pour s'occuper de lui.</p> - -<p>Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie -d'Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle -se tenait à l'écart de la société parisienne qui, après lui avoir -hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau -fait des avances, qu'elle avait repoussées. De son action elle -n'éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte; elle estimait qu'elle -n'avait pas de compte à leur rendre: car ils valaient moins qu'elle; ce -qu'elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu'elle -connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du -foyer. Elle souffrait seulement du mal qu'elle avait fait à son -meilleur ami, au seul qu'elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point -d'avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la -sienne.</p> - -<p>Ces regrets, cette peine, s'atténuèrent peu à peu. Il ne subsista -plus qu'une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres, -et l'amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son -besoin d'aimer, la désarmait devant lui; elle était incapable -de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse, -elle se persuadait qu'elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier. -À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes -d'indifférence lassée; tantôt elle fatiguait Georges de son amour -exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle -le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu'elle était une -mauvaise éducatrice, elle s'en tourmentait; mais elle n'y changeait -rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de -conduite sur l'esprit d'Olivier, le résultat avait été déplorable; -ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l'enfant. Au fond, -elle ne voulait avoir sur son fils d'autre autorité que celle de son -affection. Et elle n'avait pas tort: car entre ces deux êtres, si -ressemblants qu'ils fussent, il n'était d'autres liens que du cœur. -Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère; il aimait sa -voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se -sentait, d'esprit, étranger à elle. Elle ne s'en aperçut qu'au -premier souffle de l'adolescence, lorsqu'il s'envola loin d'elle. Alors, -elle s'étonna, elle s'indigna, elle attribua cet éloignement à -d'autres influences féminines; et en voulant maladroitement les -combattre, elle ne fit que l'éloigner davantage. En réalité, ils -avaient toujours vécu, l'un à côté de l'autre, préoccupés chacun -de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait, -grâce à une communion de sympathies et d'antipathies à fleur de peau, -dont il ne resta plus rien, quand de l'enfant (cet être ambigu, encore -tout imprégné de l'odeur de la femme) l'homme se dégagea. Et -Jacqueline disait, avec amertume, à son fils:</p> - -<p>—Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père, -ni à moi.</p> - -<p>Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait; -et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète.</p> - - -<p>Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de -ce qui les désunit que de ce qui les unit; elles ont besoin de -s'affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d'une injustice ou -d'un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l'époque, -plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un -temps, l'équilibre des forces d'une civilisation,—ces hauts plateaux -bordés de pentes rapides,—la différence de niveau est moins grande, -d'une génération à l'autre. Mais dans les âges de renaissance -ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent -la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les -précédaient.—Georges, avec ceux de son âge, remontait la -montagne.</p> - -<p>Il n'avait rien de supérieur, ni par l'esprit, ni par le caractère: -une égalité d'aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d'une -élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au -début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père, -qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable -d'intelligence et d'énergie.</p> - -<p>À peine les yeux de sa raison s'étaient ouverts au jour qu'il avait -aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs -éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d'inconnaissances, de -vérités ennemies, d'erreurs contradictoires, où son père avait -fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d'une -arme qui était en son pouvoir, et qu'Olivier n'avait jamais connue: sa -force...</p> - -<p>D'où lui venait-elle?... Mystère de ces résurrections d'une race, qui -s'endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de -montagne, au printemps!... Qu'allait-il faire de cette force? -L'employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la -pensée moderne? Ils ne l'attiraient point. Il sentait peser sur lui la -menace des dangers qui s'y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son -père. Plutôt que de renouveler l'expérience et de rentrer dans la -forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n'avait fait qu'entr'ouvrir -ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s'était grisé: -la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen, -la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de -Wagner. Il s'en était détourné avec un mélange de colère et -d'effroi. Il haïssait la lignée d'écrivains réalistes qui, pendant -un demi-siècle, avaient tué la joie de l'art. Il ne pouvait cependant -effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait -été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui; mais il savait -bien que derrière lui, l'ombre était. Trop sain pour chercher un -dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l'époque -précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole -France, comme une dépravation de la libre intelligence, le rire sans -gaieté, l'ironie sans grandeur: moyen honteux et bon pour des esclaves, -qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser!</p> - -<p>Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer -une certitude, il la voulait, il la voulait! Il la demandait, il -l'implorait, il l'exigeait. Et les éternels happeurs de popularité, -les faux grands écrivains, les faux penseurs à l'affût, exploitaient -ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et -faisant du boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux, -chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût -bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de -ces marchands ne s'était donné la peine de trouver des recettes -nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des -flacons éventés. La panacée de l'un était l'Église catholique; de -l'autre, la monarchie légitime; d'un troisième, la tradition -classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à -tous les maux dans le retour au latin. D'autres prônaient -sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la -domination de l'esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé, -en un autre moment, d'un esprit atlantique!) Contre les barbares du Nord -et de l'Est, ils s'instituaient avec pompe les héritiers d'un nouvel -empire Romain... Des mots, des mots, et des mots empruntés. Un fonds de -bibliothèque, qu'ils débitaient en plein vent.—Comme tous ses -camarades, le jeune Jeannin allait de l'un à l'autre vendeur, écoutait -la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en -ressortait déçu, un peu honteux d'avoir donné son argent et son -temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et -pourtant, telle est la force d'illusion de la jeunesse, telle sa -certitude d'atteindre à la certitude qu'à chaque promesse nouvelle -d'un nouveau vendeur d'espérance, il se laissait reprendre. Il était -bien Français: il avait l'humeur frondeuse et un amour inné de -l'ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d'en supporter -aucun: son ironie impitoyable les perçait tous à jour.</p> - -<p>En attendant qu'il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de -l'énigme... il n'avait pas le temps d'attendre! Il n'était pas homme -à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la -vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans -motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les -voyages, les jouissances de l'art, la musique surtout dont il s'était -gorgé, lui avaient été d'abord une diversion intermittente et -passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il -découvrit de bonne heure le monde de l'amour aux dehors enchantés, et -il s'y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis, -ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des -femmes: il lui fallait l'action. Alors, il se livra aux sports, avec -fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux -tournois d'escrime, aux matches de boxe; il fut champion français pour -la course et le saut en hauteur, chef d'une équipe de foot-ball. Avec -quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de -témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies -courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il -partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes -d'aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec -trois cent mille hommes; il se sentait uni avec un peuple entier, dans -une jubilation de foi; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus -d'eux, les emportaient dans leur essor; pour la première fois depuis -l'aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient -les yeux au ciel et le voyaient s'ouvrir...—À l'effroi de sa mère, le -jeune Jeannin déclara qu'il voulait se mêler à la troupe des -conquérants de l'air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette -ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n'en fit qu'à sa tête. -Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta -de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu'au reste il -était sûr que Georges ne suivrait point; (car il ne les eût pas -suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis—même s'il l'avait -pu—d'entraver le jeu sain et normal de jeûnes forces qui, contraintes -à l'inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction.</p> - -<p>Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui -échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l'amour, -elle ne pouvait se passer de l'illusion de l'amour; toutes ses -affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères -reportent sur leur fils l'ardeur secrète qu'elles n'ont pu dépenser -dans le mariage—et hors du mariage! Et lorsqu'elles voient ensuite avec -quelle facilité ce fils se passe d'elles, lorsqu'elles comprennent -brusquement qu'elles ne lui sont plus nécessaires, elles passent par -une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de -l'amant, la désillusion de l'amour.—Ce fut pour Jacqueline un nouvel -écroulement. Georges n'en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent -pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d'eux: ils n'ont -pas le temps dé s'arrêter pour voir: un instinct d'égoïsme les -avertit de passer tout droit, sans tourner la tête.</p> - -<p>Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n'en sortit que -quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait -toujours son fils, mais d'une affection lointaine, désabusée, qui se -savait inutile et se désintéressait d'elle-même et de lui. Elle -traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu'il y prît garde. -Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans -amour, il fallut qu'il inventât un objet à aimer. Elle tomba au -pouvoir d'une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes -féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus -inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie -n'a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d'une femme qui, dès -leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux -d'attraction.</p> - -<p>C'était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s'occupait -d'œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente; -brune, de beaux traits accusés, les yeux vifs, Une bouche large et fine -qui souriait toujours, le menton impérieux. D'intelligence remarquable, -nullement sentimentale; une malice paysanne, un sens précis des -affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir -grand, mais savait en même temps voir à l'échelle exacte, quand -c'était nécessaire; un mélange savoureux de haut mysticisme et de -rouerie de vieux notaire. Elle avait l'habitude de la domination et -l'exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se -passionna pour l'œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait -à qui la passion s'adressait; elle était accoutumée à en provoquer -de semblables; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les -utiliser au service de l'œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline -donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle -crut, par amour.</p> - -<p>On ne tarda pas à remarquer la fascination qu'elle subissait. Elle -était la seule à ne pas s'en rendre compte. Le tuteur de Georges -s'inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier -des questions d'argent, s'aperçut lui-même de l'emprise exercée sur -sa mère; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec -elle son intimité passée; il vit qu'un rideau s'était tendu entre -eux; il en accusa l'influence occulte, et il conçut contre celle qu'il -nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation -qu'il ne déguisa point; il n'admettait pas qu'une étrangère eût pris -sa place dans un cœur qu'il avait cru son bien naturel. Il ne se disait -pas que si la place était prise, c'est qu'il l'avait laissée. Au lieu -de tenter de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la -mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange -de paroles vives; la scission s'accentua. Sœur Angèle acheva -d'établir son pouvoir sur Jacqueline; et Georges s'éloigna, la bride -sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il -perdit des sommes considérables; il mettait une forfanterie dans ses -extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux -extravagances de sa mère.—Il connaissait les Stevens-Delestrade. -Colette n'avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d'essayer -sur lui l'effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était -au courant des équipées de Georges; elle s'en amusait. Mais le fonds -de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit -voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que -ce n'était pas elle qui serait capable de l'en préserver, elle avertit -Christophe, qui revint aussitôt.</p> - - - - -<p>Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune -Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus -remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b -cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses -compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts -représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée -leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible -aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des -vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible -pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une -libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis, -libre de toutes les patries,—qui n'était plus de mode,—ou ne l'était -pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales, -il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers -semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.</p> - -<p>Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des -trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents, -facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur -de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action -Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,—(il ne savait pas -trop)—ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce -expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient -fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que -valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de -Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne -pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par -brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver, -de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui -venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier -avait aimé.</p> - -<p>Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se -confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps -de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun -signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la -visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de -quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter -un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges, -qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade, -comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on -l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec -indignation:</p> - -<p>—Mais tu ne m'écoutes pas!</p> - -<p>Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a -suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire -pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne -pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges -racontait tout; il était d'une franchise désarmante.</p> - -<p>Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était -souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le -droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de -Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises, -n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de -peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges -apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les -trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que -Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans -les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère -moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le -bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des -scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se -défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas -tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il -éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés -certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges -n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives. -Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se -rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la -conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre -la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre -génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion, -il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant -renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on -ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se -détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est -d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On -fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible -comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses -commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!...</p> - -<p>Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il -allait faire:—(le savait-il lui-même?)—il ne lui parlait de rien que -lorsque c'était fait.—Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder -le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et -souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas?</p> - -<p>Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges -regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et -il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il -était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une -lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait -rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui -faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue -muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se -mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport -avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre -vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous -une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son -Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux -siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure. -Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet -encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il -parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même -humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce -calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa -confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et -s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été. -L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer -sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait, -avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de -ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi -non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit -vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était -autour de lui.</p> - -<p>Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se -demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme, -se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux, -à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais -le besoin de s'enfermer dans un camp?»</p> - -<p>—S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien, -dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme -de grand air?</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit, -répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de -penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les -hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges -classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du -passé.</p> - -<p>—Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des -découragés pareils!</p> - -<p>—Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation. -Aucun de nous ne l'est.</p> - -<p>—Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous. -Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire -vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos -arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls!</p> - -<p>—Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des -ponts-neufs du temps.</p> - -<p>—Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin -d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines. -Trouve tes lois. Cherche en toi.</p> - -<p>—Je n'ai pas le temps, dit Georges.</p> - -<p>—Tu as peur, répéta Christophe.</p> - -<p>Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun -goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on -y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y -tomber.</p> - -<p>—Donne-moi la main, disait Christophe.</p> - -<p>Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et -tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail, -en riant.</p> - -<p>—Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges.</p> - -<p>—Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.</p> - -<p>—Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours.</p> - -<p>Christophe lui tapait sur l'épaule:</p> - -<p>—Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne -te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de -l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te -marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y -a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la -cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et -galope!</p> - -<p>—Mais où vais-je? dit Georges.</p> - -<p>—Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de -l'air, soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la -nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort...</p> - -<p>«<i>Expertus vacuum Daedalus aera...</i>»</p> - - -<p>... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement -capable de m'expliquer ce que cela veut dire?</p> - -<p>«<i>Perrupit Acheronta...</i>»</p> - - -<p>... Voilà votre lot à vous. Heureux <i>conquistadores!</i>...</p> - - -<p>Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la -génération nouvelle, que Georges, étonné, disait:</p> - -<p>—Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec -nous?</p> - -<p>—Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre. -Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce -conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne, -est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est -ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de -te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à -lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus. -À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous -regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous -nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous, -profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la -beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais -souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de -vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis -et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui -qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé -de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous, -d'être plus forts et plus heureux que nous!...—En attendant, fais du -sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas -assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un -temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi.</p> - - - - -<p>Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il -était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y -entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas -de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous -une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de -ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour -Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe -croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il -eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil -ami.</p> - -<p>Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu -fort à faire.</p> - - -<p>Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel -idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais -tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la -sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès -du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés -de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et -leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne -s'émouvait pas de leurs méchancetés.</p> - -<p>—Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents, -ces petits...</p> - -<p>Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui -le flagornaient, parce qu'il avait du succès,—ceux dont parle -d'Aubigné, qui, «<i>lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de -beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation</i>».</p> - -<p>Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en -répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux, -que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce -d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste -s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable -Christophe.</p> - -<p>Christophe vit le directeur, et lui dit:</p> - -<p>—Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez -monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.</p> - -<p>Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries -Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de -l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et -qu'elle ne ferait pas un sou.</p> - -<p>—Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?</p> - -<p>—On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin -en loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes -gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils -trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui -braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le -malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école! -Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le -public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs <i>Oremus!</i>... Pas de sang dans -les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils -font des duos d'amour, on dirait des <i>De profundis</i>... Si j'étais -assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je -ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me -demander.—Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles -pleines...</p> - -<p>Les compliments reprirent.</p> - -<p>Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:</p> - -<p>—Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme -«arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque -j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce -de ce garçon, ou je retire la mienne.</p> - -<p>Le directeur leva les bras au ciel, et dit:</p> - -<p>—Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, -nous aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?</p> - -<p>—Que m'importe? dit Christophe.</p> - -<p>—À votre aise! Vous en serez la première victime.</p> - -<p>On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les -répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes, -l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle. -Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui -annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de -reconnaissance éternelle.</p> - -<p>Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous -ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre -furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à -suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait -trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils -avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait -plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la -nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât -sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à -sembler douloureux à l'auteur.</p> - -<p>Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut -aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux -déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot -pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son -œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils -représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes. -Christophe haussa les épaules, pensant:</p> - -<p>—Il va répondre.</p> - -<p>«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets, -avec ces mots:</p> - -<p>—Vous avez lu?</p> - -<p>L'autre écrivit:</p> - -<p>—Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si -délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas -faire attention.</p> - -<p>Christophe rit, et pensa:</p> - -<p>—Il a raison, le petit pleutre.</p> - -<p>Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes».</p> - -<p>Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et -qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois -sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le -journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y -trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement -l'épaule avec son épée.</p> - -<p>Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre -d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez -Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan, -le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à -l'accabler sous une volée de reproches furibonds.</p> - -<p>—Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la -permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires! -Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà -bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui. -C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si -le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en -écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je -ne te l'aurais pardonné, de ta vie!...</p> - -<p>Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba -dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait:</p> - -<p>—Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu -m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai. -Peut-être que tu m'embrasseras.</p> - -<p>Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les -deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit:</p> - -<p>—Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette -nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce -qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne -recommenceras plus jamais.</p> - -<p>—Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me -plaît.</p> - -<p>—Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux -plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te...</p> - -<p>—Tu me déshérites, c'est entendu.</p> - -<p>—Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il?</p> - -<p>—Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment -plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que -toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de -sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de -t'injurier.</p> - -<p>—Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent -dire.</p> - -<p>—Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te -regarde!</p> - -<p>Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau -n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique -à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les -journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût -trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au -besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de -Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son -geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.—Et -Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait -perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère -le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y -avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause -d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait:</p> - -<p>—Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté!</p> - - - - -<p>Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui, -un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était -Emmanuel.</p> - -<p>L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit -qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs -nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait -naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans. -Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres, -et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.—Emmanuel était -dépassé.</p> - -<p>Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme -de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national, -il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait -dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était -qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de -l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa -revanche de la Force.—Et voici que la Force s'était réveillée, au -cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La -génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait, -avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse -de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et -affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les -plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les -prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers, -les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles -croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées -que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de -tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la -guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des -beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils -célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux -poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par -réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le -mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la -forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent, -l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des -autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur -delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et—même les -plus incroyants—prônaient le retour au catholicisme, par besoin -pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde -d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de -dédaigner—ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de -la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires. -Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait -cruellement, et il s'en indignait.</p> - -<p>De savoir que Christophe était victime, comme lui,—plus que lui,—de -cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il -l'avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour -paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit -à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières -avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il -ne cacha pas le plaisir qu'il avait aux visites de Christophe. Dès -lors, ils se réunirent souvent, soit chez l'un, soit chez l'autre.</p> - -<p>Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré des -critiques; et, trouvant que Christophe ne s'en émouvait pas assez, il -lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux. -Ou y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art, -d'ignorer l'harmonie, d'avoir pillé ses confrères, et de déshonorer -la musique. On l'y nommait: «Ce vieil agité»... On y disait: «Nous -en avons assez, de ces convulsionnaires! Nous sommes l'ordre, la raison, -l'équilibre classique...»</p> - -<p>Christophe s'en divertissait.</p> - -<p>—C'est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la -fosse... De mon temps, il est vrai, on attendait qu'un homme eût -soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite, -aujourd'hui... La télégraphie sans fil, les aéroplanes... Une -génération est plus vite fourbue... Pauvres diables! ils n'en ont pas -pour longtemps! Qu'ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au -soleil!</p> - -<p>Mais Emmanuel n'avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il -était en proie à ses nerfs maladifs; âme ardente en un corps -rachitique, il lui fallait le combat, et il n'était pas fait pour le -combat. L'animosité de certains jugements le blessait, jusqu'au sang.</p> - -<p>—Ah! disait-il, si les critiques savaient le mal qu'ils font aux -artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient -honte de leur métier.</p> - -<p>—Mais ils le savent, mon bon ami. C'est leur raison de vivre. Il -faut bien que tout le monde vive.</p> - -<p>—Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par -la lutte qu'il faut livrer à l'art. Au lieu de vous tendre la main, de -parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider -fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs -poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent: -«Pourra pas!...» Et quand on est au faîte, disent, les uns: «Oui, -mais ce n'est pas ainsi qu'il fallait monter.» Tandis que les autres, -obstinés, répètent: «N'a pas pu!...» Bien heureux, quand ils ne -vous lancent pas dans les jambes des pierres pour vous faire tomber!</p> - -<p>—Bah! il se trouve aussi, parfois, dans le nombre, deux ou trois -braves gens; et quel bien ils peuvent faire! Les méchantes bêtes, il y en -a partout; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi, -qu'un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une -proie, qu'il enrage de ne pouvoir mastiquer? Il faut s'armer de -patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire -critique nous est utile; il est un entraîneur; il ne nous permet pas de -flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la -meute nous mord les fesses. En marche! Plus loin! Plus haut! Elle se -lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle. -Redis-toi le mot arabe: «<i>On ne tourmente pas les arbres stériles. -Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de -fruits d'or</i>»... Plaignons les artistes qu'on épargne. Ils resteront -à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs -jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les -ennemis! Ils m'ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis les -amis!</p> - -<p>Emmanuel ne pouvait s'empêcher de sourire. Puis, il disait:</p> - -<p>—Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de -te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur -première bataille?</p> - -<p>—Ils m'amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d'un -sang jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce -sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît... Qu'ils nous -fassent la leçon! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre -à l'école des jeunes! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats: -c'est dans l'ordre!... Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin -que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S'il nous reste -encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous -renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux, -réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les défloraisons -perpétuelles de l'âme humaine qui semblait épuisée, l'optimisme -vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l'action aventureuse, ces -races qui renaissent, pour la conquête du monde.</p> - -<p>—Que seraient-ils sans nous? Cette joie est sortie de nos larmes. -Cette force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une -génération. <i>Sic vos non vobis...</i></p> - -<p>—La vieille parole se trompe. C'est pour nous que nous avons -travaillé, en créant une race d'hommes qui nous dépassent. Nous avons -amassé leur épargne, nous l'avons défendue dans une bicoque mal -fermée, où tous les vents sifflaient; il nous fallait nous arcbouter -aux portes pour empêcher la mort d'entrer. Par nos bras fut frayée la -voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé -l'avenir. Nous avons mené l'Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y -pénétrera, avec eux, et par nous.</p> - -<p>—Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts, -portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui -maintenant sont des hommes? Nous avons eu, pour notre part, l'épreuve -et l'ingratitude.</p> - -<p>—Le regrettes-tu?</p> - -<p>—Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d'une puissante -époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu'elle a enfantée. Les -hommes d'aujourd'hui ne seraient plus capables de goûter la joie -superbe du renoncement.</p> - -<p>—Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de -Nébo, au pied de laquelle s'étendent les contrées où nous -n'entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Qui -descend dans la plaine perd de vue l'immensité de la plaine et -l'horizon lointain.</p> - - - - -<p>L'action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel, -il en puisait l'énergie dans l'amour de Grazia. À cet amour il devait -de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d'avoir pour toutes -les formes neuves de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que -fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même -quand elles étaient contre lui; il n'avait point peur de l'avènement -prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d'orfraie -à l'égoïsme d'une poignée de privilégiés; il ne s'accrochait pas -désespérément aux patenôtres d'un art vieilli; il attendait, avec -certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la -science et de l'action jaillît un art plus puissant que l'ancien; il -saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde -mourir avec lui.</p> - -<p>Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe; la conscience de -son pouvoir l'élevait au-dessus d'elle-même. Par ses lettres, elle -exerçait une direction sur son ami. Non qu'elle eût le ridicule de -prétendre à le diriger dans l'art: elle avait trop de tact et savait -ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il -accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par -avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu'il ne pensât rien qui -ne fût juste, pur, et digne d'être répété. Le son d'un bel -instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve -aussitôt s'incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s'aiment: -chacun ravit à l'autre ce qu'il a de meilleur; mais c'est afin de le -lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à -Christophe qu'elle l'aimait. L'éloignement la rendait plus libre de -parler; et aussi, la certitude qu'elle ne serait jamais à lui. Cet -amour, dont la religieuse ferveur s'était communiquée à Christophe, -lui était une fontaine de paix.</p> - -<p>De cette paix, Grazia donnait bien plus qu'elle n'avait. Sa santé -était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L'état de son -fils ne s'améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes -perpétuelles, qu'aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer. -Il avait acquis une virtuosité dans l'art de tenir en haleine -l'inquiétude de ceux qui l'aimaient; pour réveiller l'intérêt et -tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions: -cela tournait chez lui à la manie. Et le tragique fut que, tandis qu'il -grimaçait la parade de la maladie, la maladie réelle cheminait; et la -mort apparut, au seuil. Dramatique ironie! Grazia, que son fils avait -torturée pendant des ans pour un mal inventé, cessa d'y croire, -lorsque le mal fut là... Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa -force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien, -au moment qu'il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée -à elle, le reste de sa vie fut empoisonné de remords.</p> - -<p>La méchanceté de Lionello n'avait pas désarmé. Sans amour pour qui -que ce fût, il ne pouvait supporter qu'un de ceux qui l'entouraient -eût de l'amour pour quelque autre que pour lui; la jalousie était sa -seule passion. Il ne lui suffisait pas d'avoir réussi à éloigner sa -mère de Christophe; il eût voulu la contraindre à rompre l'intimité, -qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme -habituelle,—la maladie,—pour faire jurer à Grazia qu'elle ne se -remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il -prétendit exiger que sa mère n'écrivît plus à Christophe. Cette -fois, elle se révolta; et cet abus de pouvoir achevant de la libérer, -elle lui dit sur ses mensonges des mots d'une sévérité cruelle, -qu'elle se reprocha plus tard comme un crime; car ils jetèrent Lionello -dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut -d'autant plus que sa mère refusa d'y croire. Alors, il souhaita, dans -sa rage, de mourir pour se venger. Il ne se doutait pas que ce souhait -serait exaucé.</p> - -<p>Quand le médecin laissa entendre à Grazia que son fils était perdu, -elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher -son désespoir, afin de tromper l'enfant, qui l'avait si souvent -trompée. Il soupçonnait que c'était sérieux, cette fois; mais il ne -voulait pas le croire; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère -ce reproche de mensonge qui l'avait mis en fureur, alors qu'il mentait. -Vint l'heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut -terrible pour lui et pour les siens: il ne voulait pas mourir!...</p> - -<p>Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n'eut pas un cri, pas une -plainte; elle étonna par son silence; il ne lui restait plus assez de -force pour souffrir; elle n'avait qu'un désir: s'endormir, à son tour. -Elle continua d'accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme, -en apparence. Après quelques semaines, le sourire reparut même sur sa -bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse. -Christophe, moins que tout autre. Elle s'était contentée de lui -écrire la nouvelle, sans rien lui dire d'elle-même. Aux lettres de -Christophe, brûlantes d'affection inquiète, elle ne répondit pas. Il -voulait venir: elle le pria de n'en rien faire. Au bout de deux ou trois -mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu'elle avait, avant. -Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa -faiblesse. Elle savait que l'écho de tous ses sentiments résonnait en -lui, et qu'il avait besoin de s'appuyer sur elle. Elle ne s'imposait pas -une contrainte douloureuse. C'était une discipline qui la sauvait. Dans -sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre: l'amour de -Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie, -formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n'avait rien -d'intellectuel: il était l'instinct animal, qui fait marcher la bête -harassée, sans qu'elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes, -oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu'à ce qu'il tombe. Le -fatalisme soutenait son corps. L'amour soutenait son cœur. Sa vie -personnelle était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle -évitait, avec plus de soin que jamais, d'exprimer dans ses lettres -l'amour qu'elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était -plus grand. Mais aussi, parce que pesait dessus le veto du petit mort, -qui lui en faisait un crime. Alors, elle se taisait, elle s'obligeait à -ne plus écrire, de quelque temps.</p> - -<p>Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il -saisissait, dans le ton uni et tranquille d'une lettre, des accents -inattendus où frémissait une passion refoulée. Il en était -bouleversé; mais il n'osait rien dire; il était comme un homme qui -retient son souffle et craint de respirer, de peur que l'illusion ne -cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient -rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue...Puis, de -nouveau, le calme... <i>Meeresstille...</i></p> - - - - -<p>Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C'était une -après-midi. L'un et l'autre étaient pleins de leurs soucis personnels: -Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d'une déconvenue -dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les -raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique -apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de -la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion; -ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de -la chambre, sans qu'ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent, -ils n'en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait, -Georges alla frapper à la porte de l'autre chambre. Il n'y eut pas de -réponse. Georges n'insista point, connaissant les façons bizarres de -son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait -l'air très calme, très las, très doux. Il s'excusa de les avoir -laissés, reprit la conversation où il l'avait interrompue, leur -parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur -faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu'ils sussent -pourquoi.</p> - -<p>Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette. -Il la trouva en larmes. Aussitôt qu'elle le vit, elle accourut, -demandant:</p> - -<p>—Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami? C'est -affreux!</p> - -<p>Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu'elle venait -de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia.</p> - -<p>Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne. -Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées; -il avait suffi d'un souffle pour l'abattre. La veille de la rechute de -grippe qui l'emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe. -Elle en était attendrie. Elle eût voulu l'appeler auprès d'elle; elle -sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et -coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le -lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu'elle -n'acheva pas; elle avait le vertige, la tête lui tournait; d'ailleurs, -elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler -Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d'une -œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d'Emmanuel: le -sujet les avait passionnés tous deux, car c'était un peu le symbole de -leur propre destinée: <i>La Terre promise.</i> Christophe en avait souvent -parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine -suivante.... Il ne fallait pas l'inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre, -allusion à un simple rhume. Puis elle trouva que c'était encore trop. -Elle déchira la lettre, et elle n'eut pas la force d'en recommencer une -autre. Elle se dit qu'elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop -tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour -écrire...... Comme la mort est pressée! Quelques heures suffisent à -détruire ce qu'il a fallu des siècles pour former... Grazia eut à -peine le temps de donner à sa fille l'anneau qu'elle portait au doigt, -et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n'avait pas été, -jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu'elle partait, elle -contemplait passionnément le visage de celle qui restait; elle pressait -la main qui transmettrait son étreinte; et elle pensait avec joie:</p> - -<p>—Je ne m'en vais pas tout à fait.</p> - - - - -<p><span style="margin-left: 15em;">«<i>Quid? hic, inquam, quis est qui</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>complet aures meas tantus et tam</i></span><br /> -<span style="margin-left: 15em;"><i>dulcis sonus!...</i>»</span></p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">(Songe de Scipion.)</span></p> - - - - -<p>Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir -quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de -celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami; et -même—(la jeunesse n'est guère respectueuse)—il s'en était parfois -égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse -la douleur qu'une telle perte devait causer à Christophe; et il avait -besoin de courir à lui, de le plaindre, de l'embrasser. Connaissant la -violence de ses passions,—la tranquillité que Christophe avait -montrée tout à l'heure l'inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne -bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre -Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et venir un pas lent -et lourd. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges, -prêt à se jeter dans ses bras, s'arrêta; il ne sut plus que dire. -Christophe demanda doucement:</p> - -<p>—C'est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose?</p> - -<p>Georges, troublé, balbutia:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Entre.</p> - -<p>Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant -l'arrivée de Georges; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le -dossier, il regardait les toits en face et le ciel rouge du soir. Il ne -s'occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher -sur la table, en jetant à la dérobée un coup d'œil vers Christophe. -Le visage du vieil homme était immobile; les reflets du soleil couchant -illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges passa -dans la pièce voisine,—la chambre à coucher,—comme pour continuer -ses recherches. C'était là que Christophe s'était enfermé tout à -l'heure avec la lettre. Elle était encore sur le lit non défait, qui -portait l'empreinte d'un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait -glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le -ramassa et lut, dans l'Évangile, la rencontre de Madeleine avec le -Jardinier.</p> - -<p>Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à -gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui -n'avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais -Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût -été déplacée. C'était lui qui aurait eu plutôt besoin de -consolations. Il dit timidement:</p> - -<p>—Je m'en vais.</p> - -<p>Christophe, sans tourner la tête, dit:</p> - -<p>—Au revoir, mon petit.</p> - -<p>Georges s'en alla, et ferma la porte sans bruit.</p> - -<p>Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point, -il ne méditait point. Aucune image précise. Il était comme un homme -fatigué, qui écoute une musique indistincte, sans chercher à la -comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il -se jeta sur son lit, et s'endormit, d'un sommeil lourd. La symphonie -continuait de bruire.</p> - -<p>Et voici qu'il <i>la</i> vit, elle, la bien-aimée... Elle lui tendait -les mains, et souriait, disant:</p> - -<p>—Maintenant, tu as passé la région du feu.</p> - -<p>Alors, son cœur se fondit. La paix remplissait les espaces étoilés, -où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et -profondes...</p> - - -<p>Quand il se réveilla (le jour était revenu), l'étrange bonheur -persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit -de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait.</p> - - -<p><span style="margin-left: 8em;">... <i>Or vedi, figlio,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>tra Beatrice e te è questo muro</i>...</span></p> - - -<p>Entre Béatrice et lui, le mur était franchi.</p> - -<p>Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de -l'autre côté. À mesure que l'on vit, à mesure que l'on crée, à -mesure que l'on aime et qu'on perd ceux qu'on aime, on échappe à la -mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre qu'on -frappe, on s'évade de soi, on se sauve dans l'œuvre qu'on a créée, -dans l'âme qu'on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n'est -plus dans Rome; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia -le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu'à son tour... À -présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur.</p> - -<p>Il vécut une période d'exaltation secrète. Il ne sentait plus le -poids d'aucune chaîne. Il n'attendait plus rien. Il ne dépendait plus -de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des -combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques, -<i>Dominus Deus Sabaoth</i>, il regardait à ses pieds s'effacer dans la nuit -la torche du Buisson Ardent. Qu'elle était loin, déjà! Quand elle -avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et -depuis, quel chemin il avait parcouru! Cependant, la cime ne paraissait -pas plus proche. Il ne l'atteindrait jamais, (il le savait maintenant), -dût-il marcher pendant l'éternité. Mais quand on est entré dans le -cercle de lumière et qu'on ne laisse pas derrière soi les aimés, -l'éternité n'est pas trop longue pour faire route avec eux.</p> - -<p>Il condamna sa porte. Personne n'y frappa. Georges avait dépensé d'un -coup toute sa force de compassion; rentré chez lui, rassuré, le -lendemain il n'y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel -ne savait rien; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence -piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite. -Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu'il eut pendant -des jours avec celle qu'il portait maintenant dans son âme, comme la -femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu'aucun mot -n'eût traduit. À peine, la musique pouvait-elle l'exprimer. Quand le -cœur était plein, plein jusqu'à déborder, Christophe, les yeux clos, -immobile, l'écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano, -il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus -que dans le reste de sa vie. Il n'écrivait pas ses pensées. À quoi -bon?</p> - -<p>Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir -les autres hommes, sans qu'aucun de ses intimes, sauf Georges, eût un -soupçon de ce qui s'était passé, le démon de l'improvisation -persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on -l'attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano -et joua pendant près d'une heure, se livrant tout entier, oubliant que -le salon était plein d'indifférents. Ils n'avaient pas envie de rire. -Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même -qui n'en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré; et les larmes -étaient venues aux yeux de Colette... Lorsque Christophe eut fini, il -se retourna brusquement; il vit l'émotion des gens, et, haussant les -épaules,—il rit.</p> - -<p>Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force,—une -force qu'on domine. La douleur ne l'avait plus, il avait la douleur; -elle pouvait s'agiter et secouer les barreaux: il la tenait en cage.</p> - -<p>De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les -plus heureuses: une scène de l'Évangile, que Georges reconnut:</p> - - -<p>«<i>Mulier, quid ploras?</i>»—«<i>Quia tulerunt Dominum meum, et -nescio ubi posuerunt eum.</i>»</p> - -<p><i>Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum -stantem: et non sciebat quia Jesus est.</i></p> - - -<p>—une série de <i>lieder</i> tragiques sur les vers de cantares populaires -d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre, -comme une flamme noire:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Quisiera ser el sepulcro</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Donde à ti te han de enterrar,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Para tenerle en mis brazos</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Por loda la eternidad.</i></span></p> - -<p>(<i>Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de -te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité.</i>)</p> - - -<p>et deux symphonies, intitulées <i>l'Ile des Calmes</i>, et <i>le Songe de -Scipion</i>, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres -de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de -son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis -ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France, -riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées.</p> - -<p>Cet «<i>enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande -perte</i>», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang -dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort -avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme -stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique. -L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel, -plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le -soir tranquille sur les monts.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="QUATRIEME_PARTIE"><i>QUATRIÈME PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber. -On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des -tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point -à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà, -des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations. -L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un -bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes -les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On -l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un -aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait -la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de -la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du -cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de -noblesse de l'homme...</p> - -<p>C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et -morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les -précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un -génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu -et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en -Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des -plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.—Alors, il -ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne. -Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect -d'une vaste veillée d'armes.</p> - -<p>Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de -lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient -été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles -couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe, -aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus -prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813. -Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone -de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux, -lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs -mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu -à un certain degré de l'âme, «<i>on ne connaît plus de nations, on -ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien -propre</i>». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a -plus que le ciel,—«<i>tout le ciel, qui appartient à l'aigle</i>».</p> - -<p>Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité -ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race -ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer -devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il -s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir -la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y -trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil -nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le -caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents -et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de -conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se -croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la -meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes, -cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans -croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on -voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand -soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci -ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions -individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux -époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les -Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient -autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de -bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants, -en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les -prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute -le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la -Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la -paix!...</p> - -<p>Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du -Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers -qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses -modernes, cyprès et roses enlacés,—tous les siècles, tous les -styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière -intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte -l'ordre et la lumière, qui sont en lui.</p> - -<p>Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait -sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette -harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y -rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant -d'autres de sa race.—De temps en temps, il faisait quelques séjours en -Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit -franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son -Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les -seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre -intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué -à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les -passions de la grande famille humaine, il était difficile de se -réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point. -L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation; -elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou -pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec -un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil -à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur -peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie -pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des -cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace -où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient -à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût -épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils -ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se -débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun -ne devait attendre de lumière que de soi.</p> - -<p>Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de -l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des -passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine, -comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare -jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de -labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni -contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont -suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un -esprit allemand,—oiseaux égarés dans la nuit,—venaient à tire -d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la -force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux -de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas -responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas -non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En -dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous -avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de -notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident. -Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne -rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies -fraternels.»</p> - -<p>Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se -complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre, -leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui, -originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux -civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union -nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie -avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes -ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin -de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui -était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de -se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier.</p> - -<p>Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il -s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux -esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles -qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment -où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y -trouve une plus abondante pâture.</p> - -<p>Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui -opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:—car il avait des -imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir. -C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui, -laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût -donné beaucoup pour aimer leur musique; mais—(c'était bien sa -chance!)—il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille -fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient -personnellement antipathiques et qui représentaient en art des -tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La -vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu, -fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête -homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe -disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux -qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de -sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant, -il lui demandait:</p> - -<p>—Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que -vous exprimeriez votre amour, ou votre haine?</p> - -<p>—Oui, maître.</p> - -<p>—Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire.</p> - -<p>Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin -de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux -dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait -comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions -morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes -d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports -sociaux:—de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à -un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules -qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent -été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait -pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en -pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr. -Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à -aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il -avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances -d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car -elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en -aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui. -L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était -uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque -dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance, -d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus -saintes. Vive «<i>le sel gaulois, qui ravive la terre!</i>» Le scepticisme -et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi -d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour -qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre -en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se -heurtaient!</p> - -<p>Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du -monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses -conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était -lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le -meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante, -avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol -la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la -vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour -qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces -délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des -guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du -merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans -la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui -affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, -c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et -tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de -notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce -qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous -nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il -y a beau temps que je suis ailleurs!</p> - - - - -<p>Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus -les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient, -disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de -neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et -remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme -d'août...</p> - -<p>D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe -pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit -mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au -fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de -miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde -des planètes se dessine; elle tourne...</p> - -<p>Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant -qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du -rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe -la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct -s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se -déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à -leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes -planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire...</p> - -<p>Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent -son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des -couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les -ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de -mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les -sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il -guette et il choisit sa proie.</p> - -<p>Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux -ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand -architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent -point leurs forces. La cathédrale s'achève.</p> - -<p>«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'<i>elle n'est pas -bonne encore.</i>»</p> - -<p>L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait -l'harmonie.</p> - - -<p>Le rêve est accompli. <i>Te Deum</i>....</p> - -<p>Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec -lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes.</p> - - - - -<p>Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme -de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour -égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il -faut qu'il <i>préfère</i>; il faut qu'il se donne à des êtres de son -choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le -sang de son cœur.</p> - -<p>Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le -baignait,—le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de -Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux -enfants. Il allait les unir, dans la réalité.</p> - - -<p>Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait -dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à -Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq -ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face -large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les -yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le -menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes -et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier. -Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de -sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze -heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à -demi éveillée. Christophe la nommait <i>Dornröschen</i>, la Belle au Bois -dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se -couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon -rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à -quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la -parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des -jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis -ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un -livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours -après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes -d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des -erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa -gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son -étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf -égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et -paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors, -elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la -peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des -livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations -idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins.</p> - -<p>Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une -tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une -piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois -et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que -le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La -seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait -presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait -comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée -que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle -devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se -les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait -découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui -semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais -associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été -chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la -main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens -cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les -sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son -vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de -lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même -pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était -dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.—Elle -vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui -Georges Jeannin.</p> - -<p>Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant -d'intérêt à la société de Christophe.</p> - -<p>Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais -sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se -ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort. -Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent -s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se -réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût -italien,—un léger manque de nuances, une certaine préférence pour -les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment -la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en -s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer, -ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe, -qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à -l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier; -mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop, -au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils -se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les -piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la -main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de -plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils -s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts -de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient -point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était -insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions -que Christophe leur offrait de se rencontrer.</p> - -<p>Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa -visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,—Georges, entrant en -coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait -dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit -vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut, -s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda -là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son -innocente rouerie, lui dit:</p> - -<p>—C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous -avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi.</p> - -<p>Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il -parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était -pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut -saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était -moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec -malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui -soufflait à l'oreille:</p> - -<p>—<i>Biricchina, ladroncello, furbetta</i>...</p> - -<p>Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se -taire.</p> - -<p>Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son -air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres.</p> - -<p>Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand -il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l'un que -l'autre; mais il jugeait plus sévèrement Georges: il connaissait ses -faiblesses, il idéalisait Aurora; il se croyait responsable du bonheur -de celle-ci plus que de celui de Georges: car il lui semblait que -Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se -demandait s'il n'était pas coupable, en donnant à l'innocente Aurora -un compagnon, qui ne l'était guère.</p> - -<p>Mais un jour qu'il passait près d'une charmille, où les deux jeunes -gens étaient assis,—(c'était très peu de temps après leurs -fiançailles)—il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui -questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées, -et Georges qui racontait, sans se faire prier. D'autres bribes -d'entretiens dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu'Aurora -était beaucoup plus à l'aise que lui-même dans les idées «morales» -de Georges. Très épris l'un de l'autre, ils ne se regardaient pourtant -pas comme liés pour toujours; ils apportaient, dans les questions -relatives à l'amour et au mariage, un esprit de liberté, qui avait sa -beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l'ancien système de -mutuel dévouement <i>usque ad mortem.</i> Et Christophe regardait avec un -peu de mélancolie... Qu'ils étaient déjà loin de lui! Comme elle -file, la barque qui emporte nos enfants!... Patience! Un jour viendra, -on se retrouvera tous au port.</p> - -<p>En attendant, la barque ne s'inquiétait guère de la route à suivre; -elle flottait à tous les vents du jour.—Cet esprit de liberté, qui -tendait à modifier les mœurs d'alors, il eût semblé naturel qu'il -s'établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l'action. -Mais il n'en était rien: la nature humaine se soucie peu de la -contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus -libres, l'intelligence le devenait moins; elle demandait à la religion -de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse -s'effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les marnes âmes. -Georges et Aurora s'étaient laissé gagner par le nouveau courant -catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du -monde et des intellectuels. Rien de plus amusant que de voir Georges, -frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde, -qui ne s'était jamais soucié ni de Dieu ni du diable,—un vrai petit -Gaulois qui se moque de tout,—brusquement déclarer que la vérité -était là. Il lui en fallait une; et celle-ci s'accordait avec son -besoin d'action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de -la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé; il revenait, de -lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L'exemple de -quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres -pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des -premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l'eût suivi n'importe -où. Aussitôt, ils se montrèrent sûrs d'eux et méprisants pour ceux -qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie! Ces deux enfants frivoles -étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le -sérieux, l'ardent effort de Grazia et d'Olivier ne leur avait jamais -valu de l'être, malgré tout leur désir.</p> - -<p>Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. II -n'essayait pas de la combattre, comme l'eût voulu Emmanuel, dont le -libre idéalisme s'irritait de ce retour de l'ancien ennemi. On ne -combat pas le vent qui passe. On attend qu'il ait passé. La raison -humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un effort gigantesque. -Elle cédait au sommeil; et, comme l'enfant harassé d'une longue -journée, avant de s'endormir, elle disait ses prières. La porte des -rêves s'était rouverte: à la suite des religions, les souffles -théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le -cerveau de l'Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la -pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu'à la science, où se -manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer. -Laissons-les respirer! Demain, l'esprit se réveillera, plus alerte et -plus libre... Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé. -Christophe, qui n'avait guère eu le temps d'y céder, était heureux -que ses enfants en jouissent, à sa place, qu'ils eussent le repos de -l'âme, la sécurité de la foi, la confiance absolue, imperturbable, en -leurs rêves. Il n'aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux. -Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l'inquiétude -d'Olivier trouvaient l'apaisement dans leurs fils, et que c'était bien, -ainsi.</p> - -<p>—«Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d'autres qui -vivaient avant nous, tout cela fut pour que ces deux enfants -atteignissent à la joie... Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais -faite et qui te fut refusée!... Ah! si les malheureux pouvaient -goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies -sacrifiées!»</p> - -<p>Pourquoi eût-il cherché à contester ce bonheur? Il ne faut pas -vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur. -Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu'ils -n'eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient -pas leur foi.</p> - -<p>Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils -avaient l'air de se dire:</p> - -<p>—Il ne peut pas comprendre...</p> - -<p>Il était, pour eux, du passé. Et ils n'attachaient pas au passé une -énorme importance! Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de -ce qu'ils feraient plus tard, quand Christophe «ne serait plus -là»...—Pourtant ils l'aimaient bien... Terribles enfants! Ils -poussent autour de vous, comme des lianes! Cette force de la nature, qui -vous pousse, qui vous chasse...</p> - -<p>—«Va-t'en! Va-t'en! Ôte-toi de là! À mon tour!...»</p> - -<p>Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de -leur dire:</p> - -<p>—Ne vous pressez pas tant! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi -encore comme quelqu'un de vivant!</p> - -<p>Il se divertissait de leur naïve impertinence.</p> - -<p>—Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu'ils -l'avaient accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis -une vieille bête.</p> - -<p>—Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur. -Vous êtes le meilleur; mais il y a des choses que vous ne savez pas.</p> - -<p>—Et que tu sais, petite fille? Voyez la grande sagesse!</p> - -<p>—Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand'chose. Mais, lui, -Georges, il sait.</p> - -<p>Christophe sourit:</p> - -<p>—Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu'on aime.</p> - -<p>Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur -supériorité intellectuelle, c'était de subir leur musique. Ils -mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas, -quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux, -l'amour éveillât leur ramage. Mais ils n'étaient pas, à beaucoup -près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d'illusion sur -son talent. Il n'en était pas de même pour celui de son fiancé; elle -ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de -Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et -celui-ci, malgré sa finesse ironique, n'était pas loin de se laisser -convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n'y contredisait pas; -malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille, -(quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé, -en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire -affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre -petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une -conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de -bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au -jeune garçon pourquoi il riait. Il l'embrassait. Il l'aimait bien, -ainsi. Il l'aimait peut-être mieux... Pauvre petit!... Ô vanité de -l'art!...</p> - - - - -<p>Il s'entretenait souvent de «ses enfants»—(il les nommait -ainsi)—avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l'affection pour -Georges, disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il -avait déjà Aurora: ce n'était pas juste, il accaparait tout.</p> - -<p>Leur amitié était devenue quasi légendaire dans le monde parisien, -quoiqu'ils vécussent à l'écart. Emmanuel s'était pris d'une passion -pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil; il la -cachait sous des façons brusques; il le rudoyait parfois. Mais -Christophe n'en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était -maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas -de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé -les empêchait de sortir, ils s'écrivaient. Des lettres, qui semblaient -venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les -intéressaient moins que certains progrès de l'esprit dans les sciences -et dans l'art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou -distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui -marque dans l'histoire de l'esprit humain.</p> - -<p>Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une -récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils -avaient pris l'habitude de trouver naturel que la santé d'Emmanuel eût -droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les -six étages d'Emmanuel; et quand il était arrivé, il lui fallait un -bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner -l'un que l'autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès -d'oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C'était une des -raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous -eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui: car Aurora lui faisait -la guerre, pour sa manie de fumer; et il se cachait d'elle. Il arrivait -aux deux amis d'être pris de quintes de toux, au milieu de leurs -discours; alors, ils devaient s'interrompre et se regardaient, en riant, -comme des écoliers en faute; et parfois l'un des deux faisait la leçon -à celui qui toussait; mais, le souffle revenu, l'autre protestait avec -énergie que la fumée n'y était pour rien.</p> - -<p>Sur la table d'Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers, -était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement, -d'un air de reproche. Christophe disait qu'il était leur conscience -vivante; pour l'étouffer, il mettait son chapeau dessus. C'était un -chat malingre, de l'espèce la plus vulgaire, qu'Emmanuel avait ramassé -dans la rue, à demi assommé; il ne s'était jamais bien remis des -brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit; -très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux -quand il n'était point là, content d'être couché sur la table, près -de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler, -pendant des heures d'extase, la cage où voletaient les oiseaux -inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d'attention, se -prêtant avec patience aux caresses capricieuses d'Emmanuel, un peu -rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre. -Il était délicat, un de ses yeux pleurait; il toussotait; s'il avait -pu parler, il n'eût certes pas eu l'effronterie de soutenir, comme les -deux amis, «que la fumée n'y était pour rien»; mais d'eux, il -acceptait tout; il avait l'air de penser:</p> - -<p>—Ils sont hommes, ils ne savent ce qu'ils font.</p> - -<p>Emmanuel s'était attaché à lui, parce qu'il trouvait une analogie -entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe -prétendait que les ressemblances s'étendaient jusqu'à l'expression du -regard.</p> - -<p>—Pourquoi pas? disait Emmanuel.</p> - -<p>Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s'affine, selon les -maîtres qu'ils fréquentent. Le chat d'un imbécile n'a pas le même -regard que le chat d'un homme d'esprit. Un animal domestique peut -devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non -seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce -qu'est son maître. Il n'est même pas besoin de l'influence des hommes. -Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent -illumine les yeux des animaux.—Le chat gris d'Emmanuel était en -harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme, -qu'éclairait le ciel parisien.</p> - -<p>Emmanuel s'était humanisé. Il n'était plus le même qu'aux premiers -temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique -l'avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait -sentir trop clairement, dans une heure d'exaspération, la lassitude que -lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il -l'avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d'inquiétudes. Il avait -fini par la trouver dans un poste de police. Elle avait voulu se jeter -dans la Seine; un passant l'avait retenue par ses vêtements, au moment -où elle enjambait le parapet d'un pont; elle avait refusé de donner -son adresse et son nom; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette -douleur accabla Emmanuel; il ne pouvait supporter la pensée qu'après -avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il ramena -chez lui la désespérée, il s'appliqua à panser la blessure qu'il -avait ouverte, à rendre à l'exigeante amie la confiance dans -l'affection qu'elle voulait de lui. Il avait fait taire ses révoltes, -il s'était résigné à cet amour absorbant, il lui avait voué ce qui -lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son -cœur. Cet apôtre de l'action en était arrivé à croire qu'il n'y -avait qu'une action qui fût bonne: ne pas faire de mal. Son rôle -était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées -humaines ne se fût servie de lui que comme d'un instrument, pour -déchaîner l'action. Une fois l'ordre accompli, il n'était plus rien: -l'action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près -résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à -fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il -se prétendît affranchi de toute religion et qu'il traitât en -plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme -tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie. -L'autel était déserté maintenant; et Emmanuel en souffrait. Comment -voir sans douleur les saintes idées qu'on a eu tant de peine à faire -vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert -mille tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent! Tout ce -magnifique héritage de l'idéalisme français,—cette foi dans la -Liberté, qui eut ses saints, ses héros, ses martyrs, cet amour de -l'humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations -et des races,—avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le -saccagent! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous -avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de -rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine, -la démence de la guerre dans le cœur de ma France!</p> - -<p>—Ce n'est pas seulement en France, c'est dans le monde entier, disait -Christophe, d'un air riant. De l'Espagne à la Chine, la même -bourrasque souffle. Plus un coin où l'on puisse s'abriter contre le -vent! Vois, cela devient comique: jusqu'à ma Suisse, qui se fait -nationaliste!</p> - -<p>—Tu trouves cela consolant?</p> - -<p>—Assurément. On voit là que de tels courants ne sont pas dus aux -ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène -l'univers. Et devant ce Dieu, j'ai appris à m'incliner. Si je ne -comprends pas, c'est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre. -Mais qui de vous s'en inquiète? Vous vivez au jour le jour, vous ne -voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez -qu'elle marque le terme du chemin; vous voyez la vague qui vous emporte, -et vous ne voyez pas la mer! La vague d'aujourd'hui, c'est la vague -d'hier, la nôtre, qui lui a imprimé son élan. La vague d'aujourd'hui -creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme on -oublie la nôtre. Je n'admire ni ne crains le nationalisme de l'heure -présente. Avec l'heure, il s'écoule; il passe, il est passé. Il est -un degré de l'échelle. Monte au faîte! Il est le sergent-fourrier de -l'armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses tambours et ses -fifres!...</p> - -<p>(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé, -sursauta.)</p> - -<p>... Chaque peuple, aujourd'hui, sent l'impérieux besoin de rassembler -ses forces et d'en dresser le bilan. C'est que, depuis un siècle, les -peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par -l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la -morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son -examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son -bien, avant d'entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un -nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. -Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. -Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa -maison nette, avant de s'unir aux autres, devant le Dieu commun, et de -conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance.</p> - -<p>Emmanuel regardait Christophe; et ses yeux reflétaient la vision qui -passait. Il se tut, quelque temps après que l'autre eut parlé; puis, -il dit:</p> - -<p>—Tu es heureux, Christophe! Tu ne vois pas la nuit.</p> - -<p>—Je vois dans la nuit, dit Christophe. J'y ai assez vécu. Je suis -un vieux hibou.</p> - - - - -<p>Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses -manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n'écoutait pas -bien ce qu'on lui disait. Il avait l'air absorbé et souriant. Quand on -lui faisait remarquer ses distractions, il s'excusait affectueusement. -Il parlait de lui parfois, à la troisième personne:</p> - -<p>—Krafft vous fera cela...</p> - -<p>ou...</p> - -<p>—Christophe rira bien...</p> - -<p>Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient:</p> - -<p>—Quelle infatuation de soi!</p> - -<p>Et c'était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un -étranger. Il en était à l'heure où l'on se désintéresse même de -la lutte livrée pour le beau, parce qu'après avoir accompli sa tâche, -on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu'au -bout du compte, ainsi que dit Rodin, «<i>le beau finira toujours par -triompher</i>». Les méchancetés et les injustices ne le révoltaient -plus.—Il se disait, en riant, que ce n'était pas naturel, que la vie -se retirait de lui.</p> - -<p>De fait, il n'avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort -physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il -était tout de suite hors d'haleine; le cœur lui faisait mal. Il -pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux -autres de ce qu'il éprouvait. À quoi bon, n'est-ce pas? On ne peut que -les inquiéter, et on ne se guérit pas. D'ailleurs, il ne prenait pas -au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d'être malade, il craignait -qu'on ne l'obligeât à se soigner.</p> - -<p>Par un secret pressentiment, il fut pris d'un désir de revoir encore le -pays. C'était un projet qu'il remettait, d'année en année. Il se dit -que, l'année prochaine... Il ne le remit plus, cette fois.</p> - -<p>Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court. -Christophe ne retrouva plus rien de ce qu'il venait chercher. Les -transformations qui s'annonçaient, à son dernier passage, étaient -maintenant accomplies: la petite ville était devenue une grande ville -industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le -cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses -hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où -Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue!) entre d'immondes -bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même... -Soit! La vie continuait; peut-être d'autres petits Christophes -rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue -décorée de son nom.—À un concert de la gigantesque <i>Tonhalle</i>, il -entendit exécuter, au rebours de sa pensée, une de ses œuvres; il la -reconnut à peine... Soit! Mal comprise, elle suscitera peut-être des -énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu'il vous -plaît; nourrissez-vous de nous!—Christophe, se promenant, à la -tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de -grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui -allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la -terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait, -avec lui... Soit! Soit! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de -soleils! Pour un astre qui s'éteint, des milliers d'autres s'allument. -Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l'espace déborde de -lumière. Tu ne m'éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber -ma vie...</p> - -<p>Au retour d'Allemagne, Christophe voulut s'arrêter dans la ville où il -avait connu Anna. Depuis qu'il l'avait quittée, il ne savait plus rien -d'elle. Il n'aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des -années, le nom seul le faisait trembler...—À présent, il était -calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre -d'hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui -sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du -fleuve montait vers lui l'odeur du danger lointain, qu'il avait peine à -comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait -affranchi du redoutable Maître; et ce lui était une triste douceur. Il -n'était pas décidé sur ce qu'il ferait, le lendemain. Il eut, un -instant, l'idée—(le passé était si loin!)—de faire visite aux -Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua; il ne se risqua même -pas à demander, à l'hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore. -Il décida de partir...</p> - -<p>À l'heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où -allait jadis Anna; il se plaça derrière un pilier, d'où il pouvait -voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s'agenouiller. Il -attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là.</p> - -<p>Une femme vint, en effet; et il ne la reconnut pas. Elle était -semblable à d'autres: corpulente, la face pleine, au menton gras, -l'expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s'assit à son -banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre; elle -regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que -Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu -maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis, -elle avait ce geste... À la sortie, elle passa près de lui, lentement, -la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre. -Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lueur de ses yeux -sombres et ennuyés. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite -et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu'un instant après qu'il -reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé, -à certain pli des lèvres, la bouche qu'il avait baisée... Le souffle -lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait:</p> - -<p>—Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j'ai aimée? -Où est-elle? Où est-elle? Et où suis-je, moi-même? Où est celui qui -l'aima? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a -dévorés?—La cendre. Où est le feu?</p> - -<p>Et son Dieu lui répondit:</p> - -<p>—En moi.</p> - -<p>Alors, il releva les yeux; et, pour la dernière fois, il -l'aperçut,—au milieu de la foule,—qui sortait par la porte, au -soleil.</p> - -<p>Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil -ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de -malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du -succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de -reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui -avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne -rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même -quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se -connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur -Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le -nier exaspérait Lévy-Cœur.</p> - -<p>Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante, -avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui -frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se -promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du -Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait -gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en -remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci. -Il pensait de Lévy-Cœur:</p> - -<p>—L'animal a de la chance!</p> - -<p>Mais il ajoutait fièrement:</p> - -<p>—Moi aussi, j'ai une fille.</p> - -<p>Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout -l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte -d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et -même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur.</p> - -<p>En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était -mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt:</p> - -<p>—Si c'était la mienne qui avait été frappée!</p> - -<p>Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier -moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas -satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais, -quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure -ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui -tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit. -Christophe dit:</p> - -<p>—Vous l'avez perdue!...</p> - -<p>Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une -reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses -et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de -ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal, -sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on -voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont -on était masqué, et l'on se retrouve face à face,—deux hommes qui ne -valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit, -après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main.</p> - - - - -<p>Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours -du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait -remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il -les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait:</p> - -<p>—Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade.</p> - -<p>Et Aurora répondait:</p> - -<p>—Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage!</p> - -<p>Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait -pas troubler leur bonheur!</p> - -<p>Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,—(il s'était -ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui -qui allait se marier),—il fut assez sot pour se laisser reprendre par -son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première -attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita -d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne -fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu -l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût -pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait, -de faire maintenant pour sa fille,—pour elle,—ce qu'elle avait fait -pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir -jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si -heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve -de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez -Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer -dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi. -Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui -partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes, -pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de -lui écrire demain, après-demain...</p> - -<p>Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit, -et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait -venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état -inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un -médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne -s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses -services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de -ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le -moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête -clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son -lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si -furieux—(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en -lui!)—qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet -de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon -accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint -plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme -elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il -se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte, -et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre -promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans -leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place, -il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que -c'était lui qui la leur avait donnée.</p> - -<p>Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin -la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature. -Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais -en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui -expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que -ce ne fût guère important,—(Aurora n'y avait songé qu'au moment -d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait -bien lui raconter),—Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque -chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver -faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures. -Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des -employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui -n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie, -de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils -ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du -chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui -remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant -article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant. -Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups! -Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une -estime qui les irritait.</p> - -<p>«<i>On croit</i>, avouait Bismarck, comme à regret, <i>que rien n'est -plus involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage...</i>»</p> - -<p>Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés -que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il -parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la -quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à -rire, et dit, en se recouchant:</p> - -<p>—Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi.</p> - -<p>On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa -obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le -moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.</p> - -<p>Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment -occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était -double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était -beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles -conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à -l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son -lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur -lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties. -Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus -presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté. -Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait, -l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux. -Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette -contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout -heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible -d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains. -Divin silence!...</p> - -<p>Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt, -deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur -donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua -d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades -l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins -différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie -sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité -fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en -plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce -qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de -l'avenir de leurs idées.</p> - -<p>Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le -mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille:</p> - -<p>«<i>Ich habe genug, Bruder; reite dich!</i>»<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a></p> - - - - -<p>Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie... -L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les -luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de -vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la -victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin -de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de -l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille -humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner -orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son -destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de -l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître. -Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout -sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu -sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble, -comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite, -comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître, -dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les -semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé, -d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et -de leur dire:</p> - -<p>«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre -ombre m'est douce...»</p> - -<p>Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main; -et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme -de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de -l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où, -comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent, -l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la -fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est -Harmonie...</p> - -<p>Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui -serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui -heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la -dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!...</p> - -<p>Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une -sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un -morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait -tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes -les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était -agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit -était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se -résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y -eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce -corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé, -tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait:</p> - -<p>—Il n'en a plus pour longtemps.</p> - -<p>Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain:</p> - -<p>—Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa -personne et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son -œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton -nom?</p> - -<p>Sans hésiter, il répondit:</p> - -<p>—Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement: -car il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse -Christophe!...</p> - -<p>Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à -son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée -de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait -fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus -vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle -ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui -existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes -de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos -passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et -Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas -troublé.</p> - -<p>—Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné.</p> - -<p>Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur -les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre -de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés -par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la -nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre -l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est -illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne -correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre -les sons réels, une application du système métrique à l'infini -mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre -l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais -cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne -à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant -l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en -contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du -réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature -rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée. -Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses -yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à -cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait -élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas -voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il -m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art -me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!...</p> - -<p>Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en -tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il -essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa -contradiction, il sourit, et il dit:</p> - -<p>—Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis -un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point; tu ne te -laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon! tu le sais bien, ce sont -là des boutades. Je ne t'ai jamais trahie, tu ne m'as jamais trahi, -nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous partirons ensemble, mon amie. -Reste avec moi, jusqu'à la fin.</p> - - -<p><span style="margin-left: 15em;"><i>Bleib bei uns...</i></span></p> - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/illustration03_4.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - - - - -<p>Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de -rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et -maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se -retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre, -plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un -autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête -étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi -bon distinguer? Il les aimait tous autant.</p> - -<p>Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne -voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait, -comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la -chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence. -Christophe soupira.</p> - -<p>—Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été -seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées -sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits -mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,—tous vivants,—ô -tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de -votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos -voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je -suis riche... Mon cœur est rempli!...</p> - -<p>Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui, -disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe -s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait -devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides -éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait, -dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui -ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que -Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui -mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de -cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein -d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants. -Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que -cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase, -qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de -vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa -pensée,—(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne -s'en apercevait pas)—il entonna un cantique à la vie.</p> - -<p>Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait:</p> - -<p>—Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu -qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper!</p> - -<p>Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout -l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre -ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse -musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe -s'amusait:</p> - -<p>—Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper.</p> - -<p>Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque, -à droite, à gauche, dans des passes dangereuses.</p> - -<p>—Comment te tireras-tu de celle-ci?... Et de celle-là? Attrape!... -Et encore de cette autre?</p> - -<p>Ils s'en tiraient toujours; ils répondaient aux audaces par d'autres -encore plus risquées.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'ils vont inventer? Sacrés malins!...</p> - -<p>Christophe criait bravo, et riait aux éclats.</p> - -<p>—Diable! C'est qu'il devient difficile de les suivre! Est-ce que je -vais me laisser battre?... Vous savez, ce n'est pas de jeu! Je suis -fourbu, aujourd'hui... N'importe! Il ne sera pas dit qu'ils auront le -dernier mot...</p> - -<p>Mais l'orchestre déployait une fantaisie d'une telle abondance, d'une -telle nouveauté qu'il n'y avait plus moyen de faire autre chose que de -rester, à l'entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé... -Christophe se prenait en pitié:</p> - -<p>—Animal! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi! L'instrument a donné -tout ce qu'il pouvait. Assez de ce corps! Il m'en faut un autre.</p> - -<p>Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l'empêchaient -d'écouter:</p> - -<p>—Te tairas-tu!</p> - -<p>Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing, -comme un ennemi qu'il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d'une -mêlée. Une foule hurlait. Un homme l'étreignit, à bras-le-corps. Ils -roulaient ensemble. L'autre pesait sur lui. Il étouffait.</p> - -<p>—Lâche-moi, je veux entendre!... Je veux entendre! Ou je te -tue!</p> - -<p>Il lui martelait la tête contre le mur. L'autre ne lâchait point.</p> - -<p>—Mais qui est-ce, à présent? Avec qui est-ce que je lutte, -enlacé? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle?...</p> - -<p>Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif de -meurtre, morsures des étreintes charnelles, toute la bourbe de l'étang -soulevée, une dernière fois...</p> - -<p>—Ah! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin? Est-ce que je ne -vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair?... Tombe donc -avec elles, ma charogne!</p> - -<p>Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repousse -l'invisible ennemi... Il est libre!... Là-bas, la musique joue -toujours, s'éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tend les bras -vers elle:</p> - -<p>—Attends-moi! Attends-moi!</p> - -<p>Il court, pour la rejoindre. Il trébuche. Il bouscule tout... Il a -couru si vite qu'il ne peut plus respirer. Son cœur bat, son sang bruit -dans ses oreilles: un chemin de fer, qui roule sous un tunnel...</p> - -<p>—Est-ce bête, bon Dieu!</p> - -<p>Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne -continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence -revenait. Il entendit, de nouveau.</p> - -<p>—Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de -qui cela peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de -Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu, -peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures... -Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet -accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!...</p> - -<p>Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle -serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé, -machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits -ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point: -l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois, -c'était trop...</p> - -<p>—Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus...</p> - -<p>Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les -yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La -petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les -essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas. -L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont -l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait:</p> - -<p>—Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais -pourtant bien trouver l'issue, avant la fin...</p> - -<p>Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux -tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna. -Ces yeux pleins de bonté...</p> - -<p>—Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous -vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir?</p> - -<p>Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre, -pépiaient pour lui rappeler l'heure où il leur donnait les miettes du -déjeuner... Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... Les -cloches, voici l'aube! Les belles ondes sonores coulent dans l'air -léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas... Le -grondement du fleuve monte derrière la maison... Christophe se retrouve -accoudé, à la fenêtre de l'escalier. Toute sa vie coulait sous ses -yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried, -Olivier, Sabine...</p> - -<p>—Mère, amantes, amis... Comment est-ce qu'ils se nomment?... -Amour, où êtes-vous? Où êtes-vous, mes âmes? Je sais que vous êtes -là, et je ne puis vous saisir.</p> - -<p>—Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé!</p> - -<p>—Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés!</p> - -<p>—Ne te tourmente pas. Nous ne te quitterons plus.</p> - -<p>—Hélas! le flot m'emporte.</p> - -<p>—Le fleuve qui t'emporte, nous emporte avec toi.</p> - -<p>—Où allons-nous?</p> - -<p>—Au lieu où nous serons réunis.</p> - -<p>—Sera-ce bientôt?</p> - -<p>—Regarde!</p> - -<p>Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la -tête,—(Dieu! qu'elle était pesante! )—vit le fleuve débordé, -couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme -une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une -ligne de flots d'argent, qui tremblaient au soleil. Le bruit de -l'Océan... Et son cœur, défaillant, demanda:</p> - -<p>—Est-ce Lui?</p> - -<p>La voix de ses aimés lui répondit:</p> - -<p>—C'est Lui.</p> - -<p>Tandis que le cerveau, qui mourait, se disait:</p> - -<p>—La porte s'ouvre... Voici l'accord que je cherchais!... Mais -ce n'est pas la fin? Quels espaces nouveaux!... Nous continuerons -demain.</p> - -<p>Ô joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine -du Dieu, qu'on s'est efforcé de servir, toute sa vie!...</p> - -<p>—Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? J'ai fait si -peu! Je ne pouvais davantage... J'ai lutté, j'ai souffert, j'ai erré, -j'ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un -jour, je renaîtrai, pour de nouveaux combats.</p> - -<p>Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent -avec lui:</p> - -<p>—Tu renaîtras. Repose! Tout n'est plus qu'un seul cœur. Sourire de la -nuit et du jour enlacés. Harmonie, couple auguste de l'amour et de la -haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la -vie! Hosanna à la mort!</p> - - - - -<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Christofori faciem die quacumque tueris,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 12em;"><i>Illa nempe die non morte mala morieris.</i></span></p> - - - - -<p>Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché -contre le courant. Comme un rocher, son corps aux membres athlétiques -émerge au-dessus des eaux. Sur son épaule gauche est l'Enfant, frêle -et lourd. Saint Christophe s'appuie sur un pin arraché, qui ploie. Son -échine aussi ploie. Ceux qui l'ont vu partir ont dit qu'il n'arriverait -point. Et l'ont suivi longtemps leurs railleries et leurs rires. Puis, -la nuit est tombée, et ils se sont lassés. À présent, Christophe est -trop loin pour que les cris l'atteignent de ceux restés là-bas. Dans -le bruit du torrent, il n'entend que la voix tranquille de l'Enfant, qui -tient de son petit poing une mèche crépue sur le front du géant, et -qui répète: «Marche!»—Il marche, le dos courbé, les yeux, droit -devant lui, fixés sur la rive obscure, dont les escarpements commencent -à blanchir.</p> - -<p>Soudain, l'angélus tinte, et le troupeau des cloches s'éveille en -bondissant. Voici l'aurore nouvelle! Derrière la falaise, qui dresse sa -noire façade, le soleil invisible monte dans un ciel d'or. Christophe, -près de tomber, touche enfin à la rive. Et il dit à l'Enfant:</p> - -<p>—Nous voici arrivés! Comme tu étais lourd! Enfant, qui donc -es-tu?</p> - -<p>Et l'Enfant dit:</p> - -<p>—Je suis le jour qui va naître.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Giuseppe Prezzolini, qui dirigeait alors, avec Giovanni -Papini, le groupe de <i>la Voce.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>«J'ai mon compte, frère, sauve-toi!»</p></div> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<p><i>Le Buisson Ardent</i> a été publié d'abord en deux livraisons des -<i>Cahiers de la quinzaine</i>, dirigés par Charles Péguy, les 5 et -12 novembre 1911.</p> - -<p><i>La Nouvelle Journée</i>, en deux livraisons de la même collection, -les 6 et 20 octobre 1912.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#LE_BUISSON_ARDENT">LE BUISSON ARDENT</a><br /> -<a href="#LA_NOUVELLE_JOURNEE">LA NOUVELLE JOURNÉE</a><br /></p> - - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>TABLE GÉNÉRALE</h4> - -<h4>JEAN-CHRISTOPHE</h4> - - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{L'Aube.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME I </td><td align="left">{Le Matin.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{L'Adolescent.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME II </td><td align="left">{La Révolte.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{La Foire sur la Place.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{Antoinette.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME III </td><td align="left">{Dans la Maison.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{Les Amies.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left">TOME IV </td><td align="left">{Le Buisson Ardent.</td></tr> -<tr><td align="left"></td><td align="left"></td><td align="left">{La Nouvelle Journée.</td></tr></table></div> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Jean-Christophe, Volume 4 (of 4), by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE, VOLUME 4 (OF 4) *** - -***** This file should be named 62021-h.htm or 62021-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/0/2/62021/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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